Ainsi Macron prépare la jeunesse, ainsi que l’ensemble de la société, à s’engager dans une guerre dans les prochaines années ! Ce n’est pas l’énième fanfaronnade du Président. La hausse des budgets militaires ne fait qu’accélérer depuis qu’il est élu ; de plus en plus d’entreprises civiles se tournent vers la production militaire, depuis le 1er septembre, la journée d’appel est davantage militarisée… Afin de prendre le temps de réfléchir et d’élaborer des perspectives d’action, notamment en tant que personnes de toutes catégories travaillant ou ayant travaillé à l’Éducation Nationale. Émancipation tendance intersyndicale, qui regroupe des syndiqué.e.s de la CNT, la CGT, la FSU et SUD, organise avec le concours de l’UD FO 75, un stage syndical antimilitariste le vendredi 14 novembre 2025 à Paris.
Le programme du stage :
9h30-10h00 : Accueil
10h-10h30 : Mot d’introduction
10h30-12h00 : Lutter contre la guerre, à partir de l’exemple des instituteur.es syndicalistes pendant la première guerre mondiale, avec Loïc Le Bars, auteur de Le pacifisme des instituteurs syndicalistes (conférence suivie d’un débat)
12-13h : Pause repas
13h00-14h30 : Comment lutter contre les partenariats entre mon établissement et l’armée avec le Collectif national contre la militarisation de la jeunesse et de l’école (ex collectif Non au SNU) (conférence suivie d’un débat)
14h30-14h45 : Pause
14h45-16h15 : Comment démilitariser les enseignements ? (Ateliers par discipline/niveau)
16h15-16h30 : Mot de clôture
Des peintures du poète Lucien Jacques, et des affiches antimilitaristes seront également exposées.
Vous avez envie de répondre NON à Macron et envie de vous engager et vous réaliser… contre le militarisme et la guerre ? Inscrivez-vous !
Où a lieu le stage ?
Bourse du Travail de Paris, Salle Henaff, 29 Boulevard du Temple, Paris 11ème
Qui peut participer ?
Ce stage est ouvert à toutes les travailleuses et travailleurs des fonctions publiques (Etat, hospitalière, territoriale) que l’on soit fonctionnaire, en CDI ou contractuel, syndiquée ou non (et quelque soit le syndicat), peu importe où vous vivez ou travaillez en France. Les justificatifs nécessaires seront fournis.Nous mettrons en place une solidarité financière pour les collègues venant de loinLe saviez-vous ? Chaque salarié.e de la fonction publique a le droit à 12 jours de formation syndicale par an, rémunéré, même s’iel n’est pas syndiqué.e.
Comment s’inscrire ?
Il suffit de remplir le formulaire suivant : https://framaforms.org/stage-antimilitarisme-14112025-1756107909
Si vous voulez bénéficier d’une autorisation d’absence de notre lieu de travail, vous devez la remettre à votre supérieur hiérarchique avant le lundi 13 octobre. Vous pourrez évidemment vous inscrire au stage après cette date, mais vous devrez venir sur votre temps libre.
Pour toute question : tendance@emancipation.fr
Sites Émancipation
Nous œuvrons à (re)mettre en place des sites départementaux ou des pages départementales, vous pouvez d’ores et déjà consulter celui d’Émancipation 69 : https://www.emancipation69.fr/
Autres sites
https://lessoulevementsdelaterre.org/fr-fr
https://ujfp.org/
https://blogs.mediapart.fr/marche-des-solidarites/blog
https://bassinesnonmerci.fr/
https://saccage2024.noblogs.org/
Émancipation assure la publication et la diffusion de L’Émancipation syndicale et pédagogique, revue militante de libres expressions et de débats qui contribue à l’expression du syndicalisme révolutionnaire dans le service public d’éducation. Voilà pourquoi, à sa réflexion syndicale, elle entend joindre une réflexion pédagogique. Elle s’inscrit ainsi dans la continuité des précurseurEs du syndicalisme universitaire qui fondèrent au début du 20ème siècle les premiers syndicats d’instituteurs et d’institutrices qui devaient se regrouper dans la Fédération Unitaire de l’Enseignement qui fut à l’avant-garde du syndicalisme, du féminisme et de la laïcité…
Pour nous contacter, une adresse : tendance@emancipation.fr
Pour plus d’informations sur nos positions, vous pouvez lire une présentation rapide
Vous pouvez aussi télécharger notre manifeste
Émancipation assure la publication et la diffusion de L’Émancipation syndicale et pédagogique, revue militante de libres expressions et de débats qui contribue à l’expression du syndicalisme révolutionnaire dans le service public d’éducation. Voilà pourquoi, à sa réflexion syndicale, elle entend joindre une réflexion pédagogique. Elle s’inscrit ainsi dans la continuité des précurseurEs du syndicalisme universitaire qui fondèrent au début du 20ème siècle les premiers syndicats d’instituteurs et d’institutrices qui devaient se regrouper dans la Fédération Unitaire de l’Enseignement qui fut à l’avant-garde du syndicalisme, du féminisme et de la laïcité…
Vous pouvez consulter notre manifeste en ligne .
Pour nous contacter, une adresse : tendance@emancipation.fr
C’est quoi Émancipation tendance intersyndicale ?
Émancipation tendance intersyndicale est une tendance organisée qui défend et met en pratique, dans tous les syndicats de lutte et dans les mouvements sociaux, une orientation de transformation sociale, féministe, écologique et scolaire, radicale et progressiste. Cette orientation est donc anticapitaliste contre toute les formes de dominations, contre toutes les oppressions et répressions, pour l’auto-organisation des mobilisations sur les lieux de travail et de vie. Elle est aussi pour les formes d’action largement validées dans les luttes auto-organisées des travailleurs ⋅ ses et de la jeunesse (grèves reconductibles, grève générale, caisses de grève, occupations, boycotts,…). Elle reconnaît les acquis opérationnels pour les luttes actuelles de différentes philosophies politiques tels que la lutte des classes, le syndicalisme révolutionnaire, l’autogestion.
Elle contribue activement à la publication et à la diffusion de la revue de tribune libre L’Émancipation syndicale et pédagogique et à faire vivre le projet coopératif du local EDMP.
Émancipation Tendance Intersyndicale
• Fédère des militant·es et des sympathisant·es d’orientations et d’origines différentes , syndicales, politiques, associatives, philosophiques, pédagogiques, qui sont en accord avec le présent Manifeste. Qu’iels soient en formation ou travaillent dans les domaines de l’éducation, de l’enseignement supérieur et de la recherche, de la formation, de l’environnement, de la justice, du social, de la protection de la jeunesse. À l’exception des forces de répression et des responsables d’autorité.
• Intervient de façon cohérente, publique et indépendante, sur la base d’une plate-forme globale (cf annexe 1), dans les structures démocratiques dont se dotent les travailleurs⋅ses et les mouvements de lutte et dans l’ensemble des syndicats résultant de l’éclatement actuel du syndicalisme : CGT, CNT, CNT-SO, FO, FSU, Solidaires, syndicats d’étudiant·es et de lycéen·nes… Dans la FSU, seule pour l’instant à reconnaître le droit de tendance, Émancipation tendance intersyndicale est représentée par la tendance Émancipation. Elle s’oppose à l’orientation de la plupart des directions syndicales dont la stratégie de journées d’actions espacées ont mené à l’échec sur les grandes batailles des dernières années (retraites, lois travail…). Leur évolution est de plus en plus réformiste, voire de collaboration de classe quand elles signent unanimement des accords inacceptables du point de vue des fondamentaux du syndicalisme, comme sur la protection sociale complémentaire (PSC), attaque majeure contre les solidarités et contre la Sécurité Sociale.
• A pour objectifs de contribuer à :
– Développer à la fois les luttes de défense quotidienne des travailleur·euses et celles qui vont dans le sens de la transformation sociale anticapitaliste, en assurant l’articulation entre ces deux tâches complémentaires prévues par la Charte d’Amiens.
– Œuvrer à la généralisation des luttes interprofessionnelles et à la préparation de la grève générale pour gagner contre l’offensive du capitalisme sur tous les fronts, dans la perspective de l’expropriation des capitalistes, du contrôle ouvrier et de l’autogestion.
– Rassembler ces luttes en visant à l’unification des organisations syndicales entre elles, mais aussi avec les structures dont se dotent les mobilisations, dans une perspective de (ré)unification syndicale, par la base et non par le sommet.
– Défendre la condition de ce rassemblement de différentes sensibilités dans une même structure syndicale, avec la reconnaissance partout d’un réel droit de tendance, qui permette aussi bien de faire vivre le pluralisme, que de se positionner en alternative aux directions syndicales et de s’opposer aux bureaucraties.
• Construit son intervention à partir de la défense des plus opprimé·es : précaires, licencié·es, chômeur·euses, exclu·es, sans-papiers, immigré·es, réprimé·es… Contribuant à leur résistance à l’oppression et à renforcer ainsi l’organisation des travailleur·euses.
• Considère comme essentielles les luttes globales qu’elle s’efforce de réinvestir dans le cadre syndical :
– Luttes contre l’extrême droite, contre les discriminations et les oppressions, contre toutes les formes de racisme ; pour l’égalité des droits des sans-papiers et mineur·es isolé·es, les revendications féministes, LGBTQI+, de la jeunesse, sans concurrence des exclusions ni instrumentalisation…
– Luttes pour la sauvegarde de l’environnement, contre le système écocidaire, qui s’imposent comme un enjeu majeur pour l’humanité, en particulier pour les classes dominées de tous les pays qui sont les premières touchées (et dans de nombreux pays à la tête des mobilisations).
– Luttes contre le pillage de la planète, l’appropriation des biens communs, comme l’eau ; luttes de solidarité internationalistes, pour l’émancipation des peuples, contre le néocolonialisme et les occupations, contre le militarisme et la guerre.
• Est particulièrement investie dans le syndicalisme et les luttes de l’Éducation nationale et de la jeunesse, considérant qu’il ne saurait y avoir de transformation sociale sans transformation de l’École et vice versa.
• S’est dotée, en cohérence avec ces principes, de structures démocratiques : Groupes Départementaux là où c’est possible, Régionales, Collèges nationaux, Semaine estivale annuelle, comprenant l’AG Statutaire regroupant les adhérent·es et abonné·es à la Revue. Les instances nationales sont préparées par une équipe responsable désignée pour deux ans, un bulletin intérieur et une liste de débat interne pour l’élaboration de son orientation, la confrontation des points de vue et expériences diverses. Les décisions sont prises au consensus ce qui permet la coopération et la mise en synergie des différentes sensibilités syndicales, politiques, pédagogiques et autres, qui se fédèrent au sein de la tendance. L’équipe responsable veille à la mise en œuvre des décisions ; un site et une liste de diffusion assurent la communication externe en lien avec la revue L’Émancipation syndicale et pédagogique .
Une tendance fidèle à son héritage, ancrée dans l’actualité et résolument tournée vers l’avenir
Émancipation tendance intersyndicale actualise son manifeste, son orientation et ses pratiques, pour tenir compte des mutations accélérées du monde, des attaques renforcées du capitalisme et des impérialismes, et bien sûr de l’évolution des rapports de force entre les oppresseurs et la résistance des populations, des luttes, syndicales ou bien auto-organisées.
Elle garde comme fil à plomb ses principes fondamentaux hérités de son histoire : le syndicalisme révolutionnaire des Bourses du Travail et des débuts de la CGT, en particulier la motion (“Charte ”) du congrès CGT d’Amiens en 1906 ; et aussi les luttes des institutrice·teurs dès la fin du XIXe siècle pour imposer le droit syndical dans la fonction publique. Émancipation tendance intersyndicale assume la continuité de l’École Émancipée (ÉÉ) “unitaire” historique contrairement à l’École Émancipée actuelle, qui résulte de la scission par une fraction politique (LCR) qui achevait son alliance avec la direction réformiste et bureaucratique de la FSU (initiée dès la création de la FSU en 1994). L’ÉÉ actuelle a abandonné ces positions historiques fondamentales.
Les ravages d’une domination exclusive du capitalisme mondialisé et financiarisé s’aggravent , particulièrement depuis l’effondrement du système soviétique stalinien, système que nous avons toujours condamné et farouchement combattu. Les catastrophes climatiques d’une violence inouïe s’enchaînent, la concentration des richesses mondiales s’accélère au profit d’une minorité d’ultra riches prête à tout pour préserver ses intérêts, y compris à mettre au pouvoir les extrêmes droites autoritaires. Les puissances impérialistes et leurs valets perpétuent les guerres, massacres et génocides, visant à des recompositions régionales (Moyen-Orient, Afrique de l’Est…). Elles ne font même plus semblant de respecter le “droit international”, que le capitalisme a mis en place comme paravent démocratique de sa domination au niveau international. Le système capitaliste s’appuie sur des systèmes de domination (patriarcale, raciste, validiste, néo-coloniale…), ils se renforcent mutuellement.
Cette situation ne relève pas d’une crise conjoncturelle ; c’est une donnée durable et c’est le résultat du fonctionnement du mode de production capitaliste. Le discours dominant monopolisé par une poignée de milliardaires réactionnaires martèle sans cesse qu’il n’y a pas d’alternative possible. Du fait des impératifs de compétitivité, de la fuite en avant militariste et de la course aux armements, inhérents au mode de production capitaliste mondialisé et ses prolongements impérialistes, les pouvoirs, de plus en plus nombreux à être fascisants, autoritaires et/ou néolibéraux, imposent la régression sociale. Ils attaquent particulièrement les services publics et la sécurité sociale dans l’ensemble des pays riches et aggravent la situation des pays pauvres, tout en les rendant de plus en plus dépendants.
En France et dans l’ensemble de l’Europe, la social-démocratie, après avoir conditionné tout progrès social à une gestion loyale du capitalisme, en est réduite à négocier les reculs.
Les grandes centrales syndicales accompagnent cette politique. Partout, cette orientation conduit à un échec politique et social, lequel alimente les extrêmes droites.
Dans un tel contexte, un syndicalisme de transformation écologique, féministe, sociale et éducative à la hauteur de la situation doit se réapproprier les principes du syndicalisme révolutionnaire et de l’École Émancipée unitaire, qui restent d’une totale actualité et qu’Émancipation tendance intersyndicale promeut partout où elle intervient :
– La lutte entre classes exploitée et dominante : l’objectif des dominé·es dans cette lutte est la gestion directe des instruments de travail, de production et d’échange et des services publics, dans une perspective de révolution sociale, d’expropriation des capitalistes, de socialisme autogestionnaire et de disparition des classes sociales et des systèmes de dominations.
Dans la fonction publique, cette opposition dominant·es/ exploité·es se traduit par la lutte contre les hiérarchies et, “la distinction nécessaire entre fonctionnaires d’exécution et fonctionnaires d’autorité, qui ne sont pas les simples agent·es salarié·es de l’État, mais ses représentant·es direct·es. Les rapports des fonctionnaires d’exécution avec l’État sont des rapports analogues à ceux des ouvrières/ ouvriers et des patrons ; les fonctionnaires d’autorité sont l’État incarné, matérialisé. En ce sens, la lutte contre les classes dominantes se trouve transposée sous la forme d’une lutte contre l’autorité et toutes formes de répressions administratives et plus généralement de « raison d’État », ou d’obligation de réserve. II n’y a entre l’autorité, et le syndicat aucune collaboration confiante. II y a antagonisme et lutte. La lutte contre la hiérarchie fait partie de l’apprentissage de la gestion directe par les travailleur·ses ” (Manifeste de l’École Émancipée 1954). Le piège du “dialogue social” dans lequel tombent de plus en plus de directions syndicales, est un outil des pouvoirs pour légitimer leurs attaques et faire perdre beaucoup de temps et de crédibilité aux syndicats (cf. supra accords sur la Protection Sociale Complémentaire).
– L’unification des situations renforce la classe dominée : la division en catégories hiérarchisées au sein des classes exploitées, l’ouverture de l’éventail des salaires, la création factice de fonctions, de titres, et de distinctions salariales ou de conditions de travail, diluent l’opposition de classe à la bourgeoisie et à l’État qui l’incarne. En particulier, dans la Fonction publique, l’unification des conditions de travail, d’emploi, des statuts et des salaires passe par le combat contre les primes au mérite, augmentations hiérarchisées des salaires, hors classes et classes exceptionnelles, avancement arbitraire, postes à profil, multiplication des statuts et des formes de précarité… Il faut y opposer des augmentations uniformes et un statut identique pour tou·tes, indépendamment de la fonction exercée à commencer par les non-titulaires qui doivent tou·tes être titularisé·es immédiatement et sans conditions. Les formations permettent l’accès à des métiers différents mais ne justifient en aucun cas ni la hiérarchie salariale ni des charges de travail inégales.
– Les luttes complémentaires du champ traditionnel du syndicalisme, partout où le capitalisme produit ses ravages, en particulier là où le syndicalisme tarde à s’investir ou ne réussit pas : le sens du travail, l’environnement, le sexisme, le patriarcat, l’embrigadement de la jeunesse et le militarisme, luttes des “sans”, tous les racismes, LGBTphobies… Elles doivent être soutenues et reprises par les syndicats, mais elles doivent aussi prendre en compte les préoccupations du syndicalisme (écosyndicalisme), ainsi que les acquis théoriques et pratiques, notamment de l’intersectionnalité, de l’écoféminisme et des phases de non-mixité. Ces luttes et ces mouvements sont traversés par des orientations différentes et parfois opposées, Émancipation y porte une perspective anticapitaliste et y défend l’auto-organisation.
– Les luttes écologistes : pollutions, réchauffement climatique, gaspillage des ressources, extinction de masse des espèces… sont directement liées à la dynamique extractiviste et impérialiste du système capitaliste. Les luttes écologiques sont donc une dimension incontournable de toute lutte pour Émancipation. Elles sont traversées de débats et de courants divers, depuis le “greenwashing”, promouvant un capitalisme vert, jusqu’à des pratiques de lutte auto-organisées qui combattent le capitalisme et les “grand projets inutiles et imposés”.
– Les luttes féministes et des LGBTQIA+ : les femmes et minorités LGBTQIA+ subissent l’oppression du patriarcat en plus des autres dominations, ce qui se traduit notamment par des féminicides et la négation du droit effectif à disposer de leur corps, des violences sexuelles et sexistes, l’exploitation domestique, les inégalités salariales. Émancipation défend l’auto-organisation des luttes féministes, en privilégiant le terrain, notamment par l’organisation de grèves féministes.
– La laïcité élément-clé du rapport de force : Émancipation défend le vivre-ensemble dans l’égalité des droits, la laïcité, telle que codifiée par les lois de séparation des Églises et de l’État de 1905. Émancipation s’oppose à l’intrusion des pouvoirs religieux dans la sphère publique, elle est anticléricale et privilégie une philosophie rationaliste et athée. Toutes les religions participent à l’aliénation des peuples, parce que les pouvoirs religieux sont des acteurs de cette aliénation. Toutes les récupérations, détournements et instrumentalisation de la laïcité par les forces réactionnaires et sectaires doivent être combattues particulièrement celles de l’État et de l’extrême droite visant à stigmatiser des populations par des discours et agressions racistes (particulièrement islamophobes), et à faire de la laïcité un élément constitutif d’une identité nationale fantasmée.
– L’internationalisme contre les impérialistes, les guerres : l’internationalisme prolétarien, la solidarité internationale avec les peuples colonisés, envahis, victimes d’oppression, de pillages de leurs ressources, de guerres, de génocides sont la meilleure réponse aux menées impérialistes des États-Unis pour tenter de maintenir à tout prix leur hégémonie mondiale, et aux impérialismes russe, chinois ou de certains pays de l’Europe de l’Ouest qui veulent étendre leur propre domination capitaliste et leur territoire.
Les guerres fomentées par les impérialismes et les colonisateurs atteignent des sommets dans l’horreur en Palestine dont le peuple est opprimé depuis près de 80 ans. Cela n’est possible qu’avec le soutien des USA et de la plupart des États européens particulièrement des gouvernements de la France également puissance impérialiste et néo-coloniale, qui assimilent l’antisionisme, que défend Émancipation avec beaucoup d’autres courants progressistes, à l’antisémitisme. De son côté l’impérialisme français maintient le joug colonial sur la Kanaky, Mayotte et autres “territoires d’outre-mer”.
L’internationalisme est aussi la meilleure réponse à tous les régimes autoritaires et extrémismes religieux (islamismes radicaux, sectes évangélistes, sionisme religieux…). Chaque fois, la boussole est le soutien intransigeant aux peuples opprimés et l’action concertée des travailleur.es, et non pas l’incapacité sur toutes ces questions de l’ONU et des structures comme les confédérations syndicales internationale et européenne (CSI et CES), qui ont montré leur impuissance à les soutenir. Ces dernières n’ont de syndical que le nom et sont en fait l’antichambre d’instances au service du capitalisme mondialisé, FMI, banques mondiale et européenne. À l’opposé, les réseaux internationaux de solidarité comme le RSISL (Réseau syndical international de solidarité et de lutte, dont fait partie Émancipation), doivent permettre d’opposer des projets cohérents pour résister à l’oppression, produire, échanger et consommer autrement. Il s’agit que l’ensemble des peuples vivent décemment en maîtrisant la gestion de leurs ressources et les risques technologiques pour préserver l’environnement et la paix.
– L’opposition irréductible au militarisme, au nationalisme, au chauvinisme sous toutes leurs formes, à l’armée en tant que corps constitué, à l’embrigadement de la jeunesse, aux “économies de guerre” qui préparent les boucheries et permettent d’imposer l’austérité, la casse des droits sociaux et politiques, ainsi que le contrôle social. Les lobbies de l’armement et le commerce des armes doivent être dénoncés et combattus particulièrement quand ils alimentent des conflits contre les peuples ou des guerres coloniales (comme le font par exemple les dockers et Stop Arming Israel pour le peuple palestinien).
Ces positions sont antimilitaristes : face au gouvernement français, nous combattons en toutes circonstances la propagande militariste, les exportations d’armes et de technologies mortifères ainsi que l’augmentation des budgets militaires. Ces positions sont pacifistes au sens de choisir la paix et peuvent passer aussi par les actions de boycott et de grève, par le respect des droits humains, du droit international, par la désobéissance civile ou ldiverses formes. Il n’y a pas de paix sans justice ni démocratie : la résistance armée aux guerres de conquêtes, aux occupations et les guerres de libération des peuples n’ont pas le même sens que les guerres impérialistes générées par les capitalistes qui ne débouchent jamais sur une paix durable.
Pour un syndicalisme de lutte et de classe
Le syndicat est un instrument de lutte, de défense et d’éducation. Il doit être indépendant et irremplaçable, et devrait rassembler et organiser les travailleur·euses dans l’emploi, retraité·es ou chômeuse·eurs des différents secteurs et catégories, regroupé·es aux différents niveaux géographiques, face au patron ou à la hiérarchie de la Fonction publique, dans un syndicalisme de fédération d’industrie. Cette conception s’oppose à une construction verticale de syndicats de métiers catégoriels, nationaux souverains, qui ne cesse de tirer en arrière certains syndicats comme la FSU.
La fédération des intérêts communs doit prédominer sur le catégoriel : les services publics, tous les acquis sociaux comme les retraites par répartition à temps plein dès 60 ans au maximum, une baisse généralisée du temps de travail, les biens communs comme l’eau, la terre, l’air dans une perspective de rupture avec le capitalisme (notamment l’agriculture productiviste et l’agro-industrie promue par la FNSEA).
Le syndicat est indépendant. II refuse tout lien organique avec les partis politiques, l’État ou les Églises et d’une manière générale tout groupement extérieur (troisième préconisation de la Charte d’Amiens). Cette règle n’exclut pas la possibilité d’accords circonstanciels avec d’autres organisations non syndicales en vue de lutter contre l’ennemi de classe commun.
Des principes organisationnels valables en toutes circonstances déterminés par le respect de la démocratie interne, de l’indépendance et la volonté d’unification syndicale :
– interdiction du cumul des mandats politiques et syndicaux ;
– droit de tendance à tous niveaux, sans modalités dissuasives, et médias syndicaux pluralistes ;
– homogénéité des organes exécutifs : les tendances minoritaires ne doivent pas mettre en œuvre une orientation qu’elles combattent ;
– rotation des mandats ;
– détermination de l’orientation syndicale par des assemblées générales et des congrès réguliers (au moins annuels) et démocratiquement organisés, dans le respect des minorités ;
– unification dans le cadre de luttes et de bas en haut plutôt qu’à froid et orchestrées par les directions.
Toutes les structures existant aujourd’hui doivent être provisoires. Toutes sont menacées, à des degrés divers, par des phénomènes de bureaucratisation et d’adaptation au capitalisme et à son État, et parfois à des tentatives de prise de contrôle par des courants extérieurs au syndicat. Émancipation tendance intersyndicale prend acte de l’actuel paysage syndical. Elle respecte et soutient la pluralité des engagements syndicaux de ses militant·es. Pour autant, elle ne saurait se satisfaire de cette situation de division, qui affaiblit les luttes d’ensemble des travailleur·euses.
Dans toutes les organisations syndicales où iels interviennent, les militant·es d’Émancipation tendance intersyndicale œuvrent à l’unité d’action. Iels travaillent à l’unification syndicale et à la création d’une fédération d’industrie comme décrite supra. Parce qu’elles doivent se réunifier, les confédérations, fédérations, syndicats actuels ne constituent pas une fin en soi. L’objectif de l’unité syndicale interdit d’accepter leur pérennisation ou de jouer le jeu de leur concurrence, notamment dans les élections professionnelles, afin de se répartir les subsides d’État, instrumentalisés contre l’union et l’indépendance syndicales.
Émancipation tendance intersyndicale refuse un syndicalisme limité à la seule Éducation nationale ou même à la Fonction publique . Elle se prononce pour une confédération unitaire, interprofessionnelle des travailleuse·eurs.
Dans ce cadre, le droit de tendance devra s’imposer comme modalité de structuration du débat démocratique. Le droit de tendance est un des éléments historiquement constitutifs de l’identité d’Émancipation. Cela implique de pouvoir présenter des textes d’orientation syndicale et des listes de candidat·es au vote pour l’élection des instances délibératives là où c’est déjà possible, et de le promouvoir là où ce ne l’est pas encore avec des mesures statutaires, plutôt favorisantes que dissuasives : scrutin proportionnel au plus fort reste, absence de seuil minimum pour présenter des listes… Dans l’immédiat, tou·tes les militant·es d’Émancipation, quel que soit leur lieu d’investissement syndical, veillent à garantir le droit d’expression publique des opinions minoritaires. Iels défendent publiquement, et à tous les niveaux, leur projet d’orientation syndicale. Ce droit de tendance ne doit pas se réduire à une caution démocratique pour les directions en place, à un parlementarisme figé ou à la recherche d’une unanimité à tout prix. II impose un combat sans concession face aux directions syndicales réformistes. À l’inverse, la (ou les) tendance(s) élue(s) à l’exécutif ne doivent pas abuser de leur position pour limiter les droits et expressions des tendances minoritaires et encore moins se dédouaner sur les autres tendances des échecs liés à leur orientation réformiste et/ou cogestionnaire. Toute mise en cause ou manque de respect vis-à-vis d’une tendance est un très mauvais signe pour un syndicat sur la survie du pluralisme.
En ce qui la concerne, Émancipation défend les orientations définies dans le présent manifeste, au sein des instances des organisations syndicales où elle est reconnue en tant que tendance. Ses élu·es sont mandaté·es sur cette base, et les textes publics de la tendance sont rédigés en cohérence avec le présent manifeste. Dans les syndicats où Émancipation n’est pas reconnue comme tendance, ses militant·es font connaître, défendent et s’efforcent de mettre en pratique ses analyses et positions.
Un projet révolutionnaire pour tous les degrés du système éducatif comme pour la société
Émancipation tendance intersyndicale porte les exigences de laïcité et de gratuité . Elle combat pour la laïcité et défend le service public laïque et gratuit d’éducation. Elle prône la nationalisation sans indemnité ni rachat de toutes les écoles et établissements privés confessionnels, patronaux et commerciaux et leur socialisation, sous forme d’un réel contrôle populaire. Revendication d’autant plus urgente que commencent à transparaître dans beaucoup d’établissements privés, des violences sexuelles et sexistes, des brimades, des atteintes physiques et une totale absence de contrôle de l’État et des inspections, y compris pour les établissements sous contrat. Elle combat les atteintes au principe de laïcité et l’immixtion de la religion dans l’École, que ce soient par les lois anti-laïques (Debré, Guermeur, accords Lang-Cloupet, loi Carle…), les aumôneries, les systèmes concordataires d’Alsace-Moselle et de Guyane, ou par l’attribution de la collation des grades et la validation des diplômes nationaux au privé (projet de loi de casse du supérieur). Chaque élève doit pouvoir accéder à l’école jusqu’à la fin des études secondaires sans discrimination (handicap, inclusion, police du vêtement…)
Elle s’oppose à la mainmise des pouvoirs locaux sur le système éducatif , organisée par la déconcentration de la gestion du service public vers les régions, le contrôle du patronat sur la formation technique et professionnelle ou le détournement croissant de ces formations vers l’entreprise (alternance, lycée des métiers, licences professionnelles…). Elle refuse aussi le développement des formations payantes à l’Université et la marchandisation progressive de divers secteurs de l’Éducation.
L’intervention syndicale et les pratiques pédagogiques et éducatives sont intimement liées, comme cela apparaît dans le titre de la revue, et ce lien organise les revendications. Dans une société capitaliste, les rapports de force entre classes sociales s’expriment aussi sur les enjeux assignés au système éducatif. Les rapports de la société à son École sont constamment soumis aux intérêts contradictoires des classes en présence : nature des savoirs à enseigner, ouverture ou limitation de l’accès à ces savoirs, ségrégation ou démocratisation dans l’organisation scolaire (privé/public, groupes de niveaux), places et rôles des enseignant·es, des personnels agent·es, ouvrier·es, administratif·ves et des élèves au sein du processus d’enseignement et d’éducation, dimensions idéologique et éducative liées aux formes de l’éducation, de l’enseignement, valeurs des diplômes, etc.
Se situant clairement dans le camp de celles et ceux qui luttent contre l’exploitation et l’aliénation capitalistes, Émancipation tendance intersyndicale lutte pour une éducation populaire visant à une culture scolaire émancipatrice, dans la perspective de la transformation révolutionnaire de la société. En effet, il n’y a pas de pratique éducative neutre, toute pratique éducative est d’ordre politique.
II importe de refuser les “lignes” pédagogiques ou éducatives, les programmes et projets clé en mains imposés par les suppôts du capitalisme ou les associations réactionnaires, en y opposant la liberté pédagogique individuelle et collective contre les hiérarchies des chefaillons et de l’Inspection.
Un enseignement polytechnique contre l’école des filières et de la ségrégation sociale. Émancipation défend un unique service public laïque d’éducation, avec, pour tou·tes, et jusqu’à l’actuelle fin du lycée, un enseignement polytechnique et donc polyvalent, porteur de la suppression des hiérarchies entre champs disciplinaires ; ceci impose une redéfinition de la notion de travail et des savoirs à acquérir. Le but de l’école n’est pas de former des élèves à des métiers précis ou de les formater pour l’entreprise ; de même que le terrain de l’éducation, et donc de l’École, ne saurait être un nouveau et lucratif marché sur lequel faire fructifier du capital.
À l’opposé du capitalisme et du libéralisme, elle défend une pratique éducative fondée sur la coopération, favorisant l’entraide, le mutualisme contre la compétition, le collectif contre l’individualisant, l’autonomie des individu·es et la critique de tous les mécanismes de hiérarchie et de soumission. La coopération doit se traduire aussi dans l’organisation de l’encadrement éducatif adulte via le travail d’équipe et de concertation, ainsi que dans l’accès continu des travailleur·ses de l’éducation aux résultats de recherches fondamentales et de recherches-actions qui ne soient pas des béni oui-oui des pouvoirs en place.
Émancipation milite pour une pratique éducative fondée sur l’action et l’interaction, sur la rencontre des élèves avec les questions qui motivent les savoirs, car leur acquisition passe par leur construction et leur confrontation et sont à la base d’une ouverture des regards sur le monde. C’est aussi de cette manière que se forge l’esprit critique.
Tout cela suppose une réorganisation globale de la formation des personnels, du temps scolaire, des locaux, des programmes, la progression des acquisitions, l’organisation collective du travail des élèves comme des travailleur·euses de l’éducation. Il faut tendre vers une unification des statuts et des salaires des personnels, dont une étape pourrait être la création d’un corps unique des enseignant·es de la maternelle à l’université. Tous les personnels (enseignant·es, encadrant·es, agent·es…), les élèves, parents et les partenaires éducatifs doivent être associés à la gestion de l’établissement et de l’institution, dans son organisation matérielle et dans ses contenus grâce à un fonctionnement démocratique. Pour que de telles orientations trouvent une traduction réelle sur le terrain, elles nécessitent des luttes syndicales unitaires avec les assemblées générales des établissements, et leur coordination en lien avec les groupes ou mouvements pédagogiques fondés sur les pédagogies critiques et coopératives comme par exemple l’ICEM Pédagogie Freinet. Elles sont inséparables des luttes interprofessionnelles de transformation sociale.
Pour plus amples infos ou prise de contact www.emancipation.fr ;
tendance@emancipation.fr
Annexe 1 :
La plateforme revendicative d’Émancipation
Le Manifeste d’Émancipation précise son analyse du monde, de l’école et de la société capitalistes, et ses perspectives pour un changement social et scolaire. Les interventions publiques d’Émancipation en tant qu’organisation se situent en cohérence avec ces perspectives. Dans le cadre syndical, et notamment dans les instances où Émancipation est reconnue en tant que tendance, ces principes généraux se déclinent dans une plateforme revendicative d’ensemble, bien entendu adaptée à chaque situation concrète et aux enjeux tactiques. Cette plateforme reprend des positions défendues de longue date par notre tendance. Elle s’inscrit dans une perspective anticapitaliste, impliquant à terme l’expropriation et la socialisation des moyens de production et d’échange.
L’école émancipatrice
Il faut combattre toutes les politiques éducatives du pouvoir, qui visent à accentuer le tri social. Pour autant, l’école actuelle reste une école du tri social et au service du capitalisme.
Les revendications immédiates :
– abrogation de toutes les contre-réformes de Macron, qui asservissent l’école aux besoins du capitalisme, embrigadent la jeunesse : loi Rilhac, labellisation des manuels scolaires, “pacte enseignant”, “choc des savoirs”, Service national universel, Parcoursup, lois LRU, réformes des lycées (généraux, technologiques et professionnels)…
– baisse des effectifs par classe, créations massives de postes de toutes catégories ;
– défense de la liberté pédagogique individuelle et collective, qui permet des pratiques collectives fondées sur la coopération et non la compétition ;
– des moyens suffisants pour l’accueil de tou·tes les enfants à besoins particuliers ;
– défense de la laïcité (loi de 1905), nationalisation laïque de l’enseignement privé, abrogation des lois et dispositifs anti-laïques y compris la loi sur “la modernisation et la régulation de l’enseignement supérieur” (généralisant notamment la délivrance de diplômes par les établissements privés).
Les perspectives plus lointaines :
– une école sans hiérarchie entre les savoirs, fondée sur des diplômes et programmes nationaux, le droit à l’éducation pour tou.tes ;
– une scolarité sans orientation précoce jusqu’à la classe de Terminale dans la perspective d’un lycée unifié polytechnique, à l’inverse du tri social actuel. Tout.e jeune doit pouvoir développer ses potentialités dans tous les domaines ;
– un fonctionnement démocratique des écoles et établissements, sans hiérarchie entre les personnels.
Revendications corporatives/professionnelles :
– création de tous les postes statutaires nécessaires ;
– réemploi et titularisation immédiate et sans conditions de tou.tes les non-titulaires, y compris par la création de nouveaux statuts si nécessaire (AED et AESH) ;
– alignement par le haut des conditions de travail et de service ; indexation des salaires sur l’inflation et leur augmentation uniforme (400 euros en points d’indice) ; un salaire minimum à 1800 euros net.
– abrogation des contre-réformes des retraites, retour à la retraite sans décote (75 % du dernier salaire) à 60 ans, vers les 55 ans. Sécurité sociale remboursant à 100 %, fondée sur les cotisations sociales et sous contrôle des travailleur·es, à commencer par la dénonciation des accords sur la Protection sociale complémentaire et la suppression des exonérations de cotisations patronales ;
– tendre vers une unification des statuts et des salaires des personnels, dont une étape serait la création d’un corps unique des enseignant.es de la maternelle à l’université ;
– recrutement, formation initiale : pré-recrutement à l’issue du bac, deux années de formation professionnelle initiale après l’obtention du concours, rémunérées sous statut de fonctionnaire stagiaire, et une entrée progressive dans le métier, et ce pour toutes les catégories des personnels : le temps de service doit être limité à 1/3 du service d’un personnel titulaire.
La construction des solidarités
– contribuer à impulser les convergences à la base entre le mouvement syndical et les luttes qui combattent le capitalisme : luttes écologistes, luttes antiracistes et féministes, contre les violences policières…
– participer à la lutte contre le racisme, sur une base internationaliste : annulation de la dette des pays dominés, arrêt de la “Françafrique” et du néo-colonialisme, liberté de circulation et d’installation, régularisation et/ou naturalisation de tou·tes les sans-papiers et exilé·es qui le demandent, droit de vote des immigré.es à toutes les élections, abrogation de tous les dispositifs et des lois xénophobes, dont la circulaire Attal sur l’abaya.
– les luttes féministes et des LGBTQIA+ contre les féminicides, les violences sexuelles et sexistes, l’exploitation domestique, les inégalités salariales et la négation du droit effectif à disposer de leur corps. Émancipation défend l’auto-organisation des luttes féministes, en privilégiant le terrain, notamment par l’organisation de grèves féministes ;
– proposer des pratiques de solidarité internationaliste, par le soutien aux droits des peuples en lutte, et aux structures qui agissent sur ce terrain (notamment sur la question du soutien aux droits du peuple palestinien, où les militant.es d’Émancipation sont particulièrement impliqué·es) ;
– lutte contre la militarisation de la société : combat contre les intrusions de l’institution militaire et policière en milieu scolaire, abrogation de tous les partenariats entre l’école et l’armée (SNU, classes “défense”…), refus des dispositifs d’embrigadement, participation aux mobilisations antimilitaristes.
Le fonctionnement syndical
– la stratégie syndicale ne peut se limiter à des “journées d’action”, et doit refuser l’impasse du “dialogue social”. Pour cela, priorité à l’auto-organisation à partir de la base, et la démocratie directe dans les luttes : AG souveraines des personnels dans les établissements qui intègrent les syndicats et qui se coordonnent à tous les niveaux. La conduite démocratique des luttes s’articule avec la grève reconductible et la perspective de la grève générale ;
– organiser les solidarités : soutien et popularisation des luttes existantes, organisation de la solidarité (caisses de grève), solidarité collective contre la répression (des militant·es, mais aussi de la jeunesse et les quartiers populaires) ;
– pour des commissions syndicales féministes, et une implication réelle pour construire la grève féministe ;
– la structuration syndicale : elle doit dépasser l’émiettement en syndicats nationaux de catégories, au profit de structures syndicales locales regroupant toutes les catégories, sur un même lieu de travail (fédération d’industrie). Elle doit se fonder sur un fonctionnement démocratique avec notamment le droit de tendance. Elle doit viser la construction d’une confédération unitaire et interprofessionnelle.
– l’indépendance : l’action syndicale se situe en indépendance par rapport aux institutions, à l’État, aux partis politiques. Elle doit rester indépendante de toute coalition politique électorale y compris de gauche.
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Éditeur : Les ami⋅e⋅s de l’Émancipation syndicale et pédagogique, 7 rue des Loriots 17180 Périgny
Contact : redaction@listes.emancipation.fr
Directeur de publication-gérant : Raymond Jousmet
Équipe revue :
Pierre Bergès
Hélène Bertrand
Marine Bignon
Annick Champeau
Rosine Charlut
Quentin Dauphiné
Martine David
Victor Diaferia
Raymond Jousmet
Françoise Hönle
Joëlle Lavoute
Emmanuelle Lefèvre
Corinne Mialon
Marie-Line Novello
Éliane Paul-Di-Vincenzo
Jean Denis Peypelut
Karine Prévot
Pierre Stambul
Olivier Vinay
L’Émancipation syndicale et pédagogique est une revue unique dans le mouvement syndical, et cela bien au-delà de l’Éducation nationale.
Dans une période d’éparpillement du syndicalisme, y compris dans l’Éducation, des militant⋅e⋅s qui ont fait des choix de syndicalisation différents (à la FSU, à SUD Éducation, à la CNT ou à PAS, à la CGT ou à l’UNSA) regroupé⋅e⋅s autour de la revue L’Émancipation, font chaque mois le pari qu’il est possible de publier une revue nationale qui rende compte des luttes et soit un outil pour celles à construire.
L’Émancipation se veut une tribune libre ouverte à ses lecteurices et donc capable de publier des articles contradictoires. Notre revue n’est inféodée à aucune structure politique ou syndicale, ses colonnes sont ouvertes à tous celles et ceux qui partagent ses objectifs, qui veulent faire connaître et soumettre au débat une analyse, un point de vue, réagir… De l’actualité immédiate en passant par des dossiers (laïcité, droits des femmes, syndicalisme, précarité…), des comptes rendus d’expérience professionnelle ou la présentation d’ouvrages récents concernant le monde éducatif et social, le mouvement ouvrier et son histoire, nous tentons d’être présent⋅e⋅s chaque mois dans un millier de boîtes à lettres.
Tout le travail de mise en forme de chacune des pages est le fait d’une petite équipe de militant⋅e⋅s qui assurent ces tâches après leurs cours sans décharge syndicale.
L’Émancipation est vraiment l’œuvre des travailleureuses eux-mêmes. En 2010 nous avons célébré le centième anniversaire de notre revue, la plus ancienne du syndicalisme enseignant. Aidez-nous à continuer. Lisez et faites lire notre revue. Abonnez-vous à L’Émancipation syndicale et pédagogique !
* E, comme Émancipation syndicale, pédagogique, et féministe. Depuis 2003 la rédaction de la Revue a choisi de féminiser ses articles.
En ce début d’année 2026, en France comme dans de nombreux pays, la situation apparaît comme étant celle d’une crise. Crise économique, crise politique, etc., au final, une crise du capitalisme. Comme le remarquent ceux et celles qui se défient de la presse contrôlée par quelques milliardaires, la “crise politique” en France est la traduction politique des difficultés du capitalisme et de l’impérialisme français : il est en déclin face à d’autres concurrents. Ce système de production a atteint ses limites, aujourd’hui de toutes parts dans les principaux États capitalistes, ce sont au fond les mêmes mesures qui s’appliquent : “compression du marché intérieur” et “baisse du coût du travail” à coups de destructions des droits sociaux et démocratiques ; volonté d’exporter à tout prix et de plus en plus difficilement les surproductions qui en résultent ; et au final, rivalités géopolitiques et marche à la guerre. Car le secteur militaro-industriel est l’un des rares qui en profite dans tous les pays concernés, avec ce “détail” : accumuler des armes, c’est se préparer à les utiliser tôt ou tard !
Cette déstabilisation des structures sociales construites durant les “Trente glorieuses” (expression par ailleurs trompeuse), provoque des réactions multiples. Des réactions du monde du travail, de la jeunesse, des quartiers populaires, qui cherchent à construire une société nouvelle sans exploitation ni oppression. Mais aussi celles de secteurs du capitalisme sacrifiés par l’internationalisation des productions et le recul des “vieux” États impérialistes. Ces secteurs regroupent des éléments des classes moyennes, de l’artisanat et des petites entreprises, de l’agriculture, etc. Les forces les plus réactionnaires – l’extrême droite en premier lieu – y interviennent pour proposer leurs solutions : écraser les classes populaires et les services publics.
Dans des mouvements sociaux récents, ces deux forces se confrontent : “gilets jaunes”, lutte contre le budget Macron-Lecornu (la fraction progressiste avec “Bloquons tout” l’a emporté), mobilisation paysanne (Coordination rurale et Confédération paysanne défendant deux projets politiques antagonistes pour l’agriculture, renvoyant aux différences sociales dans le monde agricole : propriétaires exportateurs subventionnés par l’impérialisme d’un côté, fractions prolétariennes liées au mouvement ouvrier et salarié·es agricoles de l’autre).
Cette rivalité ne se retrouve pas qu’en France, mais dans tous les pays. Elle pose la question d’organiser la lutte contre les courants d’extrême-droite – voir notre dossier dans le présent numéro ; mais aussi celle de faire face aux enjeux suivants comme l’indique Olivier Vinay dans sa présentation dudit dossier : “les difficultés à présenter des alternatives pour les mouvements politique, syndical et associatif, les échecs des dernières grandes luttes revendicatives, la perte de sens du travail salarié et d’autres « valeurs » de la société, la sensation de déchéance, la désignation des boucs émissaires…”. C’est sur ce terreau que le mouvement ouvrier organisé pourra combattre à la fois les courants les plus réactionnaires, et le capitalisme en crise dont ils sont une des expressions. Qu’il prenne la forme d’un “budget”, d’une “loi spéciale” ou d’“ordonnances”, poursuivre la lutte contre le plan d’austérité du gouvernement est un impératif.
L’institution scolaire est aussi un terrain de lutte spécifique : elle-même est en crise. Après une période de relative “démocratisation” – toujours limitée aux impératifs des classes dominantes – le capitalisme français annonce ouvertement la couleur : la sélection selon l’origine sociale, avec Parcoursup comme outil et le réseau d’enseignement privé catholique comme levier. Pour la première fois, le pouvoir planifie explicitement la réduction des poursuites d’études après le baccalauréat (ou ce qu’il en reste). Certains courants réactionnaires y opposent le retour à une “école républicaine” fantasmée, proposant comme solution l’éviction précoce d’une partie des enfants des classes populaires (notamment issues de l’immigration). Mais tous veulent renforcer la sélection sociale, l’embrigadement militariste et nationaliste. Les luttes scolaires y opposeront la perspective d’une éducation permettant à tous et toutes les jeunes d’y trouver leur place, de développer toutes leurs potentialités sans orientation précoce, dans le cadre d’un changement de société.
Quentin Dauphiné,
le 01/01/2026
Notre ami Yves Cornille à bien voulu, avec l’aide d’un autre ami épidémiologiste nous rendre accessible la problématique de l’épidémie actuelle de dermatose bovine. On peut constater une fois de plus que le pouvoir politique au service de l’agro-industrie et de l’élevage d’exportation décrète des protocoles inefficaces injustes et absolument pas respectueux de l’agriculture paysanne.
C’est une maladie inconnue en France qui débarque en juin 2025 en Savoie via l’Italie infectée quelques jours avant. La DNCB infectait déjà en 2012 l’Irak puis le Moyen-Orient et l’Égypte, puis la Turquie, la Bulgarie, la Serbie, le Monténégro puis la Grèce en 2015 puis l’Afrique du nord et la Libye. Assiégeant les pays du sud-est européen il était inévitable qu’elle apparaisse un jour en France. En attendant ce jour notre pays n’a fait que bien peu de chose pour s’y préparer concrètement. Donc en juin en Savoie pour maîtriser le premier foyer contaminé il est appliqué le règlement européen de 2018. Il s’agit de l’abattage total des foyers même pour un seul animal et d’une surveillance des mouvements animaux et une vaccination en anneau dans les 50 km de rayon autour des foyers. C’est la méthode d’éradication rapide appliquée pour des maladies extrêmement contagieuses ou pathogènes (du genre fièvre aphteuse dont le virus peut contaminer transporté par le vent sur 60 km (au-dessus de la terre) à 300 km (au-dessus de la mer). Or la DNC est transportée de troupeaux à troupeaux ou de pays à pays par des mouches piqueuses (taons et autres) et/ou par les mouvements d’animaux vivants mal contrôlés ou frauduleux (transport, transhumance). La DNCB présente sauf cas rare de grave infection, de 5 à 30 % de malades en primo infection. Connue dans le monde entier, les troupeaux atteints après la phase de primo infection présentent une mortalité (de 1 à 5 %) mais acquièrent une immunité d’infection naturelle efficace durant les trois à cinq ans qui suivent. Le meilleur moyen de lutte expérimenté dans ces pays endémiques et vivant depuis longtemps avec cette maladie est la vaccination préventive et généralisée. En été 2025, les vaccins disponibles sont essentiellement fabriqués en Afrique du sud.
L ’UE et la France, toujours à la pointe de la santé animale ont, en 2018, pour objectif le retour le plus rapide au statut de pays indemne et exportateur. Sauf qu’en 2025 les conditions générales des élevages en France sont mauvaises : crises à répétition, sanitaires FCO (Fièvre Catarrhale Ovine), MHE (Maladie Hémorragique Épizootique), crise économique, MERCOSUR créant de multiples incertitudes angoissantes sur l’avenir des filières. Alors tuer, euthanasier sur le lieu même de l’élevage (action dénommée par la police sanitaire “dépeuplement”, doux euphémisme) les vaches, les taureaux, les veaux est insupportable pour ceux et celles qui les ont élevés. Ces animaux, essentiellement nés sur la ferme, sont les fruits de soins et de contacts quotidiens créateurs de forts liens affectifs “humains-vaches” et de patientes améliorations de sélection génétiques pour obtenir SON TROUPEAU.
L’explosion de la crise
En décembre la “dernière goutte d’eau” qui fera exploser les éleveurs sera l’abattage total de 207 bovins en Ariège. Les animaux étaient tous vaccinés depuis quatre semaines, et un seul animal présentait des signes de la maladie. Après quatre semaines ils étaient en principe immunisés mais avec un vaccin qui peut créer des symptômes semblables à ceux de l’infection sauvage.
Alors, larvée cet été dans les Alpes et le Jura, la crise explose dans le sud-ouest. Le sacrifice de tous les animaux, (dont l’immense majorité sont sains mais suspects d’être en incubation), pour un seul cas cliniquement infecté est jugé totalement excessif par les éleveurs. Ils et elles sont soutenu·es par les syndicats Confédération paysanne, “située à gauche-écologiste” et la Coordination rurale “jugée d’extrême droite”.
L’addition des membres des deux syndicats exprime la majorité des éleveurs français alors que les médias présentent toujours la FNSEA comme majoritaire, ce qui est inexact pour cette crise. Il y a plus de 110 points de blocages ou manifestations diverses sur les routes françaises. Les excès sont partout et le dialogue constructif est très difficile. L’État a toujours un “train de retard” par rapport aux revendications.
Qu’aurait dû faire l’État ? 1
Tenir compte des retours d’expérience des luttes dans les pays endémiques de DNCB et non comme en cette fin d’année, en courant derrière les exigences des éleveurs, finalement raisonnables, c’est à dire une vaccination élargie.
Un plan de lutte plus consensuel sur quatre axes :
Vaccination massive de tout ou partie du territoire créant une zone large à partir des foyers, immunisant plusieurs millions de bovins sur une zone suffisamment étendue pour protéger les secteurs restés indemnes pouvant exporter leurs animaux. On y arrive avec déjà plus d’un mois de crise. Mais la zone reste limitée en surface pour seulement dix départements du nord Pyrénées. L’État cède encore et vient d’accepter la vaccination dans l’Hérault. La protection des anticorps vaccinaux demande trois à quatre semaines après injection. L’impréparation de l’infection prévisible de la France induira l’absence de stock suffisant de vaccins fabriqués en Afrique du sud ou aux Pays-Bas actuellement. L’autonomie de choix d’une vaccination massive est annihilée par leur disponibilité restreinte.
Surveillance stricte des mouvements d’animaux à l’entrée des zones restées indemnes par contrôles policiers routiers ce que fait la Bretagne actuellement.
Changement du règlement européen (loi) de lutte contre les maladies du bétail de 2021. La DNC y est classée “A” qui implique un abattage total de tous les troupeaux infectés. Sa pathologie en général relativement restreinte, sa transmission vectorielle et son immunisation efficace par vaccin ou naturelle suite à une infection peu grave devrait la classer “C”. Être en plan de lutte “C” veut dire en langage législatif européen : mettre en place “des mesures en vue d’en empêcher la propagation à des parties de l’Union qui en sont officiellement indemnes”. C’est à dire entre-autre par une vaccination préventive d’un vaste territoire potentiellement infectable.
Impulser un changement de paradigme des polices sanitaires animales face aux effets du changement du climat qui favorise la pullulation des insectes dont ceux vecteurs de virus ou bactéries. Il serait temps que l’UE renonce à une santé animale indemne de quasiment toutes les pathologies. Sauf en ce qui concerne les maladies transmissibles aux humains dites zoonoses pour lesquelles les animaux devront rester indemnes. Vouloir éradiquer les maladies spécifiques du bétail peu pathogènes n’aura bientôt plus de sens car il est hors d’atteinte de “faire un barrage pérenne étanche à la contagion” dans une zone économique de libres échanges.
Vivre avec
Toutes les maladies dites exotiques seront potentiellement bientôt les nôtres. Il faudra vivre “avec” comme on vit, plus ou moins bien selon les années, avec par exemple, la Fièvre Catarrhale Ovine (FCO) depuis 20 ans. Il sera nécessaire de protéger nos animaux qu’on abat et qu’on sacrifie, par d’autres méthodes que l’élimination des sources pathogènes portées par certains pour que nos territoires restent provisoirement indemnes Le paradigme “du vivre avec” est difficile selon la conception administrative. “VIVRE AVEC” sera possible grâce à des traitements médicaux (immunité naturelle d’infection maitrisée, vaccins à base d’agents infectieux, répulsifs insectes, minéraux adaptés, alimentation compatible avec la physiologie de l’espèce, respect du bien-être animal). Ce sera aussi grâce à des sélections génétiques réorientées vers les résistances aux maladies en abaissant les niveaux de productivité (productivité et résistance s’opposent) en recherchant l’adaptation aux changements du milieu de vie des animaux (par exemple résistance aux piqures d’insectes, épaisseur de la peau, couleur ou taches du pelage…).
D’autres maladies pointent leurs agents infectieux aux frontières de l’Europe. La Clavelée (variole) émerge en Roumanie, la Peste des petits ruminants atteint l’Albanie, la Peste porcine africaine est dans les États Baltes, tout l’est de l’UE, en Italie et un premier foyer en Catalogne-Espagne. Ce sont toutes des maladies classées “A” c’est à dire que la police sanitaire inclut l’abattage total des foyers…. Ce sont des maladies aux conséquences pathologiques animales plus graves que celles de la DNCB. C’est à nos frontières il faut se protéger et/ou se préparer à l’infection de la France ! D’autres crises sont à venir…
Yves Cornille, retraité́, ex directeur du Groupements de D é fense Sanitaire régional PACA,
coordinateur lutte contre la brucellose ovine transmissible à l’homme (en trente ans cette maladie a disparu de la région)
Les résultats de la convention citoyenne du CESE sur les “Temps de l’enfant” ont été publiés fin novembre 1 , 133 citoyen·nes tiré·es au sort se sont réuni·es durant six mois, auditionnant des experts mais aussi des enfants, pour élaborer 20 propositions soumises au vote. Indépendamment du contenu, hautement critiquable, on ne peut s’empêcher de penser à la destinée des précédentes consultations macronesques, toutes promises à l’oubli…
Des propositions “orientées”, des documents “biaisés” et “affligeants”
De la réflexion sont sorties un certain nombre de propositions qui, à première vue, pour certaines, ne manquent pas d’intérêt : par exemple la restructuration de la semaine du primaire sur cinq jours ou les activités artistiques et sportives après 15h30 dans le secondaire, tout comme le début des cours à 9h dont la durée serait limitée à 45 mn…
Pourtant, si on y regarde bien, la finalité semble “orientée” vers certains points, faisant/trouvant écho dans la société, alors que d’autres ont été laissés de côté.
C’est ce que soutient, par exemple dans une interview sur France Culture 2 , mais aussi dans de nombreux médias, Stéphane Bonnéry, professeur en Sciences de l’éducation à l’université Paris 8 3 4 , qui, dans la première partie du Temps de l’enfant, Rythmes scolaires, Vraies questions et faux débats 5 , synthétise les arguments et les met en perspective. L’ouvrage rassemble en effet des textes emblématiques, de natures diverses, publiés entre 1969 et 2025, par un certain nombre de chercheurs, par exemple Jean-Yves Rochex, Antoine Prost, Éric Plaisance, Stéphane Bonnéry. De son côté, le philosophe Lucien Sève prolonge, sur la question des “rythmes”, sa déconstruction idéologique “des arguments innéistes sur les « dons »”. [https://gabrielperi.fr/librairie/notes-actes/temps-de-lenfant-rythmes-scolaires/]
S. Bonnéry reconnaît que “les citoyens sont de bonne volonté” mais dit-il, les documents fournis pour la réflexion “sont biaisés et affligeants” et ajoute-t-il “pour avoir regardé la manière dont ils ont travaillé”, il remarque “[…] que les séances ont été très courtes ”, et surtout qu’il y a eu “un recadrage d’une main de fer entre la 3e et la 4e pour guider [leur] débat vers les conclusions que l’on voulait leur imposer ” ; tout cela amène à des conclusions biaisées ce qui empêche ajoute-il “tout débat sur la question”.
En fait il semble que la réflexion se soit organisée “comme si tous les enfants étaient issus du même contexte socio-économique et culturel et qu’il ne pouvait y avoir qu’une réponse aux problématiques d’enseignement”.
Réduction du temps d’apprentissage venant s’ajouter à celui déjà perdu
Il note que l’“on a oublié de leur dire que les élèves français ont perdu depuis 20 ans plusieurs années de scolarité” , en raison “de la suppression massive de la toute petite section de maternelle, les enfants ont perdu un an, s’y additionne en primaire la suppression des samedis matin, qui équivaut à une année scolaire et donc déjà en sortant du CM2 les enfants ont deux ans d’école de moins”.
Au collège “les élèves ont perdu l’équivalent d’une année de cours, car additionné sur les quatre années du cycle, les cours ont été remplacés par des contenus flous « d’interdisciplinarité » mais qu’est-ce que de l’interdisciplinarité quand on a fait moins de discipline ” demande-t-il ?
Il évoque aussi la problématique du “soutien en classe entière” qui, il est vrai, a fait beaucoup polémique ces dernières années.
Il évoque aussi “la voie professionnelle [où] en raison de la suppression du BEP les élèves qui vont au BAC Pro ont perdu une année”.
Il ajoute que “les élèves français ont perdu beaucoup de temps d’enseignement et la Convention citoyenne propose de réduire la semaine en Collège, et en Primaire de passer à un enseignement seulement le matin, c’est à dire 5×3 soit 15h alors qu’elle est de 24h actuellement, ce qui provoquera donc encore une perte de 9h”.
Privatisation de l’enseignement sportif et artistique
La journaliste demande ce qu’il pense des recommandations de la convention “qui propose la tenue d’activités sportives et culturelles l’après-midi, par exemple des apprentissages pratiques : cuisine ou bricolage” (sic !).
“Pourquoi pas [reconnaît-il] cela pourrait venir en plus, mais ce qui se prépare c’est la privatisation de l’enseignement sportif et artistique car ces cours existent actuellement, et ils seraient donc laissés au libre choix des parents” 6 .
[et on ne peut s’empêcher de penser aux problèmes survenus récemment lors des activités mises en place, hors temps scolaire à Paris, par des diverses associations 7 ]
Et ajoute-t-il “dans les milieux les plus « rigoristes » […] y aura-t-il piscine pour les filles ?”
De la même manière s’interroge-t-il “tous les enfants vont-ils pratiquer les beaux-arts ?”.
Poids des déterminismes sociaux et réduction de budget
En fait, le poids des déterminismes sociaux et culturels va continuer à prévaloir sur ce que les enfants vont rencontrer, c’est l’objet de son ouvrage, dans lequel il avance que les conditions réelles de la réussite scolaire reposent aussi, indépendamment des déterminismes, sur un ensemble de critères : “la fatigue des élèves, leurs centres d’intérêt, la place des écrans, les activités artistiques, physiques et sportives, les inégalités sociales et sexuées…”
Il y a, d’ailleurs, ajoute-t-il “changement de termes, on ne parle plus d’enseignement mais « d’activités », si on prend pour exemple la technologie [qui] apprenait à réfléchir sur les outils techniques, elle a été supprimée récemment pour empêcher de réfléchir sur la technique… il s’agit de conditionner les gens à faire des choses sans réfléchir à ce qu’ils font”.
Une politique de classe pour renoncer à l’égalité
Tout cela répond, dit-il, à un “projet économique de réduction des dépenses publiques pour l’École publique (alors que beaucoup d’argent public va au privé) simultanément à un projet politique de ne plus amener les gens à réfléchir à ce qu’ils font mais seulement à obéir aux objets que le marché propose”.
Dans les conclusions de la Convention il y a, c’est vrai, des inquiétudes légitimes, mais aussi beaucoup de contradictions, par exemple : “les enfants passent trop temps sur écran” mais par ailleurs il est question “[de] les renvoyer chez eux l’après-midi, or dans les quartiers populaires, pour les protéger, les parents les gardent chez eux… donc devant les écrans…”
En conclusion 8 9 le SNUipp-FSU, par exemple, mais sans approfondir la réflexion comme Stéphane Bonnéry, juge que la convention citoyenne s’était limitée à la seule réflexion sur l’articulation des temps de l’enfant “sans interroger les contenus éducatifs” par exemple, et d’ajouter “comme si tous les enfants étaient issus du même contexte socio-économico-culturel et qu’il ne pouvait y avoir qu’une réponse aux problématiques d’enseignement” .
Mais Stéphane Bonnéry va plus loin, voyant derrière la volonté d’Emmanuel Macron “un projet d’hyper privatisation”, car réduire le temps d’enseignement “offrira un avantage concurrentiel à l’école privée ”, sans parler des familles “qui pourront payer des cours particuliers” en parallèle. Et conclut, cinglant : “Ce qui est proposé, c’est une politique de classe pour renoncer à l’égalité”.
Bernard Foulon
Assistanat : Pour tous ceux qui pensaient que Nicolas Sarkozy était indépassable, la déception est cruelle. Son fils Louis propose de supprimer le code de la route pour en finir avec l’assistanat.
Dermatose : Si un député tombe malade dans l’hémicycle, faut-il abattre le troupeau ?
Différence : Celle qui sépare Trump des Talibans est colossale. La preuve : les deux sont anti LGBT, anti science, anti droits des femmes, anti avortement, anti séparation de l’Église et de l’État et pro théocratie.
Éducation : Il paraît que “l’éducation à la défense” contribue à former des “citoyens libres et éclairés ”. C’est fastoche de les éclairer. Le dico propose des formations sur les enfumades, la gégène, les fusillés pour l’exemple, la semaine sanglante… Pour les libérer, ce sera plus dur.
Fasciste ou nazi ? : “Si j’avais su que le sionisme se concrétiserait dans un pays qui vit par l’épée, je serais resté en Europe. J’ai fui un État nazi pour me retrouver dans un État fasciste.” C’est de Natan Zakh, poète israélien.
FIFA : La seule excuse de Gianni Infantino, patron du football international, c’est qu’il a succédé à Blatter et Platini qui avaient pas mal trempé leurs mains dans le pot de confiture. Mais le “Prix de la Paix” à Donald Trump, même Orwell n’aurait pas osé l’imaginer.
Filiation : On n’est bien sûr pas responsable de ce qu’ont été nos parents ou grands-parents. Ça donne juste une idée de l’éducation qu’on a reçue.
Ainsi le père de Benjamin Netanyahou s’appelait Bension. Il était le secrétaire de celui que Mussolini appelait “notre fasciste juif”, il s’agit de Vladimir Jabotinski.
Que dire de celui que Bolloré a nommé à la tête de Cnews ? Guillaume Zeller est le petit-fils d’Adrien Zeller, un des quatre généraux qui ont tenté le putsch d’Alger en 1961 pour que l’Algérie reste française.
Général Mandon : Il a mille fois raison. Les Français·es doivent être prêt·es à perdre leurs milliardaires, leurs médias pourris, leurs patrons mafieux, leurs actionnaires insolents… On me dit que j’ai mal compris ses propos. Au moins il nous reste la chanson : “Ils sauront bientôt que nos balles sont pour nos propres généraux”.
Humour : Les militant·es sur les flottilles, kidnappé·es en eaux internationales et emprisonné·es, sont systématiquement expulsé·es avec la mention “entrée illégale sur le territoire israélien”.
Injustice : La loi n’est pas équitable. Un patron peut porter plainte contre Sophie Binet parce qu’elle l’a comparé à un rat mais un rat ne peut pas porter plainte quand on le compare à un patron.
Lignes rouges : Celles du Parti socialiste ont une particularité : elles sont totalement effaçables, ne laissent aucune trace et on peut très vite oublier qu’elles aient jamais existé.
Littérature : Grâce à Nicolas Sarkozy, la littérature française s’est enrichie d’un ouvrage écrit en 21 jours de prison (cinq étoiles). Les lecteurs et lectrices voudront excuser Georges Abdallah qui n’en est qu’à l’écriture du chapitre 367 d’un ouvrage relatant les 40 années passées dans les geôles de l’impérialisme français.
Objectivité : Nathalie Saint-Cricq est omniprésente à la radio et à la télé. Grâce à elle, le CRIF qui l’a invitée sait “qu’Israël est critiqué parce qu’il communique mal”. Pourtant Israël a fait un gros effort de communication en tuant 250 journalistes palestinien·nes et en empêchant les autres d’entrer à Gaza. Notre éditorialiste mainstream a fait un nouvel effort “d’objectivité” en répétant plusieurs fois que “l’antisémitisme fait partie du vote musulman” .
Pâtisserie : Fabien Roussel nous avait donné en direct la recette du pain perdu. Jordan Bardella préfère la pâtisserie. Apres la farine et les œufs, on attend avec impatience le lait et les crêpes. Ce qui est vraiment dur pour Bardella, c’est que c’était de la farine de sarrasin.
Sainte-Soline : “Tiens ta mère la pute”. “Mets leur une GML2 dans la gueule”. “Je compte plus les mecs qu’on a éborgnés. Ça les calme”. “T’en crèves deux, trois. Fils de pute”. “Il a dû la prendre en pleine gueule”. Pour les amoureu·euses de la poésie, il y a 84 heures d’enregistrement du discours des gendarmes. L’ordre républicain n’a pas de prix.
Sartre : Il a écrit Les Mains Sales et La Nausée . Grâce au dernier livre de Nicolas Sarkozy, on aura eu les deux. Merci à lui.
Scoop : “Marine Le Pen a un logiciel socialiste ”. C’est Bruno Retailleau qui le dit sur Sud Radio. C’est pourtant le “Rassemblement National”, pourquoi ajoute-t-il “socialiste” ?
Service militaire : Il paraît, d’après notre cher président, que les “volontaires” pour ce service vont être formé·es. Le dico propose, pour cette formation historique sur la vaillante armée française, le livre Cent ans de capitalisme en Algérie, 1830-1930 de Henri Louzon. Très bon pour instruire nos troufions : “un corps de troupe sorti d’Alger le 6 avril 1832, surprit au point du jour la tribu endormie sous ses tentes, et égorgea tous les malheureux El-Ouffia sans qu’un seul chercha même à se défendre… On ne fit aucune distinction d’âge ni de sexe” .
Voir gégène, corvée de bois…
Pierre Stambul
L’idéologie raciste, sexiste, homo et transphobe, anti-écolo et anti tous les acquis des luttes et des évolutions sociales parade, s’affiche dans la presse, les médias et les réseaux sociaux des Bolloré et Stérin , mais pas seulement… Et concomitamment, malgré les efforts du RN pour masquer sa vraie nature et qui sont en fait ses meilleurs soutiens, les nervis passent de plus en plus à l’action : contre les librairies , les rassemblements militants, les manifs , sur les réseaux sociaux.
La situation est extrêmement grave et nous devons toutes et tous mesurer nos responsabilités dans cette période historique sombre.
Parce que même si les réactions de tous poils veulent nous persuader que “l’histoire ne repasse pas les plats”, l’historique des extrêmes droites montre que c’est largement faux : quand l’extrême droite accède au pouvoir le plus souvent elle y reste et impose progressivement son idéologie mortifère par le mensonge, la démagogie, la répression la bouc-émissairisation, et par des moyens encore plus insidieux comme le montre le film de Kupferstein sur Béziers ou la situation israélienne . Tout doit donc être fait pour empêcher cette accession au pouvoir.
Parce que les régimes et les factions fascisants et autoritaires gagnent de plus en plus de terrain en Europe et dans le monde : “72 % de la population mondiale vit sous gouvernement autoritaire ” .
Les réponses à cette fascisation progressive de la société sont diverses et doivent se compléter.
Le contexte international impose une forte solidarité internationaliste avec en particulier les mobilisations contre les génocides et le néocolonialisme, contre les guerres, les lobbies militaro industriels, le militarisme sous toutes ses formes… Autant de connexions avec les extrêmes droites.
En France, des camarades d’Émancipation investi·es dans la lutte contre les extrêmes droites dans leurs régions, le Var , en Charente maritime , en IDF , à Lyon , et en Isère attestent de la diversité des réponses apportées, qu’elles soient des collectifs inter-orgas, des intersyndicales, des antennes de VISA (création récente dans le 93, le 94 et à venir dans le 17)…
Dénoncer le double langage du RN qui prétend militer pour le peuple et qui vote systématiquement contre les aspirations populaires est une des réponses. Mais les démonstrations et les diabolisations ont peu de pouvoir contre une adhésion souvent irrationnelle à la doxa d’extrême droite, si elles ne s’accompagnent pas d’initiatives pour contribuer à lui retirer ce qui l’entretient : les difficultés à présenter des alternatives pour les mouvements politiques, syndical et associatif, les échecs des dernières grandes luttes revendicatives, la perte de sens du travail salarié et d’autres “valeurs” de la société, la sensation de déchéance, la désignation des boucs émissaires… De telles initiatives, sont proposées : “des moments festifs”, “des activités associatives”, “des espaces de participation citoyenne”, “ne pas laisser l’extrême droite et ses discours de haine s’emparer de l’espace public”… sans oublier le bistrot du coin ou les échanges au marché… Il ne faut pas attendre pour rejoindre ou créer des collectifs contre la politique de Macron et contre l’extrême droite. Que ceux-ci soient auto-organisés, comme les AG Bloquons tout organisant la Semaine noire en mars (dont le symbole graphique est le triangle rouge antifasciste ) ; ou qu’ils soient NFP et ne servent pas qu’à soutenir des candidatures municipales.
La tâche est immense… mais elle est essentielle.
Olivier Vinay
Sommaire
Nouveaux fascismes, ripostes syndicales
Collectifs contre l’extrême droite : le cas de la CODEX 83
Collectifs locaux contre l’extrême droite : l’exemple rochelais
Lutter syndicalement contre l’extrême droite en Charente Maritime
Et en Île-de-France ?
L’extrême droite à Lyon : un éventail complet
Capitalisme et vote d’extrême droite
L’extrême droite française de 1780 à nos jours
Extrême droite et patronat, ensemble pour nous faire la guerre
Educ Nat contre Bolloré
L’extrême droite en Israël
Cela fait près de trente ans que l’association VISA (Vigilance et initiatives syndicales antifascistes) scrute, analyse et dénonce les offensives des extrêmes droites. Dans le livre qu’elle a publié en juin 2025, elle documente la montée des pouvoirs fascistes dans le monde et les chemins de résistances, déjouant ainsi le fatalisme tout en prenant la mesure des dynamiques actuelles.
VISA est un cadre unitaire qui existe depuis 1996. L’association compte 352 syndicats adhérents en 2025, elle en comptait 51 en 2017 et 155 en 2022, 186 en 2023. Cette progression traduit une inquiétude croissante et une volonté de mobilisation face à l’imminence d’une possible prise de pouvoir par le RN. Les organisations syndicales présentes dans VISA sont très variées : CGT, Solidaires, FSU, CNT, CNT-SO, CFDT, FO, UNSA, SM, SAF, Confédération Paysanne, Union Pirate, Étudiants…
L’association agit par différents moyens :
• Des actions locales, avec plus de 25 Visa locaux, et aussi des groupes de travail.
• La publication de livres, brochures et affiches, à destination des équipes syndicales, des dossiers et des tracts pour informer les équipes syndicales et les adhérent·es.
• Le relais et le partage d’informations issues des syndicats.
• La formation en intersyndicale des militant·es syndicalistes. Depuis 2013 plus de 250 formations ont été organisées dans toute la France, touchant des milliers de syndicalistes. En 2024, 32 formations se sont tenues, 1063 syndicalistes formé·es. S’y sont ajoutées 31 interventions, pour 3520 syndicalistes touché·es.
Naissance du projet
Le livre répondait initialement à une commande de l’éditeur Syllepse au printemps 2024, alors que plusieurs sondages donnaient le Rassemblement National vainqueur des élections législatives. L’idée était de réfléchir à ce qui pouvait arriver si le parti de Marine Le Pen s’installait à Matignon. Les choses, heureusement, se sont passées autrement, mais l’idée du livre est restée et le parti pris a été de se pencher sur le recul de la démocratie dans le monde et la montée des pouvoirs autoritaires.
Il propose un panorama englobant la France, l’Europe et le monde et présente l’action et les luttes des syndicalistes directement confronté·es aux pouvoirs autoritaires, à travers documents, témoignages et analyses de camarades.
Le dernier rapport de l’institut suédois de recherche V-Dem, de mars 2025, montre que, pour la première fois depuis vingt ans, il y avait en 2024, plus d’autocraties que de pays démocratiques dans le monde et 72 % de la population mondiale vivant sous gouvernement autoritaire.
Dans ce contexte mondial, le syndicalisme a une position particulière, car partout les syndicats sont les premières cibles attaquées par les régimes autoritaires. C’est pourquoi le premier chapitre rappelle ce caractère historique de l’idéologie fasciste et qui perdure, la volonté d’annihiler la lutte des classes, de remplacer les syndicats par des corporations établies dans le cadre de chartes du travail. Comme l’écrit Edwy Plenel dans l’édito, “ce manuel de résistance nous indique comment construire la digue […] une digue sociale, unitaire et internationaliste”.
Les fascismes d’aujourd’hui
Comme le rappelle l’historien Robert O Paxton, spécialiste de l’histoire du régime de Vichy, les fascismes du XXIe siècle sont forcément différents de ceux qui ont été défaits en 1945.
Mais l’objectif historique n’a pas changé : confisquer le pouvoir, s’attaquer aux libertés publiques et aux droits fondamentaux, détruire l’État de droit. En Europe notamment beaucoup de ces partis d’extrême droite au pouvoir ou à sa porte adoptent maintenant une rhétorique “démocratique” pour mieux masquer leurs véritables objectifs. Dans certains pays (Iran, Israël, Inde…) la religion est instrumentalisée, on peut alors parler de théo-fascisme.
Enfin une autre variante de fascisme “libertarien” est apparue en Argentine et aux USA.
Dans cette variante la violence intrinsèque au fascisme est tournée en premier lieu contre le peuple lui-même, par le recul notamment des droits sociaux. En témoignent l’attaque du Capitole aux États-Unis, la tentative de coup d’État au Brésil, la montée de l’islamophobie en Inde et l’oppression des musulman·es. En Inde, dont on dit qu’elle est la plus grande démocratie du monde, Narandra Modi (dont le parti BJP, fondé en 1980, est un parti d’extrême droite nationaliste) s’appuie sur le fait d’avoir été élu pour façonner progressivement le pouvoir judiciaire et l’État de droit à son idée.
En 2022, Antonio Guterres, secrétaire général des Nations Unies, déclarait que “la plus grande menace terroriste en Occident” est l’extrême droite et les suprémacistes blancs.
Les journalistes sont aussi devenus une cible : onze tué·es dans l’exercice de leur fonction au mois d’août, à Gaza (et plus de 200 en deux ans), de même que les syndicats.
En France, l’extrême droite conteste systématiquement la légitimité et les décisions des tribunaux correctionnels ou du Conseil constitutionnel. À cela s’ajoutent les dynamiques de rapprochement à l’œuvre entre certains secteurs du grand patronat et l’extrême droite. Les convergences se sont accélérées au moment des législatives de 2024. L’arrivée du RN au pouvoir devient une hypothèse sérieuse.
Un panorama international
Nous avons traité au total 21 pays. Le choix s’est porté bien évidemment en premier lieu sur les pays où nous avions des camarades syndicaux sur place ou pour lesquels nous disposions de documents, de témoignages. Nous tenons à remercier ici les syndicats et militant·es.
Beaucoup de pays n’ont pas été traités : Slovaquie, Chine, rien en Afrique… Notre choix a été de dresser un panorama des résistances et luttes dans les pays où les nouveaux fascismes sont au pouvoir, ou pèsent sur les régimes politiques.
Pour certains pays, Hongrie, Belarus, nous avons repris des textes et documents syndicaux pertinents. Pour Israël, par exemple, nous avons fait le choix de ne pas publier de document émanant du syndicat Histadrout, qui s’est éloigné des valeurs du syndicalisme telles que nous les défendons, mais nous produisons des documents émanant de l’Union des travailleurs arabes ainsi qu’un appel des syndicats palestiniens. L’objectif est de donner une image et de comprendre ce qui se passe et se joue dans les différents pays.
En Ukraine, nous donnons la parole à deux syndicats, l’un étudiant, l’autre de militaires LGBTQIA+ dans l’armée. L’idée est de dire que le syndicalisme à Kiev rencontre, certes, des difficultés mais il n’est pas interdit. En miroir, nous avons fait le choix de publier une synthèse d’articles d’un syndicaliste russe (Kiril Buketov) qui donne une analyse des trois dernières années après l’agression russe de l’Ukraine. Nous produisons aussi des témoignages contemporains : entretiens avec Sara Selami, militante iranienne, Magda Chojnowska, syndicaliste polonaise ou Bas van Weegberg, syndicaliste hollandais. Pour l’Inde et la Finlande nous proposons nos propres synthèses.
L’état du syndicalisme dans le monde
La situation du syndicalisme dépend étroitement du contexte politico-socio-économique dans lequel il a pris forme et s’exerce, et aussi de l’état des autres forces sociales et civiles, et inversement. À VISA nous défendons un caractère unitaire sur la question de l’extrême droite, et nous pensons qu’il y a des alliances à passer avec les forces civiles et de résistance, judiciaires ou autres. En Finlande, en Hongrie, ou au Belarus, les premières attaques ont porté sur les restrictions de liberté, le droit de grève…, qui touchent au premier rang le syndicalisme.
En Hongrie, l’une des premières mesures, il y a 15 ans déjà, de la “marche vers la dictature”, fut de limiter le droit de grève. Ce chapitre, centré sur la politique réactionnaire et fascisante d’Orban dans l’éducation, permet de mesurer l’ampleur des reculs et ses conséquences sur les élèves et le corps enseignant. La militante de Tanitanek, mouvement de résistance de travailleur·euses de l’éducation formé en 2015, nous indique aussi les chemins sinueux de la résistance qui s’organise.
En Iran, il n’y a pas de syndicat sur place. Mais il y en a un en exil, le Syndicat des travailleurs de la compagnie de bus de Téhéran et de la banlieue, qui a protesté contre la peine de mort prononcée contre la militante ouvrière Pakhshan Azizi, et qui demande l’arrêt des répressions contre les syndicalistes.
En Finlande, il y a eu l’adoption en 2024 d’un programme de contre-réformes aussi brutal que raciste par le parti les “Vrais Finlandais”. Il y a eu une importante riposte syndicale, un vaste mouvement de grève à l’appel des deux confédérations du pays aurait coûté un milliard d’euros au patronat. Si le mouvement a échoué à faire reculer le gouvernement, le parti d’extrême droite a chuté dans l’opinion publique et a subi un important revers électoral par la suite.
S’organiser pour résister à l’international
La Confédération européenne des syndicats propose des séminaires, a créé un groupe de travail contre l’extrême droite, publie des communiqués et se positionne clairement contre les idées de l’extrême droite.
Cependant les résistances se font surtout par les instruments traditionnels du syndicalisme, notamment le droit de grève. D’où le fait que les gouvernements autoritaires veuillent les interdire. Les travailleur·euses doivent prendre conscience qu’ils/elles forment une classe sociale, que la lutte des classes existe et que les plus riches pensent l’avoir gagnée. Les plus modestes, n’y croient plus tellement et s’attaquent à plus démuni·es qu’eux/elles, d’où ce phénomène de ressentiment et de rejet de l’étranger·e, qui est le moteur de l’extrême droite partout dans le monde. À nous de déconstruire ces préjugés, ces peurs qui sont instrumentalisées.
Il existe bien une internationale d’extrême droite active. Les réunions se multiplient à travers le monde comme la Conférence d’action politique conservatrice (CPAC) qui s’est tenue le 4 décembre 2024 à Buenos Aires, au cours de laquelle un appel à une internationale d’extrême droite a été lancé. On y retrouvait l’ancien président du Brésil Jair Bolsonaro, Giorgia Meloni, la présidente du Conseil des ministres italien, Viktor Orban, pour la Hongrie, Steve Bannon, l’ancien conseiller de Donald Trump. C’est un phénomène transnational qui est à l’œuvre, celui de l’internationale de la violence.
Même si ses dirigeants le nient, les liens entre le RN et les mouvements violents de l’ultra droite ne sont pas rompus, ils existent toujours.
Visa propose un cadre permanent de lutte intersyndicale. Elle impulse des initiatives comme celle du 29 novembre “Médias et ED, construire les résistances” qui a eu lieu à Paris, avec le, SNJ, la CGT, la CFDT, des journalistes, ACRIMED (Action critique Médias), comme organisateurs et la participation de FIJ (Fédération internationale des journalistes), FEJ (Fédération européenne des journalistes), AJAR (Association des Journalistes Antiracistes et Racisé·es). Elle soutient aussi des mobilisations comme celle de la Marche des Solidarités à l’occasion du 18 décembre, journée internationale des migrant·es
L’équipe VISA
Nouveaux fascismes. Ripostes syndicales , VISA, éditons Syllepse, juin 2025, 204 p., 12 €.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp-librairie@emancipation.fr
Dans certains départements existent des structures unitaires œuvrant à structurer un travail de longue haleine contre l’extrême droite et ses politiques. C’est le cas par exemple dans le Var, avec la CODEX 83 1 . Nous interviewons ci-dessous Pascal Brun, militant de la CGT Éduc’action du Var.
L’Émancipation : Bonjour Pascal, et merci pour cet entretien. Tu es membre du CODEX 83, ce département présente-t-il une particularité du point de vue de l’implantation et de l’action de l’extrême droite ?
Pascal Brun : Notre département a la réputation d’être une terre d’extrême droite. Cela est amplifié par les résultats électoraux des partis d’extrême droite et en particulier du Rassemblement National (ex Front National). On pourrait pondérer ces résultats à partir des taux de participation réelle aux élections, mais les scores de plus de 60 % dans certaines communes sont là, et ce sont ces scores qui leur permettent d’avoir des élu·es.
En ce qui concerne les municipales, on se rappellera que la ville de Toulon a été l’une des trois premières villes Front National en 1995. Puis en 2014, quand le FN a conquis 14 villes, trois étaient varoises : Fréjus, Cogolin et Le Luc. Depuis les élections de 2020, il ne reste que les deux premières (le maire de Cogolin étant entre-temps passé à Reconquête, le parti d’Éric Zemmour). Il faut d’ailleurs noter que pour ces deux villes les maires ont des déboires avec la justice. Marc- Étienne Lansade, le maire de Cogolin, a été condamné pour abus de faiblesse à une peine d’inéligibilité immédiate et David Rachline, le maire de Fréjus, est en attente d’un jugement dans une affaire de corruption.
Si on regarde du côté des élections départementales, un seul binôme d’extrême droite sur les trois précédemment élus subsiste suite aux dernières élections. Mais ce sont les législatives de 2022 qui ont été profondément marquées par le vote d’extrême droite avec sept député·es élu·es sur huit pour le RN (les législatives de 2024 après la dissolution ont confirmé ces élu·es).
Ce qu’il faut noter ces derniers mois, c’est que les digues ont tendance à disparaître entre le RN et un certain nombre de personnalités politiques de la droite varoise, le tout sur fond d’arrangements à venir pour les prochaines élections municipales et sénatoriales.
On le voit en termes électoraux : l’extrême droite est forte dans notre département et il y a quelques éléments qui peuvent expliquer cela.
On peut commencer par rappeler qu’il y a à Toulon l’un des trois grands ports militaires du pays et plusieurs sites de l’armée sur l’ensemble du département. Il y a donc une forte présence de militaires dont on sait que le vote va majoritairement à droite voire à l’extrême droite.
On peut aussi aborder la question du tourisme, du foncier et du nombre important de résidences secondaires… qui font que la vie est très chère dans le département et provoque chez un grand nombre de personnes la peur du déclassement que l’extrême droite utilise à des fins électorales en désignant des boucs émissaires.
Mais il y a une autre particularité moins visible qui explique aussi l’implantation de l’extrême droite, c’est une forte présence des milieux catholiques traditionalistes.
Le principal mouvement est basé à Toulon, il s’agit de l’Action Française dont l’implantation est très ancienne. Localement l’Action Française participe chaque année à la messe qui est donnée le 21 janvier à la mémoire du roi Louis XVI en l’église Saint-François de Paule à Toulon. Cette église est administrée par les Missionnaires de la Miséricorde Divine qui ont pour habitude de dire la messe en latin.
La Fraternité Sacerdotale Saint Pie X mouvement catholique intégriste est également implanté à Toulon. Une école pour jeunes filles à La Celle près de Brignoles se revendique également d’un enseignement catholique traditionnel. On trouve d’autres implantations traditionalistes sur d’autres communes.
Du côté de l’église vaticane la situation n’était pas claire non plus. Le diocèse de Toulon-Fréjus a durant 22 ans été administré par un évêque proche des milieux traditionalistes. Il a souvent défrayé la chronique en invitant par exemple Marion Maréchal Le Pen à son université d’été en 2015, ou en procédant régulièrement à des ordinations de prêtres intégristes. C’est ce qui a poussé le Vatican à finalement suspendre ces ordinations puis à démissionner cet évêque.
Par contre il existe fort heureusement peu de mouvements de l’extrême droite radicale et violente. Quelques individus d’un mouvement nommé Le Maquis ont agressé des personnes lors de rassemblements ou de rencontres avec des militants qu’ils avaient identifiés. Un groupe lié à Némésis s’est créé et fait essentiellement du collage. De même, une liste de La Cocarde s’est présentée lors des dernières élections étudiantes et s’est un peu fait voir le long de nos manifestations syndicales. Mais nous n’avons pas de groupes violents comme dans d’autres départements, même si des groupes radicaux effectuent parfois des collages.
L’Émancipation : D’où est venue l’idée de la CODEX, comment s’est-elle constituée et organisée ?
Pascal Brun : C’est suite aux élections municipales et européennes de mars et mai 2014 que la Coordination Départementale contre l’Extrême Droite (CODEX 83) a été créée. La poussée inquiétante de l’extrême droite venait de donner trois villes au FN dans le Var et de nombreux et nombreuses élu·es dans les conseils municipaux. Une première réunion a eu lieu en octobre 2014 avec pour objectif que “toutes les forces se réclamant du progrès social, partis, associations, syndicats, quelles que soient leurs différences, divergences, voire oppositions sur d’autres sujets, mettent leurs énergies en commun pour affirmer un front uni face à l’extrême droite”.
Partout dans le pays des cadres unitaires se mettaient en place dans ce même objectif. La particularité de la CODEX 83 est de ne pas exclure les partis politiques du cadre unitaire. C’est un pari que nous avons fait et qui tient par le rappel lors des échéances électorales que la seule position de la CODEX 83 est de dire “pas une voix pour l’extrême droite”.
Dans ce cadre unitaire il y a aussi les syndicats et des associations. Il y avait au départ des collectifs unitaires de villes, mais qui n’existent plus.
Nous avons aussi très vite décidé de rester une coordination constituée d’organisations, donc de ne pas intégrer des personnes à titre individuel.
En termes d’organisation, nous nous rencontrons régulièrement sur la base d’un projet d’ordre du jour qui comprend systématiquement un point de l’actualité de l’extrême droite départementale. Il n’y a pas de bureau ou de comité de direction, ce sont les militant·es mandaté·es par leurs organisations qui décident collectivement des actions de la CODEX 83.
L’Émancipation : Quelles sont ses différentes formes d’action ? Y a-t-il des débats internes sur la stratégie face à l’extrême droite ?
Pascal Brun : Comme je le disais, lorsque nous nous rencontrons nous mettons en commun les informations que nous avons. C’est la force de la CODEX 83 d’être implantée sur tout le département et de pouvoir avoir une vision large. Sur la base de ces informations nous rédigeons des tracts ou des dossiers comme nous l’avons fait entre 2014 et 2020 avec trois brochures Les mairies FN du Var au scanner. Depuis quelques mois nous avons lancé une série de tracts pour dénoncer l’imposture de l’extrême droite et démontrer qu’il y a d’un côté leurs discours et de l’autre leurs actes. C’est ce que nous faisons par exemple pour expliquer que le RN, bien qu’il dise être “proche du peuple”, vote contre la revalorisation du SMIC, contre le gel des prix des loyers, contre l’indexation des salaires sur l’inflation…
Ces tracts sont ensuite diffusés dans et hors de nos organisations respectives. Le but est que les tracts et donc les informations soient diffusées dans les réunions, les assemblées générales, les congrès et initiatives des organisations membres. Il nous arrive aussi d’être invités en tant que tel pour tenir une table de presse.
La CODEX 83 organise également ses propres initiatives : des débats ou des projections-débats. En juin 2025 nous avons même organisé un mini concert précédé d’une intervention sur la culture vue par l’extrême droite. Nous essayons de déplacer géographiquement ces initiatives sur le département, même s’il devient de plus en plus dur de trouver un lieu pour projeter un film ou un documentaire. L’objectif à chaque fois est d’élargir le champ des personnes que nous allons toucher, de ne pas avoir que des militant·es.
Forcément, au-delà de la diffusion de tracts ou de dossiers, nous sommes amenés à nous interroger sur la manière de mener le combat contre l’extrême droite. Cela passe aussi par notre présence dans la rue quand nous le jugeons nécessaire. Nous n’avons pas pour but d’être systématiquement à l’initiative, ce sont souvent les sections locales de syndicats ou partis politiques qui lancent un appel unitaire que nous relayons. Mais il peut arriver qu’en l’absence d’une telle réaction, pour des raisons diverses, ce soit la CODEX 83 qui prenne l’initiative. C’est ce que nous avons fait à Pierrefeu lorsqu’un centre d’accueil et d’orientation pour réfugié·es a été ouvert à l’hôpital en 2016. Le maire de la commune appelait à un rassemblement pour refuser ce centre, et dans le même temps le FN organisait un meeting sur place pour les mêmes raisons. Nous avons alors décidé d’appeler à un troisième rassemblement le même jour pour dénoncer les discours racistes, xénophobes et rappeler nos valeurs humanistes d’accueil des réfugié·es. C’est aussi la CODEX 83 par exemple qui avait appelé à un rassemblement lorsque Zemmour était venu faire son meeting de campagne à Toulon en 2022.
L’Émancipation : Quel bilan tires-tu de ces premières années d’existence, et comment vois-tu les suites ?
Pascal Brun : Le bilan est plutôt positif. Tout d’abord sur l’originalité de notre coordination intégrant donc syndicats, associations et partis politiques, et sur la capacité que nous avons eue jusqu’à maintenant de maintenir ce cadre unitaire. C’est un exercice qui pourrait paraître complexe, mais tout le monde y met du sien. Nous avons appris à nous connaître, à nous respecter, cela facilite les échanges et si nous ne sommes pas toujours d’accord, nous arrivons à continuer ce travail commun. Sans avoir jamais vraiment discuté de cela, les décisions se font toujours au consensus, ce qui permet également de maintenir ce cadre.
La période actuelle, entre la progression du vote d’extrême droite et l’approche d’échéances électorales avec les municipales en 2026 et les présidentielles en 2027, fait que le nombre de structures membres de la CODEX 83 augmente. Il y en a 19 aujourd’hui, mais d’autres ont déjà émis la volonté de nous rejoindre. La prise de conscience du danger fasciste est là. L’enjeu sera donc déjà de maintenir ce cadre unitaire et son fonctionnement, pas dans le but de pouvoir dire que cela existe, mais avec la volonté de mener le combat contre l’extrême droite en dénonçant son danger et son imposture à chaque fois que cela est possible.
Entretien réalisé par Quentin Dauphiné
Tout a débuté le 22 mars 2025 avec une manif très réussie dans le cadre de la journée contre le racisme et le fascisme. Beaucoup de monde, un public varié, multigénérationnel et une belle dynamique qui tranchait d’avec les cortèges syndicaux consensuels dont on avait l’habitude. Le collectif Migrants 17 à l’origine de l’appel a pris l’initiative de ne pas laisser retomber le soufflé en proposant de pérenniser la création d’un collectif local.
C’est donc fort du noyau dur qui avait géré la manif que se sont retrouvés autour de la table des collectifs militants (Soulèvements de la Terre, Bassines Non Merci 17, XR, Nous Toutes 17, Boucan des paillettes…), des associations (Mouvement de la Paix, AFPS, Solidarité Palestine…), des organisations politiques (Antifas La Rochelle, LFI, Parti de gauche…) et des syndicats (SNUipp 17, SUD Santé Sociaux, SUD CT…). L’UD CGT suit tout ça d’un peu loin sans participer aux réunions mais en signant les appels à manifester. Quant à la FSU 17, elle est totalement absente du collectif, visiblement en raison de la présence de personnalités trop radicales à son goût.
Pas simple de faire fonctionner toutes ces entités aux idées et méthodes variées, voire quelquefois contradictoires mais ça marche. Une animation tournante prise en charge par une des organisations, une boite mail gérée par un petit groupe issu de collectifs différents, des réunions régulières… rien de bien nouveau mais le collectif désormais nommé “Aunis et La Rochelle contre l’extrême droite” fait son petit bonhomme de chemin.
Contre la “Nuit du bien commun”
De fait, ce sont les actions qui fédèrent sur le terrain. L’organisation d’une désormais tristement célèbre “Nuit du Bien Commun” dans la région a constitué un point fort. Dès le printemps, le collectif s’est mis au travail pour envoyer à un grand nombre d’associations locales, contactées par les NBC, un courrier expliquant la supercherie de ce pseudo-caritatif. Même chose pour les élu·es avant l’été ainsi qu’aux partis et collectifs militants à la rentrée. Tout ça pour préparer une mobilisation de terrain le jour de la NBC dans un petit village de l’Aunis, entre Niort et La Rochelle où le très droitier propriétaire d’une ancienne abbaye avait mis ses locaux à disposition de Stérin et sa clique. Affichages dans le village, tractages durant les manifs du 10 et du 18 septembre, communiqués de presse ont fait monter la mayonnaise. Tant est si bien que, devant cet emballement, deux des six associations qui avaient prévu de se rendre à cette soirée ont remis en cause leur participation prétextant qu’elles n’avaient pas donné leur accord et une troisième a séché la réception. Les élus de gauche, députés et sénateurs y sont allés de leur petit communiqué. La CGT et la FSU (qui s’était de justesse rattrapée aux branches) ont diffusé un appel à manifester… Si bien que, le soir venu, dans un village perdu de l’Aunis et en plein milieu de semaine, nous nous sommes retrouvé·es 150 derrière une banderole antifa colorée, bien déterminé·es à aller saluer les invité·es de cette NBC. Les forces de l’ordre, venues en nombre accompagnées par le préfet en personne, en avaient décidé autrement. Il a fallu passer un premier barrage dès le départ, puis un second un peu plus coriace où les lacrymos étaient de sortie avant de se faire bloquer définitivement à quelques 500 mètres de l’accès à la petite sauterie. Peu importe, nous avions déjà gagné. Nous étions nombreux·ses, joyeux·ses et déterminé·es. La soirée NBC a été un échec patent (trois associations présentes, peu de participant·es par rapport à ce qui était espéré, dons en chute libre…). Journalistes et caméras ont couvert la manif et les retombées ont été considérables (beaucoup d’articles en presse nationale, même Le Monde ).
D’autres projets
Notre jeune collectif a su fédérer les énergies et les compétences des organisations qui le composent. Sa création, vitale par les temps qui courent, insuffle du dynamisme et donne du sens à nos luttes. Forts de cette réussite, nous avons d’autres projets :
o Un service d’ordre inter-orgas mixte et inclusif est en cours de constitution. Les futurs membres se forment avec le projet d’assurer une surveillance discrète et préventive des manifs et événements du mouvement social local.
o Une veille est activée pour déceler les signes de présence de l’extrême droite radicale, autant en ville qu’à la fac.
o Côté syndical, suite à un stage de formation VISA (Vigilance et Initiatives Syndicales Antifascistes), il devrait y avoir la création d’un groupe local qui sera bienvenu dans le collectif.
o Nous allons préparer la future manif contre le racisme et le fascisme à l’appel de la Marche des Solidarités qui, cette année, aura lieu le 21 mars, veille du second tour des municipales.
o Et, gros boulot en perspective, nous travaillons sur l’organisation d’un “forum contre l’extrême droite ” (nom non définitif) en mai ou juin avec des interventions, des débats, des ateliers, de la musique. Ce sera bien sûr annoncé dans L’Émancipation.
Cet exemple, né d’une dynamique locale particulière, n’est assurément pas reproductible mais il montre bien modestement qu’un travail pérenne associant collectifs militants, associations, partis et syndicats est possible, au-delà de nos divergences. Parce qu’une solution politique passant par les élections a montré ses limites et sera bien loin d’être suffisante (cf. l’ascension électorale de l’extrême droite depuis le 21 avril 2002 et la présence au second tour des présidentielles de Le Pen), il nous faut constituer une riposte efficace en s’appuyant sur toutes les forces vives du mouvement social. Sans exclusive.
GD Émancipation 17
Un stage intersyndical VISA organisé à l’initiative du SNUIPP 17 les 1er et 2 décembre à Rochefort (17) a réuni plus d’une cinquantaine de participant·es. L’objectif était de faire connaître les outils d’analyse, les modalités d’actions possibles au niveau syndical et intersyndical, pour une lutte permanente contre l’extrême droite. Si le stage était en principe ouvert aux salarié·es de la Fonction publique comme des entreprises, malheureusement seulement deux personnes venant du secteur industriel étaient présentes, la très grande majorité venant de l’Éducation nationale. De même la dimension intersyndicale était réduite, malgré le large éventail d’organisations membres de VISA. L’assistance était essentiellement composée de militant.es de la FSU et de la CGT, très peu de Solidaires, et de personnes non syndiquées. Les secrétaires départementaux de la FSU 17 et de la CGT Éduc’Action 17 étaient présents ès qualité.
La première journée a été consacrée en partie à l’histoire de l’extrême droite en France, en insistant sur les 45 dernières années, tout en rappelant la permanence depuis le début du XXe siècle des filiations avec le fascisme italien, le nazisme, le racisme, soulignant que les organisations syndicales ont toujours été les premières cibles des extrêmes droites, ce qui justifie que l’indépendance du syndical et du politique porté par la Charte d’Amiens n’est pas contradictoire avec l’engagement syndical anti fasciste. Des échanges fructueux se sont aussi engagés autour de l’analyse de la situation locale et départementale, et ont permis d’évoquer l’action du collectif rochelais contre l’extrême droite. Un quizz a aussi permis de débusquer le double langage permanent du RN. Par exemple le RN est pour le maintien de la semaine de 35 heures mais aussi pour l’allongement de la durée du travail au niveau des branches professionnelles. Il propose une prime de pouvoir d’achat mais refuse l’augmentation des salaires, etc.
Dans la seconde journée quatre ateliers ont été organisés, chacun devant travailler sur une situation qui s’est réellement produite, par exemple on apprend que le DRH d’une entreprise est ancien porte-parole d’un groupuscule d’extrême droite violente. Autre situation : des ouvriers syndiqués sont licenciés après avoir dénoncé des insultes racistes venant de leurs collègues et de clients. Il s’agit de chercher des pistes d’action syndicales. La mise en commun confronte les propositions issues des ateliers avec les actions réellement entreprises, et les résultats obtenus. L’action syndicale paie parfois, mais pas toujours.
Un des objectifs du stage était de favoriser la création d’une antenne départementale VISA. Les deux formateurs ont eu le mérite de préciser que l’animation d’une telle antenne ne pouvait pas être confiée au secrétaire départemental d’un syndicat, et qu’à rebours de l’orientation actuelle de la FSU 17 VISA recommande aussi l’investissement des syndicats dans les collectifs contre l’extrême droite quand ils existent. Nous verrons bien quelles incidences aura ce stage sur la dynamique syndicale départementale de mobilisation contre l’extrême droite.
GD Émancipation 17
Nous sommes dans une situation particulière : c’est ici que nous retrouvons les sièges sociaux des principaux partis d’extrême droite et de leurs médias. Il y aurait beaucoup à dire mais nous allons limiter notre propos à trois luttes qui ont eu lieu ces derniers mois.
Attaque de Violette & co
Cet été, la vitrine de la librairie féministe, lesbienne et LGBTQIA+ Violette & co a été attaquée à l’acide. Car depuis le mois de juin, elle avait consacré celle-ci à la Palestine. En conséquence de quoi elle a subi cyberharcèlement, intimidation physique dans la librairie, campagne sur CNews, le JDD et Europe 1 et finalement une attaque de sa vitrine avec des inscriptions comme “ISLAMO COMPLICE” et “HAMAS VIOLEUR”.
À cette occasion, Émancipation avait d’ailleurs fait un don à Violette & co. Ce n’est pas la seule librairie en France à être sous la menace de la droite, de l’extrême droite et des sionistes. Un collectif de libraires, le FLEM (Front de libération des employé·es (de librairie) menacé·es) s’est ainsi constitué et a organisé un premier rassemblement place de la République le 27 novembre, réunissant des centaines de personnes, scandant notamment : “Pas de fachos dans nos rues, pas de censeurs dans nos rayons” .
Intrusion de Némésis
Le 22 novembre, c’était la manifestation contre les Violences Sexistes et Sexuelles. Le groupe d’extrême droite Némésis, ainsi que le groupe sioniste Nous vivrons avait annoncé leur intention de participer à cette manifestation, comme lors du 8 mars 2025 à Paris. Un débat s’est engagé au sein des organisations féministes… Le jour J, diverses forces de l’ordre (Brav-M, Police nationale…) ont ouvert la voie, protégé et donc imposé ces deux formations que les féministes ne voulaient pas. La police a chargé à plusieurs reprises les derniers cortèges, les contraignant à quitter la manifestation. Plus tôt dans l’après-midi, un groupe féministe a tenté de bloquer Némésis à leur point de RDV, mais le rapport de force n’était pas suffisant. Au final, la majorité des organisations luttant contre les VSS ont choisi de disperser leurs propres cortèges, au motif qu’elles ne veulent pas manifester avec l’extrême droite… laissant ainsi champ-libre et la rue aux fachos. Ceci pose la question pour le mouvement social de sa capacité à se doter de structures de défense de ses propres cortèges face à la police et à l’extrême droite.
Contre la Nuit du bien commun
Début décembre, il y a eu une Nuit du bien commun, organisée par Pierre-Édouard Stérin. Il fait partie de ces milliardaires ouvertement d’extrême droite. Il a de nombreuses activités réactionnaires à son actif. Il tente d’organiser dans de multiples villes en France les Nuits du bien commun, des galas de charité pour financer des groupes fascisants. La Nuit de Paris, aux Folies Bergères (propriété de Bolloré) le 4 décembre devait être le clou de la tournée. Un collectif appelé la Section Carrément Anti-Stérin (SCAS) à Paris a réuni plus de trente organisations syndicales, antifascistes, et écologistes.
Plusieurs semaines de mobilisation sur les réseaux sociaux et dans la rue (collage, tractage) ont eu lieu. Le matin même, les intermittent·es du spectacle et leurs syndicats ont bloqué une heure le camion qui transportait le matériel pour la soirée. Iels ont ensuite été délogé·es par la police. Le soir, à l’extérieur, plusieurs centaines de personnes se sont réunies, pendant qu’à l’intérieur des personnes ont tenté de perturber diversement cette Nuit.
Se défendre
Ces trois luttes nous montrent que l’extrême droite est bien présente et active. Ce n’est pas qu’un épouvantail électoral. S’en tenir à l’analyser et la dénoncer oralement n’est plus suffisant. Elle a une activité extra-parlementaire, de rue, et elle est déjà en train de combattre physiquement la gauche, l’extrême gauche, les mouvements féministes et LGBTQIA+. Il y a donc urgence à former des pôles extraparlementaires, unitaires, qui soient au moins en capacité de défendre nos cortèges, nos lieux, nos militant·es.
Loïc
La ville de Lyon est-elle la capitale de “l’extrême droite” ?
La présence de groupuscules d’extrême droite est connue. Un article de L’Humanité rappelle : “Lyon est évidemment une ville de tradition catholique et réactionnaire. Le poids de l’Église y est assez important. […] ces groupuscules restent archi minoritaires. Numériquement ils ne représentent que très peu de personnes […], [mais] quand 30 individus vont faire des ratonnades, tout le monde est averti ”.
Mais Lyon est aussi une ville ouvrière : c’est la ville des canuts et du premier journal ouvrier L’Écho de la fabrique qui paraît trois semaines avant la grande insurrection de novembre 1831. Terrifiée par l’insurrection des canuts, la bourgeoisie se rapproche de l’Église catholique, ce qui se concrétise par la création de l’Université catholique de Lyon en 1875. Tout cela consolide un courant de pensée conservateur et religieux alors que la ville se développe autour du textile, de la mécanique et de la chimie… et que le mouvement ouvrier se renforce (en 1938, un meeting du Bâtiment et de la Métallurgie rassemble 15 000 personnes à la Bourse). Et elle est aujourd’hui une importante métropole industrielle.
Bref état des lieux
Une commission parlementaire évaluait en 2019 1 à 400 le nombre de personnes gravitant à Lyon dans la nébuleuse “de l’ultra-droite” (estimée nationalement entre 1000 et 3000 personnes).
Alain Chevarin, spécialiste des extrêmes droites, précise : “Lyon occupe une place particulière par rapport à l’extrême droite dans la mesure où l’on y trouve à peu près tous les mouvements existants . […] le Rassemblement National s’y trouve depuis l’origine du Front National ; l’Action Française, […] l’extrême droite radicale, groupusculaire, comme les identitaires […]. On trouve aussi tous les groupes nationalistes révolutionnaires : le GUD et son successeur le Bastion Social, dissous l’an dernier […]. Le Parti Nationaliste Français […] et des mouvements encore plus groupusculaires : le mouvement néopaïen de Pierre Vial, Terre et Peuple, ou les catholiques intégristes de Civitas, etc.” 2 .
Origines et pérennité de ces groupuscules
Le même auteur commente : “À partir des années 1960 […] pour certains militants, l’extrême droite traditionnelle, issue des courants pétainistes, est vouée à l’échec. Il faut donc la remplacer par une nouvelle forme de militantisme, axée sur la défense de la civilisation blanche et européenne. L’enjeu n’est donc plus de constituer un parti mais de mener une « guerre culturelle », en faisant infuser leurs idées dans la population. Et lorsqu’elles auront suffisamment imprégné l’opinion, l’accès au pouvoir se fera, selon eux, naturellement. De là émergent les mouvements identitaires qui, à la différence du RN, n’ont pas de programme politique, mais défendent une identité européenne et blanche” 3 .
Droite et FN dans les élections
De 1957 à 1989 les élus (maires, députés, conseillers régionaux) de centre droit qui souvent se disent apolitiques n’hésitent pas à chercher alliances et soutiens. En 1998, Charles Millon proche des milieux catholiques de droite est réélu président du Conseil régional avec les voix du FN. Bruno Gollnisch, professeur des universités à Lyon III, conseiller régional et secrétaire général du FN a fait élire plusieurs conseillers régionaux de droite grâce aux voix du FN.
L’invalidation de l’élection de Charles Million (ensuite exclu de l’UDF) rebat les cartes. Au Conseil régional s’affrontent les partisans de J.-M. Le Pen et ceux de Bruno Mégret, qui est exclu du FN en 1998.
Marion Maréchal et le rassemblement des droites
Vingt ans plus tard, en 2018, Marion Maréchal crée à Lyon l’Institut des sciences sociales économiques et politiques (ISSEP).
Après s’être fait élire dans le Vaucluse députée du Front National en 2012, elle se met en retrait en 2017. Dans Valeurs Actuelles 4 , elle déclare : “Je pense que la stratégie victorieuse réside dans l’alliance de la bourgeoisie conservatrice et des classes populaires”. Et elle ajoute : “Je crois que la droite traditionnelle et les classes populaires ont un souci commun, c’est celui de leur identité . […] La question identitaire permet de transcender les clivages. Je suis convaincue que notre famille de pensée doit investir davantage le champ de la métapolitique. Depuis le début de la Ve République, l’ensemble des vecteurs de pensée est détenu par la gauche. Elle infuse sa domination culturelle quasi hégémonique à travers la presse, l’éducation et la culture” 5 .
L’ISSEP a pour objet de former les futurs cadres de la “jeunesse conservatrice” française. Début 2019, le rectorat de Lyon en a autorisé l’ouverture ; mais ses magistères ne seront pas reconnus par l’État.
Tout un écosystème d’entrepreneurs est là pour assurer la réussite et l’employabilité de ses étudiants. Elle élargit ses réseaux vers la droite (Wauquiez), et aussi vers les extrêmes droites nationalistes et identitaires. Les courants catholiques conservateurs, réactionnaires seront des liens entre groupes et personnalités souvent rivaux.
Après son ralliement à Éric Zemmour en 2022, et son élection aux européennes sur la liste Reconquête, lors d’une campagne qui dénonce “l’islamisation de la France et de l’Europe”, elle échoue en 2024 à un rapprochement RN-Reconquête. Elle rompt alors avec Éric Zemmour et appelle à voter RN aux législatives de juin 2024 dans une coalition des droites. En octobre, elle fonde le mouvement “Identité-Libertés”.
L’ISSEP est un lieu de formation en vue des élections municipales de 2026.
Un catholicisme très proche de l’extrême droite
Si le poids de l’Église a diminué, il reste important. C’est ce que rappelait en 2013 Me André Vianès un avocat engagé dans la défense de la laïcité : “La Ville est très influencée par les cathos. Ils ont un pouvoir très fort. À chaque fois qu’ils formulent une demande, les élus plient le genou”.
Les catholiques “sociaux” sont présents au quotidien à travers des associations comme Habitat et Humanisme, Notre-Dame-des-Sans-Abri, Forum réfugiés… Charles Millon qui est une personnalité emblématique de la mouvance lyonnaise de la droite “libérale chrétienne”se rapproche de l’extrême droite depuis 2002. En octobre 2018, il signe une pétition de soutien à des militants de Génération identitaire poursuivis en justice, et en 2021, il déclare qu’Éric Zemmour “est arrivé au moment où il fallait”. À noter aussi l’influence de Bruno Gollnisch conseiller municipal FN de Lyon de 1995 à 2014 et député européen jusqu’en 2019.
Dès octobre 2012, l’association Gavroche et Cosette est le point de départ de la Manif pour tous. Elle bénéficie de l’appui de l’archevêque et cardinal Barbarin. C’est de la bonne bourgeoisie que sont issues ses troupes.
L’Église et Touvier : 40 ans de protection En 1940 l’Église organisait un accueil triomphal à Pétain, l’archevêque le présentant comme l’incarnation du “sauveur” et du “bras de Dieu” : “La France, endeuillée et meurtrie, avait besoin d’un Chef qui lui montrât la voie du redressement et lui rendît confiance en son destin. Dieu a permis que vous fussiez là”. Et le cardinal Gerlier proclame : “Pétain, c’est la France et la France, aujourd’hui, c’est Pétain”. Pourtant, dès 1940 se met en place un important pôle de résistance : Lyon accueille beaucoup de réfugiés. C’est une ville industrielle avec une grande masse d’ouvriers souvent syndiqués et organisés. Après la guerre, alors que Paul Touvier, ancien chef de la Milice française à Lyon, est condamné à mort en 1946 pour crimes de guerre, l’archevêché de Lyon l’a abrité et protégé durant 50 ans. Il a fallu une très longue enquête, pour le retrouver en 1989. Et c’est grâce au témoignage du résistant militant Louis Goudard qu’il a pu être condamné pour complicité de crime contre l’humanité en 1994*. *https://www.fondationshoah.org/memoire/le-proces-de-paul-touvier-antoine-de-meaux https://www.brut.media/fr/videos/france/justice-faits-divers/le-temoignage-de-lancien-resistant-louis-goudard-lors-du-proces-de-paul-touvier
Certaines églises sont connues pour leur proximité avec l’extrême droite. C’est le cas de l’église Saint-Georges, dans le Vieux Lyon, où la messe se fait en latin.
“Ce bastion de « tradiland » porte des discours marqués par l’influence de la Manif pour tous (aujourd’hui Syndicat de la famille). À Saint-Georges, les homélies prennent souvent des tournures politiques. On y fustige Mai 68, l’héritage de la Révolution française et on appelle à se rassembler contre les grandes réformes de société. En juin dernier, l’abbé Anouil qualifiait la loi sur l’aide à mourir de « débordement de mal » dans son sermon. Ces discours trouvent un écho particulier dans les oreilles d’une jeunesse radicalisée, engagée parfois dans des actions violentes. À Saint-Georges, c’est bien la fine fleur de l’extrême droite radicale lyonnaise qui se rassemble” 6 .
C’est aussi appuyée sur ces réseaux locaux d’extrême droite proches des milieux catholiques traditionalistes que Marion Maréchal a fondé l’ISSEP (elle se rend régulièrement à des rencontres proches des identitaires).
Quant aux militants de Génération identitaire, ils organisaient depuis 2007 une procession aux flambeaux en l’honneur de la Vierge Marie pour célébrer “l’héritage chrétien qui constitue l’un des héritages de l’identité française ”. Lorsqu’en 2015, cette manifestation est interdite, Génération identitaire n’a pas hésité à appeler les lyonnais à se joindre à la procession officielle de l’Église menée par le cardinal Barbarin.
Le rôle du GRECE
C’est en référence aux nouvelles tendances d’extrême droite du Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE) créé à Lyon en 1968 que s’est développé à Lyon III et dans l’extrême droite lyonnaise un fort courant identitaire. Glorifiant un prétendu héritage indo-européen, le GRECE défend l’idée d’un nationalisme européen, l’Europe signifiant suivant les cas et les périodes, le berceau de la “race blanche”, une culture singulière ou encore une civilisation “supérieure, aujourd’hui menacée”.
Suite à divers scandales liés à la publication d’écrits jugés racistes, révisionnistes, ascientifiques ou négationnistes, et à la loi Gayssot (1990), et alors que se tiennent divers procès dont le procès Touvier, une Commission sur le racisme et le négationnisme à l’université Lyon III est créée à l’initiative du ministre J. Lang 7 . Le mode d’expression des extrêmes droites va se modifier. Lyon III tend à se normaliser 8 . Les extrêmes droites y sont alors principalement représentées par les organisations étudiantes, comme le GUD, l’Action française étudiante.
Des courants rivaux et complémentaire s
À la présidentielle de 2022, Marine Le Pen a fait 20,2 % des voix à Lyon (26 % dans la Métropole), mais 41,4 % à l’échelle nationale. Pour les groupes nationalistes et identitaires c’est “la possession et la défense d’un territoire qui sont primordiales, que celles-ci soient symboliques, comme une université (Assas à Paris, Lyon III) ou géographique comme certains quartiers” 9 .
Cette “occupation territoriale” se manifeste par l’ouverture de locaux. C’est, La Traboule, pour les identitaires (bar, salle de conférence, salle de “boxe-défense”) et l’Apogée, une “salle de sport identitaire”. Pour les nationalistes révolutionnaires, c’était le premier Pavillon noir du GUD, puis après la fermeture, le second Pavillon noir du Bastion social… Ces lieux sont réservés aux “européens”.
Sont menées des actions de propagande (collages, tractages, actions de rue…) et des maraudes auprès des “vrais Français” ; des actions spectaculaires (cf. un apéro “Rosette et Beaujolais” à la Guillotière, quartier où vit une population maghrébine) …
Bien que ces groupes soient concurrents, il est difficile de les distinguer dans les actions violentes : attaques dans le Vieux-Lyon ou à Bellecour munis de bâtons et barres de fer, mise à sac de bars ou restaurants, attaque d’une salle où se tenait une conférence sur la Palestine avec des mortiers d’artifice en 2023 ; saccage de la librairie libertaire de la Plume noire, de locaux d’organisations politiques (local du PCF à la Croix Rousse)… Ces groupes s’en prennent aussi aux manifestants, comme en 2016, lors de la manifestation contre la loi El Khomri, ou le 22 mars 2025, lors de la manifestation contre le racisme et la xénophobie : les militants d’Europe-Écologie-Les Verts, du Parti socialiste et de Place publique ont été agressés par des personnes cagoulées.
Si au début des années 2010, la direction du FN était hostile à tout rapprochement avec le “Bloc identitaire”, à Lyon, en 2013, Bruno Gollnisch député européen, conseiller régional et membre du bureau politique du FN vient donner une conférence à la Traboule. C’est une première.
Quelques années plus tard, après le départ de Philippot, Marine Le Pen subit la pression de Marion Maréchal. À Lyon, en 2015, les dirigeants de Génération identitaire (GI) et du Front national de la jeunesse (FNJ) reconnaissent que leurs deux organisations sont complémentaires. Et en 2018, c’est au niveau national que le FNJ dirigé par Jordan Bardella devient “Génération Nation”.
Éléments de conclusion
La dissolution de groupes d’extrême droite (comme Génération identitaire, en 2021), la fermeture de leurs locaux “ne dissout pas les individus” explique Alain Chevarin. “Après un moment de répression c’est logique qu’ils adaptent leur stratégie en essayant de se faire plus discrets . […] ils disposent toujours d’un réseau suffisamment dense pour organiser des réunions dans des lieux qui ne leur appartiennent pas”.
Populaire, un groupe national-révolutionnaire n’a pas été dissout. Et l’historien précise : “La dissolution des Remparts fait suite à plusieurs agressions violentes de chefs identitaires, qui s’en sont pris gratuitement à des passants. Cependant, je pense qu’il s’agit avant tout d’une manœuvre politicienne car il n’y a pas de raison de dissoudre les uns plutôt que les autres” .
Et leurs idées ont servi le Front national qui aujourd’hui fait un score important aux élections.
L’exemple de Lyon est illustratif du fait que le “Front républicain”, tel qu’on l’a vu se concrétiser, par exemple, dans la manif “citoyenne” du 21 janvier 2024 contre la loi Darmanin (manifestation marquée par la présence de David Kimelfeld, ancien président LREM de la Métropole) n’est pas une solution.
Comme dans d’autres villes, différentes initiatives sont prises par des collectifs : collectif VISA 69 officiellement lancé à Lyon le 7 janvier, à la Bourse du travail ; inter-orga, comme la manifestation du 7 décembre dernier contre le meeting du RN à Villeurbanne (CGT, FSU, Solidaires y appelaient), ou la journée des Forums Sociaux Antifascistes du 18 octobre.
Au-delà, combattre l’extrême droite passe par l’auto-organisation et la réalisation de l’unité des organisations ouvrières sur le terrain de classe, des syndicats notamment, contre la bourgeoisie, contre ses partis, et contre son gouvernement, en défense des intérêts du monde du Travail.
Hélène Bertrand, Lyon, 21 décembre 2025
Notre camarade Françoise Hönle poursuit sa réflexion commencée dans la revue de novembre 2025 1 .
En 1808, Goethe fait dire à Méphisto, dans Faust : “Le petit peuple ne sent jamais le diable, même si celui-ci le tenait déjà à la gorge“; “Tu crois pousser, mais c’est toi qui es poussé”.
Nouvelles du chaudron où mijote la mixture capitaliste
Qu’y voyons-nous malgré la fumée qui nous obscurcit la vue ?
Un visage apparaît, il est inexpressif, mais il vient bien tout droit du chaudron. Pas de doute, c’est Jordan Bardella en couverture de “son” livre Ce que veulent les Français , bien en vue au kiosque à journaux.
Il y a là-dedans aussi des ultrariches qui, ainsi que le quotidien L’Humanité l’écrit en première page, le 17 novembre 2025, “murmurent à l’oreille du RN”.
D’autres silhouettes sortent du chaudron, elles n’ont pas l’air pieux de Bardella. Ce sont de gros costauds en tenue de combat. Le Canard Enchaîné du 12 novembre 2025 nous révèle que “la Bretagne est submergée par une vague d’ultradroite” .
Dans la mixture, on distingue aussi des messieurs en costume-cravate, qui parlent de “réarmement”, d’“esprit de défense”, de “patriotisme” et même d’“esprit de sacrifice”. Il y en a un qui porte des gants blancs, un général, il ne risque pas de les salir dans la boue des tranchées.
En Allemagne, on entend des bruits de bottes. L’Allemagne serait la “cible d’attaques” russes écrit l’hebdomadaire Der Spiegel paru le 28 novembre 2025
Attention ! Écartez-vous ! Risque d’explosion ! Les usines d’armement tournent à plein régime.
“La liberté future de notre peuple dépend pour beaucoup, sinon entièrement, d’une victoire sur le despotisme russe . […] Il s’agit d’écarter cette menace, de garantir la civilisation et l’indépendance de notre pays.”
Par qui et quand ces paroles ont-elles été prononcées ?
Réponse : par la délégation du SPD au Reichstag, le 4 août 1914, lors du vote des crédits militaires. Ce discours décisif est rapporté par Rosa Luxemburg dans son pamphlet La crise de la social-démocratie écrit en prison et paru en traduction aux éditions Spartacus.
Quand on touille une mixture dans un chaudron, le mouvement est continu, les ingrédients sont les mêmes, les effets sont les mêmes, c’est une rotation, on a déjà vu les messieurs en costard et les généraux aux gants blancs. Méphisto dit : “De tout temps, on a diffusé le faux au lieu de la vérité”.
Que font les citoyens et citoyennes dans cette situation ? Nous tous et toutes
– Désorienté·es, à moitié asphyxié·es, les oreilles pleines d’injonctions contradictoires, un certain nombre de personnes se bouchent le nez et les oreilles, ne veulent plus rien voir ni entendre, haussent les épaules quand on leur parle d’élections, de votes, l’idée même de citoyenneté semble leur être devenue étrangère. Ils/elles ne sont pas inscrit·es sur les listes électorales ou s’abstiennent.
– La tentation de se lamenter, comme Faust, en constatant que même en ayant lu “tous les livres” on n’a rien appris, est forte. On peut s’apitoyer sur soi-même et être tenté par l’extrême droite, même si on a un bagage culturel et si on ne vit pas dans la misère.
– D’autres sont soulagé·es que quelqu’un, qui a l’air propre sur lui, vienne leur dire ce qu’ils/elles veulent, tant il est difficile de s’y retrouver face à des monceaux de marchandises et produits divers, un afflux continu d’informations vraies ou fausses, des changements technologiques rapides, des menaces diffuses. “On n’a pas encore essayé le RN”.
– Il y a aussi ceux et celles qui se sentent plus fort·es quand d’autres sont rabaissé·es. Plus l’ambiance est raciste, militariste, plus d’ennemis sont désignés, plus ces personnes détournent le regard des vrais problèmes pour le tourner vers ce que leur proposent des messieurs- dames qui savent déguiser leur voix.
– Pendant ce temps, le grand capital mène la danse. Les politiques croient “pousser” alors qu’ils “sont poussés”, ainsi qu’explique un Méphisto satisfait à Faust, ainsi qu’à nous tous et toutes par delà les siècles.
Mardi 9 décembre 2025, à la tombée de la nuit, tout près de chez moi, à Domène, Isère Deux personnes sont en train de coller des affiches sur un panneau de la ville de Domène. Juste le portrait de Quentin Feres, élu municipal du RN et assistant parlementaire d’un député RN, et le nom de sa liste aux municipales “Domène d’abord”. Je m’approche et engage la conversation avec un monsieur de peut-être 55 ou 60 ans et un tout jeune homme, que je vois dans le quartier. À en juger par son apparence et sa façon de parler, le monsieur n’a rien d’un prolétaire. Je dis tout de suite que je sais qui est Feres, que je me situe à gauche. Le monsieur dit que le mot RN ne figure pas sur la liste, je parle de dissimulation. Son seau de colle à la main, le monsieur ne semble pas pressé de mettre fin à la conversation. Il dit avoir été libraire, être d’origine juive et italienne, que le RN n’est pas le FN. Le jeune homme, lui, tient le pinceau et ne dit rien. En partant, je glisse à l’oreille du jeune homme qu’il doit bien réfléchir à ce qu’il fait. Ils me souhaitent une bonne soirée et je fais de même.
Petit détour par l’Allemagne d’aujourd’hui
Tout ce que le capitalisme met dans le chaudron y a été mis aussi en Allemagne.
La CDU-CSU, qui a dominé longtemps la vie politique, lorgne du côté de l’AfD, les premières collaborations ont lieu. Les jeunes de l’AfD, dont le groupe avait été interdit pour cause de glorification du passé, d’apologie et de pratique de la violence, viennent de le refonder. 1500 “jeunes” dans une grande salle, à Gießen, étaient protégés par d’importantes forces de police, car 50 000 contre-manifestant·es étaient au rendez-vous. On oublierait presque que le SPD et la CDU sont en coalition à Berlin, tant le SPD est inaudible. Rosa Luxemburg pourrait écrire à nouveau “la crise de la social-démocratie”.
Qu’avons-nous à opposer à la menace fachiste ?
Le bulletin RN mis dans l’urne n’est pas forcément le fait de personnes ayant une idéologie structurée, contrairement aux permanent·es du parti, aux idéologues patenté·es, à Bolloré et autres milliardaires, c’est souvent le fait de personnes désorientées qui abordent des élections dans un état détérioré.
Contre un état détérioré, le rappel de faits historiques n’a pas de prise. Les chiffres sont impuissants.
En Allemagne, la génération des enfants de Nazis a pu, en partie, demander des comptes aux parents, aux pères, en mobilisant connaissances et réflexion.
Aujourd’hui, ce qui relève de la connaissance est le plus souvent stocké quelque part sans déclencher un réflexe citoyen.
C’est le vécu qui est déterminant, surtout pour les plus jeunes, mais pas seulement pour eux et elles. Guerres mondiales, holocauste, fascisme, sont rejetés dans un passé déconnecté du présent.
Jeudi 11 décembre 2025, au marché de Domène Un homme et deux femmes distribuent des tracts. C’est Quentin Feres, militant RN, et deux personnes que je ne connais pas. Le tract très copieux comprend critique en règle de tout ce qui a été fait à Domène ces dernières années et glorification de l’engagement du nommé Feres pour la commune depuis qu’il a été élu sur une liste de droite. Je demande aux deux dames si elles savent pour qui elles distribuent ces tracts. Elles ne répondent pas. RN ? Elles disent que ce n’est pas écrit. Je discute un moment avec Feres. Il dit que ses grands-parents, venus de Grèce, étaient des communistes engagés contre la dictature des colonels. Je lui dis qu’il ne leur fait pas honneur. En deux jours, j’ai donc vu des militants RN, descendants de réfugiés étrangers communistes, l’un d’eux se disant juif, s’activer pour que le RN accède au pouvoir, ne serait-ce que localement, sans dire ouvertement pour qui ils s’activent. Feres écrit être assistant parlementaire du député de l’Isère Thierry Perez, mais n’écrit pas que c’est un député RN. Les femmes qui distribuent des tracts avec lui prennent un air innocent quand on leur demande si elles savent pour qui elles sont en campagne et jettent un regard admiratif à leur mentor. J’assiste à tous les conseils municipaux depuis avril 2024. Feres est présent, mais n’a jamais de documents sur la table. Il participe très peu et s’abstient le plus souvent. Il prend un air suffisant et blasé.
Il faudrait, dans les classes, créer des situations qui permettent aux élèves de toutes origines de se sentir respecté·es, de parler sans peur, de s’exprimer. Quand la transmission des connaissances devient purement abstraite, leur “restitution” un exercice de mémorisation, l’implication personnelle un danger, il n’y a pas de vécu, pas de distance vis-à-vis de la chose apprise, donc pas d’éducation de futur·es citoyens et citoyennes.
Les hiérarchies sont puissantes dans les entreprises, les bureaux, les administrations. On dit en allemand “Nach oben Buckel krumm, nach unten treten ” faire le dos rond vis-à-vis des supérieurs, donner des coups de pieds aux inférieurs.
C’est cette logique qu’il faudrait parvenir à briser, c’est ce que développent Ludivine Bantigny et Ugo Palhheta dans Face à la menace fasciste, sortir de l’autoritarisme paru en 2022 dans la collection Petite encyclopédie critique chez Textuel.
Puisque des élections municipales approchent, c’est le moment ou jamais de réfléchir au rôle qu’un territoire délimité comme la commune peut et doit jouer dans le vécu des habitants et habitantes, quel que soit leur état de désorientation, de résignation, de frustration. Des moments festifs, même de courte durée, sont autant de pris sur la morosité.
Des actions associatives créent du lien, favorisent des rencontres. Il y a une multitude de clubs sportifs qui jouent un grand rôle dans la vie des villes, aussi petites soient-elles, et des villages.
Dans les zones rurales, réactiver un café, une épicerie, peut contribuer à sortir des personnes de leur isolement face aux messages haineux répandus sur les réseaux.
Je me souviens d’un jeune homme de gauche, pratiquant du maraîchage bio en montagne, qui racontait avoir bu beaucoup de pastis au comptoir du bar PMU.
Un peu partout dans la région, le Dauphiné, se constituent des listes pour les élections municipales qui réunissent écolo, sympathisant·es LFI, militant·es PC, personnes isolées partageant les valeurs traditionnelles de la gauche. C’est le cas à Domène, où je participe à la campagne pré-électorale. On essaie de redéfinir ce que pourrait être une démocratie participative au niveau de la commune.
À Grenoble, l’enjeu est de taille, c’est l’une des grandes villes tenues par les Verts. Le maire ne se représente pas, une liste LFI est menée par un jeune homme de moins de trente ans, le vieux machin Carignon se représente, après un détour par la case prison !
Laurence Ruffin publie, à la fondation Jean Jaurès, Contre l’essoufflement démocratique, la coopération au service de la ville . Le nom lui assure une certaine notoriété.
La région connaît une vague de fermetures d’entreprises, à Pont-de-Claix, à Crolles. Depuis des semaines, les salarié·es de Teysseire (les sirops) tiennent un piquet de grève.
Le RN rôde dans les parages, les notables de droite sont très présents. À Domène, il y a eu depuis des décennies une véritable dynastie de droite, mais la belle entente a éclaté. Il n’y aura pas moins de trois listes de droite, dont l’une est, en fait, menée par une extrême droite qui ne dit pas son nom.
En conclusion
Face à la menace fasciste, pour reprendre le terme employé par Ludivine Bantigny, aucun type d’action, aucune activité n’est à écarter.
Les capitalistes misent sur notre état de confusion, de résignation, d’aliénation, pour parler comme Marx, nous ne les laisserons pas nous intoxiquer par leur mixture nauséabonde. Je dis “nous” parce qu’il serait bien arrogant d’affirmer que nous, militant·es syndicalistes, “activistes”, personnes engagées de longue date, sommes à l’abri du découragement et de la confusion.
– Des moments festifs peuvent redonner courage.
– Les activités associatives créent du lien social.
– Face aux notables qui tiennent beaucoup de mairies, définir des espaces de participation citoyenne est important.
– Ne pas laisser le RN s’emparer de l’espace public.
– Permettre aux élèves de s’exprimer, leur apprendre à décrypter le réel, à ne pas tomber dans les pièges qui leur sont tendus. Il n’y a pas de recettes toutes prêtes, il faut les recréer à chaque instant.
La tâche est immense.
Françoise Hönle
L’ouvrage collectif, Nouvelle histoire de l’extrême droite France 1780 – 2025, dirigé par Baptiste Roger-Lacan, réunit 14 universitaires et spécialistes pour retracer la longue histoire de ce courant politique.
Selon les auteurs, avant ce recueil, l’habitude des politistes était de faire remonter la naissance de l’extrême droite française aux années 1980, ou à 1940, voire à l’affaire Dreyfus (1894). Ici, l’histoire commence dès 1780 chez les anti-Lumières et les royalistes. Le livre va donc retracer plus de 240 ans d’histoire faite de périodes différentes, de ruptures mais aussi de continuités. Il nous est bien sûr impossible de vous décrire cette histoire dans son intégralité. Nous vous donnerons juste les grandes lignes.
Le XVIIIe siècle
Il faut remonter à l’âge d’or des Lumières, entre 1750 et 1770 pour saisir des tendances lourdes. En plein système féodal, et dans une France qui se caractérise par une monarchie absolue de droit divin, dans laquelle il n’y a pas de séparation de l’Église et de l’État, où les inégalités sont voulues par Dieu, des philosophes viennent radicalement dénoncer un tel système politique. Ils prônent l’égalité en droit et l’égalité sociale, le droit d’avoir des droits, et le droit à ne pas se soumettre à une autorité, qu’elle soit divine, royale ou traditionnelle. Les philosophes vont rencontrer une forte hostilité qui les conduira notamment à la prison et l’exil. Si les Lumières sont une des sources de la gauche et de l’extrême gauche, les anti-Lumières vont être la matrice idéologique et sociale de l’extrême droite.
Le premier traumatisme pour l’extrême droite va être la Révolution française, la fin de la monarchie, la mort du roi. Une partie des tenants de l’Ancien Régime quitte le pays, vont être dans l’émigration. Et depuis des pays frontaliers de la France, ils vont organiser des armées contre-révolutionnaires. Leurs penseurs sont Edmund Burke, Joseph de Maistre et Louis de Bonald.
Le XIXe siècle
Les deux pôles de l’extrême droite sont le légitimisme (qui veut le retour du roi, en la personne du comte de Chambord) et le catholicisme intransigeant (qui veut remettre l’Église à la tête de la société, sans pour autant fonctionner avec un roi).
À partir de 1870, “La république n’est plus une parenthèse à effacer, mais un régime à subvertir de l’intérieur” (p. 93). Ce qui caractérise alors l’extrême droite c’est le nationalisme, l’antiparlementarisme, l’antisémitisme, l’antimaçonnisme et la xénophobie. Dans cette période, les figures d’Édouard Drumont (La France juive , 1885) et du général Boulanger sont centrales. Ce dernier met en avant la lutte contre “le socialisme”.
