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Réaliser une revue scolaire

Dans cette fiche qui complète l’ouvrage publié par les éditions ICEM, l’autrice présente la réalisation d’une revue scolaire dans le cadre d’un projet européen. Les intertitres sont de la rédaction. On peut suivre l’actualité du secteur Second Degré de l’ICEM en suivant le lien : https://www.icem-pedagogie-freinet.org/secteur-second-degre

En tant que professeure de langue je me trouve souvent prise en étau entre des logiques contradictoires. Cela fait bientôt dix ans que je suis engagée dans des projets européens (d’abord eTwinning puis Erasmus+) car je suis convaincue que cela donne un cadre très pratique et fiable pour que mes élèves puissent échanger de manière authentique avec d’autres européen·nes. De plus les projets Erasmus sont accompagnés d’un financement important qui me permet de pouvoir emmener en voyage de petits groupes d’élèves sans aucun frais de leur part. J’ai aussi rencontré de cette façon des enseignant·es extraordinaires, créatif/ves, inventif/ves, bienveillant·es, humanistes.

Comment glisser une pratique coopérative dans un projet Erasmus ?

Mais voilà, la logique des projets européens n’est pas la même que celle de mes tentatives d’incursion dans la pédagogie Freinet (je n’aurais pas la prétention de dire que “je fais du Freinet”). En effet la pédagogie de projet suppose bien souvent qu’on y réfléchisse entre enseignant·es en amont, lorsque les élèves découvrent le projet, les grandes lignes sont bien souvent établies. C’est encore plus le cas avec les projets Erasmus qui doivent être entièrement finalisés pour obtenir un financement plusieurs mois avant la rentrée ! Alors comment glisser un peu de Freinet et un peu d’authenticité dans nos échanges ?

Au cours du projet que je viens de terminer, j’ai plusieurs fois parlé à ma collègue belge des textes libres et peu à peu nous avons laissé plus de liberté aux élèves dans les activités proposées. Finalement elle m’a proposé de rédiger de manière collaborative (avec les correspondant·es belges et espagnol·es) une revue qui serait la revue du projet. Pour le premier numéro ne sachant pas bien comment procéder et ayant déjà expérimenté avec un succès mitigé l’outil Madmagz, j’ai eu l’idée de lui proposer d’ouvrir un Padlet (mur virtuel) présenté sous forme de colonnes qui constitueraient ainsi les différentes rubriques de la revue. Nous avons intitulé la première colonne “textes libres” ce qui constituait pour moi la perspective enthousiasmante de pouvoir approfondir enfin cette technique. Les autres rubriques étaient des “coups de cœur”, des “nouvelles de nos établissements”, des “personnes que l’on admire”, etc.

Les étapes du texte libre

Comment ai-je procédé avec mes élèves pour l’écriture de leurs textes ? Je précise que j’avais déjà fait les années précédentes quelques tentatives plus ou moins heureuses. J’ai décidé de mettre en place un rituel d’écriture de 10mn seulement au début de mes heures en demi-groupe, le temps contraint me permettait de motiver à écrire les plus audacieux·euses et de ne pas décourager les autres. J’ai annoncé qu’il n’y avait pas d’obligation à écrire beaucoup, qu’il fallait essayer au moins une phrase ou deux sans utiliser de dictionnaire ni de traducteur, mais en se servant uniquement du vocabulaire connu. Au bout de 10mn j’ai ramassé et annoncé que j’allais annoter au crayon papier pour la fois suivante. Effectivement au cours suivant j’avais souligné les fautes et proposé quelques pistes pour continuer. J’ai laissé encore 10mn et fait le constat que pour certain·es il était plus difficile de reprendre alors que pour d’autres le rituel semblait prendre sens et qu’iels étaient étonnamment concentré·es. J’ai ensuite demandé qui voulait lire mais n’ai pas eu de volontaire car c’était une classe constituée de trois groupes différents qui ne se connaissaient pas. J’ai donc lu moi-même plusieurs bribes de textes sans donner les prénoms, en corrigeant les erreurs et j’ai deviné les sourires des auteur·es.

