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Vue d’Allemagne et de France : “Intelligence” artificielle

D’ordinaire, on écrit sur ce que l’on connaît, ou bien on s’efforce de donner l’impression de connaître le sujet. Je voudrais, cette fois-ci, aborder un sujet que je ne connais ni ne comprends : AI, KI, IA…

Je ne suis pas prête d’oublier ma première rencontre directe avec IA, l’intelligence artificielle. C’était au début de l’année 2024, à la mairie de Saint-Avold, dans le Grand-Est, près de la frontière allemande. Je venais retirer le passeport dont j’avais fait la demande en septembre 2023, ainsi que la carte d’identité nationale dont j’avais fait la demande en même temps, conformément à l’adage allemand qui dit que “couture double tient mieux”.

On me dit : “Pour le passeport, c’est bon, mais pour la carte d’identité, vous êtes bloquée !”

Je demande : “Bloquée par qui, et pour combien de temps ?” La préposée répond : “Bloquée par l’intelligence artificielle, définitivement !”. Je ne me déclare pas vaincue tout de suite et veux savoir si un recours est possible. La préposée me répond : “Mais non, avec l’IA, il n’y a pas de recours possible”. J’en conçois une sourde colère contre IA, monstre tapi dans l’ombre, prêt à bloquer ….

J’ouvre un compte en Isère et présente mon passeport flambant neuf. Me voilà à nouveau bloquée !

Seul le permis de conduire de 1961 sera accueilli avec bienveillance par le sphinx, la pieuvre.

Une définition ?

Je consulte la définition donnée par le Parlement Européen de l’intelligence artificielle, IA, KI, AI, comme on voudra.

Je trouve ceci : “Capacité pour une machine d’imiter les capacités humaines telles que penser logiquement, apprendre, prévoir et être créatif.

L’intelligence artificielle met un système technique en capacité de percevoir son environnement, de tenir compte de ce qui a été perçu et de résoudre des problèmes afin d’atteindre des buts précis.

KI [en allemand] est un moteur essentiel de la transformation digitale de la société. Pour cette raison, c’est une importante priorité de l’UE, EU […]”.

Des exemples sont donnés : robots, voitures autonomes, drones, publicité en ligne, traductions, textes, discours.

Je commence à entrevoir que l’intelligence artificielle sert à prendre des décisions ou faire des choix à partir de données. Je comprends aussi que des décisions dématérialisées ne peuvent pas être contestées, que plus personne n’est responsable, et que beaucoup d’emplois sont appelés à disparaître.

Habituée désormais à débusquer IA, KI, AI dans la presse, je vois que le sujet est omniprésent.

Dans le quotidien allemand TAZ, de Berlin, je lis dans le numéro du 2/12/2024 : “Les entreprises sont mal préparées à l’intelligence artificielle”. Toute une colonne signée DPA, c’est à dire l’agence de presse allemande, déplore que l’Allemagne soit très en retard dans ce domaine. Elle occuperait la 6e place en Europe, selon une enquête faite par un institut de sondage, ce qui serait “médiocre”.

À aucun moment, il n’est précisé de quoi il s’agit exactement. J’ai seulement constaté que la dématérialisation avait avancé plus lentement en Allemagne qu’en France, en particulier dans les services publics et dans les banques.

Je continue à rechercher et tombe sur un article sur les drones. J’en étais restée aux drones guidés vers une cible par des humains de chair et d’os, qui déclenchent un tir selon les informations reçues. Mais je retarde d’une bataille. Il y aurait des drones dont l’électronique décide elle-même si la cible doit être attaquée.

Je repense au monstre IA tapi dans l’ombre qui vous “bloque”, mais le monstre peut aussi vous priver… de la vie, peut tout détruire…

Disparition de la notion de responsabilité

J’ai compris : la notion même de responsabilité a disparu. On ne va pas porter plainte contre l’IA.

Qu’il s’agisse de décisions administratives, de dossiers refusés, ou de décisions dématérialisées entraînant mort et destruction, nous sommes entré·es dans l’ère de la non-décision, de la non-responsabilité, du non-recours.

S’il s’agit de consommation, la notion de choix a aussi tendance à disparaître, vous êtes comme un chien de Pavlov qu’on fait saliver, vous êtes conditionné·es, IA choisit pour vous.

Pas une journée ne se passe sans voir quelque part dans la presse allemande ou française quelque chose sur l’IA. Il y est question de santé, de diagnostic, ou bien d’économie d’énergie, ou bien encore de démarrage de centrale nucléaire, peut-être, bientôt, du déclenchement d’une guerre. Il est aussi beaucoup question de la création artistique. Et le système éducatif dans tout ça ? Il paraît qu’il y aura, le 10 février 2025, une grande conférence sur le sujet, où il sera sûrement plus question de financement que d’éthique. Un contre-sommet serait en préparation… je n’en sais pas plus.

Je viens de lire, dans Libération des 4 et 5 janvier 2025, que le milliardaire Rodolphe Saadé, grand copain de Macron, en plus d’Arnault, Bolloré, Niel, Bouygues etc., investit dans l’IA. Voilà qui n’est pas fait pour nous rassurer !

Dans Le Monde Diplomatique, en allemand, de décembre 2024, figure, en page 1, le commencement d’un article intitulé “Blackbox KI” qui occupe ensuite toute la page 16, la page 17 est également consacrée à une vision critique de KI (IA) et de son développement depuis… 1956 ! Serait-ce qu’on se pose plus de questions en Allemagne qu’en France au sujet du développement non contrôlé du monstre ? Ce n’est pas du tout un sujet pour le Diplo de décembre paru en France.

“Bêtise artificielle” !

Une revendication : cessons d’appeler le règne des algorithmes de l’“intelligence”. Il y a tromperie, nous sommes tous et toutes pris·es pour des imbéciles. On nous a jadis appris que le mot anglais “intelligence” est un faux ami, qu’il signifie renseignement, comme dans “intelligence service”.

Si on prend le mot “intelligentsia” dans différentes langues, il signifie “élite”. De toute façon, il y a usurpation du sens.

Le mot français “intelligence” est toujours perçu de façon positive, c’est bien ce qu’on veut nous faire croire.

En réalité, ce sont des processus de choix et de décisions à partir de données dont on a bourré des machines et qui nous échappent et échappent même à leur créateurs, réduits à l’état d’apprentis sorciers qui ne maîtrisent plus le bouillonnement de leur chaudron. Où est l’utopie, où est l’anticipation ? Où sont l’hésitation et le doute ? Où est l’intelligence ?

Est-il possible que Macron ait fait son choix de dissoudre l’Assemblée en utilisant l’intelligence artificielle ? Dans ce cas, je pense qu’il faut appeler la chose “bêtise artificielle”, mais les initiales BA sont à éviter… car elles ont déjà un autre sens. Il ne faut pas tout confondre.

Qui est au courant du contre-sommet ? Comment pouvons-nous nous inscrire dans ce processus ?

Est-il encore temps de dompter le monstre ?

Françoise Hoenle