Le XXe siècle
Avec la révolution russe de 1917, une nouvelle cible s’ajoute : le communisme, en particulier le judéo-bolchevisme.
L’autre épisode marquant que va connaître l’extrême droite, c’est le processus révolutionnaire à l’occasion du Front Populaire. Doriot, ancien cadre stalinien, va fonder le Parti Populaire Français, parti fascisant. Sa devise ? Travail, famille, patrie. La même année, le colonel de La Rocque, fondateur des Croix de feu (dissoutes) crée le Parti Social Français (PSF).
En 1940, Pétain arrive au pouvoir. Il met en place le programme de la droite et de l’extrême droite des années 30.
Ce courant politique ressort totalement discrédité de cet épisode. Il “parvient progressivement à sortir de son extrême marginalité en faisant émerger de nouvelles générations qui s’engagent dans le combat pour la défense de l’Empire colonial ” (p. 197).
Ce sont d’ailleurs des membres de l’extrême droite qui élaborent la doctrine des “guerres contre-insurrectionnelles” contre les guerres de libération nationales, indochinoise puis algérienne, (les colonel Lacheroy et Trinquier), mêlant défense des colonies, de l’Occident, racisme et anti-communisme.
Malgré la sauvagerie de l’armée et de l’État français, l’Indochine et l’Algérie obtiennent leur indépendance. “L’Algérie a fourni un imaginaire de la défaite fondatrice – la perte d’un territoire colonisé – comparable à la chute de l’ancien régime pour les royalistes : un traumatisme transformé en mythe fondateur” (p. 290).
Après-guerre, l’antisémitisme se renouvelle et prend la forme du négationnisme des crimes nazis. C’est la figure de Faurisson.
Plusieurs chapitres sont consacrés au Front National puis au RN. Nous retiendrons que Jean-Marie Le Pen était parachutiste en Indochine, élu sur les listes de Pierre Poujade, de nouveau “para” en Algérie. En 1984, à la télévision, il demande une minute de silence pour les victimes du Goulag. À partir de 1989, le FN passe d’un discours anti-communiste à un discours anti-immigration et anti-UE.
Le XXIe siècle
Avec la chute du mur de Berlin et les attentats contre le World Trade Center, l’extrême droite évolue. La majeure partie devient pro-américaine et pro-Israël. Une minorité va affirmer son soutien à la cause palestinienne (le mouvement solidariste, le GUD, Troisième voie).
C’est dans le cadre de ces divisions et de ces recompositions que naît le courant “identitaire” » : pour la défense de l’identité européenne, ils rêvent d’une France sans arabes, sans musulman·es, sans personnes non-blanches. Longtemps groupusculaires, les identitaires ont trouvé un héraut médiatique en la personne d’Éric Zemmour.
Notre avis sur ce livre
Le livre est composé de chapitres par périodes. Chaque chapitre fait une vingtaine de pages, contenant des analyses, mais aussi des “fiches” d’une page sur des points particuliers, et une bibliographie “pour aller plus loin”. À la fin de l’ouvrage, on retrouve une histoire “de l’histoire de l’extrême droite”, une bibliographie chrono-thématique ainsi qu’un index des noms, des organisations et des journaux. On aurait bien aimé un arbre généalogique car en tant que lecteur on a tendance à légèrement se perdre d’un article à l’autre dans ce bouillonnement des droites.
Cette Nouvelle histoire de l’extrême droite est conçue pour être un ouvrage de référence et l’objectif semble bien être atteint. Une lecture très formatrice, vivement conseillée.
Loïc
Nouvelle histoire de l’extrême droite France 1780-2025 , Collectif, directeur d’ouvrage : Baptiste Roger-Lacan, Seuil, octobre 2025, 384 p., 24€.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp-librairie@emancipation.fr
Après une enquête remarquée sur les liens entre la haute Fonction publique et le CAC40 (La Caste, 2018), puis plus spécifiquement sur les privatisations (Prédations, 2020), Laurent Mauduit revient avec un nouveau livre sous-titré “Enquête sur l’extrême droite et les milieux d’affaires”.
Comme son titre l’indique, Collaborations cherche à montrer une certaine continuité entre les liens du patronat français avec le régime de Vichy et les nazis, et la situation actuelle où dirigeants de multinationales, capitalistes, RN et Reconquête resserrent leurs liens.
Le premier chapitre commence par retracer l’évolution du Medef. Du livre de Laurence Parisot en 2011, Un piège bleu Marine conspuant le FN et appelant à faire barrage, on est passé en 2024 à un patronat qui considère le RN comme incontournable et capable de devenir un parti pro-business à l’instar de Meloni en Italie.
Bolloré et Stérin ont droit à un chapitre chacun. L’auteur rappelle le projet Périclès (acronyme de Patriotes, Enracinés, Résistants, Identitaires, Chrétiens, Libéraux, Européens, Souverainistes) de Stérin : il s’agit de gagner 300 municipalités au profit de l’extrême droite lors des municipales de 2026.
Le livre permet aussi de comparer des prises de position. L’auteur donne à voir deux choix de la part du patronat de l’armement : Ross McInnes, le dirigeant de Safran, revendique d’avoir voté NFP aux législatives pour faire le barrage républicain. Les salarié·es de Safran seront ainsi ravi·es de découvrir que le cœur de leur patron bat pour la République ; à l’opposé, Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation et président de l’UIMM, a milité au sein du Medef pour que cette structure n’appelle pas à faire barrage.
Le chapitre qui a le plus remué nos méninges est consacré au libertarianisme. Après un bref historique de sa branche états-unienne, l’auteur décrit le développement français de ce courant du capitalisme. Comme aux USA, on retrouve ses partisans dans le “capital-risque”, la cyber sécurité, “la tech” et les énergies. Ces derniers ont prospéré grâce à la privatisation d’EDF-GDF. Leur rêve : une économie sans démocratie ni contestation.
Tout au long du livre, on voit les patrons taper dur sur le NFP, et la LFI, qui pourtant, comme le rappelle à juste titre l’auteur, n’a après tout qu’un programme de relance keynésienne de l’économie capitaliste. En effet, les capitalistes pour satisfaire les masses de capitaux en circulation, ne peuvent plus tolérer la moindre redistribution. Il leur faut d’énormes taux de profit qui ne peuvent être obtenus qu’en surexploitant la nature et l’homme, et en marchandisant tout ce qui ne l’est pas encore. Des régimes autoritaires, fascisants voire fascistes correspondent mieux aux besoins du capitalisme aujourd’hui.
L’auteur appelle à ne pas reproduire les erreurs du passé, à refaire des initiatives électorales comme le NFP pour barrer la route au RN et salue les initiatives unitaires en terme de rassemblement et de manifestation contre l’extrême droite et le racisme.
Il faut prendre acte de cette excellente enquête de Laurent Mauduit. Nous sommes face à un patronat de combat, voire de guerre, à la recherche d’une représentation politique à sa mesure. À quand une gauche et une extrême gauche, politique et/ou syndicale à la hauteur des enjeux, et qui va s’attaquer à la racine du problème, à savoir la propriété privée des moyens de production et d’échange ?
Loïc
Collaborations , Laurent Mauduit, La découverte, collection Cahiers libres, 09/2025, 320 p., 22 €.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp-librairie@emancipation.fr
La campagne contre la présence de Bolloré dans l’Éducation nationale est repartie de plus belle. À l’initiative d’un collectif trans-syndical (SUD éducation, FSU, CGT Éduc’Action et non syndiqué·es) nommé “Educ. Nat contre Bolloré”, la campagne est relancée.
Celle-ci propose plusieurs outils :
– Une communication destinée à être diffusée par les réseaux sociaux pour expliquer les objectifs de la campagne. Par exemple celle pour Instagram à ce lien :
https://www.instagram.com/p/DRzuj6iArB_
– Un diaporama conçu avec Canva et modifiable suivant le contexte pour animer une HIS (heure d’info syndicale) en collège et lycée ou un Conseil d’école dans le premier degré. On peut également imaginer s’en servir dans une réunion de parents, de quartier…
– Des visuels à afficher en salle des profs… ou en ville
Ces outils seront complétés par une tribune dans la presse (actuellement dans sa phase de signature) dans laquelle seront détaillés aussi bien les dangers de l’entrisme d’extrême droite dans l’école mais aussi la source considérable de revenus que procure l’édition scolaire à Bolloré. Profits réinvestis dans ses outils médiatiques au service de sa politique réactionnaire. Sans oublier l’indispensable solidarité avec les travailleurs et travailleuses des maisons d’édition passées sous son contrôle.
L’objectif est qu’entre janvier et juin 2026, cette campagne se développe un peu partout. Que les structures syndicales locales ou nationales s’en emparent pour les diffuser auprès de leurs adhérent·es et sympathisant·es pour organiser des HIS spécifiques sur ce thème et que le boycott prenne de l’ampleur dans un maximum d’établissements. La lutte quotidienne contre l’extrême droite passe aussi par ce genre d’initiatives.
Pour contacter le collectif, obtenir les outils, demander des renseignements… :
educnatcontrebollore@proton.me
Michel
Le génocide qui se déroule depuis plus de deux ans à Gaza a été rendu possible par une triple complicité : celle de l’impérialisme états-unien, celle des États féodaux du Golfe et celle de l’Union Européenne. Il est aussi le résultat d’une conquête idéologique de l’extrême droite à l’intérieur de la société juive israélienne. Pire, Israël est devenu le laboratoire de la marée brune qui déferle sur le monde.
Le fascisme aux origines de la droite sioniste
En 1920, il y a une scission dans le mouvement sioniste. Vladimir Jabotinsky, originaire d’Odessa, crée le courant révisionniste. Pendant la guerre civile russe, Jabotinsky soutient Petlioura, un indépendantiste ukrainien dont les milices se sont livrées à des pogroms terribles. Très tôt, les révisionnistes se rapprochent du fascisme italien. Mussolini parlera avec tendresse de “notre fasciste juif Jabotinsky”. La radio des révisionnistes était à Civita Vecchia. La milice que Jabotinsky avait créée, le Bétar, s’entraînait en Italie fasciste. Le secrétaire particulier de Jabotinsky était Bension Netanyahou, le père de Benjamin.
Les révisionnistes ont créé un autre groupe très violent, l’Irgoun, dont le chef emblématique sera, dès 1936, le futur Premier ministre israélien Menahem Begin. Pendant la grande révolte palestinienne de 1936-39, l’Irgoun multipliera les meurtres contre la population civile palestinienne. Pour Jabotinsky, face à la résistance, il faut tuer, enfermer et/ou expulser les Palestinien·nes.
En 1940, une dissidence de l’Irgoun apparaît : le groupe Stern ou Lehi. Pour eux, l’ennemi principal, ce sont les Britanniques qui ont interrompu l’immigration juive en 1939 par peur de perdre le Proche-Orient. En 1940, ce groupe distribue un tract à Tel Aviv expliquant que la situation des Juif/ves du ghetto de Varsovie est bien plus enviable que celle des Juif/ves vivant en Palestine sous mandat britannique 1 . Après la mort de Stern (tué par les Britanniques en 1942), le groupe, dirigé par le futur Premier ministre Yitzhak Shamir, multiplie les assassinats contre les soldats et dignitaires britanniques. Ils feront des offres de service au consulat allemand de Beyrouth et assassineront en 1944 Lord Moyne, haut représentant britannique au Caire.
Dès 1945, Irgoun et groupe Stern multiplient les attentats meurtriers contre la population palestinienne, contre les Britanniques (attentat contre l’hôtel King David à Jérusalem), mais aussi contre les Juif/ves qui travaillent dans la poste, le chemin de fer ou la police 2 . Pendant la guerre de 1948, ils vont multiplier les crimes de guerre, le plus emblématique étant le massacre de la population civile de Deïr Yassin (9 avril 1948). Pourtant cette extrême droite fascisante obtient moins de 15 % aux premières élections israéliennes. C’est l’aile social-démocrate du sionisme qui a réalisé l’essentiel du nettoyage ethnique et en récolte les fruits.
Le sionisme religieux
Dans toutes les religions, il y a des interprétations très diverses des textes fondateurs. La destruction du Temple en 70 après J.-C. par les troupes romaines du futur empereur Titus a lieu à un moment de crise intense de la religion juive avec l’apparition de nombreuses sectes dissidentes dont le christianisme.
La religion juive est alors messianique. Le “peuple juif” (notion religieuse) a été puni par Dieu et, tant que le Messie n’est pas arrivé, il doit accepter la punition. Il lui est interdit de rentrer en Terre Sainte. On en aura la preuve quand les Juif/ves chassé·es d’Espagne seront accueilli·es dans l’empire Ottoman : iels iront à Salonique, à Smyrne, à Sarajevo, en Galilée mais pas à Jérusalem, c’est interdit. L’usage de l’hébreu est réservé à la synagogue. La langue usuelle est autre (judéo-arabe, ladino, yiddish…). “L’an prochain à Jérusalem ” signifie “nos pensées vont vers Jérusalem” comme celles des Musulman·es vont vers La Mecque. Rien à voir avec un État juif. Le “peuple élu”, c’est celui qui a été choisi par Dieu pour “réparer” le monde, ce n’est pas celui qui a le plus de droits.
Les religieux (haredim) seront très hostiles au sionisme quand il apparaîtra. Quand Theodor Herzl voudra faire le congrès fondateur à Munich, il y aura une pétition quasi unanime de tous les rabbins allemands contre ce qu’ils appellent “la folie sioniste ”. Alors comment cette religion pacifiste est-elle devenue l’instrument du fascisme ?
Pendant le mandat britannique (1920-1948), le Grand Rabbin Avraham Kook de la Palestine mandataire est le premier à estimer que la création d’un État juif favorisera l’arrivée du Messie. Cette conception reste minoritaire. Les religieux ne participeront pas à la guerre de 1948. Aux premières élections israéliennes, les religieux n’ont que 10 % des voix. La proportionnelle intégrale leur permet de participer à tous les gouvernements de coalition. Ils obtiennent le contrôle des naissances, des mariages, des enterrements et on leur confie le fait de décider qui est juif/ve ou non.
Le courant sioniste religieux est très faible jusqu’à la guerre des six jours (1967). Ce sont des généraux “laïques” et souvent athées (Moshé Dayan, Yigal Allon, Yitzhak Rabin) qui font la conquête de la Cisjordanie. Ils vont se prosterner au Mur des Lamentations. La colonisation est décidée. Très peu d’Israélien·nes sont prêt·es à partir dans les territoires occupés… sauf les sionistes religieux. Zvi Yehuda Kook, fils d’Avraham, crée le Gush Emonim (Bloc de la foi). Ses adeptes fondent les premières colonies, en particulier à Hébron.
En quelques mois, le sionisme religieux devient hégémonique parmi les rabbins. La phrase “Dieu a donné cette terre au peuple juif” est interprété à la lettre en oubliant la fin de la phrase du texte de la Torah : “à condition qu’il se comporte bien”.
La plupart des colons sont des nouveaux immigrants qui considèrent la Cisjordanie comme la Terre promise. Le Parti National Religieux dont le dirigeant historique avait été un intellectuel modéré (Yosef Burg) devient un parti religieux d’extrême droite ashkénaze. Un autre parti séfarade apparaît : le Shas. Comme beaucoup de mouvements intégristes, il s’est développé en portant assistance aux déshérités. Son fondateur, le rabbin Ovadia Yossef (1920-2013) était un raciste décomplexé. Sur la catastrophe de New Orleans, il déclara : “Là-bas, ce sont des Nègres. Les Nègres ont-ils apporté la Torah ? Un ouragan s’est abattu sur eux et les a noyés parce qu’ils n’ont pas de dieu”. Le Shas a participé à de nombreuses coalitions gouvernementales.
Un rabbin de New-York émigré en Israël, Meïr Kahane, fonde la Ligue de Défense Juive puis le parti Kach. Il prône ouvertement l’expulsion de tous les Palestinien·nes. Il est élu député en 1984. C’est trop tôt pour l’affirmation d’un fascisme décomplexé. En 1988, la Cour Suprême déclare le Kach “raciste et antidémocratique ” et lui interdit de se présenter aux élections.
35 ans plus tard, Netanyahou fera lever cette interdiction et gouvernera avec les héritiers du Kach : Ben Gvir et Smotrich.
Comment l’extrême droite est devenue hégémonique
En 1977, Menahem Begin, à la tête d’une coalition fascisante, remporte les élections. Depuis cette date, l’extrême droite n’a pratiquement jamais quitté le pouvoir, sauf (un peu) au moment des accords d’Oslo.
En fait, le courant social-démocrate du sionisme a construit un “monstre”, un État ethnico-religieux militariste qui a réalisé le nettoyage ethnique de 1948, la conquête de 1967 et a initié la colonisation. Quand ce courant est devenu socialement inutile, les fascistes sont arrivés et ont ramassé la mise. Comme disait Jean-Marie Le Pen, “les électeurs ont toujours préféré l’original à la copie”. Toute ressemblance entre Israël et la France n’est hélas pas fortuite. L’alliance entre les héritiers de Jabotinsky et les sionistes religieux les plus extrémistes ne fait pas consensus dans la société juive israélienne, mais la plupart des opposant·es à cette alliance approuvent le génocide à Gaza.
L’extrême droite est devenue hégémonique chez les religieux. Il reste quelques sectes religieuses antisionistes, la plus connue étant les Netourei Karta. Ceux-ci existent surtout à New-York et Montréal, ils sont peu nombreux en Israël. La quasi-totalité des Juif/ves religieux considèrent que le Messie est arrivé et que c’est Israël. Iels assimilent les Palestinien·nes à des Amalécites qui sont, dans la Bible hébraïque, des ennemis à abattre. Dieu a donné l’ordre de les tuer tous, les hommes, les femmes, les enfants, les nourrissons, les troupeaux… Du coup, les héritiers de Meïr Kahane sont logiquement arrivés au pouvoir.
Les colons étaient quelques milliers en 1977. Iels sont aujourd’hui près de 900 000 soit 12 % de la population israélienne. Les différents partis d’extrême droite obtiennent la quasi-totalité de leurs votes, y compris parmi les colons “banlieusards”, celles et ceux qui travaillent à Tel-Aviv ou Jérusalem et vivent dans les colonies parce que l’immobilier y est moins cher. Les colons religieux sont de plus en plus violents. Iels sont protégé·es par l’armée, tuent et détruisent. Ce n’est pas récent, cela a commencé à Hébron il y a un demi-siècle quand des “fous de Dieu” ont été autorisés à s’installer dans la ville historique. Aujourd’hui iels déversent leurs ordures sur la rue palestinienne et éduquent leurs enfants à caillasser les écolier·es arabes.
L’extrême droite obtient une nette majorité parmi les Juif/ves venu·es du monde arabe, séfarades ou mizrahim. Ceux et celles-ci ont subi un racisme décomplexé à leur arrivée en Israël. Iels ont été sommé·es de cacher leur “arabité”. Iele ont été logé·es dans des zones périphériques et sont nombreux/euses à vivre sous le seuil de pauvreté tout en étant moins défavorisé·es que les Palestinien·nes. Iels ont assimilé la domination ashkénaze au parti travailliste. Il y a dans leur vote une revanche coloniale contre des Arabes au milieu desquels iels ont vécu. Et iels sont embrigadé·es par les partis religieux. Israël n’est pas le seul pays où les pauvres et les déshérité·es votent à l’extrême droite. Voir la France et les États-Unis.
L’extrême droite est devenue hégémonique chez les “Russes”. 20 % de la population juive israélienne est venue d’Union Soviétique. Iels sortaient d’un pays sinistré économiquement. Israël en a fait des colons. C’est un ancien dissident soviétique, Anatoli Chtcharanski qui a initié ce passage à l’extrême droite. C’est un videur de boite de nuit, Avigdor Liberman, qui lui a succédé à la tête de l’extrême droite laïque. Les Russes se sentent déclassé·es dans une société qui n’a pas reconnu la valeur de leurs diplômes. Iels sont nombreux/euses dans les colonies.
L’armée était historiquement une armée de “pionniers” laïques sortis des kibboutz. Ils ont pour nom Moshé Dayan, Yitzhak Rabin, Yigal Alon. Ils ont commis de nombreux crimes de guerre pendant la Nakba (la catastrophe) en 1948. C’est Ariel Sharon, issu du Palmach, une milice liée au parti travailliste qui va faire la transition vers l’extrême droite. Il est l’auteur du massacre de Qibya en 1953 ; il est un des auteurs de l’exécution des prisonniers de guerre égyptiens en 1956 puis en 1967. Très logiquement, il va passer à l’extrême droite. Après lui, de nombreux généraux d’extrême droite apparaissent. Shlomo Sand décrit le général Rehavam Zeevi (sous les ordres duquel il a été en 1967) comme un psychopathe. Il y aura Rafael Eytan, Benny Ganz, Avi Kochavi, tous auteurs de nombreux crimes de guerre. Si quelques religieux refusent toujours l’armée, la grande majorité des sionistes religieux y vont et ils ont joué un grand rôle dans les horreurs du génocide à Gaza.
Y a-t-il une opposition à l’extrême droite ?
La société israélienne est toxique. Au jardin d’enfants, les petit·es font des tanks avec du papier hygiénique et des buvards. À l’école primaire, iels écrivent aux soldat·es. Et au collège, on leur explique que s’iels ne sont pas les plus fort·es, les Juifs/ves seront “jetés à la mer”. Les antisionistes font preuve d’un grand courage mais ne représentent qu’une petite minorité.
Les contradictions de la société juive israélienne (laïques contre religieux, séfarades contre ashkénazes, colons contre population européanisée, russes contre tous les autres…) traversent l’extrême droite. Les manifestations massives contre Netanyahou visent un politicien corrompu mais pas ce qu’il inflige à la population palestinienne. Dans la principale opposition à Netanyahou, il y a Benny Ganz qui avait dirigé l’armée lors de l’opération “Bordure Protectrice” (2014, 2400 mort·es). Il avait déclaré qu’il n’avait qu’un seul souhait : ramener Gaza à l’âge de pierre. Et le favori en cas d’élection, Naftali Bennett est l’auteur d’une belle profession de foi : “J’ai tué beaucoup d’Arabes dans ma vie. Je ne vois pas où est le problème” .
Israël est devenu un modèle pour l’extrême droite de tous les pays. Bref, sans sanctions, l’extrême droite restera au pouvoir pour très longtemps.
Pierre Stambul
Les vœux de Ziad Medoukh, enseignant de Français à Gaza, attendu depuis avril 2025 à l’université de Dijon, au titre du programme “Pause” bafoué par Israël.
Bonjour de la Palestine occupéeBonjour de Gaza la détruiteLes amis et les solidaires partout dans le monde :Bonne année 2026Excellentes fêtes
Avec mes vœux les meilleurs et les plus chaleureux de Gaza l’horrifiée pour cette nouvelle année 2026.Avec des souhaits pleins de fraternité, de paix et d’amour.Que cette année vous apporte bonheur et prospérité, joie, paix et amour.En espérant que cette nouvelle année verra enfin refleurir l’espoir.Je vous souhaite une année prometteuse et positive pleine d’énergie. Puisse cette nouvelle année, réaliser tous vos projets et tous vos souhaits.Que cette année soit une année de liberté et de justice pour le peuple palestinien et tous les peuples opprimés.Mes sincères amitiés de Gaza la dévastée à chacune et chacun d’entre vous.Vous la force de solidarité et de soutien à notre cause de justice, vous la fidélité à notre résilience et notre survie.Après cette année 2025 dramatique, une année douloureuse et jalonnée d’épreuves pour les Palestiniens, avec cette agression horrible contre la bande de Gaza qui entre dans troisième année, et les attaques sanglantes des soldats et colons en Cisjordanie occupéeEt après tant d’années désespérantes !Mais il faut y croire et de nouveau espérerEntrons en 2026 avec résilience, force et espoirTransformons l’obscurité et le chagrin de nuits sans étoiles en un paysage de lumière.Espérons ensemble pour 2026.Vive la Palestine, et vive la solidarité !Amitiés palestiniennes de Gaza la dévastée, mais Gaza la vie
Pour le 120e anniversaire de la loi de séparation des Églises et de l’État du 9 décembre 1905, les éditions Syllepse publient De la séparation des Églises et de l’École – Allemagne, France, Grande Bretagne, Italie, de Benoît Mély. Nous reproduisons ci-après la présentation qu’en fait un militant attaché, en particulier, à la défense de la laïcité (les intertitres sont de la rédaction).
Cet abrégé est composé à partir de l’édition complète intitulée : La Question de la Séparation des églises et de l’École dans quelques pays européens : Allemagne, France, Grande Bretagne, Italie. Mise en perspective historique. Cette thèse de doctorat d’État sera, compte tenu de sa qualité, soutenue à titre posthume en Sorbonne en 2004, ce qui s’est produit deux fois dans l’histoire de l’Université. L’auteur, professeur et syndicaliste révolutionnaire, devait brutalement décéder à l’âge de 52 ans durant la grande grève de défense des retraites de 2003, dans laquelle, comme syndicaliste révolutionnaire, il fut très actif. L’édition complète de la thèse a été publiée en 2004 grâce aux Éditions Page deux, collection Cahiers libres à Lausanne.
Pourquoi cette publication ?
En raison du fait que l’auteur envisageait de faire une édition touchant un public plus large qu’une thèse universitaire. Estimant que son travail est le meilleur de ce que j’ai pu lire sur l’histoire de la laïcité en Europe, j’ai composé cet abrégé, assemblant les textes essentiels. Mély, c’est un travail rigoureux et scientifique, écrit dans un style littéraire concis et clair, une méthode à transmettre aux générations à venir, dans une période historique, celle du néo-libéralisme, et de la remise en cause de la laïcité à l’échelle du monde. Lui qui s’était engagé dans le comité pour la défense de Salman Rushdie et qui, dans l’affaire Talisma Nasreen, sera à la pointe du combat contre l’obscurantisme et l’oppression des femmes : il participe à la rédaction collective du premier ouvrage en France destiné aux élèves sur la vie et l’œuvre de Taslima Nasreen. Il déclare alors que la laïcité est désormais devenue un combat mondial
Où en est-on ?
Au moment où nous nous préparons à célébrer le 120e anniversaire de la loi de séparation de l’Église et de l’État du 9 décembre 1905, depuis la disparition de l’auteur, la situation est loin de s’être améliorée…
Que dirait Benoît face au régime impérial de Poutine ? Dans la guerre commencée par la Russie contre les droits nationaux du peuple ukrainien, l’opposition démocratique russe publie des témoignages où l’on voit le patriarche de Moscou Tikhov, représentant de la hiérarchie orthodoxe, confesseur de Vladimir Poutine, haranguant ses affidés à l’ombre d’un canon de 155, légitimant la guerre et bénissant les avions qui partent bombarder l’Ukraine, maudissant l’Occident et les valeurs issues de la Révolution Française, prophétisant l’Apocalypse nucléaire.
Que dirait-il face au retour de Trump à la Maison Blanche, appuyé sur le fondamentalisme religieux américain ? Nous faire revenir au modèle théocratique ? L’insurrection et la prise du Capitole le 6 janvier 2021 s’est appuyée sur ce courant politico-religieux puissant, sous-estimé dans la conscience démocratique aux USA. On a vu des banderoles au nom de “Jésus 2020” et des insurgés pénétrant dans le Sénat sous l’oriflamme du nationalisme chrétien, le plantant à côté du drapeau américain. Des parlementaires comme Lauren Boebert et Marjorie Taylor Greene, ont déclaré qu’ils rejetaient la séparation de l’Église et de l’État. Ils soulignent d’ailleurs – contrairement à la législation française – que cette dernière ne figure pas dans la constitution américaine. En juillet 2024, Trump s’adresse aux fondamentalistes chrétiens pour solliciter leurs votes et déclare : “Dans quatre ans, vous n’aurez plus à voter. Nous aurons tellement bien travaillé que vous n’aurez pas à voter, mes beaux chrétiens”.
Les négationnistes de la Révolution française ne sont pas seulement Russes ou Américains. Le chanoine du Latran Nicolas Sarkozy avait repris l’offensive contre la loi de séparation, considérant que le prêtre avait une fonction plus importante que l’instituteur laïque. Macron se définit comme le fils spirituel de Paul Ricoeur, ce philosophe catholique qui eut une jeunesse pétainiste. En qualité de chef d’État, il s’est rendu à la Conférence des évêques de France, au collège des Bernardins à Paris, le lundi 9 avril 2018 pour déclarer : “Nous partageons confusément le sentiment que le lien entre l’Église et l’État s’est abîmé, et qu’il vous importe à vous comme à moi de le réparer”. Lors de l’inauguration de Notre Dame de Paris le 7 décembre 2024, il plastronne aux côtés de Donald Trump et redonne à la France son rang de “fille aînée de l’Église” en énumérant la liste des Rois de droit divin de son histoire incluant Napoléon 1er et Charles de Gaulle dans cette lignée. De cette liste est absent Louis XVI bien sûr ! Pour lui la Révolution Française est un accident de l’histoire, il en est le négationniste. Macron réaffirme le principe monarchique, rétabli et revendiqué par De Gaulle le père fondateur, pour qui le pouvoir vient du ciel vers la terre, et non de la souveraineté du peuple pour la conquête du ciel.
Quatre points essentiels
Les acquis de ce travail sont nombreux, je vais résumer quatre points que je juge essentiels :
• De la société carolingienne jusqu’au mouvement de la Réforme, l’auteur analyse les rapports sociaux vivants à travers lesquels les États se sécularisent, se construisent comme État à côté du corps clérical et donc sont amenés à rompre avec la conception d’Augustin. Pour ce Père de l’Église, l’homme n’existe dans “la cité terrestre” que pour préparer son passage dans la “cité céleste”. Il s’agit de rompre avec l’épicurisme gréco-romain : les écoles de l’antiquité à destination des enfants des classes aisées n’étaient pas religieuses. La doctrine du Christianisme féodal est restée sensiblement la même jusqu’au XIIIe siècle. Déjà Thomas d’Aquin autorise de pouvoir douter, mais sans en faire part aux “classes dangereuses”. Après l’effondrement de l’Empire romain, l’Église est le seul corps social en position de transmettre un certain savoir, d’abord pour former ses propres clercs, puis aux enfants des classes dominantes. Elle s’imposera à l’État séculier par cette fonction sociale qui va rester stable jusqu’au XVIe siècle. Un millénaire.
• À partir du XVIe jusqu’à la Révolution française, l’auteur analyse la façon dont les États européens vont régler leur rapport avec leurs Églises respectives , le développement des sociétés se dirigeant, à travers moultes avancées et reculs, vers la nécessité d’une rupture entre le pouvoir politique et religieux. L’originalité de l’auteur c’est d’avoir fait une étude comparative des systèmes d’enseignement des quatre pays concernés (Grande Bretagne, France, Allemagne, Italie) et de leur évolution jusqu’à la période de la Première Guerre mondiale. Travail effectivement unique et qui nous sort des habitudes consistant à ne raisonner que par rapport à la laïcité à la française comme phare mondial. Benoît Mély manie avec beaucoup de précautions le concept d’“exception française”. Cette question est éminemment actuelle : elle a fait et continue à faire l’objet d’utilisations souverainistes, nationalistes, voire d’extrême droite. Le philosophe et démocrate libéral John Locke est le premier en 1689 avec sa Lettre pour la Tolérance à revendiquer la séparation complète des Églises et des États. Il explique notamment que nul ne naît membre d’une Église, ou en termes modernes d’une communauté quelconque. Lettre révolutionnaire qui le contraindra à l’exil.
• C’est dans le sous-chapitre intitulé “ Le socialisme et la séparation politique et scolaire : Proudhon, Blanqui, Bakounine, Marx et Engels” que l’on trouvera la clé de la position de l’auteur tout au long de son étude et qui nous donne encore aujourd’hui une méthode pour aborder la question laïque : comment ceux qui ont fondé les premières organisations du mouvement ouvrier ont pensé la question de la séparation des Églises et de l’École, des Églises et des États. C’est Proudhon qui renoue après 1848 avec la tradition laïque de la Révolution française en posant l’exigence d’une école populaire libérée de tout lien d’ordre confessionnel ou religieux.
En revanche l’opposition dans la Première internationale, fondée en 1864, entre les marxistes et les bakouniniens sera un des éléments révélant deux positions opposées. Bakounine veut une école fondée sur l’athéisme militant. Il veut aussi mettre l’athéisme comme préalable à l’adhésion à l’Internationale. Sur les deux points Marx et Engels réfuteront. Marx explique après l’écrasement du prolétariat parisien en juin 1848, que la question de la séparation de l’Église et de l’État est une revendication du libéralisme républicain. Il semble, dit-il, que les libéraux hésitent à appliquer leur programme, confrontés en Europe avec 1848 à la montée des “classes dangereuses”. Il revient donc au mouvement ouvrier d’intégrer dans son programme de transition démocratique le régime de séparation mais aussi celui de l’indépendance de l’École vis-à-vis des religions et de l’État. La lutte principale ne porte pas sur une politique antireligieuse ou de déchristianisation, mais pour rompre le lien existant entre la religion et l’État monarchique. Si Marx et Engels ne sont pas entrés dans la discussion sur l’organisation des systèmes scolaires, le socialiste Owen aura dit l’essentiel.
• Benoît Mély ajoute en complément à la méthode des marxistes fondateurs, à plusieurs reprises dans la thèse, la place centrale de Condorcet . Le grand homme inscrit dans le programme de la Législative de 1792 un plan d’instruction publique qui pose les bases de la laïcité scolaire, de l’égalité, donc de l’ouverture des écoles aux enfants des classes pauvres. L’instruction publique doit être séparée de toute confession ; elle doit rejeter tout enseignement fondé sur un dogme religieux, et laisser aux ministres des différents cultes, en dehors de l’école, de poser librement les questions de l’existence de Dieu et de l’immortalité de l’âme. L’inverse d’une position anticléricale de type radical-socialiste, puisque Condorcet lui-même avait avant la Révolution défendu le droit des courants religieux minoritaires à exercer leur liberté de culte, qui n’est jamais qu’une forme de la liberté de pensée. Par contre, c’est une évidence que le clerc ne peut faire office de maître dans les écoles de la République. Là où la position de Condorcet est unique, en ce sens qu’elle va au-delà de l’horizon de la bourgeoisie elle-même – comme le soulignera Jaurès dans le volume 2 de son Histoire socialiste de la Révolution – c’est qu’il veut l’indépendance du maître vis-à-vis des luttes de factions et de l’État. Nul ne peut juger un maître si ce n’est un autre maître : il invente la Société Nationale des Sciences et des Arts qui tient lieu de ministère de l’instruction publique. Ce combat pour l’indépendance des instances du savoir par rapport aux religions exclut le déisme des philosophes du XVIIIe siècle, de même l’incitation à croire en l’existence d’un Être supérieur et éternel. Condorcet ne pouvait que rejeter le culte de l’Être suprême de Maximilien Robespierre et le projet spartiate de Lepelletier de Saint Fargeau qui, au nom de la défense de la patrie révolutionnaire finissait dans l’embrigadement de la jeunesse. L’héritage de Condorcet nous invite à revisiter notre jugement sur la politique scolaire de la Convention, tout comme, antérieurement à la Législative, la constitution civile du clergé. Le choix politique d’opposer les prêtres assermentés aux autres ne pouvait qu’alimenter la guerre civile dans des campagnes où la domination du cléricalisme militant restait majoritaire. Il faut pour le grand homme séparer l’Église de l’État, et laisser par la pénétration de l’instruction publique, de la science dans le grand corps de la République le soin de faire reculer les préjugés religieux ancestraux.
L’étude s’achève à la date de 1914, l’auteur écrit :
“La guerre représente en effet, dans ce domaine comme dans tant d’autres, un tournant majeur. La « religion de la patrie » renverse et piétine avec fureur toutes les barrières qui l’entravaient précédemment. La haine de l’adversaire étouffe dans chaque camp une tradition du libre examen à l’égard du discours de l’autorité politique qu’on aurait pu croire mieux établie. En France, l’Union sacrée réconcilie dans le soutien à la même cause guerrière les Églises et la grande majorité des partis et organisations laïques, tant il importe de faire savoir aux croyants que « la mort chrétiennement acceptée assure au soldat le salut de son âme ». L’Église catholique française retrouve ainsi sur le champ de bataille une fonction politique qu’elle avait perdue dans la société civile depuis des décennies : la réhabilitation de l’aumônier militaire, qui promet le salut à ceux qui vont tuer et peut-être mourir, non seulement suspend, mais abolit de fait la séparation des Églises et de l’État…”
Et aujourd’hui
Sans doute la loi de 1905 continue-t-elle de régir les relations de l’État français et de l’Église. Mais l’esprit dans lequel elle s’applique a changé. Le rétablissement des relations diplomatiques avec le Vatican (1921), l’accommodement concernant les associations cultuelles (1924), et, plus significativement encore, le renoncement, non seulement par la droite nationale, mais par le Cartel des Gauches, à l’extension des lois laïques aux trois départements d’Alsace-Moselle (1924-1926), balisent la voie sinon d’un “pacte laïque”, du moins d’une réconciliation progressive d’une “laïcité de gouvernement” et de l’Église en France.
On n’en finirait pas d’énumérer les attaques anti-laïques exercées par tous les gouvernements de la Ve République. Les régimes bonapartistes de notre histoire ont tous cherché à mettre en cage l’exigence de la liberté absolue de pensée et son expression par “les organes de transmission du savoir”, la formule est de Victor Hugo qualifiant la fonction de l’École laïque. Benoît Mély énonce dans ses conclusions ce retour aujourd’hui du religieux dans l’espace public. Il ajoute : “[…] sera-t-il de courte durée ou non ? On peut regarder avec anxiété l’avenir” . La situation actuelle répond, c’est une affaire qui est loin de se terminer.
On ne peut qu’encourager à lire cet abrégé, il y a tous les arguments permettant de répondre aux falsificateurs de la laïcité. Ceux-ci sont légion.
Robert Duguet, novembre 2025
De la séparation des Églises et de l’École , Benoit Mély, éditions Syllepse, Collection Histoire : enjeux et débats, novembre 2025, 344 p., 25€.
Cette édition abrégée a été préparée et présentée par Robert Duguet.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp-librairie@emancipation.fr
Trump a transformé la vie de millions d’immigrant·es en enfer. Rafles, familles séparées, immigrant·es renvoyé·es sans ressources à l’autre bout de la planète, camps de détention où les droits élémentaires sont violés, criminalisation des opposant·es, l’Amérique se transforme très vite avec la complicité des milliardaires et des GAFA.
MANIFS SOLIDARITÉ AUTOGESTION
GRÈVES BLOCAGES OCCUPATIONS
LE 10 SEPTEMBRE ON A VIRÉ BAYROU.
EN MARS, ON DÉGAGE MACRON ET SON MONDE.
Ils sèment la mort, nous promettent la guerre, méprisent la démocratie et la justice, détruisent la nature…
Ne nous laissons pas faire, c’est nous qui faisons tourner la société !
Reprenons le pouvoir sur nos vies et notre avenir !
LA MACRONIE, C’EST L’ENFER
Le budget 2026 s’élabore sans aucune considération pour les demandes du peuple, qui sont pourtant claires : abrogation de la réforme des retraites et de la loi Duplomb, taxe Zucman, refus de la guerre. Le budget s’annonce meurtrier pour les services publics, la sécurité sociale, les plus vulnérables.
Les milliards de l’austérité vont à l’armée, dont le chef de l’état-major déplore que nous ne soyons pas prêt·es à “perdre nos enfants” comme en Ukraine et en Palestine. L’impérialisme U.S. impose ses “plans de paix” et, à Gaza, capitalise sur un génocide.
Tandis que la planète brûle et que l’environnement est empoisonné, la COP30 temporise.
Les directions syndicales ne proposent que des journées de grèves isolées, jouant le jeu du “dialogue social”. Elles se portent ainsi caution des mesures qui nous frappent.
Le pouvoir, au service du capitalisme, nous prépare un long hiver et nous impose encore des sacrifices. À moins que nous ne prenions les choses en main.
NOTRE RIPOSTE
En mars, mois du renouveau, mois de lutte féministe, antiraciste, antivalidiste et écologiste, nous frapperons plus fort que le 10 septembre et ses plus de 500 000 mobilisé·es. Nous avons trois mois pour préparer la Semaine noire (la faire connaître, la médiatiser, remplir les caisses de grève), qui elle-même nous donnera le temps d’étendre la grève et les blocages, de coordonner les actions et les suites, et d’obtenir des directions des syndicats que ceux-ci jouent leur rôle de soutien aux mouvements sociaux.
ON REPREND TOUT !
Nous reprendrons ce que l’austérité enlève à chacun·e pour engraisser les ultrariches et les militaristes, en nous fondant sur les revendications des assemblées, qui dessinent déjà les contours d’une société plus démocratique, plus égalitaire, plus juste, plus inclusive, rejetant toutes les oppressions et les idées d’extrême droite.
QUE FAIRE D’ICI AU 9 MARS ?
Ensemble, préparons la semaine noire, en diffusant ce tract dans les AG, dans les collectifs de lutte, dans les manifs, dans les entreprises, dans les syndicats ; en rejoignant ou en créant un comité “Semaine noire” local ; en arborant le triangle rouge sur nous-mêmes, à nos fenêtres, pour montrer son soutien au mouvement.
S’informer et soutenir
Rejoindre une assemblée locale
Organiser des grèves ou des actions
semainenoire.fr
Misogyne, moi ? Jamais ! Je suis prof !
Elles sont deux, ils sont quatre. Une réunion de liste FSU/CGT/SUD dans un lycée en 2025. L’échange porte sur la nouvelle cheffe d’établissement qui se pique de remettre de l’ordre, à coup de codicilles au règlement intérieur. Comment lui faire comprendre que son agitation autoritaire est aussi vaine que contre-productive ? Deux théories s’affrontent. La première portée par les hommes qui, au nom des prérogatives liées à la fonction de proviseure, cherche le compromis. La seconde, portée par les femmes, relève davantage du sport de combat. Les chef·fes ne sont pas nos ami·es et l’affrontement est inévitable. La discussion pourrait être fructueuse, elle ne l’est pas puisqu’elle vire à la leçon de “management” (sic), articulée et condescendante, sur le thème “si vous vous y prenez ainsi, vous n’arriverez à rien”. Depuis cette réunion et parce qu’une des deux participantes a dit ce qu’elle pensait de la “leçon”en question, dispensée ex cathedra, la liste a implosé et la salle des professeur·es a gagné des martyrs, injustement diffamés. Les mots échangés par écrit ont été durs. Une “envie de vomir” (expression utilisée) a même saisi un participant, outré d’être soupçonné de misogynie soft, quand un autre n’hésitait pas à qualifier “d’inacceptables” les remarques faites après la réunion. Ainsi, en 2025, deux femmes qui font remarquer à quatre hommes qu’ils n’ont pas à s’adresser à elles comme si elles étaient privées d’entendement, sont assimilées à des féministes radicales, bornées et à n’en pas douter, wokistes. Vivement 2026.
Sophie
Justice où es-tu ?
Un après-midi gris à Saint-Nazaire. Une salle d’audience quasi vide pour une affaire de violence perpétrée par un homme contre une femme, elle était sa compagne. C’est une récidive. Les blessures constatées deux nuits consécutives par le service de médecine légale à l’hôpital sont particulièrement graves : marques de strangulation, ecchymoses diverses, tuméfactions. Elle a fini par porter plainte après avoir été aussi enfermée chez elle, avoir craint pour sa vie, elle a tout le temps peur, elle n’est pas présente. L’homme nie en bloc, il dit juste : “je n’ai pas de chance avec les femmes”. Malgré une enquête bâclée, et une qualification impropre : violences occasionnelles quand il s’agit de tentative d’homicide, les magistrates le condamnent à deux ans de prison. Il en sortira comment, alors qu’aucun travail n’est mené durant ce temps coercitif ? Désespérant…
Emmanuelle
Lutter contre les stéréotypes de genre en sciences
Au lycée, une équipe d’enseignantes organise la venue de deux expos sur les femmes et la science. Des invitations au vernissage sont envoyées à tout le lycée. Le jour du vernissage, les enseignantes présentent le projet : une exposition de femmes chercheuses, l’autre exposition est sur des femmes ingénieures dans différents domaines. Une classe de seconde doit la semaine suivante rencontrer des chercheuses, plus d’une quinzaine, venues pour présenter leur parcours, leurs recherches… Un beau projet, mais manifestement encouragé pratiquement que par des femmes : nous étions entre 15 et 20 femmes, enseignantes, secrétaires, personnel de direction pour le vernissage, contre trois hommes, enseignants en matières littéraire ou artistique ! Comment lutter contre les stéréotypes de genre en sciences dans ces conditions ?
Marine
à nous de réagir !
Aussi bien au niveau national qu’international, les chefs d’État, sous prétexte de paix, prévoient la guerre. Aux États-Unis, le ministre de la Guerre a déclaré “Nous vivons un moment 1939” et déroule un plan de réarmement massif, nécessaire pour des troupes au sol et pour le repositionnement géostratégique des États-Unis dans le Pacifique. Trump veut “faire la paix” en Palestine ou en Ukraine pour mieux rouvrir un nouveau front vers la Chine. Le plan de paix à Gaza n’a de paix que le nom donné par Trump. En plus des attaques quotidiennes d’Israël, il institue l’occupation israélienne dans une partie de Gaza, la constitution d’une force internationale qui ne pourra être perçue que comme une force colonisatrice supplémentaire. La Cisjordanie connait des violences et des exactions continuelles. Nous sommes loin de la reconnaissance du peuple palestinien à disposer de lui-même….
En France, malgré l’abandon du SNU, l’armée ne fait que gagner du terrain : le budget militaire continue d’augmenter et va dépasser le budget de l’Éducation nationale en 2026, elle tisse des liens étroits avec l’Éducation nationale. Il y a une accélération politique et médiatique de préparation des esprits à la guerre. D’abord avec le discours du chef d’État-Major des Armées au congrès des maires de France, notamment avec cette phrase : “Si notre pays flanche parce qu’il n’est pas prêt à accepter de perdre ses enfants […], de souffrir économiquement parce que les priorités iront à de la production défense, alors on est en risque”, puis avec le soutien de Macron à son chef d’État-Major.
Macron est d’ailleurs attendu dans les prochains jours pour un discours sur la place de l’armée et les dispositifs d’engagement des jeunes. Il souhaite refondre le service militaire volontaire, avec pour objectif 50 000 jeunes accueilli·es par an. Les médias jouent leur rôle en cultivant la peur. La balle est donc dans le camp du peuple pour refuser d’envoyer nos enfants se faire tuer, être embrigadé·es dès l’école pour “servir le pays” et exiger que le budget de l’armée soit affecté aux services publics.
Dans le même temps de promotion de l’armée, Mediapart et Libération révélaient les vidéos des caméras embarquées des gendarmes à Sainte-Soline (voir le communiqué des blessés ). Elles sont accablantes et montrent la jouissance des gendarmes, donc militaires, à blesser et mutiler des manifestant·es mais aussi une violence ordonnée par la hiérarchie avec des ordres de tirs tendus, interdits car mutilants. On constate aussi les regrets des gendarmes de ne pouvoir utiliser des grenades interdites GLI-F 4 qui ont mutilées des gilets jaunes. Ces vidéos étaient en possession de l’IGGN qui n’a entamé aucune poursuite contre les donneurs d’ordre et les gendarmes ayant réalisés ces tirs interdits.
Les experts nommés dans le cadre de l’enquête suite au dépôt de plaintes des blessé·es à Sainte-Soline ont mis deux ans à rendre des conclusions qui protègent les gendarmes, alors même que les vidéos étaient en leur possession, ils concluent même que les tirs étaient réglementaires. Les violences policières de Sainte-Soline s’inscrivent bien dans un processus étatique de montée en puissance de la répression contre les mouvements sociaux et contre la jeunesse.
À cela s’ajoute la publication par l’ONG Flagrant Déni , d’un rapport sur les violences policières en France. Il montre une augmentation du nombre d’enquêtes sur des violences policières mais aussi du nombre d’homicides par les forces de l’ordre, en particulier suite à un refus d’obtempérer, légalisé dans la loi du 28 février 2017, sous Hollande. L’ONG documente qu’à ce nombre croissant de la mortalité s’ajoute le fait que les taux d’élucidation des affaires de violences policières est deux fois moins important que s’il s’agissait de personnes lambda. Les forces de l’ordre cachent leur identité, font de fausses déclarations sous serment et sont couverts par leur hiérarchie. Les violences policières sont donc bien des violences d’État.
Face à cette montée en puissance de la violence, de l’armement et de l’embrigadement, nous devons réagir en refusant les partenariats armée-école, en démontant les discours bellicistes, en nous organisant à tous les niveaux et notamment dans l’Éducation nationale comme nous avons commencé à le faire lors du stage antimilitariste (voir stage antimilitariste dans l’éducation ).
Marine Bignon, le 25 novembre 2025
Dans le monde entier, les menaces s’accélèrent contre les droits des peuples, les conquêtes sociales et démocratiques, voire la simple préservation des conditions de la vie humaine.
Cela se traduit par :
l’accentuation des guerres , qui peuvent aller jusqu’à des pratiques génocidaires comme au Soudan ou en Palestine. Quand elles ne sont pas déjà en guerre, les puissances impérialistes (y compris européennes) mettent en place une augmentation accélérée des budgets militaires et un processus de militarisation des sociétés pour produire le consentement à la guerre et à ses massacres. La militarisation des sociétés s’exprime y compris en remodelant les systèmes éducatifs, et en embrigadant la jeunesse sous de multiples formes ;
l’accentuation des dévastations écologiques , y compris par la relance d’un extractivisme présenté comme porteur des technologies de la “transition énergétique”. Le néo-libéralisme abandonne de plus en plus ouvertement ses prétentions écologiques, pour démanteler les quelques réglementations qui limitent encore la recherche du profit par le grand capital ;
l’indifférence au “droit international” des États impérialistes.
L’ensemble de ces évolutions est le fait de gouvernements qui glissent de plus en plus ouvertement vers l’autoritarisme d’État : répression des mouvements sociaux, étranglement des libertés démocratiques, nationalisme et patriotisme exacerbés. En France, les récentes “révélations” autour de la répression à Sainte-Soline montrent que l’État peut organiser, assumer et protéger une répression policière d’une violence exceptionnelle. Dans nombre de pays, les forces libérales et/ou une fraction de la bourgeoisie opèrent un rapprochement de plus en plus évident avec les forces d’extrême droite.
La permanence des luttes
Dans cette situation, les luttes ne faiblissent pas. Les fractions les plus déterminées du monde du travail et de la jeunesse sont à l’origine de mobilisations puissantes :
contre les pouvoirs autoritaires et corrompus : la jeunesse a participé massivement aux mobilisations contre les gouvernements autoritaires au Népal, en Indonésie, en Serbie, au Bangladesh, à Madagascar… jusqu’à faire tomber certains d’entre eux. La jeunesse est aussi à l’avant-garde des mobilisations contre les politiques d’austérité capitalistes, comme en France lors du mouvement “Bloquons tout” du 10 septembre ;
pour la solidarité entre les peuples : le mouvement ouvrier est capable d’organiser cet internationalisme, comme le montrent par exemple les grèves en Belgique et en Italie pour organiser concrètement l’action contre le génocide dans la bande de Gaza.
En France
En France, le gouvernement Lecornu-Macron prépare un plan d’austérité massif, pour répondre aux injonctions du patronat afin de restaurer sa compétitivité dans la concurrence internationale. Cette attaque se matérialise dans son projet de budget et de PLFSS (Projet de loi de financement de la sécurité sociale), qui prévoit un nombre inédit de mesures régressives. Celles-ci visent à la fois les services publics et leurs personnels, la protection sociale et plus généralement les principes mêmes de la Sécurité Sociale définis en 1945.
Dans le cadre du PLFSS, le report limité de l’application de la contre-réforme des retraites de 2023, ne vise qu’à servir de paravent pour préparer une offensive encore plus brutale. La prochaine attaque du gouvernement est annoncée : dès les prochains mois et au plus tard après l’élection de 2027, il s’agit d’opérer une transformation “systémique” du système des retraites et des pensions, en mettant en place la capitalisation et/ou un système à points, combattus par des millions de travailleur·euses depuis 2019.
De ce point de vue, le rôle des organisations syndicales n’est pas de participer à une nouvelle “concertation” sur les retraites qui ne sert qu’à faciliter la stabilité de ce pouvoir discrédité, comme cela avait été le cas lors du “conclave” au début de 2025 : ces projets ne sont ni amendables ni négociables.
La question d’une lutte globale
Plus généralement, la question d’une lutte globale contre la politique de Macron est posée depuis l’irruption de l’échéance du 10 septembre. Pour gagner contre les pouvoirs actuels ultralibéraux et répressifs, l’heure est à la construction d’un mouvement social puissant, coordonné aux différents niveaux et porteur de perspectives communes. Il doit être aussi capable d’agréger autour de lui des soutiens : dans les quartiers, dans la jeunesse… et avec les organisations syndicales.
Malgré les tentatives pour affaiblir le 10 septembre (comme la démission de Bayrou ou l’annonce avant le 10 d’une journée d’action intersyndicale le 18), “Bloquons tout” a rencontré un grand succès surtout pour une période de rentrée. Cette dynamique s’est construite en intégrant et en rénovant les pratiques de débat et de décision, les mots d’ordre et les formes d’action, dans le cadre d’AG de base.
Mais les mobilisations n’ont pour l’instant pas réussi à mettre en échec la politique de ce pouvoir :
peu d’AG avaient avancé sur les suites du mouvement et surtout il n’y a pas eu de coordination nationale de la mobilisation ;
de son côté, l’intersyndicale après sa journée d’action du 18 septembre, a mis fin à la mobilisation avec un pseudo ultimatum pour le 2 octobre. Elle a ensuite décrété la fin de la mobilisation, en s’en remettant au débat parlementaire, et aujourd’hui ne donne pas aux travailleur.euses de perspectives de luttes.
Développer l’auto-organisation
Il est indispensable de développer l’auto-organisation :
d’une part des personnels des différents secteurs qui ont, en premier lieu, la capacité de bloquer le fonctionnement économique du pays par la grève et les occupations
et d’autre part des mobilisations citoyennes renforcées par le 10 et ses suites (AG Bloquons Tout, collectifs de luttes, écologistes…) qui peuvent de façon indépendante, mais complémentaire, soutenir grèves et occupations, bloquer des infrastructures en dehors des entreprises et dans les quartiers et impulser des formes innovantes de luttes…
C’est la convergence de ces deux forces qui peut permettre de sortir de la spirale de l’échec (cf. la défaite sur les retraites en 2023), et de combattre les offensives du gouvernement comme de l’extrême droite.
La perspective est d’affronter et de défaire la politique de Macron, qui s’applique depuis 2017 et que Lecornu entend poursuivre moyennant quelques aménagements. Il ne saurait être question de se satisfaire de quelques concessions ou d’amender à la marge le plan d’austérité que prépare le pouvoir comme veut le faire une partie de la gauche parlementaire mais plutôt :
d’obtenir le retrait de ce plan d’austérité ;
d’obtenir la satisfaction des revendications immédiates et unifiantes : fin du blocage des salaires, des retraites et des pensions, titularisation immédiate et sans condition des précaires, abrogation des contre-réformes, des moyens pour les services publics, pour la retraite à 60 ans et l’écologie mais pas pour la militarisation.
Les journées d’action telles que celles annoncées pour le 2 décembre, pourraient être porteuses d’une dynamique si elles s’inscrivent dans cette perspective. Cela suppose pour les organisations syndicales :
d’organiser la tenue d’AG unitaires de grévistes pour organiser la lutte à partir de la base, et par la coordination des AG locales ;
d’organiser la convergence avec les autres secteurs en lutte, comme par exemple les mobilisations contre les violences faites aux femmes aux alentours du 25 novembre.
Émancipation tendance intersyndicale,
le 16 novembre 2025
Nous publions ci-dessous l’intervention d’Olivier Vinay, au nom de la tendance Émancipation intersyndicale au rassemblement national de “Bloquons tout” du samedi 15 novembre 2025, place Vauban à Paris.
Bonjour à tou·tes, je suis Olivier, membre de la tendance intersyndicale Émancipation.
“Tendance”, parce que nous ne nous reconnaissons pas dans l’orientation des directions syndicales qui mènent systématiquement à l’échec. Nous y opposons des formes d’action et des revendications pour la transformation radicale de la société et du système éducatif, anticapitalistes, écologistes, féministes…
“Intersyndicale”, parce que ses membres militent dans les différents syndicats dit de lutte, CGT, FSU, FO, Solidaires… je suis personnellement syndiqué à la FSU et élu au bureau national, où j’ai mené la bataille pour que la FSU soutienne l’appel “Bloquons tout”, en vain, comme ce fut déjà le cas pour le soutien aux Gilets jaunes.
Émancipation défend l’auto-organisation des mouvements sociaux, avec les AG souveraines et leur coordination à tous les niveaux, ainsi que leur indépendance par rapport aux syndicats. Mais attention, indépendance ne signifie pas refus de travailler ensemble sur des bases claires et égalitaires. Nous avons les unes et les autres participé à nombre de ces mouvements et devons constater que jusqu’ici ils n’ont pas plus gagné que les syndicats à de rares exceptions près.
Essayons rapidement de voir pourquoi
Pour gagner contre les pouvoirs actuels ultralibéraux et répressifs, un mouvement doit être puissant, coordonné aux différents niveaux et porteur de perspectives communes. Et j’ajouterai qu’il doit être aussi capable d’agréger autour de lui des soutiens : dans les quartiers, dans la jeunesse par exemple… et ne les oublions pas, même si ce n’est pas toujours facile dans les syndicats.
Malgré les tentatives pour affaiblir le 10 septembre (comme la démission de Bayrou ou l’annonce avant le 10 d’une journée d’action intersyndicale le 18) “Bloquons tout” peut revendiquer un grand succès surtout pour une période de rentrée : plus de 500 000 personnes en une journée, c’est énorme et enthousiasmant, quand on a vécu comme moi, tout au long de la journée, les blocages de Fontenay-sous-Bois, de Montreuil/Bagnolet, de Saint-Denis, puis les marées humaines de République, de Châtelet et de Place des Fêtes. Le dynamisme de tous ces jeunes et toutes ces personnes qui manifestaient pour la première fois ne s’était pas vu depuis longtemps.
L’appel du 10 septembre, parti de rien, s’est donné les moyens d’être puissant, en intégrant et en rénovant les pratiques de débat et de décision, les mots d’ordre et les formes d’action, dans le cadre très démocratique des AG.
C’est de toute évidence cette force du 10 qui a permis le succès du 18, mais il en fallait plus pour faire comprendre aux syndicats qu’ils devaient compter avec “Bloquons tout”.
Malheureusement peu d’AG avaient avancé sur les suites du mouvement et surtout, rien n’avait été prévu pour étendre et coordonner nationalement la mobilisation.
Du coup l’intersyndicale a définitivement pris la main avec son pseudo ultimatum et sa journée d’action bidon 15 jours plus tard et a fini d’enterrer la forte dynamique de la rentrée.
La leçon est douloureuse, mais doit nous permettre d’avancer.
Avancer d’abord sur l’indispensable coordination des AG
Les réticences à coordonner les AG jusqu’au niveau national, pour définir des perspectives communes, sont le refus du “chef”, de la concurrence pour représenter l’AG ou la peur du non-respect des mandats. Mais pour limiter ces craintes, il suffit d’organiser la rotation obligatoire et systématique de délégué·es, dûment mandaté·es à chaque fois.
Et aussi avancer sur l’impératif de déborder les syndicats dès que le mouvement est assez fort
S’il y a eu un mouvement qui a montré sa puissance et sa coordination, c’est les Gilets jaunes qui ont fait vaciller le pouvoir, malgré une lourde répression. Mais ça n’a pas suffi non plus. Il leur a manqué pour battre réellement Macron, de déborder les directions syndicales. À partir du moment où la force du mouvement avait rendu plus difficile le refus des directions syndicales d’entrer dans la danse. Il suffisait de pousser. Mais bien qu’Émancipation défende le travail avec les syndicats sur les ronds-points et dans les Assemblées des Assemblées ça n’a pas été tenté par l’ensemble des Gilets jaunes. Les directions syndicales les avaient trop méprisées. C’est pour ça qu’il faut les déborder : déborder les directions ce n’est pas un gros mot, ce n’est pas antisyndical, c’est simplement remettre les syndicats à leur place, en soutien aux mouvements sociaux.
Pour résumer, c’est en maintenant la mobilisation des AG, en les coordonnant et en offrant des perspectives, notamment dans l’AG de 20 h 30, demain toute la journée au Baranoux et tous les dimanches matin dans les rencontres interAG. Et quand le rapport de force sera suffisant, en agissant d’égal à égal avec les syndicats, en débordant les directions syndicales et en déjouant les récupérations,
C’est ainsi que nous battrons Macron, son budget et son monde.
Le colloque “La Palestine et l’Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines ”, d’abord déprogrammé par le Collège de France, se sera finalement bien tenu les 13 et 14 novembre à Paris, dans les petits locaux du CAREP (Centre arabe de recherches et d’études politiques) et en ligne. À ce jour, ce sont plusieurs dizaines de milliers de personnes qui ont regardé les enregistrements sur YouTube. Comment en est-on arrivé là ?
Tout commence par un article du Point paru le 7 novembre qui estime que le colloque réunira des “personnalités aux positions radicales ”. La Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme) dénonce un événement “peu académique” et un cas “d’entrisme”. Elle saisit le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche Philippe Baptiste. Le collectif Actions Avocats, spécialisé dans la défense de la politique israélienne, en coordination avec le RRA (Réseau de recherche sur le racisme et l’antisémitisme) organise la pression. Le 9 novembre 2025, l’administrateur du Collège de France annonce l’annulation : il “tient à rappeler la stricte neutralité de l’établissement au regard des questions de nature politique ou idéologique ”, et invoque “la sécurité des biens et des personnes ainsi que de la sérénité des événements” . Sur X, Philippe Baptiste dira de cette décision qu’elle est “responsable”. Quelques jours plus tard, la Licra se défendra en disant n’avoir “à aucun moment, demandé l’annulation du colloque”, et le RRA niera l’avoir revendiqué. Blast a révélé leurs échanges 1 . Ceux-là n’osent pas assumer que leurs accusations infondées et/ou invérifiables, calomnies, traques aux vieilles déclarations sorties de leur contexte font d’eux des participants sinon des imitateurs de l’extrême-droite cancellatrice.
Trahison de la liberté académique
Tous ceux-là s’en réclament mais trahissent le principe de la liberté académique. Dès lors, la résistance s’organise : pétitions, tribunes, communiqués syndicaux, d’associations, de scientifiques. Même France Universités, qui réunit les dirigeants d’universités, “exprime son incompréhension et une vive inquiétude par rapport à cette décision qui porte atteinte à la liberté académique ”. Sur X, Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations Unies sur les territoires palestiniens occupés, autrice de rapports analysant le génocide en Palestine et intervenante au colloque déclare : “La France, berceau des Lumières, étouffe aujourd’hui la liberté académique dès qu’elle éclaire la Palestine. Quelles qu’en soient les raisons – politiques, idéologiques – elle sacrifie ses principes à une croisade antipalestinienne aussi dangereuse qu’envahissante ”. Dans une lettre ouverte à l’ironie succulente 2 , François Héran , sociologue, démographe et professeur honoraire au Collège de France écrit : “Les partis pris d’un hebdomadaire bien connu pour son traitement rigoureux des faits ont plus de légitimité qu’un professeur occupant sa chaire depuis vingt-deux ans”. Côté juridique, une requête en référé liberté est déposée au tribunal administratif de Paris pour qu’il puisse avoir lieu de nouveau au Collège de France, mais sans succès.
La neutralité face à l’oppression c’est de la complicité
Le colloque s’ouvre avec la sublime introduction de Salam Kawakibi, chercheur en science politique et directeur du CAREP. Il rappelle l’essence de la liberté académique : “La connaissance n’a pas besoin d’autorisation politique mais de courage intellectuel” . Il rajoute : “La neutralité face à l’injustice n’est pas une vertu, c’est une faiblesse. La neutralité face à l’oppression n’est pas de la science, c’est de la complicité. Le chercheur véritable n’est pas neutre devant la vérité, il lui est fidèle par conscience et par responsabilité”. Cette fidélité nous impose de tenir et de s’organiser face aux attaques.
Rejoignons les associations et coordinations 3 œuvrant en ce sens.
Pierre Tenant, enseignant en lutte
La dette est présentée comme la question centrale dans les discussions budgétaires : la FSU a publié plusieurs documents (un Quatre pages , des articles dans la revue POUR 1 ) sur cette question, reprenant nombre des arguments que l’on retrouve dans les publications des autres syndicats (CGT, CFDT, etc.) ; au point que cela tourne un peu en boucle : mais cela n’empêche pas que l’on puisse être d’accord avec plusieurs de ces points.
Un point majeur qui fait accord est que cette dette profite aux grandes entreprises, et qu’elle résulte des cadeaux faits au patronat : au moins 211 milliards sur un an, sous des formes diverses, selon un rapport du Sénat du 8 juillet 2025. Ces 211 milliards sont un minimum.
Le Quatre pages de la FSU met en avant, à juste titre, certains de ces cadeaux, par exemple l’abandon de l’ISF, ou la baisse du taux de l’impôt sur les bénéfices des grandes entreprises.
Et on ne fera pas la fine bouche sur des propositions avancées dans ce document syndical pour faire payer “les plus riches”, même si les recettes qui sont attendues de ces mesures (80 milliards de recettes) semblent pour le moins optimistes.
Des aspects qui interrogent
Mais il y a aussi dans ces documents des aspects (des affirmations inexactes, des silences…) qui interrogent.
1 / Le premier point est l’insistance lourde sur le fait que la dette ne serait pas un problème, qu’elle aurait des usages positifs (“stimuler, soutenir, orienter, transformer l’économie”) ; qu’elle “créerait des richesses pour les générations futures ” et qu’il n’y a pas lieu d’écouter “les libéraux” qui “présentent la dette comme un mauvais cholestérol” dont “il faudrait se débarrasser”.
Or, ce discours s’appuie sur des affirmations fausses.
Ainsi, le document de la FSU écrit : “la charge de la dette s’allège. Par le passé, la charge de la dette en pourcentage du PIB a été bien supérieure à ce qu’elle est aujourd’hui ! En 1996, elle s’élevait à 6,4 % du PIB. En 2024, elle représentait 1,94 % du PIB”. Cette affirmation est contestable.
D’une part, la charge de la dette ne s’allège que dans certaines situations : si l’on prend les 50 dernières années, la charge des intérêts de la dette publique a d’abord augmenté, passant de 0,9 % du PIB en 1975 à un maximum de 3,6 % en 1996 2 . Puis, du fait de la baisse des taux d’intérêt, cette charge a globalement décru, jusqu’à 1,3 % du PIB en 2020 . Elle est depuis remontée jusqu’à 2,1 % du PIB en 2024.
Ne prendre comme repère que l’année 1996, année exceptionnelle, pour affirmer une règle générale, c’est biseauter la “démonstration”. D’autant plus que l’affirmation selon laquelle, en 1996, la “charge de la dette” s’élèverait à 6,4 % du PIB n’est pas juste : en effet, en 1996, le PIB s’élève à environ 8 000 milliards de francs (francs et non euros) et la “charge de la dette” (soit le montant des intérêts de la dette payés pour cette année) est alors de 243 milliards de francs , soit à peine 3,04 % du PIB. (selon d’autres données, exprimées en euros courants, le PIB en 1996 est de 1259 Mds d’euros et la “charge de la dette” est estimée à 32,8 Mds d’euros).
Autre exemple d’affirmation erronée : un article de la revue POUR titré : “S’endetter ne coûte rien à l’État ” explique que “le taux d’intérêt de la dette est en moyenne équivalent à celui de l’’inflation”. Or, ce n’est vrai que dans certaines circonstances exceptionnelles.
Pour la décennie 2000 , on a en moyenne une inflation annuelle de 1,7 %. Un taux moyen pour les emprunts à 10 ans d’environ 3,9 à 4 %. Le taux réel (l’inflation étant déduite du taux d’intérêt nominal) n’est donc pas “nul”: il est en moyenne de 2,2 %.
De 2010 à 2014 , ce taux réel est sensiblement plus bas, à 0,8 %.
De 2015 à 2019 , avec une inflation très basse, le taux réel devient légèrement négatif, de 3 à 4 dixièmes de points. C’est un fait exceptionnel, dû aux mesures prises par la BCE.
Mais cela ne dure pas : de 2020 à 2024 , l’inflation moyenne remonte à 2,9 % et le taux réel des emprunts à 10 ans passe à 1,4 %.
L’année 2025 accentue ce mouvement : on va vers 0,8 % d’inflation avec des obligations à 10 ans à 3,5 %, soit un taux réel supérieur à 2,5 %.
Au total, sur les 25 dernières années (2000 à 2025), le taux moyen réel oscille ainsi autour de 1,30 %.
En réalité, pour la bourgeoisie, la dette devient un problème majeur qui entrave ses capacités à faire face à ses objectifs, par exemple faire exploser son budget militaire… et c’est une charge qui va croissant : 60 milliards d’euros en 2024, 65 milliards en 2025, 74 milliards en 2026 (soit 2,4 % du PIB), et certainement plus de 100 milliards en 2029 (soit plus de 3 % du PIB).
Pour cette raison, Bayrou puis Lecornu se sont fixés l’objectif de contenir cette dette… en en faisant payer le prix aux salariés ;
2 / Un autre aspect inacceptable, dès le titre, est l’utilisation des termes confusionnistes de “déficit public” et de “dette publique” qu’utilise le gouvernement en mélangeant budget de l’État (avec son déficit et sa dette) et le financement de la Sécurité sociale, lequel est d’abord financé par les cotisations sociales (cotisations salariales et cotisations patronales) qui sont en réalité une partie du salaire des travailleurs.
3 / Corrélativement, dans la liste les cadeaux faits aux entreprises, il y a une grande absence, c’est l’exonération d’une immense quantité de cotisations sociales au détriment du budget de la Sécu, même si le budget de l’État compense plus ou moins ces exonérations, ce qui creuse aussi le déficit du budget de l’État. Or, il s’agit du principal cadeau fait aux entreprises, à hauteur de 77 milliards au moins selon un rapport de la Cour des comptes diffusé en mai 2025 : le tiers de la masse totale des cadeaux aux entreprises. Comment passer cela sous silence ?
4 / Et, dans la continuité de cet étonnant silence, ne figure pas dans les propositions de la FSU ce qui devrait aller de soi : la remise en cause de ces exonérations. Tout se passe comme si les directions syndicales (la CGT fait de même) entérinaient ces exonérations et acceptaient la fiscalisation croissante de la Sécurité sociale, se rapprochant du système anglais.
Mais remettre en cause cet énorme cadeau signifierait un combat frontal avec la bourgeoise. C’est peut-être la crainte d’un tel affrontement qui conduit les directions syndicales dont la FSU à minorer le poids de la dette, de la charge des intérêts, et à soutenir des amendements au budget qui contournent ce cadeau de 77 milliards dû aux exonérations de cotisations sociales.
5 / Ce que nous devons affirmer, c’est que cette dette n’est pas celle des travailleurs, et que cela n’est pas aux travailleurs de la payer sous quelque forme que ce soit.
Cela conduit à formuler (à rappeler) quelques premières exigences : en finir avec les exonérations de cotisations sociales, défendre la Sécurité sociale financée sur les bases de 1945 (par les seules cotisations sociales), défendre le Code des pensions ouvertement menacé 3 , en finir avec l’asphyxie de l’école, la baisse du pouvoir d’achat des actifs et des retraités, etc.
Émancipation Lyon-69, 7 novembre 2025
Retour sur un été chaud dans tous les sens du terme, climatiquement et politiquement, gigantesques feux de forêts, loi Duplomb, Mercosur… A69. Déluge de grenades, nombre de policiers disproportionné, répression à tous les étages…
Les opposant·es à l’autoroute A69, se sont réuni·es du 4 au 6 juillet sur le domaine privé du château de Scopont, dans le Tarn. Le gouvernement et la préfecture avaient criminalisé les militant·es en amont de l’événement, pour ensuite justifier un “dispositif de sécurité exceptionnel ” sur place, et l’usage “disproportionné” des grenades lacrymogènes. “Plus de 120 tirs de grenades en 119 minutes ” 1 ont été recensés par les Observatoires des pratiques policières (OPP) de Toulouse et du Tarn.
Prophétie auto-réalisatrice énoncée : il fallait que la journée se passe mal, donc tout a été mis en œuvre pour que ça se passe mal, en déployant un dispositif complètement surdimensionné, 1 600 policiers et gendarmes dont certains à motocross ont été mobilisés lors du week-end (soit à peu près autant que le nombre de manifestant·es), des lance-grenades, trois blindés Centaure, deux hélicoptères, deux engins lanceurs d’eau, un avion, plusieurs drones…
Opposant·es criminalisé·es, stigmatisations mensongères
Sans en apporter un début de preuves l’ex-ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau a publié sur le réseau social X le message suivant : “Quand, au nom de l’écologie, on prépare une manifestation avec des armes comme des catapultes, des boules de pétanque ou des haches ; quand, au nom de l’écologie, on mobilise des dizaines de militants d’ultragauche encagoulés et dangereux, dont une cinquantaine de fichés S, qui ne veulent que détruire ou casser du flic, alors c’est qu’on a basculé dans la sédition et l’ultraviolence” .
Procédé utilisé de façon systématique contre tou·tes les opposant·es, tout comme l’interdiction de manifester, la répression violente, à l’aveugle, utilisée contre les manifestant·s.
Et cela dépasse les seules luttes emblématiques de l’A69, ou de Sainte-Soline mais concerne toutes les luttes autour de la protection de l’environnement et du changement climatique soumise aux mêmes criminalisations, déploiements ubuesques de forces de police, poursuites devant la justice (Bure, Soulèvement de la Terre…).
Violence de l’institution policière et dérive institutionnelle
La récente révélation par Médiapart et Libération 2 3 des vidéos des gendarmes en action à Sainte-Soline est effrayante et accablante tant la haine et la violence jouissive des “forces de l’ordre” transparaît chez ces gendarmes tout comme dans leur hiérarchie illustrant la violence de l’institution policière et la dérive institutionnelle de cette fin de Ve république : “enfin la guerre, [dit-il] et qu’il avait attendu ça depuis dix ans. Les manifestants sont animalisés, « fils de pute », traités de « pulapisse ». « tirs tendus » hurlent les gradés Plusieurs gendarmes s’emballent. « Faut qu’on les tue », lâchent-ils” .
Plusieurs des 200 blessé·es ont porté plainte et dénoncent : “la manière dont a été conduite cette enquête laisse clairement apparaître l’intention de classer sans suite nos plaintes, aussi demandons-nous la poursuite des investigations” 4 .
Urgence face au dérèglement climatique et aux catastrophes environnementales
Il est pourtant urgent d’agir face au dérèglement climatique dont nous avons pu, cet été, mesurer les conséquences aussi bien en France qu’en Europe : canicules, gigantesques incendies, incontrôlables, ravageant l’Aude, l’Espagne, le Portugal, la Grèce. Ainsi les feux de forêt ont dévasté plus d’un million d’hectares dans l’Union européenne.
Indépendamment de la catastrophe environnementale et humaine, ces incendies renforcent le dérèglement puisqu’entre début janvier et août, les feux de forêt dans 22 des 27 pays de l’UE avaient émis 35 mégatonnes de dioxyde de carbone (CO2) 5 .
La publication sur ce sujet d’un dossier 6 intéressant bien qu’un peu à la décharge de l’Europe qui pourtant ne peut pas se vanter d’un bilan très positif en ce qui concerne la lutte contre le dérèglement et sa récente “position commune” pour la COP 31, arrachée après moult concessions le montre bien.
Et ce n’est pas l’adoption, par un tour de passe-passe, de la loi Duplomb et son cortège de retours en arrière environnementaux, ainsi que l’annonce de l’accord UE-Mercosur qui privilégie les intérêts économiques de grandes industries au détriment de la souveraineté alimentaire et des droits fondamentaux des communautés rurales qui vont améliorer les choses.
La société du spectacle a de beaux jours devant elle
Quant à la pétition signée par plus de deux millions d’opposant·es, au-delà de l’alerte médiatique qu’elle a provoquée autour des problèmes de santé liés à la dégradation de l’environnement, elle entraîne l’ouverture d’un nouveau débat à l’Assemblée mais sans vote donc sans possibilité de supprimer la loi Duplomb… de quoi détourner encore plus “l’opinion” de l’utilité du Parlement, du débat démocratique
La Cop 30 qui vient de s’ouvrir à Bélem se proclame volontiers sur une ligne différente des précédentes qui se sont tenues dans des pays “pétroliers” (les Émirats arabes unis, l’Égypte), elle prône le respect des plus démuni·es et exposé·es face au changement climatique.
Pourtant elle est sponsorisée par deux groupes miniers hyper pollueurs le brésilien Vale et le français Imerys, (voir la revue de février 2025 7 et soutenu par les géants de l’agro-chimie (entre autres Bayer a payé 161 000 euros pour devenir un sponsor “diamant”) et comble de cynisme l’accès à la zone de conférence a été refusé 8 violemment à des représentant·es des peuples autochtones…
Fin du monde.
Fin du mois même combat.
B. Foulon
Les Éditions Libertaires viennent de publier le dernier ouvrage de Thierry Guilabert. Un livre consacré à un homme méconnu, aux multiples facettes, difficile à saisir, dont l’œuvre est devenue inaccessible en librairie.
Thierry Guillabert retrace habilement le parcours et l’œuvre d’Armand Robin, depuis ses racines bretonnes jusqu’à sa mort à l’âge de 49 ans le 29 mars 1961 à Paris, dans une cellule de l’infirmerie spéciale du dépôt de la Préfecture de police. L’auteur, et c’est là son grand mérite, n’occulte absolument rien des contradictions et des ambiguïtés qui ont caractérisé le personnage jusqu’à la fin de sa vie. Poète, polyglotte, traducteur, chroniqueur à la radio, Armand Robin a été tout cela simultanément, partageant sa vie entre l’écriture et l’écoute quasi permanente de radios du monde entier, qu’il transcrivait et synthétisait dans ses bulletins. Suspecté de complaisances avec la collaboration, devenu poète indésirable après la guerre, on le retrouve parmi les premiers soutiens au peuple algérien en guerre pour son indépendance, aux côtés de Daniel Guérin et Georges Fontenis. Sa mort, après son arrestation par la police, pendant la guerre d’Algérie, n’a jamais été élucidée. C’est seulement à partir des années 1980 que ses ouvrages ont été réédités, et que nombre de ses textes inédits ont fait l’objet de publications posthumes.
R. J.
Armand Robin l’introuvable , Thierry Guillabert, Éditons Libertaires, octobre 2025, 160 p., 12€.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp-librairie@emancipation.fr
Nous publions le communiqué de soutien à l’association étudiante Le poing Levé Brest de de la section SUD éducation de l’Université de Bretagne Occidentale (voir dans la revue de novembre l’article “Thales ne dictera pas l’avenir de l’Université française” ).
Le 11 septembre dernier, Le Poing Levé Brest, organisation de jeunesse issue de Révolution Permanente, se voyait retirer son label “Asso-UBO” par la présidence de l’UBO. Pourquoi ? Pour avoir médiatisé les liens entre notre université et Thales et avoir rappelé le rôle de cette entreprise dans le génocide à Gaza. Selon la présidence, l’association étudiante aurait indiqué que l’université serait ainsi complice du génocide, que cela nuirait à notre image, ce serait “nous insulter ”, une “atteinte à notre réputation”. La présidence a également déclaré avoir porté plainte.
La section UBO du syndicat Sud éducation 29 dénonce l’atteinte aux droits de l’association. Car l’article du Poing Levé Brest ne dénonce pas l’UBO en tant que complice du génocide, mais informe et questionne la pertinence de conserver des liens si étroits et importants entre l’université et des entreprises complices. Pour rappel, le média d’investigation Disclose a publié en mars dernier 1 des documents commerciaux prouvant que le groupe d’armement français Thales a vendu, entre 2018 et 2023, pour au moins 2 millions d’euros de composants électroniques et de systèmes de communication destinés à équiper des drones israéliens pouvant servir à des bombardements contre des civils palestiniens. L’équipement a été vendu aux entreprises Elbit Systems et Israel Aerospace Industries, identifiées par Amnesty International dans un rapport publié en septembre 2025 2 comme participant au “commerce de la mort”. La Rapporteuse spéciale de l’ONU Francesca Albanese avait préalablement déclaré en juillet 2025 3 que ces entreprises participaient à une “économie de génocide”.
L’UBO n’est, bien entendu, pas la seule université dans cette situation. Université de Grenoble-Alpes, université de Nantes, Sorbonne université, universités de Poitiers, de Limoges, de Bordeaux, le CIRAD, etc. Nombreuses sont les universités et les organismes de recherche qui collaborent avec des entreprises complices du génocide en Palestine ou des projets coloniaux brutaux, comme Safran, Thales, la Socfin, etc. Derrière des programmes de recherche aux noms abstraits ou techniques se cachent les intérêts de ces puissances capitalistes. Nous parlons ici de la mutation du financement de la recherche publique en financement par projet, qui ne fait que générer précarité, vision sur le temps court, course à la publication, et dépendance au privé.
Face à cette situation, il y a plusieurs approches. La première serait de nous questionner, de nous battre pour l’arrêt du financement par projet et pour le recrutement et la titularisation d’enseignant·es-chercheur·euses et de personnels administratifs, de questionner les liens entre l’UBO et certaines entreprises, peut-être, oui, d’envisager le cadrage, la modification ou l’arrêt de certains programmes de recherche… La recherche à tout prix est-elle vraiment pertinente si elle n’est pas dans l’intérêt du bien commun, et qu’elle collabore avec des entreprises mortifères et écocides ? Une autre approche, celle de notre présidence, est de foncer tête baissée dans ce nouveau mode de fonctionnement et de financement (voir le récent passage à un établissement public expérimental -EPE), et de mettre la pression, de lancer une procédure-bâillon en supprimant le label et en portant plainte (ou en menaçant de) contre les personnes qui osent porter une voix différente de la leur.
Cette décision de la présidence s’inscrit plus largement dans des attaques sans précédent contre les organisations syndicales, politiques et associatives, dans les universités comme ailleurs. Ce type de mesures fait partie des différents moyens utilisés par les présidences ces dernières années (fermetures administratives “préventives” ou non, envoi de la police pour déloger les occupations, etc.) visant à faire taire les expressions et mobilisations contre l’austérité dans l’ESR, contre la militarisation de la jeunesse et du monde et contre les complicités dans un génocide. Ce retrait d’agrément est aussi une remise en question de l’esprit critique que le président de l’UBO défendait pourtant récemment dans la presse. Une défense effective de cet esprit implique pourtant de s’abstenir de déformer les propos et de reconnaître les faits établis.
Nous exigeons que la présidence de l’UBO revienne sur sa décision et rende tous ses droits au Poing Levé Brest. Notre organisation syndicale soutiendra matériellement et juridiquement l’association étudiante jusqu’à ce que ses droits soient rétablis et effectifs.
Car dénoncer les complicités dans un génocide n’est pas un crime : c’est faire “commerce de la mort” qui l’est.
La section UBO de Sud éducation
sud-education@univ-brest.fr
GAFA : Il s’appelle Nicolas Guillou. Il est le juge français de la CPI (Cour Pénale Internationale). Il a raconté au Congrès de l’Union Syndicale des Magistrats (une dangereuse organisation gauchiste) sa mésaventure. Comme la CPI a émis un mandat d’arrêt contre Netanyahou, Trump a “sanctionné” les neuf juges. Notre juge est donc privé de quelques cochonneries dont on peut (ou on doit) se passer : Facebook, Amazon, AirbnB, Netflix, PayPal, Expedia, Booking, Google, WhatsApp… Mais il est aussi privé de cartes Visa et Mastercard, ce qui est plus embêtant. Big Brother is watching you !
Éthique : Shein vend des cochonneries. Ses prix sont bas parce que les ouvrier·es qui fabriquent ses saloperies sont sous-payé·es et exploité·es. Ce type de “produit” détruit la planète. Ce n’est pas “éthique”.
Par contre, les patrons de l’industrie textile, ceux et celles qui ont fermé la plupart des usines européennes pour s’installer au Bangladesh, ceux et celles qui entassent des ouvrières exploitées dans des bâtiments inflammables comme le Rana Plaza, ceux et celles qui font des belles pubs (“United colors of Benetton”), ça c’est du capitalisme éthique. Ou du brigandage, c’est pareil.
Inspiration : Vous avez tou·tes forcément pompé un jour ou l’autre quand vous étiez au collège ou au lycée. Sur qui Trump a-t-il pompé quand il a déclaré que “les migrants empoisonnent le sang de notre pays ” ? Fastoche, c’est dans Mein Kampf.
Laurent Nunez : “Ce n’est pas parce qu’une main a été arrachée, parce qu’un œil a été éborgné qu’il y a eu faute des forces de l’ordre ”. C’était en 2019 pendant le mouvement des gilets jaunes. C’était avant Sainte-Soline.
La vérité sort de la bouche… : Des Gazaouis : “La France, experte dans l’art du discours virulent, n’a toujours pas maîtrisé celui de la traduction en actes. Elle n’a imposé aucune sanction, n’a usé d’aucun levier de pression, n’a suspendu aucun accord économique, n’a gelé aucune coopération militaire, n’a jamais fait payer un coût réel à l’occupation. Elle a préféré hausser la voix sans jamais hausser le prix”. C’est écrit par le représentant de l’UJFP à Gaza. En fait, la France n’est pas inactive : elle a verrouillé les médias pour imposer le discours des génocidaires. Elle a fait interdire un colloque sur la Palestine.
Nous vivrons : Vous pensez que c’est le cri des habitant·es de Gaza devant les tombes de leurs proches et les immeubles pulvérisés ? Mais pas du tout, bande d’islamo-gauchistes ! C’est le nom que s’est donné un groupuscule sioniste spécialisé dans les manifestations partout où on crie son soutien aux droits des Palestinien·nes. Ce groupe a deux particularités : il attaque systématiquement quand ce sont des Juif/ves qui s’expriment. Et ses membres ont des oreilles particulières. Iels entendent toujours des voix (comme Jeanne d’Arc) criant, disent-ils “Vive le Hamas” ou “Mort aux Juif/ves”.
Prisons : On ne remerciera jamais assez Nicolas Sarkozy. Grâce à lui on comprend enfin que les prisons sont surpeuplées, qu’il faut trouver une alternative à la détention, que les prisonnier·es devraient avoir droit à plus de visites. On saura qu’il est une exception : rares sont les prisonnier·es qui possèdent plus d’un million d’euros. On saura aussi qu’une justice d’abattage met des innocent.es en prison. On le remerciera d’avoir expliqué tout cela au Ministre de la Justice qui rend rarement visite aux délinquant·es (pardon, aux prisonnier·es). 21 jours, vous vous rendez compte ? Juste pour un avion qui a eu un malheureux accident à cause d’un Libyen malveillant !!
Alors que Georges Abdallah n’a passé QUE 40 ans en prison.
Quizz : Qui a dit : “Je ne veux pas uniquement des gens qui portent des kippas pour compter mon argent” ? Comme indice, je vous donne ses initiales : DT.
Quizz (bis) : Qui a dit : “La colonisation est un crime contre l’humanité ” ? Trop fastoche, non ? Un certain E.M. C’était dans une autre vie.
Il a aussi dit en 2019 : “Est-ce qu’il faut reculer l’âge légal qui est aujourd’hui de 62 ans ? Je ne crois pas”.
Sorcières : Au XVIIe siècle à Salem (Massachusetts), on brûlait les femmes en les accusant d’être des sorcières. Le progrès étant sans limite, pour répondre à Francesca Albanese qui accuse Israël de génocide, Danny Doron, représentant d’Israël à l’ONU, l’a traitée de “sorcière ratée”.
T’as pas 100 balles ? : N’insistez pas, Trump est meilleur que vous en affaires. Tu mets 39 % de droits de douane à la Suisse. Aussitôt les requins helvètes se précipitent à Washington et offrent au maître du monde une Rolex en or et un lingot dédicacé. Et les droits de douane tombent. La “justice” suisse dit que ce n’est pas de la corruption. Elle n’est pas belle, la vie ?
Rebelote en Argentine. Tu promets 40 milliards de dollars à une économie à la dérive à condition que Milei gagne les élections. Le vote est secret mais il s’achète.
Tolérance zéro : “L’État de droit, c’est que personne n’est en dessous de la loi et personne n’est au-dessus de la loi. Et peu m’importe que cela ne se dise pas… Il faut que les peines soient exécutées… La non-exécution des peines c’est l’impunité”.
Comment ne pas être d’accord avec Nicolas Sarkozy ?
Victor Hugo : “Partout on travaille activement aux barricades déjà formidables. C’est plus qu’une émeute, cette fois, c’est une insurrection”. Ça donne des idées, non ?
Voltaire : “La politique est le moyen pour des hommes sans principes de diriger des hommes sans mémoires” .
Pierre Stambul
Le ministère de l’Éducation nationale l’affirme haut et fort : la minute de silence est un “rituel laïque”. Un rituel qu’il impose régulièrement aux élèves et au personnel, jusqu’à quand ?
De l’hommage à la minute de silence
Ce mardi 14 octobre à 10h15 les collégiens et lycéens étaient sommés d’observer une minute de silence, “en hommage à Samuel Paty et à Dominique Bernard ”, cinq ans et deux ans respectivement après leur assassinat 1 . Dans ses instructions, le ministère rappelait qu’il existe différentes façons de rendre hommage à ces enseignants : “par un temps solennel, par un temps d’analyse et de réflexion, par l’engagement des élèves dans des projets à plus long terme” 2 . Ce qu’il a imposé pour cet hommage, dont l’objectif était de permettre “d’entretenir la mémoire de Samuel Paty et de Dominique Bernard, et de transmettre les valeurs qu’ils incarnent ”, ce n’est toutefois pas “un temps d’analyse et de réflexion” (un tel temps “pourra être organisé”), mais un “temps solennel” sous forme de minute de silence. La différence n’est pas des moindres.
L’hommage solennel devait en outre “être préparé en amont” et le ministère suggérait pour cela une communication et/ou d’“expliquer aux élèves l’origine et le sens du rituel laïque que constitue la minute de silence ” (2).
La minute de silence, “un rite laïque”
Pour expliquer ce qu’est une minute de silence, le ministère proposait de s’appuyer sur une “ressource de l’académie de Grenoble” nommée Respecter une minute de silence. Il y est expliqué que “La pratique d’une minute de silence est un rite laïque”, qui consiste à “s’abstenir de parler ” et à “rester immobile” ; qu’elle est “compatible avec l’ensemble des religions et des philosophies ” 3 .
Cette ressource s’appuie sur l’historien Patrick Boucheron, pour qui la minute de silence “est pensée comme un rituel laïque” . Rappelons qu’en 2022, cet historien précisait : “En exigeant, à l’occasion d’événements traumatisants ou de leur commémoration, qu’on observe une minute de silence, ils [les pouvoirs] instaurent un double laïque de la prière intérieure, exposant publiquement et simultanément la capacité d’une communauté humaine à se mettre au diapason d’une émotion collective” 4 . La minute de silence imposée par les pouvoirs révèle ainsi dans ses mots une dimension de “religion laïque”.
Dans certains établissements cette dimension est souvent renforcée car le rite ne consiste pas simplement à se taire mais aussi à se lever et, parfois, à écouter une voix céleste, via des hauts parleurs donnant sur les classes : la voix du chef d’établissement s’immisce simultanément auprès des élèves de tout l’établissement qui se lèvent alors d’un même élan, et debout face au mur et à la parole céleste écoutent le message qui leur est délivré et l’invitation à la prière… “laïque”.
Qu’est-ce qu’un rite ?
Un rite est une “pratique réglée, à caractère symbolique ou magique, qui a cours dans une société donnée, pour une circonstance de la vie privée ou publique ” (Académie française).
Rites et rituels sont souvent des mots employés l’un pour l’autre. Mais de façon précise, le rite est une pratique codifiée tandis que le rituel est un produit de cette codification. Ainsi une cérémonie de mariage constitue un rite et cette cérémonie est constituée de rituels (rituel de l’entrée des mariés, rituel de la bénédiction des alliances…).
Un rite peut être mis en place dans différentes sphères sociales. Dans la sphère familiale (comme lors d’un mariage), dans la sphère professionnelle (comme lors d’un départ en retraite), dans la sphère sportive (comme chanter l’hymne national en début d’un match), dans la sphère politique (comme la cérémonie militaire du 14 juillet), dans la sphère religieuse, à l’école…
Un rite a toujours un rôle social (si certains rites peuvent être pratiqués de façon individuelle, comme une prière, ils s’insèrent toujours dans un cadre collectif). Le caractère symbolique d’un rite implique souvent une autorité décisionnaire porteuse de la signification du symbole, autorité qui peut être politique, au sens large du terme.
Les rites à caractère politique obéissent à quatre grandes finalités : l’intégration (créer, renforcer ou énoncer un idéal d’unité), la hiérarchisation (avec une délimitation du rôle de chacun impliquant une autorité), la légitimation de l’autorité et la moralisation (avec la référence à des valeurs et des sanctions afférentes à leur transgression). Lors des rites, l’exaltation, par des gestes et mots, cherche à susciter des émotions fortes afin de prouver la force des rites 5 .
La minute de silence : une minute d’inspiration religieuse
La minute de silence a été instituée en France à la suite de la grande boucherie que fut la Première Guerre mondiale, le 11 novembre 1922 à 11h, par décision du gouvernement de Poincaré. Certains journaux écrivent alors : “une minute de silence rassemblera la France entière dans un court et pieux recueillement”. “Pieux” : la minute de silence institutionnelle a dès le départ un caractère religieux ou perçu comme tel 6 .
Ceci est confirmé lorsque l’on s’intéresse au début de l’histoire des commémorations du 11 novembre. Le 11 novembre 1918, l’armistice est signé et près d’un an plus tard, une loi est publiée faisant du 1er ou 2 novembre le jour d’une cérémonie “à la mémoire et à la glorification des héros morts pour la patrie”, en lien avec la fête religieuse de la Toussaint 7 . En novembre 1921, le gouvernement déplace la célébration de l’armistice, “fête de la Victoire et de la Paix”, au 11 novembre si c’est un dimanche, sinon le dimanche suivant. En octobre 1922, cette célébration est fixée au 11 novembre qui devient un jour férié. Poincaré, arrivé quelques mois plus tôt à la tête du gouvernement, fait alors précéder la célébration au tir de canon (de l’armée) et son des cloches (de l’Église) par une minute de silence institutionnelle. Une minute de silence qui remplace les messes de la Toussaint ou du dimanche, avec leurs temps fondamentaux de prière debout. La loi de séparation de l’Église et de l’État a été votée en 1905, mais acceptée à contrecœur par certains…
Quelle finalité de la minute de silence ?
Une minute de silence peut avoir lieu dans une sphère privée ou dans une sphère publique. La déclinaison des finalités de ce rite peut varier selon les modalités de mise en œuvre et selon qui décide d’une minute de silence. De façon générale en France, toute personne est libre d’assister à une minute de silence. Sauf dans deux sphères publiques et professionnelles où la minute de silence est imposée : à l’armée et à l’école. À l’Assemblée et pour les politiques de façon générale, assister ou non à une minute de silence peut revêtir un caractère très politique, mais les contestations ont le plus souvent lieu sur l’absence de minutes de silence en lien avec des considérations politiques.
Dans le cadre de l’école, une minute de silence nationale et obligatoire décidée par le pouvoir manifeste clairement les quatre finalités des rites à caractère politique. Le site Eduscol précise qu’un hommage est “une marque de considération, de respect, de gratitude, en paroles ou en actes” (2). Ainsi, imposer à des élèves un hommage à une personne vise à les obliger à marquer leur respect envers celle-ci, que cette personne soit Samuel Paty ou Jacques Chirac. Prendre comme exemple la minute de silence imposée à la mort de Jacques Chirac en 2019 permet de mieux percevoir l’enjeu politique, moralisateur et à visée “intégrative” dans une République gouvernée par la bourgeoisie : au nom de quoi un élève ou un enseignant devrait marquer son respect pour un homme reconnu coupable de détournement de fond et d’abus de confiance (pour ne pas parler de son bilan politique…) ?
Cette volonté de moralisation et d’intégration à une “unité nationale” s’accompagne d’une légitimation de l’autorité décisionnaire et de soumission à une hiérarchie : cette décision est non discutable, il s’agit d’un ordre masqué sous un appel au respect de la minute de silence au nom de la mémoire, du respect ou de la transmission de “valeurs”… Sont aussi régulièrement rappelées les éventuelles sanctions en cas de non-respect de la minute de silence.
De nombreux rites à l’école ?
À l’école, il y a de nombreuses activités régulières dont le contenu varie en fonction de l’évolution des apprentissages des élèves et des règles pédagogiques (comme se mettre en rang avant de rentrer en classe, ce qui permet préparer les élèves à entrer calmement en classe et à favoriser les apprentissages). Ces activités régulières ne sont pas des rites ni des rituels.
Pourtant, en maternelle notamment, nombre de pédagogues ou formateurs emploient le terme de rituel pour désigner de telles activités. Ainsi Anne-Marie Gioux explique que le rituel est un “mode d’organisation délibéré de régularités lié à une intention éducative, à des enseignements et des apprentissages […] en milieu scolaire ” (comme faire l’appel). Pour Hélène Marquié-Dubié, les rituels sont des “séquences de comportements attendues dans des contextes spécifiques”. Mais “un rituel qui consisterait à répéter tous les jours la même comptine est un rituel qui va rapidement perdre de l’intérêt pour les élèves ”… ce qui est un aveu : il n’y a pas de rituel “pédagogique” à l’école car “rituel“ et “pédagogie” sont antinomiques 8 .
L’enlèvement des crucifix dans les écoles de la ville de Paris, de M. Gerlier (1881 )
Alors pourquoi parler de “rituels” plutôt que “d’activités pédagogiques régulières” ? Car cela confère un caractère sacré, non discutable (rappelons que le rituel a un “caractère symbolique ou magique”), et que cela permet de préparer les enseignants et les élèves à accepter de véritables rites et rituels, dont la minute de silence fait partie.
Toutefois plusieurs “véritables” rites, obligatoires ou facultatifs, existent au sein de l’école : faire une minute de silence, se lever pour une minute de silence ou devant une personne détentrice d’une autorité, les cérémonies comme celle du 11 novembre ou lors de la remise de diplômes. Mais ces rites ne sont pas présentés comme tels, sauf… la minute de silence.
Les rites et rituels n’ont pas leur place à l’école
Le rôle de l’École est celui de l’instruction, de l’apprentissage de la critique. Non de la soumission au dogmatisme. Pourtant, c’est ce que promeut le gouvernement en affirmant ouvertement que la minute de silence est un rite.
Expliquer que le rite de la minute de silence est “compatible avec l’ensemble des religions et des philosophies” est également problématique. Cela sous-entend que tout individu accepte ou aspire à une hiérarchisation sociale, que toute société est hiérarchisée. Si la tristesse est universelle et peut amener à la volonté de rendre un hommage personnel, privé ou public à un défunt (au sens de témoigner son respect) ou défendre sa mémoire (et ses éventuels combats), cela n’implique pas toujours un rituel. Ainsi, défendre le combat qu’a mené Samuel Paty en défense de la laïcité ne passe pas forcément par une minute de silence (tout comme le combat de Dominique Bernard), et affirmer que le rite de la minute de silence permettrait “d’entretenir la mémoire” et “transmettre les valeurs qu’ils incarnent ” peut en choquer plus d’un. Cela est totalement contradictoire à la mission de l’école qui est d’apprendre à analyser une situation, à argumenter, à construire un raisonnement et exercer pleinement son esprit critique.
En outre, alors que l’école est le lieu où l’on apprend la liberté de conscience, il est étrange (voire choquant) que l’État impose à des personnes de s’y recueillir et décide du quand et du comment. Tout individu n’est-il pas libre de se recueillir s’il le souhaite, quand et de la façon dont il veut ? Dans le respect de la liberté et du souhait des autres certes, mais imposer un “moment collectif de recueillement obligatoire” est-ce respecter les autres ? Et que dire d’imposer des gestes comme celui de se lever ? Indépendamment de la raison pour laquelle une minute de silence est décidée, la question de l’obligation pose par principe problème.
En outre, la décision d’organiser (ou pas) une minute de silence est très politique. Ainsi une minute de silence nationale a été organisée en 2019, à la mort de Jacques Chirac… mais pas pour Christine Renon ou Caroline Paccoud-Grandjean.
Contester une minute de silence obligatoire peut ainsi être lié à un désaccord avec le principe même de la minute de silence, car il s’agit d’un rite, ou sinon à un désaccord sur la raison de celle-ci.
Un État est-il régi par des valeurs ou des lois ?
Les gouvernements précédents ont fortement développé au sein de l’École la notion de “valeur laïque”, qui vise à remplacer le “principe de laïcité”. Le principe de laïcité, c’est la loi de 1905 qui impose la séparation des Églises et de l’État, ce qui entraîne la neutralité confessionnelle des agents de l’État et le non financement des cultes, et amène l’État à garantir la liberté de conscience (et la liberté de culte) donc la non-discrimination devant la loi au regard d’une croyance ou absence de croyance.
Parler de “valeur laïque” amène l’idée d’une “morale laïque” (car une valeur, c’est “ce qui est vrai, beau, bien dans une société, à une époque ” Le Robert). Cette idée de morale laïque est présente dans la Charte de la laïcité mise en place en 2013 sous Hollande. On y trouve par exemple que “la laïcité implique le rejet de toutes les violences et de toutes les discriminations, garantit l’égalité entre les filles et les garçons”, ce qui est faux. Rappelons simplement que les femmes ont obtenu le droit de vote en 1944 et ont été autorisées à ouvrir un compte en banque sans le consentement de leur mari en 1965… soixante ans après la loi de 1905.
Dans les dictionnaires, il n’y a point de trace de la laïcité en tant que morale (et pour cause). Ainsi pour l’Académie française, la laïcité est “le caractère de neutralité religieuse, d’indépendance à l’égard de toutes Églises et confessions ”. En racontant de telles inepties dans la Charte de la laïcité (et en oubliant certaines indépendances, comme la séparation financière entre l’État et l’Église), la “morale laïque” de l’État se double du façonnement d’une croyance.
Ainsi ce que l’État appelle “valeurs laïques”, ce sont des “valeurs d’État”, une morale, souvent éloignées des lois qu’il met en place. Cette transformation de principes en valeurs n’est pas propre à la laïcité : au lieu de parler des principes de la Ve République (et donc de la Constitution et de notre droit à critiquer cette constitution), l’État préfère parler de “valeurs républicaines”, que seraient “les valeurs de liberté, égalité, fraternité et laïcité” . Ceci permet d’éviter de réfléchir sur les principes de liberté, égalité, fraternité, laïcité (par exemple la liberté du travail, c’est la liberté d’exploiter le travail salarié). Ce qui est recherché c’est que ces notions soient abordées du point de vue d’une morale, que l’élève est invité à sacraliser, rendant ainsi la critique des lois plus difficile.
Derrière la minute de silence, la “religion laïque” aux aguets
Avec l’obligation de participer à un “rite laïque”, l’État va plus loin que l’inculcation d’une morale liée aux “valeurs de liberté, égalité, fraternité et laïcité”. Ce rite légitime la morale d’État et l’État lui-même ainsi que son régime politique et la soumission à ce dernier. Tous les ingrédients d’une religion d’État au nom de la laïcité sont réunis, formant ainsi une “religion laïque”. La comparaison de Boucheron entre la minute de silence et le “double laïque de la prière intérieure” entre complètement dans ce cadre.
Et si certains voudraient ne lire dans le terme de “rite laïque” associé à la minute de silence que la simple expression de “rite non rattaché à une religion”, aucun rite non religieux est universel et rattaché à une morale qui serait universelle.
Fondamentalement, derrière la minute de silence à l’École, c’est la transformation de la laïcité (en tant que principe, que loi) en une “religion laïque” qui est à l’œuvre.
Ainsi combattre la minute de silence à l’École, c’est combattre la transformation de l’École en lieu de dogmatisme et de formation à une “religion laïque”. Il y a urgence à réaffirmer que les rites et rituels n’ont pas leur place à l’école (ce qui n’empêche pas, en cas d’un décès d’un élève ou personnel d’un établissement, que soit organisé si la demande est faite un rassemblement), et à combattre les minutes de silence imposées par l’État. Lorsqu’à l’échelle nationale la mort d’élèves ou de personnels affecte la communauté éducative (comme lors d’assassinats ou de suicides), il est du devoir de l’État de laisser les enseignants disposer de leur liberté pédagogique et de temps d’échanges afin de mettre en place, si le besoin s’exprime, des hommages adaptés et dignes.
Laure Jinquot, le 10/11/2025 (69)
Très actifs en Vendée, les Parents Vigilants visent une enseignante pour son choix d’étudier le livre d’Assa Traoré et Elsa Vigoureux Lettre à Adama . Cet article d’Antoine Oury a été publié sur le site ActuaLitté le 22 octobre 2025. Média indépendant et exclusivement en ligne consacré au livre et à la lecture, ActuaLitté couvre l’actualité professionnelle et grand public du secteur, des bibliothèques aux auteur·es, en passant par les éditeur·trices, les libraires ou les distributeurs.
Une professeure de français du collège Alexandre Soljenitsyne d’Aizenay, en Vendée, a été visée par une campagne numérique de l’association d’extrême droite Parents Vigilants, réseau du parti Reconquête d’Éric Zemmour. Les activistes réactionnaires reprochent à l’enseignante le choix de Lettre à Adama , d’Assa Traoré et Elsa Vigoureux (Seuil), comme lecture pour les élèves de troisième au cours de l’année.
Une violente campagne sur les réseaux sociaux
Le vendredi 17 octobre, à quelques heures des vacances de la Toussaint, l’association d’extrême droite Parents vigilants diffuse sur ses réseaux un message d’“alerte” : “Dans un collège de Vendée, un professeur de français impose à ses élèves l’étude du livre d’Assa Traoré !” Accompagné d’un courrier envoyé par une professeure de français du collège Alexandre Soljenitsyne d’Aizenay, daté du 7 octobre, et de quelques extraits du livre Lettre à Adama d’Assa Traoré et Elsa Vigoureux, il annonce que “les Parents Vigilants saisissent immédiatement le rectorat pour faire interdire l’étude de ce livre”.
Pour le groupuscule Parents Vigilants, “Assa Traoré est une militante qui prône la haine de la France et de la police”. Depuis la mort de son frère Adama Traoré, en juillet 2016, lors d’une interpellation, Assa Traoré s’est engagée dans la lutte contre les violences policières, à travers le Comité vérité et justice pour Adama, mais aussi des interventions médiatiques. Elle publie ainsi en 2017 Lettre à Adama , puis Le Combat Adama , coécrit avec Geoffroy de Lagasnerie (Stock, 2019).
L’annonce diffusée par Parents Vigilants “a provoqué les envois de nombreux messages au collège et à l’enseignante” , nous précise Clémence Bourbon, co-secrétaire du syndicat SUD éducation Vendée, ainsi que d’autres publications sur les réseaux sociaux.
Contacté, le rectorat de Nantes indique qu’“[au] regard des commentaires observés sur les réseaux sociaux, un signalement a été effectué via la plateforme PHAROS du ministère de l’Intérieur et l’autorité judiciaire a été saisie. Les services académiques sont mobilisés afin de protéger la professeure d’une part, et d’accompagner l’établissement dans sa communication en direction des parents d’élèves et des professeurs d’autre part” .
“Rien de ne justifie qu’une professeure soit exposée à la vindicte sur les réseaux sociaux, celle-ci bénéficiera en conséquence de l’octroi d’une protection juridique”, ajoute encore le rectorat.
Défendre la liberté pédagogique
Particulièrement présente en Vendée, l’extrême droite s’exprime à travers “différentes figures locales, plus ou moins zemmouristes, qui accompagnent le mouvement Parents Vigilants” , analyse Clémence Bourbon.
En 2022, déjà, le mouvement avait visé l’enseignement public en s’opposant à la venue de l’agriculteur et militant Cédric Herrou, qui devait alors témoigner de ses actions en solidarité avec les réfugié·es et du combat judiciaire qu’il avait dû mener à la suite de son engagement.
Malgré les craintes des syndicats et des enseignant·es, les actions de Parents Vigilants n’ont pas débouché sur la constitution d’une liste, en Vendée, dans le cadre des élections des représentant·es des parents d’élèves. Néanmoins, les actions du groupe se poursuivent sur les réseaux sociaux, “à travers des vagues de haine qui sont assez propres à l’extrême droite, et qui sont reprise nationalement : il n’y a pas que des Vendéens et des Vendéennes qui se sont exprimés sur le sujet”, remarque la co-secrétaire du syndicat SUD éducation Vendée.
Face à ces événements, l’organisation syndicale s’assure que le/la fonctionnaire visé·e bénéficie bien de la protection fonctionnelle, qui garantit à ce dernier une “protection juridique, mais aussi prise en charge médicale, éventuellement ”. Le rectorat de Nantes s’y est engagé, “il faut s’assurer que l’institution aille bien jusqu’au bout des démarches, que le soutien se prolonge au-delà de l’effervescence médiatique ”.
“La liberté pédagogique de la collègue doit être défendue”, insiste Clémence Bourbon, “puisque son choix, certes contraint par le programme publié au Bulletin Officiel , relève d’une liberté garantie par le Code de l’éducation, à partir du moment où l’on peut argumenter pour le défendre” .
Le rectorat, pour sa part, rappelle que, “concernant les textes étudiés en classe de 3e, ceux-ci relèvent du choix pédagogique des professeurs dans le cadre des programmes d’enseignement, et ne reflètent nullement leur opinion. Les professeurs soumis à l’obligation de neutralité dans leur enseignement, s’appuient sur des textes afin de susciter la réflexion des élèves et de contribuer au développement de leur raisonnement critique, avec l’expertise et l’accompagnement de l’inspection pédagogique. ”
“L’équipe de direction et les professeurs du collège sont par ailleurs pleinement impliqués au service de la transmission des valeurs de la République, ainsi que dans la promotion de l’engagement et de l’exemplarité des forces de l’ordre, au service de tous les citoyens”, conclut encore le rectorat de Nantes.
États-Unis et France : mêmes attaques, mêmes combats
La remise en cause de la liberté pédagogique de la professeure par Parents Vigilants s’inscrit dans un contexte particulier, celui de la commémoration de l’assassinat du professeur d’histoire-géographie Samuel Paty, à Conflans-Sainte-Honorine, parce qu’il avait montré des caricatures de Mahomet en cours.
“Ce genre de dénonciation sur les réseaux sociaux peut mener à l’irréparable”, rappelle à ce titre Clémence Bourbon, qui recommande plutôt une médiation entre les parents d’élèves et le corps enseignant, en cas d’interrogations.
Les dénonciations orchestrées par Parents Vigilants évoquent bien entendu les attaques répétées et systématiques du camp conservateur, aux États-Unis, contre la liberté pédagogique et la liberté de lire. Depuis plusieurs années, des groupuscules réactionnaires – dont Moms for Liberty, sorte de modèle pour Parents Vigilants – se mobilisent pour obtenir le retrait d’ouvrages des bibliothèques scolaires ou publiques.
À l’instar de Lettre à Adama , les titres visés par ces actions militantes portent généralement sur le racisme systémique, l’antisémitisme, le sexisme, les relations ou les droits LGBTQIA+… Autant de sujets que l’extrême droite américaine souhaite exclure des programmes scolaires ou des établissements de lecture publique. Des responsables politiques républicains, Donald Trump en tête, apportent leur soutien à ces purges, en les légalisant.
Au-delà de ces modes d’action partagés d’un côté et de l’autre de l’Atlantique, Clémence Bourbon y voit “la réalité d’une internationale fasciste, de Orban à Milei, en passant par Trump et Poutine, dans laquelle des réseaux d’entraide mettent des compétences au service des victoires électorales de l’extrême droite”.
“L’école est la première des attaques de l’extrême droite pour préparer ses victoires. Cette action de Parents Vigilants peut instiller un certain doute dans les choix futurs des collègues, avec la mise en place d’une forme d’autocensure ”, ajoute-t-elle. “Il faut poursuivre le combat contre l’extrême droite tous les jours ”.
Antoine Oury
Notre camarade Jean-Pierre Tusseau travaille depuis longtemps sur l’histoire de la colonisation française au Canada et plus particulièrement sur Nicolas Perrot, avec toujours cette volonté de s’adresser au jeune public. Il propose une version abrégée du Mémoire de Nicolas Perrot modernisée et adaptée aux jeunes lecteurs et lectrices. Formé par les jésuites, Nicolas Perrot s’embarque pour le Canada en 1660, pour aider à évangéliser les populations amérindiennes. Une fois sur place, il apprend leur langue, s’intéresse à leurs croyances, est séduit par leur mode de vie proche de la nature. Il refuse d’entrer dans les ordres et devient coureur des bois. Engagé comme interprète par les autorités françaises, il joue un rôle de premier plan dans les négociations pour établir la paix entre les différentes tribus et entre Français et Amérindiens. Tout au long de sa vie au Canada, il prend des notes, rédige des commentaires et mémoires adressés aux autorités françaises. C’est seulement après sa mort que ses écrits sont retrouvés, et c’est au cours du XIXe siècle qu’on en comprend l’importance. La première publication posthume est réalisée en 1864. La première partie du Mémoire de Nicolas Perrot porte sur sa découverte de la vie quotidienne et des croyances des Amérindien·nes. La seconde concerne les rivalités et guerres entre tribus, l’incapacité des autorités françaises à maîtriser la situation et les négociations de paix. Le dernier texte est un appel à la paix entre toutes les nations.
R. J.
Mémoire sur les mœurs, coutumes et religion des sauvages de l’Amérique septentrionale , Nicolas Perrot, abrégé et adapté par Jean-Pierre Tusseau, L’Harmattan, Paris, avril 2025, 122 p., 13 €.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp-librairie@emancipation.fr
Dans un contexte d’augmentation généralisée des budgets militaires, d’une course à l’armement et de discours martiaux, Émancipation a organisé un stage national antimilitariste le 14 novembre 2025 à la Bourse du travail de Par is.
Ce stage était centré sur l’antimilitarisme dans l’éducation. Les buts du stage étaient multiples : apporter des connaissances historiques sur l’implication des enseignant·es dans les mouvements antimilitaristes au début du vingtième siècle, la poussée actuelle de l’armée dans les écoles et amorcer un travail commun antimilitariste dans l’éducation.
Organisation
Ce stage labellisé FSU, a permis de réunir un peu plus de 50 personnes, principalement de l’Éducation nationale mais aussi une mère d’élève. La grande majorité venait de région parisienne. La plupart était syndiqué·es, environ un tiers à la CGT, un tiers à Solidaires et un quart à la FSU. Ce stage a permis de réunir des personnes dans un cercle plus large qu’Émancipation. La salle et l’accueil ont été revêtus d’affiches antimilitaristes, prêtées par l’Union Pacifiste, soulignant l’inscription du stage dans une continuité du mouvement antimilitariste.
Les instituteur·rices de 1900 dans l’antimilitarisme
À ce titre, le premier intervenant, Loïc Le Bars, historien, a illustré par un discours construit et précis, l’exemple des instituteur·trices syndicalistes pendant la Première guerre mondiale, à partir de son ouvrage Le pacifisme des instituteurs syndicalistes. En partant de la fondation de l’école publique qui était alors fortement liée à l’armée, il dessine le début du syndicalisme qui naît dans des amicales. Les syndicats étaient alors interdits et les mouvements contestataires fortement réprimés par l’État. L’antimilitarisme dans l’éducation débute dans les amicales et a participé à leur évolution en syndicats. Loïc Le Bars a ensuite dressé un portrait de l’implication antimilitariste des instituteur·rices avant et pendant la Première guerre mondiale, avec l’implication de l’École Émancipée, à contre-courant de l’Union sacrée, idée dominante dans la société et dans les directions syndicales. La place des femmes était importante dans la lutte contre le militarisme comme l’atteste de nombreuses lettres et tribunes publiées. À la suite de la conférence, un débat a eu lieu. Il a permis de différencier antimilitarisme et pacifisme, de noter la place des manuels scolaires dans le militarisme à l’école. Il a aussi donné lieu à des échanges notamment sur la question du droit des peuples à se défendre, et donc de leur armement. Des points de vue divergents ont été échangés, dans un esprit d’écoute mutuelle.
L’armée dans l’éducation : un entrisme ancré
Le collectif anti-SNU (Service National Universel) a ensuite exposé la place de l’armée dans l’éducation : le SNU, dispositif qui a le plus fait parler de lui, a été arrêté, principalement pour son coût mais sans doute aussi par un moindre soutien de l’armée : d’autres dispositifs lui permettent de toucher plus de jeunes. En effet, l’armée a tissé des liens législatifs, humains, financiers avec l’Éducation nationale depuis de nombreuses années, par exemple avec les premiers protocoles Défense/ Éducation nationale dits Hernu-Savary du nom des ministres respectifs, en 1982. Actuellement, on observe la multiplication des dispositifs et de leur déploiement dans les académies, collèges et lycées : trinômes académiques, classes de défense et de sécurité globale, Établissements Publics pour l’insertion dans l’emploi (EPIDE)…
La carte des dispositifs permettant l’entrée de l’armée dans l’école a été exposée, elle en montre l’emprise.
Ateliers et perspectives
La journée s’est poursuivie par trois ateliers : EMC-histoire-géographie, philosophie et l’armée dans les écoles. Ils ont permis de commencer ou d’approfondir des axes de travail, avec la construction d’outils pédagogiques disciplinaires, un argumentaire pour les CA et les discussions avec les parents et élèves contre l’entrisme de l’armée dans les écoles, la proposition de rédiger une tribune sur le “rallye citoyen” de l’armée au lycée Michelet de Fontenay-sous-Bois 1 , et d’une tribune pour l’antimilitarisme dans l’éducation. Une liste mail 2 ( a été créée à la suite du stage pour poursuivre le travail amorcé et permettre de tisser des liens entre les participant·es. Le stage a été beaucoup apprécié des participant·es et l’ambiance était à l’écoute. L’urgence de développer l’antimilitariste dans l’éducation est une préoccupation partagée par tou·tes les présent·es.
À nous tous·tes de la faire vivre !
Marine Bignon
La militarisation d’une école russe observée par un de nos collègues.
Pavel Talankin est enseignant dans l’école de la ville Karabach en Russie, chargé de l’événementiel. Il s’occupe du foyer et tourne des courts-métrages ou des clips avec ses élèves. Comme de nombreux et nombreuses russes, sa vie bascule lorsque Poutine annonce le début de “l’opération militaire spéciale” sur l’Ukraine le 24 février 2022.
À l’école, les enseignant·es reçoivent des discours officiels qu’iels doivent lire aux élèves (“les directives”), les informant de l’évolution de “l’opération” sur le terrain. Les mois passant, l’école se militarise de plus en plus : “programme patriotique de soutien à la guerre”, mise en place de structure de scoutisme, défilé militaire des élèves dans les couloirs de l’école, obligation notée pour les élèves d’écrire aux soldats, intervention du groupe Wagner qui présente les mines antipersonnel et les fusils. Puis il y a l’ordre de mobilisation des hommes. Les anciens élèves de Pavel partent à la guerre… et ne reviennent pas. De plus en plus d’adolescents viennent en treillis en cours. Les cours de sport donnent lieu à des entraînements au lancer de grenade. On assène même à des enfants de huit ans de se méfier de la guerre hybride menée contre leur esprit par l’Occident.
À la fin du documentaire, on a du mal à savoir si le bâtiment est une école ou une caserne. Certaines enseignantes se plaignent que la part d’apprentissage scolaire est devenue trop réduite. Le réalisateur précise qu’il n’a pas gardé au montage les moments où les enseignant·es recueillent auprès des élèves de l’argent pour financer la guerre, ou un exercice d’entraînement en cas d’attaque nucléaire.
Notre collègue documente cette militarisation de son école et de sa ville. Il est contre la guerre et contre Poutine, et n’a pas de position sur ce qu’il faudrait faire pour que la guerre cesse. Il fait des petites actions à son échelle pour essayer de protester : retirer les Z de soutien à la guerre, passer l’hymne américain chanté par Lady Gaga à la place de l’hymne russe, éteindre les écrans de propagande, continuer de garder le lien avec les élèves pour ne pas que tout le monde perde pied…
Poutine déclare pendant le documentaire que “ce ne sont pas les commandants qui font gagner la guerre, ce sont les enseignants”. La classe dominante en France dit la même chose. Au printemps 2023, on pouvait lire dans le rapport Plassard “sur l’économie de guerre” : “L’esprit de défense ne se décrète pas ; il doit être préparé et cultivé, en sensibilisant la population aux dangers qui nous entourent. C’est d’abord le rôle de l’Éducation nationale, notamment à travers les cours d’histoire et d’éducation civique, de contribuer à cultiver l’esprit de défense chez les jeunes générations” (p.31). Ceci doit nous alerter sur le rôle que nous avons à jouer.
Le documentaire fait la tournée des festivals en France, et devrait sortir sur grand écran et sur Arte début 2026. En attendant, la bande-annonce donne déjà beaucoup à voir. Un visionnage vivement conseillé en ces heures de course à l’armement et de militarisation des esprits.
Loïc
Un chapitre intéressant est consacré à ce sujet dans le livre : Maudite soit la guerre ! ; en juin dernier, le texte édité par les Soulèvements de la terre à l’occasion du salon du Bourget : De terres en guerres , éclaire également cela.
En cet automne, très, trop chaud, alors que l’on nous vend la menace russe sur toutes les ondes, et que se tient la COP au Brésil, infiltrée par les plus grands pilleurs et pollueurs du monde, le magazine Socialter y consacre un dossier très documenté. Merci.
Leurs guerres contre notre terre !
Les armées dans le monde en 2023, un chiffre à retenir : c’est le quatrième émetteur mondial de C02 devant la Russie.
Depuis la boucherie de 14-18, on sait que la guerre est devenue industrielle, et qu’elle a préparé la “pétrolisation et la nucléarisation” du monde.
La guerre “moderne” a enclenché une véritable militarisation du rapport à la terre, avec l’expérimentation sans frein d’agents toxiques (gaz moutarde, agent orange, etc.) recyclés ensuite en pesticides, engrais chimiques, DDT, avec une motorisation toujours plus grande, avec l’utilisation de toujours davantage de plastiques, avec des terres que l’on brûle, des forêts que l’on dévaste : l’agro-industrie est en marche et évidemment accompagnée d’une course féroce vers l’extractivisme. Dans ce numéro, Socialter fait un focus sur des guerres particulièrement écocides :
– l’Ukraine avec les attaques sur les sites industriels entraînant des rejets toxiques, la rupture d’un barrage produisant une inondation géante, et bien sûr toujours la menace nucléaire ;
– Gaza où 365 km2 sont devenus un champ de ruines empoisonnées, disparition de plus de 80% des arbres, plus de terres cultivables, plus d’eau ;
– en Inde, l’Indus et ses affluents sont vitaux pour 90 % des Pakistanais.es, depuis plusieurs mois le traité de partage des eaux n’est plus respecté ;
– le Yémen est en guerre depuis 2014 : plus de 400 000 mort·es, 20 millions de personnes dépendent de l’aide alimentaire, les sols sont minés, l’eau manque ;
– au Congo une guerre meurtrière depuis 30 ans pour l’appropriation des sous-sols : 80 % des ressources mondiales de coltan, 15 % de l’or ;
– au Soudan une guerre civile depuis 2023 a fait plus de 150 000 mort·es, 13 millions de déplacé·es, une baisse massive des productions vivrières.
Non, le greenwashing que d’aucun·es veulent nous vendre avec des Rafales alimentés en “kérosène vert”, des bombes à l’hydrogène non polluant, des panneaux solaires sur les casques des soldats ne rendra pas la guerre “écoresponsable”. L’économie et l’idéologie de guerre, et donc les budgets, la militarisation qu’on tente de nous imposer aujourd’hui dans un bel ensemble, c’est toujours ce qu’il y a de pire pour le vivant !
Il ne peut y avoir aucun consentement : syndicalistes et militant·es politiques ont la responsabilité de ne pas consentir, voire accompagner le développement mais au contraire co-organiser la lutte pour la paix, les droits sociaux et écologiques.
Que faire ?
Les accords internationaux sont notamment de moins en moins respectés (cf. l’article Le saviez-vous ? Petit rappel dans la revue de mai 2025 https://emancipation.fr/la-revue/ numero-9-mai-2025/le-saviez-vous-petit-rappel/). Des initiatives fortes sont portées par des institutions internationales comme l’ONU, mais les pouvoirs capitalistes impérialistes en place s’en moquent désormais ouvertement. La France notamment, devenue second exportateur d’armes au monde.
La journaliste Ariane Lavrilleux, avec le média indépendant Disclose, mais aussi Amnesty International, enquêtent courageusement sur le sujet mettant en lumière que notre pays a vendu des armes au régime raciste d’Afrique du sud jusqu’en 1994, pourtant sous embargo depuis 1977, plus récemment, la France a vendu pour neuf millions d’euros d’armes ( composés divers) à Israël depuis 2023, que 4040 licences, pour des produits à “double usage”, validées par Bercy, ont été exportés dans différents pays, dont la Russie ! Drones et robots tueurs pilotés par l’IA menacent déjà…
Cette mise en lumière indispensable peut permettre à la société civile, aux salarié·es, d’agir : bloquer les flux (en l’occurrence d’armes, de munitions, de ravitaillement) est indispensable sachant qu’un bateau immobilisé coûte jusqu’à 100 000 dollars par jour et que le commerce mondial transite à 90 % par les ports. Bien sûr, la répression est là, pourtant, alors que sur notre planète le Vivant tout entier est mis en joue par une minorité de profiteurs aspirant l’Humanité vers la destruction, c’est l’urgence, non ?
Remplaçons l’Intelligence Artificielle par l’Intelligence Antimilitariste !
Emmanuelle
Plus de trois ans et demi après l’invasion russe, la guerre fait toujours rage en Ukraine. Mais la vie s’organise malgré tout, et la résistance – multiforme – aussi. C’est dans ce contexte que nous avons décidé d’interviewer l’étudiante et militante Mariia Sokolova, qui se trouvait récemment à Paris. Elle est membre de l’organisation PRIAMA DIIA (Action Directe).
L’Émancipation : Quelles luttes soutenez-vous, dans le contexte de la résistance à l’agression russe, contre le régime néolibéral dirigé par Zelensky aujourd’hui, sur le plan social ?
Mariia Sokolova : Je suis membre de différents mouvements sociaux et je participe au mouvement syndical. J’agis principalement dans le domaine de l’éducation. Dans ce domaine, notre syndicat mène des actions et fait beaucoup de choses et, bien sûr, soutient la résistance contre la marchandisation de l’éducation. En Ukraine, en ce moment même, nous voyons que les universités commencent à apparaître comme des entreprises. Il ne s’agit donc pas d’éducation au sens propre, mais de services éducatifs. Nous avons beaucoup entendu dire que l’éducation devait être concrète, qu’elle devait permettre d’acquérir une profession, d’optimiser le marché, etc. Il s’agit donc d’un argumentaire de type néolibéral. Nous essayons bien sûr de résister à cela. Dans le même temps, nous avons eu des informations sur le nouveau budget ukrainien et il y aura eu une augmentation des dépenses pour l’éducation et différents domaines sociaux pour l’année prochaine. Nous avons été surpris.es par cette nouvelle. Tout notre domaine social est financé par l’Union européenne et d’autres partenaires, et notre propre argent est consacré à l’armée.
Nous soutenons également les politiques sociales qui améliorent la qualité des conditions de travail. Nous voulons de meilleures conditions de travail pour les personnes qui travaillent dans le secteur privé et dans le domaine public, comme les médecins, les infirmières, les enseignant·es, les personnes qui travaillent dans les crèches ou les chemins de fer, etc. Comme beaucoup de personnes travaillant dans les services sociaux, elles ont des salaires vraiment très bas. Cela peut être de l’ordre de 150 € par mois. Il est impossible d’être actif politiquement avec un salaire aussi modeste. Et en fait, il faut avoir plusieurs emplois.
Nous soutenons également les militaires pour qu’ils obtiennent des augmentations de salaire. C’est vraiment important, car nos soldats n’ont pas beaucoup d’argent. Ce n’est pas comme en Russie, où la mobilisation se fait principalement parce qu’ils ont des salaires élevés. En Ukraine, cela revient plutôt à sacrifier d’autres possibilités de dépenses.
L’Émancipation : Est-ce que vous avez des relations en Ukraine avec des syndicats de travailleur·ses – et si oui, lesquelles ?
Mariia Sokolova : En tant que syndicat étudiant, nous essayons de mettre en relation différents syndicats de travailleur·ses en Ukraine. Je travaille également pour le journal Commons, où nous utilisons nos relations avec les syndicats pour couvrir leur lutte. Nous avons aussi de bonnes relations avec les syndicats d’infirmières et nous essayons de les mettre à profit pour étudier et faire valoir nos revendications en matière de conditions de travail, etc.
Je connais également le syndicat métallurgique de Kryvyi Rih, et j’étais présente lors d’une manifestation le 1er mai, c’était vraiment génial. Les gens de Kryvyi Rih font vraiment un excellent travail. Je sais qu’ils ont une stratégie syndicale intéressante. Il existe plusieurs types de syndicats là-bas : l’un est radical, un autre est modéré, un troisième est jaune et pro-administration. Ce n’est pas intentionnel, mais cela a fonctionné comme si le syndicat radical avait lancé une revendication, alors qu’aucune administration ne veut lui parler parce qu’elle le juge trop radical ; dans ce cas, le syndicat modéré est intervenu et a commencé à communiquer avec l’administration. C’est une stratégie qui pourrait être très efficace dans d’autres pays post-soviétiques.
L’Émancipation : Travaillez-vous à la création d’un syndicat de soldats dans l’armée, et si oui, comment ?
Mariia Sokolova : Selon la loi, il est interdit d’avoir des syndicats dans l’armée. Il n’est donc pas possible de travailler dans ce sens. Mais cela soulève la question suivante : l’armée doit-elle être aussi hiérarchisée ? Il est toutefois très difficile de parler de réformer l’armée alors qu’une guerre totale fait rage. Nous essayons toutefois de réfléchir à la question suivante : notre armée pourrait-elle avoir un visage différent ? Nous avons en effet de très bons exemples d’organisation à petite échelle dans l’armée, où les droits des soldats sont assez bien protégés, ce qui montre que c’est possible. Nous soutenons les membres d’un syndicat qui se sont engagés dans l’armée en achetant des articles ou en aidant leurs familles, etc. C’est ce que nous pouvons vraiment faire.
L’Émancipation : Comment exprimez-vous votre internationalisme ? Quel genre d’approche avez-vous avec les militant·es serbes et géorgien·nes, par exemple ?
Le monument à Taras Shevchenko Kyïv désoccupée. Balaklia, Slobojanchtchyna. Photo : Viktoriia Yakymenko. https://www.ukrainer.net/fr/100-photos-2022-fr/
Mariia Sokolova : Notre syndicat étudiant a de nombreuses relations internationales en Europe, par exemple en Pologne. Cette année, nous avons établi des liens avec des militant·es serbes. Il est très intéressant de communiquer avec les Serbes, car ils et elles ont des problèmes similaires aux nôtres. Par exemple, il n’est pas courant en Ukraine de dire que l’on est politisé·e, il faut dire que l’on est apolitique, même si l’on fait un véritable travail politique, en essayant d’organiser les gens pour qu’ils agissent. C’est exactement ce que nous disent nos camarades serbes. Cet échange est donc très utile pour nous, et pour eux/elles aussi, j’espère. Mais d’une manière générale, les manifestations serbes suscitent peu d’intérêt, car la Serbie a une politique internationale étrange à l’égard de l’Ukraine. En ce qui concerne la Géorgie, la solidarité avec ce pays est plus courante en Ukraine, car la Russie est notre agresseur commun.
Nous avons également participé à plusieurs manifestations de soutien à Gaza. C’est important pour nous. Certaines personnes veulent comparer Gaza et l’Ukraine pour déterminer quel pays est dans la pire situation. C’est une façon stupide d’envisager l’essence même de l’internationalisme. Nous devons simplement nous soutenir les un·es les autres, sans dire : “ces gens sont dans une situation pire, ce sont eux qui ont besoin d’aide”. Je ne comprends tout simplement pas pourquoi, pour certain·es Européen·nes, il faut choisir entre l’Ukraine et Gaza. Nous essayons donc d’exprimer notre solidarité avec le peuple palestinien.
L’Émancipation : Considérez-vous que le soutien international apporté au peuple palestinien est de même nature que celui qui doit être apporté au peuple ukrainien ?
Mariia Sokolova : Il est en fait important de ne pas penser que solidarité et soutien sont la même chose. La solidarité ne se résume pas à des actions. Il s’agit davantage d’un état d’esprit, du sentiment que nous faisons partie d’un tout mondial. La solidarité signifie que nous pouvons accepter différentes sortes de choses, différentes actions, tout en restant solidaires. Le soutien international, bien sûr, peut-être un peu différent, car il doit tenir compte de toutes les nuances et de tous les contextes. Bien sûr, le contexte de Gaza et celui de l’Ukraine sont différents, dans le sens où Israël est un petit pays et qu’il est plus facile de faire pression sur lui, alors que la Russie est un grand pays, prêt à se battre contre d’autres pays, pas seulement l’Ukraine… Le soutien doit être apporté aux personnes qui le demandent et adapté à leurs besoins. Dans le cas de l’Ukraine, nous avons vraiment besoin d’armes pour combattre la Russie. Dans le cas de la Palestine, il faut exercer davantage de pression sur Israël pour qu’il cesse ses actions. C’est tellement horrible ! Je ne pensais pas que cela était possible à notre époque.
L’Émancipation : Comment réagissez-vous au déploiement de drones russes en Pologne et en Roumanie ? Et maintenant, aux avions russes dans l’espace aérien estonien, etc .
