“Je suis souvent frustré, quand je regarde les rayons « roman policier » des librairies, de voir (ou plutôt de ne pas voir) les grands romans qui en sont absents, à côté de l’offre abondante de bouquins purement commerciaux, sans intérêt littéraire.”(B.T.)
Benoît Tadié est la nouvelle voix française de Raymond Chandler, dans Le Grand sommeil (The big sleep)… L’occasion était belle de relire Ray dans cette nouvelle et belle collection classique de la Série noire de Gallimard (dirigée par Stéfanie Delestré) et de demander à son traducteur, non pas des comptes, mais de nous (ra)conter le projet. Benoît Tadié parle de Chandler mais aussi de lui…

L’Émancipation : Bonjour Benoît Tadié. Vous présenter comme traducteur, est-ce réducteur, vous qui avez publié, notamment, Le polar américain, la modernité et le mal et Front criminel 1 ?
Benoit Tadié : C’est en partie exact et en tout cas flatteur, car je n’ai pas traduit beaucoup de livres, en comparaison de traducteurs professionnels. En revanche, j’ai pas mal écrit sur le polar, en tant que critique. Je dirais que je suis un amateur, à tous les sens du terme, avant d’être un traducteur ou un critique. Traduire un livre, ou le commenter, ce sont pour moi deux types d’activité qui découlent d’une même passion, celle de la lecture, et qui constituent deux façons complémentaires d’interpréter les textes. Pour dire les choses un peu différemment, je suis un lecteur qui essaie de faire partager sa passion, en utilisant les différents moyens à sa disposition : la critique et la traduction.
L’Émancipation : Comment devient-on traducteur ? Être amateur de noir a-t-il été un tremplin ou une évidence ?
B. T. : En ce qui me concerne, je me suis orienté vers deux formes de littérature, celles qui m’intéressent le plus : d’un côté, l’avant-garde littéraire anglophone du début du XXe siècle (James Joyce, T. S. Eliot ou Hart Crane), de l’autre, le roman noir américain. Je considère qu’il faut aimer et connaître les textes pour espérer les traduire correctement et, dans le cas du roman noir, c’est en effet ma passion pour ce genre qui m’a poussé à me lancer – assez tardivement d’ailleurs – dans cette aventure. De plus, le roman noir de la grande époque mérite d’être redécouvert. L’âge d’or de la Série Noire est révolu ; le nom même de cette collection ne dit plus grand-chose aux jeunes générations. Je suis souvent frustré, quand je regarde les rayons “roman policier” des librairies, de voir (ou plutôt de ne pas voir) les grands romans qui en sont absents, à côté de l’offre abondante de bouquins purement commerciaux, sans intérêt littéraire. Traduire ou retraduire les grands textes du passé, c’est donc aussi une façon d’œuvrer à la reconnaissance des “classiques” du polar.
L’Émancipation : Quand avez-vous rencontré Chandler ?
B. T. : Très jeune et, comme beaucoup de monde, par le cinéma. Je me souviens d’avoir vu le film Le Grand Sommeil (1946) de Howard Hawks à la télévision quand j’étais enfant et de n’y avoir pas compris grand-chose, mais d’avoir été envoûté par son atmosphère, créée par la mise en scène, le dialogue et des acteurs fabuleux : Humphrey Bogart, Lauren Bacall, Martha Vickers, Charles Waldron, Dorothy Malone, Elisha Cook Jr., et Bob Steele, qui joue le personnage à la fois mielleux et glaçant de Canino. Quelques années plus tard, quand j’étais en classe préparatoire littéraire au lycée Fénelon, j’avais obtenu un prix en anglais. Comme récompense, on m’offrait l’ouvrage que je voulais : j’avais alors demandé les trois volumes de l’édition anglaise (Picador) des romans et nouvelles de Chandler. Ma demande avait surpris ma professeure mais avait néanmoins été exaucée. J’avais alors pu me plonger dans l’œuvre de Chandler et, comme lorsque j’avais découvert Hammett un ou deux ans plus tôt, je me suis aussitôt dit : cette littérature-là, c’est pour moi. Ces personnages vivent le genre d’aventures que j’aimerais vivre, regardent le monde comme je voudrais le regarder, parlent le genre de langue que j’aimerais parler. Depuis lors, j’ai relu tout Chandler plusieurs fois, avec toujours le même bonheur.

