Littérature et cinéma
Leurs enfants après eux film de Ludovic et Zoran Boukherma et L’amour ouf de Gilles Lellouche qui voudraient être les témoins, ou tout du moins, le reflet de l’état du social et de la jeunesse font pâle figure face à une petite production “indépendante” Vingt dieux de Louise Courvoisier, fresque jurassienne réjouissante. Et sur les mêmes thèmes mais dans la catégorie chef-d’œuvre Bird d’Andrea Arnold (qu’il faut absolument voir) est cent lieues loin.
Que dire de Leurs enfants après eux que la Critique (les professionnels de la profession comme le raillait Godard) a déjà qualifié de Grand Film…
Disons sans que cela ne lui enlève de qualité que c’est plutôt un film Grand public, qui déroule comme le roman d’ailleurs, les mêmes clichés sur les régions industrielles sinistrées, les déserts péri-urbains le “désespoir de la jeunesse”, toute une vision, une approche qui trouve écho dans le “grand public” puisque ressassée ad nauseam par ces mêmes médias avec plus ou moins de délicatesse selon les chaines et/ou les choix politiques.
Pas plus que le roman (de Nicolas Mathieu, Goncourt 2018) dont je reparlerai plus tard, le film ne sort de ces “constructions” et (n’apporte pas un regard neuf sur) ne fait un pas de côté ni n’ébauche une analyse, se contentant, plutôt brillamment, de proposer aux spectateurs et spectatrices de n’être que… spectateurs, spectatrices ; et il y a ce qu’il faut de jeune chair pour appâter le chaland (plutôt que la chalande, encore que…).
Le film n’est pas Rebel without a cause, film de Nicholas Ray de 1955 qui (indépendamment d’avoir présidé à la naissance du mythe de James Dean, mort quelques jours avant sa sortie) ouvre les yeux de la société sur l’émergence et de la jeunesse et de son malaise, début de la remise en cause de l’American Way of Life qui aboutira à la révolte de 67/68, au flower power, à l’opposition à la guerre du Vietnam, pour faire vite.
Son approche n’est pas non plus celle de Blackboard Jungle de Richard Brooks, sorti la même année qui est un récit sur la délinquance, où la jeunesse est perçue comme une menace, tout en “plaidant pour une pédagogie intelligente et novatrice, qui prenne en compte la réalité des jeunes afin de les empêcher de sombrer dans la criminalité”.
Le film ne pose pas, non plus, un regard empathique à la Ken Loach, sur la jeunesse et la misère comme il le fait par exemple dans Kes (1969) ou Rainning stone, pour ne citer que ceux-là.
Toutefois il montre bien les dégâts engendrés par l’économie i-libérale mondialisée et est un poignant témoignage sur la “des-espérance” de la jeunesse qu’elle engendre.
Refaire le coup de L’amour ouf
On essaie de refaire le coup de L’amour ouf (4,5millions d’entrées au boxoffice1 , 32 millions €de budget), roman Jackie Loves Johnser OK ? de Neville Thompson, qui a bénéficié comme tout le cinéma français en 2024 (cocorico) de l’absence des blockbusters hollywoodiens en raison de la grève.
Succédané des romances adolescentes, du Scorsese low cost, qui voudrait être du Ken Loach et qui est une version dégradée de Roméo+Juliette,(de Baz Luhrmann 1996 avec L. DiCaprio qui était une transposition plutôt réussie du drame de Sakespeare) L’amour ouf qui après moult péripéties (et non des moindres, vol, attaque, meurtre…) finit en romcom comme l’aime le cinéma grand public américain et ses admirateur/trices européen·nes .
Dans ce domaine Mourir d’aimer en 71 avait fait un carton mais l’adhésion du public était plutôt une prise de position, un soutien à l’enseignante et une critique du système,
Plus proche du navet lacrymogène Love story (1970) et de sa scie musicale écrite par Francis Lai (cocorico) qui fit 5,5 millions entrées en France… ce qui donnerait raison au média mainstream, Télérama, par exemple, qui pense qu’“une partie des jeunes vingtenaires-trentenaires se seraient reconnus dans ce film…”.
Vingt Dieux