Sur les ruines d’un bâtiment détruit, le drapeau ukrainien.
Mariia Sokolova : Je ne suis pas une experte en matière de sécurité internationale, mais je comprends que ce n’est pas un hasard si cela s’est produit. Je pense que la Russie a planifié cela, mais je n’en suis pas sûre. C’est simplement notre opinion. C’est effrayant. En tant qu’être humain, j’ai peur et je pense que la situation pourrait encore empirer. Je ne veux pas que les Polonais·es et les Estonien·nes soient pris·es pour cible. Ce n’est pas une bonne chose que de vivre cela, ni pour les populations, ni pour leurs pays. Nous voyons maintenant que la Pologne et l’Estonie dépensent plus d’argent pour leur militarisation. Mais de notre point de vue, il serait plus efficace de dépenser cet argent-là avec l’Ukraine, car nous savons maintenant comment faire face à toutes ces choses et à toutes ces armes. On pourrait voir cela comme quelque chose d’inoffensif : juste quelques drones qui traversent la frontière, rien d’important. Mais il faut quand même prendre cela au sérieux.
L’Émancipation : Les jeunes Ukrainien·nes sont-ils préoccupé·es par le changement climatique ? Et vous ? Êtes-vous impliqué·es dans ce domaine, et si oui, comment ?
Mariia Sokolova : Il est certain que la jeune génération est très préoccupée par le changement climatique. Mais la génération plus âgée l’est aussi, peut-être d’une manière un peu différente : elle ne sait pas qu’il s’agit du changement climatique, mais elle ressent quelque chose. En Ukraine, il est très courant d’avoir un jardin et de cultiver des légumes, de produire des produits alimentaires, etc., et chaque année, il est de plus en plus difficile de cultiver sa propre nourriture.
En Ukraine, nous avons beaucoup d’initiatives environnementales de différents types. Nous avons parfois du mal à faire travailler ensemble les organisations de gauche et les organisations écologiques, car beaucoup d’entre elles ne comprennent pas que l’agenda écologique puisse faire partie de l’agenda de la gauche. Mais certains mouvements vont dans ce sens, comme l’écosocialisme. Nous essayons maintenant de déterminer à quoi pourrait ressembler l’écosocialisme en Ukraine, car il faut comprendre le contexte pour appliquer différents modèles, et cela doit également inclure la compréhension de l’impact de la guerre sur notre environnement (et il est énorme !).
L’Émancipation : Seriez-vous intéressé·es par des échanges réguliers entre votre organisation et la nôtre ? Dans quels domaines ces échanges pourraient-ils se développer dans un premier temps ?
Mariia Sokolova : Bien sûr, nous sommes intéressé·es. Nous essayons d’établir autant de relations que possible. Mais vous devez aussi comprendre que c’est assez difficile, car tout ce travail, en particulier le travail de communication, demande beaucoup d’énergie.
Nous avons besoin de plusieurs choses. Tout d’abord, échanger des expériences, mais dans un sens très pratique, ou plutôt dans un sens technique. Je vais vous donner un exemple : nous avons de très bons rapports avec un syndicat étudiant polonais, et ils et elles organisent l’occupation d’une résidence universitaire, et nous l’ont décrite en détail. Ils et elles ont préparé un journal sur l’occupation avant d’occuper la résidence. C’est une expérience mineure, mais elle nous a été utile car nous n’avions aucune expérience en la matière. Maintenant, nous savons qu’il est possible de procéder ainsi. C’est donc très technique, mais nous avons pu l’utiliser dans notre activité. L’idée n’est toutefois pas d’enseigner comment faire les choses. Il s’agit de partager généreusement son expérience, avec tous les détails.
D’autre part, nous pensons qu’il y a beaucoup de questions qui devraient être abordées en profondeur, car nous sommes bloqué·es à certains niveaux. Par exemple, la question de l’Europe et des dépenses militaires par rapport à celles du domaine social. Il semble qu’il faille prendre parti, ce qui divise la société. Nous pensons que ce n’est pas une très bonne façon de créer des biens communs. Mais si nous continuons ainsi, la troisième guerre mondiale est inévitable. C’est une question très difficile, mais nous devons y réfléchir ensemble. Comment se préparer à la guerre sans militariser la société ? Essayer d’être responsable et de réfléchir à cette question, sans se contenter d’en avoir peur, demande un certain courage, pour refuser ce modèle bipolaire, être généreux et partager les choses. Je pense donc que cela sera précieux pour nous tous.
Une dernière chose. Votre organisation pourrait peut-être nous aider à créer une meilleure image de la gauche. Quand nous disons qu’il y a des gens de gauche en Europe, les gens ici répondent simplement : “Non, pas des gens de gauche, juste des libéraux, des gens normaux”. En Ukraine, il est très difficile non pas d’être de gauche, mais de dire que l’on est de gauche. Les gens pensent que c’est comme en Union soviétique. Nous essayons donc de remodeler cette idée de la gauche, mais d’une manière générale, c’est très difficile. Il vaudrait peut-être mieux se débarrasser de cette identité “de gauche” en tant que signifiant et trouver autre chose. L’environnement est peut-être un sujet. Mais à ce stade, nous ne savons pas. C’est une question difficile, mais nous devons également en parler.
Entretien réalisé par Philippe
En Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara est un octogénaire porté au pouvoir par l’armée française. Il a fait invalider la candidature de tous ses opposants et entame un quatrième mandat.
Au Cameroun, Paul Biya a 92 ans. Au pouvoir depuis 1984, il a été “réélu” pour la 8ème fois. Le score de l’élection (54 % contre 32 %) est totalement fantaisiste. Par contre le nombre de décès au cours des manifestations de protestation est officiellement de 16 mort·es. Officieusement plus d’une centaine.
En Tanzanie, la présidente Samia Hassan a interdit toute candidature d’opposition et elle a fait tirer dans la foule. L’opposition parle de plus de 1 000 mort·es. Les journalistes ont découvert de très nombreux corps dans les rues.
Plus de trois ans et demi après l’invasion russe, la guerre fait toujours rage en Ukraine. Mais la vie s’organise malgré tout, et la résistance – multiforme – aussi. C’est dans ce contexte que nous avons décidé d’interviewer l’étudiante et militante Mariia Sokolova, qui se trouvait récemment à Paris. Elle est membre de l’organisation PRIAMA DIIA (Action Directe).
L’Émancipation : Quelles luttes soutenez-vous, dans le contexte de la résistance à l’agression russe, contre le régime néolibéral dirigé par Zelensky aujourd’hui, sur le plan social ?
Mariia Sokolova : Je suis membre de différents mouvements sociaux et je participe au mouvement syndical. J’agis principalement dans le domaine de l’éducation. Dans ce domaine, notre syndicat mène des actions et fait beaucoup de choses et, bien sûr, soutient la résistance contre la marchandisation de l’éducation. En Ukraine, en ce moment même, nous voyons que les universités commencent à apparaître comme des entreprises. Il ne s’agit donc pas d’éducation au sens propre, mais de services éducatifs. Nous avons beaucoup entendu dire que l’éducation devait être concrète, qu’elle devait permettre d’acquérir une profession, d’optimiser le marché, etc. Il s’agit donc d’un argumentaire de type néolibéral. Nous essayons bien sûr de résister à cela. Dans le même temps, nous avons eu des informations sur le nouveau budget ukrainien et il y aura eu une augmentation des dépenses pour l’éducation et différents domaines sociaux pour l’année prochaine. Nous avons été surpris.es par cette nouvelle. Tout notre domaine social est financé par l’Union européenne et d’autres partenaires, et notre propre argent est consacré à l’armée.
Nous soutenons également les politiques sociales qui améliorent la qualité des conditions de travail. Nous voulons de meilleures conditions de travail pour les personnes qui travaillent dans le secteur privé et dans le domaine public, comme les médecins, les infirmières, les enseignant·es, les personnes qui travaillent dans les crèches ou les chemins de fer, etc. Comme beaucoup de personnes travaillant dans les services sociaux, elles ont des salaires vraiment très bas. Cela peut être de l’ordre de 150 € par mois. Il est impossible d’être actif politiquement avec un salaire aussi modeste. Et en fait, il faut avoir plusieurs emplois.
Nous soutenons également les militaires pour qu’ils obtiennent des augmentations de salaire. C’est vraiment important, car nos soldats n’ont pas beaucoup d’argent. Ce n’est pas comme en Russie, où la mobilisation se fait principalement parce qu’ils ont des salaires élevés. En Ukraine, cela revient plutôt à sacrifier d’autres possibilités de dépenses.
L’Émancipation : Est-ce que vous avez des relations en Ukraine avec des syndicats de travailleur·ses – et si oui, lesquelles ?
Mariia Sokolova : En tant que syndicat étudiant, nous essayons de mettre en relation différents syndicats de travailleur·ses en Ukraine. Je travaille également pour le journal Commons, où nous utilisons nos relations avec les syndicats pour couvrir leur lutte. Nous avons aussi de bonnes relations avec les syndicats d’infirmières et nous essayons de les mettre à profit pour étudier et faire valoir nos revendications en matière de conditions de travail, etc.
Le monument à Taras Shevchenko Kyïv désoccupée. Balaklia, Slobojanchtchyna. Photo : Viktoriia Yakymenko. https://www.ukrainer.net/fr/100-photos-2022-fr/
Je connais également le syndicat métallurgique de Kryvyi Rih, et j’étais présente lors d’une manifestation le 1er mai, c’était vraiment génial. Les gens de Kryvyi Rih font vraiment un excellent travail. Je sais qu’ils ont une stratégie syndicale intéressante. Il existe plusieurs types de syndicats là-bas : l’un est radical, un autre est modéré, un troisième est jaune et pro-administration. Ce n’est pas intentionnel, mais cela a fonctionné comme si le syndicat radical avait lancé une revendication, alors qu’aucune administration ne veut lui parler parce qu’elle le juge trop radical ; dans ce cas, le syndicat modéré est intervenu et a commencé à communiquer avec l’administration. C’est une stratégie qui pourrait être très efficace dans d’autres pays post-soviétiques.
L’Émancipation : Travaillez-vous à la création d’un syndicat de soldats dans l’armée, et si oui, comment ?
Mariia Sokolova : Selon la loi, il est interdit d’avoir des syndicats dans l’armée. Il n’est donc pas possible de travailler dans ce sens. Mais cela soulève la question suivante : l’armée doit-elle être aussi hiérarchisée ? Il est toutefois très difficile de parler de réformer l’armée alors qu’une guerre totale fait rage. Nous essayons toutefois de réfléchir à la question suivante : notre armée pourrait-elle avoir un visage différent ? Nous avons en effet de très bons exemples d’organisation à petite échelle dans l’armée, où les droits des soldats sont assez bien protégés, ce qui montre que c’est possible. Nous soutenons les membres d’un syndicat qui se sont engagés dans l’armée en achetant des articles ou en aidant leurs familles, etc. C’est ce que nous pouvons vraiment faire.
L’Émancipation : Comment exprimez-vous votre internationalisme ? Quel genre d’approche avez-vous avec les militant·es serbes et géorgien·nes, par exemple ?
Mariia Sokolova : Notre syndicat étudiant a de nombreuses relations internationales en Europe, par exemple en Pologne. Cette année, nous avons établi des liens avec des militant·es serbes. Il est très intéressant de communiquer avec les Serbes, car ils et elles ont des problèmes similaires aux nôtres. Par exemple, il n’est pas courant en Ukraine de dire que l’on est politisé·e, il faut dire que l’on est apolitique, même si l’on fait un véritable travail politique, en essayant d’organiser les gens pour qu’ils agissent. C’est exactement ce que nous disent nos camarades serbes. Cet échange est donc très utile pour nous, et pour eux/elles aussi, j’espère. Mais d’une manière générale, les manifestations serbes suscitent peu d’intérêt, car la Serbie a une politique internationale étrange à l’égard de l’Ukraine. En ce qui concerne la Géorgie, la solidarité avec ce pays est plus courante en Ukraine, car la Russie est notre agresseur commun.
Nous avons également participé à plusieurs manifestations de soutien à Gaza. C’est important pour nous. Certaines personnes veulent comparer Gaza et l’Ukraine pour déterminer quel pays est dans la pire situation. C’est une façon stupide d’envisager l’essence même de l’internationalisme. Nous devons simplement nous soutenir les un·es les autres, sans dire : “ces gens sont dans une situation pire, ce sont eux qui ont besoin d’aide”. Je ne comprends tout simplement pas pourquoi, pour certain·es Européen·nes, il faut choisir entre l’Ukraine et Gaza. Nous essayons donc d’exprimer notre solidarité avec le peuple palestinien.
L’Émancipation : Considérez-vous que le soutien international apporté au peuple palestinien est de même nature que celui qui doit être apporté au peuple ukrainien ?
Mariia Sokolova : Il est en fait important de ne pas penser que solidarité et soutien sont la même chose. La solidarité ne se résume pas à des actions. Il s’agit davantage d’un état d’esprit, du sentiment que nous faisons partie d’un tout mondial. La solidarité signifie que nous pouvons accepter différentes sortes de choses, différentes actions, tout en restant solidaires. Le soutien international, bien sûr, peut-être un peu différent, car il doit tenir compte de toutes les nuances et de tous les contextes. Bien sûr, le contexte de Gaza et celui de l’Ukraine sont différents, dans le sens où Israël est un petit pays et qu’il est plus facile de faire pression sur lui, alors que la Russie est un grand pays, prêt à se battre contre d’autres pays, pas seulement l’Ukraine… Le soutien doit être apporté aux personnes qui le demandent et adapté à leurs besoins. Dans le cas de l’Ukraine, nous avons vraiment besoin d’armes pour combattre la Russie. Dans le cas de la Palestine, il faut exercer davantage de pression sur Israël pour qu’il cesse ses actions. C’est tellement horrible ! Je ne pensais pas que cela était possible à notre époque.
L’Émancipation : Comment réagissez-vous au déploiement de drones russes en Pologne et en Roumanie ? Et maintenant, aux avions russes dans l’espace aérien estonien, etc .
Sur les ruines d’un bâtiment détruit, le drapeau ukrainien.
Mariia Sokolova : Je ne suis pas une experte en matière de sécurité internationale, mais je comprends que ce n’est pas un hasard si cela s’est produit. Je pense que la Russie a planifié cela, mais je n’en suis pas sûre. C’est simplement notre opinion. C’est effrayant. En tant qu’être humain, j’ai peur et je pense que la situation pourrait encore empirer. Je ne veux pas que les Polonais·es et les Estonien·nes soient pris·es pour cible. Ce n’est pas une bonne chose que de vivre cela, ni pour les populations, ni pour leurs pays. Nous voyons maintenant que la Pologne et l’Estonie dépensent plus d’argent pour leur militarisation. Mais de notre point de vue, il serait plus efficace de dépenser cet argent-là avec l’Ukraine, car nous savons maintenant comment faire face à toutes ces choses et à toutes ces armes. On pourrait voir cela comme quelque chose d’inoffensif : juste quelques drones qui traversent la frontière, rien d’important. Mais il faut quand même prendre cela au sérieux.
L’Émancipation : Les jeunes Ukrainien·nes sont-ils préoccupé·es par le changement climatique ? Et vous ? Êtes-vous impliqué·es dans ce domaine, et si oui, comment ?
Mariia Sokolova : Il est certain que la jeune génération est très préoccupée par le changement climatique. Mais la génération plus âgée l’est aussi, peut-être d’une manière un peu différente : elle ne sait pas qu’il s’agit du changement climatique, mais elle ressent quelque chose. En Ukraine, il est très courant d’avoir un jardin et de cultiver des légumes, de produire des produits alimentaires, etc., et chaque année, il est de plus en plus difficile de cultiver sa propre nourriture.
En Ukraine, nous avons beaucoup d’initiatives environnementales de différents types. Nous avons parfois du mal à faire travailler ensemble les organisations de gauche et les organisations écologiques, car beaucoup d’entre elles ne comprennent pas que l’agenda écologique puisse faire partie de l’agenda de la gauche. Mais certains mouvements vont dans ce sens, comme l’écosocialisme. Nous essayons maintenant de déterminer à quoi pourrait ressembler l’écosocialisme en Ukraine, car il faut comprendre le contexte pour appliquer différents modèles, et cela doit également inclure la compréhension de l’impact de la guerre sur notre environnement (et il est énorme !).
L’Émancipation : Seriez-vous intéressé·es par des échanges réguliers entre votre organisation et la nôtre ? Dans quels domaines ces échanges pourraient-ils se développer dans un premier temps ?
Mariia Sokolova : Bien sûr, nous sommes intéressé·es. Nous essayons d’établir autant de relations que possible. Mais vous devez aussi comprendre que c’est assez difficile, car tout ce travail, en particulier le travail de communication, demande beaucoup d’énergie.
Nous avons besoin de plusieurs choses. Tout d’abord, échanger des expériences, mais dans un sens très pratique, ou plutôt dans un sens technique. Je vais vous donner un exemple : nous avons de très bons rapports avec un syndicat étudiant polonais, et ils et elles organisent l’occupation d’une résidence universitaire, et nous l’ont décrite en détail. Ils et elles ont préparé un journal sur l’occupation avant d’occuper la résidence. C’est une expérience mineure, mais elle nous a été utile car nous n’avions aucune expérience en la matière. Maintenant, nous savons qu’il est possible de procéder ainsi. C’est donc très technique, mais nous avons pu l’utiliser dans notre activité. L’idée n’est toutefois pas d’enseigner comment faire les choses. Il s’agit de partager généreusement son expérience, avec tous les détails.
D’autre part, nous pensons qu’il y a beaucoup de questions qui devraient être abordées en profondeur, car nous sommes bloqué·es à certains niveaux. Par exemple, la question de l’Europe et des dépenses militaires par rapport à celles du domaine social. Il semble qu’il faille prendre parti, ce qui divise la société. Nous pensons que ce n’est pas une très bonne façon de créer des biens communs. Mais si nous continuons ainsi, la troisième guerre mondiale est inévitable. C’est une question très difficile, mais nous devons y réfléchir ensemble. Comment se préparer à la guerre sans militariser la société ? Essayer d’être responsable et de réfléchir à cette question, sans se contenter d’en avoir peur, demande un certain courage, pour refuser ce modèle bipolaire, être généreux et partager les choses. Je pense donc que cela sera précieux pour nous tous.
Une dernière chose. Votre organisation pourrait peut-être nous aider à créer une meilleure image de la gauche. Quand nous disons qu’il y a des gens de gauche en Europe, les gens ici répondent simplement : “Non, pas des gens de gauche, juste des libéraux, des gens normaux”. En Ukraine, il est très difficile non pas d’être de gauche, mais de dire que l’on est de gauche. Les gens pensent que c’est comme en Union soviétique. Nous essayons donc de remodeler cette idée de la gauche, mais d’une manière générale, c’est très difficile. Il vaudrait peut-être mieux se débarrasser de cette identité “de gauche” en tant que signifiant et trouver autre chose. L’environnement est peut-être un sujet. Mais à ce stade, nous ne savons pas. C’est une question difficile, mais nous devons également en parler.
Entretien réalisé par Philippe
Film explosif, campagne de promotion tous azimuts, Kathryn Bigelow derrière la caméra, Netflix comme distributeur, la recette s’annonce gagnante.
Réalisatrice qui sait y faire, qui n’a pas froid aux yeux, qu’elle démine ou raconte la traque et la capture de Ben Laden, qu’elle soit accusée d’appropriation culturelle après Détroit, la voilà donc de retour, sur la plate-forme, avec House of Dynamite . Le résumé est simple, sans spoiler, que se passe-t-il au plus haut niveau de l’État à 20 minutes de l’impact d’un missile balistique, lancé par on ne sait qui (un des multiples ennemis, réels ou supposés, des États-Unis, peu importe lequel), possiblement sur Chicago ?
Trois points de vue se succèdent et à chaque fois, le/la spectateur·trice reprend du début le compte à rebours, de quoi mettre les nerfs en pelote.
Kathryn Bigelow est en mission, elle veut faire peur, elle le répète à longueur d’interviews et a l’ambition d’appuyer là où cela anéantit, le bouton de la force de frappe nucléaire. Le montage est virtuose, à trois reprises, on compte les minutes en même temps que les protagonistes du film. L’illusion est parfaite, 20 minutes en temps réel mais trafiquées, racontées sur 45 minutes, durée de chaque séquence. Caméra à l’épaule le plus souvent pour restituer l’horreur fébrile de la situation et le tour est joué, on est cloué·es dans son fauteuil car on n’est pas dans un film catastrophe produit à la chaîne dans les studios des multinationales hollywoodiennes mais chez Bigelow, la réalisatrice qui se sert de l’action comme moyen de rentrer de force dans les têtes pour les faire penser.
House of Dynamite , et là réside son mérite et son principal intérêt, montre ce que personne n’imagine et n’anticipe, y compris ses promoteurs et soutiens du Pentagone que l’on voit dans le film, les 20 minutes qui précédent une attaque qui ne laissera aucune chance de survie à 10 millions de personnes. Pas de sauveur en t-shirt sans manche sur des biceps tendus, pas de scientifiques à lunettes qui trouvent en un temps record l’antidote mais la réalité d’un arsenal mondial, capable de faire sauter dix fois la planète, un enchaînement de faits, un protocole qui se déroule, minute après minute, selon une mécanique que nul ne peut arrêter. La guerre nucléaire est administrative, codée, une folie de cols blancs, de gradé·es, d’industriel·les qui ont tout prévu sauf leur propre disparition. La mort par vitrification concerne toujours les Autres, pauvres loosers, qui n’auront pas leurs places dans les bunkers sécurisés, faute de n’avoir pas su tirer des profits records de l’industrie d’armement.
Les faiblesses du film importent peu par rapport à l’enjeu. Le président des États-Unis de House of Dynamite n’est certes pas Donald Trump, d’abord parce qu’il est noir et un peu humaniste (toute ressemblance, etc.), qu’il aime le basket et a des scrupules à envisager une riposte. Le film dure deux heures cinq. Si la réalisatrice avait mis en scène Trump, elle aurait eu matière à faire un court-métrage de 20 minutes, le temps qu’il faudrait à l’actuel président, depuis le green de Mar-a-Lago, pour déclencher une apocalypse nucléaire. Plaisanterie mise à part, on s’interroge sur ce parti-pris étrange.
Bigelow ne s’intéresse à rien de ce qui fait la matière des films à grand spectacle (montrer, terrifier mais rassurer dans le dernier quart d’heure), elle préfère le plan noir et la démonstration, presque théorique, que l’expression “dissuasion nucléaire” n’est utilisée que pour endormir les consciences sans jamais évoquer les conséquences concrètes d’un conflit. Une fois de plus, le langage, arme première et décisive, de tous les dirigeant·es de la planète, a fait des êtres humains, des vitrifiés volontaires en sursis.
On peut aussi voir et revoir La Bombe de Peter Watkins (Bigelow n’atteint jamais la puissance du geste radical de Watkins dans la mesure où elle est une réalisatrice reconnue, à succès qui rapporte de l’argent à l’industrie cinématographique) qui en 45 minutes sous forme d’un faux documentaire nous plonge dans un triptyque sans issue résumable en trois mots, avant la propagande, pendant la déflagration, après l’hiver nucléaire. La Bombe œuvre commandée par la BBC en 1964 et immédiatement censurée par cette dernière, mécontente du résultat, est un brûlot politique qui n’a rien perdu de sa puissance en dépit des années écoulées depuis sa réalisation.
De ce film-là, on sort perturbé·es, de House of Dynamite, effrayé·es. Comme à la fin de n’importe quel film à rebondissements, le public se demande quelle solution choisira le presque gentil président noir après le dernier plan. Le même travers que Steven Spielberg qui ne peut pas s’empêcher, dans La Liste de Schindler, de créer du suspens dans les douches à coup de gros plans sur le plafond.
En ce sens, Kathryn Bigelow est une réalisatrice habile sans être subversive qui, de film en film, a toutefois le mérite de confronter son public aux pires dérives de l’histoire contemporaine.
House of Dynamite n’est pas une œuvre politique, tel n’est pas son propos. Elle a, en revanche pour but, de raconter ce que les militaires taisent quand ils sont invités sur les plateaux télé (en ce moment ils ont leurs ronds de serviette dans les rédactions et glosent sur un possible conflit mondial “à l’horizon 2030”), c’est qu’avant l’explosion finale voire définitive, il y a, pour un aréopage d’infâmes crétins qui auront rendu possible le désastre, 20 minutes de lucidité qui tiennent en deux mots.
Trop tard.
Sophie Carrouge
“Ce livre est brillant…” ; “Le style de cet auteur est brillant…” Brillant apparaît comme l’adjectif à tout faire ; son usage rejoignant son sens hybride : mélange de louange et de critique pour le premier, sens de l’observation et légèreté pour l’autre.
Il évoque en effet avec une certaine méfiance de l’observateur à l’égard de son objet, sa propre paresse intellectuelle qui le fait rechigner à un examen plus sérieux, à une analyse plus profonde et nuancée qui exigeraient temps et effort.
L’adjectif censé faire compliment ne le fait qu’à demi, avec une sorte de suspicion nous renvoyant au proverbe : tout ce qui brille n’est pas or.
Que la balance penche de tel ou tel côte-laudatif ou critique est lié au nom qualifié.
Une “société brillante” suppose le luxe et le triomphe de l’apparence pouvant suggérer, voire afficher, l’inégalité sociale et la vanité du jeu mondain. Et nous en détourner radicalement comme ce qui est contraire à la justice et à la vérité, et à l’authenticité des êtres qui va en général avec leur modestie. De même un “discours brillant” – à la différence de l’écriture qui demande davantage de recherche esthétique pour faire littérature – peut faire craindre un déficit de pensée et de profondeur.
Et nous en arrivons par là au fond de la question : qui est si brillant en société dans ses manières, ses propos, peut être au fond un parfait médiocre ou un individu nuisible.
Sur ce dernier point s’articule le fameux diptyque privé-public qui caractérise nos sociétés. Cette dichotomie devenue heureusement évidente, structure le rapport des hommes et des femmes encore à présent : le comportement domestique d’un homme peut être à mille lieues de son comportement social. Brillant, sociable, généreux, dévoué à l’extérieur, il peut se montrer égocentrique, maussade, désagréable voire violent chez lui –ce dédoublement rendant dans ce dernier cas la plainte des victimes difficilement crédible.
Tous les combats féminins attaquent de front cette séparation funeste qui justifie tous les excès voire les crimes, l’image masculine continuant à “jeter de la poudre aux yeux” de l’entourage.
Marie-Claire Calmus
Prix de la révélation au Festival de Deauville 2025 1 , le film de Kristen Stewart, star mondiale, qui a pris ses distances avec Hollywood, et qui dit avoir travaillé pendant six ans sur le scénario 2 adapté de l’ouvrage de Lidia Yuknavitch 3 La Mécanique des Fluides (réédité en 10/18 sous le titre éponyme du film), magnifique texte autobiographique , “roman coup de poing sur la résilience […] magnifié par une écriture originale”, parle de sexe, d’inceste, de violence, de deuil mais surtout de résilience.
C’est l’histoire de Lidia ayant grandi dans un univers ravagé par la violence et l’alcool, entre un père abuseur et une mère qui ne veut rien voir et qui cherche à s’en échapper, dans la vie étudiante, les amours éphémères, la rencontre avec des mentors et surtout l’écriture, ce qui fera d’elle la grande écrivaine actuelle, l’eau restant le refuge quand tout se détraque 4 .
La réalisatrice, décidément bien plus intéressante 5 que les rôles qu’Hollywood lui assigne, y voit aussi le récit de l’émancipation d’une/des femme(s) “ […] il s’agit d’une chronologie très intime […] depuis que les femmes existent, nous sommes opprimées, on nous dit de nous taire […] quand j’ai lu Lidia, j’ai donc été transportée, je voulais voir ces images prendre vie […]”, et elle ajoute que “C’est clairement un film centré sur les femmes et les personnes queers, toutefois sans tous les hommes qui y figurent et sans la perspective masculine, cela ne fonctionnerait pas […]” 6 (6).
Le film tourné en16mm, au plus près de l’actrice principale, Imogen Poots, époustouflante et mise à rude épreuve, est d’une fidélité absolue au livre mais s’émancipe de la chronologie qui est pourtant déjà pas mal chahutée dans le roman.
Ce film, donc, est “une mosaïque d’éclats de vie”, une œuvre intense, chaotique, certes, esthétisante, difficilement classable. Il est aussi d’un intérêt cinématographique certain et il faut le voir avant qu’il ne disparaisse des écrans, mais on le trouvera aisément en streaming, avec un bon VPN, sur Stremio par exemple.
Bernard Foulon
Springsteen : Deliver Me From Nowhere réalisé par Scott Cooper déroule la facette méconnue du Boss et s’inscrit en faux sur l’étiquette de prolo borné et patriote, héros de l’Amérique profonde et réactionnaire, que lui ont collée les médias et l’establishment, et ce depuis le succès planétaire de Born in USA (1980) pris à contre-sens.
L’American dream
Il a beaucoup interrogé “l’American dream”, (se/nous,) demandant “Est-ce qu’un rêve qui ne se réalise pas est un mensonge ?” , poser la question est bien sûr y répondre.
En effet lorsqu’on écoute vraiment les paroles il s’agit de tout autre chose que de l’Amérique de Reagan, qui s’en est pourtant servi pour se faire réélire, puisque cette protest song parle de la guerre du Vietnam et des ravages qu’elle a produits sur les jeunes soldats, les vétérans, mutilés physiquement et mentalement, qui basculaient dans la misère et la drogue…
Hymne anti-guerre plutôt qu’à la gloire des États-Unis tout comme l’avait été la chanson de Dylan Master War (1963) longue protest aussi “[…] une adresse pleine de colère à l’égard des marchands d’armes, et des « masters of war »” , les dirigeants militaires ou politiques décideurs des guerres.
Springsteen a toujours écrit – il est l’un des rares rockeurs auteur compositeur interprète – sur tous les laissés pour compte, surtout ceux de la classe ouvrière d’où il venait, par exemple Roulette , point de vue de prolo sur l’accident nucléaire de Three Miles Island 1 ou American Skin (41 Shots), sur la mort d’un jeune immigré, Amadou Diallo, abattu de 41 balles par des policiers lors d’un banal contrôle, policiers qui ont été acquittés.
Pour en revenir au film d’une grande beauté, très belle lumière, passage d’un N&B velouté à une couleur chaude, façon Technicolor des 60/70, il narre une période de déprime. Springsteen, dépressif chronique “se débattant, comme nombre d’êtres humains, avec un-passé-qui-ne-passait-pas” , s’isolant pour écrire de magnifiques textes, Nebraska 2 par exemple, (tiré d’un fait divers utilisé par Terrence Malik pour le remarquable La Balade sauvage 3 , Badlands , 1973). Composé sur guitare acoustique, enregistré avec du matériel non professionnel, Springsteen a réussi pourtant à imposer que l’album éponyme soit gravé tel que, sans arrangement.
L’acteur principal Jeremy Allen White déjà remarqué dans la série The Bears , dont les deux premières saisons sont intéressantes, habite le rôle, bien mieux que le fluet Chalamet dans le biopic du jeune Dylan Un parfait inconnu (A Complete Unknown ) réalisé par James Mangold. Il est toujours crédible surtout quand il fait le showman et interprète les chansons de Springsteen.
À voir donc même si le film reste un peu lisse, un peu trop sage eu égard au personnage réel.
Bernard Foulon
La Suédoise , Giancarlo de Cataldo, Métailié, octobre 2025, 21.5 €.
Lessivée , Alison Bechdel, Denoël Graphic, octobre 2025, 28 €.
DJ Bambi , Audur Ava Olafsdóttir, Editions Zulma, septembre 2025, 21.5 €.
“Des années après comprendre (cette nuit brusquement) l’étrange gêne devant ce poète (impeccable et aujourd’hui quasi officiel) qui se targuait du titre de « technicien de surface » posant en parallèle le ménage et la pratique du poème… Les gloussements complices des collègues. Comment le caractère structurel de l’industrie féminisée (et racisée) du nettoyage, sa relation à un passé esclavagiste et colonial lui avaient (à lui comme aux autres) totalement échappé. Comme nous échappait à tous le soubassement tragi-comique de ce que nous appelions la poésie blanche. ”
Pot Pourri , Liliane Giraudon, P.O.L., septembre 2025, 20 €.
Une plainte a été déposée par nous ou par des proches de nous, notamment pour tentative de meurtre et pour entrave à l’arrivée des secours.
Les experts que le procureur de la République a chargés d’enquêter sur les violences policières ont mis deux ans à rendre leurs conclusions, qui sont à la fois partiales et lacunaires. Selon eux, les forces de l’ordre auraient seulement répondu à la violence de certains manifestant·es. En fait, comme l’ont démontré force témoignages, images et enquêtes journalistiques, les 3 200 policiers “défendant” un trou de terre vide ont bombardé (de 5 010 grenades) sans sommation l’ensemble des manifestant·es.
Toujours selon ces experts, l’organisation des secours n’aurait pas entraîné une “perte de chance” pour les victimes… parce qu’elles ont été soignées sur place “de façon consciencieuse et irréprochable”. En fait, ce n’est pas la qualité de ces soins qui a été dénoncée, c’est l’interdiction faite aux ambulanciers d’accéder aux personnes blessées même quand il y a eu un retour au calme – interdiction que, là encore, divers témoignages confirment.
L’enquête indique que les soignants n’étaient pas autorisés à arriver seuls sur les lieux, et que des tirs “non réglementaires” ont été opérés par les forces de l’ordre. Mais de nombreuses zones d’ombre subsistent dans ses conclusions, en particulier concernant les ordres explicites d’effectuer ces tirs “non réglementaires” : quoique figurant dans le dossier, ils n’ont pas été traités. Enfin, si des “dysfonctionnements inexplicables” sont relevés dans l’organisation des secours (le PC pompiers ne répondait pas aux appels à l’aide, des motards de la police ont tardé à venir escorter des ambulanciers et les ont abandonnés en chemin, etc.), aucun avis n’est émis dessus.
La manière dont a été conduite cette enquête laisse clairement apparaître l’intention de classer sans suite nos plaintes, aussi demandons-nous la poursuite des investigations.
Loin d’être un événement ponctuel, le 25 mars 2023 à Sainte-Soline s’inscrit dans un processus visant depuis de nombreuses années à banaliser une répression toujours plus violente. L’objectif de l’État ce jour-là n’était pas d’empêcher les manifestant·es de parvenir sur le chantier de la mégabassine, mais de dissuader quiconque de manifester à nouveau contre de telles constructions – lesquelles ont depuis été jugées inutiles et illégales par les autorités compétentes. La mobilisation antibassines de Sainte-Soline a ainsi été pour l’État une occasion d’appliquer sa “doctrine du maintien de l’ordre”, qui implique d’assimiler les mobilisations sociales à des attentats terroristes afin de déclencher officieusement un plan Orsec permettant leur répression par de véritables moyens militaires, mais ne prévoyant pas les moyens sanitaires à la hauteur de cette répression.
Le terrorisme, c’est ça : rendre une population passive face aux agissements d’un pouvoir devenu omnipotent.
Nous avons aujourd’hui les preuves audio et vidéo de ce dont nous nous doutions : les actes qui ont causé tant de blessures et fait frôler la mort à nombre d’entre nous ne sont pas l’œuvre d’individus particulièrement violents, mais découlent de l’ordre donné par une institution. Et des actes semblables ont blessé et tué dans d’autres contextes (mouvements des gilets jaunes ou contre la réforme des retraites, émeutes après la mort de Nahel…).
Alors nous voulons faire peser sur cette institution le cadre juridique dont elle s’affranchit délibérément.
Apporter un éclairage sur ce dossier ne suffira évidemment pas à le clôturer, mais cela nous aidera à trouver les réponses dont nous avons besoin et à affirmer un refus de se laisser tétaniser par la terreur.
Nous n’en continuerons pas moins de mener d’autres batailles pour une réelle justice sociale et environnementale.
Mickaël, Serge, Alix, Olivier et des proches, le 5 novembre 2025
Une bonne idée, vraiment ?
Depuis peu, suite à une récente agression, une pétition circule pour réclamer la création d’espaces réservés aux femmes dans les transports en commun parisiens. Sept femmes sur dix ont déjà été victimes de violences sexistes et sexuelles dans les transports franciliens. Selon une enquête, publiée par la Mission interministérielle pour la protection des femmes (Miprof) pour la RATP, 56 % des femmes déclarent ne pas se sentir en sécurité dans les transports parisiens et après 22 heures, ce chiffre grimpe jusqu’à 81 %.
Mais si l’insécurité est une réalité incontestable, les espaces “réservés aux femmes” représenteraient-ils vraiment la solution ? Ne serait-ce pas une fois encore une stratégie d’évitement quant au débat de fond sur les violences masculines ?
Les femmes n’ont-elles pas le droit d’aller où elles veulent, habillées comme elles le souhaitent, sans devoir être perpétuellement sur le qui-vive ? Les cantonner à des espaces protégés, sous prétexte d’assurer leur sécurité, ne fera pas avancer le chantier de l’égalité femmes-hommes revendiquée par les féministes, au contraire, cela les contraindra, elles seules encore une fois, à adapter leur comportement.
Les espaces de non-mixité dans les transports règleraient-ils la question de la sécurité des filles et des femmes dans l’espace public ? Au Mexique, où ces espaces existent déjà, les taux d’agressions et de féminicides battent des records L’agression récente en pleine rue de la présidente Claudia Sheinbaum, le rappelle. Si l’on veut des espaces publics sécures pour toutes et tous, attaquons-nous à la racine du mal, la société patriarcale, source de ces violences systémiques. Ne restreignons pas la liberté des filles et des femmes !
Joëlle
Apartheid de genre, grand absent du droit international
Le reportage No woman’s land : photos extraordinaires, instants de joie et de résistances, avec un film et des textes, a été réalisé en 2024 en Afghanistan par Melissa Cornet et Kiana Hayeri. Il est exposé dans certaines villes, bientôt à Niort, par la fondation Carmagnac. Comme nous le savons, depuis août 2021, les talibans imposent toujours plus aux femmes une privation de droits fondamentaux, les effaçant de toute vie sociale, leur imposant voile et masque, les enfermant, leur interdisant même désormais de faire entendre leur voix en public. “Les instances internationales que font-elles pour nous ?” interroge une ancienne magistrate. “Le concept d’apartheid fondé sur le genre a été formulé par des féministes afghanes, en droit international, cela comblerait un vide juridique permettant de lutter contre les régimes d’oppression systématique des femmes et de promouvoir la justice de genre dans le droit pénal” . Certes, en attendant, que pouvons-nous faire ? L’accueil inconditionnel de ces femmes ne devrait-il pas être une priorité pour une internationale féministe ?
Emmanuelle
Inégalité salariale…jusqu’à quand ?
Depuis le lundi 10 novembre à 11h31, en raison des inégalités salariales persistantes entre les femmes et les hommes, les femmes travaillent “gratuitement” et ce jusqu’à la fin de l’année. Un décompte symbolique effectué par Les Glorieuses, qui doit nous interpeller. À temps de travail identique, les femmes gagnent en moyenne 14,2 % de moins que les hommes (statistiques Insee sur 2023).
La transparence salariale, qui tarde à se mettre en place en France, si on regarde du côté de pays comme l’Islande et la Suède, qui l’ont adoptée depuis longtemps, constituerait un outil pour aller vers cette égalité.
Si on se base sur les statistiques : depuis 2016, l’écart salarial entre femmes et hommes est passé de 15,1 à 14,2 %, soit une réduction de seulement 0,9 point en presque 10 ans. À cette allure et sans volonté politique de s’attaquer véritablement à cette question, l’égalité salariale entre les femmes et les hommes sera atteinte dans… 142 ans !
Joëlle
la paix sous les décombres de la justice ?
La population n’en pouvait plus : chaque jour, Gaza connaissait un nouveau raffinement dans la cruauté et l’anéantissement. En l’absence de sanctions, Netanyahou inventait en permanence une horreur nouvelle. Le mitraillage systématique de civil·es affamé·es (très souvent des enfants) venu·es chercher de la nourriture aura causé la mort de plus de 2 000 personnes. Depuis le 7 octobre 2023, si on en croit le journal scientifique The Lancet, on a dépassé les 200 000 mort·es, 10 % de la population.
L’ONU avait voté à une large majorité en septembre 2024 une résolution donnant à Israël un an pour évacuer les territoires conquis en 1967 sous peine de sanctions. La séance de septembre 2025 aurait dû porter sur la question des sanctions. Macron et son ami, MBS, le grand démocrate d’Arabie Saoudite (spécialiste des opposants dissous à l’acide) en ont décidé autrement. Le plan présenté à l’ONU vise à compléter le plan Trump.
La guerre est une horreur. Celle-là a apporté des innovations : frapper la population civile en anéantissant toutes les infrastructures qui lui permettent de survivre : hôpitaux, immeubles, terres agricoles, écoles, entrepôts… Utiliser une propagande bien huilée (“Israël a le droit de se défendre”, “le 7 octobre était un pogrom antisémite”) tout en assassinant les journalistes qui pourraient contredire cette version. Et utiliser la “directive Hannibal”, celle qui préfère des Israélien·nes mort·es à des personnes vivantes susceptibles d’être échangé·es.
Cette guerre a aussi fait naître une nouvelle stratégie : terroriser le Proche-Orient : Liban, Iran, Syrie, Qatar, Yémen… Assassiner en toute impunité toute personnalité qui pourrait s’opposer à l’hégémonie israélienne et états-unienne dans la région, essayer d’imposer par la force la généralisation des accords d’Abraham.
La Palestine n’a pas gagné. Mais elle n’a pas perdu : elle a obtenu un arrêt fragile des massacres. Des centaines de prisonnier·es ont retrouvé la liberté. Certes les détenu·es les plus emblématiques restent en prison. Mais de nombreu·ses condamné·es à vie sont désormais libres. La population n’est pas partie. Elle a prouvé maintes fois son attachement viscéral à sa terre. La Palestine n’a pas été annexée et ne le sera pas.
En Israël, les refus des réservistes de partir à Gaza et les suicides de soldats se sont multipliés. Les départs vers l’étranger, même s’ils touchent essentiellement la partie la plus européanisée de la population, se multiplient. Israël est en train de devenir un État paria.
Le plan Trump aurait pu être écrit par Netanyahou. Il n’y a que Macron et les dirigeants européens pour penser qu’un mégalomane co-auteur de ce génocide, puisse proposer une paix “juste”. Dans ce plan, les Palestinien·nes n’existent plus. La reconstruction leur échappe, on construira des villes “intelligentes” avec des caméras partout. Le contrôle des frontières reste aux mains de l’occupant. La gouvernance aussi. Et l’entrée des camions de ravitaillement reste au bon vouloir de Netanyahou.
“Mais un jour dans notre vie, le printemps refleurira” dit la chanson. Dans les pires circonstances, Gaza vit, scolarise les enfants, recommence à produire des légumes, refait fonctionner des services publics.
Cette guerre se joue chez nous. Dans notre capacité d’imposer des sanctions, de renvoyer les diplomates israéliens, de rompre les relations militaires, commerciales, culturelles, sportives, syndicales… Boycott, Désinvestissement, Sanctions !!
Pierre Stambul
Nous publions ci-dessous l’expression du Collectif de soutien aux réfugiés et migrants Lyon/69 .
Une machine à discriminer et à créer des sans-papiers
La loi Darmanin du 26 janvier 2024 a fait de la langue française un outil de discrimination et d’exclusion.
Cette loi rehausse les exigences des tests de français pour l’accès au séjour de longue durée (carte pluriannuelle et carte de résident) et pour l’accès à la naturalisation. Ceci impacte notamment les personnes en difficulté avec l’écrit, les personnes dont la langue maternelle n’a pas le même alphabet que le français et enfin les femmes, souvent plus éloignées de la formation. En outre, l’instauration de diplômes de français obligatoires, délivrés par un organisme agréé par l’État, a un coût : les frais d’inscription varient entre 90 et 140 euros.
Cette loi immigration interdit de renouveler plus de trois fois un titre de séjour d’un an, préconisant le passage à la carte de séjour pluriannuelle. Donc toute personne adulte souhaitant continuer à vivre en France au-delà de quatre ans devra attester avoir atteint le niveau de langue A2 (Cadre Européen de Référence des Langues), à l’oral et à l’écrit, sous peine de ne plus avoir droit au séjour légal. (Et le niveau B1 pour la carte de 10 ans ; B2 pour la nationalité).
Un faux prétexte
Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur, surenchérit en février 2025 en déclarant : “Quand depuis plusieurs années, un étranger en situation régulière ne maîtrise pas le français, c’est qu’il n’a pas produit d’efforts”.
De nombreux travaux de chercheurs et chercheuses démontrent pourtant que la langue française n’est pas une condition préalable à l’intégration, même si elle peut bien entendu faciliter la participation à la société française. Pourtant, en France, la langue est brandie par l’État comme instrument d’une politique de contrôle toujours plus accru de l’immigration extra-européenne.
Un apprentissage avec moins de cours
Dans le même temps le rehaussement du critère de maîtrise de la langue française s’accompagne d’une dégradation conséquente de la formation linguistique assurée auprès des personnes concernées.
Depuis 2007, les étranger·es extra-européen·nes sont en effet soumis·es à une obligation de formation linguistique visant l’obtention du niveau A1, à travers des parcours de 100 à 600 h de formation, dispositif loin d’être parfait mais permettant de commencer à s’approprier le français en bénéficiant de l’accompagnement d’un formateur ou d’une formatrice qualifié·e, et participant à la socialisation en français des personnes nouvellement arrivées.
Mais l’Office de l’Immigration et de l’Intégration, opérateur de l’État, vient d’effectuer un changement majeur. À partir du mois de juillet 2025, seules les personnes ne sachant pas lire et écrire et ayant un niveau grand débutant à l’oral (niveau dit A1.1), continueront à bénéficier d’une formation en présentiel. Pour les autres, c’est-à-dire la grande majorité des personnes concernées par l’obligation de formation linguistique, ils et elles devront se former 100 % en ligne. La description de cette formation par l’OFII montre qu’aucun accompagnement par des formateurs ou formatrices humain·es n’est prévu. Paradoxe : afin d’“intégrer” ces nouveaux et nouvelles arrivant·es, on leur impose un apprentissage dans l’isolement !
L’apprentissage via une plateforme en ligne nécessite également de disposer des outils numériques adéquats (tablettes, écouteurs, connexion internet…), ainsi que d’un temps et d’un espace propices au travail – comme l’a bien montré le passage compliqué au 100 % distanciel pendant les confinements de 2020.
Nous demandons :
le retrait du marché de formation 100 % distanciel ;
l’accès à des formations linguistiques effectives du français et de la culture française en modalité présentielle, dans des conditions matérielles favorables aux bénéficiaires comme aux professionnel·les de la formation : la formation linguistique comme droit et non comme devoir ;
la diversification des espaces et des programmes d’enseignement-apprentissage, pour prendre en compte la diversité des individus et de leurs manières d’apprendre ;
le retrait des exigences linguistiques conditionnant l’accès aux titres de séjour et à la nationalité ;
le droit à l’accès à l’apprentissage du français et à̀ la culture française pour toutes et tous ;
la suppression de l’exigence de niveau de français pour l’accès au séjour et à la naturalisation;
la non-publication des décrets d’application de la loi Darmanin faisant d’un de ces niveaux de langue une condition de délivrance d’un titre de séjour et l’abrogation de la loi Darmanin “Immigration, asile, intégration” du 26/01/2024.
Les organisations signataires appellent à la mobilisation initiée par l’association Le français pour toutes et tous (https://lefrancaispourtous.fr/ ) après la visio-conférence du lundi 8 septembre (Cf. le webinaire : https://youtu.be/K0dh5AI0UfQ )
Nous appelons à participer à l’action de rue le samedi 4 octobre (place Louis Pradel), à partir de 11h, en soutien au collectif Le Français pour tous, qui initiera l’action à partir de 10h.
Collectif de soutien aux réfugiés et migrants Lyon/69
Premiers signataires : RESF 69, Collectif Jeunes Resf 69, 2MSG, Attac-Rhône, Collectif Palestine 69, Collectif Soutien/migrants Croix Rousse, Entraide et Solidarité-France Amérique Latine (ESFAL), Coordination Urgence Migrants, LDH69, LDH section Lyon 9e et Ouest lyonnais, FSU 69, SNES-FSU Rhône, Solidaires Rhône, CNT-SO, Émancipation 69, UD CGT 69, Ensemble 69 !, Génération•s Rhône et métropole de Lyon, LFI Rhône, NPA l’Anticapitaliste, PCF Rhône.
Contact : collsoutienrefugiesmigrants69@gmail.com
https://www.facebook.com/soutienmigrants69
J’ai été effarée par l’interview de cette psychologue invitée par France-Info le lundi 1er septembre à commenter la mesure gouvernementale d’interdiction du téléphone portable à l’intérieur des classes de collège.
Pas une seconde elle n’a quitté le plan de l’appréciation technico-médicale des effets bénéfiques de l’appareil sur le développement cérébral des élèves, comparés pour finir à ceux de la parole du maître. Décidément, après de sérieuses études, observations et réflexions, on pouvait conclure que cette parole était plus efficiente que les bavardages des réseaux sociaux ou défilés d’images proposés par les écrans.
Pas une seconde il n’a été question de ce que l’élève et le maître se devaient humainement l’un à l’autre, qui était encore au cœur du fonctionnement de l’école, de la relation entre l’enseignant·e et son public il n’y a pas si longtemps – et que la plupart d’entre nous, comme pédagogues ou comme parents considérons encore, au-delà de toute théorie, comme une base essentielle de l’apprentissage du savoir.
Dans ce constat glacial d’une “spécialiste”, les professeur·es étaient eux et elles-mêmes assimilé·es à des machines plus ou moins performantes par rapport à des smartphones. Perspective qui augure mal de l’introduction de l’IA à l’école !
Et qui m’a rappelé le livre prémonitoire de Gunther Andrews 1 sur la mutation du monde, en cours dès le début du XXe siècle.
“Le monde des appareils doit même précisément son triomphe au fait d’avoir rendu caduque la différence entre formation technique et formation sociale […] Ce qui s’appelle aujourd’hui gestion d’entreprise n’est rien d’autre que de rassembler deux types d’appareil dans une unique branche du savoir […] On en déduit par-là, aussi abracadabrant que cela puisse paraître, que les appareils se dirigent fondamentalement vers un « état idéal », vers une situation dans laquelle il n’y en a plus qu’un, unique et complet, c’est à dire l’Appareil : un appareil qui abolit et dépasse en lui tous les appareils, un appareil dans lequel tout fonctionne”.
M. C. Calmus
J’ai commencé cette réflexion en pensant qu’il y aurait une nouvelle dissolution, qu’il fallait se pencher sur la question du vote d’extrême droite et de son rapport avec le capitalisme en essayant de ne pas répéter ce qui est évident, le financement par des milliardaires, la main mise sur les media, l’influence qu’a le RN et ses acolytes sur le discours politique
Nous ne retournerons pas aux urnes dans l’immédiat, mais ce n’est que partie remise. Si nous parvenons à mieux analyser le vote RN, nous serons peut-être plus en capacité de le contrer.
Le RN dispose actuellement de 120 député·es à l’Assemblée nationale. Ils/elles participent ou ne participent pas aux débats, ils/elles s’ennuient ou se font remarquer, prennent la parole ou ne la prennent pas, ils/elles votent ou s’abstiennent. Il leur arrive de s’endormir, de rire, de consulter leurs messages. Ils/elles ne sont ni botté·es ni casqué·e.s, les messieurs portent les mêmes costumes et cravates que les autres, on pourrait parfois les oublier.
Il serait bien imprudent de les oublier, car ce sont eux et elles qui font la pluie et le beau temps au Sénat et à l’Assemblée, sans en avoir l’air. Ces messieurs-dames savent se faire discret·es, mais ils/elles sont présent·es sur les réseaux, dans la presse et la télé de droite et extrême droite. Bardella était récemment interviewé sur France 2 en homme politique des plus respectables ainsi qu’un matin sur France Inter à une heure de grande écoute, sans que ça n’émeuve qui que ce soit, alors que la moindre contribution d’une personnalité de gauche est sans cesse hachée menu.
Tenter des réponses
“Qui sont les électeurs du RN ?”
“Qui vote pour l’extrême droite et pourquoi ?”
Ce sont les questions posées en première page du Monde Diplomatique de mars 2025 et à laquelle Benoît Bréville tente de répondre. Ce sont des questions auxquelles je veux tenter aussi de donner une réponse, moi qui ne suis ni politologue, ni économiste, ni experte en quoi que ce soit, juste une observatrice du monde qui m’entoure.
Entre 1980 et 2017, 210 livres auraient été consacrés à cette question.
Benoît Bréville fait la liste des critères et milieux sur lesquels se focalisent les nombreuses études : les riches, les pauvres, les chômeur·es, les habitant·es des métropoles, les périurbain·es, les ruraux, des classes d’âge précises, des zones géographiques. Le milieu enseignant a, lui aussi, été étudié.
À chaque fois qu’une réponse à la question posée semble se profiler, on s’aperçoit que le contraire peut aussi bien être affirmé.
Il ne s’agit pas ici des idéologues, des publicistes, des activistes, des élu·es, des membres de divers groupuscules, il s’agit des électeurs et électrices qui se rendent dans un bureau de vote, y sont physiquement et mentalement présent·es, prennent le bulletin RN, le mettent dans l’urne et permettent au RN, comme à l’AfD en Allemagne, d’entrer dans les institutions, d’influencer le discours politique et les décisions selon les axes principaux de l’idéologie d’extrême droite et de préparer une prise du pouvoir par les institutions.
Plutôt que de découper l’électorat en tranches, en couches, en secteurs, il faut se demander ce que toutes les personnes qui ont voté RN, ainsi que toutes celles qui s’apprêtent à le faire, ont en commun.
Le rôle des médias
Comme nous tous et toutes, ils/elles sont inondé·es quotidiennement de propagande. Quiconque vient tenter sa chance au loto passe devant un étalage de journaux et revues appartenant à l’empire Bolloré. Il y a des vagues d’attaques contre la gauche, en particulier LFI. On a pu voir en vitrine le nom de Mélenchon associé au racisme, à l’antisémitisme, à la violence, à la haine des riches. On peut voir des attaques contre les musulman·es, à intervalles les Frères Musulmans sont ressortis du tiroir, les personnes qui manifestent pour la Palestine, qui exigent des sanctions contre les responsables du génocide à Gaza, sont montré·es du doigt, accusé·es d’antisémitisme, de soutien du terrorisme
Le RN et tout ce qui gravite autour est traité avec respect.
Le Spiegel , hebdomadaire à grande diffusion en Allemagne, décrit Bardella lors de sa visite à Châlons-en-Champagne : “Il enlève sa veste, se penche vers ses interlocuteurs, dit de temps en temps, oui, je connais le problème ou bien vous connaissez la position de mon parti sur ce sujet”. Les auteurs de l’article commentent : “Il n’a pas besoin d’en faire plus” . Une photo le montre parfaitement détendu, content de lui, entouré de fans.
J’ai l’habitude d’écouter France Inter le matin. Je n’étais pas vraiment enthousiasmée par Léa Salamé, j’en avais assez de son aimable bavardage. Mais mes doutes sur cette radio publique ne font qu’augmenter. Une ambiance étrange y règne.
Il arrive encore qu’une personne plus ou moins de gauche interviewée parvienne à faire passer un message intéressant, mais trop souvent, ils/elles doivent lutter pour finir une phrase. Dès le matin, ça bavarde, ça rit, on se demande pourquoi. Serait-ce une restructuration, voire une privatisation qui se trame ?
À la télé, c’est le règne du sourire et du rire obligatoires, ou alors on a droit à des polars et des scènes de grande violence. On peut encore voir des choses intéressantes, par exemple sur France 5 et sur Arte .
Je ne fréquente pas les réseaux dits “sociaux” et préfère ne rien écrire sur ce qui s’y déverse quotidiennement.
Un chaudron n’ayant plus de sens
Nous sommes dans une sorte de chaudron où se mijote une mixture dans laquelle nagent des bouts de vérité et des fake news, où les victimes sont désignées comme coupables, où l’extrême droite peut se laver de tout soupçon d’antisémitisme en soutenant les dirigeants israéliens, où les mots n’ont plus de sens.
L’absorption d’un tel breuvage provoque la perte des repères, beaucoup de personnes de tous âges sont, sans s’en rendre compte, atteintes de confusionnisme.
Le deuxième point commun de nous tous et toutes est notre qualité de consommateurs et consommatrices. Nous sommes inondé·es de publicités, inondé·es de produits dont la surabondance nuit à la santé, à l’environnement, va à l’encontre de la lutte contre le réchauffement climatique. Ayant l’habitude de décrire ce que je vois de mes yeux, je vous décrirai le centre commercial NEYRPIC à Grenoble. Pour moi, Neyrpic était, quand j’étais prof à Grenoble dans les années soixante, un complexe industriel où on fabriquait du matériel pour les centrales hydroélectriques. Lorsque des élèves disaient : “Mon père travaille chez Neyrpic”, on s’inclinait bien bas. C’était du solide…
Les bâtiments industriels en partie conservés sont assurément une belle réalisation, avec pierres apparentes, fresques murales préservées, toitures style village, on pourrait dire que c’est beau.
Mais pour quoi faire ? Uniquement pour aligner un nombre astronomique de magasins qui portent des noms différents, mais vendent la même chose, des vêtements genre “streetwear”. C’est sans doute la “politique de l’offre”. J’ai regardé de près d’où viennent ces choses, jamais je n’ai vu “made in France”. Sur une petite surface, il pouvait y avoir la Chine, le Vietnam, la Turquie, la Géorgie, le Pakistan, l’Italie, et j’en passe.
Le projet Neyrpic a été contesté, mais réalisé. Dans les magasins, on a du mal à trouver du personnel. Les caisses sont automatisées. Les jeunes aiment ce centre, c’est leur monde. Pendant ce temps, les locaux commerciaux se vident au centre-ville.
Mais comment est l’ambiance ? J’ai cherché en vain des mines réjouies, détendues.
Le commerce en ligne ne contribue pas non plus à rendre les mines plus réjouies. Il n ‘y a qu’à regarder les client·es qui viennent rapporter les colis à la poste ou se plaignent de ne rien avoir reçu.
Le jus capitaliste
J’en arrive à ma constatation la plus importante. Le “jus capitaliste” dans lequel nous baignons crée l’insatisfaction permanente. Qui a acheté une chose, en voit immédiatement une autre plus désirable. “On a le choix” disent les jeunes et moins jeunes, mais qui dit “choix” dit “embarras du choix”. L’insatisfaction revient immédiatement après l’achat.
J’ai souvent accompagné une dame originaire de Turquie chez Aldi, en Allemagne. Elle avait très peu de moyens, mais Aldi était, pour elle, le palais de la consommation, le summum de l’intégration, de la socialisation. À chaque fois, on sortait avec un caddy bien plein, mais elle me regardait en me disant d’un air éploré : “Je n’ai rien”. Suivait une litanie de tout ce qui lui manquait et elle comparait ses achats à ceux des “gens”, elle était angoissée à l’idée de ne pas avoir ce qu’on se doit de posséder.
L’air éploré n’est pas réservé aux personnes pauvres, il y a des personnes privilégié·es qui se comparent sans cesse à plus riche qu’eux ou elles. Récemment, un ingénieur en retraite disposant de moyens très conséquents parlait avec admiration d’un ami qui aimait dire qu’il fallait bien 200 000 euros par an de revenus pour bien vivre. Ce retraité, qui est loin de crier famine, est l’image-même de l’insatisfaction permanente. Est-ce qu’Elon Musk a l’air satisfait ? Il est fébrile, bourré de drogues, agité. Est-ce que Trump est rassasié ?
Cette insatisfaction à tous les niveaux est l’essence même du capitalisme. C’est un système qui n’a pas pour but de satisfaire les besoins, mais de les créer.
Impossible de satisfaire ces besoins sans cesse renouvelés. Il y a toujours une voiture plus puissante, une maison plus vaste, un vêtement plus désirable. Et si on a peu de moyens, reste toujours la faim et la soif à satisfaire. C’est un besoin réel, mais sa satisfaction est faussée par les incitations permanentes à consommer sans discernement. Tout supermarché qui se respecte croule sous les sucreries et breuvages dont les enfants sont avides. Il y a des montagnes de biscuits, des monceaux de charcuterie, des produits laitiers en masse.
Le grand capital domine les médias, submerge de propagande, la surabondance incite à la surconsommation, à la malbouffe, sans que puisse naître un sentiment de satiété, de bien-être.
Dans cette situation, l’insatisfaction peut se changer en agressivité
Contre qui ? Là aussi, le grand capital a plus d’un tour dans son sac. Il suffit de faire un tour au kiosque à journaux et de lire les titres. Les ennemis sont désignés, c’est la gauche, voire les islamo-gauchistes. Tous ces ennemis intérieurs sont soupçonnés d’être des traîtres à la solde de l’étranger. Mais il y a mieux, ce sont les immigré·es.
Notre extrême droite vocifère rarement, elle prend un ton patelin, elle se lâche parfois, mais ce n’est plus comme du temps de Le Pen père, c’est plus feutré.
J’ai observé le seul conseiller municipal de Domène qui soit membre du RN se mouvoir au milieu des familles venues au forum des associations. Il sourit à droite, à gauche, s’attarde ici et là, détendu. Assistant parlementaire d’un sénateur du RN, il ne semble pas épuisé. Mine de rien, il est en campagne pour les municipales, il aurait monté une liste dans une ville où l’extrême droite ne s’était jamais implantée. Lorsque j’ai assisté pour la première fois à un Conseil Municipal, je n’ai pas réussi à deviner qui était le seul membre du RN.
Un chaudron, c’est circulaire, quand on y touille une mixture, le mouvement est tournant :
Une bonne dose de propagande, par main mise sur les journaux, les médias de toute sorte.
Une bonne dose de publicités.
Une bonne dose de faire-semblant.
Une habileté à passer inaperçu, quand il faut.
Une politique de surabondance.
Un embarras du choix.
Le confusionnisme s’installe dans les esprits.
La frustration est permanente.
Frustration de ne pas avoir assez.
Frustration de ne pas avoir autant que l’autre.
L’insatisfaction règne en maître.
L’agressivité s’installe.
Un mouvement circulaire, c’est un mouvement sans cesse recommencé, c’est le toujours plus du capitalisme. Encore un milliard de plus pour Elon Musk, encore un quotidien de plus pour Bolloré, encore une maison d’édition, encore un peu plus pour les actionnaires, encore un peu plus de pesticides, on en a le vertige.
L’extrême droite est là, parle d’injustice sociale, mais se fait entretenir par les milliardaires, elle prend un air dévot quand il faut, elle est la gardienne du chaudron où mijote la décoction qui embrume les esprits.
On nous a dit que le capitalisme était sujet à des crises cycliques, comme en 1929, que ces crises étaient la raison majeure de la montée des fascismes et de leur accession au pouvoir.
En regardant de près la mixture qui mijote en permanence dans le chaudron, j’ai acquis la conviction que le capitalisme engendre en permanence la “bête immonde”, qu’il n’y a pas de répit.
L’extrême droite récupère les frustrations, se sert de l’agressivité ambiante, permet aux électeurs et électrices de croire qu’il/elles vont être soulagé·es de leurs maux, de voter non pas avec leur tête, mais leur ventre.
Elle est le sorcier qui connaît les ingrédients qu’il faut mixer dans le chaudron, mais elle a des apprentis sorciers qui touillent la mixture.
Comment faire pour que le chaudron ne déborde pas ?
Françoise Hoenle
Sources d’inspiration :
Johann Wolfgang Goethe, Faust ; Götz Aly, Wie konnte das geschehen ? (Comment ça a pu arriver ?), paru en 2025, pas encore traduit ; Johann Chapoutot, Les irresponsables ; Le Monde diplomatique ; Der Spiegel .
Les adhérent·es du SNUipp ont à voter pour choisir la tendance la plus proche de leurs conceptions syndicales et de la défense de leurs intérêts, après les échecs répétés de la direction sortante U et A / ÉÉ. Ce “droit de tendance” garantit l’expression démocratique et la prise en compte d’avis différents, même s’ils sont encore minoritaires.
Sous des appellations trompeuses, “sans tendance”ou “hors tendances”, des tendances qui gèrent le syndicat et sont donc responsables des reculs, essaient d’attirer les indécis et indécises vers leur orientation qui ne cesse de perdre. Émancipation propose et assume pleinement son orientation, sans subterfuge.
Réuni·es dans une tendance intersyndicale organisée, nous défendons et mettons en pratique, dans les syndicats de lutte et dans les mouvements sociaux, une orientation de transformation sociale anticapitaliste et donc féministe, antimilitariste, écologique et scolaire, radicale et progressiste. Et ce, contre toutes les formes de dominations, d’oppressions et de répressions, pour l’auto-organisation des luttes à partir des lieux de travail et de vie.
Des revendications unifiantes
Les attaques contre l’École publique s’aggravent à chaque nouveau ministre : austérité, militarisation, privatisation accélérée… Pour contre attaquer efficacement, la FSU-SNUipp doit se battre pour une école démocratique, laïque, émancipatrice, capable de former des citoyen·nes libres et éclairé·es, dans une société vivable :
• Abrogation de la réforme des retraites : pas plus de capitalisation ou retraite à points que de recul de l’âge légal, ni d’allongement de la durée de cotisation, renforcement des droits à pension (pénibilité, interruptions de carrière…).
• Stopper la paupérisation de nos métiers , l’asphyxie des services publics, l’attaque des droits à la santé et de la sécurité sociale (cf. l’accord désastreux sur la Protection Sociale complémentaire (PSC) signé par tous les syndicats).
• Titularisation immédiate et sans condition de tou·tes les non titulaires (contractuel·les, AESH), pour mettre fin à la précarité.
• Abrogation de toutes les “réformes” Blanquer qui caporalisent les enseignant·es, et retirent tout sens au métier.
• Abrogation de la loi Rilhac et du “pilotage pédagogique” des directeur·trices d’école. Réaffirmation de la liberté pédagogique et du pouvoir collectif du conseil des maître·esses.
• Suppression des évaluations nationales standardisées. Soutien sans faille aux collègues qui refusent de se soumettre à ces reculs.
• Mise en place d’une formation des enseignant·es ambitieuse, dans un cadre public à l’opposé du démantèlement actuel qui ne profite qu’aux structures privées.
• Nationalisation laïque de l’enseignement privé, sans indemnité ni rachat afin de garantir égalité réelle, mixité sociale, neutralité laïque et protection des jeunes.
• L’abandon du dialogue social , alibi social du pouvoir et marché de dupes et donc caution à la casse de nos garanties statutaires (notamment Sécurité sociale et PSC). Pas de négociations sans rapport de force préalablement établi.
• Les mobilisations à partir des AG locales des personnels, avec des revendications claires listant les urgences et les priorités. À commencer par la solidarité avec les précaires, entre primaire, secondaire et supérieur.
• La grève, outil central du rapport de force : pas des journées d’action espacées, mais des grèves coordonnées, reconductibles… impliquant à tous les niveaux les syndicats au service des luttes.
• La convergence avec les salarié·es des autres secteurs public ou privé, avec les collectifs militants, comme “Bloquons tout”, pour construire ensemble un mouvement social combatif et inclusif , plutôt que de les ignorer ou les préempter pour les couler.
Pour promouvoir une telle orientation,
votez Émancipation
Émancipation tendance intersyndicale
contact tendance@emancipation.fr
Dans le contexte de l’opposition à la loi Duplomb (voir le numéro de septembre) un colloque s’est tenu à La Rochelle le 20 septembre dernier alors que plus tôt s’était tenue une manifestation à laquelle plusieurs personnalités politiques avaient participé, dont Marine Tondelier.
Il s’agissait de “lancer une convention citoyenne pour la transition agricole […] le but des militants, scientifiques et politiques réunis le 20 septembre autour d’une manifestation et de plusieurs tables rondes, pour dire l’urgence de lutter contre cette pollution qui touche large” .
Intervenant après Fleur Breteau 1 , du collectif Cancer colère, et Marie Thibaud 2 , ayant présenté le travail de recherche citoyenne lancé autour du cluster de cancers pédiatriques de Sainte-Pazanne, Lydie Rauld, alias Lilith, du Collectif des ouvriers agricoles et de leurs ayants droit empoisonnés par les pesticides (COAADEP), évoquant la loi Duplomb et la pétition en cours fait référence à la lutte menée depuis des décennies contre l’empoisonnement de la population par le chlordécone et s’indigne “[Notre] loi Duplomb, on l’a depuis 1972, quand Jacques Chirac a autorisé le chlordécone sur notre territoire. Je veux qu’on prenne conscience de ça. Tout ça pour que vous ayez de la banane et du rhum”.
Son intervention, saluée par un tonnerre d’applaudissements, venait conclure une table ronde consacrée aux mobilisations citoyennes, au cœur d’une journée organisée par l’association Avenir Santé Environnement, qui lutte pour la reconnaissance “d’une sur-incidence de cancers pédiatriques dans la plaine agricole d’Aunis, près de La Rochelle” .
Un peu plus tôt, une autre table ronde consacrée aux liens entre science et santé avait réuni des médecins engagés et la toxicologue Laurence Huc, de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement 3 (Inrae) qui avait évoqué “les effets cocktail des produits phytosanitaires – c’est-à-dire la combinaison des différentes molécules qui constituent un produit, et la combinaison de différents produits dans un environnement – [qui] ne sont jamais étudiés” pas plus que “la toxicité des produits sur le long terme”.
Ajoutant que “la toxicologie réglementaire européenne […] n’a rien à voir avec la science, et l’écart est gigantesque entre les connaissances scientifiques et ce qu’en font les politiques”.
Mélanie Popoff, médecin scolaire, cofondatrice de l’association Alliance santé planétaire 4 , avait soutenu qu’“il n’y a pas de population non exposée”, et dénoncé “les recommandations de santé publique impossibles à mettre en œuvre […] Dire qu’il faut manger cinq fruits et légumes par jour, quand une pomme a été traitée par une trentaine de substances avant de se retrouver sur un étal, ça n’a pas de sens”.
Démontrer le lien entre exposition aux pesticides et développement de certaines pathologies en un endroit précis s’avère cependant complexe, ajouta-t-elle, pourtant : “Quand il y a un problème environnemental, ce sont les enfants qui trinquent en premier, souligne la chercheuse. Donc quand ils sont plusieurs à être malades au même endroit, ça doit mobiliser, ce que ne font pas les pouvoirs publics ”.
Ce sont donc les associations qui se mobilisent par exemple l’association Alerte des médecins sur les pesticides 5 , dont Louis-Adrien Delarue, qui a présenté la mise en place, à Strasbourg et en Charente, de l’“ordonnance verte” : un dispositif permettant aux femmes enceintes d’avoir accès à un panier de produits bio et locaux par semaine pendant sept mois de grossesse, ainsi qu’à deux consultations médicales de prévention. “C’est une prise sur le réel : on sensibilise les médecins, on soutient l’agriculture biologique, et on agit sur notre santé”.
Réduire la fracture entre monde agricole et attentes sociétales, avancer vers une meilleure prise en compte des urgences sanitaires : voilà ce que demandait, en substance, le rassemblement du matin et le colloque.
L’appel à une convention citoyenne pour la transition agricole a été lancé en fin de journée car l’urgence est là : entre 2010 et 2022, les dépenses de la Sécurité sociale pour des prises en charge de cancers sont passées de 160 à 200 milliards d’euros, soit une hausse de 25 %.
Pour accélérer la transition agricole et protéger la santé et l’environnement, il faut réunir “citoyens, médecins, chercheurs, associations, agriculteurs et responsables politiques”, écrit l’association Avenir Santé Environnement.
Fin du mois, fin du monde
même urgence, même combat !
Bernard Foulon
Dans son ouvrage qui vient de paraitre Maudite soit la guerre , manuel de résistance antimilitariste, Pierre Douillard-Lefèvre déplore la faiblesse de l’antimilitarisme actuel par rapport au début du XXe siècle et après les deux boucheries mondiales. Il rappelle opportunément la distinction entre le pacifisme qui s’oppose à toutes les guerres et l’antimilitarisme qui considère comme légitimes les guerres anticoloniales et de libération contre un oppresseur ou un envahisseur.
Les articles Pour la séparation de l’Éducation nationale et des entreprises d’armement , Thales ne dictera pas l’avenir de l’Université Française et Économie de guerre : “C’est très important d’associer les françaises et les français à cet effort” rappellent l’impératif de combattre toutes les formes d’immixtion du militarisme dans les différents niveaux de l’École comme à l’Université et dans la société (carrefour des métiers, classes défense, SNU et à présent service militaire volontaire, économie de guerre notamment soutenue par les investissements bancaires…)
Combattre la militarisation en enseignant la guerre ?! souligne que la volonté de militarisation du système éducatif concerne potentiellement tous les contenus d’enseignement ou presque, mais en particulier l’histoire-géographie. Un récent rapport d’origine parlementaire propose d’ailleurs de modifier ses contenus d’enseignement en introduisant une dimension géopolitique. Il est vrai que la guerre est un élément très présent dans l’Histoire réelle, comme dans l’histoire enseignée. La question se pose donc avec d’autant plus d’acuité dans cette matière, avec des enjeux très politiques. La particularité de cet enseignement au lycée est de très nettement séparer l’enseignement de tronc commun destiné à tous les élèves avec des contenus très classiques voire pire, et l’enseignement dit “de spécialité” qui problématise ouvertement cette question, puisqu’environ 30 heures au minimum doivent être consacrées en Terminale au thème “Faire la guerre, faire la paix”, et de plus cette question de la guerre est abordée en Première sous l’angle de la “puissance”. L’enjeu pédagogique est de déconstruire l’idée que la guerre – comme la paix – sont “naturelles” et consubstantielles à l’être humain… dans le but de faire apparaître que ce sont des constructions sociales et politiques, des enjeux de lutte : finalement, ce qui garantit la paix c’est avant tout le refus des peuples d’accepter le nationalisme et le militarisme.
Ce dossier rappelle aussi que Le féminisme est un antimilitarisme , de même que le pacifisme intégral de l’Union Pacifiste de France (qui constate que le surarmement n’évite pas la guerre mais au contraire en accroît les risques, et affirme que le désarmement total est le seul moyen de rendre la guerre impossible) ainsi que les affiches antimilitaristes . Et il répond à Macron à la question : Avons-nous bénéficié des “dividendes de la paix” ?
Dossier présenté par Olivier Vinay
Dossier : L’antimilitarisme militant contre le capitalisme belliciste
Maudite soit la guerre
Pour la séparation de l’Éducation nationale et des entreprises d’armement
Thales ne dictera pas l’avenir de l’Université française
Combattre la militarisation en enseignant la guerre ?!
Économie de guerre : “C’est très important d’associer les françaises et les français à cet effort”
Le féminisme est un antimilitarisme
L’Union Pacifiste de France et les affiches antimilitaristes
Avons-nous bénéficié des “dividendes de la paix”
Interview de Pierre Douillard-Lefèvre qui a publié le 17 octobre Maudite soit la guerre, Manuel de résistance antimilitariste, aux éditions Divergences.
Émancipation : Bonjour Pierre, merci d’avoir accepté cette interview. Peux-tu nous expliquer le choix du titre de ton livre ?
Pierre Douillard-Lefèvre : J’ai cherché du côté des grands slogans du mouvement ouvrier, tels que “guerre aux palais, paix aux chaumières” ou l’incontournable “guerre à la guerre ”. Finalement, je me suis arrêté sur le mot d’ordre simple et efficace de “maudite soit la guerre”, qui renvoie à la Première guerre mondiale.
Il s’agit d’un cri gravé sur certains monuments aux morts érigés après la Guerre des tranchées. Le plus célèbre se trouve dans le village de Gentioux dans la Creuse, et a été construit en 1922 à la demande du maire, revenu du front. La sculpture représente un enfant, que l’on devine orphelin, en blouse d’écolier, levant son poing rageur vers le ciel, devant la plaque gravée des 63 noms de villageois morts au combat.
Émancipation : Pourquoi avoir choisi comme sous-titre “manuel de résistance antimilitariste” et pas “essai sur le pacifisme aujourd’hui” ?
Pierre Douillard-Lefèvre : Ce livre répond à une urgence : diffuser des outils pour reconstruire un antimilitarisme populaire, alors que nos gouvernant·es organisent la marche à la guerre et que les contre-discours sont quasiment inexistants.
Je distingue l’antimilitarisme et le pacifisme, qui est une idéologie propre. Mon rejet de la guerre et de toutes les armées ne se situe pas dans une non-violence morale, abstraite, que l’on a pu retrouver à gauche mais aussi dans des courants qui se sont compromis dans la collaboration, ou certains courants religieux. La “paix” n’est pas une fin en soi dans un monde injuste. Nous savons bien que dans une situation révolutionnaire, les dominant·es ne rendent pas leurs privilèges sans une pression populaire, souvent violente. Et que dans des contextes de résistance antifasciste ou de décolonisation, combattre l’arme au poing a été nécessaire.
Dans Maudite soit la guerre, il s’agit de combattre le militarisme pour ce qu’il est : l’obéissance aveugle à l’uniforme et aux chefs, l’interdiction de toute pensée critique, la mise au pas de la population au nom de “l’Union Sacrée” et l’abolition des droits des travailleurs et travailleuses au nom de “l’intérêt national”. La guerre, c’est aussi le capitalisme dans sa version la plus brutale, avec une économie au service de la production d’armes, une exploitation totale de la force de travail.
Ainsi, l’antimilitarisme porté par les anarchistes et certains courants communistes, est un antimilitarisme révolutionnaire, qui rejette l’armée mais pas le conflit, et c’est dans cette optique que s’inscrit ce livre.
Émancipation : Au cours du livre, tu reviens sur l’Union Sacrée mise en place lors de la Première guerre mondiale, et l’intégration des directions syndicales à cette union. Est-ce qu’aujourd’hui, tu sens de la part des directions syndicales et politiques françaises une volonté d’empêcher la marche à la guerre ?
Pierre Douillard-Lefèvre : : On ne peut qu’être très inquiet face à l’apathie voire à la complicité des directions syndicales françaises face au réarmement. La CGT n’a pas renié sa tradition productiviste issue de sa période stalinienne, et encourage l’essor de l’industrie de l’armement plus qu’elle ne la dénonce, au nom de l’emploi et de la croissance. Pire, les directions nationales françaises n’ont, contrairement aux pays voisins, rien entrepris pour s’opposer concrètement au génocide à Gaza, alors même que la France est désormais le deuxième exportateur d’armes au monde !
Plus terrible encore, et je m’en suis rendu compte en faisant mes recherches pour le livre : le niveau de conscience ouvrière et syndicale à propos de la guerre est quasiment inexistant si l’on compare à la situation au début du siècle dernier. À l’époque, le syndicalisme français était résolument internationaliste et anticapitaliste. À partir de 1902, la fédération des Bourses du Travail imprime et diffuse le Manuel du soldat , une brochure mordante contre l’armée et le patriotisme, signée par George Yvetot, militant anarchiste et futur dirigeant de la CGT. Ce manuel est tiré à près de 200 000 exemplaires, ce qui témoigne de l’importance de ce sujet pour le syndicalisme de l’époque.
En 1908, lors d’un congrès national, la CGT rappelle officiellement que les travailleurs et travailleuses n’ont pas de patrie et qu’en cas de guerre, iels doivent non seulement refuser de s’engager mais aussi répondre par la grève générale révolutionnaire. Ce ne sont pas uniquement des slogans, le syndicat élabore des plans de sabotage en cas de mobilisation, détaillés notamment dans une “brochure rouge” diffusée clandestinement en 1912.
La CGT organise le 16 décembre 1912 une grève générale préventive : elle réunit 600 000 grévistes. À Lyon, les transports sont paralysés, les docks de Nantes et du Havre sont bloqués, mais dans d’autres régions, le mouvement ne prend pas.
Et on le sait, tout cela n’a pas suffi à enrayer l’engrenage qui a précipité l’Europe dans l’horreur ! Tout s’est effondré après l’assassinat de Jaurès et le ralliement de la gauche à l’Union Sacrée.
Alors que dire de la situation actuelle ? Les partis de gauche adhèrent déjà aux discours va-t-en guerre, aucune direction syndicale ne semble s’inquiéter ni du SNU, ni de son successeur annoncé par le gouvernement, le “service militaire volontaire”, ni de la propagande militariste omniprésente, ni de l’explosion des dépenses pour l’armée. On se demande même où sont passés les souvenirs, pas si lointains, de la lutte du Larzac ou des mobilisations gigantesques contre la guerre en Irak. Le constat est sombre, mais il faut être lucide, tout est à reconstruire.
Émancipation : Maudite soit la guerre s’adresse à un large public, penses-tu qu’il puisse intéresser les personnels de l’Éducation nationale ?
Pierre Douillard-Lefèvre : En rédigeant ce livre, je m’aperçois que le système éducatif laïc, universel et gratuit, mis en place par la Troisième République, a été un rouage essentiel de la machine de guerre. À partir de 1882, la République organise des “bataillons scolaires” : les écoliers doivent s’entraîner à faire la guerre sous l’autorité de l’instituteur, en défilant au pas et en s’entraînant au tir à la carabine. Les enfants baignent en permanence dans un imaginaire belliqueux : les récompenses sont des images de batailles, on les prépare au service militaire… Ce bourrage de crâne n’épargne pas les enseignants eux-mêmes, qui paieront un très lourd tribut dans les tranchées.
Un siècle plus tard, l’armée fait son retour dans les salles de classe. En 2024, une commission de l’Assemblée nationale met en place une “Mission d’information sur le rôle de l’éducation et de la culture dans la défense nationale” et auditionne des militaires ainsi que des fonctionnaires du ministère de l’Éducation pour “s’interroger sur le rôle que peuvent avoir l’éducation et la culture dans la consolidation de l’esprit de défense”.
L’Armée parle désormais d’“augmenter la surface de contact” avec la jeunesse pour rendre le métier de soldat “plus attractif” . Dans cet esprit “ludique”, l’armée organise désormais, lors de certaines Journées Défense et Citoyenneté, obligatoires pour tous les lycéen·nes, des parties d’escape game. On emmène les élèves voir des séances de propagande guerrière au cinéma.
Macron a prononcé plusieurs discours lugubres, notamment le 13 juillet dernier sur le nécessaire “sens du sacrifice” de la jeunesse, et sa “soif d’engagement”. L’armée est en train d’entrer à toute vitesse dans les salles de classe, et il est urgent que les enseignant·es s’y opposent. Ce livre peut donc intéresser des enseignant·es soucieux·ses de ne pas embarquer leurs élèves, en particulier ceux et celles issu·es des classes populaires, vers un horizon kaki.
Émancipation : Le dernier chapitre de Maudite soit la guerre est consacré aux perspectives d’action. Quelles sont tes propositions ?
Pierre Douillard-Lefèvre : Les pistes sont nombreuses, je vais proposer trois axes pour ne pas être long. Le premier est le plus important et urgent : c’est, je l’ai dit, reconstruire un antimilitarisme populaire, une conscience collective anti-guerre. Cela passe par la création d’affiches, de peintures, de journaux et de contenus en ligne pour dénoncer et ridiculiser l’Armée. Nos dirigeant·es investissent massivement l’espace physique – à travers des campagnes de pub agressives pour s’engager dans l’armée et numérique dans des comptes Tiktok, des publicités dans les jeux vidéo, le recrutement d’influenceur·euses sur YouTube – pour saturer nos imaginaires de propagande guerrière. Nous devons absolument riposter sur tous ces terrains. Rien n’était plus efficace que les caricatures qui brocardaient les militaires il y a encore 30 ans. Le soldat était vu dans l’imaginaire commun comme un bidasse dangereux et pathétique. Aujourd’hui, sa figure a été réhabilitée auprès des plus jeunes. Tout un travail de discrédit de l’armée est à mener.
Deuxième piste, le blocage de la machine de guerre. En 2025, en France, une large coalition d’organisations antiracistes, écologistes, anticolonialistes et autonomes s’est réunie sous le nom de “Guerre à la guerre”. Elle a organisé en juin, pour la première fois depuis des décennies, une mobilisation réunissant plusieurs milliers de personnes contre le salon du Bourget, le plus grand salon de l’armement du monde, aux portes de Paris. Le slogan “Guerre à la guerre” essaime désormais sous différentes déclinaisons en Italie, en Allemagne ou en Espagne. La France est constellée d’usines de munitions, de start-up en lien avec l’armée, et accueille de nombreux salons internationaux d’armement. Ce sont autant de cibles faciles d’accès à mettre en lumière.
Enfin, si par malheur, les nuages de la guerre se mettent à gronder, il faudra remettre au goût du jour les bonnes vieilles recettes du mouvement ouvrier : la grève générale, seule à même de bloquer les flux logistiques et humains essentiels à la guerre, et le sabotage, comme ont pu le faire de courageux dissidents russes, qui ont ciblé les bureaux de recrutement de l’armée après l’attaque de l’Ukraine.
Entretien réalisé par Loïc
À l’heure où le mouvement syndical de l’Éducation nationale est traversé par d’âpres débats sur la laïcité, nous aimerions nous aussi apporter notre pierre à l’édifice, en examinant les liens méconnus entre différentes multinationales de l’armement et notre bonne vieille institution scolaire.
Grâce aux mobilisations des étudiant·es et salarié·es de l’enseignement supérieur, il est bien connu maintenant que les universités et écoles d’ingénieur·es ont développé de multiples liens avec Thales, Safran, ou Dassault. Il s’agit d’un véritable fléau, et c’est le symptôme de la privatisation des études post-bac. Mais qu’en est-il dans le secondaire ? Le court article qui suit est un premier éclairage sur la pénétration du secteur de l’armement dans l’Éducation nationale.
Des partenariats à l’échelle nationale
“Le 11 mai 2016, Safran et le Ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche ont signé un accord-cadre visant le rapprochement du Groupe avec le monde éducatif. L’objectif est d’améliorer la visibilité des métiers du Groupe auprès des collégiens et lycéens afin de favoriser leur insertion professionnelle, tout en renforçant l’attractivité du secteur de l’aéronautique.” 1
L’initiative a été incarnée par Najat Vallaud-Belkacem, Ministre de l’Éducation nationale de François Hollande. L’accord de trois ans a été renouvelé par J-M Blanquer et annoncé au Salon du Bourget de juin 2019. Nous ne savons pas si cet accord est toujours en cours, mais il fait froid dans le dos. Il repose notamment sur deux axes :
“Le renforcement et le ciblage des formations proposées aux collégiens et aux lycéens, pour mieux les adapter aux besoins réels de l’entreprise.
La mise en place de dispositifs de coopération avec le personnel de l’Éducation nationale pour leur permettre de mieux connaître les attentes du milieu professionnel.”
Les enseignant·es, “prescripteurs d’orientation”
Si les entreprises ne peuvent parfois pas avoir un accès direct à la conscience des élèves, les entreprises peuvent faire un détour par celle des enseignant·es. Ainsi le patronat a lancé en 2006 la “fondation CGenial” 2 . En quelques clics, on peut rejoindre une visite d’entreprise d’armement dans notre académie, s’inscrire à un webinaire, ou faire venir un·e représentant·e (“collaborateur”) d’entreprise dans notre classe.
Comme nous l’écrivions dans nos précédents articles, la bourgeoisie française veut faire de l’école un lieu d’orientation vers l’armée, et vers l’industrie d’armement. Elle veut nous faire croire que la guerre est inéluctable, voire que c’est une bonne chose. Elle va tenter par tous les moyens de faire pénétrer cette idée dans notre conscience ainsi que dans celle des élèves.
Pour la préservation de notre liberté de conscience ainsi que celle de nos élèves, nous devons nous battre pour la séparation de l’Éducation nationale et des intérêts privés, dont ceux, en particulier dans cette période, des marchands de canons.
Loïc
L’association de jeunesse Le Poing Levé Brest subit les foudres de l’Université de Bretagne Occidentale pour avoir révélé les liens de celle-ci avec Thales, complice du génocide de Gaza.
Le mardi 1 juillet, la présidente de Sorbonne Université et le PDG de Thales ont remis aux ministères de l’Enseignement supérieur et de la recherche et de l’Industrie un rapport intitulé “Amplifier la recherche partenariale public-privé” 1 . Il est rempli du même bullshit que l’on nous sert depuis plusieurs décennies pour justifier la privatisation de l’université publique : “dans un contexte de compétition mondiale et de défis sociétaux majeurs, la France doit renforcer son investissement en recherche et développement (R&D) pour maintenir sa position et répondre aux enjeux de compétitivité, de souveraineté et de transition écologique et numérique”. Le rapport propose de “faciliter et de démocratiser la création de laboratoires communs avec un financement public équivalent à l’engagement du privé (1 € public pour 1 € privé)”, de mettre les doctorant·es en alternance, de multiplier les thèses Cifre (financées par une entreprise et subventionnées par l’État) et de sanctuariser le CIR (Crédit d’impôt recherche ; pour 2024, 7,6 milliards d’euros) que Le Monde qualifiait récemment de “niche fiscale” pour les entreprises et révélait qu’il attirait les pratiques frauduleuses 2 .
L’un des auteurs du rapport est le PDG de Thales. Cette entreprise se classe en 2025 au dixième rang mondial pour la production d’armement et au premier rang des entreprises d’armement françaises. Le média d’investigation Disclose a publié en mars dernier 3 des documents commerciaux prouvant que Thales a vendu, entre 2018 et 2023, pour au moins deux millions d’euros de composants électroniques et de systèmes de communication destinés à équiper des drones israéliens pouvant servir à des bombardements contre des civils palestiniens. L’équipement a été vendu aux entreprises Elbit Systems et Israel Aerospace Industries, qu’Amnesty International identifie dans un rapport récent 4 comme participant au “commerce de la mort”. La Rapporteuse spéciale de l’ONU Francesca Albanese avait déclaré en juillet 2025 que ces entreprises participaient à une “économie de génocide”. C’est donc le PDG d’une entreprise complice d’un génocide qui dicte la conduite et l’avenir de l’université française.
Le 11 septembre dernier, Le Poing Levé Brest , organisation de jeunesse issue de Révolution Permanente, se voyait retirer son label “Asso-UBO” par la présidence de l’Université de Bretagne Occidentale pour avoir médiatisé les liens entre l’université et Thales et avoir rappelé le rôle de cette entreprise dans le génocide à Gaza. La présidence a également déclaré avoir porté plainte. Une campagne de soutien est en cours d’organisation : il ne serait donc désormais plus possible de pointer des liens si étroits et importants entre l’université et des entreprises mortifères ? D’interroger l’intérêt de recherches loin d’être dans l’intérêt du bien commun ? L’UBO n’est pas la seule à faire ce choix. Elle n’est pas non plus la seule à réprimer par la police ou des fermetures administratives “préventives” les mobilisations étudiantes et de personnels contre l’austérité dans l’ESR, sa privatisation, contre la mise au pas, la militarisation de la jeunesse et du monde et les complicités dans un génocide.
Et pourtant, c’est toujours une Université publique, libre et gratuite que nous souhaitons. La tâche semble immense, et ce sera en refusant cette mise au pas, en dénonçant ces collaborations mortifères, en soutenant les réprimé·es, l’auto-détermination du peuple palestinien et en poursuivant les mobilisations que nous commencerons.
Pierre Tenant, enseignant en lutte
L’enseignement de l’histoire-géographie est régulièrement confronté à la question de la guerre et du militarisme. Si ce n’est pas l’enseignant·e qui amène les élèves à y réfléchir, ce sont les élèves qui peuvent l’interpeller de façon parfois très directe.
Et il y a fort à parier que ce phénomène est amené à se reproduire. La guerre génocidaire à Gaza est d’ores et déjà un symbole politique pour toute une partie de la jeunesse, y compris en France. La guerre en Ukraine est dans tous les esprits.
Des programmes traversés par la guerre
Les développements ci-dessous concernent essentiellement l’histoire-géographie en lycée. Mais ces questions se posent tout autant en collège, d’ailleurs les tentatives de diffusion du militarisme n’épargnent pas le collège : à la place du futur ex-SNU, se développent d’autres dispositifs tels que les “classes défense et sécurité globale”.
La question de la guerre est un enjeu politique récurrent dans les programmes d’histoire. Et pour cause : l’histoire de l’humanité n’est-elle pas tissée par la guerre ? Depuis les divers empires de l’Antiquité dont l’existence repose largement sur la conquête et l’exploitation de territoires perçus comme riches, jusqu’aux impérialismes modernes et leurs aboutissements ultimes : les deux guerres mondiales.
S’il est donc “naturel” d’aborder la question de la guerre (et par conséquent celle de la paix), il s’agira donc de lui contester tout caractère “naturel” et “normal” : la guerre est le produit de sociétés données, à une époque particulière avec des enjeux politiques et sociaux propres. Elle est un résultat possible des pouvoirs et groupes sociaux pour “résoudre” leurs problèmes, mais pas un choix inévitable. La question est donc d’éviter la “naturalisation” de la guerre, qui au final est le dernier argument de tous les militarismes pour faire accepter aux populations tous les sacrifices qu’ils prétendent imposer : le sacrifice humain, mais aussi celui des droits démocratiques et sociaux.
Cette question n’est pas nouvelle. De même que l’agitation autour de chaque nouveau programme d’histoire (la géographie étant plutôt mise au second plan… pour l’instant). Ainsi la dernière polémique sur les réseaux sociaux, celle des “Parents vigilants” zemmouristes, porte sur l’absence supposée de certaines guerres dans les projets de nouveaux programmes : à savoir les croisades médiévales 1 !
Il faut tout de même élargir l’horizon. Tout d’abord, la question de la guerre et du militarisme ne se limitera probablement pas à la seule histoire-géographie : elle peut en effet imprégner de nombreuses matières, certes sous des formes moins directes. Et surtout : elle peut imprégner le système éducatif de façon plus globale que les seuls horaires d’enseignement. C’est d’ailleurs le défi pour Macron et son gouvernement, suite au relatif échec du SNU : ils nous annoncent une réforme de la “Journée d’appel préparatoire à la défense”. Certes. Sauf qu’une journée, même militarisée et préparée avec force moyens, aura peu d’impacts si en parallèle les personnels ne relaient pas la propagande militariste : il y a donc nécessité d’imprégner tout le système éducatif. Ce constat de la réticence des personnels était un des grands arguments du rapport parlementaire préfigurant la création du SNU 2 : les outils de militarisation existent, mais les personnels s’en désintéressent ou les refusent. Le dernier rapport parlementaire sur le sujet 3 reprend ce constat et essaie de trouver une martingale. Au milieu d’un certain nombre de préconisations, certaines dangereuses et d’autres plutôt ridicules, il vise directement une matière d’enseignement : l’histoire-géographie en lycée.
De l’histoire-géographie à la géopolitique ?
La géopolitique a eu souvent mauvaise presse, notamment après 1945 : elle a été, avant tout, un support idéologique des impérialismes, et notamment de l’impérialisme allemand avec ses dimensions raciales (le concept de “Lebensraum”, axe idéologique central dans l’idéologie impérialiste du Troisième Reich, est formulé dès la fin du XIXe siècle par le “père” de la géopolitique Friedrich Ratzel) 4 .
La géopolitique a ensuite pris un aspect de plus en plus scientifique, et structure une discipline universitaire d’enseignement, celle des “relations internationales”.
Un ouvrage classique dans les débats marxistes sur les États modernes et la guerre
Est-ce à dire pour autant que la géopolitique n’a pas une dimension d’idéologie et d’endoctrinement idéologique au service du pouvoir ? Bien sûr que si ! Mais l’histoire-géographie tout autant, et ce depuis longtemps ! De même qu’il y a plusieurs courants historiques, il y a plusieurs courants en géopolitique : des courants pro-capitalistes qui peuvent d’ailleurs s’opposer sur certains points, des courants marxistes ou critiques qui mettent en avant les rapports sociaux comme éléments centraux pour comprendre la géopolitique.
Quoi qu’il en soit, la dimension géopolitique, quasiment absente de l’enseignement d’histoire-géographie (en tout cas pas présentée explicitement), a fait son irruption en lycée à la faveur de la très réactionnaire “réforme” de Blanquer. Elle l’a fait de deux façons. Tout d’abord, par la mise en place du système dit des “spécialités”. Ce système remplace les “séries” classiques : il articule un “tronc commun” rabougri (aussi bien dans ses contenus que dans son poids relatif en termes de coefficients, sans oublier toutes les dérives liées au contrôle continu), avec des “spécialités” dont les contenus sont exigeants et le rôle déterminant. L’histoire-géographie en tronc commun a pour correspondant l’HGGSP en spécialité, à savoir Histoire-Géographie-Géopolitique-Science Politique. La géopolitique fait donc son entrée par la grande porte.
Elle fait aussi son entrée par la petite porte : en géographie de tronc commun, certains thèmes s’en imprègnent. Le plus visible est le thème de géographie de Terminale sur les mers et océans (point remarqué avec satisfaction par des éléments de l’appareil militaire) 5 .
Deux totems : la guerre et la puissance
En fait, la question de la guerre et de la paix est centrale dans le programme de spécialité HGGSP, dont il sera question dans la suite de cet article. Elle l’est en Terminale, au travers d’un thème sans équivoque : “Faire la guerre, faire la paix”. Thème qui ne prend pas moins de six semaines complètes à étudier, et qui est l’un des deux piliers du programme (avec celui sur l’environnement et ses enjeux géopolitiques). Ce thème a des prolongements dans les autres parties du programme (par exemple dans “Histoire et mémoires” l’enjeu mémoriel et politique de guerres comme celle de 1914-1918, la guerre d’Algérie, les guerres d’ex-Yougoslavie). D’une façon générale, cette question irrigue l’ensemble des thèmes du programme : c’est logique, puisque la géopolitique telle que l’envisage les programmes, est définie par les enjeux de puissance et les rivalités entre États.
La “puissance”, justement, structure quant à elle le programme de Première. Même si les concepteur·es du programme prennent soin de distinguer les deux formes classiques de puissance en géopolitique 6 , personne ne peut être dupe. D’autant plus qu’aborder la géopolitique à partir de la question de la puissance, c’est de fait se placer implicitement dans un des courants théoriques des relations internationales : le courant auto-proclamé “réaliste”, défenseur patenté du système capitaliste et de l’impérialisme.
De fait, la question du militarisme n’est jamais très loin dans cette spécialité. Ainsi, lors de la mise en place de la contre-réforme Blanquer, dans l’académie de Nice l’Inspection avait élaboré un document visant à préciser le sens de cet enseignement : dans les débouchés professionnels présentés, la moitié menaient à l’appareil policier et/ou militaire ! Il faut dire aussi que nous sommes dans l’académie la plus militarisée de France métropolitaine…
Mais après tout, ce n’est pas la première fois qu’on se retrouve dans une telle situation : l’appareil d’État capitaliste a toujours procédé ainsi avec l’enseignement de l’histoire-géographie, certes de façon plus ou moins atténuée selon les moments.
Et de même, ce n’est pas non plus la première fois que l’on se retrouve avec un autre fait : les enseignant·es s’approprient un contenu d’enseignement et utilisent leur relative marge de manœuvre pour en infléchir le sens. La lutte contre les contenus nationalistes et chauvins dans le cadre de l’école publique, y compris malgré les volontés gouvernementales, a d’ailleurs très vite été une dimension de l’action pédagogique des instituteurs et institutrices syndicalistes au début du XXe siècle. Encore faut-il voir avec quelles modalités et selon quels axes.
Démystifier la puissance et la guerre
Disons-le tout de suite : les pistes tracées ci-dessous ne prennent leur sens que dans une lutte globale contre le militarisme et la militarisation. Dans l’école, celle-ci passe par une revendication incontournable : l’abrogation de tous les dispositifs de militarisation, à commencer par les protocoles sur le lien Armée/Éducation nationale signés depuis 1982.
Que faire pour limiter au quotidien, dans son travail, l’enseignement de contenus problématiques voire réactionnaires ? Cette question-là aussi n’est pas nouvelle. Elle pose au moins deux problèmes au départ.
Tout d’abord, désobéissance pédagogique ou pas ? Refus public et assumé d’enseigner les contenus réactionnaires (avec la répression qui pourrait s’en suivre), ou alors “ruser” avec les programmes ? Car selon les situations, entre la désobéissance pure et simple d’une part, le respect strict des programmes, il y a une “zone grise” : celle de la liberté pédagogique, individuelle comme collective.
Autre débat, qui a lui aussi existé depuis longtemps : faut-il, face à des contenus idéologiques d’embrigadement, développer une contre-idéologie ou insister sur le développement de l’esprit critique, en commençant par montrer qu’il y a différents points de vue (cf. le débat “enseignement de classe/enseignement rationnel” dans la Fédération unitaire de l’enseignement des années 1920-1930) ?
Le choix que j’ai fait, commence par prendre une méthode d’analyse, explicitée si nécessaire (sous des formes adaptées et en indiquant qu’il y en a d’autres) aux élèves : le matérialisme historique. Deux idées en particulier sont très utiles pour aborder les questions de la guerre et des relations internationales : d’une part, pour comprendre une époque et une société, il faut partir des relations sociales liées aux rapports de production, autrement dit les rapports entre classes. D’autre part, il n’y a pas de structures sociales éternelles et existant depuis toujours (et donc pas de nature humaine “naturellement agressive” poussant naturellement à la guerre), les sociétés évoluent, peuvent évoluer et continueront d’évoluer.
Cette démarche permet de commencer par déconstruire ces deux notions. Tout d’abord, la “puissance” : c’est une vision des relations internationales qui n’est pas neutre, ni dans ses bases ni dans son projet politique sous-jacent. Il y en a d’autres : on peut montrer même sommairement aux élèves, qu’il y a d’autres façons de concevoir les relations internationales. Par exemple en prenant des documents historiques accessibles et simples d’accès, paradoxalement produits dans le cadre d’États : la déclaration d’indépendance des États-Unis, la Constitution de 1793 en France (moment le plus progressiste de la Révolution), voire un ou deux articles de la Constitution soviétique de 1918. Elles mettent en évidence les notions de bonheur, d’égalité entre les citoyen·nes et les nations (on peut compléter cela en Terminale avec la “Déclaration de paix au monde” de l’Assemblée française de 1790) 7 . Ces éléments montrent qu’il y a d’autres conceptions des relations internationales que la simple recherche de puissance et la défense stricte de l’égoïsme national : les relations internationales résultent de choix politiques, et les peuples ont un rôle à y jouer par leurs luttes.
Ensuite, la guerre : en introduction, il peut être utile de passer l’extrait vidéo “Nous sommes en guerre” de 2020, où Macron annonce le confinement. Cela montre bien que la notion de guerre peut être très extensive, et que cette extensivité peut servir à restreindre les libertés et les droits démocratiques (on peut facilement trouver des documents montrant les atteintes aux droits et la surveillance des populations au nom de la “guerre contre le terrorisme”). Aller ensuite vers une définition précise de la guerre permet d’en découvrir la nature : une nature profondément politique et sociale, liée à une forme de pouvoir et de société. La structure elle-même du programme de Terminale nous y aide d’ailleurs : en gros, il tend à opposer les guerres classiques entre États, analysées par Clausewitz dans son fameux ouvrage De la guerre, aux formes de guerre dites “irrégulières” majoritaires après 1945 (jusqu’à maintenant en tout cas). Clausewitz, militaire méfiant face aux nationalismes, fait l’objet d’une étude, et sa fameuse affirmation (“la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens”) permet d’ouvrir la réflexion : si la guerre n’est ni “naturelle” ni “anormale”, mais le résultat d’une situation politique, elle n’est pas inévitable. Et on peut partir de cette réflexion pour aborder la question de la paix.
Et la paix dans tout cela ?
Car la paix aussi est une construction politique. On peut d’ailleurs retracer le point de vue des classes dominantes sur la paix, en montrant l’évolution de la paix uniquement conçue comme absence de guerre (la guerre étant un état “naturel”) à l’idée que la paix est un état désirable et qui devrait être “normal”.
Les documents pouvant être utilisés pédagogiquement ne manquent pas. On peut par exemple prendre un extrait de texte du troubadour (et cadet de la noblesse) Bertran de Born (XIIe siècle) :
Et il me plaît aussi le seigneur, Quand le premier il se lance à l’assaut, À cheval, armé, sans peur, Pour ainsi encourager les siens Par sa vaillante bravoure Et puis quand le combat est engagé, Chacun doit se tenir tout prêt
Et le suivre volontiers, Car personne ne peut être estimé S’il n’a pris nombre de coups […] Et une fois dans la mêlée, Que chaque homme bien-né Ne pense qu’à tailler têtes et bras, Car mieux vaut être mort que vivant et vaincu.
Logiquement, l’aristocratie, classe sociale qui pense son pouvoir et sa puissance comme résultat de la conquête et de la guerre, valorise celle-ci.
La bourgeoisie naissante, classe sociale qui pense son pouvoir et sa puissance comme résultant de son activité économique productrice (et a contrario la guerre comme perturbant le “doux commerce” vanté par Montesquieu), n’a pas forcément le même point de vue. Une partie de la bourgeoisie peut développer un regard négatif sur la guerre (ce qui ne l’empêche pas du tout de la faire pour défendre ses intérêts !). Là aussi il est facile de travailler sur des documents éloquents. Par exemple des extraits des Aventures de Simplicius Simplicissimus (l’un des plus célèbres romans de l’époque moderne en Allemagne, décrivant à de nombreuses reprises les horreurs de la Guerre de Trente Ans), ou encore L’exhortation pour la paix de Ronsard :
Non, ne combattez pas, vivez en amitié, Chrétiens, changez votre ire avec la pitié, Par la cruelle guerre on renverse les villes, On déprave les lois divines et civiles, On brûle les autels et les temples de Dieu : L’équité ne fleurit, la justice n’a lieu,
Les maisons de leurs biens demeurent dépouillées, Les vieillards sont occis, les filles violées […] La paix fonda les villes, La paix fertilisa les campagnes stériles, La paix sous le joug fit mugir les taureaux, La paix dans les prés fait sauter les troupeaux.
Bien entendu, il importe de montrer que l’on a affaire à des intellectuel·les lié·es au pouvoir politique, et que la masse du peuple, hommes comme femmes, est la première à faire la guerre, à la subir et à en mourir…
Époque Faire la guerre Faire la paix Moyen Age à XVIIe siècle Familles royales/nobles à armées seigneuriales Accord entre rois/une puissance impose ses règles (“monarchie universelle”) XVIIe siècle à 1945 Etats modernes (Empires/États nationaux) à armées nationales (guerre “régulière“) Traités de paix (paix “westphalienne”) 1945 à à …. États/groupes armés à (guerre “irrégulière”) “sécurité collective” (SDN/ONU) Les élèves peuvent réaliser un tableau mettant en correspondance les structures sociales avec les conception de la de guerre et de la paix
Cette question des classes sociales et du pouvoir politique permet d’ailleurs de répondre à une aporie du programme lui-même : il incite à étudier deux grandes façons d’organiser les relations internationales, le système “westphalien” (la paix par un traité entre grandes puissances européennes) 8 et celui de la “sécurité collective” (SDN puis ONU) ; or, il ne peut cacher les failles de ces deux conceptions impuissantes à éviter les guerres y compris mondiales. Cela permet de poser la question centrale : celle consistant à partir d’en bas, des luttes des peuples pour leur émancipation. La question de la paix dans le monde n’est pas une question technique et de forme d’organisation, mais une question politique : ce sont les peuples qui imposent la paix en résistant à la guerre. Là encore, les documents permettant cette démarche pédagogique sont assez faciles à trouver.
Car au final, on en revient au problème incontournable : ce sont la jeunesse et le monde du travail qui imposeront la paix par leurs luttes !
Octarine
Mardi 14 octobre, BPI France a lancé l’opération “Allons enfants de l’investissement”. Son but ? Que nous placions nos économies… dans la guerre ! Et que les entreprises aient de l’argent frais pour “se moderniser”.
La bourgeoisie française, pour de multiples raisons, nous prépare à faire la guerre (crise de surproduction, tensions inter-impérialistes pour le contrôle du monde, union sacrée contre une menace extérieure…). Et elle cherche à s’accaparer, entre autres, nos économies et tout l’argent de la sécurité sociale qui échappe au marché. Avec “Allons enfants” elle cherche à faire non un coup double mais un coup triple.
Le jour de gloire est arrivé
Affiche de propagande pour un emprunt d’État – 1917
Rappelons-nous une des préconisations du rapport Plassard sur l’économie de guerre qui date de mars 2023. Afin de trouver de l’argent frais pour financer les marchands de canons, il est envisagé la “Création d’un plan d’épargne défense, dont les fonds seraient gérés par une société aux capitaux majoritairement détenus par l’État, qui agirait au service de la DGA, pour le financement des programmes d’armement ainsi que des petites entreprises de la BITD” .
Jeudi 20 mars 2025, peu après un énième discours belliciste de Macron, Éric Lombard, Ministre de l’Économie annonçait que ce projet serait pris en charge par BPI France, la banque publique d’État. Le placement des particuliers serait de 500 euros minimum et de 500 000 euros maximum, bloqués pendant cinq ans. Lombard précisait : avec un taux de 5 %, “ça rémunère mieux que l’épargne”.
Afin de s’assurer qu’un maximum de personnes mettent effectivement leur argent sur ce fond en rendant le livret A moins attirant, le taux de celui-ci est passé au 1er août de 2,4 % à 1,7 % et celui du Livret d’épargne populaire est baissé de 3,5 à 2,7 %.
Allons enfants de la patrie
Le détail du fonctionnement et le nom de l’opération ont été dévoilés le mardi 14 octobre, jour du discours de politique générale de Lecornu.
BPI cherche à récolter 450 millions d’euros (dont 150 millions d’épargne individuelle) pour “soutenir” des PME et des start-ups de l’armement, non-cotées en Bourse, dans leur développement (achat de machines…).
Il ne s’agit donc pas de devenir actionnaire d’une multinationale comme Thales, Safran ou Dassault, ni d’aider l’État à acheter des armes, ni d’un emprunt d’État, mais de mettre son argent dans un fond public, qui va investir dans plusieurs boîtes à la fois (les entreprises de leur côté vont pouvoir faire des demandes de financement à BPI France).
Pour cela, plusieurs chemins d’accès sont possibles : ou bien on se crée directement un compte sur le site de BPI France et on fait un virement du montant voulu, ou bien on accède à ce fonds via un Plan Épargne Retraite Individuel ou un Plan Épargne Retraite Collectif, qui sont des systèmes de retraite par capitalisation (l’argent de chacun·e est placé).
L’étendard de la guerre est levé
Lombard a ainsi déclaré le jour du lancement : “C’est très important d’associer les françaises et les français à cet effort ” En incitant officiellement les personnes vivant en France à aider au “développement” d’entreprises de mort, c’est un tabou qui saute : financer la guerre serait une chose positive.
En lançant une campagne de communication au nom d’“Allons enfants” c’est évidemment tout l’imaginaire de la Révolution française qui est invoqué, dans son versant patriotique face à l’ennemi venant d’autres pays. Ce type de campagne alimente la xénophobie et le racisme. Clairement c’est une campagne d’extrême-droite.
Ainsi avec “Allons enfants de l’investissement”, la bourgeoisie essaye d’avancer sur plusieurs fronts :
– nous faire entrer dans la tête que la guerre arrive, et nous vendre le bien-fondé de “l’économie de guerre” promue par Macron ; – nous faire financer ce projet de guerre par nos soins, de façon volontaire et enthousiaste. Ainsi le complexe-industriel va gagner en puissance et donc d’autant plus étendre sur nous son emprise économique et idéologique ; – continuer de diffuser l’idée et les pratiques de retraites par capitalisation.
Il y a donc urgence à (re)lancer une campagne unitaire contre le financement de l’armement.
Loïc
Plutôt que de financer la guerre, nous vous proposons de financer l’antimilitarisme : abonnez-vous à la revue , financez le local EDMP, devenez adhérent.e.s d’Émancipation tendance intersyndicale ! en écrivant à tendance@emancipation.fr
C’est ainsi que l’institutrice Hélène Brion s’écriait en 1918, et aussi : “je suis ennemie de la guerre parce que féministe”. Une autre grande figure féministe qui a porté toute sa vie cet engagement est Andrée Michel (1920-2022).
Dès les années 60, elle est pionnière à travailler sur l’articulation entre pouvoir d’État et lobby de l’armement et le système militaro médiatique.
Elle écrit : La guerre contre les femmes , où elle analyse la culture de la guerre, en y introduisant déjà les dimensions de classe et de genre, ce qui l’amène à dénoncer l’industrie de l’armement comme espace de formation aggravée du patriarcat.
En 1980, elle s’engage dans le réseau de résistance international des femmes à la guerre. En 1985, paraît un texte important dans Nouvelles questions féministes , où le lien est fait avec le lobby du nucléaire. Elle y regrette une forme d’ethnocentrisme de féministes européennes, ne mettant pas cette priorité en avant, contrairement à des écoféministes d’Amérique du Sud et d’Afrique.
En 2012, paraît un livre regroupant ses textes : Féminisme et antimilitarisme , éd iXe. Elle y précise “Avant je me disais pacifiste, aujourd’hui je me déclare antimilitariste pour signifier mon opposition à TOUTES les opérations visant à promouvoir productions et ventes d’armes” .
Et aujourd’hui ?
Comme on le voit, notamment en Palestine, les femmes et les enfants sont les premières victimes de cette guerre génocidaire qui ne pourrait être menée sans les bombes américaines, sans les drones, parfois équipés de composants français. Comme le dénonce le collectif Stop arming Israel, Thales, Safran, le ministère de la Défense se présentent comme de bons employeurs favorisant l’inclusion, la mixité, mais qui peut croire que notre émancipation passerait par cela ? La France, deuxième exportateur d’armes de mort dans le monde avec pour principaux clients des dictatures ; la France, l’Europe avec des budgets publics militaires en augmentation massive au détriment de la santé et l’éducation. Il s’agit bien d’une forme de guerre menée contre nous tou·tes.
Et demain ?
On l’oublie souvent : c’est une grève menée par des femmes, un 8 mars, exigeant Pain, Paix et Liberté qui a impulsé la révolution de 1917 en Russie. Les 8 mars 2024 et 2025, des milliers de personnes ont défilé comme féministes contre l’armement, et pour la Palestine, renouant avec cette nécessité d’engagement international.
Oui, renouer, faire grandir l’antimilitarisme féministe est une urgence !
Emmanuelle
Nb. La tendance Émancipation est anticapitaliste, féministe et antimilitariste. Une rubrique ouverte est dédiée, dans notre formidable revue.
Deux membres de la direction nationale de l’Union Pacifique de France répondent aux questions d’Émancipation Tendance intersyndicale, Bernard Baissat sur l’organisation elle-même et Joël Vacher sur les affiches antimilitaristes.
L’Émancipation : Quand a été créée l’UPF, et à l’initiative de quelles personnes/courants ?
Bernard Baissat : L’Union pacifiste de France (UPF), section française de l’Internationale des résistants à la guerre (IRG), est une association loi de 1901 fondée en 1961 groupant les “pacifistes intégraux”, indépendamment de leurs convictions politiques, philosophiques ou religieuses.
L’Émancipation : Quels sont les positions essentielles de l’UPF ?
Bernard Baissat : Elle lutte pour une France sans armée, contre toute forme de guerre, contre la production et le commerce des armes et pour une société démilitarisée.
L’Émancipation : Quelles ont été/sont ses principales batailles et campagnes ?
Bernard Baissat : Quelques campagnes : Statut des Objecteurs de conscience (1963), Défenses juridiques devant des tribunaux militaires (1977), Marche antimilitariste Paris-Taverny (1977), Caravane du désarmement contre l’Otan et le pacte de Varsovie de Bruxelles à Varsovie (1979), Accueil à Paris de la marche internationale des femmes scandinaves pour la paix (1981), Campagne contre l’armée à l’école protocole Hernu-Savary (1982), Marche internationale antimilitariste en Sicile de Catania à Comiso (1983), Début de l’émission de radio Si Vis Pacem sur Radio libertaire (1983), Gala de l’UPF à la Mutualité pour les 20 ans du statut des objecteurs (1984), Fondation du Bureau Européen de l’objection de conscience(1985), Campagne pour une Suisse sans armée (1986), Rencontre antimilitariste à Carmaux (Tarn) (1989), Gala UPF au TLP Dejazet avec Léo Ferré contre l’armée à l’école (1990), L’UPF reçue à l’ONU pour présenter son action pour le désarmement unilatéral de la France (1992), Rencontre internationale des objecteurs au Larzac (1992), Dépôt de la proposition de loi pour le désarmement unilatéral au Sénat par Franck Sérusclat (1993), Manifestation contre la reprise des essais nucléaires à Mururoa (1995), Diffusion de tracts contre la première journée d’appel à la préparation de la défense (JAPD) (1998), Manifestation de soutien aux déserteurs de Yougoslavie (1999), Festival du film antimilitariste à Paris (1999), Campagne “Fermons Eurosatory” (2000), Action contre Milipol (2001), Rencontre Europe sans armée à Valence (2002), Tract de l’UPF pour entrer en résistance contre la guerre en Irak et manifestations (2003), Manifestation contre l’EPR (2004), Colloque histoire de l’objection à l’université de Créteil (2004), Campagne contre les profiteurs de guerre (2006), Conférence sur l’objection à Istanbul ( 2007), Participation au Collectif pour la réhabilitation des mutins de 14-18 (2008), Soirée au cinéma la Clef autour du film Jean-Jacques de Félice avocat du peuple kanak de Bernard Baissat ( 2009), Participation au colloque contre les 60 ans de l’OTAN à Berlin (2009), Participation au collectif contre la guerre en Libye (2010), Fête des 50 ans de l’UPF: le livre pacifiste, des figures du pacifisme au cinéma, des chants contre la guerre avec Serge Utgé-Royo, des femmes antimilitaristes avec le Centre Simone de Beauvoir, Colloque “Des médias pour la paix” à la Sorbonne, Conférence internationale à Saint-Pétersbourg (2011), Participations aux Triennales de l’IRG : Haverford aux États-Unis (1969), Sheffield au Royaume-Uni (1972), Noordwijkerhout au Pays-Bas (1975), Sonderborg au Danemark (1979), Pérouse en Italie (1982), îles Åland en Finlande (1988), Namur en Belgique (1991), Porec en Croatie (1998), Dublin en Irlande (2002), Paderborn en Allemagne (2006), Ahmedabad en Inde (2010).
L’Émancipation : Quelles sont ses relations avec d’autres structures au niveau français et international ?
Bernard Baissat : L’UPF est la section française de l’Internationale des résistants à la guerre (IRG)
Le rapport annuel 2024 du Bureau européen pour l’objection de conscience (BEOC/EBCO) sur l’objection de conscience au service militaire en Europe est publié en cette période de militarisation mondiale. De la relance de la conscription en Europe aux effets dévastateurs des guerres en cours, la protection et l’autonomisation des objecteurs de conscience sont plus urgentes que jamais.
L’objection de conscience au service militaire est un droit de l’homme fondamental qui doit être protégé. Le BEOC reste activement engagé dans la campagne internationale “ObjectWarCampaign”, soutenant les objecteurs de conscience russes, biélorusses et ukrainien·nes et plaidant en faveur de leur protection et de leur asile dans les pays de l’UE.
L’Émancipation : Comment l’UPF se situe-t-elle par rapport au mouvement de la paix ?
Bernard Baissat : Participation en commun aux manifestations, rencontres, colloques, collectifs…
L’Émancipation : Quelles sont ses positions par rapport aux guerres révolutionnaires, de libération des peuples, anticoloniales ?
Bernard Baissat : Contre toutes les guerres.
L’Émancipation : Qu’édite-t-elle (Revue, ouvrages, CD…) ?
Bernard Baissat : Un journal mensuel, une émission sur Radio libertaire hebdomadaire le jeudi Si Vis Pacem, une brochure Merci Cabu, des livres dont le dernier : Abolir l’armée !, des CD de chants antimilitaristes…
L’Émancipation : En 2015, l’UPF rééditait L’antimilitarisme libertaire de Pierre-Valentin Berthier. L’UPF considère-t-elle qu’elle est proche des courants libertaires ?
Bernard Baissat : Oui
L’Émancipation : L’UPF est investie dans le collectif “Non au SNU”, devenu depuis “Contre la militarisation à l’école”. Peux-tu nous expliquer comment tu analyses ces évolutions ainsi que les tentatives de remettre en place un service militaire, d’abord volontaire ?
Bernard Baissat : L’Union pacifiste est co-fondatrice du collectif national NON au SNU.
L’Émancipation : Quelles sont les perspectives de l’UPF qui n’ont pas été abordées ?
Bernard Baissat : Dénoncer et s’opposer à la militarisation des jeunes notamment dans l’Éducation nationale et au réarmement qui prépare les guerres.
Afficher l’antimilitarisme pour Joël Vacher :
L’Émancipation : Comment es-tu tombé dans l’affiche ?
Joël Vacher : J’ai fait l’École d’imprimerie rue Madame à Paris, en 67/68. À la faveur du mouvement de 68, j’ai rejoint l’atelier populaire des Beaux-Arts dans les premiers jours du mouvement.
L’Émancipation : Depuis quand collectionnes-tu les affiches antimilitaristes ?
Joël Vacher : Pratiquement depuis le début aux Beaux-Arts. Et puis quand on m’a convoqué pour le service militaire, je me suis insoumis et rapidement j’imprimais les affiches de propagande pour objecteurs et insoumis. Au départ, c’était minimaliste, car on n’avait pas d’argent, avec donc beaucoup de texte et peu de dessins, après nous avons été rejoints par des graphistes et la qualité s’est améliorée. On faisait beaucoup de gratte. Je travaillais dans des grosses imprimeries : je chouravais le papier et les encres, que j’emmenais sur mon Solex. Ou alors j’en remplissais des poubelles récupérées la nuit par mes copains. À l’époque il y avait 500 et 800 personnes en prison et on était obligé·es de se planquer. J’étais au secrétariat des objecteurs de conscience. Je connaissais du monde dans toutes les imprimeries parallèles et je récupérais les affiches à la source.
Puis j’ai travaillé dans des imprimeries coopératives La Quotidienne à Fontenay-sous-Bois, et dans le 20ème, Primavera, Les Imprimeurs Libres, Edit 71 où étaient imprimées beaucoup d’affiches militantes. J’ai donc fait beaucoup de collages, décollages, collectages. Et j’ai ainsi emmagasiné 20 à 25 000 affiches, beaucoup sur l’antimilitarisme. En plus, j’étais en relation avec un collectionneur à plein temps Alain Gesgon qui a écrit un bouquin sur les affiches militantes.
L’Émancipation : Quelles sont les époques qui ont donné lieu aux plus grandes productions d’affiches antimilitaristes ?
Joël Vacher : Les années 70-80, à l’époque du décret de Brégançon qui imposait aux objecteurs un an obligatoire dans les Eaux et Forêts, surveillé par les gardes forestiers de l’ONF.
L’Émancipation : Ce type d’affiche vise-t-il simplement les guerres, ou également d’autres aspects du militarisme : industries d’armement, embrigadement de la jeunesse ?
Joël Vacher : Majoritairement les guerres, mais aussi la lutte contre le lobby militaro-industriel, de plus en plus forte depuis que la France est devenue le deuxième marchand d’armes du globe. Et aussi contre la militarisation de la société, particulièrement au niveau de l’École avec la lutte contre le protocole Hernu Savary du début des années 80, jusqu’à la lutte contre le SNU et bientôt le retour du service militaire.
L’Émancipation : Peut-on observer des dominantes graphiques des affiches antimilitaristes ?
Joël Vacher : Oui l’effet recherché c’est de frapper les esprits avec des images choc souvent très figuratives des horreurs de la guerre. La qualité graphique est vraiment liée à la participation de graphistes professionnels.
L’Émancipation : Peux-tu décrire quelques affiches antimilitaristes qui t’ont particulièrement marqué ?
Joël Vacher : Celles de Cabu contre les protocoles Armée-Éducation et puis certaines affiches que je trouve soit percutantes, soit particulièrement esthétiques. À plats de couleur.
L’Émancipation : Ces affiches peuvent-elles permettre de combattre le renforcement du militarisme du moment ? Comment ?
Joël Vacher : Par les expositions que j’organise, comme par exemple pour le stage syndical d’Émancipation à la salle Hénaff de la bourse du travail de Paris.
L’Émancipation : Comment vas-tu permettre au plus grand nombre de profiter de ta collection assez exceptionnelle et précieuse. Surtout depuis que le musée de l’affiche n’existe plus.
Joël Vacher : Je suis en train de transférer des thématiques entières de ma collection à la Contemporaine.
Interviews réalisées par Olivier Vinay
Emmanuel Macron a dénoncé lors de son discours aux armées le 13 juillet 2025, la “dérive” de la réduction des dépenses militaires, et a conclu “nous n’avons plus les dividendes de la paix dont nos parents avaient bénéficié. C’est terminé”. De quoi s’agit-il ?
Sur ce premier graphique, qui montre l’évolution des dépenses militaires françaises en fonction du PIB, on voit qu’au moment de la fin de la guerre d’Algérie, la part des dépenses militaires dans le PIB était de 5 %. En 1989, on était autour de 3 % et les dépenses ont continué de chuter. Depuis 2001, les attentats du World Trade Center, et la guerre au terrorisme, ce taux a doucement remonté, jusqu’à aujourd’hui. Demain peut-être ce taux reviendra au niveau de la guerre d’Algérie.
Une telle façon de présenter les choses induit la compréhension suivante : depuis les indépendances de ses colonies, le budget militaire de la France n’a fait que baisser, et encore plus avec la fin de la guerre froide. Sur toute cette période, la France était en paix. Ce qui faisait autant d’argent économisé du fait de la paix, d’où l’expression “dividendes de paix”.
Une telle politique aurait eu pour conséquence de sous-budgéter les armées, qui aujourd’hui seraient équipées avec du matériel hors d’âge, et qui ne seraient plus adaptées à la nouvelle situation : certes la menace soviétique a disparu, mais maintenant il y a la menace poutinienne. Ce que la bourgeoisie française nous promet avec des budgets à 2 %, 3,5 %, voire 5 % du PIB, c’est une situation de guerre comme au temps de l’Algérie.
Ce discours à propos des “dividendes de la paix” s’accompagne toujours d’un propos dénigrant “les français”, peu familiarisés avec la chose militaire, peu enclins à faire des efforts pour la guerre et au travail. Leur solution : nous embrigader et nous faire travailler encore plus.
Maintenant, si on regarde le deuxième graphique, que voyons-nous ? Il s’agit des chiffres collectés par le SIPRI, le Stockholm International Peace Research Institute, l’organisme de référence sur ces questions. On observe des dépenses militaires en augmentation constantes. En 1949, les dépenses militaires s’élevaient à 0,6 milliards d’euros. En 1962, 2,8 milliards. En 1989, 28 milliards. Certes, pendant la supposée “période des dividendes de la paix’’ (de 1990 à 2000) la hausse a stagné à 30 milliards de dépenses par an. Mais depuis, la hausse est constante, et s’accélère même depuis l’arrivée de Hollande – Macron au pouvoir. Ceci est à mettre en lien avec le fait que la France est en guerre permanente dans ses colonies, ex-colonies, en Afghanistan… Depuis les indépendances, la bourgeoisie française n’a jamais cessé “d’intervenir”, de faire des “opérations extérieures”, d’acheter et d’utiliser le dernier avion de Dassault (Mirage 2000, Rafale…) bref de faire la guerre. Et de remettre en cause le code du travail ou le droit à la retraite.
Ainsi, ces deux graphiques nous montrent que mettre en avant le pourcentage du PIB consacré à l’armée est un outil de propagande pour essayer de rendre acceptable l’austérité, les contre-réformes, les profits des multinationales de l’armement et la militarisation de l’ensemble de la société. Ainsi, personne n’a jamais bénéficié de supposés dividendes de la paix. C’est pour cela qu’il faut combattre bec et ongle cette propagande et la militarisation de l’ensemble de la société.
Loïc
Les personnels du lycée Le Castel de Dijon, réuni·es en heure d’information syndicale le 6 octobre et soutenu·es par les sections syndicales FSU, CGT Éduc’action, SUD Éducation et FO du lycée ont décidé d’interpeller la rectrice de l’académie de Dijon au sujet du Pass culture.
Le Pass culture a été mis en place en 2022, il comporte une part individuelle, pour les jeunes de 17 à 18 ans, qu’iels dépensent seul·es et une part collective, allouée aux établissements scolaires pour réaliser une offre culturelle aux élèves de la sixième à la terminale. Après différents rebondissements, la part collective des établissements scolaires a complètement fondu lors de l’année 2025. Le budget pour la culture pour 2026 est déjà prévu avec un rabot de 200 millions €, avant même les débats à l’Assemblée, laissant craindre le pire. On sait donc que la part collective du Pass culture ne sera pas à la hauteur des années précédentes. Voici une partie de notre courrier à la rectrice :
“Le lycée Le Castel vient de prendre connaissance du budget alloué par le Pass Culture part collective pour cette fin d’année civile. Le montant est de 3948 euros. Pour information, en 2024-2025, le lycée avait obtenu 34 000 euros, gelés à partir de janvier 2025. En dépit de ce gel, nous avons pu utiliser l’intégralité de la somme, sauf 18 euros. De plus, la suppression des subventions régionales EVEIL n’arrange rien.
Compte tenu des incertitudes qui pèsent sur le budget de l’État, il est peu probable qu’en 2026, la part collective du Pass Culture soit abondée de façon significative. Aucun indicateur ne permet de le penser.
En conséquence, les établissements scolaires, dont le lycée Le Castel, seront obligés de renoncer à terme à mener une politique culturelle au profit de tous les élèves.
Si chacun d’entre nous (non seulement les enseignant·es, les structures culturelles qui accueillent beaucoup de scolaires et en dépendent parfois pour leur survie, les parents mais aussi les rectrices, recteurs, les principaux·ales et proviseur·es) ne se mobilise pas de façon urgente pour défendre et promouvoir l’accès à la culture dans les établissements, les conséquences seront délétères à très court terme.
Au lycée Le Castel, nous ne pourrons plus faire ce que nous avons toujours fait, permettre à toutes et tous, des voies professionnelle, générale et technologique d’accéder aux sorties, voyages, partenariats. Est-il besoin d’expliquer à quel point, en 2025, dans un contexte mondial inquiétant, la transmission des connaissances et l’ouverture au monde demeurent plus que jamais des priorités fondamentales ?
Pour le mener à bien nous avons besoin d’une volonté commune, nous devons interpeller l’État au plus haut niveau afin que ce dernier ne sacrifie pas, au nom d’impératifs budgétaires, ce qui constitue un des piliers de l’Éducation nationale, la Culture dans ce qu’elle a de plus universel et enrichissant.
Tel est le cœur de notre métier que nous faisons battre chaque jour sur le terrain y compris quand les circonstances sont défavorables. C’est là un engagement politique, au sens le plus noble du terme. Nous ne nous résignons pas.
Le budget Pass culture de l’an passé a tout juste couvert les besoins. Vous comprendrez aisément qu’on ne peut envisager sa baisse et que son maintien ne garantit pas la réalisation des projets culturels du lycée. De ce fait, nous exigeons une subvention de la part de l’État d’a minima 35 000 € pour l’année 2026.”
Nous souhaitons donc une vraie subvention allouée par l’État, sanctuarisée afin de permettre l’accès à la culture de tou·tes nos élèves. Nous diffusons cette lettre afin de savoir ce qu’il en est dans les autres établissements scolaires de l’académie et de toute la France.
Marine Bignon
Voir Johann Chapoutot (Les Irresponsables ).
Arithmétique : “Il faut savoir qu’il faut diviser les chiffres [des autorités de Gaza], si ce n’est par 5, au moins par 10” . C’est Caroline Fourest.
Cheval de retour : On pensait avoir déjà donné avec Manuel Valls dans le genre “on te sort par la porte, tu rentres par la fenêtre”. On oubliait Tony Blair, issu de la même idéologie que Valls et du même empire colonial qu’Arthur Balfour. L’homme qui est parti en Irak pour détruire les fameuses “armes de destruction massive” est donc chargé par Trump de diriger Gaza. En 1920, la Société des Nations naissante donnait à la Grande Bretagne le mandat sur la Palestine avec la charge “d’accompagner ce peuple immature à la maturité”. Dans le film No Other Land , on voit Blair visiter avec son beau sourire l’école de Masafar Yatta qui est détruite par les Israéliens juste après son départ.
Chute : Blanquer est parti et c’est son clone, Édouard Geffray, dont on hérite au ministère de l’Éducation. Il avait comparé le suicide de Christine Renon à une chute dans un escalier.
Droite républicaine : Oxymore.
Élection : “Le droit international ne s’applique pas aux Juifs car ils sont le peuple élu”. C’est Bezalel Smotrich. Remercions-le pour nous avoir enfin expliqué le génocide
Escrosophe : Néologisme découvert par le psychanalyste Gérard Haddad. Voir BHL, Onfray, Enthoven, Finkielkraut et plus si affinité.
Galilée : “E pur si muove” (et pourtant elle tourne) aurait marmonné Galilée face à l’Inquisition. Cette période d’obscurantisme n’a plus cours. On n’entendra plus un dominant de ce monde expliquer qu’il faut de l’eau de javel pour soigner la Covid ou que le paracétamol favorise l’autisme. L’Humanité progresse impétueusement.
Jacques Brel : “Chez ces gens-là monsieur, on n’censure pas monsieur. On s’couche ”. Dédicace au Parti “socialiste”.
Jalousie : Apprenant que Charlotte Gainsbourg était pressentie pour jouer le rôle de Gisèle Halimi, Jordan Bardella s’est déclaré candidat pour jouer le rôle de Jean Moulin dans le prochain film qui lui sera dédié.
Kippour : “C’est le grand pardon. Si les forces israéliennes nous interceptent à Yom Kippour, alors elles verront à quoi ressemble la véritable expiation. Il ne s’agit pas de jeûner confortablement tout en affamant ses voisins. Ni de prier en sécurité tout en les bombardant. Expier signifie agir ” écrit David Adler, jeune Juif sur la flottille pour Gaza, juste avant son arrestation.