L’Émancipation : Quel était le projet de la Série noire en retraduisant Le Grand sommeil de Raymond Chandler ? Quel était votre cahier des charges ? 2 .
B. T. : Comme pour The Lady in the Lake, traduit par Nicolas Richard, il s’agissait de reprendre les deux titres de Chandler dont la traduction n’avait jamais été refaite ni revue depuis leur première publication en Série Noire, contrairement à celle de ses autres romans, révisée par Cyril Laumonier pour l’édition de Chandler en “Quarto” (2013). Les deux titres en question avaient, on le sait, été traduits par Boris Vian, seul pour Le Grand Sommeil, avec son épouse Michèle pour La Dame du Lac. Je pense qu’on n’y avait pas touché en partie à cause du prestige de Vian. Mais, en discutant avec Stéfanie Delestré, directrice de la Série Noire, il nous a semblé qu’ils méritaient d’être retraduits. Il s’agissait de leur rendre une fraîcheur qu’ils avaient perdue depuis 75 ans, car la langue des traductions vieillit toujours plus vite que celle des originaux, c’est inévitable. Il fallait plus spécifiquement, de mon point de vue, respecter davantage le rythme de la phrase, les ruptures de ton, le choix des mots qui caractérisent le style de Chandler. Celui-ci était un auteur très conscient de son art, dont il avait une grande intelligence théorique, et qui avait par exemple beaucoup réfléchi à l’opposition entre anglais britannique et anglais américain (car il avait pratiqué les deux) ou à l’utilisation de l’argot.
Donc, l’idée générale en retraduisant ces textes n’était pas de corriger ou compléter une traduction erronée ou lacunaire mais de chercher à retrouver la phrase, le rythme, le ton, les mots de Chandler. J’espère que l’entreprise ne s’arrêtera pas là et que ses autres romans et nouvelles pourront également être retraduits en repartant du texte original, car une révision est toujours insuffisante, même si elle permet de combler des lacunes ou de moderniser le vocabulaire du texte.
“La seule chose qui me démange c’est l’amour de l’argent. J’en suis tellement gourmand que pour vingt-cinq dollars par jour plus les frais, surtout de l’essence et du whisky, je ne compte que sur ma propre intelligence, ou le peu que j’en ai, je risque tout mon avenir, la haine des flics et d’Eddie Mars et de ses copains, je passe entre les balles et je me mange des matraques et je dis merci beaucoup, si vous avez d’autres problèmes j’espère que vous penserez à moi, voici une de mes cartes de visite si jamais il vous arrive quelque chose.” (R. C.) 3.
L’Émancipation : Êtes-vous “chandlérien” ou “hammettien” ? Où pensez-vous le débat historique et dépassé par la fin de l’avant-gardisme et le début de la professionnalisation du polar ?
B. T. : La question de l’articulation Hammett/Chandler est passionnante. On peut l’envisager de différentes façons. D’un côté, ils se ressemblent beaucoup. Chandler a commencé comme disciple de Hammett, comme beaucoup d’auteurs de Black Mask, le magazine pulp où ils ont fait leurs débuts. Joseph T. Shaw, le rédacteur en chef du magazine entre 1926 et 1936, ne jurait que par Hammett, et l’avait érigé en modèle stylistique pour les autres auteurs. Chandler a pleinement reconnu sa dette envers Hammett dans ses textes critiques, mais il était aussi soucieux de marquer sa différence.
Celle-ci peut s’envisager de plusieurs façons. D’abord, comme une rupture historique. Hammett cesse d’écrire à peu près vers 1933, exactement au moment où Chandler publie ses premières nouvelles policières. Et c’est aussi le moment où la criminalité change de visage aux États-Unis, avec la fin de la prohibition. Les faits d’armes de gangsters comme Al Capone, qui constituent l’arrière-plan du monde hammettien, cèdent la place à des formes de criminalité moins visibles, plus diffuses, imbriquées de manière plus complexe dans l’économie capitaliste et l’organisation sociale. Ça, c’est le monde de Chandler et ce n’est déjà plus celui de Hammett.
