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Femmes Paysannes

Élisabeth Diaferia a récolté deux témoignages de femmes paysannes adhérentes de la Confédération paysanne : Florence Voisot agricultrice à Épagny et Lorette Vugier paysanne en Côte-d’Or.

Émancipation : Peux-tu nous décrire ton parcours, pourquoi et comment tu as choisi d’être paysanne ?

Florence Voisot : Je suis agricultrice depuis un peu plus de 25 ans sur un projet de reprise de la ferme familiale. J’ai décidé très jeune – dès le collège comme un coup de baguette magique l’année de ma 4ème – de reprendre la ferme de mes parents. Lorsque j’étais en âge de travailler mon père n’était pas encore en retraite, j’ai continué mes études pour avoir un emploi en attendant. Je pense aujourd’hui avec du recul que j’ai eu une relation particulière avec mon père, je suis née la dernière, six ans après mes quatre frères et sœurs (né·es à peu d’intervalles). Je le suivais partout, dans les champs, à la chasse, je traînais tout le temps avec lui. Par contre ma mère me disait “tu ne vas pas faire ce métier-là, choisis en un autre, c’est bien trop dur”.

La transmission

J’ai appris le métier en travaillant avec lui ; connaître ses parcelles, ses champs, leurs expositions, la profondeur de la terre, le terroir dans lequel on agit c’est vachement important. Sur telle parcelle on va pouvoir faire telle culture, dans l’autre on ne pourra pas. La transmission a commencé et mon père m’a laissé tout de suite la paperasse, l’administratif. Puis il y a eu des moments un peu compliqués où il m’a dit “ce n’est pas un métier de fille” parce que physiquement il y avait des choses que je n’arrivais pas à faire toute seule. Lorsqu’on semait l’engrais de fond (phosphore et potasse) à l’automne sur des champs non semés on mettait des jalons pour aller droit sur les longues parcelles… et je n‘allais pas droit. On s’est frictionné les premiers mois. Ensuite cela s’est bien goupillé. Pendant cette période de transmission il a pu continuer à travailler, avec le sentiment de se rendre utile, moi j’ai pu être responsable d’une asso, élever mes enfants et relayer mon père dans les champs. Cela c’est vraiment fait en douceur.

Le passage en bio

Déjà mon père utilisait des herbicides mais pas de fongicide, très peu d’insecticide, sur le colza – mais pas sur les céréales. Au début je ne connaissais pas assez mes parcelles et les techniques en bio, je ne m’en serais pas sorti. Au bout de 12 ans je savais faire pousser du blé en conventionnel, bio ou conventionnel tu sais semer, après en bio, il y a la gestion des mauvaises herbes, encore une fois cela s’apprend. Mais l’élément déclencheur a été le documentaire Nos enfants nous accuseront qui raconte le cheminement d’une commune qui passe sa cantine en bio, avec plein d’informations sur la pollution des eaux, la présence de métaux. Je suis sortie du film, j’ai pleuré pendant trois heures. Il m’a fallu quelques jours pour digérer. Je me suis dit que je ne pouvais plus travailler comme ça, que je continue à empoisonner les gens autour de moi. Je veux faire de l’alimentation de qualité. Lors la première récolte en bio, on était sur une parcelle d’orge d’hiver qui poussait tellement bas qu’on n’arrivait pas à le récolter mon père m’a dit alors “Ben t’aurais mieux fait de te casser un bras le jour où tu as pris cette décision”. Puis on a eu une discussion avec mes parents (la terre leur appartenant) et ils ont été d’accord pour que je continue. J’étais toute seule dans le coin en bio mais j’étais sereine, au pire je repartirais vers le conventionnel si cela ne marche pas, au pire du pire.

Quand je me suis installée, je cultivais du blé, de l’orge d’hiver et de printemps, et du colza sur 100 hectares. Mes collègues, conventionnels à 100 %, se trouvaient sur des structures de plutôt 150 à 200 hectares.

Aujourd’hui, je cultive du blé, de l’orge d’hiver, du petit épeautre – la plus ancienne des variétés de blé cultivée, 10 000 ans d’âge, appelée aussi engrain – associé à de la fèverole*, de la cameline** et des prairies temporaires (mélange de luzerne/trèfle et ray-gras, fertilisant naturel pour mes cultures suivantes) sur 70 hectares, alors que mes collègues, conventionnels à plus de 95 %, quasi 30 ans plus tard, ont des fermes a minima de 250 hectares.

Émancipation :  Quelles difficultés as-tu rencontré – et rencontres tu actuellement – en tant que femme dans ce milieu, quelles satisfactions, quelles joies ?

Fête paysanne organisée par la Conf’21, avec les soutien des Ami.e.s de la Conf’, les 5 &6 octobre 2024.