La vérité si je mens : BHL (qu’on ne présente plus) a reçu 9 millions d’euros du Qatar pour soutenir l’invasion de la Libye par les courageuses troupes du pays des Lumières. BHL a nié et attaqué Blast en justice. Blast a produit toutes les preuves et a gagné. Heureusement il reste à BHL suffisamment de moyens pour faire taire celles et ceux qui décrient sa noble croisade.
Libye : Nicolas Sarkozy a certes mis la main dans le pot de confiture, il est condamné pour cela. Mais l’invasion de la Libye, armées françaises et britanniques ensemble, était-ce pour “rétablir la démocratie” ou pour détruire les preuves ? En tout cas, le résultat est sans appel : une Libye fragmentée où toutes les factions torturent et rançonnent les migrant·es, un Sahel déstabilisé, la guerre partout.
Mort·es pour un morceau de pain : Entre le 27 mai et le 15 septembre 2025, 2047 personnes sont mortes à Gaza en allant chercher un morceau de pain. Et 18 182 ont été blessées. Vous avez dit génocide ?
Prix Nobel : Depuis les enfers où Satan les a autorisés à s’exprimer, Menahem Begin et Henri Kissinger s’indignent qu’on puisse envisager de donner le prix Nobel de la Paix à Donald Trump. La lauréate du prix, Corina Machado, récompensée pour plusieurs tentatives de coups d’État contre Hugo Chavez a dédié son prix à Trump.
Quizz : Qui a dit “Je propose qu’un condamné ne puisse pas bénéficier d’une mise en liberté conditionnelle avant qu’il ait effectué au moins les 2/3 de sa peine” ? Allez, je vous donne un indice, c’était en 2012 pendant la campagne électorale.
Racaille : “Vous en avez assez de cette bande de racailles ? On va vous en débarrasser ”. C’était en 2005. Nicolas Sarkozy va enfin avoir l’occasion de rencontrer la racaille qui, n’en doutons pas, aura droit comme lui à une cellule 5 étoiles. Voir kärcher.
Saturation : Ce terme peut évoquer la saturation des prisons surpeuplées, la saturation des hôpitaux à Gaza, la saturation de la place dans la zone d’Al Mawasi (bande de Gaza) où les tentes se touchent, posant des problèmes insolubles d’hygiène et d’intimité. Vous n’y êtes pas. C’est le ministère français des affaires étrangères qui est “saturé”, dit-il, par les appels sur internet pour qu’il intervienne en faveur de la flottille de la liberté.
Surpopulation : L’inquiétude est palpable dans toutes les prisons du pays des Lumières. Comment accueillir dignement Nicolas Sarkozy alors que le taux d’occupation dépasse parfois 200 %, qu’il y a des matelas par terre, que certaines prisons sont dans un état de délabrement complet. Même le repassage des costumes et des cravates ne semble pas résolu. Triste France.
Validisme : Tout le monde ne connaît pas ce terme et il faut remercier le ministre Farandou d’avoir expliqué “qu’on n’est pas autiste”. C’est vrai, juste membre d’une caste de nantis élitistes et racistes.
Pierre Stambul
Les médias occidentaux sont restés égaux à eux-mêmes lors des ·échanges de prisonnier·es”. Pour les Israéliens libérés, on a eu droit aux noms des membres de leurs familles et de leurs animaux domestiques. Rien sur le fait qu’ils ont subi aussi la famine organisée ou sur le fait que les mort·es ont été écrabouillé·es·par des bombes israéliennes. Pour les prisonnier·es palestinien·nes, juste des chiffres, rien sur les tortures, sur les non-retrouvailles avec des familles décimées, sur les dizaines de cadavres “livrés” pieds et poings liés.
Rafah était une ville de 250 000 habitant·es. L’armée israélienne a tout rasé et évacué les gravats. Il ne reste que du sable et des dunes.
Gaza a connu des scènes que la France a vécu en 1944 à la Libération : des exécutions sommaires de personnes accusées de collaboration. C’était parfois vrai et parfois faux. Cela a été très mal vécu par la société civile.
Mais Maduro est un ennemi de Trump et, comme le Vénézuéla détient des énormes réserves de pétrole, cela a réveillé les appétits de l’impérialisme états-unien. L’histoire a connu l’annexion de territoires mexicains, les invasions du Nicaragua, de la République Dominicaine, de Haïti ou de la Grenade, les coups d’État au Brésil, en Argentine, au Chili, en Bolivie et en Uruguay. Aujourd’hui, c’est le Vénézuéla où une vaste opération de déstabilisation intitulée “opération anti-drogue” est en cours. Comme les Israéliens à Gaza, la marine de Trump assassine sans jugement des pêcheurs (y compris colombiens) qualifiés de “trafiquants”.
Trump n’a pas eu le prix Nobel mais la Vénézuélienne Maria Corina Machado qui l’a eu l’a dédié à Trump et a félicité Netanyahou pour ses actions au cours de la guerre. Elle a soutenu toutes les tentatives de coups d’État dans son pays depuis 2002. Cette attribution est-elle une bavure ? Pas vraiment. Le Prix Nobel d’économie a été attribué à Philippe Aghion qui soutient Macron et préconise la suppression de la retraite par répartition.
Nous publions ci-dessous un texte, envoyé en juin au journal de la FGR 13 (Fédération Générale des Retraités de la Fonction publique) qui n’a pas été publié, en mettant à la place un texte inodore. Est-ce de la censure ?
Le génocide qui se déroule sous nos yeux, avec la complicité de la plupart de nos “élites” politiques et des médias dominants, est terrifiant.
La quasi-totalité des infrastructures et des bâtiments pulvérisés, deux millions de personnes déplacées, souvent plusieurs fois, sans aucun endroit sûr où aller. Plus de 100 000 mort·es, en grande majorité des femmes et des enfants. L’organisation méthodique de la famine. Plus d’eau, plus d’hôpitaux, plus de moyens de communication, des gens affamés mitraillés quand ils viennent chercher la nourriture. Davantage de journalistes tués que pendant toutes les guerres du XXe siècle. On reçoit des images qui rappellent ce que les alliés ont découvert dans les camps de concentration nazis 1 . Des enfants supplient leurs parents de tatouer leurs bras pour être identifiés s’ils sont ensevelis sous les décombres.
Comment en est-on arrivé là ? L’antijudaïsme chrétien et l’antisémitisme racial, ça s’est passé en Europe. Le judéocide nazi a été perpétré par des Européens. Une idéologie criminelle, le sionisme, a décidé que la seule solution était de créer un État ethniquement pur et les vainqueurs de la Deuxième guerre mondiale ont fait payer le crime antisémite au peuple palestinien qui n’avait aucune responsabilité. Il y a eu en 1948 un nettoyage ethnique prémédité qui a fait des Palestinien·nes un peuple de réfugié·es. La pseudo “gauche sioniste” porte une responsabilité majeure. Elle a créé un monstre qui lui échappe.
Le fascisme qui est aujourd’hui au pouvoir en Israël ne vient pas de nulle part. Entre les deux guerres, ils soutenaient le fascisme italien. Pendant la guerre, ils assassinaient des soldats britanniques. Ils ne sont pas les descendants des victimes du génocide nazi, ils sont les descendants des collabos. Ils ne défendent pas les Juifs et Juives, ils les mettent sciemment en danger. Et aujourd’hui, avec l’appui de Trump, ils mettent le Proche-Orient à feu et à sang : Liban, Syrie, Yémen, Iran, il n’y a pas de limite à leur appétit. Ils s’acharnent sur Gaza en déclarant que les Palestinien·nes sont des animaux humains et qu’il n’y a pas “d’innocents” à Gaza. Ils détruisent tout ce qui peut ressembler au droit international et nous font revenir à la loi de la jungle.
Ces suprémacistes messianiques sont la pointe avancée du néofascisme qui déferle sur le monde. Israël est devenu l’État rêvé de tous les dominants. Cet État réalise une revanche coloniale. Il enferme et réprime des populations (arabes, musulmanes…) réputées dangereuses. Il est devenu une start-up technologique fabriquant les armes les plus perfectionnées. Les armées et les polices du monde entier viennent se former chez eux. Pour dominer le Proche-Orient, notre monde occidental néocolonial a besoin d’Israël et des pétromonarchies esclavagistes du Golfe.
Le gouvernement français, en criminalisant le soutien à la Palestine, en continuant à vendre des armes à Israël (dont certaines sont fabriquées par Eurolinks à Marseille), en dissolvant des associations, est clairement complice et il devra en rendre compte quand le droit international sera enfin rétabli.
Et les syndicats ? Ils ont tardé. On ne les a pas vus dans les manifestations pour Gaza. Ils n’arrivaient pas à comprendre qu’un génocide était en cours. Il semble que cela change. Bravo aux dockers CGT de Fos qui ont refusé de charger des armes. Bravo à la première manifestation syndicale unitaire pour Gaza (20 mois après le début du génocide).
Encore un effort, camarades : la Histadrout, syndicat sioniste dont l’article 1 des statuts est “la défense du travail juif ” appartient à la CSI (Confédération Syndicale Internationale) comme la CGT, la CFDT et FO. Son secrétaire général s’est fait filmer en train d’écrire sur un obus de la compagnie Elbit “avec le soutien des travailleurs israéliens”.
Virez-les de la CSI !!
Pierre Stambul
(SNES-FSU, tendance Émancipation et porte-parole de l’Union Juive Française pour la Paix)
Émancipation tendance intersyndicale (Lyon-69) exprime sa solidarité avec la lutte des indigènes, des travailleurs, des étudiants Équatoriens contre les mesures antisociales du gouvernement autoritaire et répressif Daniel Noboa
Nous soutenons la mobilisation engagée depuis le 23 septembre par la principale organisation indigène, la CONAIE (Confédération des nationalités indigènes de l’Équateur), pour s’opposer à l’augmentation du prix du diesel, à l’élévation du coût de la vie et en défense des ressources en eau menacées par les permis accordés aux entreprises transnationales pour développer des activités extractives.
Tout notre soutien aussi aux initiatives et mobilisations initiées par le Front Unitaire des Travailleurs (FUT) en défense de la sécurité sociale confrontée à la mainmise des banques privées, en opposition aux milliers de licenciements dans le secteur public (jusqu’à 70 000), en défense des droits du monde du Travail et de l’éducation publique. Le FUT qui regroupe une vingtaine d’organisations a aussi organisé des mobilisations contre les lois antidémocratiques du gouvernement Noboa sur “l’intégrité, la sécurité et le renseignement”.
Face à la grève et aux mobilisations, le président D. Noboa a qualifié les manifestations d’actes terroristes financés par des cartels du narcotrafic et menacé les manifestants de “30 ans de prison”. Les médias communautaires sont censurés. L’armée a été déployée usant de gaz lacrymogènes et de tirs à balles réelles. Un membre d’une communauté indigène, Efrain Fueres, a été abattu.
Des dizaines de personnes sont détenues de façon arbitraire, d’autres ont disparu. Certaines personnes libérées ont témoigné dans la presse de tortures physiques et psychologiques. Douze jeunes indigènes de la province d’Imbabura ont été arrêtés et déclarés terroristes par le gouvernement pour avoir usé de leur droit légitime à manifester. Ils ont été envoyés dans des prisons à Esmeraldas et Portoviejo. La Fondation consultative régionale des droits de l’Homme (INREDH) a déclaré que ce transfert forcé s’est fait en violation d’une procédure régulière et que la vie de ces militants est en danger. En effet, deux récentes tueries ont eu lieu dans ces prisons faisant une trentaine de morts.
Ces jours-ci des mesures visent les responsables syndicaux : le Parquet de la criminalité organisée, transnationale et internationale “demande des informations” aux dirigeants syndicaux du FUT, de la CEDOCUT (Confédération équatorienne des organisations classistes pour l’unité des travailleurs), de l’UNE (Syndicat national des éducateurs)… Des comptes bancaires de dirigeants de la CONAIE ont été bloqués, et des enquêtes ont été ouvertes contre des organisations indigènes pour un soi-disant “enrichissement privé injustifié”.
Attachée à la défense de la liberté d’expression, au droit de manifester et à la garantie de ces droits en France et dans tous les pays du monde, attachée à la défense des droits du monde du travail, Émancipation tendance intersyndicale (Lyon-69) se prononce pour la libération immédiate de toutes les personnes détenues arbitrairement en Équateur, et pour qu’un large soutien du mouvement syndical soit apporté aux mobilisations populaires en Équateur.
Lyon 4 octobre 2025, Émancipation Tendance intersyndicale 69
Son dernier roman, Grindadráp, assez bizarrement, le même thème et la même “histoire” que celui de Patrice Gain Brouillards Noirs dont la présentation a été faite dans la revue 1 …
Il s’agit de la pêche – massacre convient mieux – des cétacés aux Îles Féroé, sous couvert de traditions, sur fond d’intervention d’ONG, fictive dans le polar de Patrice Gain, ici Sea Shepherd, (tout bénéfice promotionnel pour l’ONG et l’auteur !), d’une enquête autour d’un cadavre, d’une jeune militante… le texte, dit Télérama “brocarde les envolées populistes et l’hypocrisie religieuse ”, ce qui était fait, assez finement, en implicite, dans Brouillards Noirs…
Pour assurer, sans doute, la crédibilité de ce “double” (sic), il est dédicacé à Jean Malaurie, ethno-historien, géographe, fondateur de la collection Terres Humaines (qui a pour vocation de décentrer la vision des Occidentaux sur les autres peuples) et auteur Des Derniers Rois de Thulé [un livre sur l’Arctique, la faune et la flore, les ressources dont disposent les Inuits, leurs techniques et leur histoire dans un environnement impitoyable] et dont on se demande bien (lui aussi sans doute) ce qu’il fait là…
Auteur prolixe de romans et de BD, grand voyageur
22 romans, 9 romans jeunesse, des BD, des récits… (voir la liste sur Wikipédia 2 )
Dans sa “légende” il est dit : “qu’il a parcouru le Sud de l’Europe à moto, puis fait un tour du monde à 21 ans” notamment en Nouvelle-Zélande, dont il tirera Haka (1998), puis Utu (2004).
Il écrit aussi pour les enfants, pour des musicien·nes, le théâtre et la radio…
Il s’essaie à la bande dessinée avec Maori , (T1 &T2) en collaboration avec Giuseppe Camuncoli, et au thriller graphique avec Corentin Rouge : Sangoma les Damnés de Cape Town .
Condor (2016), Plus jamais seul (2018), Paz en 2019, puis Lëd en janvier 2021, Okavango … sont publiés ensuite. En 2024, parait un roman à “quatre mains” avec Tim Willocks, Le Steve McQueen, ainsi que son dernier roman Magali , basé sur un féminicide qui est survenu dans le village de son enfance.
Les séries de “thrillers” dont il est l’auteur sont plutôt destinés à des lecteurs masculins, souvent les codes de ce genre de roman sont respectés.
D’un certain point de vue, la meilleure manière d’entrer dans son œuvre, et de le cerner un tant soit peu, c’est de s’intéresser à la série de “thrillers” dont il est l’auteur.
Thrillers ou plutôt “romans géo-politico-policier”, Haka et Utu sont situés en Nouvelle-Zélande, Zulu 3 en Afrique du Sud au temps de l’apartheid, Mapuche en Argentine post-dictature, Condor au Chili et Paz dans la Colombie des cartels.
Situés dans des pays dans lesquels règne ou a régné “le chaos” et qui sont marqués par des moments “forts” : la colonisation, l’apartheid, la dictature qui servent d’arrière-plan à ses histoires, sur fond de critique sociale et politique. L’intrigue est conduite généralement du point de vue des personnages principaux, même s’il utilise aussi la narration omnisciente 4 . Ces personnages sont souvent des “perdants”, des victimes, des opprimés. Il déclare d’ailleurs en 2017 que “[je] me sens toujours du côté des opprimés”.
Pourtant, comme la plupart des romans “policiers” ils sont plutôt destinés à des lecteurs masculins : souvent les codes de ce genre de roman sont respectés, le héros est un mâle blanc dans la force de l’âge, la quarantaine, cis hétéro, beau gosse, physique avantageux, puissant, doté d’une bonne intelligence et de certaines qualités humaines, mais marqué par une blessure qui l’empêche d’avoir des relations construites avec les femmes… (que du classique donc), même si cette dernière caractéristique est présente aussi pour certains personnages non-dominants.
Écriture et documentation
L’écriture est d’une grande qualité, et la documentation sur le pays dans lequel se situe l’action très précise aussi bien au niveau géographique qu’historique, mais surtout sociale et politique. Enfin il n’y pas de happy end, au contraire.
Par exemple dans Paz , ce sont les cartels colombiens 5 , leurs exactions qui sont le noyau de l’intrigue et par conséquent, il est question de drogue, de la corruption de la police, de la complicité de certains corps de l’État, voire de personnalités politiques sur fond de violences faites aux femmes, toutes les violences y compris les dégradations et mutilations effectuées sur leur corps, assez sordides voire horrifiques, tout comme leurs descriptions, récurrentes, qui deviennent assez gênantes …
Le même schéma se retrouve dans Mapuche dont l’action est située en Argentine dans les années 2009-10, le personnage principal enquête sur les responsables des disparu·es dans l’affaire des enfants volés sous la dictature (1976-83), il intervient pour les Grands-mères de la place de Mai 6 dont sa mère fait partie. Les exactions des militaires ayant pris le pouvoir et instauré la dictature, notamment celles de la sinistre École de Mécanique de la Marine, les arrestations, les tortures, les exécutions sont évoquées ainsi que l’extermination des Mapuches, peuple indien spolié de ses terres dans le sud de l’Argentine.
Haka quant à lui est situé en Nouvelle Zélande, le personnage principal s’est engagé dans la police néo-zélandaise avec l’espoir de retrouver sa femme et sa fille, toutes deux mystérieusement disparues, il y a des années. C’est l’un des pires “héros” de ses romans, masculiniste, alcoolique, violent, névrosé. Lorsque sur une plage une jeune fille est retrouvée morte, mutilée, il y voit un lien avec la disparition de ses proches, son enquête va le conduire à travers le pays au contact de communautés autochtones marginalisées ainsi qu’à la rencontre d’une effroyable série de mutilations de cadavres, et de violences extrêmes.
Auteur donc prolixe, touche à tout, dont les récits sont des témoignages engagés contre toutes les dérives politiques, mafieuses, les dictatures, les exactions mais qui par certains côtés est assez rebutant en raison de la complaisance (je trouve) vis à vis de la violence – surtout celle faite aux femmes – qu’il utilise systématiquement dans ce type de roman.
Bernard Foulon
Elle y a été salariée de 1996 à 2022 (soit pendant 26 ans) avec un salaire mensuel net de 5600€ (à la fin). Elle n’y avait pas de bureau, pas de badge, pas d’adresse électronique professionnelle, n’a jamais participé à une réunion de rédaction… Toutes choses ressemblant a minima à un emploi fictif. Un classique chez les politicards (cf. l’affaire Mme Fillon comme “assistante” parlementaire, l’affaire Mme Dati comme “conseillère” de Renault-Nissan…). Un classique dénoncé par seulement quelques rares journaux, dont le Canard Enchaîné .
Elle, c’est Édith Vandendaele, la femme d’André Escaro, ancien dirigeant du Canard , aujourd’hui âgé de 97 ans (à la retraite depuis…) qui, de temps à autre, continuait à envoyer (gratos) quelques dessins au Canard . Son argumentaire : souffler des idées à son mari, lui faire des revues de presse et (on n’ose y croire) “discuter avec lui à bâtons rompus”.
Christophe Nobili, une ex plume du Canard qui s’est fait virer pour avoir monté une section syndicale a dénoncé cela en mai 2022. L’affaire vient d’être jugée le 17 octobre 2025 au Tribunal correctionnel de Paris. Verdict : les trois anciens dirigeants du Canard , Michel Gaillard, Nicolas Brimo, et André Escaro, ainsi qu’Édith Vandendaele, ont été relaxés des poursuites à leur encontre pour “abus de biens sociaux et recel de ce délit”. Qui a dit que la justice bourgeoise était dure aux gueux ?
Soyons clair, l’infamie de ce jugement qui est à faire dégueuler un vélo ne nous fera pas pour autant considérer le Canard comme un ennemi. Son passé et encore une bonne partie de son présent nous l’interdisent. Mais, putain, ça fout les boules ! Le Canard n’avait pas le droit de se vautrer dans la fange qu’il a toujours dénoncée.
Toute notre amitié, donc, à la partie de l’équipe qui a eu le courage de s’associer à la dénonciation de cette Fillonade-Datiesque. Mais, gaffe, un seul pet ne gâche pas obligatoirement le meilleur repas, mais… plusieurs… ?
Jean-Marc Raynaud, Oléron le 22/10/25
On y suit Herman Melvill, bibliothécaire désabusé de la New York Public Library. Continûment renvoyé à son illustre presque homonyme, Melvill développe pour celui-ci une intense obsession au cœur de laquelle on est plongé par un flux de conscience de plus en plus halluciné sur les pas de Melville mais aussi de Malcolm Lowry, et de l’architecte Lebbeus Wood. Ce Bartleby psycho géographe est un magistral introducteur dans l’œuvre foisonnante du Hongrois, couronnée du prix Nobel de littérature cette année.
“L’art est un nuage qui procure de l’ombre dans la chaleur, ou un éclair qui brise le ciel à un endroit, et sous cette ombre, et sous la lueur de cet éclair, le monde n’est tout simplement plus le même qu’avant, un espace s’ouvre à nous, où ce qui existe devient brusquement très chaud ou très froid, autrement dit, sous l’influence d’une lointaine force insaisissable, toutes les composantes d’un espace donné deviennent sans transition autres par rapport à leur environnement”.
Petits travaux pour un palais , Laszló Krasznahorkai, Cambourakis septembre 2025, 10 €.
“Parfois l’État fait des économies. Rogne sur les dépenses. Les profs, les parachutes, les masques”.
Qui tombe des étoiles , Julien d’Abrigeon, Le Quartanier, septembre 2025, 20 €.
“Tout était une blague, c’était un jeu, la comédie. Les gens allaient et venaient, ils perdaient leurs jours dans le travail du matin au soir, ils couraient vers les objets, ils s’habillaient de la même manière en fonction de ce qu’ils nommaient la mode, et les alarmes sonnaient, et c’était la fin du travail, une voix disait notre magasin va fermer, ensuite les personnes rentraient dans leur bâtiment, et elles dormaient, puis elles recommençaient dans les supermarchés, les bureaux, les boutiques, les usines, les ateliers, les rues, les écoles, et tout le monde faisait ceci et cela, car pour tout le monde la vie semblait ainsi faite. Et leur corps deviendrait du compost à la terre, mais ils s’affairaient, et leur corps vieillissait, et tandis que les étoiles mouraient, ils amassaient de minuscules trésors, et c’était une blague. Forcément”.
Les Forces , Laura Vazquez, Éditions du Sous-Sol, août 2025, 22,50€.
Darkly , Marisha Pessl, Élégy, août 2025, 17.90 €.
Ce pays ne marche pas sans immigré·es. Il n’existe pas sans l’immigration et en bénéficie de tous points de vue.
Ce n’est pas l’immigration qui le détruit, ce sont les politiques menées, le racisme et l’injustice.
Le 18 décembre, à l’occasion de la Journée internationale des migrant·es, nous appelons à en faire la démonstration.
Nous appelons à organiser, dans tous nos quartiers, nos lieux de travail, “une journée sans nous : si on s’arrête, tout s’arrête !”.
Pour l’abrogation immédiate de la loi Darmanin et des circulaires Retailleau.
Pour l’égalité des droits de toutes et tous, à l’école, au logement, à la santé, à la culture, au travail.
Pour la régularisation des sans-papiers.
Pour la fermeture des centres de rétention administrative (CRA).
💶️ POUR SIGNER LE TEXTE D’APPEL
Si vous êtes un collectif, un syndicat, une association, un parti politique etc.
Formulaire à remplir : https://forms.gle/jSjUdn2pJwdnwZz66
💶 POUR SOUTENIR FINANCIÈREMENT LA MOBILISATION
Impressions de matériels (affiches, tracts, autocollants, banderole, panneaux), envoi de matériels, confection de teehirts, etc. :
https://www.we-solidaire.com/fr/collecte/une-journee-sans-nous-si-on-sarrete-tout-sarrete
Déconstruire le genre ? Les nouveaux pères
Les deux-tiers des tâches domestiques sont toujours assurées par les mères, même si les pères sont plus investis dans l’éducation de leurs jeunes enfants aujourd’hui. Une enquête sociologique (citée dans Libération du 12 août 2025), a étudié l’impact de l’engagement des pères à la maison et auprès de leur jeune enfant, fille ou garçon, en fonction de quatre domaines : les tâches domestiques, le soin, l’éducation, les jeux.
Ainsi, les pères plus impliqués dans les tâches domestiques et parentales (à égalité avec la mère ou même davantage qu’elles) renforcent chez leur fils une tendance à se livrer à des activités non conformes à leur genre. Par exemple ils joueront plus facilement à la dinette ou à la poupée. Mais un père qui joue avec son enfant, reproduit les jeux dits masculins auxquels il jouait lui-même enfant, (petite voiture ou foot). Il renforce alors chez son fils une attitude qui correspond au modèle de masculinité traditionnelle. Sur les filles aucun effet, elles s’adonnent déjà à des activités moins conformes à leur genre en raison d’une plus grande tolérance sociale si elles jouent à la voiture, ce qui est moins toléré si un garçon joue à la poupée. Donc un père qui s’implique dans les tâches ménagères aide à déconstruire le modèle de masculinité traditionnelle chez son fils, mais pas le genre. Si on laisse les pères jouer avec leurs enfants ils renforcent les stéréotypes chez leur fils.
La promesse de nouvelle paternité n’est donc pas si révolutionnaire. Les femmes semblent en partie avoir achevé leur prise de conscience, c’est donc à présent du côté des hommes de terminer la déconstruction du genre par l’exemple donné à leurs enfants, notamment par le jeu. Cela assurera une société de facto plus égalitaire pour les générations futures. Mais les pères sont-ils vraiment prêts ? Inverser les pancartes “filles” “garçons” dans les rayons jouet aux alentours de Noël, ou les retirer ou bien mélanger tous les jeux, pourrait être un premier pas pour susciter le questionnement et le débat chez les parents, et les pères en particulier.
Véro
Ne jamais lâcher face à l’injustice
En septembre dernier, le tribunal de Busan en Corée du sud, a prononcé l’acquittement de Choi Mal-ja, soixante ans après sa condamnation pour avoir mordu l’homme qui l’avait agressée sexuellement.
En 1964, alors qu’elle était âgée de 18 ans, cette jeune Coréenne avait été victime d’une tentative de viol ; elle avait échappé à son agresseur en lui mordant la langue, lui arrachant 1,5 cm de peau. Ce geste l’avait protégée du violeur mais pas de la justice et de la société patriarcale. En effet, le jugement rendu en 1965, l’avait condamnée à une peine de 10 mois de prison avec sursis pour “coups et blessures aggravées”, soit une condamnation plus lourde que celle de son agresseur, simplement reconnu coupable d’“intrusion et intimidation”.
Toute sa vie, Choi Mal-ja a porté l’injustice de cette condamnation, sans jamais l’accepter. En 2020, portée par le mouvement Me Too, aidée par sa famille et des organisations de défense des femmes, elle dépose une requête pour la faire annuler. Cette femme aujourd’hui âgée de 80 ans, s’est battue pour qu’à l’avenir les actes de défense des femmes soient considérés comme légitimes, une victoire à saluer.
Joëlle
Les milieux de la musique dite classique et lyrique ne sont pas de ceux qui ont le plus déconstruit le sexisme ordinaire.
Jusqu’à il y a peu, des orchestres symphoniques ne recrutaient que des hommes. Même s’il augmente assez vite, le nombre de femmes cheffes d’orchestre reste ridiculement bas par rapport à celui des hommes.
Au-delà des clichés qui n’ont pas beaucoup évolué sur les rôles de femmes dans les opéras, certains livrets contiennent des énormités. Dans La Flute Enchantée , opéra d’inspiration très maçonnique de Mozart, on trouve une dévalorisation systématique de la parole des femmes.
Mais la mise en scène est un des domaines où les pratiques sexistes restent nombreuses, y compris à l’heure actuelle. Ainsi récemment dans Marie Stuart de Donizetti, les robes de Marie Stuart (et aussi d’Élisabeth qui l’a faite condamner à mort) jusque-là opaques, laissent voir les dessous des deux reines au moment de la montée de Marie vers le bourreau. Pourquoi à ce moment dramatique ? Pourquoi seulement les deux rôles féminins et pas les masculins comme dans certains ballets où la nudité n’est pas sexuée ?
Olivier
de nos revendications…
Le 10 septembre, des milliers de personnes sont descendues dans la rue, épuisées par les fins de mois de vache maigre, les journées de travail harassant, les factures de gaz et d’électricité en hausse continue, les services publics de moins en moins publics, le chômage reproché aux allocataires des prestations sociales que la classe dominante accuse de mettre à bas les finances de la France…
Ces milliers de manifestant·es disaient leur colère face aux énormes richesses de quelques grands patrons à qui le pouvoir accorde baisse des charges patronales et cadeaux fiscaux, pendant qu’ils licencient allègrement afin de générer encore plus d’argent pour eux-mêmes et leurs actionnaires…
Iels disaient aussi leur inquiétude face au dérèglement climatique engendré et aggravé par le capitalisme, couronné par la loi Duplomb et son permis d’empoisonnement… Iels exprimaient le scandale que représentent les ventes d’armes à Israël qui commet un génocide à Gaza et leur peur des démarches sécuritaires, militaristes et guerrières d’Emmanuel Macron et de ses gouvernements…
Pour avoir eu l’outrecuidance de dire leur ras-le-bol de cette société sur la place publique, presque toutes et tous ont été arrosé.es de gaz lacrymogènes et matraqué.es par la police.
Le 10 septembre nous étions dans la rue et nous voulions tout bloquer. Parce que nous savons bien que pour que nos revendications aboutissent, quelques jours éparpillés de grève, aussi massive soit elle, ne suffisent pas et que cette stratégie est une machine à perdre qui nous affaiblit.
Nous espérions que les directions syndicales relaient cet appel populaire à se rebeller et à prendre nos destins en main. Nous espérions des appels clairs à rejoindre le mouvement, à bloquer les lieux de travail, à nous organiser pour contrer les pouvoirs en place.
Que nenni. Une fois de plus (à l’exception de Solidaires et de syndicats de secteurs de la CGT), elles en ont décidé autrement. Elles ont décrété que cet appel du peuple n’était pas dans leur prérogative, bien que la grande majorité des assemblées générales demandaient à ce que les syndicats les rejoignent et les aident à s’organiser.
Isolées dans leurs tours d’ivoire, les directions syndicales ont organisé la grève du 18 septembre, décrétée légitime celle-là, en ne faisant jamais référence à la mobilisation du 10.
Nous y étions aussi, ce 18 septembre, avec les camarades que nous avions croisé·es huit jours plus tôt sur les ronds-points, les places, les barrages filtrants, les manifs… Nous y étions et nous nous disions que les soulèvements populaires, aussi minimes soient-ils (et la mobilisation du 10 septembre était loin d’être négligeable), ne sont jamais perdus. Parce qu’ils permettent les rencontres, parce qu’ils sont des lieux d’échange de la parole et de savoir-faire, parce qu’ils donnent de l’espoir.
Comme attendu, les patron·nes des centrales syndicales nous ont donné rendez-vous pour une nouvelle “grande journée de mobilisation” : le 2 octobre.
Nous y serons et nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour que, les jours suivants, la lutte continue, afin de tout bloquer jusqu’à la satisfaction de nos revendications.
Corinne Mialon, 30 septembre 2025
Les pouvoirs au service du système capitaliste comme celui de Macron utilisent le contexte international catastrophique généré par ce système lui-même, les guerres, le militarisme et le nationalisme.
Ils vont jusqu’à se rendre objectivement complices et soutiens de génocides, comme en Palestine. Leur politique, de plus en plus rejetée par la population, favorise la montée des courants les plus réactionnaires.
Le capitalisme français est affaibli sur la scène internationale, et veut y remédier en baissant drastiquement le “coût du travail”. Tel est le sens des projets gouvernementaux récents : alors que les services publics sont déjà à l’os, a été annoncé le non remplacement d’un tiers des fonctionnaires partant à la retraite (en 2023 : 130 000). Les projets de loi de finances de l’État et de la Sécurité sociale de Bayrou prévoyaient une austérité généralisée pour les salaires, la protection sociale ou encore les services publics et une réorientation vers l’accroissement substantiel des dépenses militaires. Ils sont maintenus par Lecornu, ex-ministre de la défense, avec seulement quelques aménagements à la marge. Celui-ci tente à nouveau le coup du “conclave” sur les retraites et de l’accord (peut-être déjà négocié) de certains syndicats et forces de gauche. Dans la sixième puissance économique mondiale, les déficits organisés des retraites et de la sécu, ainsi que l’urgence prétendue à rembourser la dette, servent de justification à cette politique. Tout est fait pour masquer ce qu’une commission du Sénat a enfin révélé : la première dépense de l’État, ce sont les 211 milliards donnés aux grandes entreprises, plus de trois fois le budget de l’Éducation nationale !
Dans l’Éducation nationale, les effets des politiques d’austérité sont désastreux : précarité (et sa conséquence : le non-réemploi de centaines d’agent·es non-titulaires), effectifs surchargés, abandon de dispositifs pédagogiques et démotivation des personnels. L’institution organise la maltraitance des personnels et des élèves.
Ces politiques d’austérité généralisées dans de nombreux pays suscitent partout de violentes révoltes de masse (Sri Lanka, Népal, Indonésie, Bangladesh, Serbie). En Italie se développe une mobilisation exceptionnelle d’abord des dockers en soutien à Gaza et contre le militarisme du système capitaliste qui permet ce génocide, ensuite de deux syndicats appelant pour le 22 septembre à des grèves et blocages dans les ports de Gênes et de Livourne et enfin de la CGIL, la plus grande centrale syndicale, organisant une grève nationale d’une demi-journée et des manifestations à Rome et dans d’autres villes (Reuters).
Le succès du 10 septembre redistribue les cartes
Dans ce contexte, la mobilisation du 10 septembre, construite par les réseaux sociaux et par les structures auto-organisées “Bloquons Tout !”, s’est imposée comme une échéance sociale et politique importante de cette rentrée. Elle a gagné les deux tiers de l’opinion publique et un relais médiatique dont les actions syndicales n’avaient jamais bénéficié. Cela a poussé le premier ministre à demander un vote de confiance (précipitant ainsi sa chute) et a forcé les directions de l’intersyndicale interprofessionnelle à annoncer, avant le 10 et sans même citer celui-ci, une journée d’action le 18 septembre. Pour autant, le 10 a été réussi au-delà de tous les pronostics. Dans plusieurs départements, il a été l’occasion de mobilisations non seulement dans les grandes villes, mais aussi dans les villes moyennes comme lors du mouvement de 2023 sur les retraites. Dans nombre d’endroits, il a été préparé par la tenue d’Assemblées Générales, et a cherché à faire la jonction avec les travailleur·euses en grève. Le rôle de la jeunesse y a été important, comme le montrent les volontés de mobiliser les lycées (environ 150 lycées où des tentatives de mobilisation ont eu lieu) et les universités (tenue d’AG unitaires). Cela a permis de faire le lien avec d’autres mobilisations de la jeunesse, comme celles pour la défense des droits du peuple palestinien dans de nombreux cortèges ou écologistes (Soulèvements de la Terre). Dans la plupart des cas, il a permis d’associer différentes forces sociales : précaires, syndicalistes (CGT, Solidaires FSU, Confédération paysanne), “gilets jaunes”, retraité·es, militant·es politiques, etc. Et surtout beaucoup de jeunes et moins jeunes nouveaux·elles dans la lutte.
Ce mouvement a posé des questions fondamentales pour le mouvement social :
conjuguer perspectives nationales et auto-organisation à la base ;
poser comme perspective le blocage du pays, dans une optique de transformation sociale.
Les AG “Bloquons Tout” ont dû trouver des formes de mobilisation, de débats, de décisions et d’action inédites, souvent innovantes. Elles ont dû gérer :
la participation insuffisante du monde du travail, en particulier du fait des ambiguïtés du mouvement syndical, notamment par les soutiens aux piquets de grève ;
les opérations de blocage très nombreuses, qui n’ont pas toujours pu être menées à bien, du fait d’absence de liens assez forts avec les travailleur·euses en lutte et de la mobilisation massive des forces de répression par le gouvernement démissionnaire et des violences policières. Les réponses ont été des formations anti-répression et des regroupements des collectifs pour être assez nombreux·ses ;
le mouvement s’organise pour durer au-delà de la journée de blocage du 10, avec des perspectives de coordinations régionales et nationales. Cela est indispensable puisque l’intersyndicale nationale est repartie pour organiser l’échec, comme contre la réforme des retraites.
Dénoncer et combattre, dans les syndicats, la stratégie perdante de l’intersyndicale tout en renforçant l’auto-organisation
L’appel de l’intersyndicale pour le 18 septembre se posait volontairement comme isolé des autres mouvements sociaux. Il s’inscrivait dans la perspective de faire de cette journée d’action un moyen de pression sur le gouvernement plutôt qu’une étape dans un processus de mobilisation plus large pour la victoire sur les revendications. Ce 18 septembre a été sauvé par la dynamique du 10. Mais les directions syndicales dilapident cette forte dynamique du 10 et du 18 en redonnant la main et un répit au pouvoir. Pourtant, on le sait déjà, ses réponses ne conviendront pas et les syndicats appelleraient à une éventuelle nouvelle journée d’action isolée, trop tardive pour entretenir la mobilisation. Un véritable ultimatum eût été d’annoncer le déclenchement, en cas de réponses insatisfaisantes, d’une grève reconductible préparée par :
la tenue d’AG unitaires de grévistes pour organiser la lutte à partir de la base, et par la coordination des AG locales ;
la convergence avec les autres secteurs en lutte ;
la participation massive aux AG du mouvement “Bloquons tout”.
Il est donc indispensable, en même temps que la dénonciation de la stratégie perdante de l’intersyndicale, de renforcer l’auto-organisation :
d’une part des personnels des différents secteurs qui ont, en premier lieu, la capacité de bloquer le fonctionnement économique du pays par la grève et les occupations ;
et d’autre part des mobilisations citoyennes renforcées par le 10 est ses suites (AG Bloquons Tout, collectifs de lutte, écologistes..) qui peuvent de façon indépendante, mais complémentaire, soutenir grèves et occupations, bloquer des infrastructures en dehors des entreprises et dans les quartiers et impulser des formes innovantes de luttes…
C’est la convergence de ces deux forces qui peut permettre de sortir de la spirale de l’échec (cf. la défaite sur les retraites de 2023) et de combattre les offensives du gouvernement comme de l’extrême droite.
La perspective est d’affronter et de défaire la politique de Macron, qui s’applique depuis 2017 et que Lecornu entend poursuivre moyennant quelques aménagements. Il ne saurait être question de se satisfaire de quelques concessions ou d’amender à la marge le plan d’austérité que prépare le pouvoir, mais plutôt :
d’obtenir le retrait de ce plan d’austérité ;
d’obtenir la satisfaction des revendications immédiates et unifiantes : fin du blocage des salaires, titularisation immédiate et sans condition des précaires et abrogation des contre-réformes, des moyens pour les services publics, pour la retraite à 60 ans et l’écologie mais pas pour la militarisation.
Ras le bol des “journées d’action”. Préparons un mouvement de grève reconductible dans la perspective de la grève générale. Cette stratégie de confrontation s’intègre dans le combat nécessaire pour l’expropriation du système capitaliste lui-même et pour une société fondée sur la démocratie directe et un pouvoir constituant.
Émancipation tendance intersyndicale, le 21/09/2025
Pour tout contact : tendance@emancipation.fr
Site : emancipation.fr
Après la fermeture de son compte par le Crédit Coopératif, qui s’affiche comme “une banque engagée”, la perquisition subie par l’UJFP s’inscrit dans une offensive visant à criminaliser le soutien au peuple palestinien.
Une banque “engagée” ?
L’UJFP a ouvert un compte au Crédit Coopératif en 2006. Depuis 2016, l’UJFP a envoyé des sommes de plus en plus importantes à la société civile de Gaza, essentiellement les agriculteur·trices et les pêcheurs, mais d’autres aussi. Depuis 2018, ces transferts se sont faits par virement bancaire.
Les comptes-rendus de l’utilisation de cet argent ont été faits très régulièrement sur le site de l’UJFP : construction d’un château d’eau, de canalisations, d’une maison des paysans, d’une pépinière solidaire plusieurs fois agrandie, embauche d’un agronome sillonnant la zone agricole.
Depuis le début du génocide, les virements sont devenus plus importants : achats de tentes, creusement de sanitaires, achats de vêtements et de médicaments, désinfection des camps, repas hebdomadaires pour des milliers de personnes, rescolarisation des enfants, ateliers de soutien psychologiques, redémarrage de l’agriculture là où c’est possible.
En novembre 2024, l’UJFP a reçu une lettre recommandée du Crédit Coopératif annonçant la fermeture de son compte. Aucune explication ni avant, ni après, malgré des demandes réitérées. Juste un sursis qui a pu faire croire que la banque renoncerait à ce projet d’une incroyable brutalité. Jusqu’au bout, l’UJFP a continué ses virements vers Gaza. Quand un compte est fermé, il y a soupçon de “blanchiment d’argent” ou de “soutien au terrorisme”. Du coup, le nouveau compte que la Banque de France a donné était inutilisable. L’UJFP a heureusement trouvé une autre banque et son compte fonctionne normalement.
La complicité bancaire
Le compte de l’UJFP a été fermé le 30 juillet, curieusement peu après l’Assemblée Générale du Crédit Coopératif. Depuis, cette banque qui se dit “engagée” a reçu des centaines de lettres de protestation, de demandes d’explication et/ou de résiliation. Les explications données par la banque sont des contre-vérités flagrantes. Elle parle de “réglementation” mais on ne sait pas laquelle et les dirigeants refusent de le dire. Elle parle de secret bancaire. Elle prétend contre toute évidence que l’UJFP a changé sa façon de fonctionner. Et elle évoque des “échanges constructifs” (??) avec l’UJFP, c’est le langage d’un patron qui fait des licenciements.
Le génocide à Gaza est rendu possible par la complicité des pays européens : complicité politique, commerciale, militaire, médiatique. Complicité bancaire. Tous les solidaires qui veulent envoyer de l’argent en Palestine éprouvent les pires difficultés. L’UJFP a envoyé 700 000 euros depuis le début du génocide. C’est évidemment la raison de la fermeture du compte de l’UJFP. Aux clients de cette banque “engagée ” qui se demandent quoi faire, exigez que cette mystérieuse réglementation clandestine soit dévoilée. Exigez les raisons de cette décision honteuse.
L’UJFP n’abandonnera jamais Gaza. Son site continuera de relater, jour après jour, la réalité du génocide et la difficile survie.
Solidarité
Pour tous les solidaires, sachez que l’UJFP a un compte bancaire qui fonctionne, que la collecte pour Gaza a un grand succès et que votre argent y arrive.
Complicité judiciaire : la justice au service de l’extrême droite ?
Au lendemain du 7 octobre 2023, des centaines de plaintes, émanant de diverses associations sionistes, souvent d’extrême droite, ont été déposées contre des individus ou des associations qui ne reprenaient pas la parole des génocidaires. Dans la plupart des cas, les procureurs n’ont pas suivi. Les personnes poursuivies sont (par hasard ?) le plus souvent jeunes et arabes et des condamnations assez lourdes ont été prononcées. Il y a aussi des poursuites contre des dirigeants : le secrétaire général de la CGT du Nord, Anasse Kazib de Révolution Permanente, Olivia Zémor d’Europalestine, Mathilde Panot….
C’est le tour de l’UJFP. La police a convoqué deux fois Daniel Levyne, webmaster de l’UJFP, en 2024. La première fois, sans avocat, il a refusé de parler. La deuxième fois, en présence de l’avocate, il a répondu aux questions. La plainte a été déposée par une mystérieuse association, la “Jeunesse juive française”. Cette association a été fondée le 7 octobre 2023, ce qui juridiquement, interdit qu’elle este en justice. Un de ses fondateurs est Olivier Pardo, l’avocat de Zemmour (celui qui expliquait que Pétain voulait sauver les Juif·ves). Le crime de l’UJFP ? Avoir publié un communiqué ayant pour titre “Résister à un occupant est légitime”. On comprend que ça choque l’avocat de Zemmour.
Acharnement
Le 11 septembre 2025 au matin, la police s’est présentée chez Daniel Lévyne, munie d’un mandat de perquisition. Manque de chance, Daniel était parti à la Fête de l’Humanité. Les policiers ont fouillé et saisi quelques livres dont celui de son père, Emmanuel Lévyne, religieux juif spécialiste de la Kabbale qui a écrit un livre Judaïsme contre sionisme il y a presque 60 ans. Au moins la police aura appris quelque chose si jamais elle le lit.
Au lendemain de cette perquisition, l’UJFP a reçu des lettres et des communiqués de soutien de plusieurs dizaines d’associations. Il ne sera pas simple de la criminaliser.
On lâche rien
Pierre Stambul
Lors de cette rentrée scolaire 2025, au moins 2 159 enfants, dont 503 de moins de 3 ans, sont restés sans solution d’hébergement après un appel au 115. Vivre, dormir et mourir dans la rue en France. Cette situation désormais n’épargne plus les très jeunes enfants. C’est ce qui ressort d’un baromètre que publie le collectif des associations pour le logement.
Un appel unitaire d’un ensemble organisations RESF, FCPE, CGT, LDH, FSU… est à signer à titre individuel :
“Alerte : Des milliers de jeunes scolarisés et leur famille mis en danger
Les mesures gouvernementales contre les droits des personnes étrangères mettent en danger des centaines de milliers de personnes dans notre pays, dont des milliers de jeunes et leurs familles
N’attendons pas qu’il soit trop tard pour réagir !
Au-delà de cette pétition, nous appelons solennellement les personnels de l’éducation, les parents, les jeunes, les élu·es et acteur·trices institutionnel·les, toutes les citoyennes et tous les citoyens à se mobiliser pour la régularisation durable de ces jeunes insérés dans un parcours de formation…”
Les personnels de l’Éducation sont en effet en première ligne et se trouvent confronté·es chaque jour dans leurs classes à des enfants qui n’ont pas de toit et qui survivent sur le bitume ou dans les halls de leurs immeubles, ils/elles tentent de leur venir en aide et comble d’ironie ce sont eux/elles qui sont sanctionné·es et non les responsables politiques, par exemple les membres du collectif “Pas d’enfant à la rue” de Tours convoqué·es par la justice pour des faits présumés d’intrusion illégale dans leur collège ; car ils/elles avaient permis à des familles sans domicile fixe, d’occuper les locaux de l’établissement durant la nuit du 3 au 4 avril 2025.
B. F.
Caroline Grandjean-Paccoud, directrice de l’école dans un petit village du Cantal de 300 habitants, Moussages, s’est donné la mort le jour de la rentrée des classes, ce premier septembre 2025. Elle exerçait dans cette école où elle dirigeait une classe unique depuis 2021. En décembre 2023, elle découvre un premier tag homophobe inscrit sur un mur du préau de son école.
En six mois, elle en recevra plusieurs avec une menace de mort et se battra contre ce harcèlement, contre son administration, qui lui impose notamment une mutation, et contre l’absence de soutien dans l’Académie. Elle était en arrêt maladie depuis septembre 2024. À la question “De quoi a-t-elle plus souffert, du manque de soutien ou des insultes homophobes ?” sa femme, interviewée par France 2 quelques jours après sa mort répond “Le manque de soutien. La hiérarchie n’a pas compris la souffrance de Caroline” . Dans la même veine, le dessinateur Christophe Tardieux (Remedium) qui avait mis en bande dessinée son histoire au début de l’année 2025 explique “L’Éducation nationale l’a tuée” 1 .
Une gestion problématique du harcèlement et de l’homophobie
Alors que l’Éducation nationale se targue d’avoir mis en place un plan de lutte contre les discriminations à l’école dont la lutte contre l’homophobie, certaines modalités de “protection” mise en place pas l’Éducation nationale face au harcèlement interrogent.
Ainsi, le déplacement des victimes de harcèlement est souvent envisagé en premier recours dans les établissements pour nombre d’élèves et cela a été également le cas, en tant que personnel de l’Éducation nationale, pour Caroline Grandjean. Or on ne peut lutter contre les discriminations en donnant raison aux harceleurs. Pire, face à son refus, l’Éducation nationale a transformé la proposition de déplacement faite à Caroline Grandjean de son école vers une école trois fois plus loin de son domicile en une obligation. Et c’est une mobilisation nationale à l’été 2024 qui a contraint l’Éducation nationale de rétropédaler 2 .
À la différence des élèves où les harceleurs sont généralement identifiés, dans le cas de Caroline Grandjean le harceleur, extérieur à l’établissement n’a pas été identifié. Mais on peut s’interroger sur la communication effectuée par l’Institution auprès des collègues de Caroline, auprès de la municipalité, de la Région et du préfet pour la soutenir et pour lutter contre l’homophobie. Ainsi huit mois après le premier tag, la situation s’est extrêmement dégradée et, selon la bande dessinée réalisée par Remedium, la municipalité se serait permis d’attaquer sur les réseaux sociaux Caroline Grandjean et de la diffamer (c’est peu après qu’elle fera sa première tentative de suicide) 3 .
Pressions individuelles et structurelles
L’Éducation nationale a, à juste titre, mis en place une protection fonctionnelle pour Caroline Grandjean suite à la menace de mort qu’elle a reçue en mars 2024 (5). Mais cela ne peut occulter les pressions qu’elle semble avoir reçues de la part de son employeur et de sa hiérarchie. Ainsi, la bande dessinée réalisée par Remedium rapporte des propos violents qu’aurait dits l’Inspectrice à l’égard de Caroline Grandjean, lui faisant porter la responsabilité de cette situation et expliquant, à la rentrée 2024, que “c’est une bonne chose qu’elle ne revienne pas” 4 .
En outre, on ne peut fermer les yeux sur le fait que l’Éducation nationale ait porté plainte pour diffamation contre la bande dessinée de Remedium relatant l’histoire de Caroline Grandjean. Quel message envoie une institution, qui proclame enseigner la liberté d’expression, en portant une telle plainte ? Quel message aux élèves, quel message aux enseignants et enseignantes ? Et comment l’Éducation nationale pouvait-elle ne pas se douter que cela aurait une conséquence directe dans la vie de Caroline Grandjean qui, en outre, a été convoquée par la gendarmerie, et sommée de justifier case après case la bande dessinée (la plainte a, a priori, été depuis classée sans suite) (2) ?
Combattre les discriminations, la lesbophobie passe par le combat contre la politique du ministère de l’Éducation nationale
La lesbophobie en France ne peut être ignorée au même titre que toutes les formes de discrimination, et doit être combattue. L’Éducation nationale porte une lourde responsabilité dans la perpétuation de ces discriminations et dans son refus de les combattre, malgré un discours qui a quelque peu changé ces dernières années. Le dénigrement ou l’humiliation involontaire ou volontaire de personnels par l’Institution doit cesser et leur défense réaffirmée. Cela passe par une réaffirmation auprès du personnel, enseignant et non enseignant, auprès des parents et des municipalités du droit à la vie privée et à son respect. Du droit à une vie de notre choix, qu’elle soit conforme ou non aux normes imposées par les classes dominantes de cette société.
Une affirmation qui entre en contradiction avec les dernières réformes qui remettent de plus en plus en cause ces droits, avec l’augmentation du temps de travail, des charges administratives, du développement de l’outil numérique et du contrôle et du formatage des enseignants et enesignantes.
Suite à la demande de syndicats enseignants dont la FSU-SNUipp, le ministère de l’Éducation nationale a annoncé la saisie de l’Inspection nationale afin “de faire toute la lumière” sur les faits et procédures ayant précédé ce décès (3). Mais une enquête administrative ne peut suffire, l’enquête administrative menée suite à l’assassinat de Samuel Paty en est un des flagrants exemples. Il faut que les syndicats mènent eux-mêmes leur enquête, indépendante, et en tirent leurs propres préconisations, indépendantes de l’institution, sinon, l’on ne peut que craindre que de tels drames se reproduiront.
Émancipation 69, le 07/09/2025
Retracer une chronologie du déroulé de certains événements depuis décembre 2023 permet de mieux comprendre l’engrenage dans lequel a été pris Caroline Grandjean. En l’absence d’enquête, un déroulé probable est reconstitué ci-dessous, en se fondant sur une source artistique (la BD de Remedium, réalisée avec Caroline Grandjean) et des sources journalistiques.
Caroline Grandjean-Paccoud était directrice de l’école de Moussages, un petit village du Cantal de 300 habitants, et y dirigeait la classe unique depuis 2021.
En décembre 2023 , elle découvre inscrit sur un mur du préau de l’école une insulte homophobe “sale gouine”. “Caroline est consternée. Mariée à une femme, elle n’a jamais évoqué son orientation sexuelle en public” . Elle alerte l’inspection et on lui indique que ce n’est pas elle qui est attaquée mais sa fonction. Elle retourne le lendemain au travail mais étant très affectée, son médecin la met en arrêt le soir jusqu’aux vacances et elle envoie un message aux parents (3 ). “Elle décide de ne pas le rendre public [le mot d’insulte], respectant ce qu’elle pense être son devoir de réserve. « Elle croyait qu’elle devait se taire, qu’elle devait attendre. Elle avait confiance en l’enquête, confiance en sa hiérarchie », se souvient Remedium” (2 ).
À son retour en janvier, elle ne reçoit aucun soutien des parents et l’inspection lui reproche sa communication aux parents. Le 7 mars 2024, un nouveau tag est découvert “gouine=pédophile”, l’Inspection l’appelle aussitôt pour “lui faire comprendre qu’elle ne doit pas se mette en arrêt. L’école doit continuer à tourner” et “se fend d’un communiqué laconique […] pour condamner les actes du corbeau” (3 ).
Fin mars, elle reçoit une menace de mort “va crever sale gouine”. Caroline porte plainte pour la troisième fois et est mise en arrêt pour la deuxième fois. La directrice académique “avertit le préfet afin que l’enquête avance réellement” , (4 ) et la protection fonctionnelle de Caroline Grandjean est mise en place (4 ). À son retour, un nouveau tag est découvert “dégage sale gouine”.
Au début de l’été , la directrice académique lui propose de changer d’école pour un remplacement dans une école trois fois plus éloignée de son domicile, mais comme Caroline “refuse de plier face au corbeau”, la proposition devient alors une obligation. La mobilisation contre cette obligation, appuyée par des syndicats, prend de l’ampleur et Caroline peut finalement rester à Moussages (3 ).
Mais la veille de la rentrée un nouveau tag est découvert, et “après avoir tant encaissé pendant un an, Caroline craque. Elle ne supporte plus l’indifférence des parents, des collègues…”. Si les soutiens qu’elle a reçus sont nombreux, aucun n’émane de collègues de sa circonscription (3 ).
L’inspectrice lui explique “que c’est une bonne chose qu’elle ne revienne pas”, la mairie s’en félicite et l’attaque. Elle fait une première tentative de suicide (3 ).
Devenue dépressive, elle fait la demande d’une RQTH (Reconnaissance de la Qualité de Travailleur Handicapé), qui lui est refusée. L’enquête n’avançant pas, elle fait appel au dessinateur Remedium (Christophe Tardieux), qui a publié en 2020 la BD Cas d’école . Remedium publie ainsi L’histoire de Caroline fin janvier 2025, sous forme de BD. L’Éducation nationale porte alors plainte contre cette BD pour diffamation et Caroline est convoquée à la gendarmerie pour être auditionnée sur cette bande dessinée, devant justifier toutes les cases. Quelques jours avant la rentrée elle apprend la promotion de son inspectrice (2 ). Elle se donne la mort le jour de la rentrée des classes, ce premier septembre 2025 à l’âge de 42 ans.
Un retour en images et en mots sur le 10 septembre.
Île-de-France : du sud au nord
La journée a commencé par un rendez-vous de blocage de la porte d’Orléans. L’endroit était très quadrillé par la police. Je n’ai d’abord rien vu. Puis j’ai commencé à entendre des chants : “On est là”. Les personnes s’étaient rassemblées au milieu de la voie de tram. Au bout de quelques minutes, plusieurs policiers sont arrivés et ont tenté de nous dissuader de poursuivre cette action. Mais le rapport de force était en leur défaveur, l’action s’est poursuivie. Il a fallu que d’autres forces de police, issues d’autres services, arrivent, pour que nous soyons réellement contraint·es de nous déplacer.
Une manifestation spontanée a donc commencé à déambuler dans les rues de Paris sud, poursuivie par les forces de l’ordre. On a chanté “Macron démission”, et des slogans en soutien à la Palestine. Dans une rue, l’ensemble du groupe a respiré des gaz lacrymogènes, et la police nous a chargé·es, ce qui nous a divisé·es.
Je me suis dirigé vers la porte de Châtillon. Là nous sommes resté·es au milieu du pont au-dessus du périph, et la police à moto bloquait elle-même un des accès. C’est finalement la BRAV-M qui est intervenue et nous a vraiment malmené·es.
Je me suis ensuite rendu à Gare du nord, à l’AG des cheminots. Là aussi, la police nous attendait, mes drapeaux palestiniens ont été confisqués ! L’AG s’est tenue à côté du local des personnels, mais tous les accès étaient contrôlés par la police, et les forces de l’ordre ont même fendu la foule à plusieurs reprises pour se rendre d’un point à un autre. Nous étions plusieurs centaines, mais l’AG a consisté en une succession de prises de parole de différents responsables syndicaux, qui n’ont eu comme proposition que de refaire grève le 18 septembre.
La réunion terminée, un cortège de plusieurs centaines de personnes s’est élancé en direction des Halles. La police nous une nouvelle fois barré la route, à mi-chemin, et ne nous a laissé d’autres choix que rejoindre le rassemblement à République.
Si la jonction n’a pas pu se faire aux Halles, celle à République était magnifique : un énorme rassemblement, impulsé par la Marche des Solidarités, les jeunes du parc de Belleville et le DAL, nous a accueilli·es hyper chaleureusement.
Ma journée s’est soldée par un sandwich aux merguez vegé, sur le piquet de grève des Geodis à Gennevilliers (92), dont l’équipe du soir avait débrayé et avait fait un piquet devant l’entrée du site.
C’était intense et ça appelle à ce que ce type de journée ait lieu… tous les jours, jusqu’à satisfaction de nos revendications.
Loïc
Saint-Nazaire
100 000 habitant·es au bord de l’estuaire de la Loire, Saint-Nazaire et son agglomération reste une ville ouvrière : grand port, chantiers de l’Atlantique, Airbus, raffinerie Total, entreprises de l’agro-industrie comme Yara, Cargill, et projet de construction d’un porte-avion nucléaire à 10 milliards. Un site industriel “Seveso plus” !
Ici, si l’on bloquait durablement la production et les flux, cela dérangerait vraiment, et c’est bien ce qu’on se dit dans le collectif divers qui se réunit deux fois par semaine, en fonctionnement horizontal depuis mi-août pour préparer le 10 septembre et après !
Ici, une vitalité avec création et distribution de tracts, affichages, mise en place d’un groupe Telegram fourni et sans ambiguïté sur le fond : justice sociale, fiscale et environnementale, démocratie participative, possible porosité entre les luttes…
Apéro joyeux et nombreux pour le départ de Bayrou, mais difficulté pour bloquer durablement, ne serait-ce qu’un rond-point, du fait de l’intervention policière. On ne lâche pas car il faut tenir sur la durée et on apprend ensemble : les AG se structurent avec trois groupes de travail : actions/ communication et créations/ solidarité.
On pense sono, chansons, compte rendu, info antirep, medic, communiqué de presse validé collectivement et actions à venir.
Le 18, procession habituelle avec plus de 5000 manifestant·es, et plus rare ici beaucoup de lycéen·nes en tête, pourtant en butte à une répression systématique, qui attendent de ce mouvement : “ni chair à canon, ni chair à patron”, il faut qu’on assure avec eux et elles, que nous soyons inclusif·ves !
Par ailleurs, une cantine et une garderie se mettent en place.
Maintenant, il va falloir se donner notre calendrier, si possible dans une dynamique hexagonale, sans attendre les appareils syndicaux (cf. journées “d’action” perlées menant à la cuisante défaite sur les retraites), en continuant à tisser des liens à la base car c’est aussi par la grève qu’on sera efficace pour BLOQUER une économie capitaliste mondialisée qui nous broie.
Emmanuelle
Le 10 à Lyon
La mobilisation a été préparée au mois d’août, une première AG mi-août avec peu de monde puis le 28, à la Bourse du Travail avec environ 200 personnes.
À noter, l’élaboration d’une liste de revendications pour la démocratie (retrait du budget Bayrou, démission de Macron, RIC, constituante avec tirage au sort, nationalisation dans les secteurs clés et stratégiques), et d’autres plus sociales (retrait de tout budget d’austérité, augmentation des salaires, suppression des exonérations de cotisations sociales, abrogation des dernières réformes sur le chômage, réduction du temps de travail, sans réduction de salaire… sauvegarde de la suppression des mutuelles privées, 100 % Sécu sous contrôle des cotisants, etc.). Un document adopté à l’AG du 7 septembre, présente une sélection de revendications “dont il a semblé qu’elles pourraient emporter le consensus au sein de la section lyonnaise du mouvement”.
Le 10, les blocages comme aux ronds-points, université Lyon 1 (fermeture de Lyon 2), ponts… ont été rapidement débloqués par les interventions policières très agressives. Des collègues enseignants ont participé à des piquets, comme celui tenu devant l’hôpital HEH (appel à la grève, cahier de revendications).
C’est entre 8000 et 10 000 personnes dont beaucoup de jeunes et parmi eux des jeunes profs qui ont, finalement participé au rassemblement déclaré en préfecture par l’UL CGT 3e/6e, place Guichard, devant la Bourse du Travail (refus des UD CGT, FSU69… de déclarer et d’appeler à une manif).
Un rassemblement pacifique avec de nombreuses pancartes sur de simples cartons mêlées à des drapeaux syndicaux (CGT, Solidaires, quelques FO). L’absence remarquée de tout drapeau FSU (et le refus d’aller en chercher au local de la Bourse) a déclenché la colère de jeunes profs et de moins jeunes, alors même qu’aucune manifestation antisyndicale ne s’est exprimée lors de ce rassemblement dense et joyeux… Les tentatives de partir en manifestation (non déclarée) à partir de la place ont été fortement réprimées.
Le refus de l’Intersyndicale de Lyon (dont la FSU) d’intervenir dans les AG préparatoires au 10 dont l’une s’est tenue fin août à la Bourse avec 200 participants, une autre, le 7/09 plus nombreuse encore a facilité le déchaînement des forces de police contre des manifestants pacifiques.
Une AG sur les bords du Rhône, le soir du 10 a réuni un millier de participants. Elle a été canardée par des dizaines de palets de gaz lancés par les forces de l’ordre sans sommation, dix minutes après qu’elle ait pris fin, alors que les participants discutaient tranquillement en petits groupes.
La répression a montré la volonté de Macron et Cie d’étouffer cette contestation et de dissuader l’auto-organisation que ne contrôlent ni le gouvernement ni les directions syndicales. Mais le lendemain une AG de plusieurs centaines de participants se réunissait à nouveau sur les quais du Rhône.
Hélène
Le 10 Septembre à Dijon
Une première AG importante
La première surprise du mouvement Bloquons tout à Dijon a été la première AG qui a réuni plus de 200 personnes dans un lieu public le 3 septembre. L’AG avait été préparée par un groupe et a permis de faire émerger des mots d’ordre : contre l’austérité, la réforme des retraites, l’extrême droite, le génocide palestinien. Elle a fait éclore de nombreuses idées d’actions et a aussi débouché sur des commissions : communication, actions de ralentissement, symbole, cantine collective, etc. Dans l’AG, des têtes connues, mais aussi des jeunes. Chacun·e est reparti avec des inscriptions sur des boucles Signal. L’organisation du 10 a ensuite été plus fluctuante, souvent affinitaire, du fait de l’ouverture à tou·tes des boucles Signal, il n’était pas possible de faire part de toutes les actions.
10 septembre : bloquons tout ?
Le 10 septembre, les actions ont donc été éparpillées dans la ville avec peu de coordination et un nombre faible pour bloquer effectivement les flux. Il y a eu cependant une grande inventivité : s’enchaîner aux barrières du tram ce qui a permis de bloquer la circulation une heure, tracter à divers ronds-points ce qui a fait de gros bouchons, opération péage gratuit et une opération escargot sur la rocade a été amorcée mais vite abandonnée. Émancipation 21 avec des camarades d’Attac, de collectifs de soutien à la Palestine, aux élèves sans-papiers a organisé un blocage qui s’est fini par un filtrage par tractage sur un rond-point en zone industrielle sud de Dijon : nous avons été accueilli·es par des policiers, l’équipe de nuit, largement excédée et qui dirigeait une équipe d’ouvriers qui dégageait des palettes mises sur le centre du rond-point. Le tractage a permis de voir la sympathie d’une bonne partie des routiers et automobilistes mais une camarade a été blessée par une poubelle propulsée par un camion.
Les actions de réels blocages n’ont pas tenu du fait d’une présence policière importante, avec certain·es particulièrement menaçant·es vis-à-vis des bloqueur·euses mais aussi des contrôles des journalistes.
Une cantine collective
Pour le midi, le rendez-vous était donné sur la place de la République où la Chouchou, cantine du quartier Libre des Lentillères, avait préparé à manger pour tout le monde, avec des légumes et aussi des pains, cuits au fournil du quartier.
Une manifestation massive mais réprimée
La manifestation appelée par l’intersyndicale locale (Solidaires, FSU, CGT, FO) a débuté après que le cortège d’étudiant·es descendu de la fac soit arrivé. Au final, environ 5000 manifestant·es ont fait un parcours hors centre-ville sous la garde de gendarmes armés et casqués. Le cortège a à peine eu le temps d’arriver qu’il y a eu des gazages. L’AG de préparation de la suite du mouvement, prévue sur la place d’arrivée, n’a donc pas pu avoir lieu.
Marine, Sophie, Victor
La Rochelle
À La Rochelle, près d’un millier de personnes se sont rassemblées le 10 septembre à Mireuil, quartier populaire, pour manifester en direction du centre-ville. En l’absence de présence syndicale visible, une intersyndicale bis avec SNUipp 17, Sud Santé sociaux et Sud CT s’est retrouvée derrière une banderole “Avec les collectifs citoyens, pour un syndicalisme de lutte”. Des manifestant·es de toutes générations ont défilé, ce qui n’est pas habituel à La Rochelle où les têtes grises constituent souvent le gros des cortèges.
Le centre-ville était verrouillé par la police. Après plusieurs tentatives pour s’en approcher, on a fini par se diriger vers la rocade. Un barrage policier était en place juste avant, mais ils n’ont pas osé canarder vu que c’était juste à côté d’un lycée à l’heure de la sortie. Finalement un groupe d’une trentaine de personnes (SNUipp 17/ Émancipation et Sud Santé bien représentés) a réussi à accéder à la rocade par un chemin détourné, via un camp des gens du voyage. L’occupation symbolique du lieu a duré 20 minutes, nous n’étions pas assez nombreux·ses pour tenir. Signalons l’interpellation violente d’un jeune manifestant au retour de la manifestation, malgré les tentatives de le sortir des pattes de la police. Parallèlement de petits groupes ont tenté de déjouer le dispositif policier pour accéder au centre-ville.
C’est donc un bon bilan pour La Rochelle, désormais ville envahie par les bourgeois parisiens retraités et la clientèle des Airbnb. Et comme le disait un camarade du SNUipp : “À La Rochelle, une manif qui débute à Mireuil et qui se termine dans un camp de Gens du voyage, c’est historique !”
La journée du 10 avait été précédée de deux AG de préparation qui avaient réuni à chaque fois une centaine de personnes. Celle du 10 au soir en a rassemblé jusqu’à 180, et a décidé d’une autre AG samedi 13 à 14h, agrémentée d’une “vélorution”. À l’issue des débats, l’AG du 13 a décidé de se joindre à la manifestation hebdomadaire de solidarité avec la Palestine, ce qui a donné lieu à un cortège de 300 personnes, affluence très rarement atteinte pour la Palestine. Cette AG a décidé aussi de rejoindre la manifestation intersyndicale de type traditionnel, et de bifurquer soit vers l’hôpital soit vers un rond-point, pour le bloquer. Tandis que 3000 manifestant·es défilaient dans un cortège à nouveau jeune et très dynamique, avec la place remarquée des étudiant·es, la tentative de blocage n’a finalement pas réussi, cependant une dynamique porteuse d’espoirs semble être à l’œuvre, indépendamment des atermoiements de l’intersyndicale.
Michel et Raymond
Pour celles et ceux qui auraient des doutes sur ce que pourrait – ou ne pourrait pas – décider l’intersyndicale nationale dans le contexte actuel de démission de Bayrou, de nomination de Lecornu, et du mouvement social initié le 10 septembre, un petit retour en arrière s’avère fort utile, notamment pour se rappeler précisément ce que les directions syndicales nous ont concocté de janvier à juin 2023.
Un premier élément de comparaison entre 2023 et 2025 concerne le soutien populaire apporté au mouvement. Le mouvement du 10 septembre a été soutenu par une bonne partie du pays (46 % de l’ensemble des Français·es, surtout les personnes actives – 51 % chez les moins de 35 ans, 53 % de 35 à 59 ans – et les personnes de gauche – 73 % chez les sympathisant.es LFI) . Mais souvenons-nous, le mouvement de lutte de 2023 bénéficiait d’une sympathie encore plus vaste : on a vu alors des pourcentages de soutien jusqu’à 94 % parmi les salarié·es, et de plus de 70 % dans l’ensemble de la population. L’appui populaire envers une lutte est important mais il ne suffit pas à la faire gagner.
Tout comme le 18 septembre dernier, toutes les centrales syndicales étaient unies pour la bataille des retraites en 2023. Nos huit directions sont d’ailleurs restées groupées tout au long du mouvement, ce qui est loin d’avoir été toujours le cas. Mais, malgré l’attachement unitaire exprimé en 2023 par beaucoup de manifestant·es et de grévistes, cela n’a pas empêché la défaite : la volonté antisociale de Macron et Borne a prévalu. Aujourd’hui, il est encore trop tôt pour savoir si l’unité intersyndicale va se maintenir face au budget dévastateur présenté par Bayrou et dont hérite Lecornu. Mais on peut avoir la certitude que cette seule alliance des appareils ne suffira pas à faire reculer le pouvoir macroniste.
Interroger la stratégie mise en œuvre
Pour mieux comprendre la défaite d’il y a deux ans, et ainsi mieux anticiper ce qui pourrait se produire dans les semaines à venir, nous devons interroger la stratégie alors mise en œuvre. Certes, la question de l’unité – ou non – en fait partie. Mais il faut examiner ici le thème des “journées d’action” séparées (ou “saute-mouton”). En 2023, l’intersyndicale nous a promené·es dans 14 journées d’action différentes : les 19 et 31 janvier ; 7, 11 et 16 février ; 7, 11, 15, 23 et 28 mars ; 6 et 13 avril ; 1er mai ; et 6 juin. Quelques rappels et remarques pour compléter : 1) certaines journées ont été très massivement suivies (3,5 millions de manifestant.es en France les 7 et 23 mars selon la CGT) ; 2) à certains moments, les journées étaient assez rapprochées, à moins d’une semaine d’écart (7, 11 puis 16 février ; 11 puis 15 mars ; 23 puis 28 mars) ; 3) vers la fin du mouvement, les directions syndicales ont largement espacé les rendez-vous nationaux (13 avril, puis 1er mai, puis 6 juin, date à laquelle elles ont décidé de mettre un terme à la mobilisation). On en déduit logiquement que ni le rapprochement à quelques jours d’intervalle des journées d’action nationales à certains moments ; ni le nombre – parfois très massif – des participant·es ne sont des critères suffisants pour gagner ; ni, a fortiori, le nombre élevé des journées d’action, qui tend le plus souvent à lasser et à épuiser les manifestant·es. Toutes ces données, un pouvoir brutal et réactionnaire au service exclusif de la haute bourgeoisie, comme celui de Macron, s’en soucie comme d’une guigne. Une leçon à bien retenir pour la lutte actuelle !
La journée du 7 mars
La plupart de ces journées d’action – sauf celles se tenant des samedis – incluaient également des appels à la grève interprofessionnelle. Mais on sait que les journées de grève espacées ne peuvent pas bloquer la production et les profits, et les patrons parviennent en général à les anticiper et à en limiter les effets. De plus, on a pu constater que de nombreux/ses salarié·es participaient à une partie seulement de ces grèves d’une journée. Une question cruciale concerne ce qui s’est produit le 7 mars (6e journée de mobilisation) et dans les jours et semaines qui ont suivi. Les directions syndicales clament qu’elles ont appelé à une grève reconductible à ce moment-là, mais regrettent que les salarié·es ne s’en soient pas saisi·es. La faute aux travailleurs/ses, donc, à les en croire ! Cette version est largement colportée, notamment, dans Solidaires. Pour en juger, la question est de savoir comment les directions syndicales ont géré cette journée et ses suites, autrement dit ce qu’elles ont déclaré et réalisé concrètement. Il est vrai que l’intersyndicale avait appelé à “mettre la France à l’arrêt” ce jour-là. Mais s’agissait-il d’un véritable appel à une grève générale illimitée jusqu’au retrait du projet gouvernemental ? Commençons par les propos tenus.
Certes, certaines fédérations syndicales appelaient ouvertement à reconduire la grève (RATP, SNCF, raffineries…). Mais quid des confédérations ? Le tract central de la CGT nous disait : “Le 7 mars doit être une véritable journée morte dans les entreprises, les administrations, les services, les commerces, les écoles, les lieux d’études, les transports…” 1 , souhaitant aussi que les organisations syndicales “se saisissent du 8 mars, journée internationale de lutte pour les droits des femmes, pour rendre visibles les conséquences particulièrement graves de ce projet pour elles” 2 . Il précise : “dès le 7 mars” 3 , il s’agit de mettre “un coup d’arrêt à ce projet […] inacceptable” 4 . Quant à la CFDT, son secrétaire général Laurent Berger refusait de répondre à la question d’une grève reconductible à partir de ce jour-là , et avertissait ainsi, au contraire : “Le 7 mars, c’est la poursuite du mouvement syndical orchestré depuis la première manifestation, le 19 janvier dernier”. Berger précisait qu’il n’appelait pas à mettre le pays “à genoux” , et que, le 7, il s’agissait de “montrer la détermination du monde du travail dans toute sa diversité” , avec une “grosse journée de mobilisation dans le calme et la responsabilité” . Une question se posait toutefois : comment réagirait la CFDT si – comme c’était prévisible – Macron s’entêtait ? Berger s’en remettait aux décisions de l’intersyndicale qui devait se réunir le soir même pour envisager les suites possibles “dans les jours et semaines à venir”. Ce qui est frappant, c’est que les deux principales centrales syndicales – au moins elles – n’appelaient pas, ou pas vraiment, à bloquer le pays par la grève. Dans ces sommets confédéraux, “mettre le pays à l’arrêt” ne concernait que la journée du 7. Le 8 revêtait un caractère secondaire aux yeux des bureaucrates du sommet. Mais mettre le pays à l’arrêt… pourquoi, si ce n’est pour le bloquer économiquement ? Et pour le bloquer, chacun·e comprend qu’il faut une grève qui s’installe et qui dure, au moins, plusieurs jours.
Le refus d’une grève générale reconductible
Le refus d’une vraie grève générale reconductible par l’intersyndicale s’est confirmé dans les actes. Trois exemples suffiront à montrer que, non seulement les bureaucrates en chef n’aidaient pas à construire la grève dans la durée, mais qu’ils et elles la sabotaient. Le premier exemple concerne les enseignant·es et le passage des épreuves de spécialité du bac 2023. Alors que l’ensemble des syndicats du secteur (SNES-FSU, FO, Sud et CGT) appelaient à la grève les jours concernés, 19 et 20 mars, tant Martinez que Berger se désolidarisaient. Pour le premier “Les épreuves du bac sont quelque chose d’important, il faut que ça puisse se faire dans de bonnes conditions” . Pour le second, c’est une question de principe : “on ne gêne pas le bac” . Second exemple, avec les raffineries, secteur hautement stratégique dont la grève commençait à avoir de sérieux effets. À partir du 20, des stations-service étaient à court total ou partiel de carburant, et quelques jours plus tard, le pouvoir s’inquiétait vraiment pour l’approvisionnement en kérosène des aéroports de Paris. Le 24 mars, les grévistes de la raffinerie de Normandie (Total) près du Havre, appelaient à la solidarité parce que des réquisitions avaient eu lieu, des grévistes étant brutalement forcés à travailler. Le piquet de grève avait été démantelé. Ce jour-là, on a pu voir, sur place, plusieurs centaines de personnes – jeunes, salarié·es de la région ou même de la région parisienne – mais strictement aucun dirigeant de l’intersyndicale et pas de responsable de haut niveau. Quand le droit de grève est attaqué et qu’on prétend mettre le pays à l’arrêt, cela serait pourtant le minimum ! Dernier exemple, avec un autre secteur déterminant : le traitement des déchets. Au centre d’incinération (TIRU) d’Issy-les-Moulineaux, l’appareil CGT a, à deux reprises, décrété la fin de la grève dans son coin, alors que les travailleurs voulaient poursuivre leur mouvement.
L’intersyndicale nous a donc promené·es pendant près de 5 mois en 2023, de journée d’action en journée d’action, pour parvenir à une défaite. Elle a, dans les faits et même dans les mots, empêché la construction d’une vraie grève générale. Beaucoup de travailleur·ses et de militant·es sont resté·es trop longtemps scotché·es aux décisions des directions syndicales. Il a manqué un vaste mouvement d’auto-organisation pour déborder la stratégie perdante de celles-ci. L’actuel mouvement social, quels que soient les rythmes de son développement, ne pourra gagner qu’en associant de nombreux blocages et une grève illimitée. Cela implique de battre la politique des bureaucrates syndicaux dans les entreprises et les syndicats eux-mêmes.
Philippe
La Fédération nationale de la Libre Pensée (FNLP) a tenu son congrès en août, près de Carmaux 1 , et du coup bien évidemment sous les auspices de Jean Jaurès. Le célèbre député socialiste était connu pour son pacifisme et son hostilité à la guerre 2 : autant dire que cette question était dans tous les esprits, au vu du militarisme de plus en plus “décomplexé” des différents États, dont la France.
Mais la FNLP ne se réduit pas à la question de l’antimilitarisme tant s’en faut. Pendant longtemps, elle a été tout autant – voire davantage – pour son combat laïque et antireligieux. À ce titre, ses débats intéressent tout le mouvement ouvrier.
Audience et renouvellement
La direction de la Libre Pensée 3 débat régulièrement de sa position dans le champ militant. En général, cela a été abordé sous l’angle de la contradiction entre d’une part une insertion plus forte dans les cadres unitaires 4 , reconnaissant et renforçant la reconnaissance de ce courant philosophique d’éducation populaire 5 … et d’autre part une évolution du recrutement et des effectifs qui ne semble pas correspondre à ce rayonnement accru.
De fait, à partir de 2015, la FNLP a perdu un nombre notable d’adhérent·es. La scission du courant “lambertiste” structuré autour du Parti ouvrier indépendant 6 a joué un rôle certain, dans la mesure où de fait c’est lui qui structurait la FNLP en termes d’orientation, d’élaboration intellectuelle et de “cadres” dans les départements. Et cela au moins depuis la fin des années 1990.
Il faut toutefois noter deux nouveautés. La première, c’est que la baisse d’adhérent·es constatable depuis au moins 10 ans s’est arrêtée : rémission ou inversion de tendance, les prochaines années le diront. La seconde, c’est l’entame d’un renouvellement des instances de la FNLP ou d’organisations qui lui sont proches 7 . “Renouvellement” au sens politique mais aussi générationnel. Pendant longtemps, la direction de la FNLP pouvait être considérée plus ou moins comme une émanation de l’orientation “lambertiste” (et éventuellement de ses débats et contradictions internes). Personnellement, quand j’ai commencé à militer dans les années 2000, il était d’usage dans les milieux militants de décrire le libre penseur typique comme un “prof trotskyste de FO et probablement franc-maçon”. Cela est de moins en moins vrai : dans les instances de la Libre Pensée émergent des figures militantes qui n’ont pas de lien – et parfois sur divers sujets des positions différentes voire divergentes – avec le trotskysme “lambertiste”. Ainsi le nouveau président de la FNLP est syndiqué au SNES-FSU et provient des milieux de la gauche alternative et du Parti de gauche. De même, la nouvelle présidente de l’IRELP 8 est proche de la France insoumise, d’autres viennent de milieux libertaires.
Interrogations sur l’avenir
Ce constat étant fait, il ne faut pas non plus écarter le fait que ces évolutions resteront encore limitées si elles se limitent à la direction nationale de la FNLP, et si elles ne se réalisent pas dans les départements où se trouve le corps militant de la FNLP.
De même, la préoccupation pour le renouvellement de la FNLP s’accompagnera-t-elle d’un renouvellement sur certaines approches politiques ? On constatera que des inflexions se font jour par exemple sur le féminisme, l’antiracisme et la défense concrète des travailleur·es immigré·es (voir plus bas), ou même certaines approches traditionnelles sur des domaines très importants pour la FNLP. Ainsi sur la laïcité : lors du précédent congrès, la FNLP avait opéré la distinction entre la laïcisation des institutions (donc de l’État) et la sécularisation de la société : cette analyse est nécessaire pour pouvoir distinguer lutte pour la laïcité de l’État, critique des religions et athéisme d’État (et réfuter les courants qui assimilent les trois, qu’ils soient révolutionnaires ou réactionnaires). La résolution laïque votée au congrès – elle est incontournable dans les congrès de la FNLP – s’oriente beaucoup, actualité oblige, sur la question de la loi Debré et de sa nécessaire abrogation : “Fonds publics à l’École publique, fonds privés à l’école privée : enfin sortir de la loi Debré !”. Cette résolution contient des éléments d’analyse assez fouillés, qui résultent notamment du rôle actif de la FNLP au sein du “Collectif pour l’école publique” (voir plus bas). La FNLP ne se fait d’ailleurs pas d’illusion à ce sujet. En effet, au sein du collectif coexistent de manière plus ou moins aisée deux orientations : l’une voulant la fin du financement public de l’enseignement privé (avec les questions concrètes que cela pose, notamment la mise en place d’une transition), l’autre privilégiant une “bonne application” de la loi Debré dans l’immédiat. Il faut aussi remarquer que la question de la nationalisation laïque de l’enseignement privé reste une revendication qui est refusée, alors même qu’elle progresse (en tout cas sur le papier) dans la principale fédération syndicale de l’enseignement, la FSU. De ce point de vue, c’est une divergence avec par exemple Émancipation tendance intersyndicale.
Une évolution est aussi à noter sur le système éducatif. Ainsi, la résolution sur la question scolaire adoptée au congrès ne peut plus être assimilée à un simple décalque des textes de la FNEC-FO 9 : elle salue par exemple au détour d’une phrase la pédagogie active portée par le mouvement Freinet. Ce point a d’ailleurs fait l’objet d’un échange “très franc” dans le congrès.
En revanche, pour l’écologie il faudra attendre un peu ! La FNLP a produit des contributions de critique du GIEC (pas inintéressante sur certains points), mais il y a toujours au fond l’idée que ce mouvement social est réactionnaire, obscurantiste, antiscience au service du capitalisme décadent, etc. etc. Il est utile que rappeler que les luttes écologiques ne se limitent absolument pas aux questions climatiques, mais embrassent beaucoup d’autres points : pollution et destruction de l’environnement (en particulier la résurgence d’un extractivisme revendiqué un peu partout), agriculture paysanne et alimentation, contrôle étatique des corps et des populations, pillage et gaspillage des ressources naturelles… et la lutte contre le militarisme.
Interventions militantes
C’est là qu’on arrive à un troisième point central : organisation et orientation sont une chose, intervention concrète en est une autre. Le congrès de la FNLP a beaucoup traité de ces questions. Tout d’abord, l’antimilitarisme : la FNLP joue un rôle important dans le collectif national contre le SNU 10 , aussi bien au niveau national que dans les départements. Si le SNU est globalement un échec et si le cadre unitaire contre le SNU y a contribué, d’autres attaques se profilent. Le congrès a pu en évoquer les premiers signes : caporalisation des personnels par la formation/formatage, offensives contre les contenus d’enseignement, développement des partenariats avec l’armée et la police, etc.
Dans le même ordre d’idées, l’offensive de l’enseignement privé et la nécessaire contre-offensive du camp laïque ont été des sujets de réflexion importants : entre affaire Bétharram, révélations à répétition de la maltraitance des enfants dans des établissements catholiques, manœuvres publiques du secrétariat général de l’enseignement catholique et travail au sein du Collectif pour l’école publique laïque, les tâches militantes ne manquent pas 11 .
Il faut aussi noter une nouveauté dans la participation aux mouvements sociaux : le rôle joué par “Entraide et solidarité des libres penseurs de France”. Cette structure est une structure interne à la FNLP pour organiser la solidarité en son sein (notamment pour les personnes malvoyantes, en situation de précarité économique, etc.). Récemment elle a élargi son champ d’action à d’autres mouvements sociaux : soutien financier à Gaza (en partenariat avec l’UJFP) et aux habitant·es de Mayotte (partenariat avec Solidarité laïque) lors de l’occupation de la « Gaîté lyrique » à Paris par plusieurs centaines de jeunes sans-papiers. “Entraide et solidarité” a soutenu activement ce mouvement social, y compris par des dons financiers importants. Ainsi, une longue lettre collective de remerciements émanant des jeunes de la Gaîté lyrique, à la fois poignante et très politique sur le fond, a été lue lors du congrès.
Le congrès a par ailleurs avancé sur des initiatives pour la fin d’année 2025 :
l’organisation d’un meeting national pour la défense de la laïcité en décembre 2025, au gymnase Japy pour les 120 ans de la loi de Séparation des Églises de l’État. Là encore des rapprochements quelque peu inédits se constatent (par exemple la présence annoncée de collectifs antiracistes et de travailleur·es immigré·es) ;
la participation au meeting international du 5 octobre : “Pas un centime, pas une arme, pas une vie pour la guerre !” ;
un congrès international les 10-11 octobre, à la fois à Lyon et Grenoble, sur les crimes du clergé catholiques, là encore un sujet qui émerge depuis plusieurs années malgré les manœuvres de l’Église et les protections dont elle bénéficie au sommet de l’État. Il est à noter que cette initiative verra s’établir des convergences entre la FNLP et des collectifs de victimes d’abus sexuels du clergé.
Quentin Dauphiné
En novembre dernier, une collègue néotitulaire de sciences économiques et sociales (SES), enseignant au lycée Marie-Laurencin de Mennecy dans l’Essonne (91) a subi une polémique publique qui en dit long sur les menaces qui pèsent aujourd’hui sur la liberté pédagogique des enseignant·es, cette fois-ci en lien avec la décomplexion croissante de l’extrême droite et son militantisme actif aujourd’hui parmi les parents d’élèves.
Travail en classe sur la notion d’État de droit
Lors d’un cours d’enseignement moral et civique (EMC) qu’elle animait, la collègue projette à ses élèves un extrait d’une vidéo du chroniqueur Clément Viktorovitch qui analyse une phrase de Bruno Retailleau (déjà ministre de l’Intérieur de Michel Barnier !). Ce dernier avait fait dans le Journal Du Dimanche du 29 septembre 2024 des déclarations douteuses voire fascisantes remettant en cause l’acceptation républicaine de la notion d’État de droit, et donc d’égalité des individus devant la loi 1 , qui avaient même fait l’objet d’un recadrage de Michel Barnier, son premier ministre de l’époque. L’enseignante projette l’extrait vidéo afin de susciter un échange sur la notion avec les élèves, en prenant la précaution de les prévenir du caractère orienté de l’analyse du chroniqueur.
Mise en cause politique jusqu’à l’Assemblée nationale
Rapidement, une mère d’élève écrit au rectorat, au ministère de l’Éducation nationale ainsi qu’au ministère de l’Intérieur pour expliquer que l’enseignante aurait “utilisé cette vidéo comme propagande politique afin d’essayer de modeler les enfants présents et leurs futures idées politiques ”. La mère d’élève ayant vraisemblablement des contacts politiques, l’affaire sera même évoquée en commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale par une députée LR, s’indignant ainsi devant l’assistance : “Cette vidéo explique de façon assez simple et rapide que M. Retailleau est le pire ministre de la Ve République et qu’il a une doctrine fasciste !”. Pire, les propos que la collègue a pu tenir devant ses élèves seront déformés de manière à faire croire qu’elle aurait justifié le meurtre de la jeune Lola en 2022 commis par une autre jeune, sous le coup d’une OQTF… Encore pire, le nom de la collègue sera même cité publiquement en commission ! Dans la foulée, l’Association des professeurs de SES (APSES) intervient auprès de la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet, qui assure en réponse que le nom de la collègue a été retiré des comptes-rendus.
La réaction de l’institution et la solidarité des collègues
Mais les déboires de notre collègue ne s’arrêteront pas là : bien qu’elle ait affiché son soutien à l’enseignante, la proviseure a demandé dans la foulée à l’inspection une visite-conseil. Si la collègue avait bien admis des difficultés sur le plan didactique et qu’elle était peut-être allée selon elle “un peu trop vite” sur les notions durant la séance d’EMC concernée, la temporalité assez resserrée de la visite-conseil n’a pu que donner l’impression que l’institution accordait finalement crédit aux “inquiétudes” de la mère d’élève. Une grande partie des collègues de l’établissement ont exprimé leur solidarité en exerçant leur droit de retrait et en se rassemblant devant l’établissement, et 54 d’entre eux ont signé un courrier envoyé à la ministre de l’Éducation nationale. Les signataires du courrier pointent notamment “la recrudescence actuelle, en Essonne, des interventions de parents dénonçant un prosélytisme politique imaginaire”.
La poussée de l’extrême-droite contre les libertés pédagogiques
Un constat qui pourrait être partagé dans bien d’autres départements et académies, le militantisme actif de l’extrême droite à travers l’association Parents Vigilants fondée par Éric Zemmour ou encore le Réseau des Parents financé par le milliardaire réactionnaire Pierre-Édouard Stérin. Sur la question des “valeurs de la république” comme sur les questions de genre et d’éducation à la sexualité, ces associations mènent la bataille culturelle au sein de l’Éducation nationale et n’hésitent pas à intervenir de façon à remettre en cause la liberté pédagogique des enseignant·es. De même, tout cela n’est pas sans rappeler la récente attaque du maire LR de Saint-Pourçain-sur-Sioule dans l’Allier, accusant Vincent Présumey, professeur d’histoire-géographie et syndicaliste du SNES-FSU de “fricoter avec l’islamisme”. D’où qu’elles viennent, ces attaques appellent à une réponse forte des syndicats, mais surtout à la solidarité de l’ensemble des personnels des établissements concernés. Au-delà, les idées de l’extrême droite doivent être combattues pied à pied dans l’Éducation nationale, y compris dans les salles des profs, ou elles commencent à prendre leurs aises à la machine à café…
Rémi Grumel
Les éditions ICEM-Pédagogie Freinet viennent de publier une réédition revue et augmentée de l’ouvrage paru en 1998.
Les premières pages rappellent comment, depuis les travaux d’Élise Freinet, notamment son livre L’enfant artiste paru en 1963, la production artistique des enfants a toujours été un élément majeur dans la pédagogie Freinet. L’ouvrage a pour but de répondre aux questionnements des enseignant.es d’aujourd’hui. Il propose une documentation et des ressources actualisée, dans le domaine de la production artistique telle qu’on peut la faire vivre dans les classes Freinet du XXIe siècle, mais aussi des témoignages de mises en œuvre pédagogiques.
Sommaire :
1. Un peu d’histoire
2. L’expression libre
3. Pourquoi les Arts Plastiques à l’école
4. Comment mettre en œuvre les Arts Plastiques à l’école
5. Des entrées différentes : quelques démarches et témoignages de pratiques
6. Les programmes
7. En guise de conclusion
8. Lexique
9. Documentation
Raymond Jousmet
Apprendre aux enfants à explorer les Arts Plastiques , Nicole Bizieau et le Chantier Arts et Création de l’ICEM, Éditions ICEM-Pédagogie Freinet, juin 2025, 100 p., 19 €.
L’ouvrage peut être commandé en ligne sur le site de l’ICEM ou à l’EDMP
Le drame de Nogent (en juin, un lycéen a tué à coups de couteau une assistante d’éducation) témoigne-t-il d’une forme de dérive de la société ? Ou d’un déferlement de violences insensées… ? Un ensauvagement de la jeunesse ? N’illustre-t-il pas plutôt la tendance de certains “Politiques” à surexploiter chaque fait divers à des fins politiciennes ? 1
Il n’y a pas d’augmentation de ces violences
Parler d’un déferlement de violences insensées, comme l’ont fait le président de la République, tous les politiques et les journalistes, est honteux et dangereux. Car il n’y a pas d’augmentation de ces violences, affirme Éric Debarbieux, spécialiste des violences à l’école et auteur de Zéro pointé ? Une histoire politique de la violence à l’école 2 .
Pourtant les “médias” de tous genres (même ceux se plaçant comme “responsables” tel France Culture ou Le Monde ) s’en sont emparé et ont surfé dessus, à l’instar des “Politiques” y compris le Président de la République qui dans un beau renversement rhétorique illustre ce qu’il dénonce puisqu’il a “[critiqué] la tendance de certains politiques à surexploiter chaque fait divers à des fins politiciennes” et faisant exactement ce qu’il dénonçait, il a profité de l’occasion pour pratiquer une surenchère sécuritaire à l’unisson d’une partie de la droite et de l’extrême droite et pour dérouler les programmes des “Droites extrêmes” à ce sujet. Sans compter le tour de passe-passe, bien peu scientifique, qui consiste à se servir de la dérive d’un individu pour stigmatiser une catégorie sociale entière, les “jeunes”.
On a connu le chef de l’État moins disert, plus frileux médiatiquement sur les violences exercées sur les enfants depuis des dizaines d’années dans les institutions catholiques et notamment dans celle située dans le fief de son premier ministre, qui, lui, soutient que, bien qu’élu du département de la région, maire de la ville et ministre de l’Éducation, il “n’était au courant de rien… ”.
Une contre-vérité
Parler d’un déferlement de violences insensées est non seulement une manipulation mais surtout une contre-vérité. Il n’y a pas d’augmentation de ces violences, répond Éric Debarbieux : “Aussi loin que remontent les premiers travaux scientifiques sur le sujet, élèves et personnels se disent à 90 % en sûreté dans leur établissement. On a même des éléments qui montrent que certains types de violences reculent, par exemple les insultes” et d’ajouter “certains parlent d’« ensauvagement », mais les chiffres des ministères de l’Intérieur et de la Justice montrent une baisse de 17 % en six ans de la délinquance des mineurs”. Et il ajoute que “Toutes les enquêtes comme celles du ministère [de l’Éducation] sont claires : il n’y a pas véritablement d’augmentation de violences subies par les élèves, comme entre élèves. Qu’il y ait des changements liés à l’usage de la cyberviolence, c’est une évidence, mais il n’y a pas plus de victimes” .
Et contrairement à ce que laissent croire les “politiques” relayés par les médias surtout ceux des médias Bolloré, mais pas que, “Il n’y a pas d’augmentation de la violence contre les personnels par les élèves pour être clair. On est encore à plus de 80 % des professeurs qui se disent respectés par les élèves. Cela ne veut pas dire que c’est satisfaisant : 40 % des professeurs déclarent avoir été victimes de violences verbales”.
Une violence institutionnelle
En effet “les enquêtes révèlent une augmentation du harcèlement entre adultes” ou encore une “augmentation très nette des conflits d’équipes et derrière une violence institutionnelle”, que les diverses affaires de sanctions viennent illustrer 3 , en lien avec une “crise de confiance majeure”. Et s’[nous]interroge-t-il “la violence en milieu scolaire, [ne serait-elle pas] une affaire politique, systémique ? Une affaire d’adultes plus que d’élèves ?”
De fait, “78 % des personnels du second degré et 74 % du premier degré […] disent ne pas être respectés par la haute hiérarchie ou par le personnel politique, il est évident qu’on a une crise de confiance majeure. Cette crise se reporte ensuite dans les établissements par ceux qui sont pris en tenailles entre la hiérarchie hors établissement et leurs troupes, et en particulier les chefs d’établissement et directions d’école”.
Et de souligner qu’“il y a aussi une remise en cause très forte de la manière dont se fait l’école inclusive qui est un véritable appel au secours de la part des personnels du Premier degré” car “la manière dont l’inclusion se fait au rabais et sans formation est en soi une violence institutionnelle ”.
Quand on l’interroge sur les différentes manifestations et formes de la violence que l’on peut distinguer, E. Debarbieux avance que “l’essentiel des violences à l’école sont des micro violences, apparemment extrêmement banales ou ordinaires. On comprend souvent mal qu’elles puissent former le fond de la violence comme les bagarres dans les cours de récréation ou les insultes”.
Pourtant elles ont des conséquences qui peuvent être dramatiques puisque souvent ce sont les mêmes personnes qui les subissent.
Selon les dernières enquêtes de l’Éducation nationale seules 2,5 % des violences dans les établissements scolaires sont commises par des éléments extérieurs. Ce qui est révélateur “d’un problème au cœur de l’établissement scolaire qui a évidemment la nécessité d’un traitement pédagogique”.
Une longue prise de conscience depuis 1990
À la question des réponses politiques sur le thème de la violence, le sociologue affirme que l’on voit une longue prise de conscience depuis 1990 :
“[…] [la] prise de conscience d’une réalité a été très longue jusqu’au début des années 90, et ensuite dans les années 90, à la suite des grandes manifestations lycéennes”, on note “une prise de conscience sociétale et médiatique de la violence” et en réponse “[…] un plan ministériel contre la violence à l’école” mais bien sûr “[…] dès qu’il y a une pression médiatique, on a un nouveau plan ”.
Dès lors on compte 12 plans jusqu’en 2011 “[…] plus ciblés sur le lien police et justice qu’Éducation nationale” c’est comme si les politiques “espèr [aient] que la police ou la justice [allaient] régler le problème” et bien sûr “[…] à chaque nouveau ministre, il y a un nouveau plan même si c’est le même, il n’y a pas de suivi et on oublie plein de choses ”.
Dans son ouvrage un chapitre évoque les précaires, les personnels sans statut ou sans formation, oubliés dans les alternances politiques, notamment les AESH, qui sont dit-il “[…] très mal payés et très rarement à plein temps, très mal indemnisés et très mal formés : ça ne peut pas fonctionner. Il y a une incohérence d’État” .
Il aborde aussi les progrès techniques, le web 2.0 voire 3.0 apportant de nouveaux outils à disposition du harcèlement et évoque ce processus de harcèlement, étudié par la sociologie, qui consiste à désigner un bouc émissaire, en utilisant le racisme, la xénophobie, la transphobie, la grossophobie ou encore le trop bon élève.
La tyrannie de la majorité
La violence à l’école, comme dans la société, c’est la tyrannie de la majorité
La violence à l’école, repose sur les mêmes mécanismes que ceux de la violence dans la société, étudiés depuis longtemps en psychologie sociale : “c’est la tyrannie de la majorité ou à l’inverse l’influence des minorités actives” avance-t-il, “tous ces phénomènes sont très intéressants à étudier dans le fonctionnement d’une classe, d’un groupe classe et dans la manière dont on pourrait agir sur ce type de phénomène si on était formé. On sait depuis longtemps, si on reprend par exemple les travaux de la pédagogie institutionnelle dans les années 70 […] [qu’] un style coopératif est sans doute le style qui permet le plus de réguler un certain nombre de phénomènes de groupe à condition que ce soit un groupe coopératif organisé autour d’un projet commun. Il y a beaucoup de solutions qui sont pédagogiques ”. Tout en rappelant que son livre n’est pas un ouvrage de pédagogie.
L’illusion de penser qu’on puisse être isolé de la géopolitique
En conclusion de l’interview l’auteur réaffirme que la violence est systémique, et il ajoute que : “[…] c’est une illusion de penser, surtout à l’heure où l’information et la fausse information circulent à longueur de journée, qu’on puisse être isolé de mécanismes extérieurs ”. Par exemple la géopolitique intervient dans le processus de violence “[…] le conflit en Moyen Orient avec à la fois d’un côté des massacres commis par le Hamas et de l’autre côté le génocide en cours en Palestine a un impact sur les relations sociales des jeunes eux-mêmes ” et d’ajouter “à quel point les traitements très inégalitaires des actualités liées à l’islam ont aussi un impact direct sur les jeunes ” car “on fabrique de l’humiliation qui peut être un terreau extrêmement dangereux avec toutes les manipulations d’un certain nombre de groupes d’extrême droite très organisés en particulier sur la toile. Et cela n’aurait pas de conséquence ?” interroge E. Debarbieux.
Bernard Foulon
Bardella : Il sait comment résorber le déficit. Il suffit que l’Union Européenne cesse de “financer le réseau d’eau à Gaza” . Il doit confondre “réseau d’eau” et “rivière de sang”. Le fascisme, quand il sort par la porte, il rentre par la fenêtre.
Brigades internationales : Iels sont parti·es en train pour l’Espagne. Iels ont essayé d’arrêter le fascisme quand il était encore temps. Iels partent aujourd’hui pour Gaza en bateau.
Commission : Tout le monde connaît la petite et la grande commission. Celle que Laurent Wauquiez a créée pour dénoncer les accointances entre les Frères Musulmans et la France Insoumise se rapproche incontestablement plus de la deuxième.
Externalisation : Certes, la Libye n’a pas vraiment besoin de garde-côte puisque personne ne songe à arriver clandestinement en Libye depuis la mer. Alors l’Union Européenne a confié une autre tâche à ces garde-côtes qu’elle finance intégralement : empêcher les “Africain·es” quittant un pays qui les enferme dans des camps de concentration et les torture d’envahir l’Europe comme dirait Éric Zemmour. Ces garde-côtes ont ouvert le feu pendant 20 mn sur l’Ocean Viking, le bateau de SOS Méditerranée. Il est miraculeux qu’il n’y ait pas eu de victime.
Fastac : J’en vois qui s’interrogent : “c’est quoi” ? C’est un pesticide dangereux interdit en Europe. Mais nos empoisonneurs en chef ont trouvé la parade : ce poison est produit en Europe par BASF (près de Lyon), Bayer ou Syngenta. Il est alors exporté dans des pays “du Sud”. Et les produits agricoles empoisonnés sont réexportés en Europe. C’est vraiment inventif, le capitalisme.
Gouvernance : Al Capone était tombé pour fraude fiscale. Laurent Freixe a perdu son poste (c’est quoi le salaire ?) de directeur général de Nestlé, non pas pour avoir vendu pendant des années des eaux traitées en prétendant qu’il s’agissait d’eau minérale naturelle, mais pour “infraction au code de bonne conduite”. Il paraît que Nestlé a des valeurs et une bonne gouvernance. Bref, le motif de ce licenciement doré, ce sont des relations sexuelles avec une subordonnée. Si la royauté française avait appliqué ces dignes règles, elle serait tombée bien avant 1789.
Honnêtes gens : Enfin, cette espèce en voie de disparition a son défenseur acharné. Face à tous les délinquants wokes, islamistes et autres, Bruno Retailleau lance la croisade des honnêtes gens. Iels ont pour nom Sarkozy, Fillon, Balkany, Le Pen…
Voir pénurie de bracelets électroniques.
Journalistes : “Il n’y a aucun journaliste à Gaza, uniquement des tueurs, des combattants ou des preneurs d’otages avec une carte de presse”. L’auteur de cette déclaration digne de la radio des 1000 collines est Raphaël Enthoven qui se dit “philosophe”.
Largage : Pour les jeunes, c’est souvent une déception amoureuse. Pour l’armée française, c’est un instrument de fierté. Rendez-vous compte. Obéissant aux instructions des génocidaires, elle a largué par avion un millième de la nourriture nécessaire à Gaza. Devant un tel courage, on oubliera la mort de trois enfants affamés écrasés par ces cadeaux venus du ciel.
Professionnalisme : Une radio de grande écoute se doit de travailler sur tous les sujets d’actualité. C’est ainsi qu’un février dernier, quand Donald Trump a considéré que la bande de Gaza devait être transformée en Riviera, France Info a longuement interrogé un professionnel du tourisme de masse sur la faisabilité du projet.
Scoop : Raphaël Glucksman n’a pas soutenu l’action du 10 septembre. Quelle déception. Il est aussi contre l’Union de la Gauche. C’est quoi la gauche ? C’est Glucksman ?
Simplification : Les procès c’est compliqué, il y a plus simple. Pour détruire un immeuble à Gaza, il suffit de dire que c’était “un repère du Hamas”. Pour couler un bateau vénézuélien avec ses 11 passager·es, il suffit de dire que c’était un bateau de narcotrafiquants.
Thermomètre : Ces instruments ont la fâcheuse habitude de ne dépendre que de la réalité des faits. D’où la nécessité de les casser. C’est ce qu’a fait Trump en licenciant la cheffe des statistiques qui a affirmé que le chômage augmentait. Les historien·nes qui ont affirmé que Néron et Caracalla étaient barjots sont dépassé·es.
Un de perdu, deux de retrouvées : Pour toutes celles ou ceux attristé·es par le retrait de la légion d’honneur subi par Sarkozy, la consolation est vite arrivée : Sophia Aram et Caroline Fourest ont été décorées pour leur approbation sans ambiguïté du génocide à Gaza.
UNI : On peut croire que c’est seulement le participe passé du verbe unir. Mais c’est aussi le nom d’une officine (“syndicat étudiant” serait leur faire trop d’honneur) gangrénée par les néonazis. Au nom de la “pensée libre”, Bruno Retailleau appelle à soutenir l’UNI.
Valentine : Dans ce quartier de Marseille se trouve “l’établissement pénitentiaire pour mineurs”. C’est de la novlangue. Des gosses (au hasard presque tous arabes) entre 13 et 17 ans sont enfermés là. Il n’y a pas de matelas. Les cellules sont infestées par les fourmis. La nourriture est très insuffisante. Dans certaines cellules, il n’y a rien pour s’assoir. Les murs sont pleins d’excréments. Les “dangereux criminels” qui s’y trouvent ont été déscolarisés et seraient des “trafiquants”.
Voir pays des Droits de l’Homme.
Pierre Stambul
Nous aimerions donner du sens aux chiffres qui sont annoncés concernant le budget 2026, et le projet de monter à 3,5 % du PIB la part consacrée à “la Défense”.
Effort de guerre pour les un·es, profits pour les autres
Discours après discours, vote après vote, Macron et ses ministres successifs explicitent le lien entre d’un côté austérité et contre-réformes, et de l’autre explosion des dépenses militaires et militarisation de l’ensemble de la société. Ce lien, c’est ce que les historiens appellent “l’effort de guerre” : en cas de guerre ou dans la perspective de celle-ci, il revient aux prolétaires de se serrer la ceinture, de renoncer à leurs droits (du travail, d’expression…) et de mourir au front ou à l’arrière, tout en permettant à plusieurs secteurs de la bourgeoisie de se goinfrer de profits. Ce sont les profiteurs de guerre, hier les marchands de canons, aujourd’hui les mêmes, associés aux marchands de… drones.
Le budget 2026 exige un véritable effort… de guerre
En 2017, le budget de la Défense s’élevait à 32 milliards d’euros. En 2027, Macron et la bourgeoisie française aimeraient que le chiffre soit passé à 64 milliards. En 2017, le budget de l’Éducation nationale était de 68 milliards. Celui voté en 2024 pour 2025 s’élève 64,3 milliards d’euros. Ainsi, contrairement au discours triomphaliste des gouvernements successifs, le budget de l’Éducation nationale a globalement stagné, et maintenant il baisse, alors que le budget de l’armée va doubler.
Comment expliquer un tel mouvement ? Bayrou l’a très bien dit lors de son discours du 15 juillet 2025 : pour financer la hausse constante du budget des armées, plus de 43,5 milliards d’euros vont être supprimés dans les autres ministères.
Ce n’est qu’un début, ils continuent leur combat
En 2024, le PIB de la France s’élevait à 2 920 milliards d’euros et le budget de l’armée à 47 milliards, soit 1,6 % du PIB. Lors de la conférence de l’OTAN du printemps 2025, les États membres se sont mis d’accords sur l’objectif d’un budget des armées à hauteur de 3,5 % du PIB.
Si on se base sur le PIB de 2024, cet objectif correspondrait à un budget de 102 milliards de budget par an ! Imaginez toutes les coupes budgétaires et les contre-réformes qu’il va falloir faire pour arriver à un tel niveau de dépense. Et que penser de l’objectif à 5 % rêvé par les trumpistes de tous les pays ?
Taxer les riches pour financer la guerre, ou exproprier les bourgeois pour empêcher la guerre ?
Certain·es à gauche pensent que l’explosion du budget militaire serait acceptable s’il n’y avait pas d’austérité et si elle était supportée par les riches, par exemple en les taxant. Cela revient à accepter non seulement le budget de guerre, la course aux armements mais aussi toute la militarisation de la société qui va avec (embrigadement de la jeunesse, recul des droits reproductifs…). C’est également être aveugle, ou masquer, que le mode de production capitaliste produit la guerre. Il nous semble qu’il ne faut pas accepter la marche à la guerre, et que pour l’empêcher, nous devons attaquer la racine du problème : la propriété privée des moyens de production.
Loïc
En Israël, un bon quart des réservistes mobilisés par Netanyahou a refusé de partir à Gaza.
À l’heure où ces lignes sont écrites, deux flottilles avec à bord des centaines de volontaires dont des élu·es, des artistes, des personnalités… de plus de 40 pays sont en route pour Gaza. Face à la complicité des pays occidentaux, ils/elles nous rappellent les Brigades Internationales.
Ayant vécu 50 ans dans le Land de Hesse, j’ai, pour moi-même, fréquenté le service des étrangers. Je l’ai, ensuite, sur une longue période, fréquenté en y accompagnant des personnes, principalement originaires de Turquie, qui faisaient une demande de séjour ou de prolongation de leur titre de séjour. J’ai bien connu l’époque où ces services ne disposaient pas encore d’ordinateurs.
Il y a longtemps de cela, le service de Gießen, qui m’est particulièrement familier, ouvrait du lundi au vendredi, à heures fixes. Il se trouvait au centre-ville, facilement accessible par les transports en commun. Les familles arrivaient tôt, pour être sûres de “passer” On savait que tel ou tel jour était plus chargé qu’un autre.
Les dossiers sur papier des requérant·es étaient conservés au sous-sol, dans des salles spéciales.
Plus tard, le service des étranger·es déménagea à la périphérie de la ville, rendant l’accès plus difficile. Je me souviens avoir fait un essai avec une famille qui avait un bébé, nous avons emporté des biberons et des couches et avons chronométré le temps nécessaire pour accéder aux bureaux et rentrer au foyer de réfugié·es, sans voiture.
Entre temps, les services restaient ouverts sans rendez-vous deux jours par semaine, les autres jours, il fallait un rendez-vous, pris par téléphone.
Puis vint le jour où l’accès sans rendez-vous fut supprimé. La “modernisation” était en marche. Les rendez-vous ne pouvaient plus être pris que si vous aviez un smartphone ou un ordinateur et une adresse mel.
À partir de ce moment, le délai d’obtention d’un rendez-vous s’est considérablement allongé.
Il fallait demander un rendez-vous de plus en plus longtemps à l’avance. Les personnes qui ne disposaient que de trois mois de prolongation de séjour devaient faire la demande du rendez-vous suivant immédiatement après la prolongation de leurs papiers.
Dématérialisation…
Pendant une période assez longue, les dossiers sont restés sur place, sur papier, puis, un jour les services sont restés fermés quelque temps pour “modernisation”, c’est-à-dire dématérialisation. Les dossiers ont été scannés et centralisés dans des… centres.
Chaque prolongation, chaque délivrance de permis de séjour était désormais subordonnée à l’accord du centre dit de “sécurité”, qui devait donner son feu vert.
Lorsque j’ai quitté l’Allemagne, en mars 2024, le système ainsi “modernisé” fonctionnait cahin-caha. L’accès était canalisé par des agents de sécurité postés dehors été comme hiver, qui vérifiaient les rendez-vous. Pour obtenir un rendez-vous, je passais par une jeune employée d’origine turque, dont je connaissais les parents ! Retour à un système archaïque…
…dysfonctionnement
La modernisation une fois achevée, le service a complètement cessé de fonctionner.
Le quotidien TAZ titre “fermé pour cause de problèmes techniques”. Depuis le mois de mars !
Sont concernés tous les services des étranger·es du Land de Hesse, avec la métropole Francfort, soit 1,3 millions de non-Allemand·es.
Le problème technique concerne la consultation des dossiers “sécurité” désormais centralisés pour toute l’Allemagne.
Je repense avec émotion à une époque révolue, où les dossiers arrivaient du sous-sol sur des chariots. Il paraît que d’autres Länder sont concernés par le “problème technique”.
Françoise Hönle
Source TAZ des 28 et 29 avril 2025, page 6.
Militante féministe, indéfectible soutien aux palestienNEs de Gaza, indépendante, généreuse, volontiers râleuse, à l’humour piquant, Jacqueline a été des nôtres jusqu’au bout. Portrait d’une femme hors du commun, d’une pionnière qui nous a quittéEs il y a un an, le 18 juin 2024 à 94 ans, femme d’une incroyable vitalité, à redécouvrir.
Jacqueline (à gauche) en compagnie de Rosine (GD11), à la Semaine de Saint-Rome-de-Tarn en 2011
Jacqueline, Yvonne, Henriette Boyé. Trois prénoms pour une figure girondine, née le 17 juin 1930 à Latresne. Vieille, Jacqueline ? Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi jeune dans sa tête. Pourtant, éducation catholique, fille de bonne famille… Rien ne la prédisposait à être cette femme libre, militante et féministe.
Émancipation et Freinet
Je la rencontre au Groupe départemental École émancipée 33 (GD 33) alors que je m’apprête à devenir enseignante, au tout début des années 2000. Elle a alors 70 ans. Le féminisme nous rapproche immédiatement. Et pas seulement : Jacqueline fréquente aussi le mouvement d’Éducation moderne – pédagogie Freinet.
Dans les réunions du GD 33, elle reste discrète, mais elle n’en pense pas moins. Quand en 2002, arrive le tournant décisif pour notre tendance de s’en aller vers d’autres horizons et de fonder Émancipation, elle et moi restons les seules rescapées du GD 33, alors que les autres membres du GD se désolidarisent.
Nous nous rattachons alors au GD 47, et elle continue à militer. Elle participe aux réunions du GD 47-33. Toujours syndiquée, elle se porte candidate sur les listes Émancipation des Congrès de la FSU, comme en 2013, à 83 ans. À 80 ans, elle participe au Congrès FSU de Lille (2010), pour la tendance intersyndicale.
Elle prend aussi l’initiative de tenir, seule, un stand Émancipation au forum des associations de Cenon, où elle vend quelques revues. Elle continue à venir aux Semaines, à partager nos repas, nos débats. L’été, d’autres partent en vacances ; pour Jacqueline, la Semaine, ce sont ses vacances à elle ! Elle la conçoit ainsi, elle y vient tous les ans… Mais seulement après la Coupe du monde de football tout de même qu’elle ne voudrait pas rater, s’il y en a une cette année-là.
Car Jacqueline est Girondine jusqu’au bout des doigts et elle est passionnée de foot. Elle n’entre pas dans les standards genrés de sa génération. Elle aime regarder le sport. Quand je l’ai connue, elle vivait dans un appartement moderne à Cenon (banlieue de Bordeaux, rive droite, quartier populaire), conduisait déjà une voiture à boîte automatique, ce qui était plutôt rare à ce moment-là. Tout un contraste avec son éducation qui transparaît pourtant toujours dans sa voix, cette voix inoubliable aux accents de grande dame du monde.
Partage
Formée à la musique classique qu’elle aime et qu’elle pratique en jouant du piano et du violoncelle, elle fréquente assidûment le Grand théâtre de Bordeaux, où nous nous retrouvons souvent pour manger une pâtisserie. Jacqueline est bonne vivante, gourmande, elle aime les gâteaux et, en bonne girondine, les huîtres d’Arcachon. Elle aime les restaurants fins, auxquels elle m’invite volontiers et insiste pour payer l’addition. Riche, Jacqueline ? Non, seulement seule, et généreuse, alors elle prend soin d’elle et de ses amitiés. J’ai toujours chez moi ce meuble qu’elle m’a donné un jour, neuf, sans que je ne demande rien, parce qu’elle savait que j’étais étudiante dans un non meublé. C’est son plaisir à elle de partager avec les autres.
De partager le savoir, aussi, bien sûr. Institutrice, ce n’est pas ainsi qu’elle pourrait faire fortune ! Elle me raconte souvent ses enseignements, dès la maternelle, d’éducation à la sexualité. Là aussi pionnière, elle insiste sur la nécessité, dès le plus jeune âge, de lutter contre les stéréotypes de genre, d’encourager les filles à connaître leur corps et à se l’approprier.
Pionnière féministe
Il faut dire que Jacqueline n’est pas une féministe lambda, et son nom, son histoire est indissociable de celles du groupe Femmes de Cenon et de l’Association pour l’accueil des femmes en difficulté (APAFED). Jacqueline milite d’abord au groupe Femmes Cenon-Bordeaux Rive droite. Au début des années 80, ces groupes Femmes sont des composantes importantes du mouvement féministe. Il s’agit de groupes non mixtes, ouverts à toutes, dans les usines ou les quartiers. Les réunions sont non mixtes, mais les manifestations et les actions sont ouvertes à tous. Le but ? Mettre au jour la question des femmes battues, tenter de les aider à dépasser le sentiment de culpabilité et à reconstruire leur vie. Mais à l’époque, le problème des violences conjugales, pourtant très réel, n’est pas aussi populaire qu’aujourd’hui, et aucune structure n’existe pour leur permettre de se mettre à l’abri avec leurs enfants.
Le groupe Femmes Cenon contre les violences conjugales
“Au début des années 80, engagées dans un groupe féministe (groupe femmes Cenon- Bordeaux Rive droite), nous constations l’ampleur des violences conjugales subies par les femmes. Rien n’était fait, à l’époque, pour les protéger. C’était même mal vu de se préoccuper des femmes battues !”
Jacqueline Boyé
Le groupe Femmes Cenon-Bordeaux Rive Droite est alors un précurseur dans la lutte contre les violences faites aux femmes, inspirant d’autres initiatives similaires. Son action contribue à faire évoluer les mentalités et à mettre en lumière la nécessité de soutenir les femmes victimes de violences.
Cette ligne tiendra toujours beaucoup à cœur à Jacqueline, qui restera choquée et révoltée par le meurtre de Marie Trintignant. Un féminicide qui la touche beaucoup, d’autant que le criminel a fait carrière à Bordeaux. Lorsqu’on le laisse remonter sur scène chanter en 2010, elle n’aura pas de mots assez durs pour dire combien cela est scandaleux, et n’aura de cesse de le dénoncer.
Un refuge pour les femmes
C’est en 1983, lors de la Journée internationale des femmes, que Jacqueline, avec d’autres membres du groupe Femmes, rencontre une étudiante américaine porteuse d’un projet de centre d’accueil, qui devient le point de départ de l’APAFED. C’est toi, Jacqueline, qui as porté le projet à la mairie de ta ville, la seule où il a été accepté. S’en est suivi une démarche de travail et d’approfondissement avec les partenaires associatifs ou institutionnels, car comme pour beaucoup de droits concernant les femmes, la création de l’association est issue d’un combat.
Années 1980 : l’impulsion des militantes féministes fonde l’APAFED
“Lors d’une manif du 8 mars, nous avons rencontré une étudiante américaine qui portait un projet de création d’un centre d’accueil de femmes victimes de violences sexistes dans une ville du Kentucky ! Son dossier nous a servi de base pour construire notre propre projet. Et en octobre 1983, j’ai saisi le Maire de ma ville, René Bonnac.”
Jacqueline Boyé
Enfin, le 17 octobre 1984, l’APAFED voit le jour, et le 15 juillet 1985, les trois salariéEs du foyer de l’APAFED accueillaient les premières femmes, hébergées dans un F5 au-dessus du centre social dans le quartier de la Saraillère. C’est le premier lieu d’accueil d’urgence de la région pour des femmes et leurs enfants !
L’inauguration officielle du foyer a lieu en décembre 1985 en présence d’Yvette Roudy, ministre des Droits des femmes. Mais rien n’est simple. Les habitantEs du quartier préviennent les militantes quand des voitures suspectes tournent autour du foyer. La directrice est enlevée et séquestrée en 1991, une femme ayant été hébergée à l’APAFED est assassinée par son mari. Lors de nos rencontres, Jacqueline, qui va toujours aux réunions de l’APAFED et y siège en tant que membre fondatrice, me parle des difficultés de l’association. Elle s’énerve parce que, faute d’un nombre suffisant de salariéEs, une des femmes hébergées introduit des personnes extérieures sans contrôle. Elle s’inquiète pour les femmes.
Aujourd’hui encore et toujours, l’APAFED agit de manière spécifique contre les violences faites aux femmes au sein du couple, contre toutes les violences sexistes et sexuelles, et contre les violences intrafamiliales. Elle écoute, accueille, protège, héberge des femmes victimes de violences conjugales et les accompagne dans leur réinsertion sociale, dans la lignée des valeurs féministes des pionnières des années 80 qui animent toujours l’engagement des équipes actuelles 1 . C’est sans doute l’un de tes plus grands héritages, Jacqueline. Mais c’est loin d’être le seul.
Voyageuse aux côtés des PalestienNEs à Gaza
Amie de la Palestine, elle aurait été de toutes les luttes contre le génocide actuel qui ravage Gaza. Quand l’heure de la retraite sonne, en effet, Jacqueline part à Gaza en enseignante volontaire, et enseigne. Là-bas, elle se lie d’amitié avec Leïla, qu’elle appellera ensuite régulièrement pour prendre des nouvelles des conditions de vie à Gaza. Elle y reviendra plusieurs fois. J’ai encore en mémoire cet épisode mémorable qu’elle aimait à me raconter, quand elle avait traversé les lignes seule, en tirant sa valise, car il était hors de question qu’on l’empêche d’entrer à Gaza. Elle avait plus de 70 ans alors, et face à sa détermination, les autorités l’avaient laissé passer. Je pense que c’est la dernière fois qu’elle y est allée. Elle m’en a ramené un marque-page magnifique, tissé main. Elle en parlait en disant : “retourner à Gaza ? Oui, plus tard…”. C’est comme ça avec Jacqueline : malgré l’arthrose, malgré l’âge, tout est toujours à venir.
Jacqueline (au premier plan, à droite) autour d’un bon repas militant, à la Semaine de Locquémeau en 2015
Cette arthrose, elle la soigne à l’acupuncture. Car il n’y a pas qu’à Gaza que Jacqueline a souvent voyagé. Elle est sinophile, et a un lien personnel bien à elle avec la Chine. Dans sa jeunesse, elle avait rencontré un groupe d’étudiantEs chinoisES sur Bordeaux. De là datent ses premiers voyages : un de ces étudiants deviendra son amant, et le restera même lorsqu’il aura fondé sa famille. Mais attention, pas de mari pour Jacqueline. Elle peste toujours contre son macho de beau-frère lorsqu’il maltraite sa sœur, qui vit, elle, en Amérique, et qu’elle appellera chaque samedi midi, jusqu’à ce qu’elle se brouille avec elle ces dernières années. Elle peste aussi contre son frère pour des raisons similaires, et l’injustice vécue entre filles et garçon. Jacqueline aime à pester, c’est un élément fondamental de sa révolte, et si cela ne la rendait pas toujours commode, c’était un trait de sa persévérance et de ses combats.
Femme de lettres
Au siècle des Lumières, Jacqueline, c’est sûr, aurait tenu salon. Elle se serait, à l’instar de Madame de Lambert, élevée contre l’idée que la femme n’était qu’un objet de beauté et de séduction, aurait ouvert la voie à la réflexion sur l’égalité entre les hommes et les femmes, notamment en matière d’éducation et de participation à la vie intellectuelle. Car, si elle est mélomane, pianiste et violoncelliste, Jacqueline est aussi une littéraire, lectrice assidue. Elle lit beaucoup, est abonnée à quantités de revues (dont L’Émancipation syndicale et pédagogique ) et journaux, qui s’empilent finalement dans sa maison natale de Latresne, à 12 km au sud de Bordeaux, où elle a déménagé quand elle a décidé de se retirer de la vie tumultueuse de la grande ville. Elle aime à écrire également. Quand la vie m’amène à m’expatrier il y a 17 ans, d’abord au Venezuela puis en ex-Yougoslavie à Belgrade où je vis toujours, elle ne cessera jamais de m’écrire. Ces lettres sont précieuses, copieuses, entre trois à cinq feuillets recto-verso A5. Elle m’écrit sa vie, infiniment et étonnamment riche. Elle me tient au courant de l’actualité féministe française, m’envoie des coupures de presse glanées ici et là, et même dans Elle qu’elle aime à feuilleter. Elle me raconte ses sorties artistiques, ses voyages avec le club des retraitéEs, sa participation à des ateliers d’initiation à l’informatique à Cenon, ses cours et propres concerts (!) de violoncelle et toujours ses engagements, de manière un peu décousue, parfois télégraphique, et finit souvent par ces mots : “mais j’arrête là mon bavardage et je vais poster cette lettre. Je t’embrasse, Jacqueline” . Notre correspondance durera tant qu’elle pourra m’écrire, plus alimentée de son côté que du mien, qui suis prise par le tourbillon de cette vie lointaine. Je l’appelle quand je le peux, je retrouve avec plaisir sa voix, nous bavardons longtemps, au bas mot une demi-heure. Et puis l’âge, cet âge qui n’est qu’anodin pour Jacqueline, lui joue finalement un de ses mauvais tours. Elle commence à s’éteindre. Mais dans la maison de retraite à Carignan de Bordeaux où nous l’avons vue, Nadine (GD47) et moi, pour la dernière fois il y a trois ans, ses yeux avaient toujours ce bleu intense et sa voix, son timbre chaud et inimitable. Nous étions tellement émues et heureuses de nous revoir. Mais elle avait déjà choisi de se retirer du monde, et avec son tact de grande dame, nous dit : “je ne voudrais pas vous retenir ”. Alors, nous sommes parties, avant qu’elle ne parte.
Jacqueline, je rends hommage ici à ton audace, à ta ténacité, à ta vie de femme libre et moderne, à ton amitié, à ton appétit de vivre et bien sûr à tes engagements et à tes actions. Une femme exceptionnelle. Chapeau bas.
Jacqueline est notre amie, elle le restera toujours.
Claire Demel, le 18 juin 2025
En direct de Jacqueline, 83 ans
Vendredi 5-04-13
Chère Claire,
Quand tu recevras ce courrier j’espère que tu auras repris l’école en bonne forme. Après ton coup de téléphone je suis partie à la Bastide. Mardi 2 j’ai fait trois fois le trajet : 12h Bastide, 15h30 Floirac (violoncelle), et 18h30 re-Bastide pour une réunion au Collectif bordelais [des droits des femmes] dans le nouveau local du Planning [familial] av. Thiers. Monique Nicolas avait les clés. Pas de chance elle n’a pas pu ouvrir et on est resté sur le trottoir (une quinzaine de ♀ ). J’ai pu m’asseoir sur une barre autour d’un lampadaire et j’étais mi-assise, mi-debout. J’ai même proposé d’aller dans l’église (elle était ouverte), ça ne les a pas fait rire évidemment. Au bout d’une heure je suis partie. M. Nicolas racontait un “incident” au campus, un viol en 1976. Premiers groupes Femmes (psycho, anglais). Les étudiantes n’osaient pas sortir de leur chambrette et on n’a pas pu les mobiliser. 2 sont venues au groupe anglais mais à l’époque nos conversations sur la sexualité étaient trop osées et elles ont laissé tomber.
À la radio aujourd’hui même, en Arabie Saoudite les ♀ vont pouvoir faire du vélo. Avec leurs jupes longues, ça va être du sport. À la dernière réunion de l’APAFED, la présidente a critiqué le film Wadjda (1) . L’histoire lui a paru invraisemblable ! Encore une qui croit tout savoir.
Prochain CA [de l’APAFED], cette fois au grand complet, le 10 avril à la maison des assos de Cenon. Toujours le problème de cette algérienne qui n’arrive pas à récupérer son titre de séjour, une manière comme une autre de mettre l’APAFED… en difficulté.
Et puis le problème de la sécurité du foyer : les femmes peuvent entrer et sortir comme elles veulent. Une femme a fait entrer son petit ami. La veilleuse n’a pas entendu. À 4h du mat des femmes sont venues la prévenir. Le directeur l’a su avec 24h de retard et cette femme est partie sans être interrogée.
Dimanche j’ai vu le film La Religieuse . L’actrice est excellente. Je n’avais pas vu le 1er film il y a 50 ans, peut-être. Lundi, à St Bruno le chœur a cappella Stella Montis (2) dans des œuvres de F. Poulenc : c’est le 50e anniversaire de sa mort. Il redonne ce concert dimanche dans l’église Pompignac et j’ai presque envie d’y aller. En novembre le Stabat mater, avec orchestre mais il faut le trouver.
Le dimanche 24-03, 1ère pour moi à l’auditorium (cours G. Clémenceau), Salomé (R. Strauss). J’ai eu seulement une place à 8 €. Très belles voix. Quant au décor ce dessin peut te donner une idée [et elle fait le dessin !]. Dimanche 21 j’ai une place, toujours à 8€ dans une baignoire au Grand Théâtre, Orphée aux enfers Offenbach.
Je t’écris en regardant plus ou moins la coupe Davis à Buenos Aires (sur France 4). Enfin je n’ai plus de pannes de télé. J’ai téléphoné à France 3 à Bordeaux, qui m’ont donné un n°, puis j’ai eu un autre n° et là on m’a demandé : « Dans quelle tranche d’âge vous situez-vous ? » Donc je tiens bon et je ne prends pas d’abonnement. J’avais remarqué que les pannes étaient ciblées. Non mais ! Il faut se battre pour tout.
Je t’embrasse
Jacqueline
(1) N.D.L.R. : Wadjda (2012), premier long métrage officiel produit par l’Arabie saoudite et surtout réalisé par une femme saoudienne, Haifaa al-Mansour, raconte l’histoire d’une jeune fille saoudienne de douze ans. D’un milieu conservateur, Wadjda écoute pourtant de la musique rock, porte des jeans et, malgré l’interdiction faite aux femmes d’avoir un vélo, elle va tout faire pour s’en acheter un.
(2) N.D.L.R. : ensemble vocal du Bordelais (Vayres) https://www.stellamontis.fr/presentation
L’émotion suscitée par cette œuvre tient au rythme du filmage et à son fond sonore – la pulsation de cette musique de rave-party primée à Cannes comme l’ensemble du film (Prix du jury) – dont un personnage féminin, tâchant de la faire aimer de l’homme plus âgé, en quête de sa fille disparue, qui se lance avec eux dans cette odyssée, dit qu’elle est faite non pour être écoutée mais pour être dansée. Une très longue séquence de danse ouvrant en effet le film dont est symétrique la gesticulation ralentie et parodique de ceux qui vont mourir dans le désert à la fin.
On peut voir là la parabole de la vie-même : tant d’efforts et d’agitation pour aboutir au néant, mais aussi, plus positive, celle de l’invention d’une vie autre, ensemble, dans le sillage du mouvement hippy des années 70. Cette communion dans une vie fruste et risquée – mais non dénuée d’organisation – proclamant le triomphe de la solidarité et de l’amour humain sur l’individualisme conquérant et en fait fragile, et d’une certaine façon sur la mort au-delà des différences de culture, d’âge, de mode de vie.
Le politique, au sens cette fois institutionnel du terme, reste omniprésent en arrière-fond : face à face sans débordement violent avec des soldats et évitement systématique de leur rencontre ensuite ; mais celui-ci sera la cause indirecte de la tragédie finale : le passage par la montagne, moins visible, débouchant sur un désert truffé de mines – symbole de guerres toujours en cours – déclenchant les morts en série.
L’image du père marchant entre les mines, avec dans les bras le chien de ses amis remplaçant symboliquement celui qu’il a perdu avec son fils dans le périlleux passage rocheux, consacrant la victoire de cette étrange alliance sur le déchaînement des forces de destruction.
Tour cela sur fond d’images admirables du sud marocain, de ses montagnes et du désert.
Servi par d’excellents comédiens amateurs – le personnage du père excepté interprété par Sergi Lopez.
M. C. Calmus
Sirat de Oliver Laxe, Espagne, 2025.
Le gouvernement français cherche à inculquer à la jeunesse l’idée que le racisme prendrait “racine” dans des stéréotypes et préjugés et qu’adhérer à de “bonnes valeurs” permettrait de le combattre 1 . Mais c’est en comprenant que les stéréotypes et préjugés racistes proviennent de discriminations préexistantes, en lien avec la lutte des classes, que la jeunesse se donnera les moyens de lutter contre toutes les formes d’injustice.
L’idéologie de la race
En France, c’est en 1684 qu’apparaît pour la première fois dans les textes le terme de “races humaines” en tant que groupes humains définis selon des caractères biologiques. C’est ce sens moderne des “races humaines” qui fonde l’idéologie de la race et qu’il convient d’utiliser pour comprendre les interactions entre les formes de discriminations racistes et de luttes de classes présentées ci-après.
De nombreuses études scientifiques ont montré qu’il n’y a pas de races dans l’espèce humaine. Considérer qu’il existe des “races humaines” relève de la croyance : on peut ainsi parler d’idéologie de la race. L’idéologie est une croyance ou un système de croyances qui semble se vérifier dans le vécu quotidien. Certaines d’entre elles naturalisent l’ordre social. C’est le cas de l’idéologie de la race (la croyance en des races) ou de l’idéologie de la méritocratie si chère à nos gouvernants. D’autres idéologies ne naturalisent pas l’ordre social mais cherchent à expliquer l’organisation du monde (en dehors et/ou dans les sociétés humaines), c’est le cas de la croyance aux esprits.