Ensuite, il y a une rupture géographique : Chandler est le premier grand auteur de polar qui se focalise exclusivement sur Los Angeles, au moment où cette ville, qu’il connaissait depuis longtemps (il s’y était installé en 1912) et qu’il avait vue grandir à une vitesse hallucinante autour de lui, devient la deuxième plus grande ville américaine : un monde qui se transforme sous ses yeux, à toute allure. D’où la grande thématique de Chandler : celle d’une société en toc et sans traditions, un grand jeu de masques, un univers où le boom économique et démographique s’accompagne d’une décadence morale et d’une perte générale d’authenticité. D’où, aussi, le côté nostalgique de l’écriture de Chandler, nostalgie qui n’existe absolument pas chez Hammett.
Enfin, il y a une rupture littéraire : il y a un côté “deuxième degré” chez Chandler qu’il n’y a pas – ou pas autant – chez Hammett. Hammett aimait rappeler qu’il avait été un détective de l’agence Pinkerton et se vantait (à juste titre) de bien connaître le monde criminel. Il se moquait des auteurs de roman policier classique qui n’y connaissaient rien. Son écriture répondait à un souci d’authenticité. Chandler adoptait une posture différente : celle d’un écrivain préoccupé par des problèmes littéraires, conscient d’hériter d’une tradition narrative populaire qu’il s’agissait de transformer en littérature de qualité. Le détective chandlerien est une figure plus imaginaire que le détective hammettien. C’est davantage un archétype qu’un personnage du monde réel. Et le style de Chandler, marqué par les comparaisons baroques qui l’ont rendu célèbre, est lui aussi beaucoup plus évidemment “littéraire” que ne l’est celui de Hammett, simple, concis, ironique, proche d’un américain parlé vernaculaire qu’il captait magnifiquement dans ses dialogues et sa narration.
En simplifiant, on pourrait donc dire, pour reprendre les termes de votre question, que Hammett et Chandler représentent deux formes de professionnalisme entre lesquels le polar américain a balancé : d’un côté, il y a les professionnels hammettiens, les auteurs “de terrain” qui connaissent les mondes du crime et qui ont l’ouïe sensible aux parlers vernaculaires. Ce sont les découvreurs, comme W. R. Burnett, Horace McCoy, Chester Himes, Tony Hillerman, Shane Stevens, qui inventent des points de vue nouveaux sur le gangstérisme, la crise, le monde afro-américain ou amérindien, les serial killers ou comme George V. Higgins, qui reproduit magnifiquement le bruissement d’un parler opaque de malfrats dans des bars louches. D’un autre côté, il y a les professionnels chandleriens, les auteurs “littéraires” qui élaborent, dans un esprit souvent ludique, les formes inventées par d’autres. Je pense à Ross Macdonald, qui imite Chandler, ou à tous les écrivains postmodernes qui, de Richard Brautigan (Un privé à Babylone) à Robert Coover (Noir) en passant par Paul Auster (Trilogie new-yorkaise) et Thomas Pynchon (Vice caché), ont joué avec les codes du roman noir, en mettant en avant des effets stylistiques hypertrophiés. Il me semble qu’il y a de très belles choses dans les deux traditions, mais je suis plus sensible à la première car elle représente la véritable avant-garde du polar. Donc je suis plutôt hammettien, malgré mon admiration pour Chandler.
L’Émancipation : Vous opposez Westlake (dont “le moi s’efface”) à Ellroy (dont le moi est “envahissant”) et les rapprochez tant ils incarnent “une même rupture entre l’individu et l’histoire”. Pensez-vous qu’on puisse trouver ce duo en France ou c’est une tout autre histoire ?
B. T. : Je connais moins bien le roman noir français que l’américain et je ne voudrais donc pas dire de bêtises. L’histoire, les contextes sont différents et le roman noir français est, de plus, influencé par l’exemple américain. Mais si je peux hasarder une hypothèse, il y a chez Jean-Patrick Manchette (dans un roman comme Nada) quelque chose d’assez proche de Westlake par son côté froid et impersonnel et par l’affirmation de l’impuissance historique et politique de l’individu face aux puissances du capitalisme. Quant à la tendance Ellroy, on pourrait la rapprocher d’une tradition célinienne du roman noir français, où la rage ou la folie semblent parfois engloutir le récit. Je pense par exemple à un roman comme Ma sale peau blanche de Frédéric Dard, étrange récit paranoïaque et rageur qui rappelle le Vian de J’irai cracher sur vos tombes ou les romans de Jim Thompson racontés par des criminels psychotiques.
