Un article, paru dans L’émancipation d’octobre 2023 (1), posait la question de la fin des Assad. Quatorze mois auront suffi pour que cela se réalise avec fracas.
Bachar n’aura pas péri mais fui. Les raisons exposées dans l’article précédant proposaient l’hypothèse de la genèse matricielle de sa chute et de son régime, ainsi que les enjeux politiques et géo-politiques qui se posaient aux différents acteurs alors impliqués dans le conflit.
Ce qui advient le 8 décembre 2024, plus que la chute de Bachar al Assad, bouleverse les rapports géostratégiques au Moyen-Orient, telle la chute du mur de Berlin en novembre 1989. Aujourd’hui, les mêmes acteurs sont présents sur l’échiquier du conflit, mais les pièces maîtresses ont changé de camp.
8 décembre 2024 la chute d’un régime sanglant : celui des Assad
En se brisant, la clé de voûte de “l’arc de la résistance” chiisme au Machrek provoquait l’effondrement de la puissance iranienne et, avec elle, ses milices affidées depuis le détroit d’Ormuz jusqu’à la Méditerranée orientale.
L’impérialisme russe pour l’heure cherche à négocier le maintien de ses bases militaires, dont celles de Tartous et Hmeimim sur la Méditerranée. Après treize années d’âpres combats, le peuple syrien reprend la main sur son destin. Immense est sa joie de recouvrer sa dignité et la fierté du sentiment national, incommensurables sont ses pertes humaines ; souffrances morales, psychiques, physiques, destruction de ses cités, des structures de santé, éducatives, des appareils de production, des réseaux routiers, logistiques… Le pays est dévasté, ruiné. Les caisses de l’ex-régime sont vides, et les richesses du pays en hydrocarbures, le long de l’Euphrate, sont exploitées par les YPG, branche armée du parti de l’Union démocratique kurde en Syrie, dépendant des Américains et des Occidentaux.
Trois fronts semblent ainsi s’annoncer en termes de conflits majeurs à venir : la reprise du Golan annexé par Israël au Sud, les revendications territoriales des YPG au Nord-Est, elles-mêmes confrontées à l’agressivité de la politique coloniale d’Ankara qui, par ailleurs, préempte toute une bande territoriale dans le nord de la Syrie, préfigurant autant de sources de conflits.
Le peuple syrien, aujourd’hui financièrement pris en charge par le Qatar, conduit, malgré lui, par une formation islamiste (HTS, groupe rebelle islamiste qui a organisé la résistance à Daech et au régime Assad à Idleb) regardé avec hostilité par les États arabes, doit se réapproprier son histoire et POURSUIVRE L’ÉLAN RÉVOLUTIONNAIRE dans une conjoncture improbable, défavorable, étant dépourvu de formations politiques révolutionnaires constituées, d’organisations ouvrières. Dans ce contexte, HTS, bien que minoritaire et majoritairement rejeté par le peuple, tient les rênes du pays dans une optique réactionnaire, conservatrice, attachée à une économie libérale de guerre.
Interactions des conflits
La Russie poutinienne, dans sa décision impérialiste et coloniale de reprendre la main sur le peuple ukrainien par l’“opération spéciale” du 24 février 2022, s’est heurtée à une résistance imprévue qui l’aura surtout affaiblie au regard des pertes humaines subies, obligeant au repli de ses forces engagées en Syrie vers les fronts de guerres ukrainiens.

Israël, dans sa volonté obsessionnelle d’éradiquer à la fois le Hamas et le Hezbollah, a quasiment décapité ces directions militaires et politiques islamistes et neutralisé la république des mollahs, plaçant ainsi le régime d’Assad dans une situation de grande fragilité face aux forces rebelles syriennes insurgées d’Idleb, Soueîda, Derah.
Ahmad al Charaa, alias Al Joulani, chef de guerre, maître du Gouvernorat d’Idleb, prit dans ce contexte l’initiative calculée de s’emparer de la ville d’Alep, laquelle tomba sans réels combats.
À ce signal, le peuple syrien à nouveau debout reprend l’essentiel du pays lors d’une offensive décisive sur Damas. Ahmed al Charaa s’auto-proclame “président de transition”, la force des armes faisant force de loi.
Ahmed al Charaa, une transition démocratique ?
Ahmed al Charaa, alias Abou Mohammed al Joulani, a fondé le Front al Nosra, émanation d’Al Qaida. Il avait rompu avec cette formation islamiste en 2016 et fusionné avec trois autres groupes rebelles pour former un nouveau mouvement, du nom de Hayat Tahrir al- Cham. Il se rapproche ensuite du Front Islamique Syrien, dont l’action armée d’opposition au régime vise à libérer le pays du régime de Bachar al Assad, afin de proclamer les lois de l’islam en Syrie, se gardant toutefois de militer pour un prosélytisme internationaliste.
Aujourd’hui, Ahmed al Charaa se rallie à cette perspective nationale, prônant un État inclusif, multiconfessionnel, garantissant à toutes les communautés de pouvoir, en bonne intelligence, coexister.
Il prend des mesures populaires en obligeant de casser sur les marchés les prix des produits de première nécessité, d’augmenter de 400 % les salaires des fonctionnaires, désavoue ses ministres ostentatoirement islamistes, donne des garanties sociales et idéologiques aux délégations occidentales étrangères. Conscient de la situation dramatique dans laquelle se trouve le pays, il tente de temporiser, de réduire les tensions, et choisit la négociation plutôt que la menace des armes. Il ne manifeste aucune acrimonie particulière à l’égard des pays proches, et sa volonté affichée est de recouvrer l’espace syrien d’avant 2011. Le plateau du Golan n’est, pour l’heure, pas revendiqué, et la Syrie promet au nouvel État libanais de ne plus interférer dans ses affaires intérieures.