Les idéologies sont produites par des situations matérielles, elles sont donc différentes selon les époques et les sociétés. Dans cet article on abordera ainsi l’apparition de trois formes d’idéologie de la race : en Virginie au XVIIe, en Guadeloupe au XVIIe et début XVIIIe, et en France métropolitaine à la fin du XIXe siècle.
Émergence de l’idéologie de la race en Virginie
La colonie de Virginie est fondée sur la côte nord-américaine par la Grande-Bretagne en 1607. La première forme d’exploitation à la base de l’économie en Virginie n’est pas l’esclavage mais la servitude sous contrat : des serviteurs, privés de leur liberté, servent pendant quatre à sept ans un maître (pour payer leur passage de l’Europe vers l’Amérique, ou en échange de leur liberté s’ils sont des bagnards, ou parce qu’ils ont été kidnappés). Cette forme de servitude s’apparente alors à de l’esclavage temporaire.
Puis dans un second temps, en 1661-62, l’esclavage est instauré par la loi et devient dans les années 1690 la principale forme d’exploitation, la servitude sous-contrat étant toutefois maintenue 2 . Les esclaves travaillent dans la culture du tabac, fondement de l’économie de Virginie sur la majeure partie du XVIIe et XVIIIe siècle, où ils remplacent les serviteurs qui sont alors affectés à des tâches plus spécialisées. Parmi les travailleurs libres, certains sont pauvres et non propriétaires, d’autres ont une vie plus aisée comme les petits commerçants et petits propriétaires terriens ; et d’autres enfin sont très riches comme les grands propriétaires terriens.
Le changement dans le type de main-d’œuvre la plus exploitée est lié à une évolution des coûts de la main d’œuvre africaine (esclaves) et européenne (serviteurs sous contrat) et à l’augmentation de la durée de vie des esclaves comme des serviteurs (qui jusqu’alors mouraient avant même la fin de leur contrat), rendant plus avantageux pour les grands propriétaires de plantation de tabac l’achat d’esclaves africains.
Esclaves fugitifs se cachant dans les marais de Louisiane, Harper’s Weekly, 1873 (Collections numériques de la Bibliothèque publique de New York, Schomburg Center for Research in Black culture)
Les premières lois esclavagistes qui se mettent en place contiennent des mesures pour empêcher les fugues lors desquelles serviteurs et esclaves s’unissent, et pour contrôler la reproduction de la main d’œuvre (acquisition des enfants des femmes esclaves 3 . Jusqu’en 1691, au moins dix révoltes ou projets de révoltes sont enregistrés unissant esclaves et serviteurs (et aussi parfois des petits propriétaires comme dans la révolte de Bacon en 1676), et les lois contrôlant les esclaves sont durcies. C’est alors qu’est mise en place une politique d’exclusion de la colonie de tout affranchi et de tout couple marié d’origine européenne et non européenne et c’est au même moment que les premiers termes faisant référence à des catégories raciales apparaissent (par exemple le terme “blanc” s’opposant alors à “Nègre, Mulâtre et Indien” ou l’expression “abominable mélange” dans le cas de mariages), sans que le terme de “race” ne soit alors lui-même utilisé. Renforçant la hiérarchisation sociale et diminuant la concurrence avec les colons européens, les mesures de discrimination au sein des libres se multiplieront 4 .
L’émergence de l’idéologie de la race est donc un produit de l’esclavage et de la lutte des classes. C’est au XVIIIe que se figera la terminologie de deux catégories raciales : la catégorie “race noire” regroupe d’un côté tous les esclaves et les libres dont la couleur de peau témoignerait qu’ils descendent d’esclaves et de serviteurs non européens (parmi lesquels on trouve les Amérindiens) et la catégorie “race blanche” regroupe les esclavagistes d’origine européenne et les descendants d’européens, de différentes classes sociales, qui ne se seraient pas reproduits avec des non européens.
Émergence de l’idéologie de la race en Guadeloupe
Les études de Pierre H. Boulle montrent qu’en France “entre 1738 et 1763, l’approche raciste commence à occuper une position dominante, du moins dans la législation française ”, en lien avec le “rôle croissant des planteurs dans l’élite et les classes gouvernementales” . Cela fait un siècle que la colonisation a réellement commencé, avec celle des Antilles, en 1635 pour la Guadeloupe 5 .
Comme pour la Virginie, la colonisation repose d’abord sur l’exploitation de serviteurs sous contrats, mais ces derniers sont très vite remplacés par des esclaves africains : dans les années 1660, les esclaves deviennent majoritaires dans la population de travailleurs non libres et dans la population totale de Guadeloupe. En cause, la disponibilité de la main-d’œuvre et son coût, comme en Virginie, mais également le développement de la culture de la canne à sucre (nécessitant beaucoup de main-d’œuvre et favorisant le développement des grandes plantations) qui remplace assez vite la culture de tabac (aux plantations de tailles variables), à cause de la concurrence venant de Virginie.
La société se stratifie en classes sociales : les libres avec l’élite qui compte les grands propriétaires de plantations sucrières et les négociants, puis les catégories moyennes cultivant des produits secondaires (café, cacao, coton…), ou hommes de lois, maîtres artisans, marchands aisés, chirurgiens ; les catégories libres inférieures avec les colporteurs, ouvriers artisans au service d’un maître, propriétaires pauvres, commis, et tout en bas de l’échelle les non libres, esclaves. Le peu de femmes provenant d’Europe a pour conséquence un fort mélange entre les populations européennes, amérindiennes et africaines ; les enfants nés de mère esclave mais dont le père est le maître sont très souvent affranchis. Les classes dominantes s’affirment, se dénommant “blancs” par démarquage des libres plus modestes, bientôt appelés “libres de couleur”. Parmi les blancs, la pigmentation de la peau est très variée : certaines personnes ont des origines uniquement européennes quand d’autres ont des ascendances africaines mais une grosse fortune et une bonne place sociale, ou une couleur de peau relativement claire. Pour l’historien Frédéric Régent, “L’appartenance à une catégorie de couleur est davantage une convention socioculturelle qu’une réalité généalogique” 6 .
L’édit de mars 1685 officialisant l’esclavage précise que tous les libres ont les mêmes droits, mais les affranchis en ont toutefois moins en cas de vol ou de recel d’esclaves fugitifs. Puis au XVIIIe siècle, face aux fugues d’esclaves, l’affranchissement devint suspensif et d’autres discriminations se mettent petit à petit en place entre les libres, diminuant la concurrence économique et sociale au profit des blancs et renforçant la hiérarchisation sociale.
La société se retrouve catégorisée selon la “couleur” : les blancs (aux origines diverses), les libres de couleurs (dont les affranchis) et les esclaves.
Première forme d’antisémitisme (racial) en France
En Guadeloupe et en Virginie, les mesures discriminatoires entre libres répondent à des problèmes de contrôle des esclaves et de concurrence et nourriront petit à petit une idéologie raciste. En France, l’antisémitisme en tant que discrimination des Juifs vus comme une “catégorie raciale” naît plus tardivement, dans les années 1880. Cette idéologie ne se fonde pas sur des discriminations préexistantes en France à cette époque, contre les personnes de religion juive, mais relève d’une logique analogue de lutte entre classes et de discriminations.
Dans La France juive , publié en 1886, ouvrage fondateur de l’antisémitisme en France, Drumont fournit ses analyses fondées sur de nombreuses croyances, en plus de celle d’une “race juive” qui s’opposerait à une “race aryenne” : il considère les personnes juives comme des étrangers détenteurs de grandes richesses responsables de la situation et les désigne comme boucs-émissaires ; pour lui, la spoliation des Juifs permettrait une redistribution des richesses, aux ouvriers notamment, et résoudrait les problèmes économiques.
Cette assimilation des Juifs à des “étrangers”, dans un contexte d’immigration française importante mais minoritairement juive, est bien entendu une croyance. Mais ce ciblage des “étrangers” est caractéristique de l’idéologie antisémite qui est pétrie de nationalisme xénophobe, un nationalisme qui a récemment émergé et s’est développé avec la crise économique du capitalisme de 1873-1894 (la Grande Dépression).
Il attire la petite bourgeoisie de type commerçants et artisans urbains paupérisés par la crise et menacés par la seconde révolution industrielle. Au parlement un débat sur la mise en place de discriminations, jusqu’alors inexistantes, entre les travailleurs étrangers et les travailleurs français, a été ouvert. Il débouchera en 1888 sur un décret de police, qui sera suivi d’une loi, imposant une carte de travail que les travailleurs étrangers devront avoir pour pouvoir travailler (et devront payer). En outre, cette idéologie antisémite, raciale et xénophobe, est aussi alimentée par le racisme lié aux colonies.
Du point de vue de la lutte entre classes, cette partie de la petite bourgeoisie est en conflit, exacerbé par la crise, avec la grande bourgeoisie industrielle et avec la bourgeoisie financière, qui sont assimilées, dans l’idéologie antisémite, au Juif. Une croyance qui s’ajoute à celle en la race : certes, il y a des Juifs dans les milieux d’argent (en 1892, 90 à 100 des 440 patrons d’établissements financiers sont de religion juive) mais au milieu du XIXe, le niveau de fortune de la bourgeoisie juive est équivalent à celle de la bourgeoisie non juive, avec une petite bourgeoisie un peu plus développée et une grande bourgeoisie moins développée ; en outre, à partir des années 1880 un prolétariat juif, issu de l’immigration, commence à se développer 7 .
Ainsi la division en catégories raciales dans l’idéologie antisémite de Drumont ciblait, en France, une partie de la bourgeoisie (et notamment de la petite bourgeoisie) juive, considérée comme étrangère, qui devait disparaître, par spoliation, au nom de la sauvegarde de la petite bourgeoisie non juive. Quand cette idéologie fut reprise par le grand capital, pour ses propres besoins et dans un autre contexte historique, et mise en pratique en 1940, la catégorie raciale “Juif” concerna toutes les classes sociales ; et la spoliation sera suivie par l’internement puis l’extermination (qui, dans la logique xénophobe, toucha en premier les étrangers qui avaient fui les persécutions, puis vinrent les français). Dans les camps d’internement français, fournissant une main-d’œuvre gratuite et servile, furent aussi regroupés les “Nomades” (autre catégorie raciale créée en 1912), les étrangers et des opposants politiques.
Fusion et fracturation des classes sociales par les catégories raciales
Les classes sociales sont des ensembles d’individus dont la place et le rôle sont différents au sein du système productif, en lien avec la propriété privée des moyens de production (et l’exploitation éventuelle d’autres classes), et amenant à des inégalités de richesse. Dans les trois exemples étudiés, on peut considérer trois principales classes sociales ou regroupements de classes : la plus nombreuse et la plus exploitée (les esclaves en Guadeloupe et Virginie, ou les ouvriers dans la France capitaliste du XIX et XXe siècle), la classe supérieure (dont les grands propriétaires terriens – aristocrates ou bourgeois) ; entre les deux une classe intermédiaire, hétéroclite avec entre autres la petite bourgeoisie et les petits propriétaires terriens.
Dans ces trois cas étudiés, les catégories raciales fracturent cette classe sociale intermédiaire, qui comprend la petite bourgeoisie. Cette fracturation entrave toute alliance de la classe intermédiaire avec la classe la plus exploitée et diminue la concurrence au sein de la petite bourgeoisie, au profit de la catégorie raciale non discriminée.
En outre, dans le cas français en 1940, la classe inférieure et la classe supérieure sont fracturées et la discrimination, dans toutes les classes, est associée à une spoliation et suivie d’internement puis d’extermination. Ces deux différences peuvent s’expliquer par des situations économiques différentes en lien avec des contextes historiques différents.
Dans tous les cas, le rôle politique des catégories raciales est de fondre et fracturer des classes sociales au profit de la classe sociale exploitante dominante. Pour Drumont, à la fin du XIXe siècle, c’est à la classe intermédiaire que sa catégorisation idéologique et antisémite devait profiter, mais en 1940 c’est le grand capital qui tira profit de l’application de cette catégorisation.
Des conflits de classes et discriminations préexistants
En Virginie comme en Guadeloupe, les conflits de classes fragilisant le contrôle des esclaves par les esclavagistes ont entraîné la mise en place de mesures discriminant les libres. Ces mesures discriminatoires apparaissent comme un outil législatif s’ajoutant aux mesures régissant les rapports de classes, permettant ainsi de maintenir ou renforcer la relation d’exploitation et de domination économique.
De fait, les classes dominantes disposent de deux outils législatifs complémentaires pour maintenir des relations “pacifiées” entre deux classes sociales : les législations régissant les relations entre classes exploitantes et classes exploitées (comme la reconnaissance du lien de subordination salarié/patron qui est une protection relative pour les salariés) et les législations régissant deux groupes placés dans une même situation sociale comme au sein d’une même classe sociale (un patron peut discriminer le salaire de deux salariés réalisant le même travail selon un critère subjectif de “compétences”).
Ainsi un conflit de classes (esclaves/propriétaires ou petite bourgeoisie de type commerçants et artisans durement touchés par la crise/grande bourgeoisie dans les années 1880, sur fond de montée en puissance du mouvement ouvrier) peut amener à produire des discriminations (au sein des libres en Virginie et en Guadeloupe ou vis-à-vis des étrangers dans les années 1880 en France métropolitaine). Avec la mise en place par la classe dominante de ces discriminations dans la loi, l’un des groupes discriminés perd alors légalement en droits (comme les Noirs libres en Virginie qui perdent le droit de vote), et dans un second temps, à partir de cette réalité matérielle, une idéologie peut naître ou se développer : un discours naturalise cette perte de droits créée par la loi, et la nomme alors “infériorité” (l’“infériorité” naturelle qu’auraient les “Noirs”, les “Juifs”…). Dans l’idéologie raciste, cette “infériorité” est rattachée à des caractères biologiques réels ou supposés de groupes d’origines “étrangères” réelles ou supposées (“étrangères” pour le colon européen ou le nationaliste français).
Le racisme est une discrimination selon des soi-disantes races humaines, fondée sur des discriminations réelles mises en place pour répondre à un ou des conflits de classes et maintenant ou renforçant certaines relations d’exploitation et de domination économique. Le racisme ne peut être réduit à une idéologie. Il est lié à la lutte des classes et recule quand les classes exploitées se mettent en marchent contre celles qui les exploitent. Il peut être efficacement combattu en comprenant les conflits de classes sous-jacents et les discriminations réelles d’où il tire son idéologie. Mais non en combattant simplement sur le plan de la morale des stéréotypes ou préjugés racistes.
Laure Jinquot, 10/08/2025 (69)
Nuit Blanche , Florian Pigé, Hongfei, octobre 2025, 21 euros.
C’est l’histoire d’un bus au jaune éclatant. Chaque matin empli d’enfants qu’il mène à l’école. Et qui le remplissent de joie. Un jour le bus change d’itinéraire. Il accueille maintenant les pensionnaires d’une maison de retraite, qu’il accompagne à la bibliothèque. On finit par garer le bus aux confins de la ville. Il est à l’arrêt et plus personne ne vient égayer ses travées. Jusqu’à cette nuit où des sans-abris viennent s’y réchauffer. Et puis un jour on remorque le bus jaune hors de la ville, aux abords d’une ferme où il se trouve bien abandonné. Jusqu’à ce que des chèvres l’investissent. Le fermier finit par venir chercher les chèvres. La vallée s’apprête à être submergée. Le bus jaune se retrouve à nouveau seul, inemployé. Mais alors les poissons arrivent. Et le remplissent de joie.
Le Bus jaune , Loren Long, Hongfei, octobre 2025, 16.9 euros.
Les Sœurs , Jonas Hassen Khemiri, Actes Sud, septembre 2025, 26,80 euros.
C’est l’été à Haïfa et Sonia n’est pas revenue depuis des années, elle qui est comédienne à Londres. Elle s’installe chez sa sœur Haneen, qui enseigne dans une université israélienne. Le désœuvrement de Sonia se confronte aux mille questions que posent son identité, à la force d’une culture, et à la violence de l’occupant. Sonia fait la rencontre de Maryam, qui met en scène un Hamlet à Ramallah. D’abord réticente, elle se laisse happer par ce projet, dans lequel toutes les difficultés liées à la condition des Palestiniens se conjuguent au sein d’un collectif bigarré. Voilà un immense roman du doute, de la lutte et de la solidarité.
“Pendant ce temps-là, en s’adressant à moi dans le miroir, elle continuait à m’expliquer sa théorie, présentée comme une vérité, à savoir que quand on lit un roman sur l’occupation et qu’on se sent compris, quand on voit un film et qu’on se sent reconnu, la colère, cette plaie ouverte, reçoit comme un pansement provisoire et il devient plus facile d’endurer son sort ; alors le temps s’écoule comme d’un robinet ouvert : au centre culturel le film s’achève, on applaudit, le générique de fin déroule la liste des principaux donateurs avec leurs logos, tels les blasons des grandes familles européennes de jadis ; et s’il y a des moments, dans ces concerts, ces lectures de poésie, ces pièces, où l’on se sent connecté aux autres, à ceux qui sont derrière l’écran, des moments où l’on ressent une efflorescence du cœur à la vue de la résistance de sa communauté telle que l’art l’embaume, en fin de compte, la conséquence en est que soi-même, c’est du moins vrai dans les classes moyennes, on sera moins acharné au combat parce qu’on aura trouvé un soulagement momentané à son désespoir”.
Hamlet le long du mur , Gallimard, septembre 2025, 24 euros.
des bâtiments vides !
11 octobre 1945 – 11 octobre 2025
Il y a 80 ans, l’ordonnance de 1945 est promulguée permettant à l’État de réquisitionner provisoirement des logements vides depuis au moins six mois, pour des sans-logis et des mal-logé·es, en attendant d’édifier des logements sociaux dans la France d’après-guerre. La réquisition est une mesure temporaire de 5 à 12 ans, et le propriétaire est indemnisé.
Cette loi a fait ses preuves : entre 1945 et 1970, plus de 110 000 logements sont réquisitionnés pour loger des familles sans toit. En 1995, après l’occupation du 7 rue du Dragon à Paris, 1000 logements appartenant à des banques sont encore réquisitionnés.
Aujourd’hui, 330 000 personnes sont sans-logis et meurent en moyenne à 49 ans, après avoir subi violences sociales, physiques et psychologiques. Parmi elles, plus de 2 000 enfants dorment à la rue en cette rentrée scolaire 2025. À cela s’ajoutent environ 120 000 familles condamnées par la justice à être expulsées, dont 24 000 expulsées de force par la police en 2024.
Dix fois plus de bâtiments vides que de personnes sans-abris
Pendant ce temps, 3,1 millions de logements et le triple en mètres carrés de bureaux restent vides, utilisés comme outils de spéculation par les banques, les fonds d’investissement et les maxi-rentiers qui détiennent la moitié des logements locatifs.
Aujourd’hui c’est la rue ou la prison !
Au lieu d’appliquer la loi de réquisition, Macron a choisi de promulguer la loi Kasbarian-Bergé, pour expulser plus vite les locataires et criminaliser les sans-logis et les squatters !
Le choix du gouvernement est clair : protéger les profits des spéculateurs plutôt que le droit au logement.
Pendant que des ultra-riches possèdent des milliers d’appartements, des enfants dorment dehors et les occupant·es de bâtiments vides sont jeté·es en prison : voilà la situation en France, 80 ans après la création de la loi de réquisition !
Un logement c’est fait pour habiter, pas pour spéculer !
Il est temps d’imposer l’application de la loi !
Nous lançons une campagne nationale pour :
■ Reloger immédiatement les sans-abris et les familles menacées d’expulsion sans solution.
■ Produire massivement des logements à bas-loyer.
■ Mettre fin au scandale des locaux vides utilisés pour spéculer ou pour frauder.
11 OCTOBRE 2025 : MOBILISATIONS PARTOUT EN FRANCE
Rassemblements, occupations, actions.
Rejoignez la campagne “Action Réquisition” !
contact : requiz@ik.me
Quand la lesbophobie tue
Le jour de la rentrée, Caroline Grandjean, professeure des écoles et directrice d’une petite école dans le Cantal, s’est jetée du haut d’une falaise. Depuis décembre 2023, elle était victime d’agressions lesbophobes dans son école de Moussage : plusieurs insultes avaient été taguées sur les murs de l’établissement. Alertée, l’inspection a préféré fermer les yeux dans un premier temps. Caroline est même désavouée quand elle décide de communiquer avec les parents d’élèves. Ces dernier·es enfoncent le clou, suivi·es par la mairie. L’inspectrice ne la soutient pas et lui reproche une telle communication (sous forme de BD), ne lui propose alors aucune solution et l’invite à retourner au travail. Il faudra attendre une menace de mort pour que l’administration réagisse. À la suite de la troisième plainte déposée, l’Inspection académique avertit le préfet et propose enfin à Caroline Grandjean une nouvelle affectation. Les insultes, elles, continuent.
Engagée, attachée à ses élèves, Caroline refusera sa nouvelle affectation. Ce ne sont pas aux travailleuses discriminées de baisser la tête. Un déplacement contraint n’est pas une mesure de protection à la hauteur de la gravité.
Dimanche 7 septembre, en hommage à Caroline, un millier de personnes a participé à une marche blanche dans les rues d’Aurillac. À l’issue de cette marche et d’un dépôt de gerbe salué par des applaudissements et des poings levés, sa femme nous a dit : “Elle était une belle personne. Elle s’est battue jusqu’au bout de ses forces…Ce n’est pas un crime de s’aimer. Nous ne gênions personne !”
Elle nous a dit aussi garder sa colère afin que le ou les responsables soient démasqués.
Annick
Obscurantisme religieux 2
États-Unis : Les forces de la réaction attaquent encore les droits des femmes
Ce vendredi 8 août, le secrétaire d’État à la défense Pete Hegseth a partagé sur les réseaux sociaux un entretien du pasteur ultra-conservateur Doug Wilson. Ce dernier, dans un documentaire de CNN, déclare souhaiter la fin du droit de vote des femmes, pourtant inscrit dans le 19ème amendement de la Constitution depuis 1920, après plus d’un siècle de lutte de celles qu’au départ on n’appelait pas encore suffragistes. Le mouvement de Doug Wilson (Communion des Églises Évangéliques Réformées ou CREC Communion of Reformed Evangelical Churches) prône la supériorité des hommes sur les femmes, et se vante du soutien du secrétaire d’État à la défense.
Cette infiltration des Évangélistes au cœur même du pouvoir (avec la création au sein de la Maison Blanche d’un “bureau de la Foi”, WHFO, White House Faith Office) a de quoi inquiéter. De nombreux·euses internautes sur X ont dénoncé le partage du documentaire par le secrétaire d’État, l’une d’entre elles a même demandé sa démission. (D’autres, se félicitant d’avoir choisi le camp Trump, ont salué le message par un “Amen”).
Si le vote ne fait pas tout, il renseigne cependant sur la santé d’une démocratie. Toute régression des droits est donc inacceptable. La vigilance des citoyen·nes américain·es doit rester forte. L’histoire des États de cet immense territoire nous rappelle les avancées lors de certaines périodes, dans certaines régions. Ainsi, le New Jersey, dans l’enthousiasme pour la chose publique et l’esprit égalitaire suscité par la Guerre d’Indépendance, a accordé le droit de vote aux femmes en 1776 dans sa Constitution (avant que cette dernière ne soit amendée en 1807, dans un contexte patriarcho-religieux hostile à ce droit). Aujourd’hui encore, face aux multiples attaques, l’esprit revendicateur des femmes ne s’éteindra pas.
Véronique
renversons la table !
L’humanité meurt à Gaza ! Des bombardements, des meurtres ciblés, de la faim. On ne trouve plus les mots pour dénoncer cette extermination méthodique du peuple palestinien par le pouvoir raciste et fasciste d’Israël, menée par le repris de justice Netanyahou. Avec le soutien du repris de justice Trump et de ses vassaux européens. Trump qui cherche où déporter des millions de Palestinien·nes et qui prétend régler le sort de l’Ukraine directement avec un autre repris de justice, Poutine.
Cette barbarie de hors la loi au niveau international fait des émules dans notre pays. Ce mépris du droit qu’il soit international, social, ou des enfants…, le repris de justice Bayrou le met en œuvre, avec l’aide de la reprise de justice Le Pen, par la brutalisation de l’environnement, des services publics (l’éducation, la justice – particulièrement des mineur·es, l’Hôpital, l’assurance chômage et toutes les formes de solidarité), par l’embrigadement de la jeunesse, par son budget qui détourne les impératifs sociaux et écologiques vers la militarisation et la guerre.
Autant d’attaques auxquelles le mouvement syndical à la responsabilité de répondre. Et à la hauteur en prenant acte du fait que cette barbarie est, au niveau national, comme international d’ailleurs, l’expression du système capitaliste. Celui-ci ne se contente plus d’exploiter jusqu’à l’os la nature et les travailleur·euses. Avec ses médias, ses guerres, et avec le soutien des extrêmes droites, il se donne les moyens de gagner la guerre de classe qu’il renforce partout. Il n’est donc plus concevable pour les syndicats de continuer à solliciter un rêve – ou plutôt un cauchemar – de dialogue social avec un pouvoir qui nous attaque frontalement. Dans le contexte actuel, signer des accords avec un tel pouvoir, espérer des concessions de détail sur des textes totalement inacceptables a tout d’une trahison.
On n’en est plus à espérer des miettes, il faut renverser la table.
La confrontation est inéluctable, il faut donc tout faire pour la gagner, avec deux évidences. Le mouvement syndical seul ne peut pas gagner, comme il l’a montré depuis 30 ans et particulièrement, de façon cuisante, pour la mobilisation sur les retraites. Il est donc vital pour lui de travailler enfin réellement et sans condescendance avec les mobilisations auto-organisées. Et aussi d’admettre que l’unité intersyndicale peut certes être mobilisatrice, mais pas à n’importe quel prix. L’unité ne peut pas se faire sous la houlette ou avec les éternels facteurs limitants d’une CFDT qui invite Bayrou à sa journée d’été, en même temps qu’elle est la seule organisation, avec le RN, à avoir fait savoir très en amont et bien sûr avant la réunion intersyndicale du 28 septembre, qu’elle n’appellera pas au blocage du pays le 10 septembre.
Cet appel à bloquer le pays le 10 septembre rencontre une adhésion de plus en plus forte. Il est soutenu par deux tiers de Français·es, par un nombre croissant de structures associatives et syndicales et aussi par toutes les composantes du NFP. Dans un cadre auto-organisé, se tiennent partout, de manière autonome et collaborative, des assemblées/agoras, des ateliers de création d’outils (visuels, radios, mapping), des formations, des espaces de rédaction de textes, des actions, dont certaines se déroulent dès maintenant pour préparer le 10, comme à Valence le 24 août, un péage gratuit. Comme explicite dans l’appel, ce mouvement s’interdit toutes formes de racisme et discrimination. Mais l’histoire le montre là aussi : les mouvements auto-organisés seuls n’ont pas gagné non plus depuis longtemps. Il ne faut pas rater l’occasion d’assurer la jonction avec le mouvement syndical.
Les directions syndicales ne doivent pas réitérer leurs erreurs vis-à-vis du mouvement des gilets jaunes ou des grandes grèves de la période récente, devant ce mouvement qui offre des perspectives à la colère générale, y compris au-delà du 10 et qui est en capacité de construire un rapport de force pour gagner, puisqu’il a déjà mis Bayrou en grande difficulté, avec son vote de confiance du 8 septembre. Elles ne doivent pas chercher à tout prix à dévider leur crédos faillis, mais plutôt participer avec la plus grande humilité possible à la dynamique, au succès du 10. Voilà qui a commencé assez mal, puisque l’appel national interpro au 18 septembre ne cite même pas le 10 septembre. Raison de plus pour tout faire afin de réussir le 10 et de lui donner un prolongement qui fasse que ce 18/09 soit inséré dans une dynamique d’affrontement avec Macron et ses gouvernements fantoches.
Olivier Vinay, le 29 août 25
En France, les conditions de travail, de vie, de santé, d’environnement, déjà bien difficiles et dégradées par les gouvernements précédents, sont attaquées frontalement par un pouvoir fragilisé.
Les services publics sont déjà à l’os et Bayrou annonce le non remplacement d’un tiers des 130 000 (chiffres 2023) fonctionnaires partant à la retraite, soient 43 000. Les projets de loi des finances de l’État et de la Sécurité sociale organisent une austérité généralisée pour les salaires, la protection sociale ou encore les services publics. Dans la 6ème puissance économique mondiale, les déficits organisés des retraites et de la sécu ainsi que l’urgence prétendue à rembourser la dette, servent de justification à cette politique. Tout est fait pour masquer ce qu’une commission du Sénat a enfin révélé : la première dépense de l’État, ce sont les 211 milliards de cadeaux aux entreprises, plus de trois fois le budget de l’Éducation nationale !
Les pouvoirs au service du système capitaliste comme celui de Macron utilisent le contexte international catastrophique généré par ce système lui-même, les guerres, le militarisme et le nationalisme. Les impérialismes en sont les prolongements : la Russie de Poutine qui agresse le peuple ukrainien, menace ses voisins et sévit au Proche-Orient et en Afrique ; l’impérialisme trumpien des États-Unis qui prétend continuer à régner par tous les moyens sur le monde et prépare la guerre contre l’impérialisme chinois, seulement économique pour le moment ; sans oublier les impérialismes satellites des USA, comme celui d’Israël qui bombarde tous ses voisins et extermine les Palestinien·nes à Gaza ou ceux des pays occidentaux, dont la France, qui au-delà de leurs enjeux propres soutiennent Israël et se sont ralliés, lors du récent sommet de l’OTAN, au diktat de Trump sur les 5 % du PIB consacrés au budget militaire.
Cela devrait déboucher en France sur 100 milliards annuels pour le militarisme. Mais l’armée recevra déjà 64 milliards pour 2027, plus que le budget de l’EN, 63 milliards.
La lutte contre l’austérité ne peut donc se borner à ses conséquences immédiates sur les lieux de travail et de vie. Elle doit intégrer la mobilisation contre les restrictions budgétaires du gouvernement mais aussi contre la militarisation et “l’effort de guerre” : refus des ventes d’armes à Israël, lutte contre l’embrigadement de la jeunesse et des personnels, contre toutes les formes de réintroduction du service militaire et contre les campagnes de propagande et de recrutement.
La place des jeunes est à l’école et pas à l’armée.
Les revendications doivent s’opposer directement à la politique de Macron :
l’abrogation de toutes les contre-réformes de Macron, qui asservissent l’école aux besoins du capitalisme et de l’armée telles que : “pacte enseignant”, “choc des savoirs”, Service national universel, Parcoursup, réformes des lycées (généraux, technologiques et professionnels), “réformes” de l’université…
annulation de toutes les suppressions de postes annoncées, remplacement de tous les départs en retraite, création de tous les postes statutaires nécessaires pour permettre l’amélioration des conditions d’études des élèves comme des conditions de travail des personnels, et baisse généralisée des effectifs par classe ;
réemploi et titularisation immédiate et sans conditions de tou·tes les non-titulaires, aucun licenciement à la rentrée ;
alignement par le haut des conditions de travail et de service ; indexation des salaires sur l’inflation et leur augmentation uniforme (400 euros en points d’indice) ; un salaire minimum à 1800 euros net ;
abrogation des contre-réformes des retraites, retour à la retraite complète à 60 ans vers les 55 ans sans décote. Sécurité sociale remboursant à 100 %, fondée sur les cotisations sociales et sous contrôle des travailleur·es, en commençant par la dénonciation des accords sur la protection sociale complémentaire.
Face à la brutalité de l’offensive gouvernementale, il faut une réponse à la hauteur : la grève pour gagner, reconductible dans la perspective de la grève générale. Voilà qui s’oppose à la stratégie perdante des directions syndicales réduite à des “journées d’action” et du “dialogue social”. Il s’agit de construire, au plus tôt après la rentrée, un mouvement de grève d’ensemble et dans la durée, notamment à partir du 10 septembre tout en se gardant de la récupération par les extrêmes droites. Pour cela, priorité à l’auto-organisation à partir de la base, et à la démocratie directe dans les luttes. Des AG interprofessionnelles ouvertes aux organisations syndicales doivent se coordonner à tous les niveaux. Préparons la contre-offensive, en organisant la solidarité : soutien aux luttes existantes, caisses de grève, réponses collectives contre la répression des grévistes, des militant·es, de la jeunesse et des quartiers populaires.
Faisons obstacle au budget Bayrou-Macron :
de l’argent pour les services publics pas pour la guerre !
AG statutaire d’Émancipation, le 18/07/2025
Lors de la belle semaine Émancipation de Plouha, en Bretagne, nous avons pu débattre : antimilitarisme, féminisme, pédagogie, syndicalisme, etc., nous avons pu aussi finaliser notre manifeste, et plusieurs soirées ouvertes à tou·tes ont drainé un public divers et attentif notamment des camarades du DAL, avec qui nous partagions des espaces.
L’une d’elle a permis de rencontrer deux médias indépendants basés dans les Côtes d’Armor.
Splann , c’est quoi ? En langue bretonne, ce mot signifie clarté. Il s’agit d’un média généraliste d’impact, qui mène des enquêtes d’investigation, très documentées sur des sujets locaux renvoyant au national et international. Par exemple ce qui concerne l’agro-industrie (l’enquête maintenant très connue sur les algues vertes, celle sur le remembrement, celle sur l’intoxication minière, sur la méthanisation, celle encore sur Cooper géant du porc, celle sur Saint-Nazaire malade de ses industries…), mais aussi sur d’autres sujets comme les VSS dans des établissements privés catholiques. Des lanceur·ses d’alerte, ces journalistes professionnel·les (six salarié·es et des bénévoles) travaillent collectivement pour mener, en binômes, quatre grosses enquêtes par an, avec un budget tournant autour de 200 000 euros. Splann écrit en français et breton, vit essentiellement des dons et soutiens : allez sur leur excellent site, et/ou commandez leurs six livrets passionnants pouvant servir de ressources pour nos luttes (https://splann.org/ ).
Le second média rencontré est le Canard réfractaire résolument engagé depuis le mouvement des Gilets jaunes : des vidéos d’analyses, d’opinions et d’interventions (par exemple : Apprendre à bloquer !, Co organisation du festival de l’écologie et de la bonne humeur). Y travaillent 18 personnes, et il a des milliers de contributeur·trices, avec un souci de transparence sur le budget, et de coopération avec les autres médias et collectifs autonomes, sans “esprit de boutiques”. Allez y voir ! (https://fr.tipeee.com/lecanardrefractaire )
Et merci à eux et elles car écrire, informer, se moquer, est devenu de plus en plus risqué, quand Bolloré, Sterin, et leur monde, tiennent le haut du pavé. Soutenons les médias indépendants !
Emmanuelle Lefèvre
L’ONU indique en décembre 2024 que “Gaza compte le plus grand nombre d’enfants amputés par habitant au monde” . Selon l’organisation, “beaucoup d’enfants perdent des membres et subissent des opérations chirurgicales sans même d’anesthésie. Ce à quoi nous assistons pourrait bien être l’un des crimes internationaux les plus graves” . Pour les Nations Unies, 70 % des personnes tuées sont des enfants et des femmes.
Selon l’UNICEF, la bande de Gaza est un véritable “enfer sur Terre” pour le million d’enfants qui y vit. Au 16 avril 2025, cette organisation comptabilise plus de 51 000 mort·e.s palestinien·nes, dont au moins 15 000 enfants ; plus de 116 343 blessé·es, dont plus de 34 000 enfants ; et plus de 11 200 disparu·es.
Début mars 2025, le gouvernement israélien instaure un blocage de l’aide alimentaire et quelques jours plus tard coupe le dernier accès à l’électricité, arrêtant de fait l’unique usine de dessalement pour la production d’eau potable. Par la suite, l’occupant a organisé quatre lieux de distribution, en lieu et place des près de 300 précédemment organisés par l’UNRWA, entrainant des déplacements massifs de population sous les bombes.
Ce génocide se déroule sous nos yeux avec la complicité des dominant·es de ce monde et, enparticulier, celle des dirigeant·es et de la plupart des médias français.
Le DAL et Émancipation, qui tiennent leurs rencontres estivales dans les mêmes lieux à Plouha, réaffirment leur solidarité avec le peuple palestinien.
Ils exigent de manière immédiate un cessez-le-feu, l’arrêt des ventes d’armes à Israël et l’entrée de l’aide humanitaire.
Liberté, égalité, justice pour le peuple palestinien.
Motion adoptée à l’unanimité par les stagiaires DAL réunis le 19 Juillet 2025
et par l’Émancipation à Plouha le 14 juillet
Lors de la Semaine 2025 d’Émancipation, nous avons eu deux moments pour réfléchir et agir sur notre rapport aux élèves. Un temps a été consacré à “éduquer, enseigner, sans dominer” qui nous a permis de réfléchir à la façon dont nous et nos élèves étions insérés dans l’institution scolaire. Un autre temps a été consacré à “comment démilitariser et décoloniser nos cours” afin de davantage réfléchir au contenu de nos cours.
Quels sont les projets militaristes de Macron pour l’école ?
Une courte introduction a été faite. Elle était basée sur un extrait du rapport Plassard sur l’économie de guerre : “L’esprit de défense ne se décrète pas ; il doit être préparé et cultivé, en sensibilisant la population aux dangers qui nous entourent. C’est d’abord le rôle de l’Éducation nationale, notamment à travers les cours d’histoire et d’éducation civique, de contribuer à cultiver l’esprit de défense chez les jeunes générations” (p.31).
Un classique du film antimilitariste
Concrètement, le rôle de l’école dans un futur proche, va être de devenir un centre de recrutement pour :
l’industrie d’armement : on va devoir pousser nos élèves à aller bosser chez Thales, Safran, le missilier MBDA, le fabriquant de poudre Erenco, etc.
l’armée, le SNU, le nouveau service militaire annoncé à l’automne 2025 par Macron.
Patriotisme, nationalisme, éloge de la guerre et du maintien des intérêts français à travers le monde, (autrement dit le colonialisme) vont être bientôt plus que présents dans les cours. Autrement dit, on va nous demander de véhiculer explicitement des valeurs d’extrême droite aux élèves. Allons-nous accepter ça ? Comment donner des éléments aux élèves pour résister ?
Nous nous sommes répartis 45 minutes par disciplines et/ou par niveau d’enseignement afin de réfléchir. Puis nous avons eu 45 minutes pour rendre-compte de ce qui a été dit dans chaque groupe. Voici un échantillon de ce qu’il s’est dit en plénière :
SVT, Physique-Chimie, Mathématiques et biochimie
Les collègues voyaient la possibilité de s’appuyer sur les applications civiles de ces sciences, contre l’éventuelle l’application militaire promue par le programme/manuels. Aussi la figure de “l’homme augmenté” voire du “soldat augmenté” est beaucoup mise en avant. Quelles sont les répercussions sur le corps à long terme ? Les collègues voyaient également la possibilité de se baser sur des scientifiques engagée·es : Grothendieck, Albert Einstein, Rachel Carson…
Histoire-Géographie
Le rôle de l’HG est d’aiguiser l’esprit critique, notamment vis-à-vis des documents présentés. Au lycée général, il faut distinguer entre ce qui relève du tronc commun et de la spécialité. En classe de Première, on peut aborder les questions de guerre et d’antimilitarisme dans le chapitre “La puissance”. En Terminale, un chapitre s’intitule “Faire la guerre/faire la paix”.
Philosophie
En philosophie, en Terminale, le programme permet facilement d’aborder les questions de guerre, d’armée, de paix, de violence et non-violence. Au bac, des sujets tels que “La guerre peut-elle être juste ?” ou “Vouloir la paix, est-ce vouloir la justice ?” sont déjà tombés. En spécialité, le chapitre consacré à “Histoire et violence” peut être un moment privilégié.
Premier degré
Les collègues ont la possibilité d’organiser des “débats philo” dans le cadre de l’EMC. Un élève a déjà demandé : “Pourquoi des policiers tapent-ils les gens ?” Par ailleurs, des pratiques sont à mettre en place pour refuser la compétition entre les enfants, refuser l’obéissance, donner la possibilité de dire non.
Quelques perspectives
Il a été proposé par plusieurs présent·es que nous mettions des ressources, documents, voire des cours, sur le site web et/ou la revue. Par exemple faire une banque de données de documents, avec une notice d’utilisation (contextualisation du document). Pour la revue, nous pourrions présenter des “retours d’expérience” d’usage de ces ressources, documents ou cours. Toutes ces ressources pourraient dépanner aussi les jeunes collègues ou les remplaçant·es.
Il ressort également que plus on fait détester l’école à nos élèves, plus iels vont être attiré·es par l’armée. Comment agir au niveau de nos cours ?
Dans les pratiques syndicales plus classiques, nous pouvons faire des motions contre la présence des policiers aux bords des établissements, impulser des heures d’informations syndicales sur ces questions.
Nous avons acté pendant la Semaine que nous organisions un stage antimilitariste en 2025-2026. Celui-ci se tiendra le 14 novembre. Vous pouvez dès à présent vous y inscrire.
Loïc
Quelques ressources et pratiques transversales Docteur Folamour (1964) de Stanley Kubrick Le pitch : Le responsable d’une base militaire – complotiste — donne de son propre chef l’ordre d’éradiquer la menace soviétique en utilisant la bombe atomique pour détruire plusieurs sites stratégiques. La hiérarchie militaire et le président des États-Unis vont tenter d’empêcher la catastrophe… Intérêt du film : Très bien campé, toujours d’actualité (l’extrême droite dans l’armée), et fait réfléchir au fonctionnement de la dissuasion militaire… Premier Contact (2016) de Denis Villeneuve. Le pitch : Des vaisseaux extra-terrestres débarquent sur Terre. Une linguiste doit trouver un moyen de communiquer. Thèse du film : Notre langage détermine notre façon de voir le voir (hypothèse Sapir-Whorf). Si on utilise un langage guerrier, n’y-t-il pas un risque de guerre en l’utilisant ? Avec les élèves, possibilités de faire des « sorties antimilitaristes », par exemple autour du 11 novembre, pour voir les différents monuments aux mort·es, honorer les déserteurs et les objecteurs… C’est aussi l’occasion d’apprendre différentes chansons (Craonne).
La semaine Émancipation, c’est la trêve dans nos routines, la suspension de nos certitudes pour frotter et confronter nos idées, nos pratiques. C’est une amitié militante qui s’éprouve dans l’autogestion même.
Une pensée performative qui forme l’action à venir dans un laboratoire bouillonnant pour questionner, déconstruire, mobiliser et organiser.
Chacune et chacun porte les germes et la responsabilité de la construction commune : nous sommes là et dans nos classes, ici et dans la rue, ancré·es et désaxé·es, uniques et multitude, spécifiques et universels. Pirates, en un sens, contre les organes stériles et oppresseurs.
Pirates rêveurs, oui. Dans un lieu où l’on voit encore les étoiles, on pense activement. Et l’on chante, et l’on danse, et l’on joue. On résiste !
J’ai cru, d’abord, qu’une semaine à côtoyer tant de personnes et à aborder tant de sujets de luttes m’épuiserait. Mal m’en prit, je suis repartie gonflée à bloc, les poumons pleins, la tête pétillante, le cœur ami dans une joyeuse euphorie qui devra me porter vers une rentrée des plus combattives.
Si beaucoup de choses restent en suspens, c’est qu’il y a place à prendre, un espace de création pour inventer et porter les luttes d’aujourd’hui et de demain. Je veux remercier chaque camarade pour ce qu’il et elle est, pour ce qu’il et elle met de soi dans nos combats. Merci de m’avoir naturellement accueillie avec tant de sympathie et de m’apporter des outils pertinents à travers la tendance.
Cette fraternité, cette sororité, cette humanité, c’est aussi une résistance contre les féroces qui nous préfèrent soumis·es, endormi·es et divisé·es. La semaine d’Émancipation permet cela : une pensée éveillée, une conscience collective, un travail collaboratif pour forger de solides moyens d’opposition et de revendication partout où il faut se lever, le point serré.
Debout ! Partout ! il est temps de rêver grand.
Suzy Vinson-Desbos
Lors de la semaine estivale d’Émancipation, Mathieu, Karine et Marine ont animé un atelier éduquer sans dominer. En voici le compte-rendu.
Une des facettes de notre engagement syndical est de déconstruire et d’empêcher toutes les formes de dominations. En tant qu’enseignant·es, comment peut-on mettre cet engagement en pratique auprès des élèves ? Comment ne pas reproduire un système de domination vis-à vis des élèves et entre les élèves ? Lors de la semaine 2024, nous nous étions déjà posé·es la question sous forme d’un débat qui avait permis d’évoquer des pratiques pédagogiques, la position de l’enseignant·e. Cette année, nous avons poursuivi la réflexion différemment.
Quelles dominations dans les classes ?
Les dominations que nous combattons sur nos lieux de travail et dans la société sont multiples et intersectionnelles. Dans les classes nous les retrouvons : domination homme/ femme, de classe sociale, envers les populations racisées. Enseignant·e nous combinons une domination de plus : sachant/apprenant mais aussi dépositaire de l’autorité, des règles et in fine, représentant·es de l’institution.
L’entreprise des pédagogies dites alternatives a constitué et consiste encore à mettre au jour ces dominations, la prise de conscience qu’elles existent étant une étape nécessaire, mais aussi de tenter de les combattre par différentes approches, qui s’efforcent de penser un cadre collectif de pensée, de travail, de discussion, qui soit le plus égalitaire possible, et qui rende possible l’expression de tou·tes.
Afin de réfléchir à cette vaste question, nous avons pensé un atelier qui regroupe des idées au sujet des dominations présentes dans l’enseignement, mais aussi des outils qui ouvrent à des pratiques différentes de la représentation que l’on a aujourd’hui de la salle de classe : un·e sachant·e (l’enseignant·e) et des apprenant·es (les élèves).
Choix de la forme d’atelier
Pour préparer notre intervention sur le créneau, nous avons fait le parallèle entre nos salles de classe et les milieux dans lesquels nous militons et sommes parti·es du constat que la forme de débat, avec tours de parole, utilisé couramment lors des semaines d’Émancipation, avait des inconvénients : il ne permet pas d’amener d’éléments extérieurs (textes, témoignages…) et il favorise des formes de dominations (celleux qui sont rompu·es au syndicalisme, à la prise de parole publique, qui n’ont pas de difficultés à s’exprimer). Cette forme déséquilibre entre autres le nombre d’interventions et le temps de parole femmes/hommes et plus généralement ne favorise pas l’expression de chacun·e. C’est aussi ce que nous constatons dans nos classes : lors d’un cours “descendant”, une poignée d’élèves monopolise la parole (volontairement ou non) et l’enseignant·e doit réfléchir à la manière pour que tou·tes s’impliquent et travaillent (au sens du travail authentique de Freinet : la réponse à un besoin naturel et qui procure une satisfaction). Nous avons donc cherché à faire un atelier, collectif, dans lequel nous ne serions pas nous même dominant·e dans l’assemblée.
Media langage
Nous nous sommes inspiré·es d’un atelier media langage que Karine avait suivi : il consiste à donner à chaque participant⋅e un support (texte, image, photo, vidéo), qu’iel doit décrire aux autres personnes à sa table puis le groupe décrit au reste des personnes de l’atelier. Le media langage fait partie des nombreux outils d’éducation populaire qui s’efforcent de partir de l’expérience de chacun·e. Il ne s’agit pas de partir d’un savoir déjà constitué et tenu pour vrai, mais plutôt, sur un thème donné, des échos qu’un texte, une image ou un document font à notre pratique, notre expérience. Par là, cet outil met en lumière le fait que chacun·e d’entre nous possède des formes de savoir qu’iel peut partager avec les autres, la discussion entre les individu·es et leurs expériences permettant alors une réflexion globale et un enrichissement des débats. On distingue ainsi, dans les pratiques d’éducation populaire les savoirs froids, dit scientifiques, qui sont descendants, et les savoirs chauds, qui émanent de l’expérience de chacun⋅e et sont souvent, dans les pratiques pédagogiques institutionnelles, dévalorisés.
Nous avons choisi des textes qui explicitaient différentes formes de dominations et/ou proposaient des pistes pour en sortir. Nous avons trouvé une dizaine de textes qui pouvaient être regroupées en trois thèmes : l’influence de l’institution sur nos pratiques, des pratiques pédagogiques (en classe et posture de l’enseignant⋅e, tirées du mouvement Freinet ou de Bell Hooks notamment) et des textes plus de théorie générale notamment sur des pédagogies radicales 1 .
Présentation de l’atelier
Nous avons d’abord remodelé la salle pour faire des tables de quatre et mis quatre textes par table. Certains textes étaient sur plusieurs tables. La consigne était de lire le texte, d’en tirer un écho par rapport à une pratique en classe et de le partager aux autres personnes de la table. Les quatre personnes de la table devaient faire une affiche pour ensuite exposer, au reste des membres de l’atelier, les idées qui en étaient ressorties. Nous avions prévu une vingtaine de minutes pour le travail en groupe et une quarantaine pour la restitution.
Déroulement de l’atelier
Très vite, les participant·es ont dit qu’iels n’auraient pas assez de temps et sont rentré·es dans la négociation pour en avoir plus. Iels redemandaient les consignes, des conseils. La lecture des textes et la création des affiches a pris une petite heure. Quant à la restitution au reste de l’atelier, elle a pris plus d’une heure. Sur ces questions horaires et organisationnelles, nous nous sommes rendu·es compte qu’animer un atelier par un travail collectif prenait deux fois plus de temps que prévu, comme en classe, même avec des camarades ayant compris les contraintes de temps ! La tendance était aussi à s’en remettre à une position d’autorité envers les animateur·rices de l’atelier, alors que nous voulions l’éviter. Cela nous a montré aussi que lorsque collectivement, nous sommes habitué·es à des formes et pratiques de transmission, nous avons tou·tes tendance à les reproduire, quel que soit le cadre, et au moins dans un premier temps. Nous pouvons faire le pari qu’après l’expérience de plusieurs types d’activités pédagogiques alternatives, le rapport des personnes participant à l’atelier au cadre et consignes aurait été différent. On peut souligner que dans nos classes, la mise en place de ce type de pratiques nécessite aussi un temps pour poser le cadre collectivement, le négocier si besoin, discuter des enjeux de ces pratiques.
La restitution du travail
La restitution a permis à chacun·e de prendre la parole : classiquement, chacun des groupes avait choisi que le⋅la camarade ayant lu le texte en fasse un résumé (ce qui n’était pas la consigne !) et dise ce qui l’avait marqué. Il était intéressant, pour nous, de voir les perceptions différentes des textes que nous avions choisis : différentes de notre perception et différentes entre camarades qui avaient le même texte mais ne l’ont pas du tout interprété pareil.
La restitution a été longue et a sans doute manqué de dynamisme de groupe. Nous avions pensé pouvoir interroger les membres de l’atelier pour dégager les différents axes développés par les textes, ce qui aurait permis de faire une synthèse, mais nous avons manqué de temps. Il aurait sans doute fallu proposer que certain·es camarades soient attentif·ves à l’ensemble pour dégager ces axes sans repartir dans un débat. Ce manque de synthèse a sans doute conduit à une certaine frustration mais cette forme d’atelier était expérimentale pour nous. Il reste que des affiches, riches d’idées ont été produites et affichées. La transposition de cet atelier en classe peut ainsi permettre d’exposer les affiches pour une ré-exploitation ultérieure.
Pour notre part, nous avions prévu une deuxième partie dans l’atelier, avec à nouveau un travail collectif et partagé pour montrer la force d’un groupe lorsqu’il travaille ensemble. Nous pourrons le faire à la semaine 2026 !
Karine Prévot et Marine Bignon
Parait sacrilège de chercher à s’y soustraire parce qu’on n’en a pas les moyens ou que l’on n’éprouve pas l’envie de fuir… envie, si elle subsiste, de moins en moins capable de se satisfaire vu les ravages et dégâts énumérés plus haut : à peine débarqués avec leurs bagages, certains clients des campings et des locations sont obligés de remballer…
Les gens qui vous connaissent vaguement – commerçants, voisins alors qu’eux-mêmes parfois n’envisagent pas de bouger (!) vous demandent d’un ton apitoyé : “Alors vous ne partez pas un peu ?” – votre âge et le célibat redoublant cette forme d’infirmité coupable.
Difficile de ne pas entrer dans le jeu tant est forte la pression sociale, et on se sent tenu·e de les rassurer, de prouver qu’on reste bien dans le rang, d’exhiber un passeport citoyen en règle : “Si si… bientôt… une petite semaine” . En effet la durée compte moins que la participation au grand exil.
Et iels sourient, soulagé·es, devant la conformité retrouvée. Rien de subversif à craindre donc de ce côté. Nulle contestation de leurs certitudes. Nul frein au ronronnement quasi-séculaire où pour cette période, variable en de certaines limites, on doit abandonner ses activités et son logis usuels, ses proches et ami·es, et tous les combats en cours, quotidiens comme sociaux, jusqu’à l’automne comme si pendant ce temps les problèmes de tous ordres, de toute ampleur n’allaient pas se multiplier et s’aggraver. Et comme si nous-mêmes allions revenir de la cure transformé·es, libéré·es à vie…
Marie-Claire Calmus
La semaine Émancipation, ce ne sont pas seulement des débats et des échanges intenses mais aussi des moments de rencontre…
Le jeune homme s’installe sur une chaise, derrière un micro, le buste droit, les mains sur les genoux.
Dans la grande salle qui nous sert de salle de travail, de réfectoire et de salle de concert, le silence se fait. Plus de bruits de chaises, plus de conversations, pas même un toussotement. C’est un silence profond, une attention totale.
La voix s’élève, une voix venue de très loin, comme parvenant de siècles passés, d’espaces infinis.
On retient son souffle. Ce chant a cappella, dans une langue, le breton, que peu de personnes présentes comprennent, nous pénètre dans le corps, jusqu’au fond de nous-mêmes, là où naissent les émotions. Nous ne connaissons pas cette langue, et pourtant elle nous parle, elle nous raconte quelque chose.
Les yeux fermés, on voit venir vers soi un peuple à qui on a appris la honte d’être Breton, de parler une autre langue, d’avoir peut-être des rituels et des croyances qui ne sont pas conformes à ce que la République Française attend de ses citoyens et citoyennes depuis que la Bretagne fut rattachée à la France.
Les yeux fermés, je revois l’extrême pauvreté, les fermes au sol de terre battue que j’ai vues dans mon enfance et ma jeunesse, je revois aussi la splendeur des costumes, les longues processions des pardons et les manifestations de Plogoff contre le nucléaire, précédées de femmes en tenue de fête, que les CRS n’osaient pas attaquer.
Je reconnais cette langue, je ne la comprends pas tout en la comprenant.
Le chant de Youenn Lange est une bouleversante mélopée, une complainte appelée Gwerz, apprise auprès d’un maître qui lui a aussi transmis l’art du Kan-ha-diskan, question et réponse.
Youenn chante longuement. On discerne des rimes, des refrains, des questions, des réponses. On devine que c’est la vie qui est racontée, la vie dans les villages du centre Bretagne, Kreiz Breizh.
Ce qui est raconté s’est passé il y a des siècles, ou bien est-ce plus récent ?
Youenn nous l’explique. Ce qui est raconté dans ces chansons du Centre Bretagne, c’est le labeur, la pauvreté, la peine, le destin de jeunes filles dont on a abusé.
Nous avons peut-être pensé un instant entendre une saga, une légende peuplée de fées, de fantômes, de druides, mais ce n’est pas cela. Ce qui est raconté, c’est la vie quotidienne, dure et tragiquement banale.
Cet art du chant qui nous transporte dans un univers différent de l’univers sonore et linguistique de la culture dominante aurait disparu à jamais si des plus jeunes comme Youenn Lange n’avaient pas écouté les anciens, avec respect et persévérance, travaillé auprès d’eux pendant des années.
Il est allé à la source, il a une culture musicale profonde, il sait expliquer la spécificité de son chant.
La tradition qu’il incarne n’est pas, pour lui, une entrave, c’est une force qui lui permet d’être ouvert à d’autres musiques et de tourner son regard vers l’avenir.
Merci à Youenn et à Mathieu.
Françoise Hönle
En 2001, l’historienne belge Anne Morelli publiait Principes élémentaires de propagande de guerre, Utilisables en cas de Guerre froide, chaude ou tiède … Le livre a connu plusieurs rééditions. La dernière en date s’est faite à l’occasion de l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
Anne Morelli se base sur les analyses écrites par Lord Ponsonby, un pacifiste anglais, dans son bilan de la Première Guerre mondiale : Mensonges et rumeurs et temps de guerre (1928).
Ces principes élémentaires sont au nombre de dix :
Nous ne voulons pas la guerre ;
Le camp adverse est seul responsable de la guerre ;
L’ennemi a le visage du diable ;
C’est une cause noble que nous défendons et non des intérêts particuliers ;
L’ennemi provoque sciemment des atrocités ; si nous commettons des bavures, c’est involontairement ;
L’ennemi utilise des armes non autorisées ;
Nous subissons très peu de pertes, les pertes de l’ennemi sont énormes ;
Les artistes et intellectuel·les soutiennent notre cause ;
Notre cause a un caractère sacré ;
Celles et ceux qui mettent en doute la propagande sont des traîtres.
Ce qui se dégage de ces 10 principes, c’est qu’ils servent d’une part à justifier la guerre (1, 2, 4, 9) et discréditer les oppositions (10), et d’autre part à mobiliser les soldats et la population (3, 5, 6, 7, 8).
Anne Morelli consacre à chaque principe un chapitre très sourcé. Elle montre à chaque fois les procédés rhétoriques utilisés dans chaque camp, lors de cas classiques comme les Premières et Deuxièmes Guerre mondiale, ce qui permet de mettre chaque camp impérialiste à égalité : il n’y en pas un meilleur que l’autre. Chacun accuse, par exemple, l’autre d’être maléfique.
L’étude va plus loin car l’autrice décrypte également la propagande de guerre au moment de la guerre états-unienne contre l’Irak de Saddam Hussein, ou pour le démantèlement de la Yougoslavie socialiste.
L’autrice nous propose une “édition revue et augmentée” à l’occasion de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Là aussi, l’autrice montre comment l’Ukraine de Zelensky et les États-Unis utilisent ces principes élémentaires, et elle montre également comment la Russie fait de même.
Le résultat du livre est excitant (dans la plupart des cas, ce sont des guerres inter-impérialistes et il n’y a pas de camp à choisir à part celui de la classe ouvrière), mais aussi déconcertant : en montrant que les États-Unis utilisent ces stratagèmes pour justifier la guerre contre la Russie, l’autrice n’est-elle pas en train d’insinuer que la Russie est en train de se défendre ?
Ainsi, cette lecture, bien que stimulante et extrêmement documentée, ne doit pas nous faire perdre notre sens critique (l’autrice alerte elle-même en conclusion sur le danger du relativisme que peut induire la lecture de son livre). Chaque guerre doit être analysée dans son contexte. Peut-être que Zelensky et Poutine utilisent les mêmes procédés pour mobiliser leur population, mais on ne peut pas confondre les dirigeants et les dirigés, et oublier que la Russie est une puissance impérialiste ou du moins régionale, ce que n’est pas l’Ukraine.
En tout cas, ces Principes élémentaires de propagande de guerre nous donnent de nombreux outils pour comprendre les discours à propos d’éventuelles futures “interventions” de notre propre impérialisme.
Loïc
Principes élémentaires de propagande de guerre, Anne Moreli, Aden Belgique, janvier 2023, 224 p., 13€.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
J’ai eu le bonheur de le rencontrer plein de fois depuis 2018 à la prison de Lannemezan. Depuis peu, il pouvait me téléphoner, l’inverse était impossible. Le dernier appel était en visio depuis le Liban. Quel bonheur !
Georges a toujours pensé que sa libération dépendait du rapport de force que le mouvement de solidarité serait capable (ou non) de créer face au gouvernement français.
La guerre du Liban
Mais revenons aux années 1980. Georges est un combattant du FPLP engagé pendant la guerre civile libanaise dans la défense des camps palestiniens. Les troupes de Menahem Begin, commandées par Ariel Sharon, ont entrepris de raser le Sud Liban et elles sont rentrées dans Beyrouth au côté des Phalanges Libanaises, une milice armée d’extrême droite ultra violente. Le projet est alors d’installer à la tête du pays un régime fantoche allié d’Israël.
Loin d’arrêter l’envahisseur israélien pour les crimes qu’il commet ou d’obtenir une condamnation à l’ONU, les Occidentaux envoient des troupes à Beyrouth : des centaines de soldats états-uniens et français débarquent.
Les Palestinien·nes sont encerclé·es, des négociations s’engagent. Arafat accepte un retrait des troupes de l’OLP de Beyrouth à la condition que la sécurité de la population des camps soit garantie. Français et États-uniens donnent cette garantie et le retrait a lieu.
La garantie était factice. Au lendemain de l’assassinat du président Bachir Gémayel par des membres du Parti social nationaliste syrien, les miliciens phalangistes épaulés par l’armée israélienne pénètrent dans les camps de Sabra et Chatila. La population n’a pas été protégée, contrairement aux promesses. Il y aura des milliers de mort·es, essentiellement des civil·es.
Le Hezbollah qui apparaît à cette époque obtiendra le départ des troupes occidentales grâce à deux attentats suicide.
Les FARL
Georges a désapprouvé le départ de l’OLP de Beyrouth. Le massacre le renforce dans l’idée que c’était une grave erreur. Avec d’autres, il a fondé dès 1979 les FARL, Fractions Armées Révolutionnaires Libanaises. Son groupe décide de porter la guerre dans les métropoles impérialistes.
Georges est un militant marxiste qui a conservé les grilles d’analyse et le langage des révolutionnaires de cette époque. Par exemple, quand il parle de l’Autorité palestinienne, il parle de la “bourgeoisie comprador”.
Les FARL vont agir à Paris en exécutant en 1982 Yacov Barsimentov et Charles Ray. Les médias à la botte qualifient ces deux hommes de “diplomates”. Il s’agit respectivement d’un agent du Mossad et d’un agent de la CIA. On sait qui a tiré, c’est une femme (tous les témoins l’attestent). Elle est morte il y a quelques années à Tripoli (Liban).
Un procès truqué
Georges est arrêté en 1984. On a retrouvé l’arme chez lui et il a des faux papiers. Le concept de “terrorisme” ne fait pas partie à l’époque du dispositif judiciaire. Normalement, il risque tout au plus sept ans de prison.
Au procès, Georges ne cherche pas l’esquive. Il affronte l’État qui se prétend défenseur des droits de l’homme et héritier de la résistance. Et qui pactise avec l’impérialisme. C’est l’époque des attentats sanglants à Paris commis par des réseaux liés à l’Iran.
Georges n’a rien à voir avec l’Iran. Il est marxiste et athée. Il a le défaut de s’appeler Abdallah (alors qu’il vient d’une famille chrétienne maronite). Une campagne de presse lui met sur le dos les attentats de Paris, sans le début d’une preuve. Parmi ceux qui mènent cette campagne, il y a Edwy Plenel. Il dira plus tard qu’il s’est fait abuser par ses contacts dans les services secrets français. Il me semble quand même qu’il sera trop silencieux pendant les 40 ans de détention de Georges.
Le procureur va demander 10 ans de prison. Georges sera condamné à perpétuité. Le soir du procès, son avocat, commis d’office, déclare être un agent de la DST qui raconte, chaque jour à ses patrons, ce que lui a dit son client. Le procès aurait dû être annulé, il ne l’est pas.
Le début du mouvement de solidarité
Les années passent. La guerre du Liban s’est terminée. Les chefs de milice, coupables de crimes épouvantables se sont amnistiés les uns les autres. En France, les différents dirigeants des services d’espionnage ou des services secrets savent bien que le maintien en prison de Georges n’a pas de sens.
Yves Bonnet qui a dirigé la DST avant d’être député de droite puis rallié au Rassemblement National, expliquera dès 2012 que Georges est victime d’une vengeance d’État. Il dira même que ce sont ses services qui ont mis l’arme dans la planque de Georges. Il ajoutera qu’il y avait un deal d’échanges de prisonniers qui supposait la libération de Georges et que la France n’a pas tenu sa promesse.
Alain Marsaud, qui a dirigé le parquet antiterroriste avant d’être élu député de droite aboutira à la même conclusion : Georges n’a rien à voir avec ce pourquoi il a été condamné.
Pourtant, alors qu’il est libérable dès 1999, Georges n’est pas libéré. Les États-Unis et Israël interviennent pour s’y opposer.
En France, une campagne s’est organisée pour demander la libération des militant·es d’Action Directe. Seuls Jean-Marc Rouillan et Nathalie Ménigon finiront par être libéré·es après 25 ans de prison, les autres n’auront pas survécu à la détention.
C’est Jean-Marc qui va dire à son comité de soutien que Georges est dans sa prison depuis de nombreuses années et qu’il faut exiger sa libération.
Un comité de soutien à Georges va se former à partir de celui d’Action Directe. Dans ce groupe, saluons trois camarades qui nous ont quitté·es avant de connaître la joie de la libération. Ce sont Gilbert Hanna, militant SUD-PTT à Bordeaux, notre camarade Catherine Grupper d’Émancipation qui a été de toutes les luttes contre la répression et Suzanne Le Manceau qui, pendant de nombreuses années, visitera très régulièrement Georges, organisera des meetings et les manifestations et lira toutes les déclarations de Georges.
Un appareil d’État engagé dans le sécuritaire et la soumission
En 2013, une nouvelle fois, la justice demande la libération de Georges. La loi prévoit qu’une telle libération, assortie d’une expulsion vers le Liban, doit être signée par le ministre de l’Intérieur. À l’époque, c’est Manuel Valls, celui qui a commencé sa carrière politique en allant planter un arbre en Palestine puis qui a changé à 180° : “Ma femme étant juive, je suis indissolublement lié à la sécurité d’Israël”. Et puis, Hillary Clinton a téléphoné pour s’opposer publiquement à la libération de Georges.
Valls ne signe pas, cela vaudra 13 ans de prison de plus pour Georges. Les différents gouvernements français qualifieront sans relâche Georges de “terroriste”. La justice inventera sans arrêt des conditions nouvelles pour s’opposer à sa libération : un “repentir”, “l’indemnisation des victimes”.
La solidarité
Le comité de soutien à Georges est dirigé par des groupes marxistes-léninistes qui exaltent le militant révolutionnaire, mais ont du mal à élargir ce soutien. Chaque année en octobre, il y a une manifestation devant la prison de Lannemezan. On y trouve toute l’extrême gauche et même des groupes que je n’ai vus nulle part ailleurs comme les défenseurs du Sentier Lumineux. Au début, nous ne sommes que quelques centaines avec des cars venus de différents endroits.
Georges, ce n’est pas seulement le militant révolutionnaire, c’est un soutien sans faille aux droits du peuple palestinien. Et il est la victime d’une incroyable machination judiciaire.
Le mouvement de solidarité va s’élargir. Georges va recevoir des visites de l’ambassadeur du Liban, d’une ministre libanaise. Aux partis politiques engagés très tôt pour sa libération (le NPA), vont s’ajouter LFI et le PCF. L’AFPS (Association France Palestine Solidarité), le MRAP et la LDH vont (enfin) exiger sa libération. Rima Hassan et André Chassaigne iront le visiter.
Saïd Bouamama écrira un livre sur Georges. Des camarades de Toulouse feront un film (Fedayin ).
Les dernières années, Georges reçoit des dizaines de personnes. Quand on le rencontre, on est frappé par sa force. Il se maintient physiquement et intellectuellement. Il se lève très tôt pour écouter les radios arabes. Les discussions ont lieu sur tous les sujets : les gilets jaunes, Gaza, le monde arabe, le Soudan, le Hezbollah, l’antisémitisme, la Chine… De façon rituelle, les discussions commencent après qu’il se soit longuement penché sur notre santé : “Fais attention à toi”.
Il donnait les livres de l’UJFP à d’autres visiteurs. Je lui avais dit que j’avais deux fantasmes : faire un selfie devant le château d’eau de Khuza’a (trop tard, il a été détruit par les génocidaires) et prendre un café avec lui dans son village de Qobeyat au nord du Liban. “On prendra un café, mais pas à Qobeyat, je ne pourrai pas y rester”. Il a quitté Lannemezan le 25 juillet et il m’a téléphoné depuis Qobeyat.
Notre cher pouvoir n’abdique pas : le Parquet a fait appel contre sa libération et la députée insoumise Emma Fourreau est convoquée par la police pour “apologie du terrorisme” pour s’être réjouie de sa libération.
Pierre Stambul
Argument de vente : En période de crise, pour vendre, il faut une bonne publicité. Quand vous avez fabriqué des bombes de 13 tonnes capables en théorie de tout détruire à 80 m de profondeur mais qu’on n’a pas pu démontrer cette capacité destructrice, il ne reste qu’une solution et Trump n’a pas hésité. Il a balancé ces joujoux sur des réacteurs nucléaires iraniens. Malheureusement, ça n’a pas si bien fonctionné : on n’a pas détecté de radiations.
Armes de destruction massive : Bien avant Pascal Praud, cette fake news (les “armes de destruction massive”) a “justifié” le massacre de 600 000 Irakien·nes. L’imposition d’une démocratie occidentale à ces barbares n’a pas de prix. Toute ressemblance avec l’imminence d’une bombe nucléaire iranienne est bien sûr fortuite.
Blague juive (suite) : Elle est de Bernard-Henri Lévy : “S’il y a bien un pays emblème de l’anticolonialisme, c’est Israël qui est le fruit d’une lutte anticoloniale réussie et qui reste fidèle à lui-même ”.
Capital : “Le capital a horreur de l’absence de profit. Quand il flaire un bénéfice raisonnable, le capital devient hardi. À 20 %, il devient enthousiaste, à 50 % il est téméraire, à 100 % il foule au pied toutes les lois humaines et à 300 %, il ne recule devant aucun crime…”. C’est Karl Marx.
Franchise : “Vous voulez la souveraineté alors criez-le ! Nous voulons la Cisjordanie, nous voulons la Syrie, nous voulons le Liban, nous voulons Gaza. Qui veut gagner doit être connecté à nos ancêtres. Si vous, vous voyez petit alors vous êtes des goys !” C’est Amichaï Eliyahu, rabbin et ministre du patrimoine (!!) du gouvernement des suprémacistes messianiques.
Frères Musulmans : Pourra-t-on échapper au pire ? Rendez-vous compte de l’entrisme qu’ils ont réalisé ; Ils influencent 5 % des mosquées. Leurs écoles scolarisent 0,25 % des élèves. 0,04 % des clubs sportifs et 0,02 %des associations seraient proches d’eux. Vous n’avez pas peur ? Moi si, heureusement, Retailleau nous protège. Ajoutons que l’association Humani’terre, dissoute de fait par Monsieur Darmanin, est considérée comme “proche des Frères Musulmans”. La preuve ? L’armée israélienne a trouvé sous l’hôpital Al Shifa de Gaza des fauteuils pour handicapés avec le logo “Humani’terre”. Des terroristes, vous dis-je !
Lobby : Pour comprendre ce concept difficile, prenons le cas Duplomb, Laurent de son prénom. Il a été président de la chambre d’agriculture de Haute-Loire, président régional du groupe laitier Sodial et membre du conseil de surveillance de la marque Candia. Il est aussi membre de la FDSEA, président du conseil d’administration de l’EHPAD Ruessium et président des Jeunes Agriculteurs de la Haute-Loire. On comprend mieux l’attention de ce prolétaire à la détresse de nos betteraviers. Grâce à de généreux sénateurs, on va pouvoir empoisonner un peu plus nos nappes phréatiques et nos abeilles, désertifier les campagnes et donner un coup de pouce à l’agriculture industrielle.
Menace existentielle : Les migrant·es et autres bronzé·es, avec leur grand remplacement, sont une menace existentielle sur notre baguette et notre béret basque. Gaza, la Cisjordanie, le Liban, la Syrie, le Yémen, l’Iran et plus si affinité, sont une menace existentielle pour un pauvre petit pays qui a le droit de se défendre. Rappelons-nous que les Juif/ves, les Tsiganes, les Slaves… constituaient une menace existentielle sur l’espace vital allemand.
Mots clés : Pour rédiger un article ou une déclaration, il faut des mots clés. Les mots clés du gouvernement français face au génocide à Gaza ou à l’attaque contre l’Iran sont toujours les mêmes : “préoccupation”, “retenue”. C’est de la novlangue que le dico se sent obligé de traduire : “Allez-y, tirez dans le tas !” .
Retaillisme : Cette maladie qui se traduit par une islamophobie extrême et une violence pathologique devient une véritable pandémie. Ni l’hydroxychloroquine, ni les sirops woke ne semblent en mesure d’enrayer cette pandémie. Une seule solution : appliquer les gestes barrières contre les musulman·es et les isoler. Apparemment, une partie importante de la population approuve ces mesures. Voir Vichy, fascisme à la française.
Septembre : “Résistant du mois de septembre”, ça désigne ces gens qui n’ont pas fait grand-chose quand l’occupation et les collabos commettaient les pires crimes entre 1940 et 1944, mais qui se sont mis à tondre les femmes après la libération de Paris en août 44.
Sur Gaza, il y a les résistant·es du mois de mai. Ceux/celles qui se sont mis (prudemment) à avoir des “états d’âme” quand l’ampleur du génocide est devenue telle que les poursuites judiciaires pour complicité devenaient possibles. Les amnésiques sont convié·es à se souvenir de ce que disaient ces gens-là quand on ne condamnait pas “l’attaque terroriste du Hamas” ou qu’on dénonçait le drapeau israélien sur la Tour Eiffel. Ils nous criminalisaient.
Service public : Quelle tristesse : EDF avait signé avec l’Arabie Saoudite un contrat mirobolant. Il s’agissait de construire une centrale hydroélectrique en plein désert pour la ville futuriste de Neom. En effet, MBS (que son nom soit béni) avait décidé pour la somme modique de cent milliards de dollars de construire en plein désert une ville nouvelle. Les temps sont durs et notre virtuose de l’acide et des exécutions capitales a dû réviser ses ambitions à la baisse, mettant les 40 employés d’EDF envoyés là-bas au chômage technique.
Pierre Stambul
C’est quoi Émancipation tendance intersyndicale ?
Émancipation tendance intersyndicale est une tendance organisée qui défend et met en pratique, dans tous les syndicats de lutte et dans les mouvements sociaux, une orientation de transformation sociale, féministe, écologique et scolaire, radicale et progressiste. Cette orientation est donc anticapitaliste contre toute les formes de dominations, contre toutes les oppressions et répressions, pour l’auto-organisation des mobilisations sur les lieux de travail et de vie. Elle est aussi pour les formes d’action largement validées dans les luttes auto-organisées des travailleurs ⋅ ses et de la jeunesse (grèves reconductibles, grève générale, caisses de grève, occupations, boycotts,…). Elle reconnaît les acquis opérationnels pour les luttes actuelles de différentes philosophies politiques tels que la lutte des classes, le syndicalisme révolutionnaire, l’autogestion.
Elle contribue activement à la publication et à la diffusion de la revue de tribune libre L’Émancipation syndicale et pédagogique et à faire vivre le projet coopératif du local EDMP.
Émancipation Tendance Intersyndicale
• Fédère des militant·es et des sympathisant·es d’orientations et d’origines différentes , syndicales, politiques, associatives, philosophiques, pédagogiques, qui sont en accord avec le présent Manifeste. Qu’iels soient en formation ou travaillent dans les domaines de l’éducation, de l’enseignement supérieur et de la recherche, de la formation, de l’environnement, de la justice, du social, de la protection de la jeunesse. À l’exception des forces de répression et des responsables d’autorité.
• Intervient de façon cohérente, publique et indépendante, sur la base d’une plate-forme globale (cf annexe 1), dans les structures démocratiques dont se dotent les travailleurs⋅ses et les mouvements de lutte et dans l’ensemble des syndicats résultant de l’éclatement actuel du syndicalisme : CGT, CNT, CNT-SO, FO, FSU, Solidaires, syndicats d’étudiant·es et de lycéen·nes… Dans la FSU, seule pour l’instant à reconnaître le droit de tendance, Émancipation tendance intersyndicale est représentée par la tendance Émancipation. Elle s’oppose à l’orientation de la plupart des directions syndicales dont la stratégie de journées d’actions espacées ont mené à l’échec sur les grandes batailles des dernières années (retraites, lois travail…). Leur évolution est de plus en plus réformiste, voire de collaboration de classe quand elles signent unanimement des accords inacceptables du point de vue des fondamentaux du syndicalisme, comme sur la protection sociale complémentaire (PSC), attaque majeure contre les solidarités et contre la Sécurité Sociale.
• A pour objectifs de contribuer à :
– Développer à la fois les luttes de défense quotidienne des travailleur·euses et celles qui vont dans le sens de la transformation sociale anticapitaliste, en assurant l’articulation entre ces deux tâches complémentaires prévues par la Charte d’Amiens.
– Œuvrer à la généralisation des luttes interprofessionnelles et à la préparation de la grève générale pour gagner contre l’offensive du capitalisme sur tous les fronts, dans la perspective de l’expropriation des capitalistes, du contrôle ouvrier et de l’autogestion.
– Rassembler ces luttes en visant à l’unification des organisations syndicales entre elles, mais aussi avec les structures dont se dotent les mobilisations, dans une perspective de (ré)unification syndicale, par la base et non par le sommet.
– Défendre la condition de ce rassemblement de différentes sensibilités dans une même structure syndicale, avec la reconnaissance partout d’un réel droit de tendance, qui permette aussi bien de faire vivre le pluralisme, que de se positionner en alternative aux directions syndicales et de s’opposer aux bureaucraties.
• Construit son intervention à partir de la défense des plus opprimé·es : précaires, licencié·es, chômeur·euses, exclu·es, sans-papiers, immigré·es, réprimé·es… Contribuant à leur résistance à l’oppression et à renforcer ainsi l’organisation des travailleur·euses.
• Considère comme essentielles les luttes globales qu’elle s’efforce de réinvestir dans le cadre syndical :
– Luttes contre l’extrême droite, contre les discriminations et les oppressions, contre toutes les formes de racisme ; pour l’égalité des droits des sans-papiers et mineur·es isolé·es, les revendications féministes, LGBTQI+, de la jeunesse, sans concurrence des exclusions ni instrumentalisation…
– Luttes pour la sauvegarde de l’environnement, contre le système écocidaire, qui s’imposent comme un enjeu majeur pour l’humanité, en particulier pour les classes dominées de tous les pays qui sont les premières touchées (et dans de nombreux pays à la tête des mobilisations).
– Luttes contre le pillage de la planète, l’appropriation des biens communs, comme l’eau ; luttes de solidarité internationalistes, pour l’émancipation des peuples, contre le néocolonialisme et les occupations, contre le militarisme et la guerre.
• Est particulièrement investie dans le syndicalisme et les luttes de l’Éducation nationale et de la jeunesse, considérant qu’il ne saurait y avoir de transformation sociale sans transformation de l’École et vice versa.
• S’est dotée, en cohérence avec ces principes, de structures démocratiques : Groupes Départementaux là où c’est possible, Régionales, Collèges nationaux, Semaine estivale annuelle, comprenant l’AG Statutaire regroupant les adhérent·es et abonné·es à la Revue. Les instances nationales sont préparées par une équipe responsable désignée pour deux ans, un bulletin intérieur et une liste de débat interne pour l’élaboration de son orientation, la confrontation des points de vue et expériences diverses. Les décisions sont prises au consensus ce qui permet la coopération et la mise en synergie des différentes sensibilités syndicales, politiques, pédagogiques et autres, qui se fédèrent au sein de la tendance. L’équipe responsable veille à la mise en œuvre des décisions ; un site et une liste de diffusion assurent la communication externe en lien avec la revue L’Émancipation syndicale et pédagogique .
Une tendance fidèle à son héritage, ancrée dans l’actualité et résolument tournée vers l’avenir
Émancipation tendance intersyndicale actualise son manifeste, son orientation et ses pratiques, pour tenir compte des mutations accélérées du monde, des attaques renforcées du capitalisme et des impérialismes, et bien sûr de l’évolution des rapports de force entre les oppresseurs et la résistance des populations, des luttes, syndicales ou bien auto-organisées.
Elle garde comme fil à plomb ses principes fondamentaux hérités de son histoire : le syndicalisme révolutionnaire des Bourses du Travail et des débuts de la CGT, en particulier la motion (“Charte ”) du congrès CGT d’Amiens en 1906 ; et aussi les luttes des institutrice·teurs dès la fin du XIXe siècle pour imposer le droit syndical dans la fonction publique. Émancipation tendance intersyndicale assume la continuité de l’École Émancipée (ÉÉ) “unitaire” historique contrairement à l’École Émancipée actuelle, qui résulte de la scission par une fraction politique (LCR) qui achevait son alliance avec la direction réformiste et bureaucratique de la FSU (initiée dès la création de la FSU en 1994). L’ÉÉ actuelle a abandonné ces positions historiques fondamentales.
Les ravages d’une domination exclusive du capitalisme mondialisé et financiarisé s’aggravent , particulièrement depuis l’effondrement du système soviétique stalinien, système que nous avons toujours condamné et farouchement combattu. Les catastrophes climatiques d’une violence inouïe s’enchaînent, la concentration des richesses mondiales s’accélère au profit d’une minorité d’ultra riches prête à tout pour préserver ses intérêts, y compris à mettre au pouvoir les extrêmes droites autoritaires. Les puissances impérialistes et leurs valets perpétuent les guerres, massacres et génocides, visant à des recompositions régionales (Moyen-Orient, Afrique de l’Est…). Elles ne font même plus semblant de respecter le “droit international”, que le capitalisme a mis en place comme paravent démocratique de sa domination au niveau international. Le système capitaliste s’appuie sur des systèmes de domination (patriarcale, raciste, validiste, néo-coloniale…), ils se renforcent mutuellement.
Cette situation ne relève pas d’une crise conjoncturelle ; c’est une donnée durable et c’est le résultat du fonctionnement du mode de production capitaliste. Le discours dominant monopolisé par une poignée de milliardaires réactionnaires martèle sans cesse qu’il n’y a pas d’alternative possible. Du fait des impératifs de compétitivité, de la fuite en avant militariste et de la course aux armements, inhérents au mode de production capitaliste mondialisé et ses prolongements impérialistes, les pouvoirs, de plus en plus nombreux à être fascisants, autoritaires et/ou néolibéraux, imposent la régression sociale. Ils attaquent particulièrement les services publics et la sécurité sociale dans l’ensemble des pays riches et aggravent la situation des pays pauvres, tout en les rendant de plus en plus dépendants.
En France et dans l’ensemble de l’Europe, la social-démocratie, après avoir conditionné tout progrès social à une gestion loyale du capitalisme, en est réduite à négocier les reculs.
Les grandes centrales syndicales accompagnent cette politique. Partout, cette orientation conduit à un échec politique et social, lequel alimente les extrêmes droites.
Dans un tel contexte, un syndicalisme de transformation écologique, féministe, sociale et éducative à la hauteur de la situation doit se réapproprier les principes du syndicalisme révolutionnaire et de l’École Émancipée unitaire, qui restent d’une totale actualité et qu’Émancipation tendance intersyndicale promeut partout où elle intervient :
– La lutte entre classes exploitée et dominante : l’objectif des dominé·es dans cette lutte est la gestion directe des instruments de travail, de production et d’échange et des services publics, dans une perspective de révolution sociale, d’expropriation des capitalistes, de socialisme autogestionnaire et de disparition des classes sociales et des systèmes de dominations.
Dans la fonction publique, cette opposition dominant·es/ exploité·es se traduit par la lutte contre les hiérarchies et, “la distinction nécessaire entre fonctionnaires d’exécution et fonctionnaires d’autorité, qui ne sont pas les simples agent·es salarié·es de l’État, mais ses représentant·es direct·es. Les rapports des fonctionnaires d’exécution avec l’État sont des rapports analogues à ceux des ouvrières/ ouvriers et des patrons ; les fonctionnaires d’autorité sont l’État incarné, matérialisé. En ce sens, la lutte contre les classes dominantes se trouve transposée sous la forme d’une lutte contre l’autorité et toutes formes de répressions administratives et plus généralement de « raison d’État », ou d’obligation de réserve. II n’y a entre l’autorité, et le syndicat aucune collaboration confiante. II y a antagonisme et lutte. La lutte contre la hiérarchie fait partie de l’apprentissage de la gestion directe par les travailleur·ses ” (Manifeste de l’École Émancipée 1954). Le piège du “dialogue social” dans lequel tombent de plus en plus de directions syndicales, est un outil des pouvoirs pour légitimer leurs attaques et faire perdre beaucoup de temps et de crédibilité aux syndicats (cf. supra accords sur la Protection Sociale Complémentaire).
– L’unification des situations renforce la classe dominée : la division en catégories hiérarchisées au sein des classes exploitées, l’ouverture de l’éventail des salaires, la création factice de fonctions, de titres, et de distinctions salariales ou de conditions de travail, diluent l’opposition de classe à la bourgeoisie et à l’État qui l’incarne. En particulier, dans la Fonction publique, l’unification des conditions de travail, d’emploi, des statuts et des salaires passe par le combat contre les primes au mérite, augmentations hiérarchisées des salaires, hors classes et classes exceptionnelles, avancement arbitraire, postes à profil, multiplication des statuts et des formes de précarité… Il faut y opposer des augmentations uniformes et un statut identique pour tou·tes, indépendamment de la fonction exercée à commencer par les non-titulaires qui doivent tou·tes être titularisé·es immédiatement et sans conditions. Les formations permettent l’accès à des métiers différents mais ne justifient en aucun cas ni la hiérarchie salariale ni des charges de travail inégales.
– Les luttes complémentaires du champ traditionnel du syndicalisme, partout où le capitalisme produit ses ravages, en particulier là où le syndicalisme tarde à s’investir ou ne réussit pas : le sens du travail, l’environnement, le sexisme, le patriarcat, l’embrigadement de la jeunesse et le militarisme, luttes des “sans”, tous les racismes, LGBTphobies… Elles doivent être soutenues et reprises par les syndicats, mais elles doivent aussi prendre en compte les préoccupations du syndicalisme (écosyndicalisme), ainsi que les acquis théoriques et pratiques, notamment de l’intersectionnalité, de l’écoféminisme et des phases de non-mixité. Ces luttes et ces mouvements sont traversés par des orientations différentes et parfois opposées, Émancipation y porte une perspective anticapitaliste et y défend l’auto-organisation.
– Les luttes écologistes : pollutions, réchauffement climatique, gaspillage des ressources, extinction de masse des espèces… sont directement liées à la dynamique extractiviste et impérialiste du système capitaliste. Les luttes écologiques sont donc une dimension incontournable de toute lutte pour Émancipation. Elles sont traversées de débats et de courants divers, depuis le “greenwashing”, promouvant un capitalisme vert, jusqu’à des pratiques de lutte auto-organisées qui combattent le capitalisme et les “grand projets inutiles et imposés”.
– Les luttes féministes et des LGBTQIA+ : les femmes et minorités LGBTQIA+ subissent l’oppression du patriarcat en plus des autres dominations, ce qui se traduit notamment par des féminicides et la négation du droit effectif à disposer de leur corps, des violences sexuelles et sexistes, l’exploitation domestique, les inégalités salariales. Émancipation défend l’auto-organisation des luttes féministes, en privilégiant le terrain, notamment par l’organisation de grèves féministes.
– La laïcité élément-clé du rapport de force : Émancipation défend le vivre-ensemble dans l’égalité des droits, la laïcité, telle que codifiée par les lois de séparation des Églises et de l’État de 1905. Émancipation s’oppose à l’intrusion des pouvoirs religieux dans la sphère publique, elle est anticléricale et privilégie une philosophie rationaliste et athée. Toutes les religions participent à l’aliénation des peuples, parce que les pouvoirs religieux sont des acteurs de cette aliénation. Toutes les récupérations, détournements et instrumentalisation de la laïcité par les forces réactionnaires et sectaires doivent être combattues particulièrement celles de l’État et de l’extrême droite visant à stigmatiser des populations par des discours et agressions racistes (particulièrement islamophobes), et à faire de la laïcité un élément constitutif d’une identité nationale fantasmée.
– L’internationalisme contre les impérialistes, les guerres : l’internationalisme prolétarien, la solidarité internationale avec les peuples colonisés, envahis, victimes d’oppression, de pillages de leurs ressources, de guerres, de génocides sont la meilleure réponse aux menées impérialistes des États-Unis pour tenter de maintenir à tout prix leur hégémonie mondiale, et aux impérialismes russe, chinois ou de certains pays de l’Europe de l’Ouest qui veulent étendre leur propre domination capitaliste et leur territoire.
Les guerres fomentées par les impérialismes et les colonisateurs atteignent des sommets dans l’horreur en Palestine dont le peuple est opprimé depuis près de 80 ans. Cela n’est possible qu’avec le soutien des USA et de la plupart des États européens particulièrement des gouvernements de la France également puissance impérialiste et néo-coloniale, qui assimilent l’antisionisme, que défend Émancipation avec beaucoup d’autres courants progressistes, à l’antisémitisme. De son côté l’impérialisme français maintient le joug colonial sur la Kanaky, Mayotte et autres “territoires d’outre-mer”.
L’internationalisme est aussi la meilleure réponse à tous les régimes autoritaires et extrémismes religieux (islamismes radicaux, sectes évangélistes, sionisme religieux…). Chaque fois, la boussole est le soutien intransigeant aux peuples opprimés et l’action concertée des travailleur.es, et non pas l’incapacité sur toutes ces questions de l’ONU et des structures comme les confédérations syndicales internationale et européenne (CSI et CES), qui ont montré leur impuissance à les soutenir. Ces dernières n’ont de syndical que le nom et sont en fait l’antichambre d’instances au service du capitalisme mondialisé, FMI, banques mondiale et européenne. À l’opposé, les réseaux internationaux de solidarité comme le RSISL (Réseau syndical international de solidarité et de lutte, dont fait partie Émancipation), doivent permettre d’opposer des projets cohérents pour résister à l’oppression, produire, échanger et consommer autrement. Il s’agit que l’ensemble des peuples vivent décemment en maîtrisant la gestion de leurs ressources et les risques technologiques pour préserver l’environnement et la paix.
– L’opposition irréductible au militarisme, au nationalisme, au chauvinisme sous toutes leurs formes, à l’armée en tant que corps constitué, à l’embrigadement de la jeunesse, aux “économies de guerre” qui préparent les boucheries et permettent d’imposer l’austérité, la casse des droits sociaux et politiques, ainsi que le contrôle social. Les lobbies de l’armement et le commerce des armes doivent être dénoncés et combattus particulièrement quand ils alimentent des conflits contre les peuples ou des guerres coloniales (comme le font par exemple les dockers et Stop Arming Israel pour le peuple palestinien).
Ces positions sont antimilitaristes : face au gouvernement français, nous combattons en toutes circonstances la propagande militariste, les exportations d’armes et de technologies mortifères ainsi que l’augmentation des budgets militaires. Ces positions sont pacifistes au sens de choisir la paix et peuvent passer aussi par les actions de boycott et de grève, par le respect des droits humains, du droit international, par la désobéissance civile ou ldiverses formes. Il n’y a pas de paix sans justice ni démocratie : la résistance armée aux guerres de conquêtes, aux occupations et les guerres de libération des peuples n’ont pas le même sens que les guerres impérialistes générées par les capitalistes qui ne débouchent jamais sur une paix durable.
Pour un syndicalisme de lutte et de classe
Le syndicat est un instrument de lutte, de défense et d’éducation. Il doit être indépendant et irremplaçable, et devrait rassembler et organiser les travailleur·euses dans l’emploi, retraité·es ou chômeuse·eurs des différents secteurs et catégories, regroupé·es aux différents niveaux géographiques, face au patron ou à la hiérarchie de la Fonction publique, dans un syndicalisme de fédération d’industrie. Cette conception s’oppose à une construction verticale de syndicats de métiers catégoriels, nationaux souverains, qui ne cesse de tirer en arrière certains syndicats comme la FSU.
La fédération des intérêts communs doit prédominer sur le catégoriel : les services publics, tous les acquis sociaux comme les retraites par répartition à temps plein dès 60 ans au maximum, une baisse généralisée du temps de travail, les biens communs comme l’eau, la terre, l’air dans une perspective de rupture avec le capitalisme (notamment l’agriculture productiviste et l’agro-industrie promue par la FNSEA).
Le syndicat est indépendant. II refuse tout lien organique avec les partis politiques, l’État ou les Églises et d’une manière générale tout groupement extérieur (troisième préconisation de la Charte d’Amiens). Cette règle n’exclut pas la possibilité d’accords circonstanciels avec d’autres organisations non syndicales en vue de lutter contre l’ennemi de classe commun.
Des principes organisationnels valables en toutes circonstances déterminés par le respect de la démocratie interne, de l’indépendance et la volonté d’unification syndicale :
– interdiction du cumul des mandats politiques et syndicaux ;
– droit de tendance à tous niveaux, sans modalités dissuasives, et médias syndicaux pluralistes ;
– homogénéité des organes exécutifs : les tendances minoritaires ne doivent pas mettre en œuvre une orientation qu’elles combattent ;
– rotation des mandats ;
– détermination de l’orientation syndicale par des assemblées générales et des congrès réguliers (au moins annuels) et démocratiquement organisés, dans le respect des minorités ;
– unification dans le cadre de luttes et de bas en haut plutôt qu’à froid et orchestrées par les directions.
Toutes les structures existant aujourd’hui doivent être provisoires. Toutes sont menacées, à des degrés divers, par des phénomènes de bureaucratisation et d’adaptation au capitalisme et à son État, et parfois à des tentatives de prise de contrôle par des courants extérieurs au syndicat. Émancipation tendance intersyndicale prend acte de l’actuel paysage syndical. Elle respecte et soutient la pluralité des engagements syndicaux de ses militant·es. Pour autant, elle ne saurait se satisfaire de cette situation de division, qui affaiblit les luttes d’ensemble des travailleur·euses.
Dans toutes les organisations syndicales où iels interviennent, les militant·es d’Émancipation tendance intersyndicale œuvrent à l’unité d’action. Iels travaillent à l’unification syndicale et à la création d’une fédération d’industrie comme décrite supra. Parce qu’elles doivent se réunifier, les confédérations, fédérations, syndicats actuels ne constituent pas une fin en soi. L’objectif de l’unité syndicale interdit d’accepter leur pérennisation ou de jouer le jeu de leur concurrence, notamment dans les élections professionnelles, afin de se répartir les subsides d’État, instrumentalisés contre l’union et l’indépendance syndicales.
Émancipation tendance intersyndicale refuse un syndicalisme limité à la seule Éducation nationale ou même à la Fonction publique . Elle se prononce pour une confédération unitaire, interprofessionnelle des travailleuse·eurs.
Dans ce cadre, le droit de tendance devra s’imposer comme modalité de structuration du débat démocratique. Le droit de tendance est un des éléments historiquement constitutifs de l’identité d’Émancipation. Cela implique de pouvoir présenter des textes d’orientation syndicale et des listes de candidat·es au vote pour l’élection des instances délibératives là où c’est déjà possible, et de le promouvoir là où ce ne l’est pas encore avec des mesures statutaires, plutôt favorisantes que dissuasives : scrutin proportionnel au plus fort reste, absence de seuil minimum pour présenter des listes… Dans l’immédiat, tou·tes les militant·es d’Émancipation, quel que soit leur lieu d’investissement syndical, veillent à garantir le droit d’expression publique des opinions minoritaires. Iels défendent publiquement, et à tous les niveaux, leur projet d’orientation syndicale. Ce droit de tendance ne doit pas se réduire à une caution démocratique pour les directions en place, à un parlementarisme figé ou à la recherche d’une unanimité à tout prix. II impose un combat sans concession face aux directions syndicales réformistes. À l’inverse, la (ou les) tendance(s) élue(s) à l’exécutif ne doivent pas abuser de leur position pour limiter les droits et expressions des tendances minoritaires et encore moins se dédouaner sur les autres tendances des échecs liés à leur orientation réformiste et/ou cogestionnaire. Toute mise en cause ou manque de respect vis-à-vis d’une tendance est un très mauvais signe pour un syndicat sur la survie du pluralisme.
En ce qui la concerne, Émancipation défend les orientations définies dans le présent manifeste, au sein des instances des organisations syndicales où elle est reconnue en tant que tendance. Ses élu·es sont mandaté·es sur cette base, et les textes publics de la tendance sont rédigés en cohérence avec le présent manifeste. Dans les syndicats où Émancipation n’est pas reconnue comme tendance, ses militant·es font connaître, défendent et s’efforcent de mettre en pratique ses analyses et positions.
Un projet révolutionnaire pour tous les degrés du système éducatif comme pour la société
Émancipation tendance intersyndicale porte les exigences de laïcité et de gratuité . Elle combat pour la laïcité et défend le service public laïque et gratuit d’éducation. Elle prône la nationalisation sans indemnité ni rachat de toutes les écoles et établissements privés confessionnels, patronaux et commerciaux et leur socialisation, sous forme d’un réel contrôle populaire. Revendication d’autant plus urgente que commencent à transparaître dans beaucoup d’établissements privés, des violences sexuelles et sexistes, des brimades, des atteintes physiques et une totale absence de contrôle de l’État et des inspections, y compris pour les établissements sous contrat. Elle combat les atteintes au principe de laïcité et l’immixtion de la religion dans l’École, que ce soient par les lois anti-laïques (Debré, Guermeur, accords Lang-Cloupet, loi Carle…), les aumôneries, les systèmes concordataires d’Alsace-Moselle et de Guyane, ou par l’attribution de la collation des grades et la validation des diplômes nationaux au privé (projet de loi de casse du supérieur). Chaque élève doit pouvoir accéder à l’école jusqu’à la fin des études secondaires sans discrimination (handicap, inclusion, police du vêtement…)
Elle s’oppose à la mainmise des pouvoirs locaux sur le système éducatif , organisée par la déconcentration de la gestion du service public vers les régions, le contrôle du patronat sur la formation technique et professionnelle ou le détournement croissant de ces formations vers l’entreprise (alternance, lycée des métiers, licences professionnelles…). Elle refuse aussi le développement des formations payantes à l’Université et la marchandisation progressive de divers secteurs de l’Éducation.
L’intervention syndicale et les pratiques pédagogiques et éducatives sont intimement liées, comme cela apparaît dans le titre de la revue, et ce lien organise les revendications. Dans une société capitaliste, les rapports de force entre classes sociales s’expriment aussi sur les enjeux assignés au système éducatif. Les rapports de la société à son École sont constamment soumis aux intérêts contradictoires des classes en présence : nature des savoirs à enseigner, ouverture ou limitation de l’accès à ces savoirs, ségrégation ou démocratisation dans l’organisation scolaire (privé/public, groupes de niveaux), places et rôles des enseignant·es, des personnels agent·es, ouvrier·es, administratif·ves et des élèves au sein du processus d’enseignement et d’éducation, dimensions idéologique et éducative liées aux formes de l’éducation, de l’enseignement, valeurs des diplômes, etc.
Se situant clairement dans le camp de celles et ceux qui luttent contre l’exploitation et l’aliénation capitalistes, Émancipation tendance intersyndicale lutte pour une éducation populaire visant à une culture scolaire émancipatrice, dans la perspective de la transformation révolutionnaire de la société. En effet, il n’y a pas de pratique éducative neutre, toute pratique éducative est d’ordre politique.
II importe de refuser les “lignes” pédagogiques ou éducatives, les programmes et projets clé en mains imposés par les suppôts du capitalisme ou les associations réactionnaires, en y opposant la liberté pédagogique individuelle et collective contre les hiérarchies des chefaillons et de l’Inspection.
Un enseignement polytechnique contre l’école des filières et de la ségrégation sociale. Émancipation défend un unique service public laïque d’éducation, avec, pour tou·tes, et jusqu’à l’actuelle fin du lycée, un enseignement polytechnique et donc polyvalent, porteur de la suppression des hiérarchies entre champs disciplinaires ; ceci impose une redéfinition de la notion de travail et des savoirs à acquérir. Le but de l’école n’est pas de former des élèves à des métiers précis ou de les formater pour l’entreprise ; de même que le terrain de l’éducation, et donc de l’École, ne saurait être un nouveau et lucratif marché sur lequel faire fructifier du capital.
À l’opposé du capitalisme et du libéralisme, elle défend une pratique éducative fondée sur la coopération, favorisant l’entraide, le mutualisme contre la compétition, le collectif contre l’individualisant, l’autonomie des individu·es et la critique de tous les mécanismes de hiérarchie et de soumission. La coopération doit se traduire aussi dans l’organisation de l’encadrement éducatif adulte via le travail d’équipe et de concertation, ainsi que dans l’accès continu des travailleur·ses de l’éducation aux résultats de recherches fondamentales et de recherches-actions qui ne soient pas des béni oui-oui des pouvoirs en place.
Émancipation milite pour une pratique éducative fondée sur l’action et l’interaction, sur la rencontre des élèves avec les questions qui motivent les savoirs, car leur acquisition passe par leur construction et leur confrontation et sont à la base d’une ouverture des regards sur le monde. C’est aussi de cette manière que se forge l’esprit critique.
Tout cela suppose une réorganisation globale de la formation des personnels, du temps scolaire, des locaux, des programmes, la progression des acquisitions, l’organisation collective du travail des élèves comme des travailleur·euses de l’éducation. Il faut tendre vers une unification des statuts et des salaires des personnels, dont une étape pourrait être la création d’un corps unique des enseignant·es de la maternelle à l’université. Tous les personnels (enseignant·es, encadrant·es, agent·es…), les élèves, parents et les partenaires éducatifs doivent être associés à la gestion de l’établissement et de l’institution, dans son organisation matérielle et dans ses contenus grâce à un fonctionnement démocratique. Pour que de telles orientations trouvent une traduction réelle sur le terrain, elles nécessitent des luttes syndicales unitaires avec les assemblées générales des établissements, et leur coordination en lien avec les groupes ou mouvements pédagogiques fondés sur les pédagogies critiques et coopératives comme par exemple l’ICEM Pédagogie Freinet. Elles sont inséparables des luttes interprofessionnelles de transformation sociale.
Pour plus amples infos ou prise de contact www.emancipation.fr ;
tendance@emancipation.fr
Annexe 1 :
La plateforme revendicative d’Émancipation
Le Manifeste d’Émancipation précise son analyse du monde, de l’école et de la société capitalistes, et ses perspectives pour un changement social et scolaire. Les interventions publiques d’Émancipation en tant qu’organisation se situent en cohérence avec ces perspectives. Dans le cadre syndical, et notamment dans les instances où Émancipation est reconnue en tant que tendance, ces principes généraux se déclinent dans une plateforme revendicative d’ensemble, bien entendu adaptée à chaque situation concrète et aux enjeux tactiques. Cette plateforme reprend des positions défendues de longue date par notre tendance. Elle s’inscrit dans une perspective anticapitaliste, impliquant à terme l’expropriation et la socialisation des moyens de production et d’échange.
L’école émancipatrice
Il faut combattre toutes les politiques éducatives du pouvoir, qui visent à accentuer le tri social. Pour autant, l’école actuelle reste une école du tri social et au service du capitalisme.
Les revendications immédiates :
– abrogation de toutes les contre-réformes de Macron, qui asservissent l’école aux besoins du capitalisme, embrigadent la jeunesse : loi Rilhac, labellisation des manuels scolaires, “pacte enseignant”, “choc des savoirs”, Service national universel, Parcoursup, lois LRU, réformes des lycées (généraux, technologiques et professionnels)…
– baisse des effectifs par classe, créations massives de postes de toutes catégories ;
– défense de la liberté pédagogique individuelle et collective, qui permet des pratiques collectives fondées sur la coopération et non la compétition ;
– des moyens suffisants pour l’accueil de tou·tes les enfants à besoins particuliers ;
– défense de la laïcité (loi de 1905), nationalisation laïque de l’enseignement privé, abrogation des lois et dispositifs anti-laïques y compris la loi sur “la modernisation et la régulation de l’enseignement supérieur” (généralisant notamment la délivrance de diplômes par les établissements privés).
Les perspectives plus lointaines :
– une école sans hiérarchie entre les savoirs, fondée sur des diplômes et programmes nationaux, le droit à l’éducation pour tou.tes ;
– une scolarité sans orientation précoce jusqu’à la classe de Terminale dans la perspective d’un lycée unifié polytechnique, à l’inverse du tri social actuel. Tout.e jeune doit pouvoir développer ses potentialités dans tous les domaines ;
– un fonctionnement démocratique des écoles et établissements, sans hiérarchie entre les personnels.
Revendications corporatives/professionnelles :
– création de tous les postes statutaires nécessaires ;
– réemploi et titularisation immédiate et sans conditions de tou.tes les non-titulaires, y compris par la création de nouveaux statuts si nécessaire (AED et AESH) ;
– alignement par le haut des conditions de travail et de service ; indexation des salaires sur l’inflation et leur augmentation uniforme (400 euros en points d’indice) ; un salaire minimum à 1800 euros net.
– abrogation des contre-réformes des retraites, retour à la retraite sans décote (75 % du dernier salaire) à 60 ans, vers les 55 ans. Sécurité sociale remboursant à 100 %, fondée sur les cotisations sociales et sous contrôle des travailleur·es, à commencer par la dénonciation des accords sur la Protection sociale complémentaire et la suppression des exonérations de cotisations patronales ;
– tendre vers une unification des statuts et des salaires des personnels, dont une étape serait la création d’un corps unique des enseignant.es de la maternelle à l’université ;
– recrutement, formation initiale : pré-recrutement à l’issue du bac, deux années de formation professionnelle initiale après l’obtention du concours, rémunérées sous statut de fonctionnaire stagiaire, et une entrée progressive dans le métier, et ce pour toutes les catégories des personnels : le temps de service doit être limité à 1/3 du service d’un personnel titulaire.
La construction des solidarités
– contribuer à impulser les convergences à la base entre le mouvement syndical et les luttes qui combattent le capitalisme : luttes écologistes, luttes antiracistes et féministes, contre les violences policières…
– participer à la lutte contre le racisme, sur une base internationaliste : annulation de la dette des pays dominés, arrêt de la “Françafrique” et du néo-colonialisme, liberté de circulation et d’installation, régularisation et/ou naturalisation de tou·tes les sans-papiers et exilé·es qui le demandent, droit de vote des immigré.es à toutes les élections, abrogation de tous les dispositifs et des lois xénophobes, dont la circulaire Attal sur l’abaya.
– les luttes féministes et des LGBTQIA+ contre les féminicides, les violences sexuelles et sexistes, l’exploitation domestique, les inégalités salariales et la négation du droit effectif à disposer de leur corps. Émancipation défend l’auto-organisation des luttes féministes, en privilégiant le terrain, notamment par l’organisation de grèves féministes ;
– proposer des pratiques de solidarité internationaliste, par le soutien aux droits des peuples en lutte, et aux structures qui agissent sur ce terrain (notamment sur la question du soutien aux droits du peuple palestinien, où les militant.es d’Émancipation sont particulièrement impliqué·es) ;
– lutte contre la militarisation de la société : combat contre les intrusions de l’institution militaire et policière en milieu scolaire, abrogation de tous les partenariats entre l’école et l’armée (SNU, classes “défense”…), refus des dispositifs d’embrigadement, participation aux mobilisations antimilitaristes.
Le fonctionnement syndical
– la stratégie syndicale ne peut se limiter à des “journées d’action”, et doit refuser l’impasse du “dialogue social”. Pour cela, priorité à l’auto-organisation à partir de la base, et la démocratie directe dans les luttes : AG souveraines des personnels dans les établissements qui intègrent les syndicats et qui se coordonnent à tous les niveaux. La conduite démocratique des luttes s’articule avec la grève reconductible et la perspective de la grève générale ;
– organiser les solidarités : soutien et popularisation des luttes existantes, organisation de la solidarité (caisses de grève), solidarité collective contre la répression (des militant·es, mais aussi de la jeunesse et les quartiers populaires) ;
– pour des commissions syndicales féministes, et une implication réelle pour construire la grève féministe ;
– la structuration syndicale : elle doit dépasser l’émiettement en syndicats nationaux de catégories, au profit de structures syndicales locales regroupant toutes les catégories, sur un même lieu de travail (fédération d’industrie). Elle doit se fonder sur un fonctionnement démocratique avec notamment le droit de tendance. Elle doit viser la construction d’une confédération unitaire et interprofessionnelle.
– l’indépendance : l’action syndicale se situe en indépendance par rapport aux institutions, à l’État, aux partis politiques. Elle doit rester indépendante de toute coalition politique électorale y compris de gauche.
Émancipation a interviewé Mathieu, enseignant syndicaliste, qui a participé aux mobilisations contre la fermeture et pour l’ouverture de classe en fin d’année dernière. Cette interview éclaire la stratégie comptable de l’Administration et met en lumière la combativité de celles et ceux qui ne veulent pas s’en laisser conter !
L’Émancipation : Quel est le contexte de la mobilisation dans ton établissement ?
Mathieu : Les décisions de confirmation de fermeture de classe, d’annonce de fermeture et de refus d’ouverture sont arrivées mi-juin, parfois en dépit d’un nombre suffisant d’élèves inscrit·es. La limite “officieuse” qui semble être celle de la DSDEN 29 (Direction des Services Départementaux de l’Éducation Nationale), c’est 30 élèves en collège et 35 en lycée. Dans mon collège, on nous avait annoncé la fermeture d’une classe de troisième au mois de mars. Selon leur projection (le “taux de passage moyen”) nous allions perdre beaucoup d’élèves entre la quatrième et la troisième. Nous avons affirmé que leur projection ne se vérifierait pas cette année car nous connaissons bien nos élèves tout de même ! Mais la DSDEN ne voulait pas admettre son erreur.
L’Émancipation : Quelles ont été les principales étapes des luttes, les acteur·trices et les enjeux lors de ces étapes ?
Mathieu : La première étape a consisté à réveiller les réseaux de mobilisation que nous avions mis en place, et notamment les collègues AED (Assistant·es d’Éducation), lors de notre précédente mobilisation plus tôt dans l’année pour récupérer un poste en vie scolaire. Aussi, une association de parents était déjà montée et des contacts avec les élu·es déjà pris. Nous avons décidé, en Assemblée Générale (AG), d’agir sur deux plans : sur le plan institutionnel, en demandant des explications à la DSDEN, et sur le plan plus local, en se visibilisant. Ce qui nous a permis de faire le lien avec un collège voisin qui subissait la même chose, à la différence qu’iels n’avaient pas encore assez d’élèves pour satisfaire à cette règle tacite de 30 élèves par classe (il leur en manquait 2 ou 3…). Nous avons donc décidé d’une action commune de visibilisation sur un rond-point stratégique suivi d’une AG inter-établissements pour continuer notre travail commun. Sur le plan institutionnel, nous avons “profité” d’une manifestation devant la DSDEN sur les moyens AED pour, une fois la délégation sur ce sujet rentrée, exiger une audience à la suite. Ce ne fut pas chose aisée mais notre nombre (il y avait 6-7 collèges présents), l’appui d’une consule honoraire d’Allemagne (une classe bilangue était mise en danger dans un de ces collèges) et notre détermination nous a permis d’avoir cette audience et d’avoir des réponses sur nos situations. Nous avons à cette occasion vu la volonté de casser notre solidarité : le collège, de centre-ville, avec sa classe bilangue a été reçu à part et par la Directrice Académique des Services de l’Éducation Nationale (DASEN) alors que nous avons été mis en relation avec le Secrétaire Général. Les concessions à ce collège furent minimes aussi in fine mais le symbole était fort ! Un collège de centre-ville “bourgeois” valait plus que des collèges ruraux avec des indices d’éloignement plus forts et des Indices de Position Sociale plus faibles ?
Nous ne nous sommes pas arrêté·es là bien sûr : nous avons demandé une autre audience pour chaque établissement quelques jours plus tard en faisant planer la menace d’action sur le Diplôme National du Brevet (DNB) si les réponses n’étaient pas satisfaisantes. Si la DSDEN 29 n’avait plus rien à nous donner, il fallait demander au rectorat de Rennes. Sur le laps de temps entre les audiences, nous avons décidé d’alerter plus volontairement les élu·es du territoire afin d’actionner un autre levier du rapport de force. Cela n’a pas été simple, les élu·es n’ayant pas l’habitude de se mobiliser, ne comprenant pas bien les enjeux, sans parler d’une forme de conformisme que leur fonction tend à renforcer.
À ce moment-là aussi nous avons pu remarquer des manœuvres pour instiller de la division dans ce qui commençait à devenir une forme de coordination entre établissements touchés : la peur d’action sur le DNB et la volonté de ne pas nous recevoir en audience à nouveau les a fait lâcher des heures très ciblées (peu d’Heures Postes (HP), des Heures Supplémentaires Années (HSA) surtout) sur certains établissements.
Dans l’un d’entre eux, c’est un calcul très fin qui a été fait par la DSDEN. En effet, ce collège a une double sectorisation, c’est-à-dire que le choix est laissé aux familles d’inscrire leurs enfants dans l’un des établissements de la zone qui peut être très étendue. Les affectations qui faisaient dépasser la limite avaient été refusées dans un premier temps. Suite à la mobilisation massive des parents et des élu·es ainsi que certain·es collègues, la DSDEN a semblé reculer en acceptant finalement ces affectations… mais elle a pu ne pas ouvrir une classe supplémentaire en refusant les redoublements. De notre côté, nous dépassions effectivement les 30 élèves par classe en troisième. Mais en recalculant toute la DGH, en ne donnant que 4 HP et quelques HSA et en supprimant toutes les heures de dédoublement dans toutes les classes, iels ont pu laisser finalement ouverte cette classe. À titre d’information, une classe de troisième, c’est environ 26h. Iels ont donc fait une opération rentable pour leur compte : notre collège va avoir plus d’élèves l’année prochaine, troisième compris, mais nous aurons moins d’heures pour fonctionner.
Certains collèges ont cru avoir gagné pendant un temps, avant de comprendre que cela était un mensonge les obligeant à supprimer des options, des dédoublements et la fin du DNB. Nous avons alors pu voir que le rapport de force était de plus en plus défavorable.
Nous pensions que les élu·es se battraient davantage et plus vite. Ce n’est pas faute d’avoir organisé des réunions publiques (où nous avons pu avoir la visite des gendarmes d’ailleurs qui étaient très au courant de nos revendications et des réponses à nous apporter). Il a fallu attendre le début du mois de juillet pour les voir demander des explications à la DSDEN et au rectorat, dont la réponse laconique et mensongère est arrivée mi-fin juillet… Très peu d’heures de gagnées finalement. Nous proposerons aux collègues de refaire le point à la rentrée et n’écartons pas la possibilité de nous mobiliser à nouveau.
L’Émancipation : Qu’attendiez-vous des différent·es acteur·trices en tant qu’enseignant syndicaliste ?
Mathieu : Comme lors des précédentes mobilisations, le mouvement syndical est absent à plusieurs endroits. Il y a peu de présence militante dans les établissements et donc peu de culture militante, d’habitude de mobilisation. On pourrait rétorquer, à raison, que les collègues ne sont pas très allants mais c’est le serpent qui se mord la queue. Est-ce au syndicat de susciter, faciliter voire de soutenir les mobilisations, ou doit-il être simplement la courroie de transmission des revendications des collègues qui surgiraient spontanément ? Il est cependant indéniable que cette deuxième modalité, et surtout ses conséquences sur les types de mobilisation (prioriser le côté dialogue social, devenir expert du sujet défendu dans tous ses aspects techniques voire technocratiques) influence très largement les collègues sur ce qu’est l’action syndicale. Une mobilisation comme celle-ci est une occasion de montrer que ce n’est pas toujours aisé de faire cette démonstration tant le temps peut être compté.
Un travail de fond manque et surtout les organisations syndicales ne “profitent” pas de ce type de mobilisation pour travailler avec les collègues sur l’importance de la constitution de section forte et facilement mobilisable dans les établissements. Ce ne peut pas être des militant·es quelque peu isolé·es qui peuvent, seul·es, faire ce travail : il faut le soutien d’un collectif qui peut être présent dans la lutte de manière continue pour y apporter un soutien logistique, psychologique et stratégique. Il faut ici établir des différences entre les OS : aussi, nous avons été accompagné·es par les collègues de la FSU ou de Solidaires sur les demandes d’audience mais c’est bien FO qui s’est déplacé plusieurs fois, qui prenait des nouvelles quasi quotidiennement et qui pouvait aussi apporter toute son expérience lors des manifestations.
Cependant, nous avons aussi pu faire des erreurs lors de cette mobilisation car nous sommes influencé·es par le modèle dominant de mobilisations. Aussi, la volonté de poursuivre les deux axes a peu à peu été abandonné tant la partie institutionnelle prend du temps, de l’énergie mais suscite aussi une forme d’espérance de résultats concrets et immédiats tout en se conformant à nos habitus sociaux. Nous voyons là un trait de militants syndicaux en mal de victoires et de résultats immédiats.
De la même manière, la volonté d’agir avec les élu·es ne peut se faire que si ces dernier·es sont très vite mobilisé·es sinon il ne faut pas perdre trop de temps. Lors de cette mobilisation, cela fut pour nous un choix presque par défaut lorsque nous avons remarqué que certains établissements flanchaient, que notre impact sur les médias était moins fort… Nous aurions peut-être dû concentrer notre énergie sur la perspective d’une reprise de mobilisation à la rentrée.
L’Émancipation : Que répondriez-vous à celles et ceux qui pourraient dire que celles et ceux qui se mobilisent prennent des moyens aux établissements qui ne se mobilisent pas ?
Mathieu : Ce discours a pu être tenu, à mots couverts, par certains militants syndicaux effectivement. Cela ne fait que confirmer leur intégration beaucoup trop grande à l’institution : iels se sentent responsables de la répartition des moyens alloués arguant du fait que nous n’avons pas le pouvoir d’obtenir l’augmentation générale des moyens. Il faut donc surinvestir la connaissance fine des données, des tableaux et autres DGH. On retrouve le même type de discours à tous les niveaux d’ailleurs. Le rapport de force n’étant pas favorable, il faut faire avec ce qui est bien pratique in fine pour justifier ses choix “stratégiques” de dialogue social à outrance et sans rapport de force. Cela a des conséquences assez graves : en accompagnant doucement le déclin du syndicalisme, on ne fait même plus le travail de base de syndicalisation. En effet, nous n’avons pas besoin de militant·es mais d’expert·es selon elleux. Nul besoin donc d’investir ce type de mobilisation interétablissement pour y travailler concrètement les revendications ou les types de mobilisation : tout cela va retomber car les collègues “veulent partir en vacances“, “qu’iels ne sont pas prêt·es à se battre“, “que certains syndicats plus « radicaux » vont mieux tirer leur épingle du jeu que nous”… Et les faits peuvent donner à première vue raison à ce type de pensées : c’est vraiment mal connaître la construction des mobilisations importantes qui ne viennent jamais de nulle part.
Mais ce type de militant·es “de gôche” est monnaie courante dans nos organisations syndicales et on ne peut sans arrêt leur demander de changer tant iels semblent attiré·es par le statut d’interlocuteur·trices privilégié·es des puissant·es. Il s’agirait davantage de construire un pôle à sa gauche afin de peser sur les mobilisations.
L’Émancipation : Quels sont les acquis pour cette lutte et/ou pour les mobilisations à venir ?
Mathieu : Il est peut-être un peu tôt pour le dire mais c’est plutôt la multiplication de luttes qui semblent être importante : aussi, des collègues ont pu s’interroger après notre premier mouvement de l’année, pour le poste d’AED, sur l’importance d’une organisation pérenne et ont franchi le pas de la syndicalisation suite à cette deuxième mobilisation. Personnellement, cela a confirmé l’importance de solidifier Émancipation dans le 29 : ce ne sera pas chose facile mais cela va devenir une des tâches dès la rentrée. En ce qui concerne les liens avec les autres établissements, il est bien difficile de voir ce qu’il va en rester tant le sujet était étroit : il faudra profiter de la moindre étincelle à la rentrée ou plus tard pour tenter de réunir des nouvelles AG réellement opérantes en commençant par des établissements plus fortement mobilisés et proches afin d’essayer de se projeter vers d’autres bahuts. Surtout, il semble important d’informer le plus largement possible sur ce qui s’est déroulé en cette fin d’année afin de laisser une trace qui pourra être réactivée rapidement : cela pourrait être l’objet d’un tract à diffuser dans le département dès septembre.
Entretien réalisé par Pierre-Guillaume Prigent et Serge Da Silva
Jeremiah Fitzjurls tient une casse à Taggart (ville fictive), Arkansas, dans cette région des Ozarks où frappent le chômage et la drogue. Vétéran du Vietnam, rouillé par la vie, il élève seule sa petite-fille Joanna ; sa femme est morte, son fils en prison et sa belle-fille disparue. Le jour du homecoming, traditionnelle fête d’école au cours de laquelle on élit la fille de l’année, il l’accompagne, persuadée qu’elle va gagner. Elle perd, mais fier d’elle, il lui donne la permission de minuit. Sauf qu’elle ne rentre pas. Il s’était promis de la défendre coûte que coûte et il avait arrêté de boire pour cela. Mais une bouteille de Jim Beam après, il sait qu’il doit aller voir pour la récupérer les Ledford, suprémacistes blancs, dealers de meth, amateurs de cagoules blanches et mateurs de croix en feu.
“Et si pour une fois, au lieu de promettre le pardon à tous ceux qui adoreront Jésus, tu te levais et tu leur demandais d’arrêter de se comporter comme des cons les uns envers les autres ?” (p.117).
Si son talent est reconnu (blurbé plutôt) par S.A. Cosby (lire Émancipation syndicale et pédagogique 10, page 26), il n’en a pas encore (c’est son deuxième roman, le premier publié en France, son premier a reçu de nombreux prix, pourquoi ne l’a-t-on pas traduit celui-là ?) la profondeur pour décrire ce pays de petits blancs trumpistes. L’intrigue tient en haleine et la route (malgré quelques mystères ; Joanna sortant un portable de son bustier après avoir été enlevée !) et le final est grandiose (mais un peu confus ; qu’arrive-t-il à Colt ?) mais c’est l’écriture qui est emballante, fluide, noire, rurale avec des dialogues incisifs et le thème du sud, troublant, dérangeant, qui peine à avaler ses couleuvres confédérées, religieuses et identitaires : “Sous les cagoules, la haine réchauffait la nuit” (p.35).
Eli Cranor est un auteur à suivre et une promesse à confirmer. S’il travaille le fond pour mettre en avant la forme, il est appelé à rejoindre ceux qu’il admire et ceux qui le vantent.
Ses Chiens des Ozarks sont la royauté, meute que Jeremiah affame pour qu’ils soient des gardiens plus mordants de sa casse. Mais ce sont aussi les hommes qui se reniflent le cul comme s’ils étaient persuadés qu’on leur a volé le leur et qui sont prêts à tuer pour une pâtée. Chaque personnage campé par Cranor est entier, brut, il ne les juge pas mais les met en face les uns des autres, en face leur propre contradiction, leurs erreurs. Et ils paient tous et toutes le prix. Rares sont ceux et celles qui y échappent…
En ces temps trumpistes, la plume de cet Américain est trempée dans l’acide de la vérité.
François Braud
Chiens des Ozarks (Ozark Dogs ), Eli Cranor, traduit par Emmanuelle Heurtebize, Sonatine, 2025, 293 pages, 22€.
Papier écrit en écoutant Born in The USA de Bruce Springsteen.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
On assiste depuis la deuxième mandature d’Emmanuel Macron à une offensive générale contre la défense de l’environnement.
Offensive générale contre la défense de l’environnement et fondamentalement contre les valeurs de “l’écologie” portées par une grande partie de la population ; elle est accompagnée d’un déni de la nécessité d’un changement profond de modèle sociétal, déni s’inscrivant dans le “trumpisme” ambiant qui se développe aux États-Unis mais aussi partout dans le monde.
Le tout dans un contexte de remise en cause du droit fondamental et constitutionnel de manifester, de criminalisation des militant·es, qualifié·es “d’écoterroristes”, “d’islamo-gauchistes”, et du détournement du rôle du parlement : vote bloqué, art 49.3, renvoi en commission, pour éviter les débats.
Dernière attaque en date
Un décret gouvernemental contre l’indépendance de l’Agence nationale de sécurité sanitaire environnementale (ANSES), publié deux jours après l’adoption de cette loi, et dont cette partie avait été enlevée pour permettre aux député·es “centristes” de la voter. ANSES dont l’une des missions est d’évaluer, entre beaucoup d’autres choses essentielles, la toxicité des pesticides et leurs conséquences ce qui est, bien sûr, un “danger” pour les tenants de l’agriculture industrielle extensive, FNSEA en tête.
Décret qu’Agir pour l’environnement a décidé d’attaquer devant le Conseil d’État.
Et puis la Loi de simplification de la vie économique , votée par l’Assemblée nationale qui revient, entre autres, sur la suppression des zones à faibles émissions (ZFE). Ces zones avaient été créées pour limiter la pollution dans les grandes agglomérations, loi injuste socialement car touchant les familles à faible revenu mais fondamentale pour lutter contre le changement climatique dont nous subissons les effets tous les jours, cet été.
Bien évidemment il aurait fallu accompagner la mise en place des ZFE par des mesures : la création de parkings gratuits, le développement des mobilités douces et des transports collectifs, par exemple leur gratuité, comme cela se met en place dans plusieurs villes de province.
Lors de l’examen de la proposition de Loi portant programmation nationale énergie et climat pour les années 2025 à 2035 , un moratoire “sur le développement de nouvelles installations de production d’électricité utilisant l’énergie photovoltaïque et éolienne”, a été voté visant à restreindre voire à empêcher la mise en place de ces énergies renouvelables . Proposition à l’initiative d’un député (Droite républicaine) et contre l’avis du gouvernement, qui pourtant n’a rien fait pour s’y opposer (!), dans une assemblée désertée et qui a été adoptée grâce aux voix du RN…
En arrière toute ! Sur fond de déni démocratique
Et bien sûr cette fameuse Loi Duplomb 1 , adoptée par 316 voix, contre 223, (l’Assemblée nationale s’était sabordée en adoptant une motion de rejet portée par les promoteurs du texte pour empêcher le débat parlementaire et imposer la version issue du Sénat) qui est à la fois un recul majeur dans la lutte contre le réchauffement climatique et un déni de démocratie comme le démontre l’extraordinaire popularité (plus de deux millions de signatures en plein été) de la pétition initiée par une jeune femme de 23 ans.
Les médias “mainstream” surfent sur la réintroduction d’un pesticide le néonicotinoïde , voulue comme une réponse à la colère agricole de 2024, tout en “oubliant” le reste des remises en cause prévues, toutes aussi désastreuses.
De plus l’acétamipride est présentée comme un danger, mais seulement pour les pollinisateurs alors qu’il l’est tout autant pour la santé des humains à l’instar de l’ensemble des intrants chimiques (autre joli nom des pesticides) comme l’ont démontré de multiples études scientifiques.
Dans le viseur de la loi, l’Agence nationale de sécurité sanitaire
Alors que son indépendance avait été partiellement rétablie par le Sénat, un ajout fait que dorénavant les agents de l’Office français de la biodiversité (OFB), vivement contesté par la FNSEA, chargés de “la police de l’environnement”, exerceront leurs missions sous l’autorité du préfet, ce qui est une entrave bien sûr.
Dans cette loi des dispositions vont également faciliter le stockage de l’eau pour l’irrigation des cultures, (les fameuses bassines); elle prévoit aussi une présomption d’“intérêt général majeur” pour les ouvrages de stockage ainsi qu’une présomption de “raison impérative d’intérêt public majeur ”, à chaque fois dans l’intention de faciliter les procédures pour obtenir des autorisations de construction.
Par exemple pour faciliter l’agrandissement ou la création de bâtiments d’élevage intensif , en relevant les seuils à partir desquels les élevages porcins et avicoles seront soumis à des procédures d’évaluation environnementale… À la fin de l’année 2026, ces maxi-fermes (jusqu’à 85 000 volailles contre 40 000 aujourd’hui, et 3 000 porcins contre 2 000) pourront se soustraire aux contrôles environnementaux.
On n’en finirait plus de lister les retours en arrière voulus par le sénateur Duplomb (ancien “éleveur”) et les membres de la commission paritaire tous peu ou prou “proches” de la FNSEA et du gouvernement Bayrou/ Macron…
Fin du monde, fin de mois, même combat
Alors que faire face à cette offensive généralisée des climato-sceptiques trumpistes car la pétition, qui n’est pas une fin en soi, même signée par plusieurs millions de personnes, n’y suffira pas ? Les “partis d’opposition” englués dans leurs querelles, leur quête de respectabilité et leur désir de gérer le système n’ont rien à proposer, les organisations de la société civile œuvrent chacune dans leur pré carré… il est pourtant urgent d’agir et de faire en sorte qu’il y ait convergence des luttes “Fin du monde, Fin de mois, même combat”.
Bernard Foulon, août 2025
“Les sages de la rue Montpensier ont censuré la loi Duplomb !” tourne en boucle sur les médias mainstream, vendredi soir 8 juillet Sauf que, non, pas de sages, pas de censure Le Conseil Constitutionnel n’est en rien constitué de “sages ”, indépendants des pouvoirs, puisque comme aux États-Unis, ils sont nommés par les gouvernements successifs, non en raison de leurs compétences de juristes constitutionnalistes et donc garants du respect de la Constitution, mais parce qu’ils sont des politiques en “fin de course” et/ou du même bord politique. Par exemple les anciens Présidents de la Républiques y sont de droit (Giscard d’Estaing, Sarkozy ne siègent plus depuis 2013 ; Hollande ne siège pas), les membres sont désignés par le chef de l’État et/ou le président du Sénat, de l’Assemblée qui en font, eux-mêmes, partie (Fabius, Juppé…). Le Président actuel est Richard Ferrand marqué par une affaire de prise illégale d’intérêts dans l’affaire dite “des Mutuelles de Bretagne”, (abandon des poursuites car prescription), ancien du PS passé à la Macronie, donc pour ce qu’il en est de la compétence et de l’indépendance. Loi censurée ? Bah non, l’article 2, le plus controversé est rétoqué, oui c’est une bonne chose mais le reste ? Le plus important, le tour de passe-passe pour empêcher les débats, (déclenchant la saisine par la Gauche), est constitutionnel déclarent ces “sages” donc va pourvoir être réemployé ad nauseam pour éviter tous débats. Le reste des dispositifs de cette Loi, tout aussi nocif, est conservé (voir ci-dessus) : retenue d’eau, élevages intensifs… B. F .
Citons deux de ses réponses savoureuses : “Que pensez-vous du Hamas ?” “Ce sont des résistants, c’est vraiment dommage que ce ne soit pas des communistes”.
“Georges, on suppose que les Palestinien·nes gagnent et que ça se termine par un nettoyage ethnique à l’envers”. “Alors, on aura perdu”.
Les démentis israéliens sur le génocide en cours sont de moins en moins crus. Le terme “génocide” est à présent assumé par de nombreuses personnes qui ont soutenu les crimes israéliens en octobre 2023 : c’est le cas de Borrell, l’ancien ministre des affaires étrangères de l’UE, du Premier ministre espagnol Pedro Sanchez ou du directeur de J Street (le courant juif majoritaire aux États-Unis). En Israël, une partie de la “gauche sioniste” commence à rompre : l’ancien ambassadeur Élie Barnavi ou l’écrivain David Grossman dénoncent le génocide. Mais ils n’arrivent toujours pas à admettre que leur courant politique a construit un monstre qui leur échappe et qu’à la base de cette barbarie, il y a l’édification d’un État ethniquement pur.
79 % des Israélien·nes, selon un sondage, appuient le génocide. Mais de nombreux militaires, rabbins ou membres des services secrets affirment publiquement leur désaccord. Les départs du pays se multiplient. Il ne manque que les sanctions pour que le “front intérieur” rompe en Israël. C’est là que le bât blesse.
Comme l’explique Gideon Levy, journaliste à Haaretz, la reconnaissance de l’État palestinien par divers pays occidentaux (150 pays ont déjà fait cette reconnaissance) dont la France, c’est la reconnaissance d’une tombe et ça ne marque aucune rupture avec les génocidaires : l’UE n’a pas abrogé l’accord économique avec Israël. Le système bancaire européen interdit les virements pour la Palestine. Le gouvernement britannique a dissous “Palestine Action” et emprisonné des dizaines de solidaires pour terrorisme. La Belgique a supprimé l’asile du porte-parole de Samidoun (une association palestinienne d’extrême-gauche). Le chancelier allemand a félicité Netanyahou pour avoir fait le “sale boulot” lors du bombardement de l’Iran. Et la France somme les pays arabes qui ne l’ont pas encore fait, de reconnaître Israël. Elle a interrompu les évacuations de Gazaoui·es pour la France et dénonce le Hamas pour les images de prisonniers israéliens crevant de faim. Qui donc est responsable de la famine, utilisée comme arme de guerre ?
Les initiatives se multiplient pour arrêter cette horreur : manifestations massives, nouvelles flottilles en préparation, développement du BDS. On lâche rien !!
Ce livre réalisé à l’initiative de militant·es de l’UJFP (Union juive française pour la paix) résonne comme un cri, un hurlement, pour contribuer à renforcer les efforts des militant·es et les manifestations qui se poursuivent sans relâche depuis octobre 2023, pour faire pression sur le gouvernement français et au-delà, pour enfin cesser les atermoiements, prendre activement ses responsabilités car il y a urgence à stopper le génocide en cours à Gaza en toute impunité.
La quatrième de couverture précise ainsi la démarche et les enjeux : “L’ouvrage donne la parole aux Gazaouis et aux Français solidaires, juifs ou non-juifs, pour documenter la résistance de toute une population” .
Mort
“Les voix des enfants et des femmes s’élèvent sous les décombres [écrit Abu Amir]. Les dirigeants israéliens et leurs complices appellent ouvertement aux meurtres. Le monde occidental arme les génocidaires et les médias dominants continuent d’assimiler Gaza au terrorisme”.
Vie
“Chassés de chez eux par les bombardements, déplacés sans cesse, collectivement, les Gazaouis dressent des tentes, creusent des sanitaires, désinfectent les camps, instituent des repas collectifs, rescolarisent les enfants, organisent le soutien psychologique et recultivent la terre”.