L’étape suivante a été de leur demander de recopier leur texte au propre sur le Padlet puis une fois cela terminé, je leur ai proposé de lire les textes des correspondant·es et d’ajouter des “like” ou des commentaires. J’ai expliqué que nous allions créer une revue dans laquelle les textes les plus “likés” et commentés auraient leur place. Certain·es se sont bien pris·es au jeu et ont ajouté des commentaires très pertinents et construits, en effet leurs camarades belges et espagnol·es partageaient bien souvent leurs mêmes goûts musicaux ou cinématographiques et cela a créé des liens et l’envie de laisser des messages.

J’ai donc ensuite repris les textes les plus plébiscités pour en faire une revue, en utilisant tout simplement un modèle déjà prêt de Word qui ne m’a demandé aucune prise en main particulière. Nous avons créé une version digitale de la revue pour la mettre sur le blog du projet puis ma collègue belge a eu recours à un imprimeur pour en tirer une grande quantité d’exemplaires qu’elle a envoyé par la poste aux trois autres établissements du projet. J’ai mis certains exemplaires au CDI et en ai donné d’autres aux élèves.

Quel bilan ?

Quel bilan pour cette première revue bien modeste ? C’est la première fois que j’arrivais à inclure une pratique de texte libre dans un projet authentique de revue, qui plus est avec des correspondant·es, c’était donc pour moi un grand pas en avant. Les collègues européen·nes ont beaucoup participé à cette revue avec leurs élèves et le nombre de textes publiés a été incroyable. Les élèves belges et espagnol·es n’ont pas été décontenancé·es par la notion de “textes libres” et ont écrit des choses magnifiques. Nous avons même eu le temps en fin d’année de rééditer l’expérience et de publier une deuxième revue.

En revanche, nous n’avons pas réussi à impliquer les élèves dans la réalisation de la revue, nous aurions dû créer un comité de rédaction, les rendre responsables de cette partie du travail. De plus je n’ai pas réussi à poursuivre ce rituel d’écriture libre car je n’ai pas su rebondir à partir des textes écrits ou plutôt le texte écho que j’avais trouvé ne les a que peu intéressés et j’ai eu le sentiment d’avoir raté le coche. En définitive, j’ai réussi à créer un espace de liberté créative dans un cadre contraint par un projet dont les activités sont écrites à l’avance, cette expérience m’a permis de voir que c’était possible et me donne envie de réessayer. Malgré tout, le texte libre est une technique exigeante qui ne s’improvise pas, je m’en rends compte à chaque réunion de mon groupe ICEM, à chaque congrès, il est donc sans doute un peu utopique de penser pouvoir convertir mes collègues européen·nes qui ne sont pas sensibilisé·es à la pédagogie Freinet.

Témoignage de Cécile Morzadec

Focus
L’écriture de textes libres constitue ici un moment ponctuel dans une pédagogie dite de projet, comme l’exprime clairement l’enseignante elle-même ; à plusieurs reprises cette dernière signale la modestie de cette expérience en rappelant qu’elle s’insère dans un projet de grande envergure. C’est la complexité contraignante du projet qui explique pourquoi la place de l’écriture et de l’initiative des élèves sera nécessairement restreinte. Tester la technique de l’écriture libre au sein d’un projet initié par des enseignant·es, voilà qui peut sécuriser lorsqu’on découvre une pratique déstabilisante. L’écriture est ensuite valorisée par la communication du projet : c’est le rôle du padlet, de la revue, outils institués par les enseignant·es du projet Erasmus. On voit également qu’il y a découverte entre collègues de l’écriture libre et que cette nouveauté peut susciter une curiosité voire une réflexion commune. Mais comment ensuite prolonger cette découverte par un processus d’autorisation ? Comment faire que les élèves s’engagent dans cet autre travail de grande ampleur et de longue haleine qu’est l’expression libre, alors que le temps du projet impose sa cadence ? Comment faire en sorte que l’initiative des élèves prenne peu à peu une place primordiale dans un travail dont ce n’est manifestement pas le projet ? Lorsque la valeur du travail est principalement attribuée au projet de l’enseignant·e, le texte libre semble voué à demeurer une technique et à se transformer plus difficilement en expérience d’émancipation.