L’Émancipation : Vos spécialités qui vous orientent vers la littérature états-unienne vous empêchent-elles de vous intéresser au roman noir français ?
B. T. : Je m’intéresse beaucoup au roman noir français mais je le connais moins bien que l’américain, car on n’a, hélas, pas le temps de tout lire. Disons qu’il y a quelques auteurs classiques que je connais bien et que j’apprécie, comme Malet, Vian, Dard, Manchette et quelques autres de la génération des années 1960 et 1970, comme Francis Ryck ou ADG. En revanche je n’aime pas beaucoup la tendance Simonin-Le Breton, qui a très mal vieilli, et je connais assez mal les générations les plus récentes.
L’Émancipation : Qui, pensez-vous, devrait être, et malheureusement ne l’est pas (encore), traduit en français ?
B. T. : Je me suis un jour amusé à faire une liste de titres de romans noirs américains qui n’avaient jamais été traduits en français, avec l’idée de proposer à un éditeur aventureux de créer une collection qui pourrait s’intituler “les oubliés de la Série Noire”, ou quelque chose de ce genre. Ma liste (que j’ai toujours) comprend des centaines de titres. Il y a des pans entiers du polar américain qui n’ont jamais été traduits, notamment une grande partie de la production antérieure à 1945 (année de lancement de la Série Noire, qui reprendra plus tard certains titres des années 1920 et 1930, mais de manière parcimonieuse). Et, aussi, pratiquement tout ce qui relève de la nouvelle, genre dominant dans la littérature pulp de l’entre-deux-guerres (les magazines publiant surtout des nouvelles) mais qui a, en France, la réputation de ne pas se vendre. Certes, un certain nombre de nouvelles ont autrefois été traduites dans des revues comme Mystère Magazine, mais elles ne sont plus accessibles aujourd’hui, sauf dans quelques lieux comme la Bibliothèque des Littératures Policières de Paris.
Plus spécifiquement, je pourrais citer un certain nombre d’écrivains importants qui n’ont pas été traduits, comme Benjamin Appel (un des pionniers du roman de gangster prolétarien), Norbert Davis, Lester Dent, Frederick Nebel (trois grands auteurs de Black Mask), Thomas McGrath (poète communiste qui a écrit un magnifique roman sur la mafia des docks de New York, This Coffin Has No Handles), ou Vin Packer (Marijane Meaker), pionnière du polar homosexuel et lesbien (et compagne, un temps, de Patricia Highsmith), que Marcel Duhamel avait refusée quand l’agent Maurice Renault lui avait proposé trois de ses romans dans les années 1950. De plus, il y a beaucoup d’auteur·es dont l’œuvre n’a été que partiellement traduite, tels Clifton Adams, Leigh Brackett, Gil Brewer, Elliott Chaze (dont un seul roman existe en français, le mythique Il gèle en enfer, sur dix publiés aux États-Unis), Jack Ehrlich, William Campbell Gault, Donald Hamilton, John D. Macdonald, Wade Miller, Helen Nielsen, Ross Thomas, Lionel White, Raoul Whitfield, Harry Whittington, etc.
L’Émancipation : Quel est votre “bilan hexagone” ? De combien de traductions êtes-vous responsable ? Quelle est celle qui vous a posé le plus de problèmes ? Celle qui vous a valu le plus de louanges ?