Espoir
“Sous les bombes là-bas ou dans la rage ici, le cri des auteurs et des autrices est le même : le droit international doit s’appliquer à la Palestine. Liberté, égalité, justice. Le sort du monde se joue à Gaza. Sa liberté face à la barbarie sera celle de toute l’humanité.”
Le livre est organisé en quatre parties. La première rappelle que le 7 octobre est tout sauf un coup de tonnerre dans un ciel serein. Il est notamment la conséquence directe de l’abandon des marches du retour, mouvement non violent de 2018-2019 qui s’est soldé par 310 Palestinien·nes tué·es par l’armée israélienne et près de 30 000 blessé·es. La seconde partie évoque les campagnes de solidarité et de coopération agricoles impulsées par l’UJFP depuis 2016. La troisième partie “Faire société contre le génocide” fait le récit glaçant de la survie d’une population pendant le génocide. Enfin la quatrième partie “Analyses et visions croisées” dénonce les crimes de l’État israélien et le silence international qui permet l’impunité.
Un ouvrage lourd de sens afin que jamais on ne puisse dire “qu’on ne savait pas”.
Raymond Jousmet
Gaza Mort, vie, espoir , Béatrice Orès, Sarah Katz, Brigitte Challande, Mutasem Eleiwa dit Abu Amir, Pierre Stambul, Kamel Élias, Rive neuve, 2025, 279 p., 20 e.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
L’Union syndicale Solidaires et le Réseau syndical international de solidarité et de luttes ont organisé, en juin, une série de réunions publiques avec Beto Pianelli, secrétaire du syndicat du métro de Buenos Aires et responsable de la Central de Trabajadores y Trabajadoras de la Argentina (CTA-T).
Beto Pianelli est venu à Lyon, le 13 juin, parler de la situation sociale en Argentine, des résistances et des difficultés rencontrées. Cette réunion qui s’est tenue à la Bourse du Travail était organisée avec le RSISL, Solidaires 69, Émancipation 69, et la CNT-SO 69.
Avant la réunion, nous avons pu échanger avec Beto. Certains points ont été développés lors de la réunion publique. Ci-après les réponses à quelques questions.
Émancipation : Javier Milei avait brandi une “tronçonneuse”. Depuis son élection à la présidence quelles mesures a-t-il prises ?
Beto Pianelli : Javier Milei, un économiste libertarien, fonde en 2021 La Liberté Avance (LLA), une coalition politique qui intègre le Parti libertarien (PL). Il est élu député en 2021 dans la province de Buenos Aires ; puis, il est élu président de la République en août 2023 avec 55,65 % des suffrages exprimés face au candidat péroniste Sergio Massa.
Dès son élection, il a engagé des mesures d’ajustement économique drastiques. Une politique d’ajustement structurel d’une profondeur bien supérieure à toutes celles prises antérieurement.
Il a réduit les émissions monétaires, dévalué de 50 % le peso dans un contexte de très forte inflation (143 % sur un an).
Milei réalise des coupes drastiques dans le budget de l’État fédéral (les dépenses publiques ont été réduites de 24 % en 2024).
Il a supprimé toutes les subventions allouées aux chantiers d’infrastructures. Il a réduit notamment les subventions de l’État allouées aux transports publics, à l’électricité, au gaz et à l’eau, ce qui a eu des conséquences dramatiques sur le pouvoir d’achat de la population, alors que le taux de pauvreté était déjà de 44 % fin 2023.
Émancipation : Quelle différence aujourd’hui avec l’austérité des années précédentes ?
B.P. : La politique d’ajustement structurel de Milei est la plus drastique de l’histoire récente. Et la répression policière bien plus forte, qu’il s’agisse de la police nationale ou des forces de polices à tous les niveaux.
Milei a réduit les missions de l’État, fait passer le nombre de ministères de 18 à 8. C’est entre 40 et 60 000 salariés de la fonction publique qui ont été licenciés. Le jour du licenciement les locaux des administrations étaient entourés par la police. Le personnel n’a pas occupé les lieux de travail : nombreux étaient des précaires avec des salaires très bas. Ils comprenaient que quoi qu’il en soit, le ministère allait fermer. Et surtout, pour pouvoir subsister ces personnes cumulaient plusieurs emplois. Manifester devant la police leur faisait courir plusieurs risques : se faire taper, ne pas pouvoir aller travailler et perdre leur deuxième emploi. Occuper les lieux leur interdisait aussi de se présenter à leur deuxième emploi.
Émancipation : De quelle façon s’est-il attaqué au droit du travail ?
B.P. : C’est environ 140 000 travailleurs et travailleuses dans les secteurs publics et privés qui ont été licenciés.
Son projet visait l’abrogation directe des normes de la législation du travail, la destruction des droits syndicaux, du droit de grève. Il voulait pour cela se voir accorder des pouvoirs spéciaux durant deux ans. Il s’est heurté à d’importantes mobilisations. Les syndicats ont fait appel à la justice ; nombre de mesures ont été jugées inconstitutionnelles.
Au printemps 2025, il a essayé d’imposer par le biais d’un décret une nouvelle limitation du droit de grève. Après un nouveau recours auprès du tribunal, cela a finalement été annulé.
Fin avril, la loi dite “Bases et points de départs pour la Liberté des Argentins” (Bases y puntos de partida para la Libertad de los Argentinos) a été adoptée. Elle ouvre la voie à des privatisations d’entreprises publiques et introduit des mesures de “flexibilisation” du travail (allongement des périodes d’essai, réduction des indemnités de licenciement, possibilité d’embauche de “collaborateurs indépendants”, soit des travailleurs privés de toute protection du droit du travail). Elle inclut une réforme du système des retraites, avec notamment un report de l’âge légal de départ.
Émancipation : Et s’agissant de l’enseignement, quelle est sa politique ?
B.P. : Milei a alloué le même budget à l’Éducation que celui de l’année précédente, alors qu’en Argentine il y a eu une inflation de 150 %. Avec un tel budget, il n’y aurait plus d’argent dès la fin du premier trimestre.
En 2024, les personnels de l’Enseignement, des universités avec y compris les présidents d’université ont réalisé un front uni très puissant de toute l’Éducation (du primaire à l’université). Cette mobilisation a été soutenue par toutes les centrales syndicales, par les partis politiques y compris par des secteurs du parti de Milei qui ont des responsabilités au niveau de l’université, dans des ministères et qui n’ont pas soutenu la réforme Milei. Cela a ouvert des négociations. Mais sur le fond rien n’est réglé.
Suite aux mobilisations, une partie des revendications a été obtenue. Le gouvernement de Milei a été contraint de rallonger le budget afin que les établissements puissent continuer à fonctionner. Mais la mobilisation a reculé.
Milei n’a pas annoncé qu’il allait privatiser l’Enseignement public. Mais il procède autrement en diminuant les budgets.
Dans les années 90, on a connu un autre processus : le gouvernement vendait et privatisait les ports, l’Éducation, le transport ferroviaire, l’électricité, le gaz, le pétrole. Ensuite, en 2004, Néstor Kichner a renationalisé une partie de ce qui avait été privatisé (notamment l’eau, électricités, gaz, la compagnie aérienne, l’entreprise du pétrole et les fonds de pension). Cela a été maintenu jusqu’au mandat de Cristina Kichner.
L’exemple de ce qui se passe avec Aerolíneas Argentinas est de ce point de vue illustratif.
Métro de Buenos Aires : 2 jours de repos tout de suite ! – Travailler moins pour travailler toutes et tous
Émancipation : Dans les années 90, le péroniste Carlos Menem avait déjà privatisé la compagnie ?
B.P. : Oui, mais le gouvernement péroniste de Kirchner (Parti Justicialiste) l’a renationalisée. Milei a essayé de vendre la compagnie aérienne nationale. Mais il s’est heurté au refus du congrès de privatiser Aerolíneas Argentinas. Il a alors dérèglementé le secteur, ouvert les lignes aériennes à la concurrence. Cela a permis de renforcer l’activité des transporteurs low coast, de faire entrer sur le marché des concurrents étrangers…
Cette concurrence met en difficulté Aerolíneas Argentinas. Un processus de rationalisation a été engagé : suppression de lignes déficitaires, gel des salaires, licenciement de travailleurs contractuels, réduction des services rendus durant un vol… Tout cela met grandement en danger la compagnie nationale : cette politique la pousse à la faillite.
Émancipation : Et Milei s’attaque aussi aux retraites ?
B.P. : Au nom de la “Liberté pour les Argentins”, Milei a réformé le système des retraites. Et la réduction du budget de l’État porte en grande partie sur les retraites (les pensions ont perdu 22 % de leur pouvoir d’achat en un an). Le panier de base de la pension correspond uniquement à un montant alimentaire. Le budget de l’alimentation pour une famille de quatre personnes est estimé à 1200 euros. Or, la pension d’un retraité, c’est seulement 200 euros. Comment vivre avec cela ?
Avec cet écart énorme entre le montant de la pension et ce qui est nécessaire pour vivre, Milei cherche à accréditer l’idée qu’il vaudrait mieux qu’il y ait un système privé de retraites. II lance des débats et prépare ainsi les conditions pour privatiser.
Émancipation : La recherche est-elle aussi en grande difficulté ?
B.P. : Oui, Le Conseil national de la recherche scientifique et technique (CONICET) est la principale organisation d’État chargée de la promotion de la science et de la technologie en Argentine. C’est un institut gouvernemental prestigieux classé, en 2024, première parmi les institutions de recherches gouvernementales d’Amérique latine et troisième parmi les institutions de recherche régionales après l’Université de São Paulo et l’Université nationale autonome du Mexique.
Les personnels organisent une importante mobilisation pour demander un budget afin de pouvoir poursuivre la recherche. Mais le slogan de Milei, c’est : “Il n’y a pas d’argent !”.
Émancipation : Qu’en est-il de la situation dans les hôpitaux ?
B.P. : Il y a aussi des mobilisations dans les hôpitaux. L’hôpital d’enfant Garrahn de Buenos Aires est un des hôpitaux les plus renommés d’Amérique latine ; des malades venaient de tout le continent pour s’y faire soigner. Il est financé en partie par l’État, par la ville de Buenos Aires qui est une identité administrative autonome et par la province de Buenos Aires.
Cela fait trois mois que les personnels de la recherche, les internes et l’ensemble du personnel ne touchent plus de salaire. Et Milei répond : “Il n’y a pas d’argent !”. (Qu’il s’agisse du budget de l’État, de la province ou de Buenos Aires).
Les personnels de santé sont en conflit depuis des mois. Ils rejoignent la lutte des retraités qui se mobilisent tous les mercredis. Et ils subissent la répression des forces de police.
Émancipation : En France, la presse indique que les travailleurs sont solidaires des retraités.
B.P. : Oui, mais au niveau syndical, il y a des difficultés pour agir.
L’Argentine a connu quatre années d’ajustement sous les gouvernements précédents.
Les salaires sont tombés très bas, excepté dans les banques, le métro, le secteur agro-industriel (notamment le soja et l’huile qui travaillent pour l’exportation) qui ont réussi à maintenir un certain niveau de salaire.
En 2016-2019, le gouvernement M. Macri (du parti Proposition républicaine/PRO, centre droit) s’est attaqué aux retraites ; il a diminué les impôts. Il a engagé une réforme du marché du travail (incitant à davantage de flexibilité et de dérégulation) ; il a supprimé le contrôle des changes (dévaluation du peso, inflation, recul du pouvoir d’achat des couches populaires). Ces mesures ont conduit à d’importantes mobilisations. Macri n’a pu faire toutes les réformes envisagées et a perdu les élections en 2019.
En 2019-2023, sous le président A. Fernández du Parti justicialiste, l’Argentine a connu deux ans de pandémie. Les couches les plus populaires ont été très durement touchées. Personne ne pouvait travailler dans le secteur informel. Au sortir de la pandémie, la croissance a repris mais il n’y a pas eu de rattrapage des salaires.
C’est dans ces conditions que Milei a gagné les élections. Il s’est appuyé sur la déception par rapport à la droite classique et par rapport au péronisme en centrant sa campagne contre la “caste politique”.
Mais sa politique d’ajustement est beaucoup plus importante et elle s’accompagne d’une intense répression policière. Ainsi, par exemple, face à 2 000 manifestants, le pouvoir aligne 6 000 policiers.
Émancipation : Quelle est la situation dans l’industrie ?
B.P. : Milei a aussi réussi à faire un ajustement important. Dans les dix derniers mois, seule une partie du salaire a pu être récupérée. Mais environ 47 % de la main d’œuvre se trouve dans le secteur informel.
Cela dit, à cause de la concurrence, des entreprises privées vont fermer. La bourgeoisie industrielle d’Argentine ne parvient pas à vendre sur le marché intérieur, et les marchandises qui arrivent de l’étranger sont moins chères.
La bourgeoisie agro-industrielle est la plus puissante ; elle a imposé sa loi à tous les gouvernements précédents. Elle avait besoin du dollar pour vendre. Or, pour freiner l’inflation, le gouvernement sous-évaluait le dollar. À chaque récolte les producteurs demandaient une dévaluation du peso pour que leurs revenus en dollars soient plus élevés.
Aujourd’hui, certains secteurs de l’agro-industrie perdent de l’argent. Pourtant la bourgeoisie soutient Milei car elle pense que pour la première fois il pourra vaincre le mouvement populaire.
Émancipation : Peux-tu préciser comment est organisée la production agricole ?
B.P. : C’est la bourgeoisie de l’agro-industrie qui perd de l’argent, pas la production agricole. Car ce sont les fonds de pension qui possèdent l’essentiel des terres et ils louent des lots à ceux qui la cultivent. C’est un processus qui vient des années 90.
Ces groupes de fonds de pension louent des petits, des moyens ou de grands regroupements de parcelles à des agriculteurs. Les cultures sont très industrialisées. Il y a deux, voire trois récoltes de soja par an et tout cela est vendu à l’étranger, en Chine mais pas seulement (en Europe aussi). Le soja est aujourd’hui la principale culture du pays. Et c’est le premier produit d’exportation. Les petits propriétaires qui avaient un rôle progressiste louent maintenant leurs terres et ne les travaillent plus. Seuls quelques-uns veulent continuer à les travailler pour produire notamment pour la consommation intérieure. Mais c’est très limité.
Il y a six ans, il y avait plus de tête de bétail en Uruguay qu’en Argentine à cause du développement de la production de soja. Cette culture s’est aussi développée au nord du pays : la région du Chaco connait une importante déforestation 1 .
Émancipation : Comment s’organise la résistance des travailleurs ?
B.P. : De nombreuses mobilisations touchent les entreprises, principalement pour les salaires, et contre les licenciements 2
Le 24 janvier 2024, la CGT appelait à une grève générale, aux côtés de la CTA-A et de la CTA-T, des deux principales confédérations implantées dans le secteur public, et aussi d’organisations sociales, féministes et de défense des droits humains contre le projet de loi “omnibus”. Ce projet de 600 articles organisait l’état d’urgence pour un an en matière administrative, économique, financière et énergétique. En clair : le président s’octroyait des pouvoirs spéciaux dans ces domaines. C’est une loi réduite de moitié qui au final a été votée.
Le 9 mai 2024, une deuxième journée de grève générale était organisée. Elle touchait tous les transports, les fonctionnaires, les banques, les hypermarchés et les centres commerciaux, la santé (seules les urgences étaient assurées), les ports, ainsi que l’éducation.
Le 1er février 2025, une marche de la “fierté antiraciste et antifasciste”, à l’initiative de collectifs féministes et LGBT et à laquelle s’est ralliée une très large coalition d’organisations étudiantes, syndicales et politiques, a rassemblé des dizaines de milliers de manifestants à Buenos Aires et dans tout le pays pour soutenir les droits des femmes et ceux des LGBTQI+ en réponse au discours homophobe et antiféministe tenu par Javier Milei, dix jours plus tôt à Davos.
Le 12 mars 2025, une marche en défense des retraites à Buenos Aires à laquelle s’étaient joints des milliers de personnes a donné lieu à une forte répression de la part des forces de l’ordre, entraînant des centaines d’arrestations et des dizaines de blessés.
La CGT appelait alors à une troisième grève générale le 10 avril et à manifester le dimanche 24 mars, Jour du souvenir des victimes de la dictature (1976/1983).
Le 24 mars a donné lieu à une mobilisation de masse qui a débordé les organisations. Ce sont des dizaines de milliers de personnes qui sont descendues dans la rue. La journée “Mémoire, vérité et justice” s’est muée en protestation contre l’austérité budgétaire menée par Milei. Le mot d’ordre “Ni oubli, ni pardon” concentre le combat contre la révision de l’histoire et les mesures qu’il a prises sur ce sujet 3 .
La mobilisation sociale dépasse les secteurs traditionnels du salariat. Elle englobe les luttes des femmes, des chômeurs… à la recherche d’une issue positive à leurs revendications et à leurs luttes.
Hélène Bertrand et Ruben Navarro, Lyon, 29 juillet 2025
Face à la “tronçonneuse” Milei, ces quelques faits évoquent les nombreux conflits sociaux qui ont éclaté. Tous attestent des traditions de lutte des travailleurs et de la population argentine. Le syndicalisme argentin occupe une place importante. Les syndicats gèrent les œuvres sociales qui couvrent les soins de santé de près de 48 % de la population argentine, assurent des services d’aide juridique, de logement, d’agence de voyage ou de loisirs. Le temps a manqué le 13 juin pour aborder d’autres débats qui se mènent dans les syndicats concernant notamment leur rapport au pouvoir (politique et économique). Des fédérations de branches ont accepté de négocier sur le contenu des réformes ; d’autres ont refusé. De même, si la question du travail international et des perspectives de coopération a été posée, elle mérite d’être approfondie. Cela est d’autant plus important qu’en France, Milei est perçu comme un modèle pour nombre d’élus prêts à administrer une cure d’amaigrissement drastique au pays. Macron n’a-t-il pas posé avec le maillot offert par Milei portant son slogan “Vive la liberté putain” ! Les militantes et militants lyonnais à l’initiative de cette réunion souhaitent pouvoir organiser d’autres rencontres pour aborder ces questions.
Ma vie à la verticale , Lynn Hill, Paulsen, avril 2025, 348 p., 25€.
Le Bonheur , Paul Kawczak, La Peuplade, août 2025, 384 p., 23€.
“Je rencontre des gens détruits et pleins d’espoir. Leur destruction ressemble aux lieux où ils vivent, mais leur espoir n’appartient qu’à eux. Les gens se sont inventé un espoir. Voilà ce que je vois quand je rencontre les gens : leur destruction, c’est évident et l’espoir qu’ils ont inventé quand même, fabriqué malgré tout, pour continuer d’être là, par goût du pire, appel de l’autre, attente d’une rencontre qui change tout.
Les rencontres ne réparent rien. Les gens ne sont pas des mécaniciens les uns pour les autres. Mais parfois les rencontres changent tout. On rencontre les gens, et la vie a changé. Ça n’a pas transformé le désastre en réussite, mais c’est venu dedans, dans le désastre, et ça l’a enchanté. La vie change aussi facilement qu’elle se laisse détruire. C’est la fragilité qui permet ça : la destruction, et le changement. Oui la fragilité peut tout.”
Nom d’un animal , Antoine Mouton, La Contre Allée, juin 2025, 144 p., 19 €.
Le Goût des secrets , Jodi Picoult et Jennifer F. Boylan, Actes Sud, juin 2025, 512 p., 23.80 €.
Stage syndical antimilitariste
Vendredi 14 novembre 2025 à Paris
“Sommes-nous capables d’offrir un débouché à cette formidable envie d’engagement et de réalisation qui anime notre jeunesse, sommes-nous capables surtout de résister à un conflit de haute intensité sur le sol européen dans les trois à quatre années qui viennent ? À toutes ces questions, nous répondons oui” (Macron, le 13 juillet 2025).
Ainsi Macron prépare la jeunesse, ainsi que l’ensemble de la société, à s’engager dans une guerre dans les prochaines années ! Ce n’est pas l’énième fanfaronnade du Président. La hausse des budgets militaires ne fait qu’accélérer depuis qu’il est élu ; de plus en plus d’entreprises civiles se tournent vers la production militaire, depuis le 1er septembre, la journée d’appel est davantage militarisée…
Afin de prendre le temps de réfléchir et d’élaborer des perspectives d’action, notamment en tant que personnes de toutes catégories travaillant ou ayant travaillé à l’Éducation nationale. Émancipation tendance intersyndicale, qui regroupe des syndiqué·es de la CGT, la FSU et SUD, organise un stage syndical antimilitariste le vendredi 14 novembre 2025 à Paris, de 9h30 à 16h30.
Le programme du stage :
Matinée : Lutter contre la guerre, à partir de l’exemple des instituteur.es syndicalistes pendant la première guerre mondiale, avec Loïc Le Bars, auteur de Le pacifisme des instituteurs syndicalistes (conférence suivie d’un débat).
Après-midi, 1ère partie : Comment lutter contre les partenariats entre mon établissement et l’armée avec le Collectif national contre la militarisation de la jeunesse et de l’école (ex collectif Non au SNU) (conférence suivie d’un débat).
Après-midi, 2ème partie : Comment démilitariser les enseignements ? (Ateliers par discipline/niveau).
Des peintures du poète Lucien Jacques, et des affiches antimilitaristes seront également exposées.
Repas sur place.
Vous avez envie de répondre NON à Macron
et envie de vous engager et vous réaliser… contre le militarisme et la guerre ?
Inscrivez-vous !
Qui peut participer ?
Ce stage est ouvert à toutes les travailleuses et travailleurs des Fonctions publiques (État, hospitalière, territoriale) que l’on soit fonctionnaire, en CDI ou contractuel·le, syndiqué·e ou non (et quel que soit le syndicat), peu importe où vous vivez ou travaillez en France. Les justificatifs nécessaires seront fournis.
Nous mettrons en place une solidarité financière pour les collègues venant de loin.
Le saviez-vous ? Chaque salarié·e de la Fonction publique a le droit à 12 jours de formation syndicale par an, rémunérés, même s’iel n’est pas syndiqué·e.
Comment s’inscrire ?
1 : Il suffit de remplir le formulaire à cette adresse : https://framaforms.org/stage-antimilitarisme-14112025-1756107909
2 : Si vous voulez bénéficier d’une autorisation d’absence de votre lieu de travail, vous devez la remettre à votre supérieur·e hiérarchique avant le lundi 13 octobre. Vous pourrez évidemment vous inscrire au stage après cette date, mais vous devrez venir sur votre temps libre.
Pour toute question : tendance@emancipation.fr
www.emancipation.fr
Nécessaire pugnacité !
Gisèle Halimi disait : il faut penser trois conditions pour s’émanciper.
D’abord conquérir l’autonomie matérielle, ensuite ne jamais accepter des atteintes à son intégrité physique, psychologique ni à sa dignité, enfin, ne jamais se résigner ! C’est ce qui s’est passé le 22 juillet 2025, au tribunal de Nantes où un homme de 87 ans a été condamné à six mois de prison avec sursis et une interdiction de paraître au domicile pour récidive de violences conjugales. Il répond à la barre : “une petite gifle c’est arrivé, oui, mais ma femme, j’y tiens”. “Poursuites sévères vu l’âge de mon client” clame l’avocat ! Oui, 70 ans, passés avec un conjoint violent ! Madame X pourra enfin ne plus craindre pour son intégrité et sa dignité. Son manque d’autonomie matérielle l’y avait assignée toute une vie, mais elle ne s’est pas résignée : son appel au secours aura enfin été entendu !
Emmanuelle
Glaçant
En France, en 2025, on compterait aujourd’hui 20 000 mineur·es en situation de prostitution, un chiffre largement sous-estimé selon les associations. La très grande majorité sont des jeunes filles (de 80 % à 98 %), elles sont de plus en plus jeunes, entre 12 et 15 ans pour certaines.
Issues de tout milieu social, en rupture de ban, éloignées de leur famille, elles ont été très souvent victimes dans l’enfance de violences sexuelles et confiées à l’ASE (l’Aide sociale à l’enfance), pour nombre d’entre elles. Ces foyers de l’enfance qui devraient leur apporter une protection toute particulière, constituent malheureusement, pour des hommes sans scrupules, des lieux de recrutement de leurs futures proies.
Le proxénétisme en ligne brouille les pistes ; en effet, pour ces jeunes filles, ne pas être sur le trottoir, fait qu’elles ne se considèrent pas victimes de prostitution. Abusées, utilisées, exploitées, elles le sont pourtant par des proxénètes eux-mêmes de plus en plus jeunes.
Le premier plan national de lutte contre la prostitution des mineur·es date de novembre 2021… Force est de constater que les moyens alloués ne sont pas suffisants puisque le nombre de jeunes en situation d’exploitation sexuelle ne cesse d’augmenter depuis 10 ans. Et les mesures d’austérité annoncées par le gouvernement Bayrou ne vont pas améliorer la situation.
Joëlle
Obscurantisme religieux 1 : Russie – Université de mèche avec les Orthodoxes
Des jeunes filles accusées d’“offense aux sentiments des croyants ” ont été condamnées à 11 mois d’intérêt général et renvoyées de leur université pour avoir dansé le twerk (avec les fesses) le 31 mai 2025 devant la cathédrale du Christ Sauveur à Moscou, et posté la vidéo sur Tik Tok, à la suite de plainte de l’Association Orthodoxe Sorok Sokorov.
Si des fesses tremblantes méritent une telle sanction, cela n’a pas calmé les ardeurs, et d’autres adolescent·es à Lipetsk ont jeté l’Évangile dans l’eau (l’enquête suit son cours).
La peur d’une contagion a provoqué des commentaires suffisants de la part du conseil scientifique de l’université des arts Stroganov, désignant les jeunes filles de “sans cervelle”. Un lieu de culture et de savoir si intolérant, cela donne à réfléchir…
Véronique
montée du fascisme,
mobiliser encore plus
Chaque jour à Gaza, l’horreur dépasse celle de la veille. Les images qui nous parviennent rappellent les corps émaciés découverts par les alliés, à la Libération, dans les camps de concentration nazis. L’organisation de la famine, la destruction de tous les centres de soin, les gens réfugiés dans des bâtiments inhabitables provoquent des scènes terrifiantes. Les enfants sont les principales victimes de cette situation : des gamines demandent à leurs parents de graver leur nom sur le bras pour être identifiée en cas de bombardement.
Comment en est-on arrivé là ? L’idéologie sioniste, apparue il y a 130 ans a tout de suite considéré qu’il fallait construire un État juif ethniquement pur. Les autochtones ont été condamnés à subir ce que les Amérindiens ou les Aborigènes ont vécu : expulsion, enfermement ou assassinat. Après 1945, les vainqueurs de la guerre ont trouvé un consensus pour faire payer l’anti-judaïsme chrétien, l’antisémitisme racial et le génocide nazi à un peuple innocent, les Palestinien·nes. La destruction totale de Gaza était programmée depuis bien longtemps. Elle réitère les crimes du colonialisme et en particulier, en ce qui concerne la France, ceux commis en Algérie.
Ci-gît l’humanité ; c’est le titre d’un magnifique livre de Meriem Laribi qui raconte, jour par jour, comment le monde prétendument “civilisé” a soutenu et approuvé ce massacre de masse. Israël est devenu le modèle de tous les dominants : un exemple pour réprimer et enfermer sans jugement les populations réputées dangereuses, une start-up technologique fabriquant les armes meurtrières les plus perfectionnées et les systèmes de contrôle social, une sorte de revanche coloniale… Ce pays est devenu le bras armé d’un Occident qui veut garder le contrôle du Proche-Orient.
La mondialisation libérale est en crise. La socialisation des pertes et la privatisation des gains détruisent plus rapidement que jamais les acquis sociaux que les travailleurs·euses avaient arraché, au moins dans les sociétés occidentales. En quelques années, une énorme partie des richesses produites est passée du salariat aux dividendes des actionnaires.
Les nouveaux dominants sont des oligarques qui veulent détruire tout ce qui pourrait ressembler à une forme de régulation. Alors que la question climatique devient centrale, les partisans de l’extractivisme à tout prix se déchaînent. Des soudards se font la guerre pour piller et s’emparer d’un maximum de richesses. Faute d’alternative sociale, les Trump, Poutine, Netanyahou affichent sans vergogne la pire brutalité.
Alors, il faut lire Les irresponsables de Johann Chapoutot qui rappelle comment, en pleine crise du capitalisme, les politiciens ont choisi dès 1933 le nazisme. Au mépris des leçons de l’Histoire, partout dans le monde, des dirigeants autoritaires apparaissent. Ils soutiennent Trump et Netanyahou qui détruisent à tout allure ce qui pourrait encore ressembler au droit international. Ils ont leurs nouveaux boucs émissaires : les migrant·es et les musulman·es (les pauvres, pas les féodaux du Golfe).
En France, l’ancienne droite dite “civilisée” avec Retailleau et Ciotti, devient une sorte d’extrême droite. Elle criminalise ses opposant·es et prépare l’arrivée au pouvoir des compagnons de Jean-Marie Le Pen.
Sommes-nous en 1938 ? Venez en discuter à la Semaine d’Émancipation de Plouha du 12 au 19 juillet.
Pierre Stambul
Les Macron-Bayrou-Retailleau justifient le renforcement de leurs attaques contre les travailleurs euses et la jeunesse par la situation internationale : la guerre économique de Trump et son lâchage militaire, l’expansionnisme Grand Russe de Poutine en Ukraine, le génocide des Palestinien·nes par Netanyahou qui mobilise les réservistes pour achever de détruire Gaza, qui déstabilise le Moyen-Orient et qui permet à Macron de justifier la répression en France par la criminalisation de toute dénonciation de la politique d’extermination israélienne.
En fait ces agressions dans et hors de notre pays se répondent, s’entretiennent et il faut lutter contre les deux simultanément par la solidarité avec les peuples opprimés et par les luttes contre notre propre impérialisme.
À son échelle l’impérialisme français reproduit le même comportement
Ainsi en Kanaky/Nouvelle-Calédonie il entend piétiner les acquis des luttes indépendantistes des années 1980 ; il a toléré, voire suscité, les violences de groupes armés paramilitaires et colonialistes, concentrant sa répression sur la jeunesse et le mouvement indépendantiste. Après l’échec de la médiation entre indépendantistes et anti qui annonce de fortes tensions, il importe plus que jamais d’exiger le droit du peuple kanak à l’indépendance et la libération des militant·es emprisonné·es. De même en Ukraine un ministre français s’est intéressé d’aussi près que Trump, mais un peu tard, aux richesses du sous-sol et donc à la mise sous tutelle du peuple Ukrainien.
Le pouvoir français applique de plus en plus la politique promue par le capitalisme industriel et financier mondialisé :
– avec l’extrême droitisation qui vaut aux responsables politique de laisser faire quand iels ne couvrent pas les exactions fascistes, la main mise sur les médias et éditions – y compris pédagogiques – des patrons et officines d’extrême droite ; d’attaquer l’indépendance de la justice pour exonérer M. Le Pen de sa culpabilité ; de proposer des modes de scrutin favorables aux partis d’extrême droite. Au lieu d’empêcher de nuire les factions fascistes, iels prétendent interdire la Jeune Garde antifasciste et Urgence Palestine. Dans un tel contexte la création d’école patronale destinée à former les cadres de la réaction et l’appropriation d’une école de journalisme, ainsi que la couverture des crimes divers dans beaucoup d’établissements confessionnels par les politiques et par l’inspectrice générale actuellement DGESCO pose avec encore plus d’acuité la question de la nationalisation laïque sans indemnités ni rachat des établissements privés et du contrôle tant de l’État que populaire sur les établissements de formation ;
– avec la militarisation de la société, les budgets en faveur du lobby militaro-industriel et de l’économie de guerre et leurs conséquences d’aggravation des politiques d’austérité. Et aussi avec l’embrigadement croissant de la jeunesse, hier avec la tentative de généraliser le SNU, demain avec un service civilo-militaire obligatoire concocté par Macron. La réponse syndicale doit être à la hauteur, en organisant dès le niveau local le refus du SNU, et des classes “défense”, de tout retour du service militaire, et d’une façon générale de toute intrusion de l’institution militaire au sein de l’Éducation nationale. Et ce en cohérence avec les actions contre l’armement du génocide du peuple palestinien des dockers ou de Stop Arming Israel ou du collectif contre la présence d’Israël au salon du Bourget, dans le soutien auxquelles, le syndicalisme doit-être plus présent.
Multiplication des attaques
Malgré son extrême fragilité le pouvoir politique renforce et multiplie les attaques contre les travailleur·euses et la jeunesse. Les conditions de travail, d’emploi, de salaire et de vie des personnels de la Fonction publique sont particulièrement visées par les gels et annulations de crédits, les suppressions de postes, les menaces vis-à-vis des opérateurs et agences de l’État… S’y ajoutent la baisse de 10 % des rémunérations pendant les congés de maladie, l’attaque de l’abattement fiscal pour les retraité·es et le baise-couillon de la protection sociale complémentaire, également catastrophique pour les retraité·es, en finit aussi avec les solidarités de revenus et familiales et expose la sécu à la rapacité des assurances privées, des fonds de pensions et du pouvoir macroniste. C’est le sens de tous les dispositifs envisagés par le gouvernement Bayrou pour faire adopter (par le Parlement ou un hypothétique référendum) un plan d’austérité de 40 milliards d’euros.
L’Éducation est sinistrée du fait du maintien du Pacte comme prétendue réponse au blocage des salaires, à la suppression des projets pédagogiques et éducatifs, au non remplacements et du “choc des savoir” comme pseudo remède à l’échec croissant organisé par Blanquer de la maternelle jusqu’à ParcoursSup ; et aussi par le caporalisme pédagogique, l’autoritarisme croissant et la répression syndicale à l’égard de celles et ceux qui refusent toute ces dégradations, comme aux collèges de Seine-Saint-Denis François Mitterrand et Jean Lolive. D’une façon générale, la politique éducative du gouvernement fait monter en flèche la souffrance professionnelle, les divisions et conflits entre les personnels, entre les personnels et les usager·es de l’école… ainsi que l’autoritarisme hiérarchique.
Le syndicalisme se doit d’être en première ligne de l’unité pour la résistance
Après le succès, en termes de dynamiques militantes contre la militarisation/austérité, des manifestations du premier mai, il appartient au syndicalisme d’être en première ligne de la résistance à l’extrême droitisation et à la militarisation de la société en France comme dans le monde, en militant pour unifier les luttes, d’abord au niveau revendicatif :
titularisation immédiate et sans conditions de tou·tes les non titulaires ;
augmentations uniformes de 400 euros pour tou·tes ; échelle mobile des salaires ; maintien de la rémunération pendant les congés de maladie et suppression du jour de carence ; indexation des retraites sur les salaires, maintien de l’abattement fiscal de 10 % pour les retraité·es ;
abrogation de toutes les réformes de l’Éducation de l’ère Macron et de ParcoursSup et création de tous les postes nécessaires dans les différents secteurs
La situation impose d’en finir avec les “journées d’action” isolées dans le temps, ou secteur par secteur, qui contribuent à l’isolement des luttes et à leur échec. C’est d’un “Tous et toutes ensembles” que le mouvement social a besoin, ce qui suppose d’en créer les conditions. De même, les organisations syndicales n’ont rien à gagner à discuter dans des cadres verrouillés d’avance : “conclave” sur les retraites, discours catégoriels dans un cadre budgétaire inchangé qui ne peut mener qu’à des redéploiements de moyens, etc. Le début de l’année 2025 a été marqué par l’attentisme des directions syndicales face à des mesures présentées à juste titre comme régressives, le mouvement syndical n’a plus de temps à perdre pour impulser des mobilisations à la hauteur des attaques.
Et aussi au niveau des dynamiques de luttes et des liens interpro, il faut associer les appels intersyndicaux les plus unitaires (dans l’éducation, des éducateurs PJJ, des cheminots…), avec les mobilisations des collectifs qui se battent sur les terrains anticapitalistes et écologiques, internationalistes et anticoloniaux, antifascistes et contre la politique de Macron, féministes, pour la jeunesse et contre les exclusions et bien sûr contre la répression et les violences policières, qui visent de plus en plus précisément les syndicalistes. Cela signifie un effort pour comprendre les différences de cultures militantes et de conception des luttes entre syndicats et collectifs de luttes.
L’auto-organisation, avec AG unitaires de base et coordinations aux différents niveaux, permet de favoriser cette complémentarité collectifs/syndicats. Il faut aller vers la disparition des manifestations “pseudo unitaires”, associant uniquement en fin de parcours des regroupements de structures militantes d’orientation plutôt radicale et d’autres d’orientation plutôt réformiste. Il faut travailler d’emblée à unifier dès l’appel l’ensemble des structures qui se battent pour le même objectif : battre le capitalisme et ses sous-produits, le fascisme et la guerre.
Émancipation tendance intersyndicale,
le 11 mai 2025
Le congrès de SUD éducation qui s’est achevé en mai a mis en exergue deux visions bien différentes de la convergence des luttes qui fracturent nombre d’organisations politiques, associatives et syndicales de gauche. Des militant·es tentent de livrer ici une analyse politique de ce qui s’y joue et alertent sur les dangers qui en découlent.
L’intersection des oppressions
De ce côté, il y a la conviction que pour analyser une situation, qu’il s’agisse de l’école ou de la société, le catalogue des oppressions en jeu est la clé d’analyse principale à envisager. Il convient alors de dresser une liste qui se veut la plus exhaustive possible pour obtenir une vision, nous dit-on, à l’intersection des oppressions.
Pour beaucoup, ce procédé semble se suffire à lui-même, et ce, pour au moins deux raisons. En premier lieu, nommer l’ensemble des oppressions permettrait de sortir les opprimé·es de la zone d’ombre dans laquelle le système oppresseur les a relégué·es. On entend souvent l’argument qu’il faut “désinvisibiliser” les opprimé·es. Les oppressions étant par nature excluantes, les personnes qui les subissent ont besoin d’être identifiées et donc nommées pour exister aux yeux du plus grand nombre. En second lieu, se poser à l’intersection, ce serait identifier l’ensemble des mécanismes d’oppression, ce qui permettrait de les combattre et de gagner sur l’ensemble des sujets. Nous ne le croyons pas, car il nous semble que cette méthode réduit le champ de vision.
Cette vision se généralise dans les milieux de gauche. Si elle présente une façon intéressante d’aborder certaines questions, de très nombreux·euses militant·es pensent que ce ne peut pas être l’alpha et l’oméga d’un syndicat, ni l’unique façon de penser. Elle comporte des écueils, nous en donnerons quelques-uns. Sa mise en œuvre dans les cercles militants génère par ailleurs de nombreuses dérives.
Dis-moi qui tu es, je te dirai si tu as raison
Lorsque la question de votre “identité” 1 (1) précède toute prise de parole en groupe ou à la tribune, le débat est d’emblée biaisé : on vous scanne, on vous questionne parfois. Quelle couleur de peau ? Quel genre ? Quel sexe ? Quelle orientation sexuelle ? Quel handicap ?
Trop souvent, les arguments d’une personne qui subit moins d’oppressions que d’autres ne sont pas écoutés. Le mécanisme est simpliste : quand il y a dissensus politique, c’est le ou la plus opprimé·e qui a raison. C’est une impasse. Car les considérer comme les expert·es du sujet mis en débat, c’est relier les revendications à leur identité : “je suis donc (je pense que) j’ai raison ”. Débattre devient alors très difficile, puisqu’il ne s’agit pas de confronter argument contre argument, mais identité contre argument. Quand on accepte cet état de fait, il n’y a plus qu’à suivre. Par exemple sur le texte sur l’école inclusive, lors des débats nous avons pu entendre qu’il suffisait de reprendre les demandes des collectifs de parents d’enfants en situation de handicap. S’il est évident que leur vision de l’école peut nourrir le débat, elle ne peut se retranscrire telle quelle dans une liste de revendications d’un syndicat de travailleurs·euses de l’Éducation nationale.
Cette simplification des débats est rejetée par nombre de militant·es qui considèrent que c’est une vision du monde essentialisante : “je t’écoute non pas pour ce que tu dis mais pour ce que tu es”. Dans une discussion, nous pensons qu’il faut avoir gain de cause sur le fond, et que l’emporter autrement revient à perdre beaucoup !
La novlangue comme outil de confiscation de la pensée
À gauche, toute une cohorte de nouveaux mots est apparue dans le langage ces dernières années. Pour l’essentiel, ils sont issus d’une frange de la sociologie qui se penche sur les systèmes d’oppression.
À ce titre, le texte “droit des enfants” adopté lors du congrès introduit la notion d’“infantisme”. La sociologue à l’origine du mot, Laelia Benoit, le définit ainsi : “discrimination à l’encontre des mineurs, fondée sur la croyance qu’ils appartiennent aux adultes et qu’ils peuvent, voire qu’ils doivent, être contrôlés”. Puisqu’une sociologue le dit, il faudrait donc jeter le mot “enfant”, et l’on nous explique donc qu’il vaudrait mieux dire “jeune personne”…
Rien n’est dit pour autant (ou peu) sur les enfants pauvres qui vivent dans des conditions sociales désastreuses parce que leurs parents eux-mêmes sont pauvres… Être pauvre dans une société capitaliste ne semble pas être une domination suffisante…
Si le débat sémantique peut prêter à sourire, cette novlangue appauvrit la façon de penser en utilisant des mots valises et un prêt à penser. On parle des enfants : infantisme. On parle du racisme : personnes blanches (dominantes) ou non blanches (opprimées). On parle d’école inclusive : validisme. On parle de laïcité : islamophobie.
Pourtant voir tout à travers ce lexique, c’est-à-dire à travers le prisme des oppressions, cela ne dit pas tout, par exemple, sur les inégalités : quelles oppressions en jeu font qu’un ouvrier blanc de chez Michelin peut toucher bien moins qu’une tradeuse non blanche à la Défense ?
Il faut dire que cette vision prétendument intersectionnelle choisit en réalité ses combats : le classisme (qui remplace la lutte des classes) n’est en réalité que peu abordé. Quand bien-même, cela ne suffirait pas.
Si la majorité des militant·es séduit·es par ces thèses utilisent ce lexique parce qu’ils ou elles y croient, il ne faut pas être naïf·ve, certaines personnes le confisquent volontairement pour imposer une unique façon de penser. Contester le lexique, c’est, nous dit-on, faire le jeu des dominants et c’est donc propager une parole raciste, sexiste, homophobe, islamophobe, etc. C’est donc dominant. Fin du débat.
La vision intersectionnelle des luttes porte en elle des concepts intéressants, mais sa pratique engendre une hiérarchisation des luttes qui amène à plus de divisions et à la baisse générale du niveau des débats. In fine, cela implique une baisse générale de notre analyse politique et donc une baisse générale de nos revendications. Quand la recherche des différences supplante la recherche du commun, c’est la construction de luttes communes qui en pâtit.
L’union plutôt que l’intersection
Mathématiquement, l’intersection donne toujours moins que l’union. Pire, si on intersectionne trop, cela peut donner l’ensemble vide (c’est-à-dire rien). À l’inverse, nous prônons un syndicalisme qui se construit avec et pour tout le monde, sur les idées plutôt que sur les identités.
Face à la progression des idées réactionnaires, à la montée en puissance des initiatives racistes et fascistes, à la destruction des droits sociaux, il devient urgent de se mettre en ordre de bataille. Face au risque de l’arrivée imminente de l’extrême-droite au pouvoir, il est nécessaire de mettre ensemble toutes nos forces à éviter que le pire n’advienne. Face à cette montée des périls, le monde syndical doit apporter une réponse à la hauteur des enjeux et porteuse de l’idée qu’un autre monde est possible. Nous donnons par la suite des pistes auxquelles nous croyons.
L’universalisme n’est pas un gros mot : dévoyé par les sociétés coloniales et post-coloniales pour imposer une vision hégémonique et raciste qui permettait surtout de s’accaparer des ressources, il porte toujours l’idée que l’égalité et la solidarité doivent profiter à toutes et tous. Il en va de l’école comme de la société : la défense de services publics gratuits et de qualité nous semble être un vecteur d’égalité et d’émancipation.
Défendre et renforcer les services publics
En juillet dernier lors des élections législatives, Solidaires a mis en lumière les risques que la société courrait (surtout les classes populaires) à ce que les services publics soient immanquablement démantelés par un gouvernement d’extrême droite.
En miroir, l’extrême droite a prospéré entre autres sur la casse de ces services publics et sur la fragilisation et la précarisation des travailleuses et des travailleurs. Car avec la diminution des emplois publics, la fermeture de services de proximité (La Poste, les hôpitaux, les écoles, etc.), c’est la qualité du service rendu qui a diminué ainsi que la facilité d’accès (surtout en milieu rural). C’est avant tout un problème pour les classes populaires qui n’ont pas les moyens de s’offrir une alternative plus coûteuse, c’est donc profondément inégalitaire. La mise à mal des services publics contribue donc à insécuriser la population qui peut se laisser tenter par l’idée que certain·es profiteraient injustement de l’État providence (et seraient responsables de son démantèlement faute de moyens suffisants), et qui peut croire que seule l’extrême droite aurait la réponse.
L’idée des services publics, c’est précisément d’être le capital des personnes qui n’en ont pas, c’est une force collective égalitaire qui donne un même accès aux services essentiels pour la vie quotidienne. Des services publics égalitaires, donc gratuits, accessibles à toutes et tous et de qualité, sont une réponse à la désespérance qui fait monter le fascisme. En tant que militant·es de SUD éducation, nous portons haut et fort cette idée.
Pour une école égalitaire ouverte à toutes et tous
Parmi les services publics, il y a l’école. En tant que fédération des travailleuses et travailleurs de l’Éducation nationale, c’est principalement par ce biais que nous avons des leviers pour gagner des luttes. Nous devons continuer d’analyser, dénoncer et combattre les politiques néolibérales qui détruisent l’École publique de l’école maternelle à l’université. La situation est désormais à un point de rupture que nous mesurons quotidiennement dans notre travail syndical. Il devient urgent de défendre l’école publique et laïque, pour les élèves et les personnels, pour défendre et promouvoir l’égalité entre toutes et tous.
L’école néolibérale contribue à faire le lit du fascisme, et son combat ne peut se faire uniquement par des mobilisations défensives. De même, nous ne pouvons nous contenter de revendiquer des moyens supplémentaires sans proposer leur utilisation, ni sans mettre en avant les éléments de l’école à laquelle nous aspirons.
Ainsi, plutôt que de subir les suppressions de postes pour cause de baisse démographique, c’est l’occasion de porter des revendications pour améliorer nos conditions de travail, pour que l’école soit démocratique, créatrice d’égalité et d’émancipation, ouverte à toutes et tous et réellement inclusive.
Pour une école réellement inclusive
En mai 2001 déjà, Sud éducation pointait que l’intégration scolaire ne devait pas constituer une violence pour l’élève en question, ni pour les autres élèves. Aujourd’hui, elle peut également constituer une violence pour les personnels. Ainsi, quand la fédération écrit “sans moyen, l’école inclusive n’est qu’un slogan”, c’est toujours vrai.
La loi d’orientation de 2013 a introduit la notion “d’école inclusive” qui s’adapte aux élèves dont les besoins éducatifs sont particuliers. Il s’agit d’un changement de paradigme : on parle d’école qui doit se transformer et de besoin éducatif, et on ne parle plus de handicap et de différence. En réalité, centrée sur l’élève accueilli·e, sans réelle transformation et sans moyens, l’école est restée coincée dans une “inclusion” qui valide encore et toujours la différence. Elle n’est pas interrogée dans son organisation.
Avec le terme “d’école inclusive”, nous devons entrer dans un processus pratique relevant de l’égalité, une égalité qui ne serait pas uniquement la conséquence de l’égalité juridique, mais un véritable processus pédagogique, un pas important vers une école pensée et organisée pour toutes et tous. Celle-ci ne peut se contenter d’enseignant·es : elle doit être pluridisciplinaire. Elle a besoin de personnels spécialisés, de personnels de santé et du social (des éducateurs·trices spécialisé·es, des orthophonistes, des AESH (qui deviendraient un corps d’éducateur·ices spécialisé·es scolaires avec une vraie formation et un vrai statut), des psychomotricien·nes, des psychologues, des médecins, des assistant.es de service social). Elle a besoin de personnels administratifs, de personnels d’éducation.
Il faut également des créations de postes dans les structures adaptées : s’il faut favoriser l’accueil en milieu ordinaire d’un maximum d’élèves (tout·e enseignant·e d’IME rencontre chaque année un·e ou plusieurs élèves qui pourraient être scolarisé·es en milieu ordinaire), à l’inverse l’absence de solution face au côté explosif de certains enfants inclus désorganise totalement l’école en milieu ordinaire : il y a nécessité à davantage de postes en structures adaptées pour permettre à ces élèves la construction de parcours individuels évolutifs, évaluables, modifiables, à favoriser les rencontres pluridisciplinaires.
Augmentation générale des salaires et retraite à 60 ans pour tou·tes
La multiplication des grades et des régimes indemnitaires au cours des 20 dernières années a provoqué un éclatement salarial renforcé par le blocage quasi-constant des traitements dans l’ensemble des Fonctions publiques (création de classes exceptionnelles, primes au mérite sur décision hiérarchique, blocage des déroulements de carrière…). Dans le même temps l’Éducation nationale a réussi à mettre en place un corps d’AESH, hors statut fonction publique, sans réelle qualification, sous payé et sans perspective de carrière mais elle n’a pas oublié de verser en fin de chaque année des primes de plusieurs dizaines de milliers d’euros aux recteur·trices et aux DASEN.
Nous ne souhaitons pas favoriser les revendications corporatistes des un·es contre les autres. Nous voulons promouvoir des revendications unifiantes qui vont au-delà de l’Éducation nationale et même au-delà de la Fonction publique.
Au regard de la production de richesse et de sa confiscation injustifiable par le capital, il faut une augmentation générale des salaires : 400 € pour toutes et tous, des mesures immédiates sur les bas salaires et l’intégration des primes au salaire.
Dans l’Éducation nationale, pour rétablir de l’égalité entre toutes et tous, il faut un même déroulement de carrière pour tou·tes, à la même vitesse, pour chaque métier, la fin du PACTE et un seul grade pour toutes et tous.
Sur les retraites, notre opposition aux dernières contre-réformes reste entière. Nous constatons l’augmentation des situations d’épuisement au travail à mesure que l’âge de la retraite recule. Une retraite à 64 ans avec 43 annuités, c’est en réalité la possibilité d’une retraite entière à 67 au mieux pour la majorité des personnels de l’Éducation nationale. Nous devons avoir en ligne de mire de reconquérir la retraite à 60 ans pour toutes et tous à 75 % du dernier traitement, le retour à 37,5 annuités pour une retraite pleine et l’annulation de toutes les décotes. Il faut obtenir l’abrogation du jour de carence et le retour de la couverture à 100 % pour les arrêts maladie.
Toutes et tous ensemble,
luttons pour une autre école, pour une autre société (anticapitaliste) !
Jerôme Guichard (SUD éducation 63-03), Alice Rodrigues (Sud éducation 94),
Morgane Tatibouët (Sud éducation 94), Mathieu Tobie (SUD éducation 63-03)
Et nous n’en serons pas les soutiers !
Le congrès national de la FSU-SNUipp se tiendra à Aix-les-Bains du 16 au 20 juin. Émancipation a versé la contribution ci-dessous au débat. Alors que l’Éducation nationale fait face à une campagne de promotion du militarisme, la dénaturation du métier qui transforme les enseignant·es en simples exécutant·es, la volonté de changer la direction d’école en chef·fe d’établissement, la transformation de la formation en formatage des esprits, vise à domestiquer les personnels. Plus que jamais face aux promoteurs de guerre, le syndicalisme doit se doter d’outils de riposte à la hauteur.
L’orientation de plus en plus belliciste du gouvernement répond en partie à des impératifs de survie politique. Mais l’objectif principal est la brutalisation sociale pour répondre aux attentes du capitalisme prêt à tout pour plus de profits, d’exploitation et de pillage du monde :
• renforcement des guerres commerciales, impérialistes, coloniales, des génocides et des complexes militaro-industriels ;
• mise en place, à coup de campagnes d’intox, des régimes promoteurs de ces guerres, qu’ils soient fascisants, populistes où néolibéraux ;
• abandon de l’aide humanitaire, au développement ou de la prévention des catastrophes environnementales, sanitaires ou climatiques dont le capitalisme est en bonne partie responsable et qui nécessitent un cadre de paix et de coopération internationale ;
• destruction des droits sociaux et du travail.
Cette guerre classe contre classe, les dominants sont en passe de la gagner, si les forces syndicales, associatives, politiques, ne rompent pas avec l’attentisme, le fatalisme vis-à-vis du capitalisme “indépassable” et des modes d’action dépassés. Le congrès de juin du SNUIPP-FSU peut être l’occasion d’adopter des réponses, s’il se donne les moyens d’éviter de mimer le congrès de la FSU, qui s’est contenté de justifier la signature de l’accord PSC contre la sécu et d’espérer construire par le haut, avec la seule CGT, un syndicalisme d’avenir… en passant à côté du présent des luttes, en particulier étudiantes.
En fait, au-delà des impératifs de solidarité internationale avec les peuples palestinien et ukrainien, la résistance doit se mener dès nos lieux de travail, vu que l’Éducation est en première ligne :
• pour former à l’esprit critique, à la coopération et au respect des différences, antidotes à une société militarisée et de la guerre. Pour cela il faut une école publique, gratuite, laïque, démocratique, inclusive, et qui respecte les jeunes et cesse de les discriminer par des évaluations, des programmes et des moyens pédagogiques pseudo-scientifiques valorisant en fait les acquis en dehors de l’école. Cela suppose des moyens d’aide pluridisciplinaires, et aussi la nationalisation SANS INDEMNITE NI RACHAT de l’ensemble du privé dont on découvre un peu plus chaque jour les violences vis-à-vis des jeunes ;
• pour stopper la dénaturation du métier profondément impacté par ces évolutions : prolétarisation salariale des enseignant.es par leur transformation en tacherons perdant tout contrôle sur leur travail et des pratiques pédagogiques, en soutiers produisant à la chaine des ressources humaines pour le capitalisme et pour les patrons et pouvoirs locaux. La réforme des formations initiale et continue aggrave cette dépossession, de même que le paiement à la tâche du Pacte enseignant et l’imposition de hiérarchies intermédiaires avec la loi Rilhac ;
• pour résister à l’embrigadement des jeunes par le SNU, les classes défense…
Reprendre le contrôle du métier nécessite, comme pour les groupes de niveaux, de s’abstraire des programmes instructions évaluations standardisées, de privilégier la liberté pédagogique collective et individuelle, et de travailler avec les groupes pédagogiques et les parents à des pédagogies émancipatrices contre l’utilitarisme de formations à visées locales et l’aspect ségrégatif des filières et de la distinction général, technologique, professionnel, vers le lycée unique.
Philippe Levet
Pour permettre à tou·tes l’accès à une alimentation de qualité, partout en France, des expérimentations sont menées. À Montpellier, la création d’une Caisse Alimentaire Commune et d’une “monnaie” alimentaire, la MonA, représentent les premiers pas vers une Sécurité sociale alimentaire.
Manger est un droit et non une faveur ! 1 À l’aube du 3ème millénaire, il existe encore des inégalités criantes concernant l’alimentation. Malgré les aides alimentaires, la faim n’a toujours pas été éradiquée. Actuellement, même les Restos du Cœur ont manqué de moyens face à l’augmentation des besoins, à l’inflation sur les denrées alimentaires et à la baisse des subventions. Malheureusement dans nos sociétés dites modernes, “si tu n’as pas d’argent, tu ne manges pas !” 2 , alors que notre planète regorge de fruits nés du travail des abeilles et grâce à ce phénomène merveilleux qu’est la photosynthèse.
Le projet de la Caisse Alimentaire Commune
C’est un projet qui a plusieurs facettes : non seulement donner accès à tou·tes à une alimentation de qualité mais aussi redonner leur dignité aux personnes en situation de précarité alimentaire. Un Comité de l’Alimentation a été créé pour permettre à tou·tes de s’exprimer, et l’avis de chacun·e est pris en compte. C’est ainsi que s’exerce une véritable démocratie alimentaire. Une telle initiative relie notre alimentation à un enjeu plus vaste, celui de l’écologie.
Le fonctionnement de la Caisse Alimentaire Commune est simple 3 : chacun·e cotise selon ses revenus à partir de 1 euro par mois, et reçoit 100 MonA, l’équivalent de 100 euros. Certain·es peuvent cotiser plus de 100 euros, ce sont les “contributeur·trices”. À cela s’ajoute les subventions de la commune. La MonA est acceptée dans les commerces conventionnés par le Comité de l’Alimentation.
Une alimentation saine pour tou·tes
“Que l’alimentation soit ta première médecine !” : cette maxime attribuée à Hippocrate révèle le lien entre santé et alimentation, et le lien entre notre Sécurité sociale et la Sécurité sociale alimentaire. Quand nous sommes malades, nous avalons des médicaments remboursés par la Sécurité sociale, qui parfois nous rendent encore plus malades… Si nous mangions mieux, nous serions globalement moins malades. Bien s’alimenter aurait un effet préventif sur notre santé, et la “Sécu” s’en porterait mieux aussi… L’industrie pharmaceutique ferait moins de profit…
Non seulement chacun·e pourrait manger à sa faim mais aussi choisir d’avoir une alimentation saine, par exemple en suivant, s’iel le souhaite, la règle des “3 V” : une alimentation Végétale, Vivante et Variée (l’un n’excluant pas les autres).
Plus près de nous, en 1998, paraissait le livre du Docteur Jean Seignalet intitulé L’alimentation ou la troisième médecine qui expose de manière très complète et scientifique le rôle de l’alimentation pour notre santé.
Un système écologique
Porter nos efforts sur une alimentation de qualité pour tou·tes, nous oblige à revoir notre attitude envers la planète nourricière : l’air que nous respirons, les abeilles, l’eau que nous buvons et qui irrigue nos cultures… il est important que ces biens soient défendus comme communs. Militons avec les Soulèvements de la Terre ! Ce n’est pas tant le paysan qui nous nourrit, mais la terre ! 4 .
Les sols morts à cause des pesticides utilisés à outrance, la mainmise des capitalistes sur les semences constituent une menace pour la nourriture des générations futures. On ne peut alors s’empêcher de penser au film d’anticipation Soleil Vert (1973, adaptation du roman éponyme de Harry Harrison publié en 1966) qui imagine un avenir très sombre pour notre alimentation… mais restons optimistes…
Grâce à la permaculture et à l’agroforesterie, nous pouvons produire des fruits, des légumes, des céréales en abondance sur de plus petites surfaces 5 (5). Aujourd’hui, en Amérique du Sud, on déforeste pour planter du soja transgénique pour nourrir des animaux d’élevage. Si les plus riches réduisaient leur consommation de viande, nous pourrions nourrir tout le monde tout en préservant les forêts, poumons de la planète, milieu de vie de la faune sauvage ; et tout en réduisant le mal-être animal provoqué par l’élevage industriel. N’écoutons pas ceux qui brandissent l’argument de la surpopulation !
Épiceries et producteur·trices solidaires de la Caisse
À l’heure actuelle, ce sont 54 points de vente qui acceptent la MonA, largement répartis sur tous les quartiers de Montpellier. On y trouve des artisans-traiteurs, primeurs, revendeurs ; des commerces alimentaires ; des marchés et des producteur·trices. Les producteur·trices témoignent de la joie qu’iels ont à nourrir tout le monde, et pas seulement les gens qui ont les moyens d’acheter leurs produits. Des visites et des rencontres sont organisées entre les consommateur·trices et les producteur·trices.
Parmi les premières épiceries solidaires on compte : l’Esperluette, café-épicerie-cuisine solidaire ; le Marché des producteurs locaux de Celleneuve ; La Cagette, coopérative alimentaire ; Kesako, épicerie zéro-déchet …
L’Esperluette est une association créée par les habitant·es de Celleneuve, ce quartier montpelliérain qui est comme un vieux village avec sa belle église romane et son cinéma le “Nestor Burma”.
L’Esperluette et le Marché des producteurs locaux de Celleneuve, avaient mené une expérimentation à l’été 2021, des bons d’achat avaient été distribués aux plus démuni·es pour leur permettre d’acheter sur le marché des producteur·trices locaux. La MonA s’en est inspirée.
À la Cagette, dans le quartier Clémenceau, ce sont les coopérateur·trices qui tiennent le magasin, donnant trois heures de leur temps toutes les quatre semaines. Pour assurer la gouvernance, les bénévoles et les salarié·es discutent dans des Comités thématiques comme : le comité “comptabilité”, “informatique”, “communication”, “Cagette du futur”, “suivi et repas des salarié·es”, etc. Des “Tables Rondes” réunissent les responsables de comités ; des “Agoras”, réunions ouvertes à tou·tes, se tiennent régulièrement pour discuter de sujets importants comme le futur déménagement ; et aussi des fêtes d’anniversaire de la Cagette. En parallèle, le groupe “les Amis de la Cagette” organise des randonnées, des activités pour les enfants …
Kesako, situé dans une zone excentrée, à l’intersection des quartiers Philippidès, Boutonnet et les Arceaux, est une épicerie zéro-déchet, écoresponsable, où l’on vient avec ses contenants, et où l’on trouve de tout dans un petit espace, l’essentiel, les produits de base : le frais, le sec, la crèmerie, les boissons, les produits d’entretien… en grande majorité des produits locaux, beaucoup de bio, et aussi le thé, le café, le chocolat…
Nathalie Magnier
À regarder :
L’excellent documentaire Manger pour vivre de Valérie Simonet : https://france3-regions.francetvinfo.fr/occitanie/ herault/montpellier/manger-pour-vivre-entre-solidarite-et-dignite-undocumentaire-revele-les-defis-de-l-aide-alimentaire-aujourd-hui-3089548.html
Le podcast sur la CAC sur Divergence FM : https://divergence-fm.org/podcasts/une-caisse-alimentaire-commune-kesaco/
Sur la monnaie locale voir l’article de Natahlie paru dans la revue de décembre 2024 : https://emancipation.fr/la-revue/numero-4-decembre-2024/une-monnaie-locale-pour-lherault-la-graine/
Alors que se développe une offensive majeure contre la Sécurité sociale, et alors que les salariés se trouvent confrontés à la baisse de leur pouvoir d’achat, différents réseaux militants promeuvent la “Sécurité sociale de l’alimentation” (SSA) comme une réponse à la difficulté de se nourrir. Cette SSA est présentée en même temps comme une réponse aux difficultés que rencontrent un grand nombre d’agriculteurs et agricultrices.
Mais la réponse à ces difficultés passe-t-elle par une “Sécurité sociale de l’alimentation” ? Par une même réponse, unifiée ? Les remarques qui suivent ne constituent pas une position achevée, mais visent à “alimenter” le débat.
Augmenter les salaires, défendre la Sécu
Pourquoi ne pas commencer par le plus simple ? Une partie de la population ne mange pas à sa faim. C’est un fait. Et la grande masse des salariés (actifs, chômeurs, retraités) est confrontée au coût de l’alimentation : il suffit de voir les prix des fruits et légumes – même non bios. D’où le recours à la mal’bouffe.
Le problème n’est pas nouveau ; on se souviendra des ouvriers anglais du XIXe siècle, réduits à acheter du pain rempli de sciure de bois.
Classiquement, la réponse ouvrière commence par le combat pour la hausse des salaires, des retraites, des indemnités de chômage, et le contrôle sur la qualité des produits. Au-delà : permettre à chacun d’avoir un emploi (en partageant le travail sans réduire les salaires). Cette réponse est toujours d’actualité.
De même est une priorité la défense de la Sécurité sociale (santé, retraites…) qui subit d’incessantes attaques : moindre remboursement des soins, cotisations remplacées par l’impôt (CSG, CRDS), etc. Car qui croira que l’on peut élargir le champ de la Sécurité sociale si l’on n’est pas capable de défendre celle qui existe déjà ?
Qui finance ?
À la base, le système français (dit bismarckien) organise le financement de la Sécurité sociale par la cotisation, part salariale et part patronale (désormais souvent réduite à quasi rien) ; ces deux cotisations constituent une part du salaire (salaire brut en additionnant le net et la cotisation salariale, et super brut en ajoutant la cotisation dite patronale) et le tout est le fruit exclusif du travail salarié (lequel fournit en outre du temps de travail non payé, qui permet le profit du capital). Les deux cotisations sont un salaire mutualisé.
Et ce système ne fonctionne que si les cotisations sont obligatoires.
Par contre, les expérimentations de SSA en cours n’ont pas pour base une cotisation (salariale et patronale) mais une contribution volontaire (appelée cotisation) variable selon la caisse locale. C’est le “collectif citoyen” de chaque caisse qui choisit, en totale autonomie, les barèmes, mais aussi les aliments et les producteurs retenus.
Néanmoins, les promoteurs d’une SSA généralisée admettent qu’il faudra alors une contribution obligatoire : “une cotisation sociale prélevée à tous sur le principe du fonctionnement de la sécurité sociale aujourd’hui”, selon le site de la Confédération paysanne.
L’exemple de Lyon : une caisse solidaire de l’alimentation a été créée dans le 8e arrondissement en septembre 2024. Une centaine de foyers sont concernés.
Chacun donne ce qu’il veut, selon ses possibilités, au minimum un euro par mois et par personne. Chacun reçoit ensuite un montant à dépenser, en produits alimentaires, dans des commerces et chez des producteurs sélectionnés et conventionnés : 150 euros par mois pour une personne seule, 75 euros de plus par personne supplémentaire, et 45 euros par enfant de moins de 14 ans.
Avec un tel système, c’est la faillite garantie, car l’écart entre les contributions volontaires et les crédits alloués peut être estimé ici à plus de 100 000 euros sur un an, 2 à 300 000 sans doute.
Qui paye la différence ? C’est l’État, qui a versé 180 000 euros via le fond “mieux manger pour tous”, et la métropole de Lyon à hauteur de 300 000 euros… Une peccadille, certes, dans la marée des budgets d’État et des collectivités locales.
Généraliser la SSA ?
La question est incontournable, d’autant que la politique d’austérité décidée par Macron et Bayrou va imposer des coupes massives dans les budgets locaux et celui de l’État.
Certes, à Lyon, la ville, en renfort de la métropole, promet 30 000 euros supplémentaires, et il est prévu de faire appel à des entités telles que la Banque des territoires à hauteur de 50 000 euros sur deux ans.
Mais ce ne serait plus une peccadille si le système était généralisé : il faudrait alors trouver 120 milliards. On évoque alors un prélèvement obligatoire de 12,6 % sur tous les salaires et revenus.
Certains évoquent un prélèvement sur les profits. Mais ne devrait-on pas commencer par mettre fin aux actuelles exonérations de cotisations sociales dont profite aujourd’hui le patronat ?
Ce financement pose la question de la nature de ce dispositif.
La Sécurité sociale est organiquement liée à la classe ouvrière, financée d’abord par le travail des salariés. Et la Sécurité sociale contribue à souder la classe ouvrière, en “classe pour soi” face à la bourgeoisie. Certes, des coups sévères lui ont été portés avec les exonérations patronales et le développement de la CSG, mais la revendication d’un contrôle exclusif de la Sécu par le prolétariat, et ses organisations syndicales, demeure légitime.
Rien à voir avec la SSA expérimentale pour qui un critère essentiel est la gestion locale du dispositif.
Qui décide ?
Une autre différence concerne les décisions. Pour la Sécu, dès avant les ordonnances de De Gaulle, c’est de manière centralisée que le financement de la Sécu est organisé, le niveau des prestations défini, le conventionnement entre médecins libéraux et Sécu mis en place.
Avec la SSA, tout est (et sera) renvoyé à l’échelon local, à commencer par la sélection des produits, des agriculteurs et des commerçants avec lesquels une convention sera passée. Avec bien des dérives prévisibles : sur quels critères sélectionner et conventionner ? Comment ne pas être choisi selon les amitiés politiques ?
Ce système implique la construction d’un dispositif complexe qualifié de “démocratie alimentaire”, chronophage à souhait, incluant un “parlement alimentaire” local.
De même, un projet de loi défendu en février 2025 prévoyait de créer un “fonds national d’expérimentation de la sécurité sociale de l’alimentation” dont la gestion était “confiée à une association relevant de la loi du 1er juillet 1901” . Dans le conseil d’administration de cette association gérante, on trouvait de tout : “Associations et acteurs promouvant la sécurité sociale de l’alimentation ; Associations distribuant de l’aide alimentaire ; Associations représentant les collectivités territoriales ; Associations de protection des consommateurs ; Associations et réseaux œuvrant en faveur du maintien et de l’accompagnement vers une agriculture paysanne ; Organisations représentatives des entreprises de distribution alimentaire de proximité ; Organisations syndicales représentatives des salariés de l’agriculture, de l’agroalimentaire, de la distribution et de la restauration, etc.”.
Mais on ne trouvait pas de représentants de l’ensemble des salariés, des confédérations syndicales ouvrières…
Éviter l’insurrection dans les campagnes ?
En réalité, ce projet de SSA vise à faire d’une pierre deux coups : permettre aux “mangeurs” de manger…et aux agriculteurs d’agri-cultiver.
L’objectif est de proposer un “début de réponse à la précarité alimentaire, mais aussi à la crise agricole qui gronde depuis deux ans dans les campagnes”, explique Jérémy Camus (EELV), vice-président de la Métropole de Lyon.
Cela en permettant une meilleure rémunération des producteurs locaux et bio.
Ce n’est pas un hasard si le projet de SSA est d’abord porté par des organisations rurales (la Confédération paysanne notamment) et non par l’ensemble du salariat, qui persiste à demander une hausse des salaires.
Et l’objectif affiché avec la SSA est de restaurer une petite et moyenne agriculture (si possible bio) avec un million d’agriculteurs alors qu’en 2019 il en restait moins de 400 000 (et 1,8 million en 1982).
Une réponse unique et unifiée ?
Là est sans doute le péché originel : la SSA a été imaginée, sous couvert de satisfaire les consommateurs et d’aller au-delà de l’aide alimentaire (2,4 millions de bénéficiaires) comme un dispositif permettant de subventionner la petite paysannerie vouée à la disparition par le capitalisme, les chèques alimentaires ne pouvant être récupérés que par les producteurs et commerçants locaux conventionnés.
Mais peut-on, par un même dispositif contrecarrer l’insuffisance des salaires, le droit à une alimentation correcte, préserver la nature et une paysannerie menacée de mort ?
In fine, la SSA n’est-elle pas une tentative de contourner le véritable obstacle : le système capitaliste qui contrôle d’une main de fer la production agricole et alimentaire ? Et si la SSA avait la moindre chance d’exister, comment peut-on croire que le capitalisme agro industriel ne chercherait pas à en prendre le contrôle et à la broyer ?
Lyon, le 15 mai 2025
Serge Goudard
La question de l’inclusion est complexe et mérite, à mon avis, une analyse nuancée et des réponses multiples. Or ce n’est absolument pas la tonalité de l’article de Sophie Carrouge qui oppose l’Éducation nationale, censée accueillir tou·tes les enfants, et les établissements spécialisés qui seraient/sont – selon elle – des lieux d’abus sur les personnes faibles, maltraitance, exploitation dans les ateliers d’une main d’œuvre captive et sous-payée. Il s’agit de problèmes structurels et parfois humains.
Diantre ! Quel opprobre jeté sur les établissements en question, qu’ils soient publics, associatifs (loi 1901) ou privés à but lucratif, pas de distinction ni de quartier. Leurs personnels, syndiqués à SUD, à la CGT, voire à la FSU apprécieront…
Il n’est nullement questions de nier, d’occulter ou de minimiser les dérives qui existent dans toute institution, et notre rôle est de les dénoncer systématiquement, à commencer par les maltraitances qui peuvent toucher la nôtre. Il faut bien sûr pointer les ESAT (Établissements et Services d’Aide par le Travail) qui proposent des tâches répétitives, à la chaîne, à des personnes suffisamment rapides pour être rentables (nécessité en système capitaliste), pour 600 à 800 € par mois. Le droit du travail, rappelons-le, ne s’applique pas aux ESAT. Il importe de s’opposer aussi aux prédateurs du médicosocial, ces entreprises cotées en Bourse, qui de la crèche à l’EHPAD, ont un immense pouvoir de nuisance. Il s’agit de s’enrichir sur le dos de personnes vulnérables et de leurs familles, et d’exploiter un personnel dont les conditions de travail dégradées conduisent à la maltraitance, comme l’illustre l’exemple d’ORPEA (voir le livre Les Fossoyeurs). Jugulent-elles leurs dérives, elles restent hors de prix, réservées à une minorité de privilégié·es : il faut bien engraisser les actionnaires !
Mais évitons de mettre tous les établissements dans le même sac. Si les internats d’IME (Instituts Médico Éducatifs) pour enfants, les Foyers d’Accueil ou d’Hébergement pour les adultes, structures publiques ou associatives disparaissent, une vision ultralibérale, individualiste s’imposera : chaque famille devra se débrouiller avec un chèque pour trouver des intervenant·es, aides à domicile, dans l’isolement, sans les ressources d’un collectif. Et croit-on vraiment que dans le monde atomisé qui est le nôtre, le risque de maltraitance domestique n’existe pas ?
L’accueil de l’Éducation nationale en question
Les enfants auraient certes droit à l’accueil de l’Éducation nationale, mais dans quelles conditions ?
L’accompagnement par les AESH ne peut répondre à tous les besoins en raison du manque de formation, de l’absence de statut et de stabilité de personnels dont la rémunération est indécente et dont les conditions de travail s’aggravent avec les PIAL et autres dispositifs qui empêchent un suivi des élèves. Le peu de considération du pouvoir pour les AESH suffit à démontrer le peu de cas qu’il fait des enfants en situation de handicap.
Les locaux sont rarement adaptés à des enfants polyhandicapés ou présentant des troubles importants du comportement, il peut même y avoir des problèmes d’accessibilité pour les PMR (mobilité réduite).
Il faudrait aussi évoquer la formation initiale et continue nécessaire aux enseignant·es, à tous les niveaux.
Les IME, eux, ont des prix de journée bien supérieurs à ceux de l’EN, peuvent mettre à disposition beaucoup plus de matériel, de place et d’espaces verts, et surtout disposent d’équipes éducatives très diplômées et expérimentées, un encadrement quantitativement et qualitativement bien supérieur à celui de l’EN pour accompagner les enfants porteurs de handicaps : éducateurs et éducatrices spécialisé·es, psychiatre, psychologues, orthophonistes, AMP (aide médicopsychologique)… avec un financement Sécurité Sociale ! Seulement c’est trop cher, et l’idée de génie d’un pouvoir “tueur de coûts” c’est de faire rentrer les IME… dans l’EN ! Plus de vaste jardin, de psy, d’internat, le saupoudrage de quelques moyens supplémentaires, tant pis si on est à l’étroit, le tour est joué ! Avec la complicité des syndicats ?
En effet, c’est la Sécu qu’on attaque, sous prétexte de déficit. Elle permet l’accueil des enfants les plus lourdement handicapés avec les moyens nécessaires. Petit focus sur FO, organisation sans doute critiquable à certains égards, mais qui sait parfois dire NON, à juste titre. Non à la farce du conclave que la CGT a eu bien du mal à quitter, non à la PSC qui ébranle l’édifice d’une Sécurité Sociale dont on devrait fêter les 80 ans. Le syndicalisme entérine son démantèlement, en signant des accords contre ses propres principes. Le non à l’inclusion est une marque d’intolérance insupportable, mais le oui doit être assorti d’exigences qui sont loin d’être remplies aujourd’hui. La souffrance des familles, des enfants et des enseignant·es n’est pas soulignée par la seule fachosphère. Un bon article de l’hebdo grand public Télérama, qu’on peut difficilement classer à droite, évoquait le problème, pour ne citer que cet exemple. À l’interne, un collègue syndicaliste donnait récemment, non sans colère, les chiffres du CHCST pour l’académie d’Aix-Marseille : 70 % des difficultés graves rencontrées par les enseignant·es concernent l’accueil d’enfants en situation de handicap. L’accueil sans moyens est un leurre, une imposture. Et les professeur·es des écoles sont en première ligne…
Conjuguer les efforts
Plutôt que de discréditer l’ensemble des établissements médicosociaux et de les caricaturer avec “les élèves heureux de trier des bouchons ou de désherber des espaces verts”, mieux vaudrait conjuguer les efforts syndicaux pour obtenir davantage de moyens pour l’inclusion dans l’EN et dans des établissements médicosociaux, complémentaires et non adversaires. J’ajoute que les ESAT proposent des activités variées, dans l’agriculture et l’industrie, certes, mais aussi l’hôtellerie restauration, l’alimentation, l’artisanat d’art, et même le spectacle. Ce qu’il faut défendre, c’est une inclusion qui prend des chemins divers, car, Sophie Carrouge le reconnaît, de nombreux enfants resteront hors des murs de l’EN. Pour ceux-là, sévèrement handicapés, c’est une vie de réclusion qui les attend, dans des familles désespérées : une véritable régression, car nombre d’entre eux et elles pouvaient s’épanouir dans les structures spécialisées, fermées peu à peu sans que l’EN puisse prendre la relève. Établissement médicosocial ne signifie par forcément structure de relégation, même si ça l’est parfois (ou souvent, pour Sophie). Des crèches parentales aux maisons de retraites, en passant par les instituts, foyers, maisons spécialisées, une foule d’initiatives associatives a vu le jour avec des financements publics (État, Sécurité Sociale et collectivités territoriales) ; ces structures émergeantes dans les années 70 du siècle dernier, ont répondu à des besoins sociaux concernant la petite enfance, le handicap ou le grand âge, dans un esprit collégial et souvent convivial au départ. Le modèle peut s’essouffler mais tout n’est pas à rejeter.
Je note enfin que la réponse à L’inclusion dans l’école du tri a tendance à faire un procès d’intention : sous-texte que je pressens moins vertueux. Personne, à Émancipation, ne prône la discrimination, tout le monde est favorable à l’inclusion quand elle est possible et souhaitable.
Sans doute faut-il préciser d’où je parle. D’une expérience de mère, comme Sophie, d’une expérience professionnelle (une quarantaine d’années comme COPSY, devenue PSY-EN) et d’une longue expérience associative dans le domaine du handicap (une trentaine d’années).
En résumé, l’inclusion oui, mais sous des formes différentes selon les enfants à accompagner, pour n’en laisser aucun sur le bord de la route. Oui, à condition de réclamer et d’obtenir les moyens de sa réussite, pour les enfants, les enseignant·es et les familles.
Marie-Noëlle Hopital
Oui l’inclusion telle qu’elle est pratiquée actuellement, sans réels moyens, est préjudiciable autant aux élèves en situation de handicap qu’à leurs pair·es au sein de la classe et aux enseignant·es. Elle est trop souvent source de maltraitance pour les enfants, d’angoisse pour les familles et facteur de mal-être au travail pour nos collègues.
Pour autant, faut-il abdiquer et en arriver à prôner des postures validistes par pure démagogie en surfant sur les multiples difficultés qu’induisent la politique actuelle comme le fait FO dans sa campagne anti-inclusion ? D’autant que, quand on y regarde d’un peu plus près, ce ne sont pas les élèves repérés comme étant en situation de handicap qui posent problème mais celles et ceux qui, en raison des multiples difficultés, sociales, économiques, psychologiques de leurs familles, n’arrivent plus à s’intégrer dans un cadre d’apprentissage et perturbent classes et cours de récréation. Pour leur grande majorité, iels ne relèvent pas du handicap mais de troubles du comportement induits par un environnement social que les politiques néo-libérales ont laissé se délabrer à l’extrême. Ces enfants ne doivent être ni placé·es, ni enfermé·es mais éduqué·es. Avec un travail éducatif intense auprès d’eux et elles et de leurs familles alors que depuis 40 ans des pans entiers de nos villes et de nos campagnes les plus pauvres ont été laissées à l’abandon.
Non ! Ne nous trompons pas sur les causes. Ne nous laissons pas aller sur le chemin d’un validisme nauséabond et réaffirmons avec force que la place de TOU·TES les enfants est à l’école publique. Que le budget nécessaire à cette ambition soit plus que conséquent, c’est une évidence mais c’est un choix politique essentiel.
Tous ces moyens nécessaires que ce soit pour l’école, la formation et le recrutement de ses personnels (enseignant·es, enseignant·es spécialisé·es, educateur·trices, soignant·es…), le bâti scolaire indispensable à rénover et à adapter… tout cela fait partie intégrante de ce que nous réclamons pour le système éducatif. Ni la désastreuse politique actuelle de l’inclusion, ni les critiques démagogiques ne doivent nous faire perdre de vue ces ambitions. On va trouver des milliards pour préparer la guerre et on serait incapable de construire une école capable d’accueillir toutes les différences ? C’est sûrement là qu’est la vraie question.
Michel Busse, ex-éducateur en IMPro et enseignant spécialisé en structures scolaires et médico-sociales
Attal : “Je veux en revenir au “génocide”. Depuis 1948, les Palestiniens, ce peuple palestinien s’est construit en miroir de l’État d’Israël, et ils ont voulu se réapproprier notre histoire, ils ont envie d’être nous.
Même notre Shoah, ils nous l’envient. Ils veulent absolument un génocide, mais pourquoi ? Parce qu’ils pensent, ils pensent que le monde nous a donné Israël après la Shoah. Donc après un vrai génocide. Donc ils se disent : « On va émouvoir le monde en disant que, nous aussi, on est victimes d’un génocide, et on va nous donner des territoires ».”
C’est Yvan Attal, juif algérien qui n’a pas grand-chose à voir, par son histoire personnelle, avec le génocide nazi. Il se contente d’en voler la mémoire pour faire dans le négationnisme. Il a par contre tout à fait à voir avec le nettoyage ethnique prémédité (Nakba) de 1948.
Citation : “Nous sommes nombreux à avoir peur que ce gouvernement en fasse tant qu’il ne nous reste plus rien à faire”. C’est Joseph Goebbels le 22 juillet 1932. Il a les mêmes problèmes que Marine Le Pen et Jordan Bardella avec les mesures de Bruno Retailleau. Merci à Johann Chapoutot de nous rappeler comment Hitler est arrivé au pouvoir.
Voir “retour vers le futur”.
Comprendre la complexité : Pourquoi les gens ne veulent pas voter PS ? Parce que ce parti a fait tout le sale boulot en détricotant le droit du travail et en nassant les manifestations ? Erreur, c’est parce qu’il y a Guedj sur leur liste et que la gauche est antisémite. Sinon, comment comprendre que Jérome Guedj soit mieux accueilli sur le plateau de C News que dans la manif du 1er mai ?
Heureusement, le dico est là pour faire taire toute autre explication.
Dégradation : Pour chaque fait divers tragique, Darmanin et/ou Retailleau accourent : pour l’attaque au couteau perpétré dans un lycée privé de Nantes par un élève manifestement en état de démence, Retailleau est formel. Le responsable, c’est la dégradation : l’ensauvagement, la dégradation de la sécurité, de l’autorité, de la hiérarchie, de l’ordre (celui des dominants, ça va de soi). Nous suggérons au ministre l’examen d’autres dégradations : celles de la santé, de l’éducation, de la prévention, du travail, du logement, du sens …
Épuration ethnique : Vous pensez sûrement à ce que les Israélien·nes ont réalisé en 1948 et essaient de reproduire aujourd’hui, génocide à l’appui, dans le noble but de transformer Gaza en Riviera. Erreur, bande de Wokistes invétéré·es ! Grâce à Gilles Platret, maire de Chalon-sur-Saône et vice-président des Républicains, on sait enfin, grâce à une interview sur Fake News (pardon C News), ce qu’est une épuration ethnique. Rendez-vous compte que, dans les quartiers populaires, les musulman·nes obligent les autres (les “souchiens”) à déménager. C’est épouvantable et on comprend que Monsieur Platret ait éprouvé le besoin de réitérer ses propos.
Intolérable : Attention, l’Europe se fâche : les ministres des affaires étrangères français, allemand et britannique trouvent “intolérable” l’arrêt imposé par Israël de toute “aide humanitaire” à Gaza. C’est de la novlangue. Ce qui est intolérable, c’est que les messianiques fous au pouvoir en Israël les obligent à moduler leur soutien. Comme disait Golda Meir : “Nous ne pouvons pas pardonner aux Arabes de nous obliger à tuer leurs enfants” .
La Bourse ou la vie ? : Le 8 mai, l’action Dassault a reculé de 4 %. Tout est parti d’une annonce de l’armée pakistanaise. Grâce à une nouvelle technologie chinoise, elle aurait abattu cinq avions Rafale en quelques heures. C’est intolérable, c’est une menace directe sur l’emploi.
Nuit des longs couteaux : Vous n’auriez pas imaginé Laurent Wauquiez dans le rôle qu’ont joué les S.A. en 1938 ? L’histoire est parfois surprenante mais dans une meute de prédateurs, il n’y a qu’un seul chef.
Suggestion : Le déficit “abyssal” de la France inquiète. Si ça continue les “marchés financiers” vont paniquer et être obligés de demander des taux d’intérêts délirants. On ne peut que comprendre ces braves gens. Il y a peut-être une solution : en 1948, le taux d’imposition des sociétés était de 50 %. Il n’a pas cessé de baisser et est aujourd’hui de 25 %. Sans compter celles qui, grâce au chantage à l’emploi, ne paient rien. Euréka !!
Surenchère : C’était à prévoir. Piqué au vif par Wauquiez qui veut envoyer les OQTF à Saint-Pierre-et-Miquelon, Darmanin veut construire une prison pour trafiquants dans la jungle de Guyane. C’est la nostalgie du bagne de Cayenne. Du coup, pour Retailleau, il ne reste que les Kerguelen pour enfermer les animateur·trices d’Urgence Palestine. Quel malheur que l’empire français qui recouvrait tous les continents, en soit réduit à si peu de territoires !
Surprise : On n’aurait pas attendu Ségolène Royal sur Gaza. Attaquée par les journalistes à la botte de RTL sur “l’antisémitisme de la gauche ”, elle n’a pas reculé, rappelant sans arrêt les Gazaoui·es génocidé·es et traité·es de terroristes. Elle a rappelé que “c’est Netanyahou qui crée l’antisémitisme”. “Comment voulez-vous qu’il n’y ait pas de colère ?”
Villepin, Royal, ils sont bien rares dans la bourgeoisie à ne pas se vautrer dans la complicité.
Pierre Stambul
Vie, vieillesse et mort d’une femme du peuple , Didier Eribon, Flammarion, 9,5€, mars 2025,
“Tous les hommes sont des assassins, pensa Juliet. Tous. Ils assassinent des femmes. Ils prennent une femme et, petit à petit, ils l’assassinent.”
Arlington Park , Rachel Cusk, Folio, 9.5€, avril 2025.
Son précédent livre, Chroniques sous les bombes à Gaza , Ziad Medoukh, directeur du département de français de l’université gazaouie Al-Aqsa, militant de la paix et de la non-violence, l’avait écrit en 2021, au cours de la quatrième offensive israélienne contre la bande de Gaza.
Ainsi s’est construite son œuvre, treize livres depuis 2009, alternance de récits et poèmes, pour dénoncer l’horreur vécue par les Palestinien·nes, saluer leur résistance, leur amour de la vie et de leur terre. Les lire c’est ressentir l’injustice et la violence mais aussi la force de s’émerveiller, le courage, l’humanité de celui qui œuvre avec constance pour l’éducation, et pour faire aimer la langue française.
Un extrait de l’avant dernier poème : Gaza aime la vie, les Palestiniens adorent la vie
Les Palestiniens de Gaza laissés à leur sort par un monde officiel complice montrent une volonté remarquable, une patience extraordinaire et une détermination sans faille.
Oui les Palestiniens aiment beaucoup la vie
Ils aiment la vie à Gaza, cette mère de lutte
Et Gaza la ville vivante ne meurt jamais
Elle restera toujours debout
Cette ville courageuse qui aime tant la vie
Elle mérite la liberté, la paix et la vie
Gaza résiste, persiste et vit !
Le poème suivant, qui clôt le recueil, s’intitule : Quand l’espoir devient luxe à Gaza .
C’est un texte bouleversant, le titre est explicite, le désespoir ne peut plus être maintenu à distance, ou pour si peu de temps encore, et pourtant demeure une conviction : celui qui résiste ne peut pas perdre…
Nous devons tout faire pour stopper enfin ce génocide, avec “les solidaires”, ainsi que Ziad tient à nommer les soutiens de la Palestine et des Palestinien·nes.
L’édition rapide de ce livre a été rendue possible grâce à la mobilisation des militant·es suisses du Collectif Action Palestine Neufchâtel.
Poèmes d’espoir à Gaza la dévastée , Ziad Medoukh, Édition de Rochefort, 15€, 2024.
Le monde sait et il ne fait rien ou très peu. Les pays arabes ont discuté et il n’en est rien sorti. Des milliers de camions aux portes de Gaza sont bloqués. Au mépris, une fois de plus, du droit international, Israël exige que la population vienne quémander la nourriture pour survivre.
En France, une justice d’abattage continue de condamner pour “apologie du terrorisme” tous ceux et celles qui ont dit publiquement qui sont les victimes et qui sont les bourreaux.
Toute petite lueur : pour la première fois dans les manifestations contre Netanyahou, des manifestant·es ont brandi les photos des enfants assassinés.
Alors certain·es, en Israël ou en France ont des états d’âme. Iels savent qu’iels ont permis le génocide en reprenant la version israélienne du 7 octobre et en acceptant sans broncher les appels aux meurtres de femmes et d’enfants.
Ce qu’a dit de cette “gauche ” en Israël, c’est “on tue, on pleure”. On s’en fout de leurs états d’âme. Ce qu’on attend d’Horvilleur, Sinclair ou Sfar, c’est qu’iels appellent un chat un chat. C’est qu’iels exigent le retrait israélien de Gaza et l’entrée de l’aide humanitaire. C’est qu’iels considèrent Netanyahou et ses acolytes comme des fascistes et des assassins.
Le gouvernement français a les mêmes états d’âme. Il a peur d’être traîné en justice pour complicité de génocide comme il se murmure qu’il puisse l’être pour ce qu’il a fait au Rwanda. Convoquée au Quai d’Orsay, une délégation de solidaires français a pu mesurer l’étendue de ces “états d’âme” : la France ne peut pas sanctionner Israël “parce qu’il faut garder des leviers ” (??). Elle ne vend à Israël que des composants d’armes “défensives” (??). Elle a laissé passer l’avion de Netanyahou parce que “rien dans la loi ne permettait de l’arrêter” !!
Nous publions ici avec l’autorisation des éditions Icem-pédagogie Freinet le témoignage d’une collègue qui a fait l’objet d’une fiche complémentaire au livre S’engager en pédagogie Freinet au second degré 1 . Depuis la publication de l’ouvrage en août 2023 de nombreuses fiches complémentaires, favorisant l’échange de pratiques, ont été mises en ligne et sont consultables sur le site https://www.icem-pedagogie-freinet.org/node/67023 . Les intertitres sont de la rédaction sauf ceux du Focus, rédigé par l’équipe du secteur Freinet-Second Degré.
Je suis professeure de Lettres fraîchement titularisée (j’ai dû me battre pour arracher le droit d’enseigner car je suis atteinte d’un handicap). J’ai été sensibilisée tôt à la pratique du texte libre car j’ai participé à quelques réunions du GD 31. En 2017, j’étais professeure stagiaire dans un lycée. J’ai immédiatement tenté de pratiquer le texte libre avec mes deux classes, une Seconde générale et une classe de BTS.
Parallèlement, il m’a fallu rédiger un mémoire réflexif dans le cadre de ma formation. J’ai choisi de rendre compte dans ce mémoire de ma pratique du texte libre en classe. Je vais tenter de reprendre ici les éléments marquants de cette analyse. Ce qui m’a le plus ennuyée au départ était la question de la justification pédagogique de l’exercice.
Quel est l’objectif recherché ?
J’ai donc remarqué auprès d’une collègue expérimentée en Pédagogie Freinet que lorsqu’un texte est lu, il s’agit de revenir dessus, de travailler et réfléchir de la même manière que l’on fait avec nos auteurs classiques, c’est-à-dire se poser la question de l’intention littéraire tout en revoyant l’orthographe, questionnant le style, la syntaxe. J’ai trouvé que cela est finalement très complet, et que, sous couvert d’entière liberté, on travaille au cœur de la matière du français en levant les barrières de la relation aux textes académiques qui pourraient rebuter les élèves. J’ai donc fixé un certain nombre d’objectifs :
– mettre les élèves eux et elles-mêmes en posture d’écrivain·es et non plus de spectateur·trices comme toujours. Montrer qu’iels sont capables de création. Redonner confiance en eux et elles à des élèves qui ne sont pas très “scolaires” ;
– explorer le vaste panorama de la multiplicité de textes possibles et imaginables ;
– être capable d’identifier les procédés littéraires, les registres, les genres de textes dans ses propres écrits et ceux des camarades, mieux les comprendre et les assimiler ainsi ;
– libérer la parole des élèves, leur donner la possibilité de s’exprimer et leur apprendre le respect d’autrui, la bienveillance ;
– faire de la différenciation pédagogique en termes de syntaxe, d’orthographe, de stylistique.
Première séance
Rassérénée sur ce point, j’ai pu me lancer. Ma première séance de texte libre a été un franc succès, mes deux classes ont adoré. Mais moi, je suis sortie de là un peu plus sceptique. Voici les notes que j’ai rédigées “à chaud” le lendemain de ces premières heures de texte libre. Tout d’abord, je crois que, s’iels ont adoré, c’est parce qu’iels ont eu l’impression de ne pas travailler ainsi. C’est un moment de relâche, il est vrai, où iels peuvent souffler un peu dans cette scolarité très contraignante et très fatigante pour nos jeunes. Le risque serait que dans leur tête cela se transforme en un moment de récréation, et que la portée littéraire de l’exercice soit discréditée.
Ensuite, ce qui m’a ennuyée c’est que peu ont accepté de lire leurs textes à voix haute devant leurs camarades. Je n’arrive pas encore à savoir pourquoi iels ont manifesté une telle réticence, qui pouvait être virulente. La justification était : “C’est personnel, Madame”. Je dirais que la moitié environ, dans les deux classes a refusé de lire ses textes. Je ne sais pas si je dois mettre ça sur le compte de la timidité ou de la peur d’avoir écrit des bêtises.
Certain·es ont fait un travail d’introspection très en profondeur, avec des détails sur leur vie qui me mettent mal à l’aise parce que je deviens ainsi la confidente de leur histoire chaotique personnelle. Là, oui, je comprends qu’iels n’aient pas eu envie de lire. Je me questionne quand même sur ces élèves qui se confient à moi. Qu’en faire en tant que prof ? Est-ce la finalité de l’exercice ?
À un moment, je me suis un peu fâchée et je leur ai dit que s’iels n’aiment pas cet exercice, on ne le ferait plus. Et c’est là qu’un de mes élèves qui avait l’air de ne pas du tout apprécier l’exercice a dit qu’il voulait que ça se reproduise. Et il m’a expliqué que pour lui, même s’il ne lisait pas, c’était très intéressant d’écouter les textes des camarades. Je me demande si, à force de s’écouter les un·es les autres, iels ne vont pas finir par se mettre en confiance sur cette question d’écoute bienveillante et, peu à peu, prendre confiance en eux et elles et se mettre à écrire et à lire à voix haute… En tout cas, il y a un phénomène d’écoute active qui se produit dans la classe, et c’est très intéressant. Iels sont curieux·ses les un·es des autres, iels ont vraiment envie de savoir ce qu’a écrit le ou la camarade.
Des productions très variées
J’ai été surprise par la grande quantité d’élèves (dans les deux classes) qui se sont mis en scène eux et elles-mêmes. Beaucoup de textes ont commencé par “Je me suis levée à sept heures ce matin et…”. Certaines (c’est très féminin) ont parlé de leur passion (la danse), d’autres raconté une anecdote de leur vie. Beaucoup ont parlé du lieu dont elles venaient, et qu’elles étaient contentes d’avoir quitté. Ou pas. Certaines ont parlé de leur famille : leurs sœurs plusieurs fois, la mort de leur mamie. C’est un exercice qui a réveillé de fortes propensions à l’autobiographie.
C’est également un exercice qui chez certains (les garçons cette fois en majorité) a réveillé leur côté “pipi-caca”. Faire rire est très difficile. Un élève a fait un texte très drôle sur les origines de la pêche aux canards. Humour très fin, beaucoup d’esprit. La classe était fendue en deux pendant qu’il lisait. Ceci a suscité des vocations beaucoup moins réussies, des flops. J’ai râlé devant des allusions aux toilettes, aux WC en disant que c’était déplacé. Certains élèves ont voulu faire rire en parlant de leurs camarades. Il est vraiment primordial de faire respecter l’interdiction de ne pas parler de copains de la classe.
Il est à relever des postures d’écriture différentes et remarquables. J’ai eu droit à des poèmes, des chansons de rap, des textes descriptifs pleins de suspens, de mystère, des débuts d’histoires fictives, avec des personnages construits qui vivent des aventures, des sortes d’articles encyclopédiques, des présentations de chanteurs, de séries télévisées, un récit de fait divers militaire. C’est intéressant de voir la multiplicité de ces postures d’“écrivain·e”.
Comment guider pour retravailler les textes ?
Là où je dois m’améliorer dans l’accompagnement de cet exercice, c’est dans la reprise des textes, et également dans le guidage. Je trouve que je n’ai pas été assez au bout des commentaires que l’on peut faire sur chaque texte. Commentaires techniques, bien sûr. Il est primordial de ne pas émettre de jugement sur les textes. Quant au guidage, pour certain·es élèves qui n’ont réussi à rien écrire, c’est quelque chose qui me questionne. Je dois rester vigilante face à ce décalage qui risque de se creuser entre ceux et celles qui “gazent” bien, et les autres qui ne savent pas quoi écrire. Espérons qu’à force d’écouter les autres, iels soient inspirés…
J’ai été très surprise dans l’avancée de l’année : petit à petit, les élèves se sont “débloqué·es” les un·es après les autres et au mois de mai les séances de texte libre étaient rodées, les élèves se mettaient à écrire rapidement, certains blocages semblaient levés et iels lisaient leurs textes plus volontiers. Toute à mes tâtonnements initiaux, j’ai tenté de proposer des pistes d’amélioration des textes : je leur suggérais comment iels pouvaient les enrichir, les étoffer, proposer une recherche stylistique plus travaillée. Certain·es élèves ont joué le jeu, mais pas tou·tes, et j’ai fini par laisser tomber, car ça me prenait trop de temps, pour un retour qui n’était pas suivi. C’est là que je me suis rendue compte des limites de ma capacité à accompagner les élèves dans le texte libre et en faire un outil de travail réel sur la langue : comme c’est associé pour eux et elles à un moment “récréatif”, je n’ai pas réussi à obtenir une collaboration sérieuse de leur part pour travailler, améliorer leurs écrits.
Une pratique peu à peu abandonnée
L’année suivante, au collège cette fois, j’ai réitéré l’expérience du texte libre avec ma classe de quatrième et ça a été un franc succès. Il s’agissait d’une classe excellente, très dynamique et volontaire. Nous nous sommes absolument régalé·es. Mais j’ai moins bien réussi à les accompagner dans l’analyse réflexive de leurs écrits, me contentant de fixer comme objectif de travail une auto-correction de l’orthographe, que la plupart ne faisait pas.
Puis, petit à petit, j’ai fini par arrêter de pratiquer le texte libre. Je n’arrive plus à concilier tous les impératifs du programme (analyse de textes, orthographe, syntaxe, grammaire, conjugaison, vocabulaire, oral, histoire littéraire, histoire des arts, etc.) et trouver une place pour le texte libre. Il ressurgit sporadiquement, les veilles de vacances scolaires par exemple, et je suis très surprise car quand je le propose aux élèves de cinquième, je reçois un murmure de désapprobation général. C’est très nouveau pour moi, j’étais habituée à un enthousiasme débordant au début de ma carrière.
Ce qui a conduit à une désaffection du texte libre dans ma pratique, bien que je continue à le porter dans mon cœur, c’est principalement le fait que de plus en plus d’élèves refusent de jouer le jeu : sous couvert de “je ne sais pas quoi écrire”, iels font des dessins, du découpage, du coloriage, n’écrivent rien ou écrivent des insanités sexistes et vulgaires parfois. Cela m’a un peu découragée et c’est réellement dommage car je garde un souvenir émerveillé de ces deux années de pratique. Je suis restée en contact avec deux de mes élèves de seconde de 2017, grâce au texte libre : une jeune fille qui m’envoie ses poèmes de temps à autre et un élève en décrochage scolaire complet, qui me remercie de lui avoir ouvert les yeux sur sa capacité à écrire des chansons : “Vos cours sur l’expression libre en AP m’ont beaucoup aidé j’ai trouvé une passion pour l’écriture que je n’aurai vraiment jamais soupçonnée” m’écrit-il. Je pense que cela va me revenir. Je suis convaincue des vertus du texte libre, mais suis encore dans une période de tâtonnements. Il faut que j’arrive à mieux m’organiser et mieux accompagner les élèves en leur faisant sentir l’intérêt de l’exercice, pour eux, pour l’amélioration de leur expression écrite.
Témoignage de Janick Leclair
Focus Ce texte qui présente une première expérience de texte libre en classe de lycée, illustre les questions que peut se poser un·e professeur·e débutant·e et les premières tentatives pour y répondre : comment une certaine liberté nourrit-elle la motivation des élèves ? Quels empêchements peuvent venir contrarier la mise en place durable du texte libre dans la classe ? Et quel est le rôle de l’enseignant·e ? Liberté des élèves et motivation L’enthousiasme et la conviction de Janick sont perceptibles dans l’analyse de cette technique, menée dans le cadre de sa formation. Elle en souligne les multiples aspects positifs : sérieux et efficacité scolaire de ce travail, mise en confiance des élèves à qui l’on fait vivre une expérience d’auteur·e, différenciation, intérêt des adolescent·es pour les productions des autres, variété des productions personnelles… Elle souligne ainsi l’implication accrue des élèves. Elle commence à expérimenter les effets bénéfiques de l’expression, même si l’analyse qu’elle en fait ne prend en compte que la nouveauté de la situation moins scolaire, et les qualités personnelles d’élèves intelligent·es et enthousiastes. Ce récit interroge le sens du mot “libre”. Le texte est dit “libre” au sens où il est libéré de tout jugement. Je peux parler de ce dont j’ai envie, parce que j’ai l’assurance qu’il sera accueilli sans jugement, lu avec empathie, et éventuellement travaillé collectivement. Mais cette liberté implique le sérieux et l’authenticité de l’auteur·e… Les empêchements Il y a plusieurs sortes d’empêchements : ceux qui viennent des élèves, ceux qui viennent de la professeure. La première difficulté identifiée ici est la constitution du groupe classe : si certain·es élèves ne veulent pas lire leur texte à la classe, c’est à cause de leur manque de confiance – en eux et elles et dans la classe –, dit leur professeure. Cette gêne peut disparaître avec le temps, preuve que le groupe coopératif a pu se constituer. Si la séance n’est pas aussi efficace qu’elle le voudrait, c’est à cause de quelques élèves qui cultivent l’humour provocateur. Il est sûr que certaines classes peuvent être moins faciles que d’autres. Que l’expérience nouvelle de cette liberté d’expression peut donner la tentation d’en tester les limites. L’outrance, la grossièreté ont peut-être cette fonction-là : jusqu’où peut-on avoir confiance dans la parole de l’adulte ? Il s’agit alors pour l’enseignant·e de ne pas trop intervenir et commenter, au risque de moraliser. De laisser la classe réagir en faisant confiance au groupe. Paradoxalement, ces textes peuvent avoir un effet fédérateur, que la classe en rejette l’excès, ou qu’elle en partage l’irrévérence. Quoi qu’il en soit, inutile de s’attarder, ce n’est pas là qu’est le travail. Généralement, la veine de ce genre de texte se tarit rapidement. Il y a aussi les empêchements de la professeure : son inquiétude face aux instructions officielles qui lui fait vérifier si cet “exercice” – la fréquence d’utilisation de ce mot par Janick est révélatrice – permet de répondre au programme de français. Elle souligne ainsi sa difficulté à concilier l’inconciliable : les matières du programme, ardues et chronophages, et le texte libre, ajouté à cet emploi du temps, et détaché de tout le reste. Il finit d’ailleurs par disparaître de sa pratique. La part du maître Janick témoigne plusieurs fois de son inexpérience, notamment dans le guidage des élèves et l’aide qu’elle peut leur apporter dans le dialogue interpersonnel pendant l’écriture des textes. Il est sûr que la pratique régulière du texte libre dans la classe permet d’acquérir des repères : les thèmes qui surprennent au début reviennent souvent dans les textes libres et cela permet d’anticiper et d’avoir le recul nécessaire pour réagir plus efficacement. Mais cette technique, comme toutes celles de la pédagogie Freinet, demande au professeur·e à la fois un décentrage et une inversion de point de vue difficiles à réaliser quand on découvre cette façon de faire. Un décentrage : le/la professeur·e n’est ni le confident de ses élèves, ni le dépositaire de leurs textes. “J’ai eu droit” à tel ou tel texte, dit Janick. Or ces textes, ces confidences ne sont pas pour l’enseignant·e, mais pour le groupe. Le rôle de l’enseignant·e est de mettre en place le cadre pour que se déploie l’expression libre. Dès le début, il faut préciser : “On écrit pour l’autre et les textes ont pour vocation d’être publiés”. C’est le groupe qui les accueille, qui travaille ensemble pour leur donner la plus grande force possible, sans déposséder leur auteur·e de son intention première. Une inversion de point de vue : le texte libre n’est pas une technique pour travailler la langue. Si l’activité est installée régulièrement, elle change le rapport des élèves à l’écrit. Le commentaire de l’enseignant·e quand elle ou il lit le texte est celui d’un lecteur ou d’une lectrice : on dit comment le texte a été reçu. Si l’auteur·e du texte a envie de le retravailler à la lumière de cette réaction, l’enseignant·e peut alors faire des remarques plus techniques. La langue est travaillée pour permettre aux auteurs d’exprimer leur pensée le mieux possible.
Au moment où se multiplient les révélations sur les agissements criminels d’artistes en vue, on s’interroge toujours sur le statut de l’œuvre. Est-elle indépendante de son créateur/trice ? Quelle part de responsabilité est la nôtre quand on s’accommode du pire au nom de l’art ?
Plus un choix, une obligation ?
Dissocier l’homme de l’artiste ne semble plus un choix mais une obligation si on veut encore lire, regarder des tableaux, des films, écouter de la musique. J’apprends par cœur des phrases de Voyage au bout de la nuit à 15 ans et découvre à 20 que Céline était un ignoble personnage. Dois-je brûler ce que j’ai adoré ?
#MeToo aura mis en apparence tout le monde d’accord. Fin du débat-marronnier sous forme de question, faut-il dissocier l’homme, la femme, de l’artiste ? Si on ne veut pas être condamné·es à lire Oui-Oui jusqu’à la fin de ses jours, mieux vaut se faire une raison. Ceci dit, qui est vraiment Enid Blyton ?
Claude Lévêque
Dernière révélation en date, le système Claude Lévêque et en filigrane le procès du milieu de l’art contemporain. On découvre donc que Claude Lévêque ne se contente pas d’inventer des installations visuelles et sonores punk, de couvrir les murs de néons, de phrases provocatrices, il s’entoure aussi de gitons qu’il nomme des “assistants” dont l’âge varie entre 13 et 20 ans, les prend sous son aile de rapace prédateur, avec l’aval des parents subjugués, les viole et les jette après usage. Il sait faire jouer la concurrence, disloque les fratries et continue d’être considéré comme une figure-incontournable-de-l’art-contemporain.
Enfin jusqu’à ce que différents journaux, Libération en tête qui, après l’avoir encensé, en fait sa une le 17 avril 2025, révèlent “le système Lévêque”. Chute d’une idole, multiplication des articles, relecture critique d’une œuvre à la lumière des plaintes des victimes, Claude Lévêque, au tapis, ne se relèvera pas de sitôt et sera au centre des conversations sur l’homme et l’artiste.
Peut-on encore regarder, s’extasier devant ses phrases, étrangement prémonitoires écrites en néon ? “Je suis une merde” affirme l’une d’elles en 2001. La boucle est bouclée, confirmation en 2025.
Dans le même ordre d’idées mais dans un registre différent, des articles embarrassés rendent hommage à Mario Vargas Llosa, mort le 13 avril, en même temps qu’ils s’indignent de sa dérive idéologique. Quelles idées bizarres ont donc traversé la tête de ce grand écrivain, icône de la littérature péruvienne, au moment de soutenir, entre autres sinistres individus, Bolsonaro ? Santiago Amigorena, dans un article, s’inquiète de son incapacité à pardonner les errances de Vargas Llosa alors qu’en temps normal, il n’a aucun problème à distinguer l’œuvre de l’écrivain. Aucune logique dans tout cela.
On pourrait multiplier les exemples de tribunes, d’analyses, de polémiques et de philippiques que l’on n’aurait pas avancé d’un pouce. Comment mettre un terme à ce questionnement dans lequel on tourne tel un hamster dans sa roue ?
Raisonner par l’absurde
On se prend à cauchemarder. Hitler n’a heureusement pas été un peintre de génie (ce que s’est plu à imaginer l’insupportable Éric-Emmanuel Schmitt dans son roman La Part de l’Autre , et si le jeune Adolf avait été reçu aux Beaux-Arts en 1908 ? Où est le problème ?) et Jean-Marie Le Pen, un auteur incontournable car on aurait été dans la merde. Bac français 2030 : “Vous commenterez ce texte extrait de Mémoires, Tribun du Peuple de Jean-Marie Le Pen non sans avoir préalablement dissocié le romancier de l’homme politique. Calculette interdite” . On peut même imaginer les futurs articles de L’Infini ou du Magazine littéraire , il suffit de s’inspirer de ceux écrits sur Céline depuis des décennies, y compris au sein de l’université française. “JMLP, une métaphysique des ténèbres”, “l’obligation du Mal”, “le Soldat de la Subversion”.
Aporie ?
Aucun·e lycéen·ne n’ignore la Beauté dans le Mal et nous non plus après tout, alors pourquoi ressasser ? On se souvient qu’en 2010, le tome trois des Mémoires de Guerre de De Gaulle était au programme de l’épreuve de littérature en section L. On demandait aux enseignant·es de se concentrer sur l’aspect littéraire de l’œuvre et on exigeait des futur·es bachelier·ères une connaissance parfaite de cette dernière. Il n’était pas question de gloser sur l’homme, le militaire et l’écrivain ou d’avoir un regard critique sur la prose mythico-épico-guerrière du général puisque d’emblée l’œuvre était abordée sous un angle biaisé (construire sa propre légende de son vivant, une prouesse). Choisir le tome 3 des Mémoires de Guerre, Le Salut 1944-1946 ne devait rien au hasard. Gare à qui avait des réserves, le SNES, à l’époque, en a fait les frais.
Les controverses n’ont jamais été aussi vives qu’aujourd’hui et la cohérence autant malmenée. On a du mal à rester serein·es et à se convaincre qu’une œuvre, sortie d’un cerveau détraqué, vit sa vie majuscule dans l’Éther de la Création, coupée de tout lien avec son créateur/trice.
Aucune prise de position sur le sujet n’épuise le sujet et on se contredit sans cesse, en proie à l’insatisfaction.
Casuistique
Au cas par cas, certains salauds s’en tirent avec les honneurs tandis que d’autres brûlent en enfer. La contextualisation, à géométrie variable, sauve parfois du pire.
Que l’on se souvienne, entre autres exemples, des plaidoyers en faveur de l’amour libre entre des adultes et des enfants dans les années 70. L’enfant est enfin considéré comme un sujet à part entière, capable de dire “Non” et les propos de Daniel Cohn-Bendit sur le plateau d’Apostrophes en 1982 (pas en 1968) qui aujourd’hui lui vaudraient une mise au ban immédiate émoustillent Bernard Pivot. Le principal intéressé a depuis construit un récit bien rôdé pour répondre aux critiques. Va-t-on lui rappeler ad libitum qu’il tenait des propos curieux sur la sexualité des enfants ? Il n’est pas Gabriel Matzneff et il regrette ces prises de position marquées au sceau d’une époque. Circulez, il n’y a rien à voir.
Travail sur soi
En tant que lectrice, spectatrice, je ne souhaite pas que l’on me dicte une conduite ou que l’on censure un artiste, pour mon bien. Se confronter à la brutalité du paradoxe (comment puis-je, par exemple, lire Les Mémoires de Dirk Raspe de Drieu la Rochelle, être embarquée dans ce texte qui mêle autobiographie et réflexion sur Van Gogh sans en être empêchée par le souvenir des pages terribles de son Journal ? La réponse m’appartient, n’est pas rhétorique et ne relève pas d’une quelconque théorie. Elle est une épreuve, garder la tête hors de l’eau croupie suppose de la lucidité. Je n’ai pas envie d’être assistée en permanence, que l’on me suggère, sur un cartel, à l’entrée d’une exposition, que s’extasier devant les tahitiennes de Gauguin est suspect et revient à relativiser son goût pour les jeunes filles prépubères. Les informations qui parviennent au public ne se substituent pas au nécessaire travail sur soi. L’aveuglement volontaire, à quel prix pour la conscience, voilà la question à se poser pour avancer ? Comment puis-je regarder, sans ciller, les phrases au graphisme tremblant exposées par Claude Lévêque quand on sait désormais qu’elles sont écrites par des enfants terrorisés sous emprise ? À l’inverse, pourquoi des étudiant·es de première année à la FEMIS accusent-ils/elles une enseignante de faire l’apologie de la “rape culture” quand elle propose une analyse de séquence d’un film patrimonial qui comporte une scène de viol ? Je me souviens d’un cours houleux en terminale cinéma audiovisuel sur Le Sang des Bêtes de Georges Franju. Des élèves ont demandé à sortir car “cela ne se fait pas ” de travailler sur un film de 1949 qui montre les abattoirs de La Villette et de Vaugirard. Franju, aux yeux des élèves, devenait l’incarnation du viandard, moi son suppôt. Le film, très politique, est pourtant un réquisitoire sans ambiguïté contre la souffrance humaine et animale, l’ouvrier qui surine la bête est lui aussi une carcasse que l’on avilit. J’ai échoué dans ma tentative d’explication. Franju, s’il a réalisé Le Sang des Bêtes est forcément coupable car il fait corps avec son film.
Solution ?
Si l’on veut être tranquille une bonne fois pour toutes, il faut transformer l’artiste en esthète, en “prince des nuées”. Que l’on ne s’avise surtout pas de le faire descendre sur les planches où il est “veule et gauche”. On peut alors admirer sans peine les œuvres des pires dégueulasses, en pantoufles, une tasse de thé à la main. On se rend cependant compte de l’inconfort de cette position au moment où la martingale ne fonctionne plus car une fois encore, Polanski est récompensé dans un festival, une fois de plus Céline “grand ami de Hitler” (phrase piochée dans L’École des Cadavres ) est célébré, une fois de trop, des voix sont étouffées et des vies brisées au nom de l’art.
Je ne lis plus Céline, je ne regarde pas une œuvre de Claude Lévêque sans entendre les pleurs d’un enfant, je ne danse pas le moonwalk avec Michael Jackson et je ne chante pas Bertrand Cantat sous la douche. Quant à Cohn-Bendit et ses repentirs agacés d’atrabilaire revenu de tout, surtout du mois de mai, qu’il aille au diable.
Parenthèse
Que des mecs en somme car, n’est-ce pas, la femme, elle, n’a rien à dissocier. Elle est ce qu’elle est et son être-artiste est son être tout court mais il s’agit là d’un autre débat. La femme, pauvre d’elle, n’a rien à cacher car elle est une et indivisible.
Fin de la parenthèse
Sade avait raison et en la matière, il en connaissait un bout sur les infortunes de la vertu et les prospérités du vice. “Je ne m’adresse qu’à des gens capables de m’entendre et ceux-là me liront sans danger”.
Nous voilà prévenu·es, nous qui sommes en proie au vertige au bord du gouffre de nos consciences fragiles.
Sophie Carrouge
La préface de David Joy affirme que tout écrivain du sud sait bien qu’il est “soit descendant d’esclaves, soit descendant d’esclavagistes” (p.5). Joy, habitant la Caroline du Nord, et Cosby, la Virginie, savent qu’il est difficile d’“ignorer la présence constante des statues de généraux sudistes qui trônent dans [les] centres-villes ou des drapeaux confédérés qui flottent le long [des] routes [du Sud]”. On comprend alors qu’il “est hanté par son passé ” et que les “fantômes sont les braises qui couvent sous la cendre, et sur laquelle [les] écrivains n’ont qu’à souffler”. Et, pour David Joy, il est clair que Cosby, sait “parfaitement comment raviver le feu” .
Mais cela ne suffirait pas à en faire un bon roman mais Cosby possède deux grandes qualités selon Joy : “la poésie de sa langue” et “la richesse de son récit”. À ce bidon d’essence, il ajoute “une maîtrise du rythme époustouflante” . Et s’il le fallait, le faut-il vraiment, ajouter une pierre (à briquet ?) aux louanges de Joy, j’ajouterais que rares sont les auteurs qui ont une telle fluidité narratrice. Ce n’est donc pas pour rien que Dennis Lehane, lui aussi, souligne la force de Cosby en blurbant à coup de bandeau : “Le roman noir a un avenir, et cet avenir s’appelle S.A. Cosby” .
“C’est quoi six petits Noirs enterrés au fond d’un bois ? Un bon début” (p.362)
Titus Crown est le shérif noir du comté de Charon dans la baie de Chesapeake en Virginie. Ancien agent du FBI marqué par une affaire, il est revenu vivre chez lui aux côtés des siens et tente de faire cohabiter les deux communautés qui sont en train de s’écharper sur la statue d’un confédéré. C’est alors qu’il est appelé sur une fusillade dans un lycée. Latrell, un jeune noir drogué vient d’abattre un professeur, M. Spearman et tient des propos religieux. Il est abattu par ses adjoints.
Évidemment, un jeune noir drogué qui tue un professeur blanc, ça secoue la communauté. Mais, alors qu’il ne veut que faire son boulot, on va vite prendre Titus pour un Bounty. Il “avait beau être un homme noir élu sur un programme réformiste pour une majorité d’Afro-Américains, il n’était désormais plus qu’un homme en bleu ” (p.60). Mais, tenace, Titus ne va pas s’en tenir aux apparences, il va gratter le vernis car il sait que la couleur n’est aucunement gage d’une qualité ou d’un défaut.
“Le Sud était certainement l’endroit le plus contrarié par son passé et le plus terrifié par son avenir ” (p.323)
Le Sang des innocents est aussi une réflexion sur le pouvoir : “Cet homme aimait tellement le pouvoir qu’il aurait accepté le poste de balayeur en chef à l’usine de fumier pour peu que cela lui permît de donner des ordres ” (p.43), la religion : “il avait compris que la Bible était tout aussi corrompue que les hommes qui la lisaient ” (p.151). Le Sud est hanté “par l’hypocrisie du christianisme ”, (p.220) et ses pis-aller. C’est aussi un combat pour la mémoire et contre les discriminations : “Régulièrement, Titus prenait le temps d’observer [les] arbres […], Combien de ces géants avaient assisté aux parties de chasse des indigènes qui peuplaient la région avant l’arrivée des Européens ? Combien avaient vu les colons de Jamestown contraints de manger leurs propres chaussures, lors du premier hiver qu’ils avaient passé en Virginie, en 1607 ? Combien avaient soutenu le poids d’hommes noirs pendus à leurs branches au cours des années qui avaient suivi la grande rébellion ratée menée par des propriétaires terriens du Sud désireux de faire sécession ?” (p.119).
Parce qu’il sait donner la parole à ceux à qui on l’a confisquée, parce qu’il sait que le roman noir est aussi un roman social, parce qu’il sait donner tout autant de place aux victimes qu’aux meurtriers et parce qu’il sait que “le temps [est] cyclique, et que ce qui s’est produit [est] voué à se reproduire un jour ” (p.31), S.A. Cosby est un grand du thriller, du roman noir, rural et social, un grand du roman, un grand. Son Altesse Cosby.
François Braud
Le Sang des Innocents , S.A. Cosby , traduit par Pierre Szczeciner, All the Sinners Bleed, Sonatine, 2024, 396 pages, 23€.
Papier écrit en écoutant Ohio de Neil Young.
Payot republie cette année dans la collection Petite Bibliothèque Payot Herculine Abel Barbin, Mes souvenirs – texte exhumé par Michel Foucault dans les années 1970 – republié en 2014 – et qui entraîna de nombreux débats – voire des polémiques – avec Judith Butler notamment, mais aussi plus récemment une relecture dans une approche le situant comme un élément important dans le champ de l’intersexualité (les “gender studies“).
Le sous-titre du livre donne l’angle selon lequel l’auteur de la préface, Julien Marsay, aborde ce texte : Mémoires de la première Figure intersexe française 1838-1868 .
En fait, plutôt qu’une préface il s’agit d’une analyse très approfondie dans laquelle Marsay avance que le texte “a une portée littéraire, historique, linguistique et sociale”.
En effet ce “texte” [bien difficile à catégoriser : document, mémoire, témoignage, autobiographie,…] redécouvert par Michel Foucault 1 (https://legs.cnrs.fr/dernieres-publications/herculine-barbin-dite-alexina-b/ ) qui l’avait trouvé lors de recherches effectuées au moment de la préparation de son ouvrage Histoire de la sexualité , ce texte n’en finit plus d’être réinterprété et ré-investi parce qu’il permet de multiples approches.
Ambroise Tardieu, médecin légiste, l’avait fait publier en 1874 dans un ouvrage Question médico-légale de l’identité sous le titre de Souvenirs et impression d’un individu dont le sexe était méconnu , alors que le titre originel donné par Axel Herculine Barbin était Mes Souvenirs .
“Michel Foucault déterre le texte de l’oubli auquel il était sans doute promis […] l’histoire de la littérature lui en est hautement redevable” écrit Julien Marsay, qui place d’emblée l’abord du texte sous un angle, celui de la littérature, en décalage avec celui initié par Michel Foucault qui l’envisage, non seulement au prisme de l’analyse sociologique qu’il a engagée (Surveiller et Punir, Histoire de la folie à l’âge classique, Histoire de la sexualité ), mais aussi comme approche psychanalytique et philosophique sur la sexualité, la différenciation, l’intersexualité, ouvrant les réflexions autour de la différence sexuelle, approche investie ensuite par les théoriciennes du gender studies, Judith Butler par exemple (Trouble dans le genre , Routledge Kegan & Pau, 1990 – La Découverte 2005)
Cet abord sera vivement contesté ensuite, entre autres par Judith Butler et Éric Fassin (https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89ric_Fassin ) pour un ensemble de raisons, par exemple l’emploi par Foucault du terme hermaphrodite dénué de fondement scientifique et qui renvoie au mythe grec (voir complément).
Un apport littéraire
Julien Marsay, qui est agrégé de Lettres modernes, place le texte dans le champ littéraire, précisément dans celui de l’autobiographie : il évoque le pacte autobiographique qui veut que “ce genre de texte soit érigé sous le signe de l’authenticité ”, et ajoute que Axel Herculine Barbin ne possédait ni les clés ni les mots pour décrire son état/identité “iel est constamment contraint·e de rendre compte littérairement de sa singularité…” et en effet certains mots sont employés avec la marque du féminin dans un récit à la première personne du masculin singulier. Il n’est pourtant pas sûr que l’auteure (auteurice dit Marsay) l’est envisagé comme tel, plutôt comme un témoignage de sa tragédie (le texte est parcouru en sous-texte d’idées mortifères, et de fait iel se suicidera peu après son écriture) même s’il affleure ici où là l’idée qu’il sera peut-être lu, “j’en appelle ici au jugement de la postérité qui me lira”.
“Il est singulier” ajoute J. Marsay, “que plus d’un siècle et demi avant que le fameux point médian n’enflamme le débat un texte soulève déjà la question des limites genrées de la grammaire binaire…”.
Il relève aussi la grande qualité littéraire de l’ensemble, et en effet l’écriture est d’une grande et belle richesse “tout empreint [e] des codes du Romantisme”.
Axel Herculine Barbin lit beaucoup ce qui renforce son éducation scolaire classique poursuivie jusqu’à sa sortie de l’École Normale d’Institutrice, et fait d’iel un·e excellente “auteurice”.
Une approche critique du système éducatif et du poids de la hiérarchie académique, doublée de celle de la religion
C’est l’un des témoignages de première main sur les contraintes exercées sur les jeunes femmes, institutrices, qui sont les représentantes de l’émancipation féministe en cours (https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_des_femmes_dans_l%27enseignement_public_fran%C3%A7ais ) (A.H Barbin 1838-1868 ; Louise Michel 1830-1905 pour ne citer qu’elles) et sur le poids de la domination masculine : “[…] je ne soupçonnais pas les difficultés […] d’un état le plus servile de tous […] après le curé, l’institutrice n’a pas de plus terrible ennemi que l’inspecteur primaire […]”.
[Le 15 mars 1850, est votée la loi Falloux qui impose une école de filles dans chaque commune de plus de 800 habitant·es. Elle autorise les institutrices sous contrôle des congrégations religieuses à enseigner sans réelle formation, mais les institutrices laïques doivent être munies d’un certificat de capacité qui est préparé dans une institution religieuse.]
Contrôle donc sur leur pratique mais aussi sur leur mode de vie : elles doivent être assidues dans la pratique quotidienne de la religion, avoir un confesseur : “ma position à J […] m’obligeait à aller saluer le curé […] je devinai chez cet homme un ennemi dangereux […] c’était un petit vieillard aux yeux […] qui inspiraient la terreur […] j’avais affaire à l’homme le plus intolérant qui fût au monde […] il n’y avait rien chez cet homme que sécheresse de cœur; le pardon ne descendant qu’à regret de ces lèvres […]”.
Contrôle, aussi, par la hiérarchie académique, mais si les pratiques pédagogiques sont évoquées c’est, semble-t-il, plus un prétexte pour obtenir des “faveurs” qu’une évaluation et la scène concernant la visite de l’inspecteur primaire qui se termine en tentative d’imposer un rapport “non consenti” (pratique qui a peut-être pu perdurer jusqu’à nos jours…) en dit long sur cette [notre] société patriarcale : “Supposez […] un homme arrivé au poste d’inspecteur primaire au moyen de manœuvres […] incapable d’apprécier le talent ou le mérite d’une maîtresse […] il se gardera bien d’entamer un sujet sérieux… tout en effrayant les enfants de façon à leur ôter toutes possibilités de réponse […] De là des reproches […] un ton de menace […] supposez encore […] que l’institutrice soit jolie […] sous le coup de la disgrâce […] la pauvre jeune fille pour ne pas se voir retirer […] [ce] qui la fait vivre se fera plus sensible, plus petite […] on est arrivés dans le petit salon […] ses paroles mielleuses sont plus claires […] Après avoir menacé, il promet, mais il demande et là son langage est tout à fait significatif […]”.
Les lieux religieux comme asile pour les filles (et les femmes)
Placé·e dès son enfance puis scolarisé·e dans des structures religieuses, des couvents au sein desquels iel a grandi, Herculine Abel évoque ces lieux comme des havres de paix dans lesquels iel a pu s’épanouir, mais aussi les autres jeunes filles, protégée par ces espaces clos, hors de la société et qui ne sont pas vécus comme des emprisonnements : “Comme mon enfance, une grande partie de ma jeunesse s’écoula dans le calme délicieux de maisons religieuses”.
Iel a une vision positive de ces lieux et des nonnes qui les font fonctionner, sans doute parce qu’Herculine n’y a jamais croisé de “mauvaise” femme comme elle le dit, ce qui déforme son jugement qui de toute façon manque de distance avec la religion dans laquelle comme toute la population iel a été élevé·e.
Iel dans le déroulement de sa vie évoque constamment la vie paisible dans ces structures, l’amitié (et plus encore puisque cette proximité lui “révèle” son état) ainsi que la bienveillance des religieuses les gérant.
Il n’est sans doute pas faux que dans les lieux religieux les filles, sans droits, sans défenses, étaient à l’abri des hommes prédateurs largement majoritaires dans cette société patriarcale.
Élevées dans l’ignorance de la “vie”, des rapports hommes/femmes, de la sexualité, elles étaient d’ailleurs des proies… toute la littérature romanesque mais aussi le théâtre regorge de situation où à peine sorties des institutions elles tombent dans les rets d’hommes et ont à se défendre de leurs pièges et de leurs assauts : Les deux orphelines, Don Juan, Les liaisons dangereuses …
“J’étais à cette époque dans la plus grande innocence des choses de la vie, je ne soupçonnais rien des passions qui agitent les hommes.”
D’où l’impérieuse nécessité de soustraire l’éducation des enfants, et surtout des filles, des griffes de la religion qui en fait d’“ignorantes” victimes, d’autant que la plupart n’ont pas été vraiment scolarisées et ne peuvent exercer que des professions “déqualifiées”, domestique, emplois subalternes dans l’industrie (à ce sujet voir La pauvreté laborieuse au XIXe vue par Julie-Victoire Daubié (https://lyc-daubie-argenteuil.ac-versailles.fr/IMG/pdf/la_pauvrete_laborieuse_au_xixeme_siecle_vue_par_julie-victoire_daubie.pdf ).
Le poids de la religion sur le social et les individu·es
On mesure combien la Société a progressé, le contrôle du religieux venant doubler celui patriarcal pour régenter la vie quotidienne dans ces moindres détails – messes, confessions, retraites… même s’il y a encore beaucoup à faire et combien on y a gagné en terme de liberté individuelle, de libre arbitre et de liberté de pensée. L’emprise de la religion qui, à cette époque, pèse plus sur les femmes et les enfants par le biais de l’enseignement empêche Herculine d’avoir un raisonnement sain : “[…] l’homme le plus sceptique […] je le défie de vivre près d’une créature aussi noble, aussi chrétienne sans se sentir porté à chérir une religion […]” [il s’agit de la supérieure de l’école normale].
Ce qui peut comparativement nous aider à “comprendre” le fonctionnement des individu·es, leur choix à l’heure actuelle, dans des sociétés/cultures contemporaines encore sous l’emprise totale du religieux.
La conclusion de Marsay situe l’enjeu de ce texte “ce récit […] mérite d’être plus largement diffusé aujourd’hui au-delà du cercle des personnes concernées […] spécialisées dans les études de genre” et il ajoute d’autant que “l’énonciation de Barbin interroge la binarité de la langue comme celle du monde social […] lorsqu’on naît ni homme ni femme, ni homme et femme, mais tout simplement autre”.
Ce texte, nous dit Marsay, a la même puissance que le roman de J. Eugenides Middlesex (https://en.wikipedia.org/wiki/Middlesex_(novel) en anglais). (2003) qui a vulgarisé la notion d’intersexe, et en effet sa date d’écriture (1874) en fait un texte précurseur à la portée considérable.
Bernard Foulon
COMPLÉMENTS
Un article très bien documenté publié dans Le Monde en 2018 :
https://www.lemonde.fr/sexo/article/2018/02/09/le-8-novembre-1838-naissait-herculine-barbin-devenue-l-heroine-des-hermaphrodites-ou-intersexues-le-i-de-lgbti_6002881_4880593.html
Un article de fond sur Judith Butler :
https://shs.cairn.info/revue-cahiers-du-genre-2008-1-page-205?lang=fr
Éric Fassin dans une postface à la réédition de 2014 souligne combien le développement des gender studies mais aussi celui du mouvement “intersexe” engagent aujourd’hui à relire ce récit remarquable où “Herculine/Abel s’invente un « vrai genre »”.
Judith Butler Foucault, Herculine et la politique de la discontinuité sexuelle :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Trouble_dans_le_genre
etc.
Une histoire d’accueil dans une période de grand danger qui fait partie du patrimoine de Domène, petite ville du Grésivaudan adossée au massif de Belledonne, proche de Grenoble, tout comme l’engagement antifasciste des maquisards du Grésivaudan.
Le 12 juillet 1934, une limousine s’arrête devant une maison assez imposante, mais masquée par les arbres d’un grand jardin. C’est une demeure plutôt austère de deux étages comme il y en a encore aujourd’hui dans cette commune.
De la limousine descend un couple d’un certain âge qui ne s’attarde guère dehors.
Iels disparaissent dans la maison, où une famille, le père, la mère et leurs deux enfants, les accueillent. Iels occuperont la chambre du fils, à l’étage, et prendront tout d’abord leurs repas avec la famille.
Un long périple
Le couple discret a un long périple derrière lui. Venu·es de Turquie, où iels ont vécu quatre ans, iels ont débarqué le 24 juillet 1933 nuitamment et incognito à Cassis, évitant Marseille, où on les attend.
Iels se rendent à Saint-Palais, près de Royan, où iels séjournent deux mois. Ensuite, c’est un séjour à Bagnères-de-Bigorre, dans les Pyrénées-Orientales, puis à Barbizon. Iels sont autorisé·es à séjourner en France, mais interdit·es de séjour en Seine et Seine-et-Oise, la Seine-et-Marne semble convenir.
Les réfugié·es reçoivent en nombre des visiteurs et visiteuses venu·es de beaucoup de pays. Le monsieur aux petites lunettes rondes se rend même à Paris. Il lit et écrit beaucoup.
Mais le séjour à Barbizon prend fin lorsqu’iels y sont découvert·es et ne doivent leur salut qu’en fuyant par une porte arrière. Alors commence une nouvelle errance à travers la France qui les amène en Isère. Même les montagnes ne les protègent pas, iels seront quelque temps à Saint-Pierre-de-Chartreuse, puis, dans la vallée de l’Isère, à La Tronche, et c’est venant de Chamonix qu’iels arrivent le 12 juillet 1934 à Domène, après une année entière passée à fuir sans cesse.
Le monsieur aux petites lunettes rondes et la dame au petit chapeau qui descendent de la limousine à Domène ne sont autres que Lev Davidovitch Bronstein dit Trotzky et sa deuxième épouse Natalia, parents de Lev (Ljova), réfugié en France, et de Sergei (Serioja), resté en Union soviétique.
Le déchainement de la haine
Pourquoi ont-iels changé sans cesse de domicile pendant une année, et comment ont-iels trouvé l’improbable chemin de Domène ?