Les seuls motifs d’achoppement se situent dans sa volonté de se réapproprier les hydrocarbures : puits de pétrole, de gaz, tenus par les YPG/YPJ, dépendants des américains, sans lesquels la relance économique du pays serait illusoire.
Contentieux et oppositions entre YPG/IPJ/PKK et le nouveau pouvoir
Les YPG/IPJ, comme en 2011, après s’être opposés à l’Armée Syrienne Libre, sous la direction de Muslim Saleh, jouant des opportunités tantôt avec le régime de Bachar, tantôt avec les puissances occidentales, feront en 2024 le choix lors de la prise d’Alep par les milices venues d’Idleb, conduites par al Joulani, de refuser toute négociation et de camper sur leurs acquis au nord-est de la Syrie, là où se situent les richesses essentielles et vitales pour le pays : eau, hydrocarbures (champs gaziers de Koniko, pétroliers d’al Omar, al Tanak , de Jafra et de Rmeilane, qui représentent 30 % de la production du pétrole au bénéfice des YPG/IPJ), cultures vivrières le long de l’Euphrate.
Nonobstant la réalité quasi onirique dépasse la fiction ! Pour preuve : Mazloum Abdi, commandant des YPG au Rojava, reçoit un correspondant du journal Le Monde dans son bureau officiel, sous le drapeau de la révolution syrienne à trois étoiles le 10/01/25. Drapeau qu’il aura combattu dès les premiers mois de l’insurrection armée.
Désormais citoyen de la nation syrienne, il se sera entretenu à Damas avec Ahmed al Charaa lors d’une négociation sur le partage des richesses en hydrocarbures situées dans la vallée de l’Euphrate et sur l’autonomie du Rojava, rapporte le journaliste. Les négociations se poursuivraient… dans le dos du peuple syrien.
Cet enjeu se complexifie par l’appropriation par la Turquie d’une bande territoriale de trente kilomètres de profondeur en territoire syrien, ce qui “autorise” Ankara à poursuivre ses conquêtes coloniales dans l’espace kurdo-syrien en direction de Qamichli. Les forces pro-Ankara, dites “armée nationale syrienne”, sont constituées de Syriens mercenaires turcophones du nord-ouest de la Syrie, peu représentatives de la nation syrienne, et ainsi désavouées.
Ce contentieux pourrait constituer la pierre d’achoppement du nouveau régime face à des revendications d’autonomie du peuple kurde syrien. Les questions kurdes au nord-est, ainsi que syro-palestiniennes au sud, témoigneront de la capacité de HTS et du peuple syrien à faire des choix décisifs concernant le positionnement des peuples du Machrek.
Les peuples veulent !
Dans ce contexte de velléités territoriales opposées et contrariées, les grands perdants sont l’Iran et la Russie, ainsi que leurs partisans irakiens, palestiniens et du Hezbollah libanais. Israël, les USA (Trump qui évoquait le retrait de ses forces pourrait tout au contraire les renforcer), la Turquie, en sont les bénéficiaires.
Mais c’est sans compter sur ce que les peuples veulent : justice et liberté !
D’est en ouest pourraient se dessiner des forces populaires kurdes, syriennes, libanaises, palestiniennes engagées dans de semblables processus d’émancipation.
Du sud au nord, de tels appels se font l’écho au Liban, en Irak, en Iran où le régime des mollahs pourrait être le prochain État totalitaire au Moyen-Orient à tomber.
Le peuple syrien en marche en dépit de son fardeau islamiste montre la voie ! l
Avec les peuples qui font l’histoire !
La chute de Bachar al Assad et de son régime est un immense soulagement pour le peuple syrien.
Mais ce n’est pas la fin de l’Histoire ! Les enjeux majeurs vont se nouer au nord-est, avec la question kurde, et autour de la question palestinienne où l’État génocidaire d’Israël s’évertue à chasser ce peuple de sa propre terre en le massacrant.
Notre soutien à ces peuples en lutte doit s’articuler selon des dynamiques internationalistes, anti-impérialistes et anticoloniales, et non dans de basses propagandes campistes mortifères.
Les rapports de forces émancipateurs sont dialectiques et non divisés en entités singulières.
Les avancées démocratiques en Syrie et au Machrek ne peuvent qu’être positives pour les peuples palestinien, ukrainien. S’opposer à cette unité internationaliste de classe est non seulement mortifère mais criminel, contre-révolutionnaire !
Le peuple syrien est aujourd’hui dévasté, celui de Palestine en péril.
Nous nous devons de prendre attache avec les forces démocratiques, laïques, syndicales et politiques de la région, en Syrie (où le tissu militant syndical se reconstitue), en Palestine, au Liban, en Turquie, pour donner corps et sens à notre combat commun contre une féroce adversité.
Toute avancée dans chacun de ces pays sera précieuse pour tout peuple en lutte, de l’Ukraine au Machrek, y compris pour nous-mêmes.
Vive le peuple syrien !
Soutenons sa révolution en marche !
Solidarité avec les peuples
qui se battent contre toutes les tyrannies !
Claude Marill, le 14/01/25