Vingt Dieux (https://www.telerama.fr/cinema/vingt-dieux-de-louise-courvoisier-une-escapade-savoureuse-au-pays-du-comte_cri-7035839.php) de Louise Courvoisier jeune réalisatrice (30 ans) qui n’a que deux courts métrages à son actif Mano a mano (2018) et La Jarretière (2019) brosse lui, avec grande maitrise, une fresque picaresque qui reflète bien “la réalité jurassienne, loin des clichés bucoliques” et de ceux sur la jeunesse des “campagnes”.
Cela raconte les tribulations de Totone, un gars de 18 ans, “glandeur, dragueur de bal et buveur de bière invétéré, qui se retrouve du jour au lendemain obligé d’assurer, ayant la charge de sa petite sœur de 7 ans”.
C’est un teen movie, film pour adolescent·e, mais qui joue dans la cour de la fable et qui prend parfois des allures de western, où il est question de fromage, de bitures et de coucheries, qui s’inscrit bien dans notre époque, et qui est bien mieux le reflet des affres de la jeunesse que les deux films précédents.
Bird

Bird, d’Andrea Arnold, est un récit “brut de coffre” à la bande son démente, qui ne s’embarrasse pas de joliesse, préférant l’échappatoire vers l’irréel qui permet à l’héroïne, 12 ans, qui vit dans un squat avec un père immature, asocial, d’échapper à un réel dont la violence prend à la gorge, là aussi les ravages de l’économie libérale, de la dérégulation ne laisse la place qu’au chaos social. Mais “[…] avec son montage ultra nerveux, Bird est un tourbillon. Qui déborde de sensations, de mouvements incessants, de trajets à toute allure en trottinette, de musique explosive – du rap, du rock, du post-punk, The Verve, Gemma Dunleavy, Fontaines D.C…, Électrique, l’énergie se fait sauvage aussi, apportée par un défilé insolite d’animaux : papillon, goéland, corbeau, cheval, chien, mouche… Ce bestiaire, associé à l’emploi de couleurs saturées, apporte à l’action une poésie visuelle brute”.
Pour en revenir au roman

Leurs enfants après eux est de meilleure facture que son adaptation, de belle écriture, bien construit, bien documenté, mais dont on a l’impression au bout d’un moment qu’il a été “gonflé”, allongé pour correspondre aux critères des prix littéraires (il a obtenu le Goncourt) et dont l’épilogue tarde inutilement.
Le roman dont l’auteur dit qu’il voulait écrire un “roman social” s’apparentant surtout au roman d’initiation qui dit quelque chose d’immuable sur la rupture des générations, la difficulté d’être, de grandir, d’accéder à la sexualité dans un contexte de mépris de classe et de contexte social déliquescent provoqué par les ravages du début de la mondialisation (le récit est situé dans les années 90).

Dans le même registre avec le même brio, David Lopez dans Fief va, lui, à l’essentiel et est beaucoup plus convaincant, moins grand public justement, dans ce roman qui est écrit au scalpel.
L’action se déroule comme dans Leurs enfants après eux dans une zone entre la campagne et la ville, entre tours et pavillons et il s’agit aussi de désespoir, plutôt d’absence d’espoir, des jeunes locaux qui n’ont pour fief que les lieux où ils se rencontrent mais surtout leur “langue” signe de reconnaissance, faite d’argot, de mots tirés des langues arrivées avec les travailleur·es immigré·es, de sens détourné, de glissements et à ce petit jeu David Lopez est brillant on pense à Queneau [voir à Céline pour ceux pour qui il est une référence] et aux dialogues ciselés de Michel Audiard.
Comme Leurs enfants après eux, Fief est un terrible constat de déliquescence du tissu social et de l’absence de perspectives pour la jeunesse.
Bernard Foulon
- ) La qualité d’un film tous critères confondus ne dépend sûrement pas du nombre des entrées – rappel : il n’y a pas si longtemps c’était La vache et le prisonnier qui caracolait en tête des entrées en France ! ↩︎