Trotzky et son épouse ont débarqué en France avec le statut de réfugié·es, mais iels n’étaient pas les bienvenu·es. S’iels avaient débarqué à Marseille, iels auraient été accueilli·es par une horde de journalistes, de paparazzi haineux, avides de faire des photos et des gros titres. Il y a là aussi des ennemis politiques qui ne cachent pas leur haine.
La maison Beau à Domène où Trosky séjourna en 1934.
De Barbizon, iels s’enfuient traqué·es et cerné·es par une meute menaçante. Des journalistes de l’Action Française sont là, ainsi que des envoyés spéciaux du Matin , de La Liberté , de L’ami du peuple et assemblés autour de la maison, des Russes blancs, des fascistes, mais aussi des communistes staliniens.
Le journal du parti communiste L’Humanité y va aussi de ses gros titres.
Devant de tels troubles à l’ordre public, les autorités françaises retirent à Trotzky et Natalia leur droit de séjour. Iels sont prié·es de quitter le pays, ce qui s’appelle OQTF de nos jours… Mais où aller ? Aucun pays n’accepte d’accueillir les fugitifs.
La presse se déchaîne. L’Action Française titre que Trotzky est venu “mettre la France à feu et à sang”.
Le gouvernement Doumergue décide de les mettre en résidence surveillée ailleurs en attendant de pouvoir les expulser.
Au moment où la presse d’extrême droite, la presse bourgeoise ainsi que l’organe du parti communiste désignent l’ennemi numéro 1, un comité de soutien est constitué. Des personnalités connues s’indignent de la campagne d’une extrême violence menée contre Trotzky.
Le rôle de la Fédération Unitaire de l’enseignement public
Une organisation est particulièment active, la Fédération Unitaire de l’enseignement public et son secrétaire général Maurice Dommanget.
Historien, antifasciste, pacifiste, il signe, avec d’autres, un appel pour l’accueil de Trotsky.
Le militant trotskiste Henri Molinier est à la recherche d’un domicile pour les réfugié·es en grande détresse. Il s’adresse à Maurice Dommanget. Celui-ci l’envoie auprès de Raoul Faure, secrétaire départemental pour l’Isère de la Fédération Unitaire, qui ne peut pas accueillir lui-même Trotzky et son épouse, mais songe à Monsieur et Madame Beau, instituteur et institutrice à Domène, dont la maison pourrait convenir.
Les deux militants de la Fédération Unitaire viennent en reconnaissance à Domène. Dès le lendemain, le frère d’Henri Molinier amène Trotzky, muni de faux-vrais papiers au nom d’un écrivain de nationalité roumaine et son épouse, à Domène.
C’est le préfet de l’Isère qui a délivré le précieux papier.
Le récit par Marguerite Beau
Marguerite Beau, la jeune fille de la maison, qui, elle aussi sera institutrice, est chargée des repas, son frère fait les courses.
Un secrétaire vient tous les jours. Léon Sedov rend régulièrement visite à ses parents. La vie s’organise. C’est en 1992 que Marguerite Beau, qui milite à Amnesty International, à la Ligue des Droits de l’Homme, à l’association “Citoyens du monde” ainsi qu’à une association locale, fera le récit de cette cohabitation de onze mois.
Elle écrit : “Mes parents avaient d’emblée exigé d’assurer eux-mêmes la sécurité de leurs hôtes, sans garde personnelle et sans présence de policiers aux alentours”. Elle note que la famille était “consciente de la gravité de la situation et du danger encouru par les uns et les autres” .
Durant les onze mois passés à Domène, l’épisode le plus éprouvant est la période qui suit l’assassinat de Kirov, premier secrétaire du parti communiste de Leningrad, le 29 décembre 1934.
La presse se déchaîne plus que jamais.
En première page du Matin : “Staline, annonce-t-on de Moscou, a demandé l’expulsion de France de Trotzky. Souhaitons que la nouvelle soit exacte, nous serions, pour une fois, d’accord avec le chef du communisme” .
Dans L’Ami du Peuple , on peut lire : “À la porte, Trotzky ! Son maintien parmi nous constitue un outrage à nos morts ! Qu’attend-on pour l’extrader et l’envoyer à Moscou ? Tant pis si le voyage se termine mal pour lui !”.
“Ce furent des moments très durs pour eux” écrit Marguerite Beau. Trotzky est accusé d’avoir fomenté l’assassinat de Kirov, il craint pour la vie de son fils resté en Union Soviétique.
Des sympathisant·es, leur fils Leon Sedov ainsi que leur jeune avocat Gérard Rosenthal continuent à chercher un pays d’accueil, car le séjour en France n’est que provisoire. Ils reçoivent l’accord de la Norvège, où la gauche vient de gagner les élections, et quittent Domène précipitamment le 10 juin 1935.
Nous sommes maintenant en 2025. Nos dirigeants ont, pendant des mois, parlé de crise migratoire, de politique migratoire, voir même de “submersion migratoire”.
La préfecture de l’Isère est bien loin de délivrer de vrais-faux papiers, elle s’évertue à faire de centaines d’étranger·es des sans-papiers, qui perdent leur bourse, leur emploi, leurs droits.
Il y a presque 100 ans que Trotzky et son épouse Natalia Sedov ont trouvé refuge ici, auprès d’une famille d’enseignant·es. Le récit que leur fille en fit en 1992 a trouvé toute sa place dans le livre Histoire des Domenois publié par l’association Sauvegarde du patrimoine domenois.
Oui, cette histoire d’accueil dans une période de grand danger fait partie du patrimoine, tout comme l’engagement antifasciste des maquisards du Grésivaudan.
Quand je me promène dans Domène, il m’arrive souvent de sentir la présence de nos prédécesseurs, de ceux et celles qui ont fondé notre tendance syndicale et la revue dont la nôtre est issue.
Je tenais à écrire cette histoire, qui fait partie de l’histoire locale et de la grande histoire, pour rendre hommage aux personnes qui ont su faire preuve d’humanité lorsque la meute était lâchée.
Françoise Hoenle
Une recension des écrits pacifistes de 1912-1914 du fondateur du journal L’Humanité, assassiné le 31 juillet 1914, à la veille de la grande guerre.
En novembre 2023, les éditions Fayard ont achevé la publication des œuvres complètes de Jean Jaurès. Comme titre du dernier volume, les éditeurs ont choisi “Guerre à la guerre !”. Un titre dans l’air du temps. Ce volume nous permet de nous faire une idée des analyses et actions du grand socialiste, alors que la première guerre mondiale approche.
Une analyse aclassiste des rapports internationaux, doublée d’un appel moral aux gouvernants à changer de politique
À lire Jaurès, on a l’impression d’écouter n’importe quel géopolitiste de plateau-télévision d’aujourd’hui qui parle des tensions entre “la France” et “l’Allemagne”, les pays étant alors des entités homogènes. Il est rarement fait mention de la volonté ou de la nécessité pour une classe dominante d’aller à la guerre.
Ainsi, dans son dernier discours prononcé en France, il proclame : “Et la Russie dira à la France : « J’ai contre moi deux adversaires, l’Allemagne et l’Autriche »” (1).
Cette grille de lecture géopolitique ou diplomatique, en lieu et place d’une analyse économique et classiste, s’accompagne de dénonciations moralisantes et psychologisantes : “Les peuples se sentent soudain dans une atmosphère de foudre, et il semble qu’il suffit de la maladresse d’un diplomate, du caprice d’un souverain, de la folie d’orgueil d’une caste militaire et cléricale au bord du Danube pour que des millions et des millions d’hommes soient appelés à se détruire” . (2).
S’il dénonce la folie des uns, il espère pouvoir s’appuyer sur la sagesse des autres : “Tant que l’irréparable n’est pas accompli, on peut espérer que par un suprême effort de sagesse les gouvernements comprendront à quelle horrible catastrophe le monde serait conduit ” (3). “M. Wilson, président des États-Unis, a lu il y a quelques jours au congrès un message d’une haute moralité ” (4).
Dans cette grille de lecture, où se situe le prolétariat dont se réclame son parti, la Section Française de l’Internationale Ouvrière (SFIO) ?
Arrêtez-le ou il fait un malheur : La menace de la mobilisation ouvrière et de la révolution
Depuis 1907, l’Internationale Ouvrière (“la deuxième internationale”) dispose de textes de congrès très clairs : en cas de commencement de la guerre, les socialistes des différents pays déclencheront la grève générale pour la stopper. Nous étions en droit d’attendre de Jaurès qu’il prépare une telle perspective.
En 1912, lors de son discours au congrès socialiste de Bale, il dit : “La pensée de paix remplit toutes les têtes et si les gouvernements sont indécis et hésitent, nous devons mettre en œuvre l’action prolétarienne”. On comprend que la grève générale est un dernier recours. Aussi, en 1913, contre le passage du service militaire de deux à trois ans, la seule chose que la SFIO a à proposer aux masses ce sont des pétitions à signer.
Le 20 juillet 1914 dans L’Humanité (“Ce qu’ils oublient”), Jaurès constate que suite à la guerre à Tripoli menée par l’Italie (1911), il y avait un climat insurrectionnel dans ce pays. Du fait de la guerre à venir “Des explosions révolutionnaires se produiront inévitablement […] Et alors le socialisme international ne remplit-il pas le plus haut devoir, ne fait-il pas acte de prévoyance patriotique et humaine, lorsqu’il essaye d’organiser contre la guerre, avant la guerre, la protestation concertée des forces ouvrières qui plus tard, trop tard, se déchaînerait nécessairement en une révolte chaotique et exaspérée”. (5) Ainsi, une révolution ouvrière est connotée négativement par Jaurès. Notre auteur sait que ces articles sont très lus par ses adversaires, il profite d’avoir leur attention pour les prévenir : après-guerre il y aura une révolution, donc chère bourgeoisie, évitons la guerre maintenant.
Le 25 juillet 1914, lors de son discours à Vaise (Lyon), Jaurès prend la parole dans un meeting réunissant 3 000 personnes. Son discours s’achève sur cette tirade : “Quoi qu’il en soit, citoyens, et je dis ces choses avec une sorte de désespoir, il n’y a plus, au moment où nous sommes menacés de meurtre et, de sauvagerie, qu’une chance pour le maintien de la paix et le salut de la civilisation, c’est que le prolétariat rassemble toutes ses forces qui comptent un grand nombre de frères, Français, Anglais, Allemands, Italiens, Russes et que nous demandions à ces milliers d’hommes de s’unir pour que le battement unanime de leurs cœurs écarte l’horrible cauchemar ”. Face à un meeting de travailleur/euses, Jaurès n’a pas de proposition concrète à faire. Il évoque une vague unité internationale, religieuse (tous les hommes sont frères) sans parler de la grève générale. Il réitère le même procédé dans son ultime discours à Bruxelles du 29 août.
Ainsi, la grève générale ou la révolution, Jaurès s’en sert d’épouvantail auprès des classes dominantes afin de leur faire peur, mais n’en parle pas aux principaux intéressés : les ouvriers et ouvrières.
Jaurès aujourd’hui ?
En lisant ces quelques 300 pages d’articles du grand socialiste, nous avons été ulcéré·es de voir que la politique proposée conduisait à paralyser l’action des masses, et il nous a semblé qu’elle ne permettait pas de satisfaire la revendication de paix. Bref il nous a paru assez inoffensif.
Pourtant Jaurès était considéré par la bourgeoisie comme l’ennemi public numéro 1, comme un obstacle à la marche vers la guerre. Il sera d’ailleurs assassiné le 31 juillet 1914 par un militant d’extrême-droite.
Dès le lendemain, les gouvernements français et allemand décrètent la “mobilisation générale”. La Première guerre mondiale commence. Les socialistes voteront les crédits de guerre et l’état de siège suspendant les libertés démocratiques, et trois d’entre eux entreront même au gouvernement Viviani le 26 août (Marcel Sembat au Travaux publics, Jules Guesde sans portefeuille, Albert Thomas à l’équipement militaire). C’est “l’Union Sacrée”.
En 2025, en cette période de marche à la guerre voulue par la bourgeoisie française, nous avons beaucoup à apprendre des erreurs et des réussites passées du mouvement ouvrier. Il nous semble qu’une politique jauressienne ne permet pas de faire la guerre à la guerre.
Loïc
face à la barbarie en marche ?
Cette année la Semaine Émancipation se tiendra du 12 au 19 juillet à Plouha, Côtes d’Armor, dans les locaux de l’association Plouharmor. Rappel des éléments pratiques parus dans la revue n°9 : https://emancipation.fr/la-revue/numero-9-mai-2025/semaine-emancipation-2025-du-12-au-19-juillet-a-plouha/
Comme tous les ans, Émancipation tendance intersyndicale se retrouve pour sa Semaine de débats, de réflexion et d’élaboration ouverte à toutes et tous celles et ceux qui s’investissent dans les luttes d’alternatives sociales et politiques au capitalisme mondial et à l’extrême droitisation qu’il favorise.
Cette Semaine s’organise dans un contexte mondial où l’instabilité s’est accrue avec l’arrivée de Trump au pouvoir, et où la barbarie sévit à nos portes, avec la guerre en Ukraine que rien ne semble pouvoir arrêter et avec le génocide en cours à Gaza sous les yeux soit complices soit impuissants du monde entier. Les extrêmes droites, qui exacerbent au plus haut point nationalisme, racisme et xénophobie, sont au pouvoir dans plusieurs pays d’Europe et progressent dangereusement dans tous les autres.
En France, les extrêmes droites sont à l’offensive sur tous les fronts, avec l’appui de quelques milliardaires comme Bolloré et Stérin, avec un discours social illusionniste et quelques cibles privilégiées telles que l’école, les services publics, la communauté musulmane, les Sans-Papiers, la politique migratoire…
En fidèle serviteur de la bourgeoisie capitaliste, le pouvoir en place répond par la militarisation de la jeunesse et de l’ensemble de la société, par l’attaque des droits sociaux qui n’ont cessé de reculer depuis des années, par une politique agricole anti-écologique, par une surenchère permanente dans la politique sécuritaire et la politique migratoire, par la dissolution d’organisations antifascistes.
Pourtant les résistances persistent. Comment les amplifier ? Comment mieux les coordonner ? Quelle place, quel rôle, pour le syndicalisme, dans un mouvement social des plus fragmentés ? Face à l’emprise croissante des milliardaires réactionnaires sur les médias, comment faire entendre une voix alternative ? Comment convaincre qu’un autre avenir est possible, débarrassé du capitalisme et de ses ravages ? Quels moyens sont concrètement à notre portée, dans nos pratiques professionnelles et militantes ? Nous tenterons collectivement d’apporter des réponses à ces questions et de les mettre en cohérence lors des débats prévus dans la grille ci-jointe.
Nous avons l’ambition de ressortir de cette Semaine plus déterminé·es, plus efficaces, car nous sommes convaincu·es que l’avenir n’est jamais écrit d’avance. Venez nous rejoindre, inscrivez-vous dès que possible pour réserver votre hébergement par mail à l’adresse : emancipation2025@proton.me
L’équipe responsable d’Émancipation Tendance intersyndicale
Demandez le programme
Il est prévisionnel et sera adapté à l’actualité samedi après-midi.
Dans une tribune confiée à Mediapart, quatre femmes appellent la France et l’Europe à “dire non à la politique de la destruction” menée par Israël : la Prix Nobel de littérature Annie Ernaux, l’ancienne garde des Sceaux Christiane Taubira, l’historienne franco-tunisienne Sophie Bessis et la romancière libanaise Dominique Eddé.
L’État d’Israël – gouverné par son extrême droite – est en train d’exterminer un peuple et de dépecer le Moyen-Orient. Ni l’assassinat de plus de deux cents journalistes palestiniens, ni l’interdiction des médias étrangers sur les lieux du crime, ni l’autocensure systématique de la majorité des médias occidentaux, n’auront suffi à filtrer l’horreur.
Heure après heure, les bombes tombent partout à Gaza. Des familles entières sont décimées, les hôpitaux sont hors service dans leur presque totalité, les enfants amputés sans anesthésie, les tentes de deuil sont brûlées, les gens qui courent au secours des blessé·es sont tués à bout portant, les survivant·es condamné·es à ne pouvoir récupérer les cadavres de leurs proches, un navire chargé d’aide pour Gaza visé par des drones israéliens au large de Malte… Toute précaution de langage relève désormais de la cécité volontaire.
Pendant ce temps, le régime israélien occupe le Golan et le Liban-Sud. Depuis le 27 novembre 2024, il a violé le cessez-le-feu au Liban à 1 500 reprises. La Syrie, à peine délivrée d’un demi-siècle de tyrannie sanglante, a enduré la destruction de son armée par Tsahal sans que personne ne pipe mot. Les forces aériennes israéliennes ont attaqué la Syrie près d’un millier de fois. Le nouveau régime syrien est donc privé par son voisin israélien des moyens d’installer son autorité.
La prise en otage de la population syrienne druze par Israël ajoute au chaos sa pièce de sabotage. “Il n’y a pas de « massacres de Druzes » mais des heurts intercommunautaires que tente de contenir le nouveau gouvernement ”, écrit l’ancien ambassadeur de France Gérard Araud. Ce faisant, Israël peaufine son plan de dépeçage de la région. Il ne s’agit plus ici d’anticipations ni d’hypothèses. Il s’agit d’observations, de constats, de faits.
Si les responsables politiques européens continuent à attendre – et à attendre quoi ? –, s’iels ne se lèvent pas en responsabilité et en dignité pour appliquer des sanctions contre Israël et rompre leurs relations avec ce régime incendiaire, iels figureront au nombre des accusé·es devant l’histoire. Plus grave : iels invalideront le principe même de l’Europe, iels cosigneront la fin de la démocratie, le triomphe du fascisme.
Sophie Bessis, Dominique Eddé, Annie Ernaux et Christiane Taubira, le 4 mai 2025
Pour signer cet appel : https://framaforms.org/laissez-entrer-laide-a-gaza-1747344395
Italie : éducation sexuelle, oui mais…
Début mai, le gouvernement italien a déclaré que les cours d’éducation sexuelle seraient soumis à l’approbation parentale. Pas d’obligation donc d’assister aux cours qui doivent se limiter à “une approche biologique et reproductive de la sexualité” en évitant de parler d’homosexualité, de transidentité, évacuant également les aspects psychologiques, sociétaux ou émotionnels.
En 2022, le féminicide de la jeune étudiante Giulia Cecchetti, sauvagement poignardée par son ex petit ami et abandonnée par lui dans un ravin, avait créé un véritable choc dans tout le pays. Face aux manifestations nombreuses et bruyantes, le gouvernement avait alors accepté de rendre obligatoire l’éducation sexuelle. Avec cette nouvelle loi, l’exécutif de Giorgia Meloni, fait mine de répondre à la demande, tout en laissant les parents libres d’accepter ou non cette éducation. En Italie, pays où la religion chrétienne a toujours un poids considérable, cela laisse présager le pire. L’extrême droite, là-bas comme ailleurs n’hésite pas à présenter cette éducation comme “une menace sur les valeurs familiales et l’identité nationale”. La cheffe de l’État se décrivant elle-même comme une “mère chrétienne”, on peut douter de sa réelle volonté d’introduire l’éducation à la sexualité à l’école.
Joëlle
Un régime “modernisé” ?
En décembre 2024, Macron, accompagné de quelques patrons, s’est rendu en Arabie Saoudite. “Nous avons toujours été un partenaire fiable l’un envers l’autre […] et nous voulons consolider ces investissements et partenariats” , a-t-il déclaré. En plus des contrats passés, il a proposé l’expertise de la France pour l’Expo universelle en 2030 et le Mondial-2034 de foot qui visent à “moderniser l’image du pays”.
“Moderniser” ?
Macron fut l’un des premiers chefs d’État à se rendre auprès de Mohammad ben Salman (MBS), le prince héritier, après l’assassinat en 2018 du journaliste J. Khashoggi au consulat saoudien d’Istamboul. Et ce régime détient un record : plus de 300 exécutions en 2024 !
Sur les 4 millions de personnes originaires d’Asie et d’Afrique qui travaillent comme employées de maison en Arabie saoudite, exclues du droit du travail, 1,2 million sont des femmes. En 2024, Amnesty International a mené des entretiens auprès de 72 femmes kényanes (récemment rentrées d’Arabie saoudite) et victimes d’abus. Ces femmes avaient vécu recluses, dans des conditions proches du travail forcé. Elles travaillaient jusqu’à 16 heures par jour, faisaient le ménage, la cuisine, s’occupaient des enfants pour un salaire moyen mensuel d’environ 900 rials (240 dollars). Certains employeurs confisquaient leur téléphone ou limitaient leur accès à Internet.
Impossible d’échapper aux violences verbales, aux traitements dégradants, au racisme, à la discrimination. Nombre d’entre elles ont été agressées physiquement ou sexuellement (violées par leurs employeurs).
Amnesty International, qui a demandé aux autorités saoudiennes des informations sur leurs lois et réformes récentes, n’a reçu aucune réponse.
De retour en France, Macron se congratulait d’être “inattaquable sur la lutte contre les agressions faites aux femmes” ! Mais il n’a pas dit un mot de la loi relative au statut personnel, présentée par MBS comme une avancée vers le progrès et l’égalité ; une loi qui perpétue le système de tutelle masculine et inscrit dans la législation la discrimination à l’égard des femmes.
Hélène
guerre à la guerre !
“À Gaza, la faim n’est plus un événement exceptionnel : elle est devenue une routine quotidienne” , ainsi commence le témoignage d’Abu Amir, représentant de l’UJFP à Gaza (https://ujfp.org/temoignage-dabu-amir-le-19-avril-2025-crise-alimentaire-du-ble-a-la-famine/ ). Depuis la fin du cessez-le-feu, Israël bloque intentionnellement et totalement Gaza : denrées alimentaires, médicaments, kits d’hygiène ne passent pas. Les réserves sont épuisées, tout comme les corps. La guerre à Gaza devient de plus en plus atroce. Des attaques meurtrières tuent toujours plus d’enfants et de femmes, ciblent des humanitaires, ou encore des paysans qui remettaient en route un désalinisateur. Gaza est ainsi le lieu le plus meurtrier au monde pour les travailleur⋅euses humanitaires et professionnel⋅les de santé. En 2024, la Palestine détient aussi le triste record de rassembler un tiers des journalistes tué⋅es dans le monde. Israël harcèle aussi les Palestinien⋅nes de Cisjordanie avec des évacuations de camps.
Israël mène une guerre totale, déplaçant les populations pour mieux leur tirer dessus. Les mots ont un sens et on ne peut simplement qualifier ce qu’il se passe en Palestine de tragédie ou de catastrophe, mots qui renvoient à une destinée, indépendante de la volonté humaine, ce qu’il se passe c’est un génocide et le coupable est le gouvernement de Netanyahou. Par leur silence et leur inaction, les gouvernements occidentaux en sont complices. La plupart des médias aussi, en diffusant un langage orwellien qui inverse la signification des mots : quel sens a le mot victoire dans la bouche de Netanyahou ?
Il y a une volonté évidente de bloquer les informations venant de Palestine. Israël a refusé les visas des élu⋅es français·es ou britanniques qui devaient se rendre en Cisjordanie en avril alors qu’en mars, le RN était invité en grande pompe pour une conférence contre l’antisémitisme. Partout dans le monde, les militant⋅es sont poursuivi⋅es, voire emprisonné⋅es pour leur soutien à la Palestine (https://www.politis.fr/articles/2025/04/tribune-des-etats-unis-a-la-france-la-criminalisation-de-la-solidarite-avec-gaza-continue/ ). En France, les procès pour “apologie de terrorisme” se multiplient. Les conférences d’informations sur la Palestine sont aussi la cible de l’extrême droite, alors que des politiques réclament encore une criminalisation de l’antisionisme dans une tribune publiée dans le Monde mais dont le journal refuse toujours une tribune en droit de réponse, encore signable (https://framaforms.org/pour-que-la-lutte-contre-lantisemitisme-ne-serve-plus-de-pretexte-a-la-repression-1742984749 ) (voir aussi page 4).
Alors que faire ?
Continuer d’informer pour convaincre . Des voix de journalistes, qui jusque-là refusaient d’appeler génocide ce qu’il se passe à Gaza se font entendre. Il est essentiel de réussir à faire basculer l’opinion publique pour qu’elle pèse sur les gouvernements.
Refuser de détourner les yeux, partout dans le monde. En Israël, plusieurs soldat⋅es ou mobilisé⋅es refusent de partir ou retourner tuer à Gaza.
Interpeller les élu·es et leur demander des comptes : iels doivent agir pour stopper l’alliance avec Israël et le génocide.
Manifester , encore et toujours
Soutenir : les grévistes de la faim “faim de justice pour Gaza”, parti⋅es de Marseille et arrivé⋅es à Paris, mais aussi les soutiens palestiniens dans les tribunaux.
Participer au boycott d’Israël : sur l’achat de produits israéliens, mais il faut aussi refuser des partenariats comme les annonces de l’Éducation nationale pour des voyages en Israël du musée Vad Yashem. Créer des échanges avec les universités palestiniennes et pas israéliennes. Ce boycott pourra participer à la montée d’une opposition au gouvernement israélien.
Refuser le commerce avec Israël et en particulier la vente d’armes ou de composants : les dockers de Marseille se mobilisent mais nous pouvons tou⋅tes rejoindre la campagne de Stop Arming Israel contre la participation d’Israël au salon de l’armement du Bourget pour faire pression sur Macron.
Plus que jamais, dans le contexte d’appel au réarmement et d’augmentation des budgets militaires sous couvert de guerre, nous devons réaffirmer notre antimilitarisme et notre opposition aux guerres, notamment en rejoignant le collectif “Guerre à la guerre” (https://guerrealaguerre.net/notre-appel-antimilitariste/ ), dont les premières actions seront devant le salon du Bourget du 20 au 22 juin (voir aussi page 35).
Marine Bignon
Le texte ci-dessous a été rédigé en réponse à la tribune de plusieurs responsables politiques, publiée dans le journal Le Monde le 21 mars 2025 intitulé “Pour que l’antisionisme ne serve plus de prétexte à l’antisémitisme !”. Signé 1 par 1700 élu·es, militant·es, responsables, comédien·nes, réalisateur·trices, écrivain·nes, universitaires, nous avons demandé au journal Le Monde de le publier au titre du droit de réponse. La direction du journal Le Monde a refusé à deux reprises, invoquant le manque de place.
Pour que la lutte contre l’antisémitisme ne serve plus
de prétexte à la répression de ceux et celles qui dénoncent
le génocide palestinien
Nous, militant·es de la cause palestinienne, avons été choqué·es par la tribune, publiée par Le Monde, d’un collectif regroupant essentiellement des responsables politiques qui cherchent depuis le début à invisibiliser le génocide palestinien.
Cette tribune demande la pénalisation de l’antisionisme par l’inscription de celui-ci comme délit pénal par voie législative.
Ce texte est une nouvelle falsification grossière de la vérité historique, que nous entendons démontrer.
De quoi le sionisme est-il le nom ?
On lit dans cette tribune : “Le sionisme, c’est un idéal d’émancipation, un ancrage durable, un barrage à la haine, un rempart à l’extermination”. Après un an et demi de bombardements, 50 000 mort·es dont plus de 15 600 enfants, des milliers de blessé·es, d’amputé·es, de torturé·es, d’orphelin·es et 70 % du territoire dévasté, nous estimons qu’il est logique d’en douter. Le sionisme, c’est à la fois la division territoriale de la Palestine sur des bases ethniques et l’extension sans fin de frontières jamais définies. L’entité qui porte ce projet n’est en rien représentative d’un peuple, mais au contraire, reflète les intérêts économiques et militaires de pays étrangers à la région, à commencer par les États-Unis. Nous assistons actuellement à l’aboutissement d’un projet d’expansion militaire et coloniale fondé sur la destruction de tout un peuple.
Cette tragédie n’a pas commencé le 7 octobre, mais il y a un siècle avec le nettoyage ethnique méthodique de la Palestine, combinant des phases d’agression miliaire de haute intensité et des phases d’oppression impitoyable basée sur un régime d’apartheid et d’enfermement généralisé des Palestinien·nes, d’assassinats, d’expulsion massive et de refus du retour des réfugié·es.
Le droit international bafoué de façon continuelle par Israël
La première résolution bafouée par Israël est celle dont elle tire son existence même, la résolution 181 qui proposait un plan de partage avec un État israélien pour les juifs et juives et un État arabe pour les Palestinien·nes. Ce plan de partage n’a jamais été respecté.
Selon le journal israélien Haaretz, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté depuis 1947 près de 1 500 résolutions. Entre 1968 et 2002, Israël a “violé 32 résolutions qui comportaient la condamnation ou les critiques à l’égard des politiques et des actions des gouvernements ”, se plaçant ainsi au premier rang des pays enfreignant les résolutions de l’ONU. Pour la seule année 2022, Israël a battu tous les records en faisant l’objet de 15 résolutions de l’ONU, pendant que la Russie faisait l’objet de six résolutions. 2022, c’est bien avant le 7 octobre 2023, et l’oppression, l’occupation, l’apartheid et le blocus de Gaza apparaissaient à la communauté internationale suffisamment insupportables pour interpeller 15 fois le gouvernement d’extrême droite israélien, mais sans jamais le mettre au ban des nations. Certains et certaines d’entre nous pensent que la solution réside dans l’ONU, d’autres pensent le contraire, car ses positions sont à géométrie variable. Pourquoi l’ONU n’envoie-t-elle pas des casques bleus en Palestine comme force d’interposition ? Quels que soient les moyens, le massacre doit cesser tout de suite et définitivement, car le sionisme dévaste la terre de Palestine et bafoue le droit international.
En finir avec l’instrumentalisation de l’antisionisme
Tous les sionistes ne sont pas juif/ves et tous les juif/ves ne sont pas sionistes : une des ambitions de cette sombre tribune est d’essentialiser les juifs et juives comme cibles de l’antisionisme. C’est un procédé malhonnête, dangereux et… antisémite.
Car, que cherchent les auteur·es de cette tribune en assimilant les juifs et juives du monde entier aux atrocités israéliennes, tout en indiquant qu’elles procèdent “d’un idéal d’émancipation” ? Quelle stratégie et quel cynisme animent des signataires n’ayant pour la plupart rien à voir avec le judaïsme et étant largement inséré·es dans les institutions ? De quel droit stigmatisent-ils les juifs et juives français·es avec de tels propos ? Ces sionistes, quel que soit leur parti, sont des racistes prêts à mettre une cible dans le dos de tous ceux et celles qui s’opposent à leur projet colonial.
Rien ne peut justifier l’actuel nettoyage ethnique : les Palestinien·nes ne sont pour rien dans l’antisémitisme des années 30 en Allemagne, en France, en Italie…
Un passage du texte pousse même le raisonnement à son absurdité totale : “On ne reproche plus aux juifs de vouloir contrôler le monde mais aux sionistes de vouloir contrôler les terres”. Il ne faudrait donc pas critiquer le vol de terres et les dévastations des colons, car cela pourrait être comparé aux arguments ayant cours dans l’entre-deux-guerres ? Mais en quoi le/la Palestinien·ne d’aujourd’hui est-iel responsable des élucubrations de l’extrême droite européenne des années 1930 ?
En grand nombre, des juifs et juives du monde entier disent “pas en mon nom” et rappellent qu’on avait proclamé “plus jamais ça” après le génocide perpétré par les nazis.
Des millions de citoyen·nes sont saisi·es d’horreur en voyant hommes, femmes et enfants massacré·es par milliers en direct et sans que les dirigeants des pays européens en perdent le sourire, ni l’opportunité de vendre des armes.
Expliquer que l’émancipation d’un groupe ne peut passer que par un État religieux signifie donc qu’il serait impossible de combattre pour un État laïque, traitant les citoyen·nes de la même manière quelle que soit la religion. Drôle de conception ! Pour nous, tous et toutes les citoyens et citoyennes doivent jouir des mêmes droits, indépendamment de la religion.
Répéter un mensonge n’en fait pas une vérité
L’antisionisme n’est pas de l’antisémitisme… et iels le savent !
Notre empathie n’est pas dictée par les considérations des marchands d’armes américains. Nous sommes solidaires des juifs et juives antiracistes, y compris israélien·nes, et clamons que le droit international doit être le cadre du règlement pacifique des conflits. Nous admirons tout autant une Rima Hassan qu’un Pierre Stambul ou un Rony Brauman. Nous nous intéressons trop à la justesse de l’émancipation pour prendre en compte les convictions religieuses ou philosophiques.
Nous en appelons à toutes celles et ceux, militant·es démocrates, défenseur·euses des droits de l’homme, descendant·es de la résistance, syndicalistes, journalistes honnêtes, politiques auxquels il reste une conscience, et à tous ceux et celles qui refusent le chantage et regardent avec lucidité l’étendue des injustices faites aux Palestinien·nes depuis un siècle. La critique du sionisme est une liberté qui nuit à l’extrême droite et à ses marchepieds.
On ne règle pas un problème politique en interdisant la liberté d’expression. Liberté qui est toujours celle de celui ou celle qui pense autrement.
En aucun cas, la moindre loi ne peut venir interdire à celles et ceux qui dénoncent le génocide de donner leurs arguments, y compris dans leur combat contre le sionisme.
L’image du/de la Juif/ve a longtemps été celle d’un groupe humain, discriminé, persécuté, victime d’un génocide majeur. C’est aujourd’hui celle d’un État fasciste piétinant tout ce qui ressemble de près ou de loin aux droits humains, qui nie l’existence, les droits et la dignité du peuple palestinien. Comment est-on passé de l’un à l’autre ?
Pendant 471 jours à Gaza, l’armée israélienne a commis des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. Des immeubles et leurs habitant·es ont été pulvérisés, des civil·es palestinien·nes ont été exécuté·es sommairement, des prisonnier·es ont été torturé·es, des manifestant·es israélien·nes ont bloqué les camions d’aide humanitaire, des dirigeants politiques ont déclaré “qu’il n’y avait pas d’innocent à Gaza” et ils ont donné l’ordre de tuer les femmes et les enfants, des hôpitaux ont été rasés, des soldats se sont filmés jouant avec des jouets d’enfants ou des sous-vêtements pris dans des maisons détruites …
La société israélienne sombre-t-elle ? Comment les barrières morales se sont-elles écroulées massivement ? Ont-elles jamais existé ? Comment cette société en est-elle arrivée à se considérer comme victime et à déshumaniser “l’autre”, le/la Palestinien·ne, à ce point ? L’hypothèse de cet article, c’est que c’est la transformation du/de la Juif/ve de “paria asiatique inassimilable en Europe” en colon européen en Asie qui a engendré cette violence extrême et cette insensibilité totale. Et c’est l’introduction d’une conception nationale et territorialiste du judaïsme, accompagnée de la volonté de créer un “homme nouveau”, qui ont abouti au génocide en cours à Gaza.
Le Juif diasporique
Les Juif/ves d’aujourd’hui ne sont pas les descendant·es des Judéens de l’Antiquité. Le judaïsme a été pendant longtemps une religion prosélyte. Il n’y a bien sûr pas de race juive. La notion de “peuple juif” est une notion religieuse. Mais si on entend par “peuple” une unité d’origine, de langue, de coutumes, de façon de vivre, il n’y a pas de “peuple juif”, il y a des peuples juifs ayant une communauté de destin liée à la religion.
Des identités très diverses se sont formées avec des rites assez différents selon les endroits. Toutes ces identités avaient en commun le fait que le Juif, la Juive vivait en minorité au milieu des “autres” qui sont parfois hostiles.
Dans la religion juive traditionnelle, le “peuple élu”, c’était celui qui a le plus de devoirs, pas le plus de droits. “L’an prochain à Jérusalem”, ça veut dire “nos pensées vont vers Jérusalem” comme celles des musulman·es vont vers La Mecque. Ça ne signifie pas “je vais à Jérusalem, j’y crée un État et j’expulse les autochtones ”. Et dans la tradition religieuse, le peuple juif a été puni par Dieu pour s’être mal conduit et il lui est interdit de retourner en terre sainte avant l’arrivée du Messie.
Les communautés juives étaient organisées autour des autorités religieuses qui servaient d’intermédiaire entre la communauté et le seigneur local. Il y avait des langues juives, le judéo-arabe, le ladino, le yiddish. L’hébreu était réservé à la synagogue.
Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, l’antisémitisme racial se répand dans toute l’Europe. L’Empire Russe où vivent 60 % des Juif/ves du monde entier adopte une politique violente contre les Juif/ves en organisant des pogroms. Il en résulte un exode très important des Juif/ves de cet empire vers l’Amérique et l’Europe occidentale. Beaucoup de Juif/ves abandonnent la religion et s’engagent dans différents partis progressistes ou révolutionnaires. Pour eux et elles, l’émancipation des Juif/ves comme minorité opprimée passe par celle de l’humanité.
Après le génocide nazi pendant lequel les deux tiers des Juif/ves européen·nes ont été exterminé·es, il y a un sentiment général de sidération et de honte dans le monde. L’image du, de la Juif/ve est celle d’une victime qui a gardé son identité malgré le racisme, la haine et les massacres de masse.
Qu’est-ce qui a changé ?
L’idéologie sioniste est une réponse redoutable à l’antisémitisme. Elle prône la séparation des Juif/ves et des non-Juif/ves en théorisant l’impossibilité du vivre-ensemble. Elle va inventer une histoire fantastique : “après 2000 ans d’exil, les Juif/ves rentrent chez eux/elles ”. Cette légende, qui ne repose sur aucun élément historique, crée pour les Juif/ves un territoire qui devra être pour eux et elles le centre de leur identité.
Le sionisme considère que la vie des Juif/ves en diaspora est une parenthèse sans importance. Dès l’arrivée des Juif/ves en Palestine, il va impulser la fabrication d’un homme nouveau, d’une femme, nouvelle.
Il va s’acharner à effacer l’histoire et les identités des Juif/ves. Les langues juives vont être vouées à la marginalisation et à la disparition. Elles vont être remplacées par une langue artificielle, l’hébreu religieux modernisé.
Des communautés juives vont être arrachées de leur territoire ancestral. Les Juif/ves yéménites avaient comme tradition le fait que le Messie viendrait les chercher sur ses ailes. Les sionistes sont arrivé·es en avion. En quelques semaines, iels ont déraciné une communauté vieille de plus de 2000 ans qui parlait arabe, cuisinait arabe, pensait arabe… pour les installer dans des bidonvilles autour de Tel-Aviv. Comment s’étonner que, des décennies plus tard, l’assassin de Rabin soit un Israélien d’origine yéménite.
Les Juif/ves du monde arabe étaient culturellement intégré·es à ce monde arabe. Iels ont été sommé·es, à leur arrivée en Israël de “gommer leur arabité”.
Il n’y avait aucune tradition militariste chez les Juif/ves. L’État d’Israël s’est construit comme une antithèse des valeurs juives. La blague qui se raconte en Israël, c’est que ce n’est pas un État doté d’une armée mais une armée dotée d’un État.
Face à l’antisémitisme racial à la fin du XIXe siècle, de nombreux Juif/ves se sont engagé·es dans la lutte pour un monde meilleur. Après le génocide nazi qui a provoqué l’extermination des 2/3 des Juif/ves européen·nes, le cri unanime était : “que cela n’arrive plus jamais”. Qu’on traque partout le racisme, la discrimination, le suprémacisme, tout ce qui conduit au fascisme. Le sionisme a remplacé ces valeurs universelles par une pensée tribale : “que cela ne NOUS arrive plus jamais”. Et cela veut dire tout le contraire. Cela signifie : “tout nous est permis, nous n’avons pas de limite”.
La peur comme moteur de la barbarie
L’État d’Israël s’est construit sur le déni. David Ben Gourion a affirmé dès la fin de la guerre de 1948 : “nous n’avons expulsé personne, les Arabes sont partis d’eux-mêmes” . L’Israélien·ne nouveau s’est construit sur le déni des identités juives et sur le déni du nettoyage ethnique qui a permis la création de l’État.
“Les Israéliens ont peur de ne plus avoir peur ”, m’avait dit un négociateur palestinien. En ayant peur en permanence, les Israélien·nes se sont fabriqués une identité de victime. Iels ont pris l’habitude d’asséner régulièrement comme affirmations “les ennemis d’Israël sont des antisémites”, “si nous ne sommes pas les plus forts, nous serons jetés à la mer”, “ce pays est à nous, rien qu’à nous, nous ne voulons pas vivre avec ces gens-là” .
Le/la Juif/ve diasporique n’avait pas de territoire. Il/elle avait appris à vivre dans un monde non juif ou à résister à la persécution. Israël a rompu avec cette tradition. Le pays a fabriqué une sacralisation de la terre, un nationalisme exacerbé pour lequel l’autre est illégitime et surnuméraire. Il a théorisé l’idée de l’impossibilité du vivre ensemble et la nécessité d’un État ethniquement pur.
Le livre de Josué dans la Bible hébraïque était un texte parmi d’autres. Dans ce livre, Josué prend les villes les unes après les autres et massacre les impies. C’est devenu le livre de chevet des colons, la justification des pires exactions.
Quand on a rompu avec son identité, il reste les pires textes : “Va maintenant, frappe Amalek, et détruisez tout ce qui lui appartient ; tu ne l’épargneras point, et tu feras mourir hommes et femmes, enfants et nourrissons, bœufs et brebis, chameaux et ânes” . Il suffit d’avoir persuadé la population israélienne que les Palestinien·nes sont des Amalécites et on obtient le génocide à Gaza.
Pierre Stambul
L’expérience jour après jour des déserts médicaux.
Je sors d’un infarctus, d’un triple pontage et d’un AVC. Pour l’heure je souffre d’un “rétrécissement aortique sur cardiopathie ischémique avec notion de dyspnée avec périmètre estimé à 100 mètres”. En clair, j’ai une valve qui fuit au niveau du cœur. Et le bon et le mauvais sang se mélangent. Il ne s’agit donc pas vraiment d’un petit rhume !
J’habite l’île d’Oléron. Mon cardiologue réside à 50 km. Une grande “chance”. C’est plus près de chez moi que Strasbourg. Il s’est alarmé et m’a obtenu un rendez-vous au CHU de Haut l’Évêque à Bordeaux, le 18/02/25. J’ai donc reçu il y a peu une convocation pour une journée d’hospitalisation préopératoire. Et on me demande un certain nombre d’exams préalables.
Le résultat d’une consultation dentaire certifiant que je ne risquais pas d’infection dentaire. D’où, quête d’un dentiste. Pas simple quand cela fait 15 ans qu’on n’a pas fréquenté un dentiste. Donc, recherche d’un dentiste. Ces gens-là ne prennent plus de nouveaux “clients”. Ou pas avant six mois. Même pas en urgence. En quoi ? Merci à la clinique mutualiste de Rochefort de m’avoir pris tout de suite. La clinique quoi ?
Pour aller à l’hosto (à 200 bornes), et que mon transport soit pris en charge, il me fallait une prescription médicale de mon médecin traitant. La convocation du CHU n’était pas suffisante. Pas de pot, mon médecin traitant depuis 40 ans vient de partir à la retraite et n’a pas de remplaçant. D’où coups de fil aux toubibs du coin (dans un rayon de 50 km). Ils ne prennent pas de nouveaux “clients”. Même pas en urgence. En quoi ? Après coup de fil, mon cardiologue veut bien me servir de médecin traitant. Mais il me faut aller chercher l’imprimé à son cabinet. Et pof, 100 bornes dans la tronche.
Nanti du sésame, je contacte un taxi ambulancier. Pas de soucis, mais Oléron Bordeaux ça fait plus de 150 km et dans ce cas il faut un papier adéquat. La prescription médicale ne suffit pas. Donc, coup de fil à ma mutuelle. Pas de soucis (je suis déjà à 100 %), mais cette demande doit être effectuée 15 jours à l’avance. Oui, mais je viens juste de recevoir ma convocation en urgence et mon rendez-vous à l’hosto est dans huit jours. Désolé, mais cékomça !
En clair j’ai le choix entre annuler mon rendez-vous où m’y rendre à mes frais. Juste 1000 balles aller-retour. Pour une journée. Car, si d’aventure on me garde… ?
Tout cela s’est “arrangé”. Être teigneux, avoir des relations et pas trop de problèmes de sous, ça aide, mais… Mais pour ceux qui sont habitués à subir, qui n’ont pas de relations et qui ont des problèmes de sous ?
Bref, tout va bien. Disons moins mal. Je ne serais opéré que dans quelques mois. Désolé pour ceux qui ne m’ont pas en odeur de sainteté. Mais, putain de nom de dieu de bordel de merde, après avoir longtemps réfléchi, je crois que je vais prendre ma carte chez les anarchistes. Vous savez, ces gens qui nous parlent de révolution sociale et qui osent affirmer qu’en France, cinquième puissance mondiale, un vrai service public de santé devrait être possible. Où les urgences seraient traitées en urgence de manière non bureaucratique et non capitaliste.
Mais, râteau, ces gens-là m’ont dit qu’ils n’avaient pas de cartes à vendre. Et, donc, je fais quoi ?
On l’aura compris, je suis perdu. Je ne sais plus que faire. J’ai téléphoné à Bakounine (sur sa page facebook) en lui disant que j’allais voter pour lui. Il m’a envoyé paître. S’il vous plaît, aidez-moi. Il y a URGENCE.
Oléron le 20/02/25,
Jean-Marc Raynaud
L’entreprise bien sûr, quelle qu’en soit la forme. C’est là que se situe la confrontation de classe, guidée par le lien de subordination censé lier l’employé·e à l’employeur, le travailleur et la travailleuse aux patrons. C’est le lieu de l’action directe du syndicat. À travers ce numéro, nous avons voulu évoquer d’autres endroits. Car notre syndicalisme interprofessionnel, internationaliste, intergénérationnel, féministe, antiraciste, solidaire, de transformation sociale, se doit d’embrasser bien d’autres espaces.
À partir de l’exemple de quatre départements, Murielle Guilbert évoque la bataille pour gagner des locaux interprofessionnels et leur utilité pour l’activité syndicale.
Les Bourses du travail sont (devraient être ?) des outils indispensables à bien des égards. L’équipe de l’Union locale Solidaires Aubervilliers raconte la lutte pour obtenir un local ; une histoire que prolonge des militantes et militants de Solidaires Seine-Saint-Denis à travers les liens entre les Bourses du travail de ce département, ainsi que celle de Paris, avec le mouvement ouvrier.
Pour compléter ce chapitre sur les locaux syndicaux, Didier Fontaine et Gourguechon reviennent sur l’histoire du siège de l’Union syndicale Solidaires, tandis que Maryse Dumas narre la naissance de la Bourse nationale du travail CGT, à Montreuil.
Si l’entreprise est le lieu du syndicalisme par excellence, des pans entiers de notre classe sociale n’y a pourtant pas ou plus accès : chômeurs et chômeuses, personnes en retraite, en télétravail, etc. Gérard Gourguechon nous en parle, à partir de la situation des retraité·es qui, comme les autres catégories citées, ne renoncent pas pour autant à la défense de leurs intérêts et à la construction d’un outil permettant une rupture sociale avec le système capitaliste.
La question des Unions locales est primordiale. Nous avons déjà traité dans Les utopiques des UL Solidaires et des UL CGT 1 ; cette fois, Renaud Bécot revient sur la CFDT et ses Unions interprofessionnelles de base.
La radio comme lieu de syndicalisme ? En tous cas, les radios-libres de la fin des années 1970, dont Lorraine Cœur d’Acier ! Nous reprenons une interview de Michel Olmi, alors secrétaire de l’Union locale CGT de Longwy, publiée dans un coffret CD/DVD consacrée à cette expérience extrêmement enrichissante.
Les lieux de notre syndicalisme n’ont pas de frontière. Nara Cladera et Béto Pianelli nous parlent du syndicalisme argentin, de son rôle social important, y compris pour les loisirs ; Céline Moreau s’entretient avec David Lannoy à propos de la place du syndicalisme belge dans la lutte pour l’emploi et la défense des chômeurs et chômeuses ; enfin, Alexandra Taran et Gabriela Wilczynska, militantes du syndicat polonais Inicjatywa Pracownicza illustrent la place des femmes dans le syndicalisme, à partir de luttes menées par les étudiantes et étudiants de ce syndicat.
Pour clore ce dossier, Gabriel Bonnard nous fait découvrir La maison du peuple , un roman de Louis Guilloux, tandis que Mylène Colombani interroge : “Le syndicalisme peut-il être un lieu de l’art ?”
Hors dossier, deux articles mettent une nouvelle fois en lumière les Lip et Charles Piaget : Théo Roumier met en perspective une interview de l’animateur de la lutte autogestionnaire bisontine, parue en 1978, dans La Gueule ouverte ; il y évoque “le nœud coulant du chômage”. Georges Ubbiali présente un manuscrit original, à travers lequel Charles Piaget, alors investi dans le mouvement Agir ensemble contre le chômage ! (AC !), donne son avis sur la CFDT à l’orée du XXIe siècle.
Michel Blin, arrêté lors du coup d’état de Pinochet au Chili, en 1973, explique sa victoire judiciaire… 51 ans après. Enfin, Odile Merckling met en débat : “Revenu de base ou revenu garanti ?”
Ce numéro marque les dix ans des Utopiques . Christian Mahieux y revient en introduction, dans la suite de la soirée organisée à cette occasion, et un peu en avance, le 5 février. À cette occasion, nous publions la liste des contributeurs et contributrices qui ont fait ces 28 numéros des Utopiques.
Christian Mahieux
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Des années de lois successives et de sous-financement ont entraîné la dégradation des conditions de travail et d’études dans les universités françaises. Fin 2024, le gouvernement Bayrou vote 1,5 milliard de coupe budgétaire. En 2022, 20 universités sur 75 étaient en déficit ; en 2025, 60 le seront.
L’AG de Rennes 2 lance le 23 janvier un appel à la mobilisation contre l’austérité dès le 29. À l’UBO (Université de Bretagne Occidentale), où un déficit de 5 millions d’euros est prévu en 2025, une première AG regroupe 80 personnes. Le 31 janvier, une AG inter-universités est lancée, par visio et hebdomadaire. Elle regroupera tout au plus une quinzaine de facs, mobilisées selon des ampleurs différentes.
Les AG brestoises, principalement en fac de lettres et sciences humaines (Segalen) et parfois en sciences se succèdent. Elles regroupent de 100 à 300 personnes, étudiant·es, quelques personnels et quelques lycéen.nes. Les syndicats, principalement la CGT, Sud, FO et l’Union Pirate, formeront à terme une intersyndicale active sur le terrain. L’AG des luttes, collectif auto-organisé en soutien aux luttes lancé fin 2022, est très présent. Les journées d’actions et de manifestations suivent le plus souvent les dates nationales, au mieux bi-hebdomadaires et censées permettre de faire monter crescendo la mobilisation, proposées par l’intersyndicale de l’ESR, ou par l’AG interuniversités, plus proche du terrain.
Quelles modalités d’action
L’AG brestoise se divise rapidement sur les modalités d’action, blocage ou pas, mais parvient malgré tout à faire exister un mouvement. On parle à peine de grève. Pour permettre la mobilisation, l’AG revendique que les notations aient un minimum fixé à 10, ce qui ne sera pas obtenu. Les étudiant·es obtiennent de la direction le droit d’accès à des photocopies et d’envoyer des mails, parfois censurés, pour informer. Afin de pallier l’absence de grève, les syndicats déposent symboliquement des heures d’informations syndicales, réclament des autorisations spéciales d’absence pour les BIATSS et le paiement des heures qui n’auront pas pu être réalisées.
Une AG des personnels est lancée fin février. Elle n’imagine pas la grève possible, mais s’oriente lentement et péniblement vers l’action en se calant avant les manifestations prévues, sur le modèle des AG principales. Six départements de lettres et sciences humaines signent des motions de soutien au mouvement et s’engagent à ne pas sanctionner les étudiant·es mobilisé·es.
La fac Segalen est bloquée une première fois le 6 février, sans occupation. Un blocage avec occupation débuté le 4 mars aurait pu permettre une meilleure structuration du mouvement. Mais le président de l’UBO, qui se présente comme son défenseur dans les négociations face au ministère, ordonne son évacuation sous prétexte de dégradations, principalement des tags. La police intervient le matin du 6 mars. Huit étudiant·es seront embarqué·es au poste, pour quatre contrôles d’identité et quatre gardes-à-vues, sans suite. Le ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau, félicitera publiquement le préfet. Au sein de la mobilisation, les tags créent la dissension, notamment chez certains personnels qui semblent davantage choqué·es par des marques sur les murs que par la dégradation systématique de leur environnement de travail. L’intersyndicale dénonce la répression, tandis que le PS et la Fédé B, fédération d’associations étudiantes fondée par l’actuel président de l’UBO, dénoncent les dégradations. Le maire PS se déplace même pour les constater. Les organisations de jeunesse communistes tentent de jouer sur les deux plans, et les écologistes, plus proches de l’Union Pirate, soutiennent clairement la mobilisation, tout comme le député LFI local, ancien collègue sociologue.
Empêché d’avoir un lieu d’organisation pérenne, le mouvement ne s’éteint pas. Le 11 mars a lieu une manifestation d’une petite centaine de personnes, du fait d’un manque de coordination entre personnels et étudiant·es. Le 20 mars, journée banalisée par la présidence (le CA avait accepté le principe d’une telle journée le… 7 février), une manifestation énergique regroupe 500 personnes. Des personnels et des étudiant·es de différentes facs, lettres et sciences humaines et STAPS, et de différentes organisations, y compris la Fédé B sont présentes. La semaine suivante, 200 personnes manifestent, tandis que seule la matinée est banalisée. Une fête conclut le mouvement le 3 avril.
Les limites de cette mobilisation
L’arrivée des vacances, puis des partiels, ont été un frein à la mobilisation. Le faible engagement des étudiant·es peut aussi s’expliquer par la dégradation progressive de leurs conditions matérielles, et leur assujettissement à la sélection par des plateformes, Parcoursup et Mon Master, limitant leur capacité à s’engager. Sans réelle grève et sans possibilité d’occupation pérenne en raison de la répression, le mouvement a pu mobiliser, quand il a su coordonner des actions à la base, mais dans un cadre de banalisation contrôlé par les directions.
Dans ce contexte, les AG, positionnées sur la pause du midi, ne permettent pas d’approfondir les débats. Elles mettent en place des comités de mobilisation et d’action qui deviennent d’autant plus centraux. On peut penser que la place centrale des militant·es dans ces espaces et leur tendance à s’organiser ailleurs, y compris dans des boucles Signal, a limité la possibilité pour des étudiant·es moins engagé·es de se saisir du travail militant leur permettant de contribuer au mouvement : tracts, banderoles, repas, etc. Un manque de transparence, justifié par la potentielle répression, a contribué au caractère minoritaire de certaines actions, comme le rassemblement de 30 étudiant·es pour le vote du budget par le CA le 13 mars.
Signes d’une insatisfaction, deux AG complémentaires se mettent en place : une AG en mixité choisie femmes et minorités de genre, provoquant rapidement des débats sur son existence même ; comme d’habitude… Elle faisait réponse à la domination de l’AG principale par des hommes militants aguerris. Une AG BIATSS se lance, les profs monopolisant la parole et imposant leurs propres modalités d’actions dans les AG des personnels.
Si le mouvement ne s’est pas étendu, nous faisons le pari que les liens reconstruits, créés ou consolidés à cette occasion formeront un terreau favorable aux révoltes à venir.
Pierre Tenant, enseignant en lutte
De nombreux traités existent afin de “mieux contrôler le commerce des armes licites et lutter contre celui des armes illicites”.
Ainsi depuis 2008, la position commune de l’Europe “impose” huit critères pour autoriser, ou non, une vente d’armes : est-ce que le pays acheteur respecte les droits humains, est-ce qu’il soutient des activités terroristes, est-ce qu’il y a des risques de conflit interne, est-ce une menace pour la paix régionale ou le développement durable du pays, est-ce que cette importation ne met pas en péril le pays, et enfin : existe-t-il un risque de détournement des armes ?
Comment dire ?
Si ces critères étaient, même un peu, respectés, il n’y aurait plus de vente, donc de production d’armes. La fabrique de mort, générant de si juteux profits, serait asséchée, sachant que la France, est maintenant le second pays exportateur d’armes, derrière les USA.
Un traité, il y en a un autre, adopté par l’Assemblée générale des Nations Unies, signé par cent trente États en 2013. Il “interdit” notamment de vendre des armes à des pays qui commettent des violations des droits humains et du droit de la guerre comme le ciblage des civil·es, il interdit la vente à des pays qui transfèrent les armes à des groupes non étatiques.
Notons que ni les États-Unis, ni la Russie ne l’ont ratifié, au moins, pas d’hypocrisie !
Dans le même temps, certains États accélèrent l’investissement d’argent public pour finaliser la production de robots tueurs, sic, alors que “l’intelligence artificielle” pourraient permettre qu’il n’y ait plus d’autorisation, plus de responsabilité humaine lors de la prise de décision “d’éliminer la cible”.
Les militant·es de la campagne contre les robots tueurs appellent à “la mobilisation de militant·es motivé·es, et d’États qui prennent leurs responsabilités”.
“Mais que pouvons-nous attendre de ceux qui organisent le désastre ?” soulignent les Soulèvements de la terre, qui associent luttes écologistes et luttes antimilitaristes : l’ennemi commun c’est la guerre que nous mène le système industriel et sa logique techno capitaliste. Et Moloch grossit.
L’intranquillité des faiseurs de mort doit grandir. La guerre se fabrique près de chez nous (voir cartographie faite par Stop arming Israël), résistons !
Emmanuelle
La lecture du petit livre précis et mobilisateur : Des treillis dans les labos , 2024, édité par Le monde à l’envers, la lecture de la B.D : Exportations d’armes, le commerce mortel de l’Europe , 2021, édité par Rosa Luxemburg Stifung et le GRIP, ouvrages trouvés sur un stand de Stop arming Israël, nous “obligent” à nous mobiliser toujours davantage pour l’antimilitarisme, l’un des fondamentaux de la tendance Émancipation. D’ores et déjà, un rendez-vous et une date à réserver avec le collectif Guerre à la guerre : le week-end du 21 juin au Bourget ! (voir en page 35 et sur https://guerrealaguerre.net)
Nous reproduisons ci-dessous l’essentiel du texte d’une audition de la Fédération nationale de la Libre Pensée à l’Assemblée nationale, concernant le bilan de la loi “confortant le respect des principes de la République”(dite loi “séparatisme”) d’août 2021, avec l’accord de son auteur. Il fait apparaître clairement un de ses enjeux : le pouvoir n’entend pas renforcer la loi laïque de 1905, mais la modifier pour la dénaturer.
Ce texte, que notre association la Fédération nationale de la Libre Pensée (FNLP) a combattu pendant de longs mois avec d’autres organisations réunies dans un collectif animé par la Ligue des droits de l’Homme et du citoyen, porte atteinte selon nous à des libertés fondamentales.
Il est difficile pour une association comme la nôtre de réunir des informations exhaustives sur les conséquences de cette loi, d’autant qu’elle aborde de nombreux domaines. Ainsi, sur le principe, la FNLP avait pris position contre les dispositions du texte en matière de commande publique, dont beaucoup sont d’ailleurs inutiles parce qu’allant de soi. En effet, si l’exigence de neutralité des agents d’un opérateur économique privé concourant à l’exécution d’un service public administratif ne souffre aucune exception, comme l’a d’ailleurs jugé la Cour de cassation en mars 2013 à propos d’une employée d’une caisse primaire d’assurance maladie, il en va en revanche différemment lorsqu’on est en présence d’un service public industriel et commercial. Par exemple, doit-on exiger une absolue neutralité des salariés de droit privé employés par une société assurant l’enlèvement des ordures ménagères sur le fondement d’une délégation de service public ou des personnels de ménage d’une société de nettoyage titulaire d’un marché public d’entretien ? Nous ne le pensons pas dans la mesure où il est ainsi implicitement mais nécessairement porté atteinte au principe de liberté de conscience reconnu aux salariés par l’article L. 1121-1 du Code du travail .
Nous évoquerons principalement quatre sujets : l’extension du champ de la dissolution administrative des associations ; le conditionnement de l’attribution d’une subvention ou d’une aide en nature gratuite en faveur d’une association à la signature d’un contrat d’engagement républicain ; l’introduction d’un régime de reconnaissance préalable des associations cultuelles en rupture avec les principes posés par l’article 2 de la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État mais aptes désormais à gérer un patrimoine non affecté au culte ; la restriction des possibilités offertes aux familles d’instruire leurs enfants à domicile.
L’atteinte portée à la liberté d’association
La loi du 1er juillet 1901 sur le contrat d’association est un texte de liberté, si l’on met de côté le régime juridique particulier qui encadre l’activité des congrégations religieuses. Depuis la décision du 16 juillet 1971, le Conseil constitutionnel a reconnu à la liberté d’association le statut de principe fondamental reconnu par les lois de la République (PFRLR). La loi du 24 août 2021 a rendu plus fragile cette liberté fondamentale.
Les individus sont entièrement libres de se réunir pour mener une action commune au sein de la société civile. S’ils déclarent leur groupement à l’administration en fournissant des informations sommaires – son objet, sa dénomination exacte, son siège et le nom de ses responsables -, celui-ci acquiert la personnalité morale. De 1901 à 1936, aucune disposition législative ne donnait le pouvoir à l’administration de dissoudre une association. À partir de 1936, l’État est fondé à interdire par décret les associations provoquant des actions armées ou présentant la nature de groupes de combat. L’article L.212-1 du Code de la sécurité intérieure, dans sa rédaction issue de la loi du 24 août 2021, élargit abusivement le champ de la dissolution administrative des associations. Constituent notamment des motifs d’interdiction d’un groupement les “agissements violents à l’encontre des personnes ou des biens”, le fait de contribuer “par ses agissements à la discrimination, à la haine ou à la violence envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine, de leur sexe, de leur orientation sexuelle, de leur identité de genre» ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance « vraie ou supposée » à une ethnie, une nation, une « prétendue » race ou une religion déterminée, soit propagent des idées ou théories tendant à justifier ou encourager cette discrimination, cette haine ou cette violence” . De surcroît, les paroles prononcées par de simples adhérents, des salariés ou des bénévoles non membres de l’association peuvent être retenues contre celle-ci sauf si les dirigeants apportent la preuve qu’ils n’ont pas eu les moyens ni l’opportunité de s’y opposer.
Notons que le Conseil d’État, dans son avis préalable de décembre 2020, n’a pas contesté l’extension des motifs de dissolution administrative des associations par le Conseil des ministres. Il a simplement indiqué que devaient être exclus des motifs de dissolution ceux ayant trait à “la dignité humaine” (trop compliqué, trop polémique) et aux “pressions psychologiques et physiques” (déjà réprimées par la loi Picard de 2001 sur les sectes).
Des dissolutions inquiétantes
Après la promulgation de la loi du 24 août 2021, la Haute juridiction administrative a élaboré une sorte de guide d’application de la dissolution administrative des associations dans quatre décisions du 9 novembre 2023 1 . Compte tenu de la gravité d’une mesure d’interdiction d’une association, le Conseil a précisé que l’article L. 212-1 du Code de la sécurité intérieure doit être strictement interprété : seule une menace grave de troubles à l’ordre public peut justifier une telle mesure. Il importe, en effet, de concilier liberté d’association et maintien de l’ordre public. Il n’en demeure pas moins que le Conseil a validé la dissolution de trois associations sur quatre : le Groupement antifasciste de Lyon et environ (GALE), la Coordination contre le racisme et l’homophobie (CRI) et l’Alvarium. La première est intervenue sur le fondement de la provocation sur les réseaux sociaux à des agissements violents, ajoutée au premier alinéa de l’article L. 212-1 par la loi du 24 août 2021, les deux autres sur celui du sixième ayant trait à la provocation à la discrimination. Notons que, dans les conditions actuelles, le mouvement surréaliste, créé il y a tout juste un siècle, aurait pu être dissous en raison de la célèbre phrase d’André Breton : “L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule” 2 .
Le conditionnement des subventions ou aides en nature
La loi du 24 août 2021 a introduit un article 10-1 dans la loi du 12 avril 2000 relative aux droits des citoyens dans leurs relations avec les administrations. Il s’agit de subordonner l’octroi d’une subvention ou d’une aide en nature, telle que, par exemple, l’attribution de la jouissance gratuite, temporaire ou permanente, de locaux, à la signature d’un contrat d’engagement républicain (CER) dont on peut estimer qu’il instaure une véritable idéologie d’État. Un décret du 31 décembre 2021 a fixé le contenu de ce CER qui appelle plusieurs remarques et dont l’application pose d’importants problèmes.
Rappelons qu’avant la promulgation de la loi et la publication du décret, des élus avaient imposé sans base légale des “chartes de la laïcité” ou des CER avant la lettre. Ainsi, le conseil municipal de Chalon-sur-Saône avait adopté une délibération du 8 avril 2021 imposant aux associations demandant une subvention de s’engager à “adopter en tous points un fonctionnement laïc” [sic] et à “s’abstenir de tout prosélytisme”. Le tribunal administratif de Dijon avait annulé cette délibération au motif que le conseil municipal “a imposé des conditions qui, par leur caractère général, méconnaissent la liberté de conscience” 3 .
À certains égards le décret du 31 décembre 2021, dont le Conseil d’État a reconnu la légalité dans un arrêt du 30 juin 2023 4 , encadre les ardeurs d’élus extrémistes comme ceux de Chalon-sur-Saône. Néanmoins, il impose aux associations subventionnées de souscrire à une idéologie qu’elles ne partagent pas nécessairement ou regardent avec suspicion. Ainsi, l’engagement n°6 concerne le “respect de la dignité de la personne humaine” . Derrière cette formulation se cachent des choix philosophiques radicalement opposés tout en étant soucieux de la dignité de la personne humaine. Par exemple, faut-il interdire l’aide médicale à mourir ou, au contraire, l’autoriser ? De même, l’engagement n° 7 impose de “respecter le drapeau tricolore, l’hymne national, et la devise de la République” . Comment exiger cela, par exemple, d’associations regroupant des citoyen·nes d’origine étrangère, dont l’action est souvent un facteur essentiel de cohésion sociale, ou favorables à une monarchie hiérarchisée ou réunissant des personnes proches du catholicisme intégriste ?
En tout état de cause, ce décret a soulevé des cas de conscience dans nombre d’associations parfaitement républicaines mais hostiles au CER dont le fonctionnement dépend des aides en nature et/ou des subventions reçues. Beaucoup ont signé à contrecœur le CER pour préserver des subventions indispensables à la poursuite de leurs activités, essentielles à la cohésion sociale, et à la préservation des deux millions d’emplois du secteur associatif. Parfois, la signature ne suffit pas à satisfaire les autorités concernées. Ainsi, le conseil municipal de la commune de Poitiers avait accordé en 2022 deux subventions de 10 000 et 5 000 euros en faveur de l’association Alternatiba pour l’animation d’un atelier consacré à la désobéissance civile dans le cadre du Village des Alternatives. Le préfet de la Vienne, M. Girier, s’appuyant sur le huitième alinéa de l’article 10-1 de la loi du 12 avril 2000, introduit par celle du 24 août 2021, a demandé à la commune de Poitiers de mettre en recouvrement les subventions versées au motif que cette association ne mènerait pas une action conforme au CER souscrit par la bénéficiaire. Le TA de Poitiers a rejeté les déférés du représentant de l’État dirigés contre le refus de la municipalité de Poitiers de procéder à cette mise en recouvrement 5 .
Sur un aspect particulier, le texte a des conséquences notables. Pour obtenir la jouissance gratuite, temporaire ou permanente, d’une salle municipale une association doit signer le CER alors même que la loi de 1901 lui permet d’avoir son siège en mairie sans contrepartie. De manière impressionniste, il semble qu’en bien des endroits les maires évitent de procéder à cette formalité : beaucoup ont mesuré l’apport du tissu associatif dans une commune et ne souhaitent pas soulever des polémiques inutiles. D’autres élus s’en prennent à la liberté d’association avant même que se pose la question de la signature ou non du CER. Ainsi, à Montpellier, le maire refuse systématiquement les demandes de salles, gratuites ou payantes d’ailleurs, pour organiser des réunions publiques de soutien au peuple palestinien de même que le préfet de l’Hérault a interdit nombre de manifestations sur la voie publique ayant le même objet. Les autres édiles appliquent le texte mais nous n’avons pas d’écho d’éventuelles polémiques locales.
Un régime de reconnaissance préalable des associations cultuelles
La loi du 24 août 2021 a profondément modifié en le scindant en trois l’article 19 ancien de celle du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État concernant les associations cultuelles. Le nouvel article 19-1 les soumet de fait à un régime de reconnaissance préalable à renouveler tous les cinq ans. Lorsqu’une association veut obtenir le statut de cultuelle en raison de son objet et de son souhait d’accéder aux avantages qu’il procure, elle doit déposer à la préfecture une déclaration spéciale assortie d’un dossier. Dans les deux mois suivant l’enregistrement de cette demande, le préfet peut refuser de reconnaître la qualité d’association cultuelle au groupement qui en fait la demande. Le silence gardé pendant deux mois par l’administration vaut acceptation de cette demande pour cinq ans. Ainsi, les services de l’État doivent nécessairement se prononcer sur la notion de culte, en violation du principe fondamental énoncé à l’article 2 de la loi du 9 décembre 1905 aux termes duquel “La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte” .
Notons d’abord qu’avant l’entrée en vigueur de la loi du 24 août 2021, l’administration n’était pas dépourvue de moyens de contrôle : elle pouvait a posteriori vérifier qu’une association cultuelle ne répondait plus aux critères requis. En effet, aux termes du V de l’article 111 de la loi du 12 mai 2009 de simplification et de clarification du droit et d’allègement des procédures : “Toute association qui, n’ayant pas reçu de libéralité au cours des cinq années précédentes, souhaite savoir si elle entre dans l’une des catégories d’associations mentionnées au cinquième alinéa de l’article 6 de la loi du 1er juillet 1901 relative au contrat d’association ou aux articles 18 et 19 de la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État pour prétendre au bénéfice des dispositions législatives ou réglementaires applicables à la catégorie d’associations dont elle revendique le statut, peut interroger le représentant de l’État dans le département qui se prononce sur sa demande dans des conditions définies par décret”. Ainsi, la cour administrative de Paris a jugé légale la décision du 11 mars 2021 par laquelle le préfet de Seine-Saint-Denis, sur le fondement des dispositions sus-rappelées, a constaté que l’association des musulmans de Noisy-le-Grand ne remplissait plus les conditions à réunir pour la considérer comme cultuelle 6 .
Modification ou dénaturation de la loi de 1905 ?
Soulignons ensuite que les nouvelles dispositions de l’article 19-1 de la loi du 9 décembre 1905, issues de celle du 24 août 2021, sont d’une toute autre nature et emportent des conséquences importantes. Par exemple, le juge des référés du tribunal administratif de Melun 7 a rejeté, le 22 novembre 2023, le recours par lequel l’association des musulmans de Chennevières-sur-Marne avait demandé de suspendre la décision du 1er septembre 2023 du préfet du Val-de-Marne lui refusant la qualité de cultuelle. Ce jugement en référé appelle deux observations. D’une part, un silence gardé deux mois par l’administration ne suffit pas à garantir la reconnaissance pour cinq ans de la qualité de cultuelle. En l’espèce, la préfecture a rejeté une première fois la demande de l’association musulmane après ce délai au motif que le dossier n’était pas complet. Ce groupement a donc déposé une seconde demande. D’autre part, celle-ci a finalement été également rejetée avant l’expiration des deux mois au motif que trois imams auraient tenu “des propos contraires aux valeurs de la République” et que des femmes portant un voile intégral auraient fréquenté la mosquée. Quels propos ? Combien de femmes et à combien de reprises auraient assisté au culte ? Nous ne le savons pas. En tout état de cause, la décision du préfet a empêché l’association des musulmans de Chennevières-sur-Marne de conclure un bail emphytéotique avec la commune en vue d’édifier un nouveau lieu de culte, les dispositions de l’article L. 1311-1 du Code général des collectivités territoriale – que la Libre Pensée a condamnées dès 2006 lors de leur introduction –, permettant l’octroi de ce droit immobilier réel aux seules associations cultuelles.
Pour finir ce chapitre, deux derniers points paraissent devoir être évoqués.
D’une part, la loi du 24 août 2021 autorise désormais les associations cultuelles à gérer un patrimoine immobilier non affecté au culte, de sorte que tombe le principe selon lequel elles avaient pour seul objet l’exercice public du culte. Après avoir examiné les comptes 2019 de quatre-vingt-treize diocèses pour démontrer que l’Église romaine devait et pouvait indemniser à hauteur des préjudices subis les victimes d’abus sexuels sur mineurs, la Libre Pensée considère que cette mesure aide le culte catholique qui a parfois méconnu la loi de 1905 initiale sur ce point ou, pour la contourner, cantonné un important patrimoine non affecté au culte dans des sociétés civiles immobilières. Par conséquent, d’un côté on banalise les associations cultuelles, d’un autre on les surveille a priori dans un esprit concordataire. Cette disposition les rapproche, en effet, des associations mixtes relevant de la loi du 2 janvier 1907 auxquelles celle du 24 août 2021 imposent désormais des obligations proches.
D’autre part, les associations cultuelles doivent déclarer toutes les sommes égales ou supérieures à 10 000 euros venues de l’étranger. Nous n’avons aucune information sur ce point mais cette mesure pourrait réserver quelques surprises.
La limitation du droit d’instruire les enfants à domicile
Dans sa grande sagesse, la loi du 28 mars 1882 sur l’enseignement primaire obligatoire avait permis aux familles d’inscrire leurs enfants dans une école publique, dans un établissement privé entièrement payant pour garantir la liberté de conscience des parents ou de leur délivrer une instruction à domicile. Selon le gouvernement de Jean Castex, pour l’année scolaire 2020-2021, le nombre d’élèves suivant une instruction à domicile s’élevait à 62398. Par conséquent, pour un si petit effectif, il paraît abusif de porter atteinte au principe fondamental de la liberté de l’enseignement, qui n’emporte pas et, à certains égards, exclut même le financement public de l’enseignement privé, dont la Libre Pensée exige la sortie. La loi du 24 août 2021 restreint néanmoins drastiquement les possibilités d’instruire les enfants à domicile, sous -entendu les enfants de familles musulmanes présumées intégristes. La politique des petits nombres est une pratique courante sous le règne du président Emmanuel Macron : la loi du 26 juillet 2019 pour une école de la confiance portée par Jean-Michel Blanquer a ramené de six à trois ans l’âge de l’obligation scolaire alors que 25 000 enfants seulement n’étaient pas inscrits dans une classe préélémentaire. Cette mesure a ainsi permis de rendre obligatoire le financement public des classes enfantines de l’enseignement catholique.
D’après l’édition du 3 mars 2024 de l’hebdomadaire Le Point 8 , le nombre d’élèves instruits à domicile atteindrait 52 000 actuellement. Le bilan d’une atteinte à la loi Ferry de 1882, motivée par des préjugés entretenus contre un culte minoritaire, paraît donc dérisoire.
Dominique Goussot
Blague juive : C’est l’histoire de Shlomo et Moïshe qui vont voir le rabbin : “Rabbin, on a une question…”. Non, celle-là, elle est connue. C’est l’histoire de Jordan Bardella et Marion Maréchal Le Pen invité·es en Israël par Netanyahou et Habib Meyer à une conférence sur l’antisémitisme. On ignore encore si les Waffen SS qui ont joué un grand rôle dans la création du Front National ont été aussi invités. La lutte contre le racisme n’a pas de prix.
Budget : Il n’y a pas d’argent pour l’école. Supprimer des centaines de classes, on n’a pas le choix. Il n’y a pas d’argent pour les hôpitaux. En cas d’urgence, inscrivez-vous sur la liste d’attente. Il n’y a pas d’argent pour les retraites. 64 ans, c’est un pas vers un avenir radieux, le Danemark est passé à 70 ans. Il n’y a pas d’argent pour payer les précaires qui ont fait tourner le pays pendant la pandémie ou pour donner un revenu minimum aux livreurs en grève. Par contre, 100 milliards pour l’armement, aucun problème. L’exemple de l’Allemagne des années 30 montre qu’en plus, ça relance l’économie.
Dédiabolisation : Au RN, le Protocole des Sages de Sion et Mein Kampf sont désormais interdits. Par contre les livres de l’OAS sur la façon de traiter les bougnoules sont recommandés.
Docteur Folamour : Ce chef d’œuvre du cinéma n’est plus du tout d’actualité. Quoique …
Exception : La condamnation de Marine Le Pen tombant le jour de l’Aïd, la grande mosquée de Paris a autorisé exceptionnellement les musulman·es (ou ceux et celles qui sont d’apparence musulmane) à boire le champagne.
Fascisme : “Le fascisme ne repose pas sur une petite caste, mais sur de larges couches sociales qui englobent même une partie du prolétariat. Le fascisme est la conséquence de l’ébranlement de l’économie capitaliste”. C’est Clara Zetkin.
Fonds de pension : La retraite par répartition, c’est connu, c’est ringard. Les fonds de pension, c’est tellement mieux. Vous rachetez une entreprise en difficulté. Vous la vendez à la découpe en licenciant les salarié·es et ça finance les retraites aux États-Unis. En plus, les fonds de pension jouent en Bourse. Seul (tout) petit inconvénient. En augmentant brutalement les droits de douane, Trump a fait dévisser la Bourse. Les retraité·es qui ont voté Trump vont commencer à le regretter. Un peu tard.
Immigration : Trump a révoqué d’un coup le titre de séjour légal de 560 000 immigré·es. Toute ressemblance avec la centaine de traités que les États-Unis ont signé avec les tribus amérindiennes est bien sur fortuite. Voir grand banditisme.
Ingratitude : Bernard Arnaud a été mal récompensé pour son soutien constant à Donald Trump. Il avait été invité pour l’investiture de ce dernier. L’augmentation de 20 % des droits de douane des produits de luxe qu’il vend aux milliardaires des États-Unis devrait plomber ses bénéfices. Sauf si ces milliardaires sont tellement riches qu’ils n’en ont rien à faire de payer plus cher leurs signes de richesse.
Krach boursier : Les conséquences sont terribles. À Khan Younis, des traders ont été ensevelis dans leurs maisons. À Jabalia, des petits épargnants manquent d’eau et de nourriture. Euh …
Légalité : Les actionnaires de Stellantis ont voté à une nette majorité une “indemnité” de 34 millions d’euros à Carlos Tavares. C’est 500 fois ce qu’un ouvrier de cette boîte (qui aura échappé aux licenciements) gagne pendant toute sa vie. Comme l’a sobrement dit le représentant des actionnaires : “c’est légal”. Comme l’a dit l’ineffable Bayrou : “les Français ne travaillent pas assez et ne produisent pas assez”.
Voir lutte des classes, “ah ça ira, ça ira, ça ira, les capitalistes à la lanterne”.
Manchots royaux : Dès l’annonce de Trump que les droits de douane pour les marchandises venant de îles Heard et Mac Donald allaient augmenter de 10 %, les habitant·es de l’archipel, des manchots royaux, ont décidé les mesures de rétorsion : Facebook et X ont été fermés sur l’archipel et les manchots se passeront de Coca Cola. Un exemple à suivre.
Nostalgie : Qu’il était doux le temps béni des colonies où l’on pouvait déporter les révolté·es et les pauvres à Cayenne ou en Nouvelle-Calédonie. Faute de bagne opérationnel, Laurent Wauquiez en est réduit à proposer d’envoyer les OQTF à Saint-Pierre et Miquelon. Marine Le Pen va surenchérir. Il reste pour les indésirables la base Dumont d’Urville à Terre Adélie (Antarctique). Qui a parlé de population surnuméraire ? Ah oui, les Nazis.
On n’arrête pas le progrès : Autrefois on écrivait le nom de son amoureuse/eux sur son bras. Aujourd’hui à Gaza on écrit son propre nom pour être identifié·e au cas où on est enseveli par un bombardement.
Racisme anti-blancs : Vous pensez que ce concept est un “marqueur” de l’extrême droite ? Interrogé par Cnews (!!), Fabien Roussel a répondu le 25 mars : “Bien sûr que ça existe ”. La nostalgie du bulldozer de Vitry sûrement.
Solution finale : “Les juges ont choisi la solution finale” a déclaré le délégué du Rassemblement National en Aveyron. Il parlait de la condamnation de Marine Le Pen. Décidément cette histoire les hante.
Viols : Le rabbin Yitzhak Meir Sabo de Dallas avait répandu les “informations” sur les femmes éventrées et violées le 7 octobre 2023. Il vient d’être écroué pour viols et attentat à la pudeur sur mineur.
Pierre Stambul
La Vie des gens libres
Clémence sort de prison. Elle qui était médecin est maintenant interdite d’exercer. Elle n’existe plus pour personne, ou alors comme l’écho d’un scandale, et aspire à reprendre une vie la plus discrète possible. C’est comme ça qu’elle en vient à endosser le rôle de femme de ménage. Elle accède ainsi à l’envers du milieu qui a été le sien, et découvre la conscience de classe, cet outil de survie face à la condescendance et la précarité. C’est un roman haletant qui, pointant les faux-semblants tout en réflexivité, dit beaucoup plus que ce qu’il prétend des rapports de force qui nous traversent – et se paie même le luxe d’un happy end social, qu’on ne boudera pas dans la période.
La Vie des gens libres , Marie-Ève Lacasse, Le Seuil, avril 2025, 288 p., 21€.
Mon Vrai Nom est Élisabeth
Élisabeth était l’arrière-grand-mère de l’autrice. À l’occasion d’une rupture amoureuse, de cette brèche que constituent ces moments de friction dans le cours des choses, elle va mener une véritable enquête sur cette aïeule légendaire, presque spectrale. Betsy, comme tout le monde la nommera dès lors, épouse André en pleine guerre. Un enfant naît, puis deux puis six. C’est l’histoire d’une longue reddition. Celle d’une femme diagnostiquée schizophrène et continuellement internée. C’est l’histoire aussi de la sécheresse d’un homme. De la violence du silence et du déni, qui inoculent leurs répliques sur des générations.
Mon Vrai Nom est Élisabeth , Adèle Yon, Éditions du Sous-Sol, février 2025, 400 p., 22€.
Respect
De silence et de déni il est beaucoup question dans le livre d’Anouk Grinberg.
Ce texte est un cri. Il ne cherche à arrondir aucun angle. On est plongé dans le parcours d’une femme qui, agressée depuis toute petite, mettra presque une vie à s’en relever. Une vie au cours de laquelle elle sera entre autres le jouet d’un monument du cinéma français. L’autrice cartographie avec une précision féroce le magma de honte de colère et de haine de soi dans lequel évoluent les victimes. Elle décrit comme ce contexte agit, comme un continuum qui préside aux violences sexistes, sexuelles et incestuelles. C’est un livre d’espoir, douloureux et violent, comme souvent ce qui insuffle les changements.
Respect , Anouk Grinberg, Julliard, avril 2025, 144 p., 18,50€.
Les Oublieux
Billy a seize ans, et il est mort. Il se réveille au Père-Lachaise, où il a été poignardé, et où l’attend Mirai, jeune défunte qui lui fait la visite et lui présente du beau monde, à commencer par Jim Morrison. Dans ce roman fantastique plein d’humour, les souvenirs des morts sont un enjeu de pouvoir et les macchabées viennent en aide à ceux et celles qui n’ont pas encore eu la chance de les rejoindre au sein de cette ville dans la ville, qui s’anime d’un tas d’humanité dès que ses portes viennent à se fermer.
Les Oublieux , Antonio Da Silva, Epik, mars 2025, 336 p., 17,80€.
La Vie des gens libres , Marie-Ève Lacasse, Le Seuil, avril 2025, 288 p., 21€.
Mon Vrai Nom est Élisabeth , Adèle Yon, Éditions du Sous-Sol, février 2025, 400 p., 22€.
Ce texte est un cri. Il ne cherche à arrondir aucun angle. On est plongé dans le parcours d’une femme qui, agressée depuis toute petite, mettra presque une vie à s’en relever. Une vie au cours de laquelle elle sera entre autres le jouet d’un monument du cinéma français. L’autrice cartographie avec une précision féroce le magma de honte de colère et de haine de soi dans lequel évoluent les victimes. Elle décrit comme ce contexte agit, comme un continuum qui préside aux violences sexistes, sexuelles et incestuelles. C’est un livre d’espoir, douloureux et violent, comme souvent ce qui insuffle les changements.
Respect , Anouk Grinberg, Julliard, avril 2025, 144 p., 18,50€.
Les Oublieux , Antonio Da Silva, Epik, mars 2025, 336 p., 17,80€.
Quand on est un dictateur qui a gagné de justesse, et en bourrant un peu les urnes, les dernières élections et quand tout prouve qu’après 22 ans de pouvoir sans limite, on va perdre les suivantes, il n’y a plus qu’une seule alternative : emprisonner son principal opposant.
Erdogan a tout réprimé : les Kurdes, les manifestant·es, les journalistes, les mouvements féministes ou démocratiques… Les prisons turques sont pleines de détenu·es politiques, elles sont parfois devenues des mouroirs.
En arrêtant Ekrem Imamoglu, réélu maire d’Istanbul avec une confortable majorité en 2024, Erdogan va se heurter à une très forte opposition. Le Parti Républicain du Peuple, issu du “Kémalisme”, est majoritaire dans les grandes villes. La disparition de toute forme de démocratie et la crise économique va lui permettre de conquérir de nouveaux bastions. Erdogan s’appuie de plus en plus sur un mouvement nationaliste et néofasciste : les “Loups gris”. Mais l’appel, depuis la prison, d’Abdullah Öcalan à cesser la lutte armée au Kurdistan enlève à Erdogan sa stature de garant de l’unité du pays. Il y a des manifestations dans tout le pays.
Gaza
La guerre à Gaza n’est plus une simple confrontation militaire menée à coups de bombes : elle est devenue un projet stratégique dont l’objectif profond est de vider Gaza de sa population, en imposant une nouvelle réalité démographique, sans déclaration officielle. Ce projet repose sur ce qu’on appelle les “outils doux du déplacement forcé”. Pas de déportation directe, pas d’ordre d’évacuation total, mais un étouffement lent, brutal, prolongé, qui pousse les gens à partir par eux-mêmes, en emportant les restes de leurs maisons et de leurs souvenirs, croyant – à tort – avoir fait ce choix librement.
À Gaza, la faim n’est plus un événement exceptionnel : elle est devenue une routine quotidienne, qui se répète sur des tables brisées, dans des tentes déchirées, au fond de cœurs remplis de peur et d’impuissance. Depuis le début de l’agression israélienne en octobre 2023, la bande de Gaza a basculé dans une phase sans précédent d’effondrement alimentaire, suite à l’arrêt complet des chaînes d’approvisionnement et à la fermeture des points d’entrée des biens essentiels, en tête desquels la farine. Les pains ont disparu des tables, et la vie des habitant·es est devenue une quête incessante d’un repas qui ne rassasie pas, mais qui maintient les survivant·es à flot.
Ce sont des extraits de ce que le représentant de l’UJFP à Gaza envoie quotidiennement. Face au silence complice de l’Occident, plusieurs solidaires dont des soignant.·es qui ont pu aller à Gaza en 2024, ont lancé le 31 mars une grève de la faim itinérante.
Gaza toujours
Peut-être que commencent à être entendus les propos tenus par Fatma Hassouna, photographe de 25 ans, partenaire du film Put Your Soul on Your Hand and Walk présenté à la sélection de l’Acid au Festival de Cannes, et tuée le 16 avril à Gaza en même temps que dix autres personnes : “Quoiqu’ils fassent ils ne pourront pas nous vaincre”. Pourquoi lui demande sa partenaire de film : “Parce que nous n’avons rien à perdre”.
Tunisie
Kaïs Saïed avait été élu en 2019 avec la réputation d’être un grand spécialiste du droit constitutionnel. Il a très vite enterré tout ce qui restait de la révolution de 2011. Toutes les oppositions sont traquées et emprisonnées.
Quarante personnalités d’opposition ont été condamnées le 19 avril pour “complot contre la sureté de l’État” à des peines allant de 13 à 66 ans de prison. Les avocat·es n’ont pas été autorisé·es à plaider. Tous les courants politiques sont touchés. Comme dit le proverbe, “le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument”.
Araignée
Araignée ou libellule, disait Prévert. Les papes précédents étaient faciles à classer : Jean-Paul II (j’en retiens un, comme disait Coluche) était en croisade contre ce qu’il croyait être le communisme. Et Benoît XVI était surnommé le “panzer cardinal” en souvenir de son passé dans les jeunesses hitlériennes. En France, la “déchristianisation” s’est accélérée ces dernières années et on réalise que ça n’empêche absolument pas la montée des pires idées réactionnaires, voire fascistes.
François a perpétué l’anti-féminisme de l’Église ou l’opposition à l’avortement (les médecins qui les pratiquent étant qualifiés de “sicaires” = tueurs à gages). À l’heure où, au nom de la religion, des États l’utilisent pour faire les pires horreurs (Israël, Arabie Saoudite, États-Unis, Iran …), à l’heure où le pire cléricalisme se développe à nouveau en France avec des hommes comme Retailleau, François a eu quelques gestes : ses visites à Lampedusa et Lesbos, ses coups de téléphone quotidiens au curé de Gaza… Mais il n’est jamais allé plus loin. Il n’a jamais utilisé son rôle pour faire changer les choses. Il n’est pas l’héritier des religieux collabos comme Pie XII ou le cardinal Gerlier, mais ce n’était pas un “pape de gauche”. Tout simplement parce que ce concept est un oxymore.
Internationale
En attendant (mais on commence à s’impatienter) que la nôtre devienne le genre humain, une autre internationale est entrée en fonction. Certes, elle a des contradictions, America First, au nom de ses intérêts marchands, taxe aussi ses amis. C’est parce que le capitalisme ultralibéral est en crise que le monde s’est truffé de soudards meurtriers. Le nouvel impérialisme maintient son pré carré : soutien total aux génocidaires israéliens et bombardements sur le Yémen pour “protéger” les routes commerciales indispensables. Mais cet impérialisme abandonne apparemment la politique “bloc contre bloc” et des alliances considérées jusque-là comme contre nature sont à prévoir.
Aux États-Unis, la résistance au néofascisme est encore à ses débuts : universités, recherche scientifique, fonctionnaires… commencent à manifester. Mais pour l’instant, on ne voit pas d’alternative. L’establishment se rallie à Trump et le parti démocrate est incapable de proposer une autre forme de capitalisme comme Roosevelt avait su le faire il y a près d’un siècle.
Pierre Stambul
Erdogan a tout réprimé : les Kurdes, les manifestant·es, les journalistes, les mouvements féministes ou démocratiques… Les prisons turques sont pleines de détenu·es politiques, elles sont parfois devenues des mouroirs.
En arrêtant Ekrem Imamoglu, réélu maire d’Istanbul avec une confortable majorité en 2024, Erdogan va se heurter à une très forte opposition. Le Parti Républicain du Peuple, issu du “Kémalisme”, est majoritaire dans les grandes villes. La disparition de toute forme de démocratie et la crise économique va lui permettre de conquérir de nouveaux bastions. Erdogan s’appuie de plus en plus sur un mouvement nationaliste et néofasciste : les “Loups gris”. Mais l’appel, depuis la prison, d’Abdullah Öcalan à cesser la lutte armée au Kurdistan enlève à Erdogan sa stature de garant de l’unité du pays. Il y a des manifestations dans tout le pays.
À Gaza, la faim n’est plus un événement exceptionnel : elle est devenue une routine quotidienne, qui se répète sur des tables brisées, dans des tentes déchirées, au fond de cœurs remplis de peur et d’impuissance. Depuis le début de l’agression israélienne en octobre 2023, la bande de Gaza a basculé dans une phase sans précédent d’effondrement alimentaire, suite à l’arrêt complet des chaînes d’approvisionnement et à la fermeture des points d’entrée des biens essentiels, en tête desquels la farine. Les pains ont disparu des tables, et la vie des habitant·es est devenue une quête incessante d’un repas qui ne rassasie pas, mais qui maintient les survivant·es à flot.
Ce sont des extraits de ce que le représentant de l’UJFP à Gaza envoie quotidiennement. Face au silence complice de l’Occident, plusieurs solidaires dont des soignant.·es qui ont pu aller à Gaza en 2024, ont lancé le 31 mars une grève de la faim itinérante.
François a perpétué l’anti-féminisme de l’Église ou l’opposition à l’avortement (les médecins qui les pratiquent étant qualifiés de “sicaires” = tueurs à gages). À l’heure où, au nom de la religion, des États l’utilisent pour faire les pires horreurs (Israël, Arabie Saoudite, États-Unis, Iran …), à l’heure où le pire cléricalisme se développe à nouveau en France avec des hommes comme Retailleau, François a eu quelques gestes : ses visites à Lampedusa et Lesbos, ses coups de téléphone quotidiens au curé de Gaza… Mais il n’est jamais allé plus loin. Il n’a jamais utilisé son rôle pour faire changer les choses. Il n’est pas l’héritier des religieux collabos comme Pie XII ou le cardinal Gerlier, mais ce n’était pas un “pape de gauche”. Tout simplement parce que ce concept est un oxymore.
Aux États-Unis, la résistance au néofascisme est encore à ses débuts : universités, recherche scientifique, fonctionnaires… commencent à manifester. Mais pour l’instant, on ne voit pas d’alternative. L’establishment se rallie à Trump et le parti démocrate est incapable de proposer une autre forme de capitalisme comme Roosevelt avait su le faire il y a près d’un siècle.
L’histoire de l’auteur de Sur la liberté, la prison, l’exil… et le monde est celle d’un citoyen-sujet de la dynastie des Assad, œuvre de Hafez al Assad parrainé par le criminel nazi en exil Aloïs Brunner, héritée par son fils Bachar.
Cette histoire symbolise la quête permanente de liberté dans un système totalitaire, citadelle de la cruauté, de la torture et du crime de masse, du rapt et de la disparition forcée. Ce système dynastique, d’un absolu cynisme, très éloigné de l’État de droit, symbolise l’anomie comme mode de gouvernance, est néanmoins conforté et instrumentalisé par les grandes puissances.
Le djihadisme islamiste ne peut que prospérer dans la répression et la corruption : il s’y est répandu en métastases mortifères.
Enfant d’une famille musulmane modeste sensible à l’humain, Yassin al-Hadj Saleh est étudiant en médecine, adhère au parti communiste conduit par Khaled Bagdache, puis s’engage dans la dissidence, hors de l’orthodoxie stalinienne avec Riad al-Turk, refusant en 1973 la soumission du parti à celui du régime, le Parti Baas, qui avait fait allégeance au communisme soviétique. Entré en clandestinité, avec l’organisation dissidente “Parti communiste, Bureau politique”, fait prisonnier, il connaît comme opposant un emprisonnement de seize années, ainsi que la quasi-totalité de ses camarades, puis partage avec Riad al-Turk, le Mandela syrien, après son incarcération à Alep en 1980, l’insoutenable réalité de la prison de Tadmor, à Palmyre, connue comme la pire en matière de torture.
C’est auprès des ex-détenu·es politiques, camarades du parti, que Yassin rencontre Samira Khalil, emprisonnée pendant cinq ans pour ses convictions communistes. Ils se marient en 1995 et, porté·es par l’élan que nourrit le désir amoureux conjugué à l’utopie d’un autre Monde, iels regagnent Douma, capitale de la Ghouta dès l’annonce du soulèvement populaire à Derra, le 14 mars 2011. Dès lors, la brève parenthèse “d’une vie comme la vie”, plus rêvée que réelle, dans la Syrie des al-Assad, se referme tragiquement.
À Douma, le couple retrouve des activistes des Droits de l’homme, emblématiques de la révolution syrienne pour leur esprit de liberté et de justice que sont l’avocate Razan Zaitounneh et son époux Wael Hamadeh.
Des événements tragiques vont alors défiler, tel un film noir d’horreur.
Le jour de son départ de Douma en juillet pour Raqqa, Yassin apprend que son frère Ahmad a été enlevé, et depuis porté disparu. Deux autres de ses frères le seront à leur tour, un seul a survécu. Arrivé à Raqqa, il apprend l’enlèvement du prêtre Paolo d’All’Oglio en juillet 2013. Daesh a revendiqué ces crimes. Puis la bobine du film noir s’emballe : le Hezbollah prend la ville stratégique d’al-Qusayr en mai, après un siège de près de trois mois ; en août, c’est le massacre en masse au gaz sarin à la Ghouta, et en décembre “l’éclair noir” : les enlèvements par une brigade islamiste appartenant à Jeysh al-Islam de sa femme Samira, de Razan, de Wael et de Nazem, un autre activiste des droits humains. La vie rêvée s’inverse en un cauchemar de nuits d’encre.
Un penseur singulier
Ce vécu hors normes de Yassin al-Hadj Saleh fait de lui un penseur singulier et engagé dont les réflexions croisent celles de Walter Benjamin, Michel Foucault, Primo Levi, Jean Améry, Robert Antelme, Moses Mendelssohn, Giorgio Agamben, ou encore Achille Mbembe, et surtout Hannah Arendt, ainsi qu’en atteste sa préfacière Catherine Coquio.
Son lucide travail d’écriture et de questionnements têtus et récurrents ainsi confrontés au réel alerte sur la pratique du crime de masse totalitaire comme mode de pouvoir contemporain, qui tend à se perpétuer, après ceux observés au Cambodge, en Bosnie, au Rwanda, en Tchétchénie, en Ukraine, en Palestine, en Syrie, sinistres regains des dictatures nazie, fasciste, stalinienne du XXe siècle.
Ce basculement vertigineux dans le trou noir de l’inhumanité et de “l’homo sacer” selon Giorgio Agamben conduira l’essayiste marxiste à briser le plafond de verre de “la démarche matérialiste de l’Histoire” pour interroger la perte ontologique du sens du monde contemporain, lui-même porté par le flux de ses expériences vécues dans l’espace domestique familial, la maison, dans l’espace carcéral, la prison, dans l’espace de l’errance, l’exil.
Les trois courants totalitaires, toujours à l’œuvre comme “scories” politiques, historiques, entrent en résonance avec ces autres idéologies totalitaires sectaires que sont les courants religieux islamistes salafistes.
Selon al-Hadj Saleh, stalinisme et salafisme, vecteurs idéologiques actifs dans la politique de certains États, partis, organisations contemporaines se revendiquant de la justice de classe ou celle de Dieu, fondés sur des postulats immuables, pétris de principes cardinaux, et ainsi figés dans le passé, ne sauraient dévoiler et libérer le présent comme Temps disponible et nécessaire à l’esprit de liberté pour penser l’utopie et le Monde labile en mouvement.
Ainsi, le communisme institutionnalisé et les systèmes religieux comme table sectaire de la loi, enferment la pensée dans le carcan des idées “enkystées”, obsolètes, rétives à la contradiction et à toute dialectique de mise en question, se structurent en systèmes totalitaires. Seule la permanente exigence de l’esprit de liberté confrontée au réel que représentent l’espace privé, social, carcéral ou de l’exil, donnerait au sujet-citoyen syrien l’élan de l’engagement vers un devenir toujours fertile.
Traqué, dévasté par le chagrin de la perte de Samira et des siens, il garde la dignité de la verticalité, malgré le désespoir, et dit : “Nous luttons en pleurant”.
L’Exil
Cet environnement affectif et militant à jamais décimé, il se résout à s’exiler en Turquie pour faire de sa plume son ultime arme contre la barbarie. Georges-Arthur Goldschmidt 1 écrit : “L’exilé traîne toujours son « pays natal » derrière lui, il a son lieu de vie dans son dos…”.
L’exil pour Yassin sera la dure expérience de l’abandon de son pays, celui de Samira et de tous les siens vers des pays dits d’accueil dont le souci premier est d’abord de corseter, de mettre sous surveillance, d’assimiler ou de rejeter. Là encore, il pense la problématique de l’individu exilé, et pose comme impératif le primat du principe de liberté, afin d’échapper à sa propre disparition existentielle dans l’assimilation et l’oubli. Ainsi, la vie de l’exilé ne compte pas, seule la vie souveraine supérieure compte. Sa liberté est en “état de siège”.
Dans l’exil en Turquie puis en Allemagne, il se réapproprie le travail des historiens arabes dont celui du marocain Abdallah Laroui, qui voit dans l’historiographie le récit des vainqueurs.
Grand lecteur d’Hannah Arendt, il critique une pensée non pas universelle mais européo-centrée, qui relève du dialogue bilatéral sans “que l’absent n’y participe jamais”. De même, les penseurs ou intellectuels occidentaux n’envisagent la réalité des peuples du Moyen-Orient qu’en termes géostratégiques, ou essentialisés par l’orientalisme, ou encore à travers le prisme “campiste” d’opposition au seul impérialisme américain cher à Noam Chomsky, dont al-Haj Saleh dira : “Chomsky a été incapable de formuler quoi que ce soit de sensé concernant la Syrie ”… et le mouvement ouvrier global occidental tout autant européo-centré demeure ignorant de ce que fut la richesse des expériences révolutionnaires des acteurs et actrices de la révolution syrienne, dont celles, remarquables, de l’anarchiste Omar Aziz, artisan des conseils locaux “dont la mission est de faire fonctionner la vie quotidienne des citoyen·nes” dans un contexte de double pouvoir en situation de révolution sociale.
Omar a été arrêté, sauvagement torturé, cruellement assassiné. Il était un grand lecteur, lui aussi, d’Agamben, Balibar, Foucault, Negri. Il se réclamait de la Commune de Paris. Bien d’autres expériences révolutionnaires ainsi demeurées anonymes pourraient être évoquées, mais la révolution syrienne est restée “orpheline”, comme le déplore le Libanais Ziad Madjed.
Le silence, l’indifférence, l’absence de toute empathie dans la communauté internationale auraient pu générer un esprit victimaire et de repliement. Yassin refuse l’un et l’autre et, évoquant la Shoah, à laquelle il se sent pourtant affilié, refuse le “chauvinisme de la souffrance” qu’il prête à l’État d’Israël pour mieux imposer celle qu’il fait subir au peuple palestinien.
Ce combattant aux mains nues confiera dans un entretien avec Nisrine Al-Zahr et Catherine Coquio : “Je n’ai eu dans ma vie que deux maisons : l’une avec ma mère, l’autre avec Samira… Ma troisième et l’ultime maison est l’écriture”. Nous ne saurions trop inviter chacune et chacun à lui rendre visite !
Nous apprenons qu’aujourd’hui Yassin al-Hadj Saleh est reparti en Syrie, en quête de Samira… et de ses bourreaux.
Claude Marill, le 9/03/25
Sur la Liberté : la maison, la prison, l’exil… et le monde , Yassin al-Hadj Saleh, Préface de Catherine Coquio, éd L’Arachnéen, 2025, 160 p., 16€.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Au printemps 2023, en plein conflit des retraites, un certain Christophe Plassard, député, remettait à l’Assemblée nationale un rapport sur “l’économie de guerre”. Parmi les sujets traités, le rôle dévolu à l’école doit nous alerter.
L’industrie des armes a un problème d’image
Le “rapport Plassard” est extrêmement riche. Il traite de tout ce qui est à mettre en place pour accélérer les cadences de production d’armes. Il part du constat qu’il y a des difficultés de recrutement dans les industries d’armement : “Le manque de main-d’œuvre qualifiée touche tous les secteurs de la défense. Durement affectée par la crise sanitaire, l’industrie aéronautique, civile et militaire, peine à réaliser les recrutements dont elle aurait besoin pour remonter en puissance” (p.27).
Pourquoi ce secteur a-t-il du mal à recruter, malgré les bons salaires qu’il propose, et l’intérêt des postes (faire de la recherche dans le high tech…) ? “Le secteur de la défense souffre d’un manque d’attractivité voire d’une défiance croissante de la part d’une partie de la jeunesse, en quête de sens et surtout dépourvue de culture militaire, qui souhaite se tourner vers des secteurs considérés comme plus éthiques. Ainsi les centres de formation d’apprentis qui pourraient orienter de potentiels candidats vers la défense ne sont pas toujours remplis ” (p.28).
Malgré l’image de ces industriels se drapent, les jeunes candidat·es. ne sont pas dupes : il s’agit de faire des armes. Ce qui est rebutant pour beaucoup, car les possibles candidat·es associent les armes à la guerre, à la mort, au colonialisme, la corruption, la destruction de la nature…
L’école à la rescousse de Thales et de l’armée ?
Comment faire pour surmonter cette difficulté ? Il faut modifier l’image de ces entreprises, et de l’armée, pour qu’on les associe à la défense de la patrie, la défense de la démocratie etc. Et qui va se charger de changer l’image des marchands de morts ? Outre le bourrage de crâne qui va se généraliser, parmi les candidats, on retrouve…. l’école : “L’esprit de défense ne se décrète pas ; il doit être préparé et cultivé, en sensibilisant la population aux dangers qui nous entourent. C’est d’abord le rôle de l’Éducation nationale, notamment à travers les cours d’histoire et d’éducation civique, de contribuer à cultiver l’esprit de défense chez les jeunes générations” (p.31).
Les adultes travaillant pour l’Éducation nationale vont devoir orienter les élèves vers l’industrie d’armement, l’armée, et… le SNU : “[C’est] un moyen d’orienter les volontaires vers les secteurs de la BITD en manque de main-d’œuvre. La généralisation du SNU, si elle était décidée, pourrait ainsi permettre un accompagnement des jeunes lycéens ou étudiants vers l’industrie civile et militaire, afin de contribuer à renforcer le vivier de main-d’œuvre à la disposition des entreprises de la BITD confrontées à une accélération des cadences” (p.31).
Si les adultes de l’Éducation nationale n’avaient pas réussi à convaincre leurs élèves, peut-être que les encadrant·es du SNU, eux et elles, réussiront !
Continuons de ternir leur image !
Pour le réarmement du pays, l’école va être enrôlée. Les adultes travaillant à l’Éducation nationale doivent convaincre les élèves de s’engager dans l’industrie de la mort et l’armée, pour qu’il y ait ensuite assez de monde pour fabriquer des armes et les utiliser. Ceci va se doubler d’interventions de représentant·es de Thales, Safran, Dassault, KNDS, MBDA… et de militaires directement dans nos cours, via des accords ou partenariats.
Est-ce cette école que nous voulons, pour cette économie de guerre, c’est-à-dire cette économie capitaliste ?
Loïc
Nous poursuivons avec l’autorisation des éditions ICEM-Pédagogie Feinet la publication de fiches pédagogiques. Les intertitres sont de la rédaction, le “zoom” est du groupe ICEM. Pour en savoir plus : https://www.icem-pedagogie-freinet.org/secteur-second-degre. Dans cette revue : un outil pour l’autoévaluation et l’exercisation des compétences linguistiques.
Depuis que j’ai commencé à aller vers la pédagogie Freinet, j’ai décidé de proposer le passage de brevets aux élèves. Ceux-ci interviennent au terme d’une séquence temporelle dans laquelle les élèves ont réalisé un ensemble de fiches que je propose aux élèves. Chaque séquence de ce travail individuel se compose généralement de trois ou quatre fiches de grammaire, lecture et vocabulaire pour les plus jeunes (6e/5e), ou de lecture, d’analyse de documents (image et/ou vidéo) et de grammaire pour les plus âgés (4e/3e), et au moins une compréhension orale par séquence.
Des fiches de plusieurs niveaux
Dans la mesure du possible, je propose aux élèves des fiches de plusieurs niveaux sur les mêmes notions ou compétences langagières qui seront évaluées afin d’ajuster l’outil à chacun·e – ce qui m’a obligé à fabriquer l’ensemble des fiches. Enfin, la majeure partie du temps, une activité de bilan ou une fiche “training” sont possibles avant de passer le brevet – mais cela reste facultatif. Je n’accepte le passage d’un brevet que si toutes des fiches de la séquence ont été faites et sont corrigées. Les brevets évaluent généralement au moins deux compétences langagières – de compréhension (orale et/ou écrite) et de production (généralement écrite, pour des raisons pratiques). Ainsi, lorsque les élèves passent un brevet, iels sont censé·es s’être entraîné·es sur toutes les compétences langagières et les connaissances spécifiques sur un sujet, et sur le ou les points de grammaire évalués. J’effectue moi-même la correction ou une “pré-correction” des fiches, et elles sont ensuite corrigées entièrement à l’aide de fiches auto-correctives. En fonction des difficultés ou des erreurs, et surtout des objectifs de la séquence, après la précision d’un “point leçon”, j’attends parfois des élèves qu’ils se corrigent eux-mêmes. Selon le niveau des élèves et la difficulté de la séquence et des objectifs, il m’arrive aussi de proposer des brevets avec des niveaux différents et les élèves ont la possibilité de repasser chaque brevet autant de fois que nécessaire. J’ai fait ce choix pour plusieurs raisons : les brevets me permettent tout d’abord d’évaluer les élèves sur les points du programme et les objectifs visés selon leur niveau de classe. Ils permettent aussi aux élèves d’identifier les attendus de leur niveau et de voir “où ils en sont”.
Un outil pour se situer dans une progression
Effectivement pendant le collège, le fait qu’iels passent d’un·e enseignant·e pratiquant la pédagogie Freinet à un·e qui pratiquerait la pédagogie traditionnelle peut parfois être déroutant pour eux/elles. Les brevets constituent alors pour les élèves un outil tangible pour connaître leur niveau dans leur progression, mais aussi pour diagnostiquer leurs difficultés, travailler sur celles-ci en s’y confrontant et aller plus loin. Enfin, il arrive souvent que les sujets de productions écrites dans les brevets servent de réservoirs à idées pour les textes libres. Ainsi des sujets déjà abordés dans les brevets reviennent régulièrement dans les travaux libres, par exemple écrire un portrait imaginaire ou pas (niveau 6e), faire une biographie (niveau 5e), parler de ses expériences (niveau 4e) ou encore analyser une œuvre (niveau 3e).
Un exemple : comprendre et écrire des recettes
Je vais détailler une séquence de Travail Individualisé de niveau A2 (proposée dans le corpus de TI de la 5e à la 3e, et qui s’adresse en priorité aux élèves de 4e), qui s’appuie sur des connaissances de 5e (le présent BE + ING, le vocabulaire de la nourriture) et dont les objectifs langagiers sont d’être capable de comprendre et d’écrire des recettes. Les élèves de 4e abordent généralement cette séquence de TI entre la fin du premier trimestre et celle du second, et elle donne ensuite souvent lieu à des textes libres qui reprennent et réinvestissent l’une des compétences travaillées et évaluées. Les trois premières fiches “Food & Recipes ” se composent de plusieurs activités – exercice de vocabulaire, de classification et d’écriture pour réutiliser les notions grammaticales déjà abordées – qui font intervenir en plusieurs temps compréhension écrite et orale. La quatrième fiche est un bilan sur les notions grammaticales abordées et une fiche “training” permet de s’entraîner sur les deux compétences qui seront évaluées dans le brevet (la compréhension écrite d’une recette et une production écrite qui engage à parler de ce que l’on aime manger et à proposer brièvement une recette.
Un brevet en deux parties
Une fois l’ensemble des fiches faites et corrigées, les élèves sont en capacité de passer le brevet qui est composé d’un exercice de compréhension écrite et d’un travail d’expression. Le travail de compréhension sur une recette illustrée d’images et de captures d’écran de la recette en vidéo engage à faire une courte réaction-critique. Ce travail mobilise également leur capacité à effectuer d’autres repérages dans leur compréhension (mise en page, icônes, images, etc.). Ces repères extra-linguistiques réapparaissent ensuite dans les productions libres d’élèves.
La seconde partie du brevet est, comme dans la fiche de training, un travail d’expression écrite où l’on parle de ce que l’on aime manger et de comment on le prépare. Cette séquence Food and Recipes plaît en général assez aux élèves, en particulier ceux et celles qui ont un niveau un peu fragile, et elle inspire souvent des productions libres. Pour eux et elles, construire des phrases à l’impératif semble plus facile ; construire un texte sous forme de liste (comme c’est le cas des recettes) les rassure aussi et le vocabulaire de la cuisine est plus simple à chercher et plus concret. Par ailleurs les élèves aiment généralement parler de ce qu’ils aiment, et notamment de la nourriture !
L’année dernière, avec ma classe de 4e, cette séquence Food and Recipes a été choisie et faite par pratiquement tous les élèves, et des textes présentant des recettes de pâtisseries ont suivi. Un premier texte, celui de Miriam, a été présenté en classe en février.
Celui-ci n’a été exploité qu’au niveau des apports lexicaux, comme l’indique le Journal de cours, mais il a beaucoup plu et il a été publié dans le Journal de classe. Suite à ce texte, et après avoir elles-mêmes fait cette séquence en TI, Astou et Zohra ont à leur tour présenté une recette en mars.
Aller plus loin dans les compétences
Cette présentation a été une occasion en classe pour étudier l’impératif et pour faire un retour de TI sur la séquence. Ce texte a également été publié dans le Journal de classe. Quelques semaines plus tard, c’est une autre recette, celle d’Amicie, qui a été présentée à la classe et qui a permis de revoir une dernière fois le vocabulaire de la séquence et l’impératif. Chacun de ces textes ont été écrits à l’aide des fiches de TI. Les fiches ont permis, pour chacune des élèves, d’aller plus loin dans leur maîtrise des compétences d’abord évaluées lors du brevet. Même si elles n’ont pas choisi de le faire, elles auraient pu repasser ce brevet à la lumière de ce qu’elles avaient appris en travaillant leurs textes libres. C’est clairement un des aspects qu’il faut que je travaille : comment amener les élèves à revenir à des brevets déjà “passés” lorsqu’un de leurs textes les a amenés à mieux maîtriser certaines compétences déjà évaluées. Chaque texte finalisé amène toutefois à la “validation” de compétences – ce qui a été le cas pour les trois travaux présentés ci-dessus.
Témoignage de Charlotte Pello
Une immense zone entre le Paraguay, le Brésil, l’Argentine et l’Uruguay (huit millions de km2, 96 % des terres cultivables du pays) est devenue un désert vert. C’est le lieu d’origine de la “république du soja” le berceau de l’agro-industrie mondiale, celle de Bayer-Monsanto, Louis Dreyfus, Archer, Cargill 1 , soja OGM forcé aux pesticides et destiné à l’élevage ovin, porcin et bovin, dans tout le monde – notamment en France – et qui finit donc dans nos assiettes et notre corps…
Anna Recalde, en partant d’une photo de 1948, nous plonge dans l’histoire méconnue du Paraguay.
Photo de 1948, sur laquelle on voit son grand-père, premier député socialiste du pays (1921-1927) sur les champs de ce qui deviendra le fameux “désert vert”, qui nous plonge dans l’histoire méconnue du Paraguay. “Le Paraguay a eu l’une des dictatures les plus longues d’Amérique latine, presque 35 ans, sous le militaire Alfredo Stroessner”, nous précise-t-elle, dictature sanglante responsable de milliers de mort·es et de disparu·es [voir Bajo las Banderas, El Sol 2 (2) documentaire sur la dictature au Paraguay…].
Mêlant histoire de la dictature et celle des opposant·es, la réalisatrice met au jour l’opération Condor , une coordination des dictatures latino-américaines dans la répression des opposant·es politiques entre les années 1970 et 1980, avec l’appui de la Central Intelligence Agency (CIA) des États-Unis, période durant laquelle a été mise au point la notion d’“ennemi intérieur”, à cette époque le “communisme”, une dénomination sous laquelle on rangeait tous les opposant·es, les intellectuel·les…
Formés par les militaires français
Pour ce faire elle utilise les souvenirs d’un avocat et militant des droits de l’Homme, Martin Almada, connu internationalement pour avoir mis au jour les Archives de la terreur, en 1992, avec le juge José Agustín Fernández, découvertes dans un poste de police à Lambaré, quartier de la capitale.
Ces documents révélaient le sort de milliers de Sud-Américain·es enlevé·es, torturé·es ou tué·es par les services de sécurité de l’Argentine, de la Bolivie, du Brésil, du Chili, du Paraguay et de l’Uruguay lors de l’opération Condor.
Les tortionnaires du Paraguay comme ceux du Chili ou de l’Argentine avaient été à bonne école formés par les militaires français qui avaient peaufiné les méthodes utilisées en Indochine pendant la guerre d’Algérie 3 4 , notamment l’utilisation de l’électricité et le largage dans la mer, par hélicoptère, des torturé·es afin de faire disparaitre les preuves (appelé les “crevettes Bigeard” 5 ).
Mais, apparemment plus de 50 ans après, “le condor vole encore”, explique Martin Almada, s’attaquant à de nouveaux ennemis : les Indios chassés de leurs terres ancestrales, les paysans sans terre et les défenseurs de l’environnement.
Le condor vole encore !
Le film est composé de deux parties en raison du décès de Martin Almada et de la pandémie du Covid, Anna Recalde Miranda nous fait, alors, partager les recherches d’un journaliste états-unien, de celles de lanceuses d’alerte, sociologues et militantes ainsi que celles de Pierre Abramovici, journaliste d’investigation qui n’a de cesse de documenter la dictature.
Ce qui permet de voir les processus en cours : forces paramilitaires attaquant les communautés (y compris en les arrosant par avion de pesticides), police des frontières servant des intérêts privés, rapports indiquant clairement l’ingérence de l’agro-business, corruption politique…)
“[République du soja] c’est une image très puissante, d’autant plus qu’elle provient des agro-industries implantées dans cette zone même” explique Anna Recalde. “C’est très bien trouvé, car ça dénote un territoire qui a ses règles et un pouvoir redoutable. On l’a vu s’exercer au moment du coup d’État parlementaire en 2012 [contre le Président Fernando Lugo et les Membres de l’Alliance patriotique pour le changement au Paraguay, élus en 2008], mais aussi lors de l’élection de Jair Bolsonaro, ou le renversement de Dilma Rousseff [en 2016, alors présidente de la République du Brésil]… Ce sont des pouvoirs économiques qui ont une grande influence dans la politique” .
Cet agro-business transnational clé de voûte du Mercosur
Le Mercosur est un espace de libre circulation économique (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay, que la Bolivie a rejoint en 2024).
Le Mercosur a déjà passé d’importants accords commerciaux avec l’Union européenne, (environ 13,3 % de ses exportations, composées à 70 % de soja) et négociait de longue date (à moins que ce ne soit l’Europe ?) un accord de libre-échange qui est conclu le 28 juin 2019, mais est rejeté par la France “qui souligne les risques environnementaux qu’il implique, en particulier ceux liés au changement climatique” (!). Sans unanimité, l’accord n’est pas entré en vigueur…
Mais n’est-ce pas la même chose en Europe et plus particulièrement en France, où on assiste à une radicalisation de l’État face aux montées des luttes concernant “l’environnement” et alors que les militant·es sont, conformément à la réactivation de “Condor”, devenus des “écoterroristes” et traité·es comme tel·les (Tarnac, Notre Dame des Landes, Sivens, Sainte Soline, l’A69… pour ne citer qu’eux)
Soutenu par les Soulèvements de la Terre et quelques autres ONG, ce documentaire est diffusé par VraiVrai Film (https://vraivrai-films.fr/) et sa projection peut servir à organiser des débats autour de tous ces sujets.
Bernard Foulon
De la Guerre Froide à la Guerre Verte, film Documentaire de Anna Recalde Miranda, durée 104 mn, 2024, France – Italie – Paraguay.Éléments de documentation : radioparleur.net et infolibertaire.net
Les Disparues a été tourné à la suite d’un précédent documentaire L’État du Texas contre Mélissa dans lequel les révélations qu’il contient permirent d’innocenter Mélissa Lucio, enfermée dans le “couloir de la mort” à 48h de son exécution.
“Pourquoi nous femmes amérindiennes n’avons-nous pas les mêmes droits que les autres femmes ? Pourquoi nos sœurs sont-elles les plus assassinées aux États-Unis ?” (Deborah Parker devant le congrès des États-Unies. Crédit photos © TAHLI Films.
Les Disparues se penche sur le sort des femmes amérindiennes, inuits ou métisses dont plus de 500 ont été tuées entre 2009 et 2021, on y apprend aussi “que les femmes autochtones sont six fois plus victimes de meurtre que [les femmes de] n’importe quelle autre population”.
L’enquête de S. Van Tassel se déroule dans et autour de la réserve de Tulalip (Seattle), où “80% des femmes ont été violées” et où la police, le FBI ne font rien. Elle se lance sur les traces de Mary Ellen Johnson-Davis qui a disparu fin 2020, à 11heures, sur la grande artère de Tulalip… son documentaire laisse la parole à ses proches mais aussi largement aux femmes amérindiennes.
B. F.
Autour de l’œuvre récente de Michaël Foessel.
Depuis juin 2024 nous sommes soumis·es aux coups de théâtre que multiplie le pouvoir, déboussolé devant l’échec de ses pronostics quant à sa domination établie, intangible, incontestable.
Après la dissolution de l’Assemblée, suivie immédiatement d’élections législatives, au moment des premiers départs en vacances, puis l’attente de plusieurs mois de la nomination d’un premier ministre et de la constitution d’un nouveau gouvernement, c’est trois mois après, le renvoi du premier ministre pour un autre, d’assise aussi incertaine, et l’attente de la nomination de son équipe. Au cours de cette période, notre avis – y compris par le vote – n’a nullement compté : seulement l’audience des media donnant retentissement aux suspenses successifs qui doivent nous laisser sans voix, dans tous les sens du terme.
Aucune de ces fausses solutions manipulées par Macron, ne pouvait répondre à l’attente des électeurs et éléctrices qui lors des législatives de l’été, en donnant l’avantage à la gauche, exprimaient clairement leur désir d’un changement, écarté pour finir par ces entortillements inconséquents autour d’une seule certitude : le Président et la droite veulent être seuls maîtres à bord malgré le vœu issu de ce qu’il reste de démocratie.
Sidérer en permanence
Cette théâtralité mortifère dont on peut lire une autre forme dans la série d’hommages et déplacements officiels du Président cherchant à masquer son absence de représentativité réelle, substitue pour la plupart d’entre nous les états d’alerte dramatiques à la prise de conscience, à la réflexion d’où pourraient naître la révolte, voire des idées de révolution constructrice. La perversité semble en effet davantage porter sur l’effet de cette médiatisation orchestrée que sur un plan préconçu des gouvernants – hormis leur ancrage réactionnaire.
Tenu·es en haleine continûment par les JO, les procès célèbres ou la réouverture de Notre Dame et la multiplication des catastrophes et guerres dans le monde, nous sommes quasiment interdits de jugement critique et donc d’intervention dans ce qui nous concerne au premier chef. On nous assène spectacles, rebondissements, avertissements et verdicts, et nous devrions être reconnaissant·es d’en être régulièrement informé·es et de pouvoir éprouver les émotions auxquelles nous réduit une passivité lourde d’inquiétude. Car c’est avec notre peau qu’on joue.
Tout est mis sur le même plan : seules comptent, au mépris du sens profond et des conséquences vitales pour toutes et tous, des décisions d’en haut liées aux ambitions et aux intérêts des politiciens et des appareils – eux-mêmes sous la coupe du pouvoir central – et le retentissement d’“événements” qui nous maintiennent dans une posture d’impuissance.
Détourner l’attention
Dans la postface de son livre Récidive 1938 1 , le philosophe Michaël Foessel pour éclairer sa démarche, précise bien ce que cette primauté de l’événement sur l’analyse des causes profondes d’une situation peut avoir de négatif : “Une des raisons qui m’ont poussé à écrire ce livre est que depuis au moins deux décennies la France s’habitue un peu trop à vivre dans le régime de la sidération permanente. Au point que l’attention étant focalisée par des événements qui se bousculent, leurs conséquences sur l’état de la démocratie passent souvent inaperçues. La logique pulsionnelle générée par les réseaux sociaux est pour beaucoup dans cette manière d’être subjugué par l’événement. Et d’accepter qu’il serve de justification à des restrictions de liberté et à des régressions sociales […] Impensables avant son advenue. Internet n’existait pas en 1938 mais les événements étalés en gros caractères à la une des journaux se succèdent à une telle vitesse que la stupeur sert à légitimer tous les abandons. Ce livre rappelle que quelques hommes publics et quelques écrivains ont vu un scandale là où la plupart des autres ont préféré conclure à l’inévitable. Faire résonner ces voix AU PRESENT était une manière de ne pas se réconcilier trop vite avec des évoluions antidémocratiques présentées comme inéluctables” .
Attaquer la démocratie
Même constat pour la situation internationale : “Comme l’époque actuelle est marquée par le catastrophisme, chaque pays convoque sa catastrophe nationale même lorsqu’il s’agit d’éclairer ce qu’il y de radicalement nouveau dans l’économie de la menace. Ni la guerre pour « sauver le climat » ni la lutte contre le Covid 19 n’échappent à la tentation d’expliquer le nouveau par du déjà vu […] La récidive dont il est question dans cet ouvrage ne renvoie pas aux événements mais au contexte dominant qui préside à leur interprétation. Si une thèse en quelque sorte dogmatique est sous-jacente à ce livre elle affirme que la France de 2018 était parvenue à un tel degré de méfiance vis à vis de la démocratie que quoi qu’il arrive l’interprétation majoritaire de l’événement et les mesures promues pour y faire face seront de nature autoritaire”.
Marginaliser la réflexion critique
Dans une interview pour le livre Une étrange Victoire 2 , son collaborateur Étienne Ollion montre bien comment l’information détourne continûment l’intérêt des citoyen·nes pour les tensions et scandales internes aux partis, aux mouvements, ou relatifs aux personnalités, parfois jusque dans le domaine privé, au détriment de la politique menée ou envisagée, des positions et orientations, programmes, etc. Ce qu’il rattache plus généralement à la substitution des valeurs – celles de morales identitaires, celles de l’appartenance – aux principes.
Dans la postface écrite pour la réédition de Récidive en 2024, Foessel évoque l’assaut du Capitole mené par Trump, en 2021…, prémonitoire de sa récente réélection qui va confirmer toutes ces analyses – ce que le philosophe ignore alors – il insiste sur la superficialité, la rareté, la légèreté des réactions françaises à cet événement présenté comme une bouffonnerie sans conséquence.
Ce qu’avec toutes les précautions requises, il compare à l’isolement de ceux et celles qui, rejeté·es par la majorité, prédisaient le pire en 1938 et comme la revue Esprit osaient parler de “préfascisme”…
En ces jours accablants méditons les implications de cette hardie exploration politico-historique…
Marie-Claire Calmus
Voici un recueil de textes noirs, non pas au sens de roman noir, non, mais en raison de l’atmosphère qui s’en dégage, en fait plutôt glauque, dans le sens ancien, comme l’eau stagnante dans laquelle les personnages pourraient bien finir par aller se jeter.
Et l’autrice peut être bien aussi, dont on sent qu’elle n’est pas seulement “témoin” de ce qu’elle nous livre, donne à voir.
“Son sac de rando qui résume toute sa vie.
Il pèse la moitié de son poids et elle se le trimballe partout.
Elle l’allège un peu chaque année.
Elle s’allège d’ailleurs aussi un peu plus chaque année.
Réduisant sa présence sur Terre à chaque gramme perdu”.
Car, dit-elle “quand on n’a pas renoncé, que l’on a les yeux ouverts on croise dans les rues, dans la nuit, la misère, le désespoir, et leur parler a changé mon approche envers eux et mon écoute ”.
“Au milieu de cette foule il n’y a personne à qui parler, les consciences sont ensevelies. Parler aux gens c’est comme parler à des fantômes” nous dit Ohn l’un des habitants de ces textes.
Elle pose un regard chaleureux sur cette humanité et fait témoigner les marginaux, les exclu.es, les broyé.es d’une société, notre société, ces invisibles que nous côtoyons sans jamais plus les voir et pour lesquels nous avons baissé les bras.
“Regarde le ciel un moment, la lune éclaire son visage ridé. La rue l’a tellement pétrie cette femme-là, que sa voix s’en est brisée, son corps s’est affiné jusqu’à en devenir invisible”.
Car iels n’ont même plus un peu d’espoir…ce qu’ils nous disent parfois maladroitement, parfois violemment et qu’il faudrait bien que nous, les nantis, nous entendions : c’est qu’iels aspirent aussi à vivre comme nous, parmi nous.
“Réfléchit, finalement doute, ne sait plus très bien si ce qu’il vit, c’est être au fond du trou. Sa vie est comme un petit carreau de fenêtre embué dans le mur d’un HLM ”.
B. F.
Les Compagnons de l’Infortune, onze nouvelles de Margot Douet, publié à compte d’autrice 12€.
Margot.douet.pro@gmail.com
Joseph Incardona est l’auteur de 17 romans depuis 2002. Son dernier, Stella et l’Amérique, a été publié en 2024. Il répond ici aux questions de notre camarade .
L’émancipation : Avez-vous vraiment fait le choix du noir ( Misty ) ? Quelle est votre définition du roman noir ?
Joseph Incardona : Non, pas vraiment. D’ailleurs à part Misty qui était chez Baleine et puis 220 volts et Aller simple pour Nomad Island qui ont été publiés dans des collections de noir, avec Finitude je suis plutôt dans ce qu’on appellerait la blanche, en littérature. Ce n’est pas tellement moi qui ait choisi le noir, c’est le noir qui m’a choisi. Ma définition du roman noir, c’est “le roman de l’homme” comme dit Simenon, c’est le roman du tragique souvent. Ça peut être parfois la comédie mais je mets dans le noir toute la grande vague classique du XIXe français ou russe, du XXe avec des auteurs américains classiques. Pour moi Zola, Balzac, Steinbeck, Dostoïevski, Tolstoï, ce sont tous des écrivains de noir finalement, des écrivains du tragique. On s’aperçoit même que des livres comme Voyage au bout de la nuit ou Lolita sont des romans noirs au fond. Pour moi le roman noir est teinté de tragique, parfois de comédie aussi, comme dans Stella. Je ne m’inscris pas vraiment dans cette idée du polar qui est très vaste mais plus dans le roman noir qui est le roman tout court pour moi la plupart du temps.
L’émancipation : Finitude ( Taxidermie, Chaleur …), votre éditeur, c’est la vague qui vous a permis de surfer librement ?
J. I. : Finitude, on s’est rencontré très tôt. Ils commençaient, moi j’étais aussi à mes débuts. Ils m’ont dit “fais tes expériences ailleurs” et puis un jour on se retrouvera et c’est ce qui s’est passé avec Derrière les panneaux, il y a des hommes. J’avais fait un premier livre, Taxidermie , avec eux en 2005, puis en 2010 Lonely Betty , et puis ensuite on s’est retrouvé avec Derrière les panneaux , il y a des hommes en 2015 qui, au passage, a été un roman refusé par le Seuil à qui je devais un livre. Ç’est très bien que ça se soit passé ainsi car j’ai eu l’impression de revenir à la maison en fait ; on va sortir un huitième livre à l’automne avec Thierry et Emmanuelle Boizet de chez Finitude. Il n’y a pas de collection de polars, de collection noire, chez eux ; on essaie de faire un livre [rires] et faire de la littérature si possible. Mais, effectivement, c’est un éditeur avec lequel je me sens en adéquation, en liberté, on est devenu des amis et en même temps il y a cette bonne distance professionnelle, il y a ce respect mutuel, et puis, je sais qu’iels ont une vraie expertise littéraire, ce sont des vrai·es lecteur·trices et on s’écoute mutuellement. Quand un livre sort, avant de le publier, j’écoute ce qu’iels disent, iels écoutent ce que j’ai à leur dire et on arrive toujours à s’entendre. Leur exigence ne pèse pas et j’essaye de leur donner quelque chose d’un peu différent aussi ; c’est une magnifique collaboration. C’est tout ce que je peux souhaiter à un jeune écrivain [rires], c’est de trouver rapidement son éditeur idéal.
L’émancipation : Cet appel constant au lecteur, à la lectrice est-il votre marque de fabrique ? L’humour permet-il de tout traiter ?
J. I. : Je l’ai fait dans La Soustraction des possibles et aussi dans Stella mais dans Stella je m’adresse alors directement au lecteur en tant que Joseph, dans La Soustraction , c’est plus une adresse à mes personnages, à l’histoire elle-même, moins une adresse directe. C’est pas quelque chose que j’ai forcément refait, il n’y aura pas ça dans le prochain, y avait pas ça dans Chaleur . J’essaye justement de ne pas avoir quelque chose de systématique. Je pense que l’humour est justement une façon peut-être pudique, intelligente, parfois aussi tendre, malgré ce qu’on pourrait penser, de pouvoir traiter un peu tous les sujets, c’est une façon à la fois démythifiée, de rendre plus tolérable l’intolérable. L’humour est une façon de contourner le tragique. Et je pense que c’est assez fondamental de dédramatiser.
L’émancipation : Y a-t-il, chez vous, une musique de la phrase comme on pose des paroles sur un air pour créer une chanson ? Ou une volonté de cadrer l’image pour donner à voir ?
J. I. : On a avant tout des images qui deviennent des phrases qui restituent des images, ce qu’Italo Calvino appelait “l’écran intérieur”. Il y a une exigence à la fois dans la forme et dans le fond. C’est vrai que je suis un peu le fils de mon époque, je suis aussi le fruit des images, des cinémas, des séries, des bande-dessinées, ce qui n’empêche pas d’avoir une volonté toujours de trouver la phrase juste, le mot juste, l’adéquation entre la forme et le fond. Je ne fais jamais vraiment le même livre, j’essaie toujours de trouver la meilleure manière de raconter une histoire précise. Donc il y à la fois un souci dramaturgique et un souci littéraire.
L’émancipation : Quelle sont vos influences littéraires ? musicales ? cinématographiques ? autres ?
J. I. : Les classiques américains, effectivement : Whitman, Steinbeck, Hemingway et aussi les plus contemporains comme Carver, Harry Crews, James Crumley, Larry Brown, il y en a beaucoup, vraiment, j’ai souvent trouvé chez les auteurs américains une adéquation entre l’expérience de vie et l’expérience littéraire. J’ai toujours besoin qu’on me raconte des histoires et c’est vrai que je dois retourner plus à la littérature européenne du XIXe et du début du XXe pour retrouver ça. Je suis un lecteur d’histoires et un écrivain d’histoires. Ça, c’est indéniable. Ma came c’est pas tellement la lecture intimiste bien que je puisse trouver parfois des perles là-dedans mais j’attache une profonde importance aux histoires. Bien sûr il y a la musique d’une manière très éclectique et puis surtout le cinéma, plus que la musique, notamment ces films des années 70-80, surtout les années 70, Sidney Lumet, Sam Peckinpah, et puis aussi Claude Sautet ou Blier… Il y a une réelle affinité avec cette époque-là je trouve, dans la façon de raconter les choses, les choses qui me plaisent beaucoup, je collectionne d’ailleurs les films de cette époque-là. En dvd encore [rires].