B. T. : Comme je le disais, je n’ai pas (encore) beaucoup traduit ou révisé de traductions de romans noirs. Mon bilan est mince : Le Grand Sommeil de Chandler ; Les Rangers du ciel (2022) de Horace McCoy, recueil de nouvelles des années 1920 et 1930 que j’ai en partie révisées et en partie traduites. J’ai surtout édité, pour les éditions Gallimard, plusieurs volumes de romans et nouvelles de W. R. Burnett (Underworld-Romans noirs, Quarto, 2019 ; Little Caesar, Série Noire, 2020 ; Good-Bye Chicago 1928 : Fin d’une époque, Série Noire, 2020) et Horace McCoy (Romans noirs, Quarto, 2023). Ma traduction du Grand Sommeil m’a valu des commentaires plutôt élogieux ; c’est aussi celle qui m’a posé le plus de problèmes car il y a une recherche stylistique chez Chandler qu’il est souvent difficile à faire passer en français, et qui se caractérise notamment par le choc entre une phrase plutôt littéraire et des éléments vernaculaires dissonants.
L’Émancipation : Qui rêveriez-vous de traduire ? Après Gens de Dublin, avez-vous pensé à vous attabler à Ulysse ?
B. T. : J’y ai, en effet, pensé, et je garde cette idée pour quand je serai à la retraite et que j’aurai besoin de m’occuper intelligemment. En attendant, je pense plutôt à tous les romans noirs que je citais plus haut et qui attendent d’être transposés en français… avis aux éditeurs !
L’Émancipation : Les traducteurs, traductrices ont été longtemps des “forçats de l’underwood” selon l’expression de Gilles Morris-Dumoulin 4. Et aujourd’hui ?
B. T. : N’étant pas traducteur professionnel, je ne suis pas très bien placé pour répondre à cette question. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’est pas très facile de (re)traduire les classiques du polar américain, aujourd’hui, pour des raisons faciles à comprendre. Du point de vue des éditeurs, les traductions coûtent cher et, si les livres ne se vendent pas assez, ils risquent de perdre de l’argent, ce qui les incite à la prudence. Plus généralement, il est certain que le développement des logiciels de traduction et de l’intelligence artificielle fait peser une menace encore difficile à mesurer sur les traducteurs, qui après avoir été les forçats de l’underwood deviendront peut-être les victimes, ou les esclaves, de ChatGPT.
L’Émancipation : Le travail de préfacier et de critique que vous menez de front est-il une façon d’éclairer le chemin des lecteurs, des lectrices, de donner l’agilité à chacun chacune pour défricher la forêt éditoriale noire ?
B. T. : Oui, c’est dans cet esprit que je le conçois : essayer de donner au lecteur le plus de clés possibles pour lui permettre d’apprécier pleinement les ouvrages, de les situer les uns par rapport aux autres. Et ce travail d’accompagnement et d’introduction des textes, habituellement réservé à la littérature dite noble, me semble également important parce qu’il contribue à la reconnaissance du roman noir, à égalité avec d’autres formes littéraires.
L’Émancipation : Que répondez-vous à ceux ou celles qui disent que depuis que le polar est entré à l’université, il a perdu de sa hargne ?
B. T. : Je répondrais qu’en réalité le polar n’est pas entré à l’université, ou alors très partiellement. Par exemple, il est rarissime de voir des romans noirs dans les programmes de l’agrégation de lettres ou d’anglais, ou dans ceux de licence et master. Il y a heureusement des chercheur·es qui s’y intéressent (souvent des jeunes, qui font des choses formidables) et aussi, de temps en temps, des projets, des colloques ou des publications collectives. Mais cela reste marginal dans la production universitaire. Donc, même si on proclame que le polar est un genre littéraire digne de respect, on le lit et on l’étudie encore très peu à l’université.
Et, plutôt que de hargne, je parlerais volontiers d’énergie sociale. C’est ce qu’on sent quand le point de vue de classes ou de minorités marginalisées, discriminées ou dominées, s’exprime à travers le polar. Jusqu’aux années 1960 (disons à peu près jusqu’à Chester Himes), avant qu’un certain nombre de verrous ne sautent dans la société et la législation américaines, le polar a été un des canaux par où cette énergie est passée. C’est cette énergie (qui s’exprime parfois sous forme de hargne, en effet) qu’il me semble avoir perdue, à quelques exceptions près, depuis cette époque.
L’Émancipation : Quelle serait la réponse à la question que je ne vous ai pas posée ?
B. T. : Fast One (À tombeau ouvert), de Paul Cain (1933). Ma réponse à la question : quel est votre roman noir préféré ?
L’Émancipation : Merci Benoît.
Propos recueillis par François Braud