Florence Voisot : Quand je me suis installée, j’étais très méfiante avec mes collègues – tous des hommes. J’avais l’impression que les autres autour de moi voulaient me manger. Mais les relations étaient cordiales, on ne m’a jamais fait de remarque désobligeante. Au départ, la difficulté (ou croyance de difficulté car c’était ma peur de ne pas être reconnue qui parfois me guidait) de reconnaissance comme “chef” d’exploitation ; c’est vrai qu’il y a des anecdotes de commerciaux déboulant à la ferme et cherchant “le patron”. Aujourd’hui, l’âge aidant, je me rends bien compte des difficultés physiques auxquelles je suis confrontée – mon père faisait encore des choses à plus de 70 ans, que j’ai été obligée de changer à 50 ans car je ne pouvais plus les faire. Il y a la satisfaction et la joie de pouvoir élever mes deux enfants à mon rythme (avantage lié aussi au fait d’être son propre patron) ; satisfaction de pouvoir dire que c’est possible pour une femme de faire ce métier, avec cette limite de condition physique à partir d’un certain âge.

Pour le passage en bio ce sont souvent des femmes qui changent la donne au sein de la ferme. On passe en bio grâce à elles.

Émancipation : Ce qui t’as amené à t’engager syndicalement auprès de la Confédération paysanne ?

Florence Voisot : J’ai toujours été militante, donc engagée, donc très vite syndiquée. La Confédération Paysanne est le syndicat qui répond le plus à mes propres valeurs.

Émancipation :  Y a-t-il quelque chose de particulier que tu voudrais ajouter ?

Florence Voisot : Regrette quelque chose que tu as fait, si tu t’aperçois que cela n’était pas adapté, mais jamais quelque chose que tu n’as pas fait. Ose !

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Émancipation : Peux-tu nous décrire ton parcours, pourquoi et comment tu as choisi d’être paysanne ?

Lorette Vugier : Je suis paysanne installée avec mon compagnon dans les arrière-côtes de Beaune. Nous produisons en agriculture biologique et vente directe des plantes aromatiques (tisanes et aromates) ainsi que des fromages de chèvre. Notre ferme est sur un peu moins de 30 ha de chaumes sèches, dont 3000 m2² environ de jardin pour les plantes.

Je ne suis pas issue du monde agricole, mon père était artisan et ma mère assistante sociale. J’ai suivi des études supérieures en aménagement du territoire et environnement, puis j’ai travaillé sur ce thème et dans le social en France et en Irlande. J’ai toujours cherché à suivre mes convictions dans ma vie et mon travail, devenir paysanne était pour moi la suite logique. Intéressée par les plantes aromatiques, je me suis formée vers 30 ans en obtenant un BPREA et à travers diverses autres formations plus courtes et stages.

Émancipation :  Quelles difficultés as-tu rencontré – et rencontres tu actuellement – en tant que femme dans ce milieu, quelles satisfactions, quelles joies ?

Lorette Vugier : J’aime mon métier. Mais les systèmes alternatifs au modèle agricole dominant, avec des fermes à taille humaine et prenant soin de l’environnement, ne sont pas suffisamment soutenus, et beaucoup de collègues, malgré de beaux projets, arrêtent faute de perspectives. Et s’il est déjà dur d’être paysan, il est encore plus dur d’être paysanne !

Être une femme renforce toutes les difficultés : manque de revenu, surcharge de travail, difficultés d’accès au foncier, manque de légitimité auprès de ses pairs, accès plus compliqué à certaines connaissances techniques…

Émancipation : Ce qui t’as amené à t’engager syndicalement auprès de la Confédération paysanne ?

Lorette Vugier : Je pense que nos systèmes alternatifs seront vraiment viables et généralisables que si le modèle agricole évolue et nous permette de vivre mieux. Il est donc primordial de militer pour défendre nos projets, nos valeurs. Notre projet n’a de sens que dans une approche collective et politique.

Et puis j’ai eu aussi envie que les problématiques spécifiques en tant que paysanne et femme soient mieux connues et défendues. Nous avons encore beaucoup de droits et de reconnaissance à obtenir et personne ne portera nos revendications si nous ne le faisons pas nous même.

Émancipation :  Y a-t-il quelque chose de particulier que tu voudrais ajouter

Lorette Vugier : Quelques chiffres issus du rapport Agriculture : les inégalités sont dans le pré d’Oxfam 2023 :

• La rémunération des agricultrices est 29 % inférieure à celle des agriculteurs, soit un quart¼ de plus que dans les autres secteurs.

• La retraite moyenne des agricultrices est de 570 € mensuel contre 840 € pour un agriculteur.

• 132 000 agricultrices n’ont pas de statut lié à leur travail agricole.

• Les agricultrices sont plus présentes dans les pratiques agricoles durables : bio (13 % de plus que dans les filières non-bio) et les circuits courts, élevage extensif…

Entretiens réalisés par Élisabeth Diaferia