L’émancipation : Quand on aime King (Lonely Betty), c’est qu’on aime qu’on nous raconte des histoires, non ? Le plus important pour vous, c’est, comme disait Gabin, l’histoire, l’histoire, l’histoire ? 1
J. I. : Cette question revient à ce qu’on disait déjà, oui comme disait Gabin “l’histoire, l’histoire, l’histoire ” ou John Ford : “Trois choses pour faire un bon film, un bon scénario, un bon scénario, un bon scénario”. Mais pas que. Si je prends par exemple Roberto Bolaño – dans les influences qui ne cessent d’arriver, il y a les Sud-américains, il y a Charles Ferdinand Ramuz, qui est un Suisse que j’adore – on a quelque chose aussi dans la forme, dans l’écriture, qui raconte quelque chose, au-delà de ce que raconte l’histoire. Parfois, quand la forme est absolument aboutie, elle peut même suffire. Mais encore une fois, c’est une adéquation des deux qu’il me plaît de lire et c’est ce que j’essaye de faire en écrivant.
L’émancipation : Comment l’idée d’une “sainte pute” (Stella et l’Amérique ) 2 (2) vous est-elle venue ? Et Dieu dans tout ça ?
J. I. : La “sainte pute” de Stella, oh ça vient d’une idée – un roman peut naître d’une image, d’une phrase entendue, d’un thème –, là c’est un récit stanislavskien “et si une prostituée faisait des miracles”. La proposition est restée et puis quelques années plus tard, ça devient un roman. Ça peut naître de multiples façons un roman. Ça peut être un fait divers lu dans un journal comme Chaleur, l’idée s’installe et en général, elle reste quelques années avant que je m’y mette. Il y a une vraie nécessité qui s’inscrit dans l’histoire à raconter. C’est pour ça que je ne suis pas tellement dans l’air du temps en réalité avec mes thématiques. J’ai toujours envie de raconter une histoire qui me plaît et puis si elle me plaît, il y a des chances qu’elle plaise au lectorat. En ce sens, je ne suis absolument pas un écrivain opportuniste.
Dieu se cache partout, car il est bien dans le détail. Je suis de culture chrétienne, catholique romain sans pour autant être une grenouille de bénitier. Mais j’aime bien entrer dans une église de temps en temps, surtout quand il n’y a personne, mettre un cierge… J’ai ma cosmogonie à moi, mes saints, mon syncrétisme, aussi, fait d’une spiritualité alliant philosophie, pensée magique et christianisme.
Dans Stella , Dieu est dans le corps, la tendresse, le don de soi. Il n’est pas politique. Comme dans le pouvoir, en politique, il y a le bas et le haut clergé. Je suis plus proche du bas clergé, ceux qui sont dans la rue, dans le faire, dans une spiritualité en action, dans la vie.
L’émancipation : Pensez-vous que vous progressez de livre en livre ?
J. I. : J’évolue en tout cas, j’essaie de me renouveler, de chercher une nouvelle chose de livre en livre, explorer, trouver de nouvelles pistes. L’écriture est une pratique zen, une méditation, une façon de mieux se connaître, de mieux connaître le monde, aussi. Être surtout quelqu’un d’autre, entrer dans la peau de personnages qui peuvent m’être éloignés mais devenir quelqu’un d’autre le temps d’un livre, c’est une belle façon de jouer avec la vie, de mieux connaître le monde. De se mettre “à la place de”.
L’émancipation : Vous sentez-vous comme un auteur engagé ?
J. I. : Je crois que l’engagement est littéraire, il est dans ce que l’on raconte. Je me méfie des auteur·es engagé·es, je me méfie de la morale, je me méfie de la politique en littérature. Je crois que ce qui est important, c’est de poser des questions, de susciter de l’émotion, et bien entendu, en fonction du thème que l’on va traiter, de la manière dont on va le traiter, inévitablement, il y aura une forme d’engagement politique qui va en découler. On dit quelque chose sur le monde mais je crois qu’il faut s’abstenir absolument de toute morale, de toute idéologie. Un des pires ennemis de la création et de la qualité littéraire ou théâtrale ou cinématographique quelle qu’elle soit, est l’idéologie. C’est d’abord la manière dont on va traiter un argument et la liberté qu’on peut avoir de le traiter, c’est ça qui fait la force d’une œuvre quelle qu’elle soit. Je crois qu’il faut surtout ne pas vouloir plaire ou vouloir être dans l’air du temps, il faut raconter, et puis parfois on a des personnages qui grincent, des personnages ambigus, nuancés alors ils peuvent servir un propos, une histoire qui va dire quelque chose. C’est ça qui compte essentiellement.
L’émancipation : Un prix (Grand Prix de Littérature Policière 2015 pour Derrière les panneaux, il y a des hommes ), c’est un sucre sur le museau ou une reconnaissance du travail bien fait ? Et pourquoi celui de Quais du polar en 2025 pour lequel vous concourrez ?
J. I. : Les prix, de manière générale, comme je dis souvent, on s’en fout… et puis quand on en reçoit un, on est très content. Je dirais ce qu’il y a d’intéressant dans un prix, au-delà des aspects éventuellement “politiques” ou des manigances qu’il peut y avoir derrière ceux-ci, moins ils sont connus, moins ils ont d’influence, plus ils sont mérités en quelque sorte par rapport à ce que l’on a fait. Il y a une adéquation entre ceux/celles qui vous donnent le prix et ce que vous avez voulu écrire, il y a une adéquation… presque je dirais… d’âme. Ça fait toujours plaisir d’être récompensé. On a toujours besoin de reconnaissance. C’est une forme possible de reconnaissance.
L’émancipation : Dans La soustraction des possibles , vous n’y allez pas de main faible avec le capitalisme. Faut-il, selon Jorion, sortir du capitalisme car c’est une question de survie ?
J. I. : La soustraction des possibles , c’est un état des lieux : on a des gentils, on a des salauds et puis les gentils ne seront pas toujours aussi gentils et les salauds toujours aussi salauds, on a des salauds qui plaisent, des gentils qui déplaisent, des gentils qui restent gentils, enfin voilà… tous les cas de figure, c’est vraiment une illustration de ce que je disais tout à l’heure avec l’engagement, c’est-à-dire qu’on raconte une histoire et on n’écrit pas forcément pour se faire des ami·es. Mais les personnages disent quelque chose sur le monde, iels existent, iels en font partie donc il faut aussi relater d’eux/elles. Ça ne sert à rien de faire comme s’iels n’existaient pas. C’est tout ça qui va créer de la friction et ensuite c’est le lecteur, la lectrice qui se fera son opinion bien entendu.
Pour ce qui est du capitalisme, c’est toujours la même chose, ce serait un libéralisme modéré, je serais plus proche de Keynes – et non pas Adam Smith, c’est la main invisible, surtout pas ça ! – je serais plus keynésien avec une forme de libre marché mais contrôlé dans ses choses fondamentales qui doivent servir le peuple et les citoyen·nes, l’école, la santé, les transports, ces choses qui sont absolument nécessaires… qui ne devraient justement pas faire l’enjeu de capitalisations ou de tractations. Ce serait cet idéal qui finalement rejoint un vieil idéal socialiste qui malheureusement se perd [rires] de laisser faire le marché dans ce qui peut être le domaine du marché et ce qui est du domaine, encore une fois j’y ajouterai le logement, le travail, la santé, l’éducation, ces choses qui doivent être, à mon avis, faites pour le bien commun.
L’émancipation : Êtes-vous d’accord avec cette analyse des Corps solides dans lequel vous mettez en parallèle la bêtise télévisuelle et l’intelligence humaine, la misère sociale et le gâchis du spectacle, le tout pour ma gueule et le un pour tous.
J. I. : Je suis assez décroissant dans mon idéal, ce n’est pas de revenir à l’âge de la pierre mais je pense qu’on devrait pouvoir se limiter – garder une voiture au moins dix ans, un téléphone au moins dix ans – à quelque chose de raisonnable, du bon sens quoi, et d’arrêter de consommer inutilement. On va dans le mur avec ça. C’est une question presque d’éducation [rires]. Je suis assez anarchiste, dans le sens grec du terme – Lucrèce, Epictète, Diogène –, d’autolimitation d’un individualisme qui en fait est très conscient du collectif, parce que pour pouvoir être libre, il faut vraiment prendre conscience de l’autre. Et en ce sens l’idée de Rousseau : “Ma liberté s’arrête où commence celle de l’autre” est pour moi presque une discipline de vie.
L’émancipation : Avez-vous déjà au cœur, en tête, sur le bout des doigts, votre prochain livre ?
J. I. : Oui, il commence à exister… sur le bout des doigts, non [rires]. Il arrivera. Je ne fais pas de plan. Mais par contre quand j’ai décidé de me lancer dans une histoire, je commence à vivre avec et l’histoire se développe au fur et à mesure, aussi au fur et à mesure de l’écriture. Il y a des choses qui s’inscrivent depuis un certain temps et à un moment donné arrive le moment où le livre doit être écrit quoi. C’est son moment, il arrive et je commence à le construire. Donc, il est là sans être là, il est là dans sa thématique, dans une première phrase, et puis il va se construire au fur et à mesure.
L’émancipation : Qui est votre “sans qui rien n’aurait été possible” ?
J. I. : Je ne sais pas [rires]. Tout simplement mes parents dans la mesure où ils m’ont mis au monde et sans cette vie, tout cela n’aurait pas été possible. Sans doute l’origine de l’origine. Après on fait des rencontres, bonnes, moins bonnes, et puis, comme disait Éric Holder qui était le compagnon de ma toute première éditrice, Delphine Montalent, il disait cette chose intéressante que finalement, un écrivain, son parcours c’est comme sa ligne de vie. On fait des rencontres, on fait des bons choix, des mauvais choix, des moins bons choix, des bons choix, je ne sais pas. Faut avoir un peu de chance et puis je crois surtout avoir cette détermination, cette vocation sans doute et tracer sa route, essayer d’écouter sans écouter, de ne pas écouter en écoutant, et d’avancer en croyant en soi et puis en pensant que ce que l’on fait est juste et on verra bien à la fin si les choix ont été justes ou pas.
L’émancipation : Quelle est la réponse à la question que vous auriez aimé que l’on vous pose ?
J. I. : La réponse serait que tout va bien se passer. Voilà. Ou du mieux possible, ce que je souhaite pour tout le monde d’ailleurs. Que les choses se passent bien.
L’émancipation : Merci Joseph.
Entretien réalisé par François Braud
Ça a recommencé.
La voyante mexicaine Santa Muerte vit dans une caravane comme tous les forains. Et comme Stella.
“ – … qu’est-ce qui t’amène amorcita ?” (p.16)
Ce qui amène amorcita, Stella, jeune fille de 19 ans, “pas exactement belle, ni très futée non plus” (p.11) mais putain, car c’est tout ce qu’elle sait faire, c’est que ça a recommencé. Ça, c’est une résorption comme dit Santa Muerte (elle n’aime pas l’autre mot). C’est la “troisième. Depuis le début du mois. – Tu es de quel signe déjà ? […] – Mes papiers disent le 14 septembre ” (p.18). Une vierge putain, c’était déjà pas mal, mais une vierge putain sainte, ça dépasse l’entendement : “– Il y a pas mal de chances que tu sois dans la merde, mon trésor” (p.18).
Vous voulez dire par la chatte ? (p.30)
Une résorption, c’est une disparition lente d’un état pathologique ; une guérison quoi. Comme le client avec le psoriasis, “il a fait ce pourquoi il est venu […] et il n’a plus rien” (p.17). Mais avec Stella, ça se passe vite, très vite, le temps d’un coït. Un miracle en quelque sorte. Et ça, ça ne va pas passer au niveau du Vatican : “Les… les miracles de cette fille s’accomplissent par… heu… son organe sexu… son appareil génital. – Vous voulez dire par la chatte ?” (p.30). Oui, c’est c’la…
Autant vous dire que là, “nous avons un sérieux problème” (p.31) déclare Simon II, le pape. Il va falloir gérer la situation avec tact. Le tact prend alors la forme de deux tueurs jumeaux, les frères Bronski, particulièrement efficaces. Ils vont se charger illico de faire de la sainte une martyre.
Une sainte martyre
Stella va devoir fuir, avec l’aide du père James Brown (qui se plaint d’ailleurs de son nom, merci Joseph !), à l’origine de la révélation de la confession du psoriasis guéri aux autorités ecclésiastiques et qui comprend vite que le mal étant fait, il lui reste à accomplir le bien. Pas facile de se fondre dans l’anonymat avec à ses côtés une jeune putain candide qui ne peut s’empêcher de faire le bien par où elle passe et ça, ça laisse des traces…
Jubilatoire. Addictif. Et plus profond que la trame narrative ne le laisserait supposer (de la profondeur sous la légèreté, comme Incardona le dit). Stella et l’Amérique se lit d’une traite (si l’on dispose du temps nécessaire), avec saveur, tant il regorge de trouvailles qui sont en fait des qualités.
L’annonciation, ou la confirmation d’un talent
Le thème, puissant (le miracle et la religion), le traitement, cynique (le noir) est servi par des personnages entiers : Santa Muerte, la voyante amoureuse qui sait que ses mensonges sont nécessaires à la vie, James Brown, le pasteur ancien militaire touché par la foi portant au-dessus de tout la loyauté, les Bronski, des méchants attachants, professionnels jusqu’au bout des flingues et qui sont “la mortalité ” (p.97), le Pape Simon II, plus intéressé par son corps (et celui des autres) que par l’âme d’une putain sainte : le miracle oui mais pas à un prix si bas… Et les seconds couteaux tendres (Tarzan, le mari de 92 ans de Santa Muerte) ou ébréchés (l’auto-stoppeur qui ressemble au Christ et qui a le regard mauvais) viennent générer l’histoire de leurs scories nécessaires.
Ce qui est la particularité de Joseph Incardona, puisqu’il faut bien rendre à Jo, c’est la transformation du narrateur omniscient en écrivain facétieux qui donne son avis au cours de la rédaction, qui pense à nous et nous parle alors de l’écriture du manuscrit et qui se permet de sortir (et de nous sortir) de son histoire pour bien montrer que c’est lui qui tient le clavier. Et c’est drôle et intelligent. Là où d’autres boursoufleraient leur récit de leurs considérations sur la nature et l’homme dans un galimatias de gloubi-boulga (à la Dantec ou à la Houellbecq), Joseph Incardona s’amuse (“Les hommes sont quatre. Traditionnellement, les chiffres impairs correspondent mieux à la tragédie, mais là, ils sont quatre et on fait avec” p.27), joue avec la typographie, en rétrécissant les mots quand un protagoniste les entend mal, et avec nous (“Et puisqu’on en est au chapitre 40… ” p.133), réfléchit tout haut (“Il est beaucoup plus difficile de vivre que de mourir” p.84), se dévoile (“C’est pour un tel moment de grâce […] que je suis devenu écrivain ” p.114), cite quelques-unes de ses loupiotes (Bukowski, Abott Abott, Alice Rivaz) et rend hommage à des collègues, “seule une description faite par un de ces auteurs dits de nature writing serait en mesure de rendre grâce à cette matinée… ” p.119) et, enfin, nous questionne sur cette Amérique qui est bien plus qu’un fond ou un décor mais un espace, un rêve et un mythe, un succulent cliché de papier, de pellicule et de musique. Et dire que cela se termine à Las Vegas…
L’origine du verbe se fait chair
On s’interroge alors en refermant ses 209 pages (comme une oraison jaculatoire) sur la loyauté, la candeur, le pouvoir, le cynisme, la vengeance, l’espoir, en se remémorant l’exergue swiftienne du roman de John Kennedy Toole, La Conjuration des imbéciles : “Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui”.
Stella est cette femme, qui, quoi qu’elle fasse, est honnie par les un·es et défaite par les autres même si elle ne fait rien. Comme si elle portait encore et toujours en elle la faute originelle, le premier péché, caché dans L’origine du monde. Alors que voulez-vous, elle ne peut pas s’en empêcher…
Stella est l’espoir et les States son réceptacle mensonger. Une autre version du bien et du mal. Souvent, l’espoir et le mensonge décorent le même calice.
Mais tout ça, ce n’est que de la littérature. Justement. C’est pour ça qu’on l’aime.
François Braud
Papier écrit en écoutant Nirvana, My girl , livre acheté en librairie. J’ai découvert Incardona grâce aux adhérent·es de 813 ; merci à eux elles.
Stella et l’Amérique, un roman de Joseph Incardona chez Finitude, 2024, 209 pages, 21€.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Du niveau local à l’international, de la nécessité d’agir sur nos lieux de travail à celle d’agir pour soutenir les peuples qui subissent la violence économique et sociale quand ce ne sont pas les guerres, nous n’avons pas eu de répit… Et la situation laisse envisager que les années qui viennent ne seront pas plus tranquilles.
La Semaine Émancipation est l’occasion de faire un pas de côté, à un autre rythme, pour faire les bilans de l’année, faire les rencontres et prendre les initiatives qui nous rendront plus fort·es pour la suite.
Elle se déroulera dans les locaux de l’association Plouharmor à Plouha dans les Côtes-d’Armor (https://www.plouharmor.com/plouha ). L’association Droit Au Logement tiendra également sa rencontre annuelle au même moment sur le site, ce qui promet de belles rencontres quand on connaît la capacité qu’ont les camarades du DAL à mêler l’action et les réflexions politiques de fond.
Un espace sera réservé pour notre librairie coopérative dans laquelle nous pourrons certainement mettre des ressources en commun.
Pour venir en train, nous conseillons de viser la gare de Guingamp d’où nous organiserons le transport jusqu’au site de la Semaine.
Nous serons logé·es dans des bâtiments en dur avec 38 lits répartis entre 10 chambres.
Pour les repas, nous aurons accès à une cuisine équipée qui nous permettra de préparer collectivement les repas pour une cinquantaine de personnes.
Pour réserver votre logement ou obtenir des précisions, n’hésitez pas à contacter Emancipation2025@proton.me
Du 16 au 22 juin 2025 se tiendra la 55e édition du salon du Bourget, l’un des plus grands évènements mondiaux de l’industrie aéronautique et spatiale. Autoriser Israël à participer, “c’est continuer d’alimenter la machine de guerre, mais aussi légitimer et récompenser les exactions commises par l’armée israélienne à Gaza, en Cisjordanie, au Liban et ailleurs” dénoncent plus de 145 organisations, collectifs, partis politiques et syndicats.
Du 16 au 22 juin 2025, l’aéroport du Bourget, situé au nord-est de Paris, accueillera la 55e édition du Salon International de l’Air et de l’Espace (SIAE), aussi connu sous les noms de Salon du Bourget ou de Paris Air Show. Organisé par le GIFAS (Groupement des Industries Françaises Aéronautiques et Spatiales), le salon du Bourget est l’un des plus grands évènements mondiaux de l’industrie aéronautique et spatiale.
Véritable vitrine internationale pour les industriels, le Salon est également apprécié du grand public pour ses démonstrations en vol. Mais derrière cette façade bon enfant se cache un salon d’armement, auquel participent activement les acteurs du secteur militaire, qui s’y retrouvent pour acheter et vendre toutes sortes de drones, satellites, avions de combat et missiles.
Depuis le début de l’offensive sur Gaza, la participation d’Israël aux différents salons d’armement français est légitimement remise en question. Accueillir un pays accusé de crimes de guerre et de génocide lors d’un salon dédié au commerce des armes est une forme de complicité inacceptable. Les mobilisations et la pression populaire ont conduit à l’absence totale des 74 stands israéliens qui étaient initialement annoncés lors du salon Eurosatory en juin 2024.
Pourtant, le 26 janvier 2025, le cabinet du premier ministre israélien Benjamin Netanyahou annonçait qu’Emmanuel Macron avait “promis […] que les compagnies israéliennes pourraient participer” au salon du Bourget. De son côté, l’Élysée précisait que la participation israélienne “pourrait être favorablement examinée, en conséquence du cessez-le-feu à Gaza et au Liban”.
Le cessez-le-feu en question a été continuellement violé par l’armée israélienne, qui pendant la durée de la trêve a fait plus de 150 mort·es à Gaza et a étendu son offensive en Cisjordanie. Dans la nuit du 17 au 18 mars 2025, Israël a repris les bombardements sur Gaza, ajoutant en 48h plus de 500 victimes à l’estimation basse de 488 000 mort·es décompté·es dans les 16 mois précédents.
Au 8 avril, au moins neuf exposants israéliens sont annoncés sur le site officiel du SIAE 2025. Parmi eux, des géants de l’industrie d’armement israélienne, tels que Rafael Advanced Systems, Israel Aerospace Industries et Elbit Systems, mais aussi le ministère des armées israélien. À ceux-ci s’ajoutent de nombreuses entreprises françaises et internationales connues pour vendre des armes à Israël, telles que Lockheed-Martin, BAE Systems, Leonardo ou encore Thales.
La France et les organisateurs du Salon s’apprêtent donc à offrir à un État accusé de génocide l’opportunité d’acheter les armes qui alimenteront ses offensives en cours et à venir, mais également de vendre ses propres produits “testés au combat” sur les populations civiles palestiniennes lors de l’offensive meurtrière qui continue aujourd’hui.
Autoriser Israël à participer à la 55e édition du salon du Bourget, c’est continuer d’alimenter la machine de guerre, mais aussi légitimer et récompenser les exactions commises par l’armée israélienne à Gaza, en Cisjordanie, au Liban et ailleurs.
La France doit cesser de favoriser le commerce d’armement avec Israël, sous quelque forme que ce soit. Nous exigeons l’interdiction de toute participation israélienne lors du salon du Bourget en juin 2025.
Nous appelons l’ensemble des associations, collectifs, syndicats et partis politiques à se joindre à cet appel et à se mobiliser avec nous pour obtenir satisfaction.
Appel signé par plus de 145 organisations, collectifs, partis politiques et syndicats
Liste complète des signataires et formulaire de signature pour les organisations :
https://framaforms.org/non-a-la-presence-disrael-au-salon-du-bourget-2025-1742812893
Pétition ouverte aux signatures individuelles : https://chng.it/wgdqQHkXgB
États-Unis : des arrestations après des fausses couches
En juin 2022, l’annulation de l’arrêt Roe vs Wade a mis fin à la garantie fédérale du droit à l’IVG aux États-Unis. Dès lors, on pouvait envisager les nouvelles difficultés, les souffrances que cette décision allait faire peser sur la vie des femmes de nombreux États qui allaient restreindre voire interdire l’accès à l’avortement.
Avait-on alors imaginé que des femmes ayant perdu leur fœtus, seraient soupçonnées d’avoir avorté et poursuivies par la justice ? Selon l’organisation Pregnancy Justice, plus de 200 femmes ont ainsi été poursuivies, durant la première année post Roe vs wade.
Cette criminalisation est directement liée au concept de la “fetal personhood”, la personnalité juridique du fœtus, qui confère aux fœtus, aux embryons, voire aux ovules les mêmes droits qu’une personne. Si ce concept existait déjà avant 2022, l’abrogation de l’arrêt Roe vs Wade a intensifié ce mouvement. Dans les 19 États qui interdisent partiellement ou totalement l’avortement, une grossesse interrompue peut désormais être potentiellement considérée comme un avortement clandestin, impliquant des conséquences très inquiétantes pour les femmes. Selon le rapport de Pregnancy Justice, plus de 45 % des femmes poursuivies sont des femmes pauvres ou souffrant de dépendances qui appartiennent aux communautés noires, latinos ou autochtones, toujours plus soupçonnées que les autres.
Interdiction ou restriction d’accès à la pilule abortive, d’accès à l’avortement, criminalisation de fausses couches, autant de faits témoignant de la volonté de surveillance du corps des femmes par une société patriarcale réactionnaire qu’il nous faut combattre partout où elle sévit.
Joëlle
Partout, le viol comme arme de guerre
La commission internationale indépendante créée par l’ONU, a publié un rapport le 13 mars 2025 documentant précisément les faits et décrivant une culture de l’impunité concernant les actes de violences sexuelles commises en Palestine occupée, dont Gaza.
Ceux-ci sont devenus systématiques depuis le 7 octobre 2023 lors des évacuations et dans les lieux de détention et sont perpétrés tant sur les filles que sur les garçons. Des soldats israéliens se filment et diffusent les images de leurs crimes sur leurs réseaux sociaux : il s’agit de “reconstituer la masculinité nationale israélienne et de féminiser les hommes palestiniens”.
De plus, les lieux de santé sont systématiquement détruits. Ces crimes visent à toucher l’ensemble du peuple palestinien, et confirment que cette violence relève du génocide : cf. art 2c et 2d de la convention de 1948 : “exercer une soumission du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique… mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe”.
Le droit international doit s’appliquer…
Emmanuelle
Soutien entre femmes déplacées dans le camp d’Al-Istiqlal (Bande de Gaza)
Dans une grande tente dressée au cœur du camp, des femmes de tous âges se sont rassemblées. […]
Les femmes ont parlé, l’une après l’autre, des tentes qui ne protègent plus du froid, de la perte de leurs maris, des enfants qui pleurent de faim ou de peur, et des maisons transformées en ruines. Une des intervenantes leur a ensuite demandé de fermer les yeux et d’imaginer une scène de leur vie d’avant-guerre, puis d’écrire un seul mot décrivant ce qu’elles ressentaient à cet instant. […] C’est à ce moment que la magie a opéré. L’une a lu “nostalgie” et a souri, une autre “sécurité” et versa une larme, une troisième “étreinte” et elle a dit à haute voix : “Nous en avons toutes besoin, de n’importe qui”. […]
Une autre proposition dans l’atelier : “Lettre à moi-même dans un an”. Chaque femme a écrit un message à son futur soi : ce qu’elle espère, ce qu’elle ne veut pas oublier, ce qu’elle souhaite accomplir. […] L’une d’elles a écrit : “À moi dans le futur : si tu es toujours sous une tente, souviens-toi que tu as un cœur qui ne se laisse pas vaincre”.
Entre les exercices, les femmes partageaient leurs histoires, riaient malgré leurs cicatrices, découvrant que chacune était le reflet de l’autre. […] Ce n’était pas juste une activité artistique, mais une prise de conscience : quand une main se tend vers une femme, elle ne tombe pas.
Témoignage d’Abu Amir, le 21 avril 2025
(à retrouver complet sur le site de l’UFJP)
le mouvement social
Le mouvement syndical, et plus largement l’ensemble du mouvement social, se retrouve percuté par les conséquences d’une situation internationale de plus en plus instable (voir le point de vue d’Émancipation dans le présent numéro p. 4). Ce qui est à l’ordre du jour en Europe, c’est le “réarmement” : la militarisation de la société et l’embrigadement nationaliste, la relance massive des industries d’armement 1 … et leurs contreparties : cela n’est possible – notamment en France où les difficultés budgétaires sont connues – qu’en appliquant un plan d’austérité massif. Sécurité sociale, retraites, services publics, droit du travail, législation environnementale… tout doit y passer. Alors oui, pas un sou, pas un homme (ou une femme) pour la guerre, l’argent pour les services publics, les salaires, et la protection sociale !
Cela suppose de combiner deux éléments : une lutte idéologique contre le militarisme bien entendu, notamment dans l’éducation. Car au final, à toutes les époques, l’augmentation des dépenses militaires ne fait qu’accroître le risque de guerre au lieu de le diminuer. Mais cette lutte doit se conjuguer à une autre : défendre nos droits, défendre les services publics, combattre la politique de Macron. Il ne doit pas y avoir d’“unité nationale” ! De ce point de vue, les directions syndicales ne fournissent pas de perspective. Après une grève réussie dans la Fonction publique,
le 05 décembre, elles ont attendu… et n’ont rien fait, pour ne pas rajouter d’“instabilité”. Grâce au “conclave”, le gouvernement a obtenu un attentisme syndical qui lui a permis de reprendre la main et de faire passer un premier plan d’austérité moyennant quelques concessions mineures (l’abandon des trois jours de carence, qui lui coûte beaucoup moins que le passage à 90 % de l’indemnisation des arrêts-maladie) 2 .
Ainsi, la “traditionnelle” grève nationale sur la préparation de la rentrée scolaire n’aura même pas eu lieu. Pourtant, le mécontentement existe. Dans plusieurs départements, parents d’élèves et professeur·es d’école ont agi contre les fermetures de classes, la pénurie d’AESH, etc. De même, un mouvement a commencé à se structurer dans plusieurs universités. Une génération militante, sensibilisée à l’internationalisme par la Palestine, se confronte à des conditions d’études de plus en plus dégradées, à la lutte contre les fermetures – parfois massives – de filières (orchestrées par les avis “défavorables” du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur… un autre aboutissement de la loi ORE et de Parcoursup). Des débats, typiques de ceux qui surgissent lors des mobilisations, se font jour : occupation ou pas ? Que faire face à la répression, et aux interventions policières parfois cautionnées par les directions d’université ? Comment mettre en place et faire fonctionner l’auto-organisation ? Comment et quels liens construire avec les personnels (et quels liens entre les différentes catégories de personnels, qui parfois se croisent peu) ? Quelles relations avec les syndicats et les intersyndicales ? Etc. Bref, autant de questions posées, et pour lesquelles les réponses varient. De ce point de vue, force est de remarquer qu’il est tout de même inquiétant que le congrès national de la FSU, ait ignoré presque complètement la mobilisation étudiante de Rennes 2 (voir notre numéro précédent), pourtant en plein développement. Force est de remarquer aussi, que le risque qui se profile, est l’isolement et l’essoufflement des AG locales au fil du temps.
C’est ici que les questions stratégiques se posent pour le mouvement ouvrier. Il s’agit de centraliser les luttes existantes pour les coordonner, mais aussi de les préparer dans tous les secteurs de la société. Face aux attaques très dures qui sont annoncées, ce n’est pas le “dialogue social” qui est nécessaire mais la perspective de la grève générale pour défaire l’austérité militarisée qui va être le cœur de la politique de Macron et des forces réactionnaires.
Quentin Dauphiné
La situation internationale et ses répercussions accentuent des débats anciens dans le mouvement social : comment faire face au militarisme et à la militarisation ? Que signifient-ils ? Comment combiner lutte contre le militarisme et droit à la résistance (y compris armée) des peuples confrontés à des agressions impérialistes et colonialistes ? Nous publions ci-dessous un premier texte issu des débats du Collège de mars 2025 d’Émancipation tendance intersyndicale, sachant que cette discussion sera importante pour toute une période.
La guerre d’agression de Poutine contre l’Ukraine a rencontré une forte résistance de la part du peuple ukrainien, soutenu par les puissances occidentales, qui ont fourni une aide financière sous forme de prêts, mais aussi leurs armes réformées et testé les nouvelles armes sur un vrai “théâtre de guerre”, pour contenir l’expansionnisme russe…
Les positions au sein de la gauche et du mouvement ouvrier sont très diverses, Émancipation ne saurait cautionner les errements :
– de celles et ceux qui défendent les positions de Poutine ;
– des “campistes” qui persistent à ne combattre que l’impérialisme US ;
– de celles et ceux qui choisissent avant tout de revendiquer des livraisons d’armes massives et cautionnent l’augmentation des budgets militaires et la relance de l’industrie de guerre, auprès de gouvernements qui n’agissent que pour la défense de leurs intérêts stratégiques et économiques bien compris.
Le retour au pouvoir de Trump, qui représente des intérêts de certaines parties du capitalisme – y compris international – désireux de stopper son déclin, aggrave encore cette situation. En effet il reprend les positions de Poutine, joue avec le soutien au niveau militaire et du renseignement dans des moments clé pour le conflit. Il est prêt à négocier la vente à la découpe de l’Ukraine et n’oublie surtout pas de s’enrichir encore plus sur le dos des ressources minières de l’Ukraine au titre d’un supposé passif de l’équipe Biden. Ajoutés à ses prétentions d’extension territoriale qu’il partage avec Poutine et aussi avec la Chine, à sa levée du “parapluie sécuritaire” américain pour l’Europe, à son protectionnisme, à sa fermeture des frontières et à son arrêt de l’aide humanitaire, ces diktats ont pour résultats :
– d’achever de décrédibiliser le concept de droit international, que l’ONU ne fait pas grand-chose pour appliquer, plus sensible à la loi du plus fort ;
– d’aiguiser les appétits des impérialismes russe, chinois, de leurs vassaux et des puissances émergentes, pour beaucoup dirigées par des autocrates, comme l’Inde ou l’Argentine ;
– d’accélérer la constitution d’un impérialisme autonome supplémentaire, l’Union européenne, ainsi que sa militarisation à marche forcée tous azimuts, prétexte à renforcer considérablement l’austérité et les attaques contre les droits sociaux. Loin de garantir une quelconque indépendance face à l’impérialisme US, cette militarisation correspond aux exigences de Trump concernant l’augmentation des dépenses militaires des États de l’OTAN.
Quid hic et nunc de la lutte anti-guerre et de la solidarité internationale ?
Dans le maelström de prises de positions hâtives pour un militarisme accru ou à l’inverse pour une “paix” qui donne l’avantage aux occupants russes (alors que le retrait des troupes russes des territoires occupés est une condition d’une véritable paix) il est bon de rappeler les fils à plomb syndicalistes : l’opposition irréductible au militarisme et à l’armée en tant que corps constitué, au nationalisme et au chauvinisme sous toutes leurs formes, à l’embrigadement de la jeunesse que ce soit par un SNU relooké façon service militaire, ou toutes immixtions de l’armée dans les classes, aux “économies de guerre” qui préparent les boucheries et permettent d’imposer l’austérité, la casse des droits sociaux et politiques, ainsi que le contrôle social. Les lobbies militaro-politico-industriels de la fabrication, du commerce des armes, de l’armement du pays et du nucléaire militaire doivent être dénoncés et combattus, particulièrement quand ils alimentent des conflits contre les peuples ou les guerres coloniales, notamment par le soutien à la campagne Stop Arming Israel, au blocage ouvrier des fabrications et transports d’armes ou de composants.
Pour Émancipation, la lutte contre le militarisme et le “réarmement” nécessite en particulier :
– le regroupement dans le cadre de collectifs unitaires locaux des courants et militant·es souhaitant s’opposer au militarisme, au “réarmement »”et à l’augmentation des budgets militaires (campagne “guerre à la guerre”, collectif anti SNU, Union Pacifiste, Libre Pensée…) ;
– l’action sur les lieux de travail, pour s’opposer en actes à la militarisation, à la montée du nationalisme et à l’endoctrinement. Dans l’Éducation, les enseignant·es doivent s’organiser avec leurs structures syndicales dans ce but : refus des partenariats divers avec l’institution militaire, contenus éducatifs refusant le nationalisme, production de matériel pédagogique et syndical indépendant de l’institution…
Contre les impérialismes, les guerres, la solidarité internationale politique et concrète avec les peuples colonisés, envahis, victimes d’oppression, de guerres, de génocides est la meilleure réponse à la fois aux menées impérialistes des États-Unis pour tenter d’imposer leur hégémonie mondiale, et des nouveaux impérialismes comme ceux des États russe (qui en profite pour empêcher toute opposition) et chinois qui veulent concurrencer la puissance américaine pour étendre leur propre domination capitaliste et leur territoire. À chaque fois la boussole est le soutien intransigeant aux peuples opprimés. À l’opposé, les réseaux de solidarité internationaux, de solidarité et de lutte, comme le RISIL, dont fait partie Émancipation Tendance Intersyndicale, doivent permettre d’opposer des projets cohérents pour résister à l’oppression, produire, échanger et consommer autrement. Et pour que l’ensemble des peuples vivent décemment en maîtrisant la gestion de ses ressources, les risques technologiques et militaires et en préservant l’environnement et la paix.
Une telle solidarité internationale concrète passe par :
– la dénonciation par toutes les voies possibles (manifestations, médias…) des agresseurs et l’affirmation du soutien aux peuples agressés ;
– le soutien à la résistance des peuples opprimés par des convois de solidarité, des collectes de fonds afin qu’ils puissent déterminer et financer les formes de résistance à l’oppresseur qu’ils jugent les plus adaptées : campagnes de résistance passive, de propagande, de luttes ouvrières contre leur propre pouvoir, contre l’état de guerre et la restriction des libertés et des droits sociaux, achat ou fabrication des éléments permettant de résister. L’objectif étant de ne plus dépendre de soutiens essentiellement militaires intéressés, inadaptés et à géométrie variable.
– l’accueil et le soutien aux exilé·es des pays concernés ; l’accueil et le soutien aux exilé·es, résistant·es et dissident·es des pays agresseurs. Aucune personne ne doit être obligée à faire la guerre et à mourir “pour la patrie”, qu’elle soit russe ou ukrainienne. Le mouvement ouvrier français doit organiser la solidarité avec les exilé·es et déserteurs russes ;
– des campagnes de boycott vis-à-vis de l’État agresseur et de dénonciation des États qui le soutiennent, d’autant plus efficaces si elles se mènent y compris contre le capitalisme dans notre propre pays, et tou·tes celles et ceux qui font son jeu : “S’il faut se préparer à faire la guerre, on ne peut pas le faire avec un monde du travail qui n’est pas en paix” Marylise Léon (secrétaire générale de la CFDT).
Émancipation tendance intersyndicale,
le 23 mars 2025
… et partez !
M. le Président
Je vous écris une lettre que vous lirez peut-être si vous avez le temps.
Vos derniers discours m’ont profondément ému. La patrie serait en danger et il faudrait aider nos amis ukrainiens.
J’adhère à tout cela. Enfin pas trop sur la patrie en danger. Mais, ne chipotons pas.
Je salue donc votre courage de chef des armées et votre décision de vous rendre sur le front à la tête de nos vaillants piou-piou. Mais, restez prudent. N’oubliez pas votre cache-col, car là-bas, ce n’est pas la Riviera.
Monsieur le Président, pardonnez l’émotion qui me submerge devant votre héroïsme, mais je ne vous laisserai pas partir seul au-devant du danger. Aussi, bien qu’à presque 78 ans, sortant d’un infarctus, d’un triple pontage et d’un AVC, je sollicite de votre haute bienveillance de pouvoir vous accompagner pour vous aider du mieux que je pourrais. À briquer votre cotte de maille avant la bataille, à réchauffer vos pantoufles au retour de la victoire et… un sucre ou deux dans votre café ?
Monsieur le Président, veuillez agréer l’expression de mes meilleurs sentiments pacifistes, antimilitaristes, libertaires, libre penseur et de simple citoyen du monde, Français de hasard.
Oléron le 09/03/25,
Jean-Marc Raynaud
NB : ci-joint un timbre pour la réponse. Je m’en voudrais de ne pas participer à l’effort de guerre en alourdissant le déficit du budget de l’État.
Aucune mainmise d’un ou de plusieurs impérialismes sur l’Ukraine !
Aucune union nationale derrière Macron, Lecornu, et Bayrou !
Depuis 2014, le peuple ukrainien tient tête à Poutine. En 2014, l’insurrection dite de “Maïdan” a chassé un président totalement corrompu et inféodé à Moscou. En représailles, Poutine annexa la Crimée et impulsa une sécession armée dans le Donbass.
De 2014 à 2022, une guerre de basse intensité ravagea l’Est de l’Ukraine et épuisa économiquement le pays. Durant ces années, les gouvernements européens (et américain) préférèrent préserver leurs bonnes relations économiques (gaz, pétrole) et politiques : Macron invita Poutine à deux reprises, à Versailles et au fort de Brégançon.
Finalement, Poutine lança son armée dans un assaut frontal sur l’Ukraine en février 2022 ; face à une résistance populaire, massive et spontanée, l’armée russe fut bloquée aux portes de Kiev puis dut reculer de manière très importante.
Cette profonde résistance contraignit les États-Unis, les autres puissances européennes – dont la France – à apporter leur soutien à l’Ukraine. Mais cela, avec une aide mesurée : suffisante pour bloquer l’armée russe, insuffisante pour infliger une défaite à Poutine.
En “ignorant” l’annexion de la Crimée, puis – à partir de 2022 – en mesurant chichement l’aide militaire à l’Ukraine, les puissances européennes ont ainsi pavé la voie pour Trump : au bout de trois années, la guerre semble sans fin. Trump peut donc maintenant décider d’imposer son “plan de paix” : dealer avec Poutine pour mettre l’Ukraine sous tutelle, se partager avec Poutine les richesses minières (métaux rares), déléguant aux forces européennes le soin de veiller sur “l’accord de paix”.
C’est alors que les impérialismes européens – exclus des tractations – déclarent indispensable de renforcer leurs armées. D’autant que les déclarations de Trump rendent moins crédible l’OTAN sur laquelle les gouvernements européens comptaient.
L’économie de guerre avec une augmentation massive des dépenses d’armement serait soi-disant justifiée pour se “protéger” de la menace russe. Or si tel était l’objectif, la logique voudrait que tout soit fait pour que Poutine se voit infliger une défaite en Ukraine. Ce qui n’est toujours pas le cas (cf. l’encart ci-contre).
Par contre, l’économie d’armement est un levier pour relancer l’économie (en France, en Allemagne…) et un excellent prétexte pour s’attaquer aux acquis sociaux. Notamment les retraites et toute la Sécu. Et pour Macron, Le Cornu et Bayrou, il faudrait réaliser l’union nationale !
La population d’Ukraine mène un double combat :
– contre l’invasion de l’armée de Poutine ;
– contre les mesures que prend le gouvernement ukrainien sous la pression des États d’Europe, du FMI, de la Banque mondiale… (casse du Code du travail, fermeture des hôpitaux, des écoles…).
Émancipation Lyon-69 milite pour que les syndicats et tout le mouvement ouvrier renforcent le soutien à apporter aux enseignants, aux travailleurs, à la jeunesse d’Ukraine dans leur résistance à l’agression de Poutine ; un soutien qui doit se situer sur un terrain de classe : soutien politique et matériel aux travailleurs, aux organisations syndicales et aux structures auto-organisées 1 .
La duplicité de Macron et de l’impérialisme françaisLe 24 février, lors d’une session extraordinaire d’urgence, l’Assemblée générale de l’ONU adoptait une première résolution 2 qui demandait “qu’il soit rapidement mis fin aux hostilités et qu’une solution pacifique soit trouvée à la guerre contre l’Ukraine”. Elle rappelait “les résolutions qu’elle a adoptées en réponse à l’agression contre l’Ukraine et exige de nouveau, en particulier, que la Fédération de Russie retire immédiatement, complètement et sans condition toutes ses forces militaires du territoire ukrainien à l’intérieur des frontières internationalement reconnues du pays et que cessent immédiatement les hostilités menées par la Fédération de Russie contre l’Ukraine, en particulier toute attaque contre les civils et les biens de caractère civil” (la Fédération de Russie et les États-Unis ont voté contre). Les États-Unis répliquaient avec un deuxième texte qui demandait “instamment qu’il soit mis fin au conflit dans les plus brefs délais et plaide pour une paix durable entre l’Ukraine et la Fédération de Russie”. Les États d’Europe présentaient alors des amendements à ce texte précisant qu’il y a dans ce conflit un État agresseur (le Russie) et un État agressé (l’Ukraine) ainsi que les principes de souveraineté, d’indépendance, d’unité et d’intégrité territoriale de l’Ukraine, dans ses frontières internationalement reconnues. C’est ce texte ainsi amendé qui était adopté 3 (la Russie votant contre, les États-Unis s’abstenant, marquant ainsi leur opposition aux amendements). Mais le soir même les États-Unis soumettent au Conseil sécurité de l’ONU leur résolution initiale présentée à l’Assemblée générale 4 (sans les amendements). C’est ce texte qui est adopté par 10 voix pour (dont États-Unis et Russie) et 5 abstentions dont la France (et le Royaume-Uni) alors qu’elle possède un droit de veto (de même que le Royaume-Uni), et aucune voix contre. Et cela, au même moment où Macron rencontre Trump à Washington ! 28 février : Donald Trump et J. D. Vance mènent une violente charge contre Volodymiyr Zelensky reçu dans le bureau Ovale.
Et pour réaffirmer l’exigence :
Troupes russes hors de tout le territoire de l’Ukraine !
Aucune mainmise d’un ou de plusieurs impérialismes sur l’Ukraine !
Annulation de la dette de l’Ukraine vis-à-vis de la France (de l’Union Européenne) !
Arrêt des importations de gaz russe (GNL) qui financent l’armement de la Russie !
Saisie des avoirs russes qui doivent être donnés à l’Ukraine et non servir à financer le budget militaire de Lecornu-Macron (ou d’autres États d’Europe) !
Contre toute mesure d’endoctrinement, voire de militarisation de la jeunesse et de l’école (formatage idéologique, sollicitations multiples auprès des jeunes, des enseignants…) !
Aucune union nationale avec Macron et son gouvernement ! Rupture du dialogue social !
Émancipation Lyon-69
L’EPR de Flamanville n’aura pas fonctionné très longtemps. Son arrêt a été prolongé jusqu’au 30 mars à cause “d’aléas techniques”, a indiqué EDF.
Depuis son raccordement au réseau le 21 décembre avec douze ans de retard et une facture frôlant les 19,1 € (coût multiplié par 6) et avant cet arrêt imprévu, le nouveau réacteur avait déjà été arrêté deux fois pour des opérations de maintenance programmée.
Il avait été mis sur pause le 15 février pour une intervention sur un circuit de refroidissement des équipements par l’eau de mer, un système utilisé en cas d’accident, prolongé une première fois le 22 février puis le 28 février…
Au total, le réacteur aura été immobilisé 76 jours durant ses 100 premiers jours d’exploitation.
Mardi 11 mars, jour anniversaire de la catastrophe nucléaire de Fukushima, la présidente du Rassemblement national s‘y est rendu pour défendre l’atome, au grand dam des associations antinucléaires.
Le gouvernement macroniste a fait voter la construction de six nouveaux EPR dit de “nouvelle génération” [voir articles dans la revue] alors que de toute évidence EDF est incapable de maitriser ces chantiers pourtant bien engagés pour certains : permis de construire, dérogations diverses…
Bernard Foulon
Trump organise tranquillement, cyniquement l’entrée en guerre de l’Europe et des budgets délirants y sont consacrés, quand l’éducation, la santé, la culture sont démantelées Tout cela fait penser que ça va finir par marcher pour Poutine et Trump réunis !
La guerre, on le sait, c’est toujours finalement contre les peuples, contre les civil.es, contre la vie, ça nourrit Moloch. Alors, comment en premier lieu, impuissante, désarmer l’adversaire ? Pourquoi cet impensé ?
Penser le monde et les conflits autrement
Pourquoi ne travaille-t-on pas à des dynamiques et formations collectives de non collaboration, de non ravitaillement, de protection civile, avec boycotts réels, autonomie alimentaire, insubordinations, désertions, grèves internationales plutôt que de penser (mais la fabrique du consentement est à l’œuvre…) qu’on va gagner une guerre, avec des armes, des tanks, et des bombes, contre l’empire russe pendant que l’empire américain se frotte les mains !? Miam miam.
Pourquoi ne pense-t-on pas autrement le monde, de manière anticapitaliste, non viriliste : pas des États frontières où le capitalisme tout puissant, après avoir organisé une concurrence féroce, nous fait nous entretuer, mais des espaces ouverts, avec égalité des droits, respect des langues et des cultures, solidarités, respect de la nature…
Notons à ce sujet que notre pays est particulièrement vulnérable avec ses lignes électriques non enterrées, ses réacteurs nucléaires un peu partout, et même ses eaux empoisonnées, à jamais, par l’agro-industrie, merci du cadeau !
Une autre stratégie de défense est possible
Une stratégie de défense, ce n’est pas compter sur le sang des enfants versés, avec des milliards pour l’armement, et la bombe nucléaire, manifestement peu dissuasive, non, c’est, notamment, anticiper sur les risques et les réduire. On voit bien que les gouvernements successifs ont systématiquement fait le contraire.
Bref, et le “mouvement ouvrier” en est toujours aux années 1914, alors que Jaurès, Rosa Luxemburg, si lucides, ne sont plus. Où sont ceux et celles qui, aujourd’hui, peuvent nous amener à résister, à faire vivre des solidarités débarrassées des discours guerriers ?
Jusqu’ici il n’y a pas encore de robot soldat, (en cours d’élaboration) et les tueries, les destructions ne se font pas encore exclusivement par IA et drones.
Nous pouvons encore réfléchir, faire autrement que ce que les faiseurs de guerre préparent, en accélérant, tout en sachant que de notre côté, il n’y a jamais rien à attendre de ceux qui organisent le désastre…
Le mouvement Guerre à la guerre donne un peu d’espoir, un rendez-vous au Bourget 1 à réserver le week-end du 21 juin.
Emmanuelle
Très vite je me suis retrouvé par terre, collé au sol. Ma collègue leur signifiant que j’avais plus de 76 ans et que j’étais cardiaque a eu droit à un : “ce n’est pas notre problème”…
Par la suite, j’ai eu un début de garde à vue effectuée par la police nationale et un transport “en urgence” en voiture vers Nemours avec des pointes à 150 km à l’heure… Résultat : deux côtes fêlées et des douleurs pendant plus d’un mois.
Le procureur de la république a prononcé à mon égard une ordonnance me condamnant à un stage de citoyenneté et à régler 2200 euros aux deux policiers.
J’étais prêt à partir en stage, c’est curieux quand on est formateur de se retrouver stagiaire dans son domaine de compétence… par contre je ne veux pas que les policiers municipaux qui auraient pu me causer des dommages graves reçoivent une prime de brutalité. Mon avocat fait opposition et nous irons au tribunal.
Une souscription est ouverte pour faire face aux frais de l’avocat.
J. F. Chalot
Voir Gaza, Jénine. Réhabiliter Aphatie.
Dilemne : Retailleau ou Wauquiez ? Comment ne pas hésiter ? Retailleau est pas mal : satisfaire à l’avance les rêves les plus fous du tandem Le Pen-Bardella. Et le coup du “génocide vendéen”, c’est génial ! Mais Wauquiez avec son repas à 1200 euros par personne pour une grosse centaine de patrons et/ou de tordu.es, c’est excellent. Et sa déclaration sur l’éviction d’Hanouna en disant que c’est “une atteinte à la liberté d’expression”, on ne peut être qu’admiratif. Impossible de choisir.
Dix-sept janvier : C’est une date fatidique. Depuis ce jour, l’EPR de Flamanville produit plus d’électricité qu’il n’en consomme. Mais cela n’a pas duré : le réacteur a été arrêté trois semaines plus tard.
Droit du sol : Plus fort que Darmanin, Retailleau et Bayrou, Donald Trump a décidé de vraiment renforcer le droit du sol. Tout·e Américain·e qui ne sera pas présent·e sur le sol des États-Unis depuis au moins 10 générations sera renvoyé·e chez lui par avion militaire. 320 millions d’Américain·es sont concerné·es. La pureté ethnique n’a pas de prix.
Idée nouvelle : Pour Arno Klarsfeld, la volonté de Trump de vider Gaza de ses habitant·es en envoyant là-bas l’armée, est une “idée nouvelle” et la nouvelle administration est une “dream team” pour Israël.
Immigration illégale : Le Conseil des nations autochtones s’est réuni à Wounded Knee sous la présidence du Grand chef Sitting Bull. Son verdict est sans appel : Donald Trump et Elon Musk vont être ramenés en avion militaire en Allemagne. Leur présence est illégale et porteuse de submersion.
Légion d’horreur : On doit reconnaître au président Macron qu’il fait preuve de persévérance dans la… (le dico laisse à la lectrice ou au lecteur le soin d’achever la phrase).
Parmi les élu·es de la nouvelle fournée de la légion d’honneur, on trouve Antony Blinken, récompensé pour sa participation active au génocide de Gaza, Marlène Schiappa qu’on ne présente plus et Amélie Oudéa-Castéra. Le collège Stanislas aurait dû avoir cette médaille, mais l’ex-ministre le représentera dignement.
Liberté : Gloire à Éric Berton, président de AMU (Aix-Marseille Université). Scandalisé par les mesures de Trump contre la recherche, il offre des postes à des scientifiques états-unien·nes privé·es de budget et d’emploi. Il semble pourtant que sa conception des libertés universitaires ne soit pas si claire : en 2024, il a interdit les conférences de l’Israël Apartheid Week. Et il porte plainte en justice contre un étudiant qui, se croyant peut-être en 1968, a osé distribuer des tracts à l’intérieur de l’université !
Riviera : Les propos de Donald Trump visant à transformer Gaza en Riviera ont provoqué une grande colère chez les professionnel·les du tourisme entre Vintimille et Gênes. Toutes les études montrent qu’il sera difficile de truffer la côte de cadavres d’enfants ou de corps en décomposition. Cette concurrence déloyale ne laisse aucune chance à l’Italie.
Silence : Il est absolument normal d’honorer des êtres chers. Fort justement, il y a eu une minute de silence pour chacun des trois membres de la famille Bibas enlevé·es, emmené·es à Gaza et tué·es par un bombardement israélien. En respectant la proportionnalité, il faudra faire silence pendant un mois et demi pour honorer toutes les victimes civiles à Gaza.
Voir “les hommes naissent libres et égaux”.
Submersion : Au moment des inondations qui ont frappé la région de Rennes, François Bayrou a parlé de “submersion”. Ce n’était pas de la compassion pour les Breton·nes. Très exactement il parlait d’un sentiment de “submersion migratoire”, version moderne de “La France, aime-là ou quitte-là”. Il n’aime pas le métissage. Pourtant les Comorien·nes à Mayotte, iels sont juste chez eux/elles, le métissage vient des colons français, non ? On a de la chance d’avoir un Premier ministre centriste, vous imaginez s’il était de droite ? Comme Hortefeux qui disait des Arabes : “Quand il y en a un, ça va, c’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes” . Bardella, ne te presse pas, tes idées brunes ont déjà gagné !
T’as pas cent balles ? : On dit tellement de mal de ce pauvre Elon Musk avec son salut nazi ou le nettoyage musclé qu’il entreprend contre les fonctionnaires. Ce brave homme a perdu 116 milliards de dollars en trois mois. Personne d’autre n’a subi une telle injustice. MBS, le prince saoudien pourrait faire concurrence à Musk. Son projet dément de Neom a déjà coûté 50 milliards de dollars au budget saoudien. Et si le projet va à son terme, il aura englouti 25 fois le budget du pays. MBS triche : ce n’est pas son argent, c’est celui de ses esclaves.
Une journée particulière : On est bien en Italie fasciste mais sans Ettore Scola, Sophia Loren ou Marcello Mastroianni. La mise en scène est de Giorgia Meloni. Comme elle a expulsé de nombreux/ses immigré·es, elle organise sur une journée une vente aux enchères pour permettre aux patrons d’embaucher à bas prix les clandestin·es dont ils ont besoin. Un peu comme les marchés aux esclaves de la Rome Antique ou de l’Amérique du XVIIe siècle. Avec l’Intelligence Artificielle, ça marche bien.
Waly Dia : Sur la submersion migratoire de Bayrou : “Si t’empêches même le PS de trahir, c’est vraiment que tu as dit de la merde”.
Pierre Stambul
Qu’est-ce que c’est que ces hurlements…
C’est la meute des honnêtes gens Qui fait la chasse à l’enfant…
Jacques Prévert
Alors que le texte, porté par Gabriel Attal, concernant la réforme de la Justice des mineurs, justice issue de l’ordonnance de 1945 (ce qu’il en restait), texte, donc, proposant de pénaliser plus durement les jeunes délinquants, a été voté 1 , l’historienne Véronique Blanchard, spécialiste de l’enfance et de la jeunesse, rappelle, dans un entretien au Monde 2 que “l’approche répressive en matière de délinquance des mineurs a longtemps été privilégiée à l’approche éducative par les pouvoirs publics, sans succès”.
Mais pourquoi faut-il “réformer” la Justice des mineurs et faire disparaître les acquis de l’Ordonnance de 45 qui reposait sur l’idée généreuse de privilégier l’éducatif sur le répressif et “[…] d’assurer la protection des enfants, y compris délinquants, les passages à l’acte délictueux étant perçus comme révélateurs de la situation de détresse et de danger dans laquelle ils se trouvaient” .
Cette ordonnance était complétée de la création de la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ), dont le démantèlement est en cours.
Le retour du tout répressif accompagne l’extrême-droitisation en route partout dans le monde, notamment en Europe et bien sûr en France.
Violence exercée depuis toujours sur les enfants
Pour se faire une idée, si besoin était, de la violence exercée depuis toujours sur les enfants “délinquants” (encore faudrait-il préciser ce que ce qualificatif veut signifier, qui varie selon les époques), on peut s’appuyer sur quatre ouvrages Nickel Boy de Colson Whitehead, L’Enragé de Sorg Chalandon, Surveiller et punir de Michel Foucault, La Colonie agricole et pénitentiaire de Mettray de Raoul Leroux.
Mais on peut approfondir avec l’autobiographie de Jean Genêt Miracle de la Rose ou son roman Journal du voleur , ainsi qu’avec Biribi de Georges Darien. (… et il y en a bien d’autres)
Jules Vallès, dans la première partie de sa trilogie L’Enfant , dénonce les méthodes éducatives en cours dans la société, reposant sur la religion, la violence et le redressement, méthodes du XIXe siècle toujours en vigueur de nos jours, semble-t-il, dans l’enseignement privé catholique sous contrat 3 ,comme le révèle au grand jour “l’affaire Bétharam” qui de surcroit (re)met en lumière le financement de ces structures, on parle de 10 milliards/an, sans raison ni contrôles… [l’affaire Bétharam a servi de boite de Pandore puisqu’une avalanche de cas vient au jour notamment lors de la commission parlementaire 4 ].
Nickel Boy de Colson Whitehead
Il s’agit d’un récit concernant les garçons (blancs comme noirs) placés par la justice au sein d’une école disciplinaire, la Nickel Academy, et des mauvais traitements et sévices en tout genre qu’ils y subissaient, particulièrement les jeunes afro-américains.
Bien que le roman soit une fiction il est très documenté car il s’appuie sur un reportage effectué, en 2014, pour le Tampa Bay Times concernant une institution du même genre, bien réelle, la Dozier School for Boys en Floride qui fonctionnait dans les années 1960.
La lecture en est particulièrement éprouvante tant l’horreur, l’injustice, la corruption, le racisme et la pratique du viol semblent s’être invités dans cette école, reflet amplifié du racisme résiduel perdurant aux États-Unis et surtout dans les États du sud.
L’ensemble reposant sur une “idéologie” éducative prônant le redressement, l’anéantissement des individus… issue du XIXe siècle.
L’Enragé de Sorj Chalandon
Sorj Chalandon qui met ses pas dans ceux de “grands ancêtres” (Victor Hugo, Jules Vallès…) a publié cette année un très beau roman L’Enragé dont l’intrigue se situe dans une colonie pénitentiaire, celle de Belle-Île-en-Mer, et dont l’itinéraire du héros va lui permettre d’évoquer les conditions de vie, l’exploitation des colons, les châtiments, la violence permanente, celle gratuite des surveillants et leur pédo-criminalité, mais aussi celle des caïds, exercée sur les colons les plus jeunes.
Son roman a donc pour base la colonie pénitentiaire de Belle-Île-en-mer, on suit, la gorge serrée, la Teigne, le jeune héros, on découvre la perversité de l’institution et des “moniteurs” dans les violences exercées sur les “colons” dont les plus jeunes n’ont pas huit ans, puis la révolte des enfants en 1934.
Sorj Chalandon reprend et développe dans son roman cet épisode en s’appuyant sur la presse de l’époque qui exalte de vrais exploits de chasse de la population.
Son roman est prenant, palpitant, il suit la trajectoire d’un évadé jusqu’à sa prime jeunesse d’adulte.
Le journaliste Alexis Danan et Jacques Prévert dénoncèrent la répression et la “chasse à l’enfant” qui s’ensuivirent et contribueront à la fermeture des “bagnes d’enfants” à la suite d’une campagne de presse qui alerta l’opinion publique.
C’est aussi ce qui s’exerce partout dans les diverses autres institutions de même genre au début du XXe, Mettray 5 par exemple où fut enfermé en 1921, Raoul Léger qui n’a pas encore 11 ans.
Il témoigne de son passage à Mettray 6 dans un ouvrage publié en en 1997 7 .
En septembre 1926, tandis qu’il est “libéré” de Mettray, Jean Genet y débarque tout droit sorti de la prison de la Roquette.
Jean Genêt évoque, rapidement, l’expérience qu’il a vécue à Mettray dans Miracle de la Rose et dans son autobiographie Journal du voleur , il en parle comme d’un “endroit vil” ; il raconte “[…] une société de castes, où la violence règne, avec les « marles », les jeunes durs, qui dominent les « vautours », leurs favoris, et les « cloches », les plus faibles ”. Où la sexualité est “omniprésente et brutale […] jusqu’à l’horreur”.
Cette violence entraîne évidemment des révoltes sévèrement réprimées, mais aussi des tentatives d’évasion unissant l’administration et la population dans les recherches comme le narre Sorj Chalondon dans son roman, “chaque paysan touchant une prime de cinquante francs par colon évadé qu’il ramenait, c’est une véritable chasse à l’enfant, avec fourches, fusils et chiens qui se livrait jour et nuit dans la campagne de Mettray ” écrit Jean Genêt, à l’unisson de Jacques Prévert dans son poème La Chasse à l’enfant écrit après une visite à Belle-Île-en-mer.
Sur dix-sept mille enfants passés dans la Colonie de Belle-Île-en-mer, plus de sept cents y sont morts – mais combien y sont enterrés ? Deux cent trente-trois d’entre eux n’ont jamais été inscrits dans les registres de décès et ce phénomène est récurrent puisqu’il est aussi le point de départ du roman de Colson Whitehead.
Surveiller et punir de Michel Foucault
Michel Foucault, dans Surveiller et punir , écrit que la spécificité de Mettray c’est d’être : “Le modèle où se concentrent toutes les technologies coercitives du comportement . […] Les chefs et les sous-chefs à Mettray ont à fabriquer des corps à la fois dociles et capables. […] Dressage qui s’accompagne d’une observation permanente […] les cadres avaient à vivre au plus près des colons […] Et pour les former eux-mêmes, on avait organisé, dans la colonie, une école spécialisée . […] ils étaient soumis comme élèves à la discipline qu’ils devraient comme professeurs imposer plus tard”.
Fondée à la fin des années 1830, comme la plupart des bagnes, Mettray s’inscrit dans un mouvement philanthropique s’intéressant au cas des mineurs incarcérés, car jusqu’au milieu du XIXe siècle, les enfants sont enfermés dans des maisons de détention et cohabitent avec les adultes. En 1834, Adrien de Gasparin, ministre de l’Intérieur, réforme les quartiers spécialisés des prisons puis ouvre une colonie agricole dont le caractère principal est de rééduquer l’enfant par le travail agricole. De 1838 à 1850, sont fondées douze colonies, relevant du privé, de redressement de l’enfance irrégulière selon les critères de la bourgeoisie de l’époque qui semblent bien être encore partagés par celles du XXIe siècle.
D’autres institutions plus coercitives destinées aux adultes sont mises en place dans cette première partie du XIXe siècle, par exemple les bagnes, dont les plus célèbres sont Cayenne et celui de la Nouvelle-Calédonie, ainsi qu’un ensemble de compagnies de discipline et d’établissements pénitentiaires stationnés en Afrique du Nord, dont le plus terrible d’entre eux est sûrement Biribi, bien moins connu.
Biribi de Georges Darien
Georges Darien 8 , libertaire, pamphlétaire virulent, (il collabora à plusieurs revues anarchistes dont L’Ennemi du peuple ) dénoncera dans un roman éponyme les conditions inhumaines, les tortures et les meurtres infligés impunément aux disciplinaires. Il est aussi l’auteur d’un roman que l’on pense autobiographique Le voleur, ainsi que d’autres textes dont Bas les cœurs ! et un pamphlet La belle France dans lequel “il dénonce l’organisation de la société, et où il propose, expose les réformes qui doivent venir” et qui, de fait, viendront pour certaines en France : séparation de l’Église et de l’État (1871, 1905), émancipation progressive des femmes (droit de vote en 1944), fin des colonies (1947-1960).
Le Bon Pasteur, La Cavale d’Albertine Sarrazin,
Mauvaises filles de Véronique Blanchard
La justice, la société, s’est intéressée moins attentivement à la “délinquance“ des filles, peut-être parce que les délits féminins ressortissent plus du vol au sein des familles bourgeoises dans lesquelles elles étaient placées comme domestiques, voire du vagabondage et/ou de la prostitution occasionnelle, qui relevaient donc des lois concernant les adultes.
L’enjeu concernait plus le corps des filles et le mythe de la jeune fille modèle, bonne épouse et bonne mère qui devait, à tout prix, être préservé. Pourtant dans les mêmes années, sont créées des institutions spécifiques dans lesquelles elles étaient internées, comme Notre-Dame de Charité du Bon Pasteur, que l’on appelait les Refuges Bon Pasteur (de 1840 à 1970) par exemple. Elles n’avaient pas le caractère de violence des maisons de redressement, des bagnes réservés aux garçons, en France en tout cas (Les filles “ayant fauté” en Irlande, sous domination anglaise, ont eu à subir une répression beaucoup plus féroce, voir The Magdalene Sisters, mais étaient tout aussi répressives, les filles étant “à redresser”.)
Le roman autobiographique La Cavale , tout comme La Traversière ou L’Astragale 9 d’Albertine Sarrazin 10 , témoigne du sort des filles “déviantes”, on peut aussi consulter Vagabondes, voleuses, vicieuses (2022) de Véronique Blanchard, une approche sociologique qui en dit long sur le regard que posait à cette époque la société française sur les filles…
Son livre Mauvaises filles 11 , co-écrit avec David Niget, tiré de sa thèse éponyme, soutenue en 2016 12 , évoque le sort d’Élise, 9 ans, obligée de mendier après avoir fui un foyer maltraitant et qui sera arrêtée, envoyée au Bon Pasteur d’Angers et dont “Jamais plus personne n’aura de nouvelles” [il existe aussi un article sur Slate : https://www.slate.fr/ story/237362/mauvaises-filles-victimes-religieuses-instituts-pensionnaires-maisons-correction-refuges-bon-pasteur-humiliation-matraitance].
Zéro de conduite de Jean Vigo
Les Quatre cents coups de François Truffaut
Mauvaises filles d’Emérance Dubas
If …. de Lindsay Anderson
L’abord de ces questions avec des adolescent·es étant perçu comme assez rébarbatif, on peut dans notre société où les “images” sont devenues le vecteur du “culturel” ouvrir le débat sur le film de Jean Vigo Zéro de conduite (1933) 13 qui témoigne assez bien des conditions des internes dans le système éducatif de l’époque mais aussi plus contemporain Les Quatre cents coups réalisé par François Truffaut en 1959 qui narre les aventures du jeune Antoine Doinel qui fait l’école buissonnière, fugue puis vole, et qui finit dans un centre pour délinquants, ainsi que If. réalisé par Lindsay Anderson en 1968, dans lequel on suit, dans une public school britannique, des élèves qui se rebellent contre les traditions surannées, l’omniprésence de la religion et du militarisme, ainsi que contre les brimades des pions.
Et bien sûr le documentaire Mauvaises filles d’Émérance Dubas, qui est axée plus spécifiquement sur les filles.
À lire aussi Ootlin récit de Jenni Fagan (Éd. Métailé, 362p., 23 €) qui, s’il ne traite pas directement des maltraitances dans les institutions “éducatives”, aborde la maltraitance dans les institutions “sociales” familles d’accueil, foyers.
Autobiographie glaçante de l’autrice, placée jusqu’à 15 ans, qui dit-elle “[…] a été maltraitée, humiliée négligée”.
Au sujet des structures, genre ASE et autres, voir l’article de L’émancipation de janvier 24 Comme une Louve (et bien d’autres dans la revue).
Bernard Foulon
La Justice des mineurs Pour approfondir le sujet on peut visiter le site réalisé par la Direction de l’information légale et administrative (DILA), [rattachée aux services du Premier ministre, qui gère aussi les sites Légifrance et Service-public.fr. : https://www.vie-publique.fr/eclairage/281310-chronologie-de-la-justice-penale-des-mineurs-en-france-1791-2025#_994-2000–le-durcissement-de-la-justice-p%C3%A9nale-des-mineurs] qui documente une chronologie de la justice pénale des mineurs en France de 1791 à 2025 mais a une approche assez “partisane” du sujet. Une approche un peu différente mais qui reste celle de l’État sur le site de l’École nationale pénitentiaire : https://www.enap.justice.fr/histoire/colonies-penitentiaires-pour-mineurs, qui est assez bien documenté. En ce qui concerne le décret de 1945 pour lequel il faudrait un texte de plusieurs pages, Wikipédia en propose une approche : https://fr.wikipedia.org/wiki/Ordonnance_relative_%C3%A0_l’enfance_d%C3%A9linquante, et sur le site de l’État l’ensemble des textes et lois : https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/LEGITEXT000006069158 Cairn Sciences Humaines et Sociales a une approche plus “critique” sur le sujet : https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2013-3-page-28?lang=fr La PJJ est chargée de l’ensemble des questions relatives à la justice des mineurs, notamment de l’accompagnement de l’enfance délinquante, (il y a eu dans les années 70 un bon dossier publié par ce qui était encore l’ÉÉ historique) une présentation assez bien renseignée existe sur le site de Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Direction_de_la_Protection_judiciaire_de_la_jeunesse sur celui de Solidaire : https://www.solidaires-justice.fr/tag/pjj/ et sur celui du SNPES-pjj de la FSU. : https://snpespjj.fsu.fr/snpes-pjj-fsu-centre-est-jeudi-20-fevrier-soutenons-les-stagiaires-pjj-mobilisees-et-en-greve-au-ptf-centre-est-a-lyon/ Un dossier sur les Éducateurs de rue dans Politis : https://www.politis.fr/articles/2025/03/societe-reportage-roubaix-les-educateurs-de-rue-rempart-social/
Que nous soyons le fruit de l’amour, de l’habitude, d’un oubli, d’un viol…, nous n’avons pas choisi de vivre. Ni, par conséquent, d’être condamné à mort, car vivre aujourd’hui c’est mourir demain.
Donc, quid de ce questionnement à propos de la liberté et de la mort ? En quoi peut-on être libre quand on n’a pas le choix ? Et bé, justement !
De même qu’on n’a pas choisi de vivre, mais qu’on peut choisir sa vie, on peut également choisir sa mort.
Ce livre en est la démonstration.
Paul Robin (1837-1912) a choisi de mourir en 1912, après avoir publié Technique du suicide en 1901. Il s’est suicidé. C’était son choix. D’autres, avant lui comme après, avaient fait et ont fait le même choix. On pourrait, donc, en rester là. Sauf que… !
Sauf que, avant de choisir le moment de sa mort, Robin s’est battu comme un lion pour que l’on puisse choisir sa vie. Et ça change tout.
Membre de la Première Internationale, il fut également l’initiateur de cette formidable expérience d’éducation libertaire que fut Cempuis (1880-1893), dont s’est revendiquée l’école libertaire Bonaventure (1993-2001), et militant du néo-malthusianisme. Pour lui, tout était lié. Une “bonne naissance” (ne pouvant avoir lieu que dans le cadre du droit des femmes à disposer de leur corps, donc dans le cadre d’une liberté de la contraception et de l’avortement), une “bonne éducation” intégrale, physique, intellectuelle, manuelle, mixte…, et les MOYENS de tout cela, à savoir une révolution sociale de liberté et d’égalité.
Pour lui, choisir sa mort allait de pair avec pouvoir choisir sa vie.
Ce livre, on l’aura aisément compris, n’a rien à voir avec le chipotage actuel sur le droit à mourir dans la dignité dans le cadre d’une société capitaliste qui réduit la vie à la survie. C’est un hymne à la liberté et à… la vie. Une vie libre !
Philippe, éditions du Monde Libertaire
Paul Robin La liberté et la mort , Sylvain Wagnon, Éditions du Monde Libertaire, 2025, 114 p., 10€.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Après la lecture de l’article “L’Inclusion dans l’école du tri” paru dans le numéro de Mars, j’avoue mon embarras voire mon malaise. Quand les arguments déployés, chiffres, pourcentages et acronymes à l’appui, rejoignent ceux d’une certaine frange de la droite la plus réactionnaire, on mesure à quel point l’inclusion reste un sujet clivant qui brouille la frontière entre des familles politiques a priori irréconciliables.
Un article objectif ?
Le propos général de l’article est de défendre, en toute objectivité (“c’est un fait” est-il écrit) l’éducation collective. Avant la loi scélérate sur l’inclusion de 2005, en fonction de l’âge et du développement de l’enfant-élève, on dispensait un enseignement à toutes/tous qui n’empêchait pas la prise en charge des cas particuliers.
Âge d’or révolu puisque désormais la multiplication des niveaux au sein d’une classe empêcherait le bon fonctionnement de cette dernière.
Or, les élèves en situation de handicap forment un groupe “à part”, non soluble dans le collectif et seule ce que l’autrice nomme à deux reprises la “bien pensance” empêche de le reconnaître. D’ailleurs le recours aux chiffres, récurrent au cours de l’article, le prouve, on est à la veille d’une catastrophe annoncée puisque le nombre d’élèves inclus·es est passé de 151 000 en 2005 à 520 000 en 2025.
Et si on choisissait de s’en réjouir ?
Absence
Le/la grand·e absent·e de l’analyse est l’élève en situation de handicap. De lui, il est peu question, sauf pour dire au détour d’une phrase qu’il est au centre d’une constellation de souffrances, celle des familles, des enseignant·es, des AESH maltraité·es par l’institution. Il est aussi question des HPI, haut potentiel intellectuel qui dament le pion aux autres handicaps dans une sorte de concurrence déloyale.
Si on résume, l’élève avec handicap fait souffrir des personnes valides, se multiplie dans les classes au détriment de la collectivité et par son instrumentalisation, sert la politique néo-libérale. Rien de moins.
L’ancienne ministre, Nicole Belloubet, est logiquement présentée dans le chapeau comme la femme “qui a cassé une omerta” (sic) car elle a remis en cause la scolarisation de 24 000 élèves en milieu ordinaire. Le chiffre, 24 000 (pas plus que les 520 000 évoqués plus haut), ne dit rien de ces enfants, uniquement considérés sous un angle désincarné et comptable. Que sont-ils devenus après l’intervention de la courageuse ministre ? L’article, à vocation syndicale, n’a pas à s’appesantir sur leur sort ou sur celui des parents concernés par cette décision.
Les établissements médico-sociaux
Le combat syndical est donc de réclamer plus de moyens pour le secteur médico-social afin d’empêcher sa dilution dans les établissements scolaires ordinaires, de la maternelle au lycée. On se souvient que FO a mené une croisade sur ce thème et a même appelé, dans des tracts assez douteux, à une manifestation “contre l’inclusion systématique” le 25 janvier 2024.
Bien sûr, et l’article le reconnaît pour ne pas s’attirer les foudres des “bien-pensants”, des “dysfonctionnements” existant au sein des établissements spécialisés mais la faute en revient aux politiques publiques menées depuis des années qui ont paupérisé ce secteur.
On regrette que ne soient pas évoqués dans un texte qui a l’ambition d’être factuel et exhaustif, les abus sur personnes faibles, la maltraitance et l’exploitation dans les ateliers d’une main d’œuvre captive et sous-payée. Il ne s’agit pas là de phénomènes marginaux, uniquement imputables au manque d’argent ou de personnels mais de problèmes structurels et parfois humains.
Il n’est pas question de faire le procès du secteur médico-social en tant que tel, il continuera d’accueillir des personnes avec des handicaps lourds qui ne seront jamais incluses dans un système ordinaire. On peut toutefois refuser, au nom de la lutte menée contre une politique d’inclusion qui n’aurait que des effets délétères, de manquer de discernement. Faudra-t-il un hashtag pour que certaines pratiques dissimulées “derrière les murs” soient dénoncées sans ambiguïté ?
Des convergences embarrassantes
Pour les détracteurs et détractrices les plus virulent·es de l’inclusion, le handicap est une tare. Faute de pouvoir l’éradiquer, on peut au moins le mettre hors de portée du regard, au nom du bien commun.
Chantal Delsol, philosophe proche de l’extrême-droite, de tous les combats qui ont agité la société ces dernières années, du PACS au Mariage pour Tous en passant par le droit à l’IVG, au sujet de l’inclusion écrit que “ce n’est plus l’élément qui s’adapte à l’ensemble dans lequel il entre, c’est l’ensemble qui doit s’adapter à tous les éléments divers qui le rejoignent”.
Que l’on parle en termes idéologiques ou en termes syndicaux, les arguments utilisés se ressemblent étrangement. L’inclusion ferait courir un danger à la collectivité et à l’école, au collège, au lycée, l’enfant avec un handicap serait le responsable involontaire de la faillite du système scolaire. Il ferait perdre du temps, accaparerait, au détriment des autres élèves, l’attention de l’enseignant·e et briserait l’unité du groupe classe. Il générerait de la tension au travail et deviendrait même une cause de dépression. Pire encore, il serait l’idiot utile de l’État-Macron qui s’apprêterait à inclure d’ici 2027, 80 % d’élèves porteurs et porteuses de handicap, avec son cynisme et sa duplicité habituels.
Comment ne pas admettre, dans ces conditions, que cet enfant-là serait plus à sa place dans un établissement spécialisé, à sa mesure. Le travail syndical à mener ne serait pas de favoriser “l’inclusion à tout prix”, une aberration politique, pédagogique et humaine mais de renforcer l’accueil dans le secteur médico-social.
Les familles seront comblées, les enseignant·es soulagé·e-s et les “élèves” heureux·euses de trier des bouchons ou de désherber des espaces verts dans un établissement- d’accompagnement-par-le-travail.
Je
Je laisse tomber le “on” et reprends mon “je”.
L’article “L’Inclusion dans l’école du tri” m’a exaspérée pour différentes raisons. La première d’entre elles est que, sous couvert de convictions syndicales et de justes revendications, il dissimule mal son aversion pour l’idée même d’inclusion. L’argumentaire développé, les chiffres avancés, l’analyse qui est faite du cynisme de l’État qui se met en scène (le choix du mot “acte” en dit long sur la méthode choisie et les résultats escomptés) sont gâchés par un sous-texte que je pressens moins vertueux.
L’enfant/l’élève avec handicap est essentialisé et le “handicap” devient une catégorie générique où se mélangent HPI, autistes Asperger et tou·tes les autres sans que l’on sache très bien qui iels sont sinon qu’iels seront 520 000 en 2025 et que cela, c’est très grave.
Si je suis honnête, je ne sais plus très bien qui écrit cette fin d’article, la mère d’enfant-porteur-de-handicap, la membre d’une tendance qui défend certains principes infrangibles dont l’accès à l’éducation et à la connaissance pour toutes et tous, la bien-pensante qui pense mal ou l’énervée de service.
Que l’on se rassure. Les élèves avec handicaps qui parviennent dans les classes, au terme d’une course d’obstacles insensée, ne sont que la partie immergée de l’iceberg. Pas de grand remplacement en vue puisque beaucoup d’entre eux et elles resteront à jamais sous la glace et ne mettront pas le premier pied dans l’École de la République, gratuite, laïque et obligatoire.
Pas pour tous et toutes, là est le vrai problème et la cause à défendre. Ne nous égarons pas sur des terres qui ne sont pas les nôtres, au risque de nous perdre.
Sophie Carrouge
La loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées a 20 ans. Bien que ne concernant pas en premier lieu la scolarisation, cette loi est souvent associée à l’idée d’inclusion, voire d’école inclusive dans la mesure où elle reconnaît à tout enfant porteur de handicap le droit d’être inscrit·e en milieu ordinaire, dans l’école dont relève son domicile.
Aujourd’hui, les appréciations sur cette loi, après vingt ans d’application, portent essentiellement sur la question scolaire, le plus souvent pour pointer des problèmes sans que jamais l’institution Éducation nationale ne se sente véritablement interpellée par les témoignages qui se multiplient aussi bien du côté des familles, que des personnels.
La promulgation de cette loi a, en fait, accéléré un processus déjà à l’œuvre de scolarisation d’enfants porteurs de handicap en milieu ordinaire. Elle introduisait pour la première fois, dans le code de l’action sociale et des familles, une définition du handicap inspirée de la classification internationale. La loi prenait ainsi en compte, quatre familles de handicap : moteur, sensoriel, cognitif, psychique 1 .
Était posé le principe selon lequel “toute personne handicapée a droit à la solidarité de l’ensemble de la collectivité nationale, qui lui garantit, en vertu de cette obligation, l’accès aux droits fondamentaux reconnus de tous les citoyens ainsi que le plein exercice de sa citoyenneté”. Pour y parvenir, la politique du handicap mettait notamment en place deux dispositifs complémentaires :
• la nécessaire compensation du handicap (en particulier par la prestation de compensation du handicap PCH) qui permet, sur la base de projet de vie de la personne, de prendre en compte l’ensemble des surcoûts induits par le handicap ;
• l’obligation d’accessibilité de l’ensemble de la chaîne des déplacements, qui s’impose aux différentes composantes du déroulement de la vie collective, à savoir le cadre bâti, la voirie et l’espace public, les moyens de communication publique en ligne, l’exercice de la citoyenneté et les services publics.
Pour prendre en charge les démarches liées aux différentes situations de handicap, la loi va mettre en place dans chaque département une maison départementale des personnes handicapées (MDPH), un guichet unique chargé de l’accueil et de l’accompagnement des personnes handicapées et de leurs proches.
Au moment de la promulgation de cette loi, 100 000 enfants porteurs de handicap étaient scolarisés en milieu ordinaire. Puis, la loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de la République de juillet 2013 a introduit dans le Code de l’éducation la notion d’école inclusive . Les chiffres de scolarisation ont continué à augmenter : 320 000 à la rentrée 2017 puis 47 000 à la rentrée 2024. Lors de son intervention de politique générale à l’Assemblée nationale, François Bayrou, devenu premier ministre, parlait en janvier dernier de “masse critique” quant au volume de cette scolarisation.
Que s’est-il passé durant ces vingt ans ?
La scolarisation en milieu ordinaire pour les élèves porteurs et porteuses de handicap a donc explosé mais dans un rapport de 2022 sur l’accompagnement humain des élèves en situation de handicap, la Défenseure des droits souligne qu’en 2021, 20 % des saisines de l’autorité indépendante relatives aux droits de l’enfant concernent des difficultés d’accès à l’éducation de jeunes en situation de handicap. La FCPE fait le même constat de 23 % d’enfants en situation de handicap n’ayant aucune heure de scolarisation prévue dans la semaine. L’association de parents témoigne également “du parcours du combattant des familles” dans leur accès à ce qui est pourtant devenu un droit.
L’accompagnement de cette scolarisation est depuis 20 ans le fait des AESH (26 % d’élèves accompagné·es en 2006 pour 47 % en 2011). Actuellement, l’Éducation nationale compte 140 000 AESH, 60 % en CDI, 93 % de femmes, salaire mensuel moyen : 850 €. Elles avaient droit à 60 heures de formation, puis à 30, puis à des conférences en visio… Tous les départements ont connu ce délitement du peu de formation envisagée au départ. Du côté de l’administration on vante un nouveau métier devenu indispensable. Dans la réalité du terrain on navigue plutôt entre précarité et traitement social du chômage. La MDPH définit des heures d’interventions d’AESH auprès d’élèves et les inspections académiques n’ont pas les budgets suffisants pour les recrutements à la hauteur des notifications, alors dans les écoles, on se débrouille… Le rapport de la Défenseure des droits souligne parmi les freins à l’inclusion scolaire : “Les AESH sont peu formés, peu intégrés à la communauté éducative et leurs missions sont mal définies” 2 . On notera au passage que les stages de formation continue regroupant AESH et enseignant·es sont extrêmement rares, pour ne pas dire inexistants, même s’ils étaient inscrits au bas de la circulaire de rentrée 2019…
Sarkozy, président, a cassé la formation professionnelle des enseignant·es en IUFM. Dans le même élan la formation continue s’est trouvée en voie de raréfaction. Les successeurs n’ont pas vraiment fait œuvre de reconstruction et les 4 000 postes non supprimés pour la rentrée prochaine constituent avant tout le prix à payer pour une non-censure de la poursuite d’une gestion néolibérale du système éducatif. Dans le même temps ceux qui nous gouvernent ont réduit la durée de formation des enseignant·es spécialisé·es. Le nombre d’enseignant·es non spécialisé·es en charge de postes spécialisés augmente.
Sur les 20 dernières années, l’Éducation nationale a subi la suppression de 45 000 postes d’enseignant·es. Le niveau des heures supplémentaires indispensables pour faire tourner les établissements a explosé et le nombre d’emplois précaires avec.
Les difficultés d’apprentissage n’ont pas disparu, par contre les moyens pour aider les élèves concerné·es se sont vus largement amputés et quand on a maintenu des RASED complets c’est pour leur donner un périmètre d’intervention plus important. On peut ainsi laisser croire à un maillage réel du territoire mais à l’intérieur, il n’y a plus ou peu de soutien aux élèves en difficulté d’apprentissage.
Avec l’administration du sinistre Blanquer, l’Éducation nationale et les enseignant·es ont connu un virage managérial important, une sorte de “nouveau management public” construit sur des valeurs qui n’adhèrent pas à celles portées historiquement par le métier. Toutes les nouvelles injonctions faites à grand renfort de nouveau outils numériques ont participé ainsi à intensifier la tâche des professeur·es. Et loin des idées reçues, la charge de travail des enseignant·es est parmi les plus lourdes d’Europe. Le temps de travail des enseignant·es augmente déjà quand Macron, Attal et tou·tes les autres n’ont d’autre proposition que de travailler plus pour gagner plus.
On aurait voulu que la chose fonctionne mal qu’on ne s’y serait pas pris autrement ! Pour scolariser tous les enfants dans la diversité de leurs besoins, il fallait certainement transformer l’École publique, pas la casser.
Dans les instances paritaires du début de ce siècle, recteurs, rectrices et inspecteurs, inspectrices d’académie se félicitaient de cette “révolution culturelle” que constituait la scolarisation des élèves porteurs et porteuses de handicap en milieu ordinaire. Face à eux/elles nous soulignions la nécessité de réduire les effectifs d’élèves dans les classes, de construire un véritable plan de formation continue, de favoriser la concertation sur le temps de service, de penser la singularité dans la construction des parcours plutôt que de ne voir que l’augmentation statistique et surtout de préciser aux personnels ce que l’on attendait d’eux et elles. Seul·es les représentant·es de FO étaient rétif/ves à cette approche progressiste d’une école possiblement ouverte à tous et toutes. Notons que dans la même période, la France n’a pas connu de vent de fermetures d’établissements spécialisés, comme voudrait le faire croire FO en surfant sur la souffrance engendrée par la dégradation des conditions de travail. La scolarisation en milieu ordinaire a d’ailleurs facilité des glissements de la psychiatrie vers le médico-éducatif. Des enfants pris en charge en hôpital psychiatrique ont pu intégrer des IME/Impro et une scolarisation.
Et aujourd’hui, quel état des lieux ?
Les élèves des milieux populaires payent la note. Les personnels sont à bout de souffle, et pas seulement pour des questions liées à la présence dans l’école, d’enfants porteurs de handicap. Chacun peut trouver bien des raisons d’être au bout du rouleau, balancé entre les injonctions contradictoires et le manque de réponses institutionnelles aux questions quotidiennes, la succession de réformes et de dispositifs jamais évalués avant d’être remplacés, l’impression d’être responsable de tout et de ne compter pour rien. 2 411 enseignant·es démissionnaient à la rentrée 2020. C’est peu ? C’est surtout cinq fois plus que dix ans auparavant et cela touche les entrants dans le métier dans les mêmes proportions que celles et ceux ayant plus de cinq ans d’ancienneté.
Tout cela n’est pas lié à cette présence d’élèves porteurs et porteuses de handicap, mais lorsqu’on interroge les enseignant·es du premier degré, parmi les principaux sujets de tension, il y a ceux liés à l’accueil dans les classes des élèves en situation de handicap. Cette alerte est mise en avant par 70 % des enseignant·es répondant à une enquête du SNUipp en 2024. “Cela peut se traduire par de la violence, des élèves qui explosent, qui ne sont plus gérables et dont on ne sait plus quoi faire , précise Guislaine David, du SNUipp. Donc on alerte les parents, l’inspection, et on n’a pas de réponse. C’est de la maltraitance de la part de l’institution pour les personnels, mais aussi pour les élèves eux-mêmes, qui ne vont pas bien” (Le Monde 21/03/2024). La multiplication des signalements en ce sens dans les Registres Santé Sécurité au Travail et dans les CHSCT confirme le sens de l’enquête du SNUipp. Sans réponse institutionnelle, sans prise au sérieux de la question par l’institution, les enseignant·es se trouvent culpabilisé·es et l’IEN n’a rien d’autre à dire que de conseiller un arrêt de travail…
L’institution qui est lancée depuis un quart de siècle dans une sorte d’addiction à des évaluations chronophages, se montre par ailleurs incapable d’observer ce qui résulte de ses décisions dans la pratique quotidienne du métier. Partout des écoles “explosent”, partout des personnels ont l’impression d’avoir à faire deux métiers (la classe et l’accueil/scolarisation d’un ou plusieurs élèves porteurs et porteuses de handicap) dans la même journée. La seule mesure de la charge de travail à atteindre, c’est quand le travailleur·euse craque.
Ce diagnostic n’est pas purement agitatoire, il est largement partagé par les organisations syndicales (SUD, FSU, CGT, UNSA), les mouvements d’éducation populaire et plusieurs dizaines de chercheurs et chercheuses en science de l’éducation qui écrivaient ensemble en décembre 2024 : “[…] faisant le constat d’un service public d’éducation « qui va mal », où les inégalités scolaires se creusent, où la réussite scolaire est de plus en plus marquée par l’origine sociale et où les personnels sont à bout, où les enfants et les jeunes sont en souffrance” 3 . Pour nombre d’enseignant·es, la question à traiter est souvent celle de la violence, plus encore que celle de la souffrance. Et la remarque n’est pas nouvelle…
En mai 2001, un stage fédéral de SUD éducation pointait que l’intégration scolaire (c’était la terminologie de l’époque) 4 ne devait pas constituer une violence pour l’élève en question, ni pour les autres élèves. Aujourd’hui elle peut également constituer une violence pour les personnels. Dans le même stage nous insistions sur le fait qu’il fallait mettre les moyens de l’Éducation spécialisée au service de l’école pour tous et toutes. Alors quand la fédération SUD éducation écrit aujourd’hui “sans moyen, l’école inclusive est un slogan” 5 , elle est certainement dans le vrai, et avec elle, d’autres organisations (FSU, CGT, UNSA) qui écrivent désormais des choses approchantes. À ce stade, il est important de redire que des moyens sont indispensables mais nous savons bien qu’un recrutement accru d’AESH ne résoudrait pas toutes les questions que pose l’école inclusive quand le ministère et les organisations syndicales parlent surtout d’inclusion.
Inclusion partout, école inclusive nulle part
Avant la loi de 2005, on parlait d’intégration scolaire c’est-à-dire d’un processus qui consistait à prendre un·e élève d’un établissement spécialisé pour le scolariser dans une école ordinaire. La création au début des années 1990 des classes d’intégration scolaire (CLIS devenues ULIS) en lieu et place des classes de perfectionnement, établies depuis 1910 dans les écoles, relevait de cette logique.
Ce processus d’intégration va faire débat dans les établissements spécialisés et chez les professionnel·les concernés (éducateurs et éducatrices spécialisé·es, chef·fes de services, enseignant·es spécialisé·es, psychologues, directeurs et directrices d’établissements, psychiatres). Les établissements spécialisés vont ainsi participer de manières différenciées à un processus qui inquiète autant qu’il interroge les identités professionnelles. Les réalités vont être très différentes d’un endroit à un autre suivant le dynamisme institutionnel, professionnel, syndical et associatif.
Entre 1998 et 2004 l’intégration individuelle dans le premier degré passait de 27 900 à 58 812. De 200 élèves en Unité Pédagogique d’Intégration (UPI collège) à la rentrée 1998 on passait à 5 988 à la rentrée 2004 montrant ainsi que la question de la scolarisation en milieu ordinaire se posait aussi, et enfin pourrait-on dire, dans l’enseignement secondaire 6 .
La loi de 2005 a donc accéléré ce processus et la loi d’orientation de 2012 a parlé “d’école inclusive”. L’école inclusive, une école qui s’adapte aux élèves dont les besoins éducatifs sont particuliers nous dit-on. Dit comme cela il s’agit bien d’un changement de paradigme puisqu’on parle d’école et de besoin éducatif et qu’on ne parle plus de handicap et de différence. Mais très vite c’est le terme “inclusion” qui va s’imposer dans la communication ministérielle et souvent syndicale… et c’est dommage.
Avec le terme “inclusion” nous restons dans la catégorie générale de “normalisation” et de ses multiples variations (adaptation, réadaptation, rééducation, redressement, réintégration, réparation, intégration). Le terme “inclusion”, centré sur l’élève accueilli·e valide encore et toujours la différence, il n’interroge pas l’école dans son organisation. Avec le terme “d’école inclusive”, nous pouvions entrer dans un processus pratique relevant de l’égalité, une égalité qui ne serait pas uniquement la conséquence de l’égalité juridique, mais un véritable processus pédagogique, un pas important vers l’école pour tous et toutes. Cela demandait davantage que l’optimisation flexible de l’intervention des AESH par des PIAL… Cela permettait de penser les besoins éducatifs particuliers bien au-delà du handicap. Mais c’était plus cher…
Aujourd’hui face aux difficultés rencontrées, les enseignant·es peuvent se voir renvoyé·es par leur hiérarchie, au fait que la présence de cet·te élève, c’est la loi. Et la loi seulement. La prétendue école inclusive apparait ainsi comme un processus d’intégration surmultipliée baptisée “inclusion”.
Aussi quand la FCPE écrit que “l’attente des parents est d’avoir un seul interlocuteur dans l’accompagnement de leur enfant qui leur délivre enfin des informations claires et concises : l’Éducation nationale”, cette même Éducation nationale répond : l’enseignant·e. Et quand celui ou celle-ci se retourne, iel est tout seul·e à endosser les contradictions du système. L’institution scolaire et ses agent·es sont ainsi mis dans l’incapacité d’assumer les tâches que les politiques leur confient tout en les mettant dans l’incapacité de les accomplir. Même la Cour des Comptes dans son récent rapport sur cette scolarisation pointe “une école à bout de souffle”. Les différents gouvernements voulaient scolariser davantage en milieu ordinaire. La chose est devenue possible pour des milliers d’élèves, parfois jusqu’en lycée professionnel, parfois encore jusqu’à des qualifications CAP, tout cela dans des proportions impensables il y a vingt ans. La recette pour cela semble avoir été le “don de soi” des personnels et des équipes. Alors les choses ne peuvent plus tenir ainsi, c’est trop cher payé pour la santé des personnels, c’est trop insatisfaisant pour les familles et ce n’est pas satisfaisant pour nombre d’enfants quand c’est excluant pour d’autres. La loi de 2005 ne suffit pas à faire de l’école une école inclusive, tout simplement parce que l’École pour toutes et tous ne saurait relever simplement du juridique ou du pédagogique. L’École inclusive est un projet politique qui reste à construire.
On fait quoi ?
Il faut sortir d’une période qui malmène les élèves et les personnels. Cela nécessite beaucoup d’argent et donc d’inverser la tendance qui est à l’austérité en matière de dépenses publiques depuis un quart de siècle. Le néo-libéralisme appliqué à l’École publique c’est exactement l’inverse de l’école inclusive et la période Blanquer l’a prouvé plus que toute autre. La qualification de la situation de l’éducation nationale “d’inquiétante” dans le dernier rapport de la Cour des Comptes n’y changera rien
Si la construction d’un cadre ambitieux et réfléchi par les acteurs et actrices eux et elles-mêmes, favorable à la scolarisation de tou·tes les élèves peut être pensé comme la seule réponse syndicale possible, il convient de favoriser des revendications pour l’École dans sa globalité et pas seulement pour la scolarisation d’élèves porteurs et porteuses de handicap. La première : la réduction des effectifs dans les classes.
La deuxième : la restauration d’une formation professionnelle initiale, avec l’assurance de n’être placé·e à plein temps devant des élèves qu’une fois solidement préparé·e, doit aussi constituer une revendication générale, tout comme la réinvention d’une véritable formation continue construite sur la rencontre réelle des différentes professions.
Celles et ceux qui depuis longtemps veulent favoriser la scolarisation en milieu ordinaire ont toujours souligné la nécessité de mettre les moyens de l’Éducation spécialisée au service de cette scolarisation, cela nécessite que le travail interdisciplinaire qui existe en IME/Impro puisse être transféré en milieu ordinaire . Je ne parle pas là de la fermeture de ces établissements qui accueillent 70 000 enfants dont une grande proportion en internat, pour des raisons diverses et dont certain·es sont scolarisé·es en milieu ordinaire. C’est à mon sens, ce mouvement qu’il faut favoriser quand tout·e enseignant·e d’IME rencontre chaque année un·e ou plusieurs élèves dont iel pense qu’iel serait mieux en milieu ordinaire. Dans le même temps, les témoignages sont nombreux, d’enseignant·es de classe ordinaire qui témoignent d’enfants “inclus·e” et dont la présence désorganise totalement l’école 7 . Il y a donc nécessité à davantage de rencontres interdisciplinaires pour favoriser la construction de parcours individuels évolutifs, évaluables, modifiables. Favoriser la construction de réels parcours individuels passe nécessairement par le fait de réduire les rigidités du système dont les parcours normatifs ont été pensés pour une norme d’élèves.
“Nous souhaitons donner la priorité à l’accessibilité à l’école c’est l’objectif de la réforme que nous allons engager avec la création de pôles d’appui à la scolarité (PAS) composé d’un professeur coordinateur et d’un éducateur spécialisé, qui pourront faire appel à des professionnels du médico-social. Sur demande des enseignants ou des parents d’élèves, et en accord avec eux, ces PAS proposeront des aménagements pédagogiques, du matériel adapté et mobiliseront des psychologues, des orthophonistes ou des conseillers pédagogiques. Ils pourront également affecter des AESH directement auprès des élèves en fonction de l’évaluation des besoins faite par les professeurs. Nous aurons ainsi un éventail de solutions à proposer et ce ne sera pas toujours un accompagnement humain qui sera retenu, car il n’est pas forcément la réponse adéquate.” C’est Nicole Belloubet, éphémère ministre de l’Éducation nationale, qui s’exprimait ainsi dans Le Monde du 17 mai 2024. On aimerait la croire mais ses amis politiques ont quand même proposé de supprimer 4 000 postes à la rentrée 2025. Dans la même interview, elle parlait de la création de 3 000 PAS d’ici 2027… Aujourd’hui ces dispositifs existent dans quatre départements (28, 83, 02, 21), ils devaient être préfigurateurs, ils sont désormais déclarés pilotes… avant d’être oubliés ? On peut faire confiance à de tels exercices de communication pour décrire des dispositifs à mettre en place avec les seuls personnels existants ou quelques recrutements à la marge qui ne changeront rien dans le vécu quotidien des élèves, des familles et des personnels.
Il semble pourtant que rien ne soit vraiment ignoré au ministère et dans la suite de l’interview, la ministre décrit assez bien la situation : “Il peut y avoir une forme de détresse chez certains de ces professeurs quand ils n’ont pas la formation suffisante pour prendre en charge ces enfants, ou quand ces élèves eux-mêmes ne bénéficient pas de l’accompagnement adapté, en somme quand nous n’avons pas la bonne réponse. C’est vrai, nous n’avons pas tout le temps et partout la bonne réponse. Il ne faut pas le cacher. La formation est une clé de voûte : nous devons mieux former les enseignants et leur apporter des appuis chaque fois que c’est nécessaire, sans délai ” (c’est moi qui souligne). Changer cela passe nécessairement par d’autres priorités budgétaires.
Il n’y aura pas d’autres moyens qu’une véritable mobilisation pour défendre et renforcer l’École publique, de la maternelle à l’université. L’École inclusive, école pour toutes et tous est à cette condition et c’est un long travail parce qu’elle est en toutes choses l’inverse de l’École libérale .
Le cadre revendicatif de l’appel des organisations syndicales SUD éducation, CFDT Efrp, FSU, UNSA Éducation, SNALC, CGT Éduc’action au moment du vingtième anniversaire de la loi de 2005 pourrait constituer un axe de lutte pour :
– La création d’un véritable statut de fonctionnaire pour les AESH avec une véritable formation initiale.
– L’allègement des effectifs par classe.
– Des moyens humains supplémentaires et la reconstitution des réseaux d’aides.
– Des créations de postes dans les structures adaptées.
– L’augmentation des départs en formation spécialisée et son amélioration.
– La mise en place d’un travail d’équipe de concertation interprofessionnel autour du projet des élèves sur temps de service.
– La mise en place de groupes d’analyse des pratiques pour les personnels concernés.
– Un plan national d’aide aux collectivités les plus défavorisées pour réaménager le bâti scolaire.
– La participation des OS à la concertation au sein du Comité National de Suivi de l’École Inclusive.
Didier Pagès, SUD éducation 63/03
terminé le 21 février 2025
1000 signes (titre et signature exclus), vous pouvez recompter…
“– À force de ne pas avoir d’idées ni de convictions autres que celles de Francfort ou de Londres, ce sont eux qui ont dressé les pauvres les uns contre les autres et chassé les gens dans les bras du Front national. – Rassemblement national maintenant. – Même merde, même couleur, même odeur. Pas de raison de changer de nom.” La bête est plus que vivante. Manquerait plus que Le Poulpe revienne. C’est fait mais sous couverture. Gabriel a vieilli mais combat et manifeste pour la cause. Gérard n’est plus là, il a vendu le commerce à Julie et Juliette. Pedro a disparu en Amazonie. Gabriella – mais c’est qui celle-là ? – ne lit pas le Parisien libéré mais feuillette sa revue de presse numérique. Et quand un quasi compatriote, un Chilien, est retrouvé mort au fond d’un ravin, Gabriella renifle le loup. Ça pue le “vol de la mort”. Hop, direction les Causses. Gabriella a “le vice dans les poings” mais Gabriel ne peut s’empêcher, quand même, de veiller sur ce qu’il considère comme sa fille…
François Braud
Thomas Cantaloube, Les cols des Amériques, La Fille du Poulpe n°1, Moby Dick, 2024, 176 pages, 9€90.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Enfin le programme à l’Éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité (Evars) voient le jour. Enfin en ce mois de février 2025 nous pouvons nous satisfaire d’un élément positif proposé par le ministère de l’Éducation nationale. Enfin la société semble se préoccuper des enfants qui subissent toutes les trois minutes dans notre pays une agression et/ou violence sexuelle.
Il était temps qu’en tant qu’enseignant·es nous puissions officiellement ajouter notre pierre à l’édifice en leur permettant de favoriser leur connaissance et leur estime de soi, de participer à faire reculer les violences intra-familiales, de respecter les différences.
Même si les trois séances obligatoires par an de la classe de petite section à la terminale ne sont pas nouvelles puisqu’elles datent de 2001.
Mais un doux vent allant dans le sens de l’attention portée aux enfants souffle. L’affaire de Bétharram démontre malheureusement la nécessité de l’urgence.
J’en étais là de mes réflexions, satisfaite enfin de voir une lueur d’enthousiasme éclairer ma profession.
Certes, les tracts distribués dans certaines boulangeries rochelaises ou à la sortie d’écoles de Saintes par des groupuscules réactionnaires et d’extrême droite laissaient présager d’un mouvement contestataire puissant. Les vidéos diffusées sur les réseaux sociaux sont emplies de fausses informations et des manifestations sont prévues pour s’élever contre le programme à l’Evars. Ces attaques sont graves et inacceptables.
Mais j’étais loin d’imaginer pouvoir être si vite confrontée à une résistance au sein même de notre profession.
Discours réactionnaire décomplexé
Comme nous considérons qu’en tant que représentant·es du personnel il est essentiel d’aller à la rencontre de nos pair·es, c’est au cours d’une de nos tournées que je me suis retrouvée en état très bref de sidération face à une collègue. Nos échanges concernaient l’ambiance actuelle de la politique menée. J’en profitais pour parler de l’action “Désarmer Bolloré”, et de l’axe spécifique Éducation nationale via l’approche de boycott des maisons d’édition lui appartenant. Avec la crainte que l’idéologie de l’extrême droite puisse ressortir dans des manuels détenus par V Bolloré, notamment concernant le programme d’Evars.
J’ai déclenché sans m’y attendre une réaction épidermique de cette collègue. Elle a affirmé de façon ostentatoire que si elle devait passer pour une personne facho qui vote extrême droite, alors elle l’assumait car jamais au grand jamais elle ne mettrait en place ce programme. Pas question d’apprendre à pratiquer la fellation comme elle en a avait entendu parler au collège. À mes interrogations : “As-tu lu les programmes ? Un enfant toutes les trois minutes, on n’aurait pas notre rôle à jouer ?” … ses réponses n’étaient que négatives. Et elle a très vite mis fin à notre échange en disparaissant de la cour.
Les collègues présent·es n’ont pas relevé, en dehors d’une autre qui confirmait que ce n’était pas normal qu’une infirmière puisse parler de fellation en intervenant dans ce collège.
Être à la hauteur du combat et des enjeux
Nous avons abordé d’autres thèmes mais je réalisais à quel point j’étais affligée ; désorientée pendant plusieurs minutes. Non pas d’un jugement moral que j’aurais pu avoir sur ses positions extrêmes mais d’une prise de conscience concrète sur les 27 % de P.E. qui ont voté RN au second tour des législatives. Je connaissais ce nombre, mais refusais certainement de l’intégrer.
Cette rencontre m’a aidée à le conscientiser.
Oui, en 2025, notre milieu professionnel suit le mouvement puant de vague brune qui envahit l’Europe et de nombreux pays dans le monde.
Oui, nous devons combattre ce tsunami en continuant à aller échanger avec nos collègues.
Oui, il est de notre devoir d’aider à l’émancipation de nos élèves. C’est par eux et elles que notre futur va évoluer dans le bon sens.
Oui, nous allons devoir apprendre à réagir à des réactions virulentes tant de la part de certaines familles que de collègues.
Ce programme s’inscrit pleinement dans l’idée d’une école émancipatrice que nous défendons.
Il est de notre devoir de lutter contre les pensées nauséabondes qui tissent leur toile.
À nous de trouver les forces vives pour couper ces fils et retisser une société à la hauteur de nos valeurs.
Peggy Soulaine Rathat
Ce nom m’a toujours fait rêver, j’ai longtemps pensé qu’il signifiait “le jour qui se lève”.
Je connais le mot kurde “roj”, le jour, je consulte un dictionnaire kurde-allemand, sûre d’y trouver Rojava. Je trouve une page complète de mots commençant par “roja”… Il y a là de très jolies choses comme Roja azadyé, le jour de l’indépendance, roja çû, le jour passé, hier. On y trouve les jours de la semaine, le jour du jugement dernier, le jour de la révolte, car le substantif roj suivi d’un adjectif ou d’un autre substantif devient roja.
Alors, qu’en est-il de Rojava ? D’après Wikipédia, c’est le nom d’une région de Syrie proche de la frontière turque. Je persiste à croire que c’est le jour qui se lève.
Puzzle d’une grande complexité
J’ai commencé à rencontrer des familles syriennes réfugiées en Allemagne avant l’année 2000. Me demandant comment communiquer, je me suis aperçue que beaucoup d’entre eux et elles étaient Kurdes et parlaient la même langue que les Kurdes déjà établis dans la région, le Kurmanci.
Certaines familles kurdes originaires du sud de la Turquie disaient avoir de la famille en Syrie.
À L’origine, la population kurde était structurée en clans et il est possible, de nos jours, de rencontrer des personnes qui font référence à leur “clan” que le tracé de la frontière entre la Turquie et la Syrie avait, après l’effondrement de l’empire ottoman, coupé en deux.
Les principales zones kurdes de Syrie sont situées dans le Nord-Est de la Syrie, avec la grande métropole Kamishli ainsi que dans la province d’Afrin, à l’ouest, le long de la frontière turque.
Mais il y a également des quartiers kurdes à Alep, à Damas.
J’ai aussi constaté qu’il pouvait être difficile de s’y retrouver, qu’il fallait apprendre à ne pas confondre les Alévites et les membres du clan de Hafez et Bachar El Assad, les Alaouites, ne pas confondre les Araméens et les Arméniens. Quand, dans la région où je vivais, en Hesse, quelqu’un disait être “Süryani”, cela ne signifiait pas Syrien, mais plutôt Assyriens, car les descendant·es de ce grand royaume existent encore, ils/elles parlent araméen et d’autres langues. Si quelqu’un parle de Sham, il veut dire Damas et sa région, ou bien l’ensemble de la Syrie. Et puis Turc et Turkmène, ce n’est pas la même chose.
Le territoire actuel de la Syrie est une sorte de puzzle d’une grande complexité où se côtoient et s’entremêlent de nombreuses communautés religieuses et/ou ethniques.
L’autonomie kurde du Rojava
Je reviens à Rojava, une zone où la population kurde proche de la Turquie, qui connaissait la lutte des Kurdes de Turquie pour la reconnaissance de leurs droits, s’est autoorganisée à partir de 2013.
Pendant quelque temps, j’ai participé au comité de soutien pour Rojava. Les jeunes étudiant·es qui l’animaient prenaient fait et cause pour une forme d’organisation qu’ils/elles jugeaient exemplaire. Les réunions avaient lieu dans une salle de la communauté Alevite, dont le président était kurde.
Nous avons reçu des délégations venues de Syrie, vu un film sur l’expérience du Rojava, reçu des femmes expliquant la situation des femmes dans cette expérience d’auto-organisation.
Un documentaire présenté par son auteur montrait les voies suivies par une classe d’un lycée après le Bac. Dans la communauté kurde de Turquie, très importante en Allemagne, beaucoup s’enthousiasmaient pour l’autonomie kurde du Rojava. Quans la ville de Kobane, à la frontière turque, a été assiégée par les Islamistes en 2014, des jeunes disaient vouloir aller combattre pour défendre Kobane.
Le régime de Bachar el Assad ne s’est pas attaqué directement à cette région autonome, il a plutôt laissé faire la Turquie d’Erdogan, farouchement hostile à tout ce qui pourrait faire des adeptes dans son propre pays. Il a, au cours des années, organisé, structuré, financé des milices qui font partie des forces qui comptent actuellement en Syrie. On l’appelle Armée Nationale Syrienne, ANS, mais il s’agit plutôt de mercenaires recrutés de part et d’autre de la frontière avec pour mission de “nettoyer” la zone frontalière.
La question kurde en Syrie
La Syrie ne fait déjà plus les gros titres de la presse. Une nouvelle sensationnelle, comme la chute du dictateur de Damas, fait place en quelques jours à des interrogations sur les nouveaux dirigeants autoproclamés, on les observe avec suspicion, d’aucun·es s’étonnent que leurs hommes armés ne tirent pas sur tout ce qui bouge. Des “experts” jonglent déjà dans les media avec les noms des différents groupes et leurs abréviations. Il paraît que SDF ne signifie nullement “Sans Domicile Fixe”, qui serait une armée de traîne-la-savate, mais ce que les Kurdes appellent YPG.
La question kurde se pose en Syrie. Une chose est certaine, la Turquie n’acceptera jamais que subsiste une auto-organisation kurde avec sa propre branche armée. Selon le gouvernement provisoire de Damas, tous les groupes armés devraient être intégrés dans une armée nationale syrienne. La ministre des affaires étrangères allemande, Baerbock, a déjà causé avec son homologue turc et s’est aussi rendue à Damas, elle souhaite que tous rendent leurs armes.
Il y aurait eu des pourparlers avec le gouvernement de la région autonome kurde en Irak et même avec le leader kurde Öcalan emprisonné depuis des décennies sur une île.
Que sortira-t-il de tout cela ?
Est-il permis d’espérer que la Turquie ne procèdera pas à un nettoyage ethnique dans le Nord de la Syrie ? Erdogan s’entend bien avec Netanyahou et Trump…Ils ont en commun le goût de l’argent, l’art du mensonge et les rêves de conquêtes.
Au moment-même où je m’apprête à clore cet article motivé par le peu de place accordé dans les médias à la question kurde en Syrie, je tombe sur un article du Dauphiné Libéré daté du lundi 17 février 2025 intitulé “Des Isérois témoins du jugement de crimes de guerre présumés au Rojava”.
Il s’agit d’une session du Tribunal Permanent des Peuples, dont les verdicts ne sont pas contraignants, consacrée aux crimes commis par la Turquie au Rojava.
Durant cette cession, le tribunal a réuni, à Bruxelles, sept juges issus de pays différents et douze procureurs spécialisés dans le droit international humanitaire. Des témoins ont été entendus.
L’association iséroise AIAK, Association Iséroise des amis des Kurdes, était représentée par six personnes.
Merci à eux et elles de s’intéresser à un peuple qui risque d’être oublié.
Françoise Hoenle
Nous publions ici l’entretien que Claude Marill a eu avec Sahar Albinni.
Je suis née à Hama en 1957. Je suis ingénieur civil et activiste de gauche depuis 1975. Mon mari est Mustafa Khalifé 1 (1), diplômé en droit et écrivain, ancien prisonnier politique. J’ai été employée à la société nationale du barrage sur l’Euphrate. J’ai milité au sein du Parti d’Action Communiste et participé aux luttes ouvrières. Cela m’a valu d’être arrêtée six fois de 18 jours à 4 mois pour les périodes les plus courtes et quatre ans pour la plus longue avec mise à l’isolement pendant un an. À elle seule, ma famille aura passé 69 années dans les geôles du régime.
La quasi-totalité des membres de la direction du Parti et ses militant·es ont été emprisonné·es, torturé·es, sont disparu·es ou ont été tué·es.
L’émancipation : Quelles espérances ouvrent pour la femme militante syrienne la fuite des Assad en Russie, chassés par l’ensemble du peuple syrien ?
Sahar Albinni : La chute du régime Assad a été rêvée par tous et toutes les Syrien·nes. Dans son for intérieur, puis ostensiblement en 2011, le peuple l’a réclamée. Trop de souffrances ont été endurées, trop d’atrocités commises pour étouffer tout souffle de liberté. C’est une réalité, les dictatures ne survivent qu’en portant à son paroxysme la répression et l’humiliation qui en nourrissent le mouvement irrésistible de la révolution. C’est ce qui est arrivé en Syrie. J’espère que nous allons apprendre de notre expérience et en tirer les leçons pour ne pas retomber dans le néant. Pour cela nous devons toutes et tous être solidaires, résister aux tentatives de divisions qui ne manqueront pas de se faire jour surtout en provenance de forces exogènes. Nous devons surmonter nos contradictions, être lucides, tout mettre en œuvre pour unir toutes les composantes de la société, c’est à dire le peuple syrien. Nous ne sommes pas naïf·ves, nous ne perdons pas de vue que les buts de la révolution sont une Syrie libre, sociale et démocratique sans distinction ni de sexe ni de religion. C’est pour cela que nous, femmes principalement, nous gardons un œil vigilant sur le changement en cours, conscientes de l’ampleur du travail de construction présent et à venir. Mais nous ne lâcherons rien, uni·es les Syriennes et les Syriens resteront les acteurs et actrices de l’édification de l’État démocratique et de citoyenneté et de la justice sociale. Le rêve que nous avons fait tant de fois brisé dans le sang devient réalité.
L’émancipation : Quel rôle progressiste, voire révolutionnaire, peuvent jouer les femmes dans la vie politique, sociale d’aujourd’hui en Syrie ?
Sahar Albinni : À travers l’histoire, les femmes ont subi la domination du mâle, et plus encore dans les sociétés conservatrices. Victimes du poids des traditions, elles le sont doublement sous la dictature en étant exposées autant que les hommes à la répression, aux violences de la détention arbitraire, aux sévices corporels, sexuels et psychologiques, à la disparition d’un enfant, d’un père, d’un frère ou d’un conjoint. Leur énergie est mobilisée par leur soif d’émancipation, de liberté, de dignité. Malgré la répression terrible de la révolution, les Syriennes ont en pleine conscience et connaissance de cause montré un courage exceptionnel pendant plus de 14 ans, ce qui a surpris le monde. Les Syriennes ne lâcheront pas, elles ont un rôle d’avant-garde, un rôle important à jouer dans le processus de transformation de la société et de l’État dans lequel l’humain est au centre.
L’émancipation : Quelle serait, selon toi, la campagne militante la plus urgente à mener en Syrie que nous pourrions relayer au sein de nos réseaux syndicaux spécifiques “femmes” mais aussi mixtes, à notre échelle nationale ?
Sahar Albinni : Vous syndicalistes aidez-nous à porter ce message, à le relayer partout où c’est possible en France. Dire qu’il faut en finir avec les ingérences étrangères car elles ont soutenu activement ou en sous-mains le clan Assad. Par ailleurs, nous attendons de vous, organisations de gauche, de rendre visible notre action car nous sommes partie prenante du mouvement révolutionnaire ; les Syriennes comme nos sœurs iraniennes expriment avec ou sans voile, leur refus de la soumission et celle de la tyrannie d’où qu’elle vienne. Ce combat a été celui que les Françaises ont dû mener dans leur histoire. Pour nous il est déterminant pour faire valoir nos droits.
Pendant des décennies le rôle des syndicats a été cantonné à être un instrument au service des intérêts du régime et de la perpétuation de son pouvoir. Porter la voix des salarié·es et travailleurs, travailleuses n’était autorisé ou tout au plus toléré que dans cette servitude. Les membres dirigeants étaient affiliés au parti Baa’s ou sympathisants.
La seule organisation de femmes autorisée était l’Union des femmes qui maillait tout le territoire. Ses instances dirigeantes étaient contrôlées par le régime. Plus de 50 % devaient être membres du parti Baa’s. La parole des femmes était le reflet de ce qu’exprimait, tolérait ou voulait transmettre le pouvoir.
D’une manière générale, toute parole ou acte dissident vous condamnait à perdre votre travail et plus encore à disparaître dans les geôles du régime. Aujourd’hui il faut en finir. Les Syrien·nes doivent se battre pour la liberté et les droits syndicaux comme aussi leur l’indépendance à l’égard de l’État. Les syndicats tant du public que du privé ont toute leur place dans l’organisation de nouveaux rapports sociaux. L’esprit critique doit être retrouvé, cet esprit a existé, il a inspiré le mouvement social de 1978 avant qu’une vague déferlante ne le réprime.
L’émancipation : Selon toi le combat solidaire entre militantes engagées syriennes, palestiniennes, iraniennes, kurdes… pourrait-il ouvrir un espace social de justice, d’égalité pour l’obtention des mêmes droits entre les sexes au Moyen-Orient, et dans le monde ?
Sahar Albinni : J’ai déjà dit que la femme subit une double répression. En Syrie comme dans toute la région les femmes payent le prix fort de la répression. Nous toutes avons le même espoir de liberté. Nos luttes doivent s’inspirer des unes et des autres, nous travaillons à des solidarités dans le respect de notre citoyenneté, pour les droits et l’égalité sans distinction de sexe, de religion notamment. Notre voix est plus forte quand le champ est plus large et touche toutes les femmes réprimées dans le monde. La solidarité est une mise en relation, elle se fait avec l’échange des expériences et des connaissances accumulées grâce aux luttes des femmes de tous les pays dans le monde.
Sur ce point nous devons continuer à soutenir et encourager les liens avec toutes les femmes déracinées, exilées, réfugiées et les aider dans leur lutte pour la justice.
Interview conduite par Claude, traductions assurées par Sakher et Béatrice Achawi
Le Yémen résiste toujours : dès qu’Israël a coupé l’électricité à Gaza, les Houthis ont entrepris de bloquer le trafic maritime sur la Mer Rouge. Immédiatement Trump a envoyé son aviation bombarder le Yémen et sa capitale Sanaa.
Pour lutter contre le changement climatique, il faudrait fermer des mines. Avec le réarmement généralisé et l’Intelligence Artificielle, ça va être l’inverse. Trump veut s’emparer des terres rares ukrainiennes et exploiter les ressources du Groenland. Les grandes compagnies essaient de s’implanter là où il y a du lithium. Et l’industrie du pétrole est en excellente santé avec des profits toujours plus gros.
Économiquement, le pouvoir a basculé dans les mains de quelques oligarques. Un peu comme en Russie.
Dans un contexte de réarmement généralisé, de montée des forces néofascistes et de risques d’extension du conflit armé sur le continent, les gouvernants doivent faire preuve de sang-froid et non de gesticulations. Pendant ce temps, les conseillers et négociateurs russes dessinent un projet de domination sur un certain nombre de pays de l’Est de l’Europe.
Voici des extraits de déclarations de responsables russes qui éclairent la politique suivie par Poutine.
Démembrer l’Ukraine
Sergueï Narychkine est un historien négociateur russe pour l’avenir de l’Ukraine. Le 13 février, puisant son inspiration dans l’histoire et les déclarations des extrêmes droites européennes, il traçait un plan de démembrement de l’Ukraine.
Sa première référence est Victor Orbán : “L’Ukraine a été un territoire disputé pendant de nombreux siècles : c’est ce qui la distingue de la Hongrie”. Citation qui fait écho à ce que déclarait plus tôt László Toroczkai, président du parti hongrois d’extrême droite “Notre Patrie“ : “Si cette guerre se termine par une perte de souveraineté pour l’Ukraine, car c’est aussi cela qui est en jeu, alors, au nom du seul parti hongrois endossant cette position, permettez-moi de déclarer que nous revendiquons la Transcarpatie”.
Sa seconde référence est Cãlin Georgescu, candidat d’extrême droite aux élections présidentielles en Roumanie : “L’Ukraine d’aujourd’hui est un État inventé de toutes pièces : la République socialiste soviétique d’Ukraine” . Pour préciser, il cite également ce que déclarait Andrei Marga, ancien ministre des Affaires étrangères et de l’Éducation nationale de la Roumanie : “L’Ukraine existe dans des frontières qui sont tout sauf naturelles. Elle doit donc céder ses territoires : la Transcarpatie à la Hongrie, la Galicie à la Pologne, la Bucovine à la Roumanie, le Donbass et la Crimée à la Russie. Tous ces territoires appartiennent à d’autres pays”. Cela entre en résonance avec les ambitions de l’Alliance pour l’unité des Roumains : “Nous ne serons pas vraiment souverains tant que nous n’aurons pas rétabli l’État roumain dans ses frontières naturelles. La Bessarabie doit retourner à la maison. Le nord de la Bucovine ne peut pas être oublié, le sud de la Bessarabie… la Transcarpatie, tout ce qui faisait et fait partie de la nation roumaine doit retourner dans ses frontières nationales”.
Sa troisième référence est Igor Dodon, ancien président de la République de Moldavie : “Je souhaite adresser une remarque à certains représentants politiques de l’Union Européenne, de Roumanie et d’ailleurs, qui s’apprêtent déjà à démembrer l’Ukraine. Tout d’abord, ces terres que vous évoquez sont historiquement moldaves, au moins pour une partie d’entre elles. Des centaines de milliers de Moldaves y vivent encore aujourd’hui, sur leurs terres, où ils parlent leur langue, la langue moldave” .
Sa quatrième citation vient de Kostadin Kostadinov, président du parti ultranationaliste bulgare Renaissance : “Rien n’est plus logique que l’unification de la Bulgarie et de la Macédoine en un seul État, ainsi que le retour de la Bessarabie du Sud à la Bulgarie. L’Ukraine est en cours de désintégration. Lors du futur congrès de paix qui décidera du sort de la soi-disant souveraineté ukrainienne, de cette souveraineté avortée, la Bulgarie devra revendiquer la Bessarabie bulgare”.
Ses cinquième et sixième citations viennent de Pologne. Tomasz Szmydt, juge de Varsovie, désormais en asile politique en Biélorussie, déclarait le 10 février 2025 : “Certaines figures politiques polonaises pensent qu’un accord a été signé entre Trump et Poutine. Nous assisterons peut-être à une désintégration de l’Ukraine. L’ouest de l’Ukraine retient également leur attention, peut-être pour construire une quelconque union, peut-être pour s’emparer de Lviv et d’autres villes d’Ukraine de l’Ouest : il faut avoir conscience que des plans de ce genre existent aussi” . Et, enfin celle de Kaja Godek, activiste polonaise de la fondation réactionnaire ŻYcie i Rodzina : “Lviv doit revenir à la Pologne. Vous [les Ukrainiens] l’avez reçue des mains de l’URSS sans le moindre fondement, je vous le rappelle”.
Sergueï Narychkine fait ensuite un bref rappel historique des changements apportés aux frontières en particulier aux sorties des deux guerres mondiales. Il conclut à l’adresse des historiens que “la discussion scientifique professionnelle [mène] à une discussion dont les conclusions pourraient se révéler utiles et fournir un point d’appui à l’élaboration future de décisions juridiques internationales ”.
Dmitri Medvedev, premier vice-président du gouvernement russe, résume ce projet sous forme d’une carte à définir dans le futur (ci-contre).
Nikolaï Patrushev, ancien directeur du FSB, conseiller assistant du président russe Vladimir Poutine et membre du Conseil de sécurité, interviewé dans la Pravda déclare : “Sur le plan international, il faut absolument mettre un terme à la discrimination que subit la population russe dans une série de territoires, à commencer par les pays Baltes et la Moldavie. […] Je n’exclus pas que la politique agressivement antirusse de Chisinau aboutisse à l’absorption de la Moldavie par un autre État ou à sa disparition pure et simple.
Nous sommes particulièrement inquiets de voir que l’imposition violente de l’idéologie néonazie et d’une russophobie débridée mène à l’anéantissement de villes ukrainiennes autrefois prospères telles que Kharkiv, Odessa, Nikolaev ou Dnepropetrovsk. Il n’est pas exclu qu’au cours de l’année à venir, l’Ukraine cesse purement et simplement d’exister.
J’estime que les négociations relatives à l’Ukraine doivent avoir lieu entre la Russie et les États-Unis. Nous n’avons rien à débattre avec Londres ou Bruxelles. Il y a bien longtemps que la direction de l’Union européenne, par exemple, a perdu le droit de parler au nom de certains de ses membres la Hongrie, la Slovaquie, l’Autriche, la Roumanie et d’autres pays résolus à œuvrer pour la stabilité de l’Europe et à occuper une position équilibrée vis-à-vis de la Russie” 1 .
https://legrandcontinent.eu/fr/2025/02/19/demembrer-lukraine-dans-la-tete-de-serguei-narychkine-negociateur-clef-de-vladimir-poutine
Extension sans frontière à l’Ouest
Vladislav Sourkov, éminence grise de Poutine, le “mage du Kremlin”, aujourd’hui écarté du pouvoir, déclarait en ce début d’année : “Il y aura deux conséquences stratégiques au second partage de l’Ukraine qui s’annonce aujourd’hui — le premier ayant été effectivement consacré par les accords de Minsk. […] c’est bien vers l’Ouest que l’opération militaire spéciale, au sens géopolitique, élargit notre territoire, en ouvrant, si l’on peut dire, une nouvelle fenêtre sur l’Europe.
Aussi sont-ils toujours plus nombreux, ceux qui ne rêvent que d’imiter notre nation audacieuse, consolidée, guerrière et « sans frontières [il cite Israël, la Turquie, les États-Unis de Trump, “les routes de la soie” des Chinois]”.
Il concluait par ces vœux : “Pour la Nouvelle Année, souhaitons-nous la paix les uns aux autres. Et rappelons-nous les uns les autres ceci : la paix n’est rien d’autre que la continuation de la guerre par d’autres moyens” 2 .
Mystique de guerre
Sergueï Karaganov, directeur du très influent Conseil de politique étrangère et de défense, a préconisé l’usage de l’arme nucléaire dans le conflit ukrainien.
Dans un long article, il établit un état du monde.
Il écrit : “Je commence cet article par les vers de mon poète russe préféré, Alexandre Blok. […] Il y a bien longtemps, j’ai constaté que le monde se dirigeait inexorablement vers une vague de conflits militaires, menaçant de se transformer en une troisième guerre thermonucléaire mondiale, avec une forte probabilité d’anéantissement de la civilisation humaine ”.
Il avance : “L’« État profond » américain met en garde contre la forte probabilité d’une troisième guerre mondiale et réfléchit à la manière dont les États-Unis peuvent éviter la défaite s’ils doivent se battre sur deux ou trois fronts (l’Europe, le Pacifique et le Moyen-Orient).
Dans ce premier article, je tenterai de présenter ma vision des défis . [Suivent une série de défis : le consumérisme, la crise écologique, la technologie, l’IA, la difficulté de l’Occident à ponctionner la “Majorité mondiale”, le conflit israélo-palestinien, le déclin de l’Europe, etc.] Il faut un ennemi pour détourner l’attention des défis insolubles.
Aujourd’hui, l’Europe parle aussi de plus en plus de la nécessité, voire de l’opportunité, de se préparer à une guerre mondiale […] on oublie que si elle éclate, l’Europe de l’OTAN n’aura plus que quelques jours, voire quelques heures à vivre. […] Pendant de nombreuses décennies, la paix relative dans le monde a reposé sur la peur des armes nucléaires. Ces dernières années, avec l’« accoutumance » à la paix […] un « parasitisme stratégique » s’est développé : la guerre, même nucléaire, n’est plus redoutée. […] La stabilité stratégique — indicateur de la probabilité d’une guerre nucléaire — est mise à mal de toutes parts” 3 .
Éloge de l’arme nucléaire
Sergueï Karaganov, fondateur du Conseil de politique étrangère et de défense, conseiller de l’administration du Président sur la politique internationale et consultant du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie, expose maintenant sa doctrine en matière nucléaire.
Regrettant le fait que l’usage de l’arme nucléaire était devenu tabou après son utilisation contre le Japon, il déclare : “Il faut que tous nos adversaires actuels et futurs soient absolument convaincus que la Russie est prête à faire usage de cette arme.
Pour ce qui concerne la déclaration signée le 3 janvier 2022 par les dirigeants des cinq puissances nucléaires et les formules selon lesquelles « il ne peut y avoir de vainqueur dans une guerre nucléaire, qui doit donc être évitée », je n’y vois qu’une formidable erreur intellectuelle. Dans les années 1990, peu de temps après que les dirigeants de l’URSS et des États-Unis ont souscrit à cette formule pour la première fois, cela a ouvert la voie à une expansion de l’OTAN, puisque la Russie a de facto renoncé au facteur nucléaire comme instrument de sa politique étrangère. ”
[Question du journaliste]
Pourtant, la déclaration des dirigeants du “club nucléaire” en date du 3 janvier 2022 excluait radicalement toute confrontation militaire entre puissances nucléaires.
“C’est vrai . […] nous n’avons pas rompu avec la déclaration précédente.
Je peux vous assurer que toutes les puissances nucléaires ont des stratégies d’usage raisonné des armes nucléaires selon une série de scénarios.
Par ailleurs, je suis prêt à affirmer en toute certitude que les États-Unis ont toujours menti et continuent de mentir sur le fait que leurs garanties nucléaires s’appliquent à leurs alliés, c’est absolument certain.
Il ne suffit pas de durcir la doctrine nucléaire ; il faut surtout que la classe dirigeante russe annonce clairement qu’elle est prête à recourir à cette arme.”
Envers qui ?
“Envers les États qui soutiennent l’agression de l’OTAN en Ukraine.”
Donc tous les pays-membres de l’OTAN.
“Non, pas tous.
Si l’escalade continuait, nous aurions également le droit de réaliser des frappes sur des bases américaines dans les pays de l’OTAN et à travers le monde entier, entraînant la mort de centaines de milliers de soldats.”
Est-ce que ce n’est pas là le chemin de la guerre nucléaire totale ?
“Celle-ci n’aura pas lieu si nos adversaires ont conscience de notre détermination à utiliser les armes nucléaires, y compris si cela implique un nombre élevé de victimes, au premier titre parmi les militaires.
Les premières frappes ne doivent évidemment pas être nucléaires. Selon la théorie de l’escalade, il reste encore 10 ou 15 échelons à gravir avant d’arriver à ce point, et nous n’en avons franchi que 5 jusqu’à présent. Mais il est évident qu’il sera nécessaire dans un deuxième temps de porter nos frappes sur le territoire des pays de l’OTAN, qui jouent un rôle clef dans le soutien au régime de Kiev. Si cela ne les arrête pas, il faudra aller plus loin.”
Et donc : nos adversaires nous infligent une frappe massive avec des armes conventionnelles, nous y répondons par une frappe groupée encore plus massive, mais arrive un moment où nous approchons des derniers échelons…
“Alors il faudra répondre aussitôt par une frappe nucléaire groupée sur des cibles en Europe ” 4 .
Quelles leçons tirer ?
La première leçon est bien la réalité de la non garantie nucléaire de la part des États-Unis pour ses alliés. Elle n’a jamais été évoquée concernant l’Ukraine et elle ne l’est plus pour les pays de l’OTAN en Europe (voir Louis Gautier, le 4 mars 2025 : “Force est de constater que l’adaptation évoquée de notre doctrine nucléaire pour protéger davantage nos partenaires va à l’encontre d’un mouvement général observé depuis la fin de la guerre froide chez tous les États dotés ou en passe de l’être (Chine, Corée du Nord, États-Unis, Inde, Iran, Israël, France, Pakistan, Royaume-Uni, Russie) qui assignent au nucléaire une fonction de sanctuarisation de leurs stricts intérêts nationaux” 5 .
Après les menaces nucléaires régulièrement proférées par Poutine et les gesticulations de Dmitri Medvedev (premier vice-président russe) qui appelle à frapper l’Ukraine pour achever la guerre, la seconde leçon est le danger réel d’une confrontation nucléaire.
Un État fasciste, de toute origine, n’a pas de limite et est capable de tout. D’ailleurs, aussi bien de la part des stratèges occidentaux que russes, il s’agit de pratiquer une première frappe en estimant que le pays touché n’engagera pas de réplique. Thèse éloignée de la dissuasion nucléaire, telle qu’elle est vulgarisée, qui est censée interdire une première frappe par crainte de représailles.
La troisième leçon c’est la revendication, de la part de la Russie d’autres territoires tels les pays Baltes et la Moldavie, où résident des Russes qui subiraient des discriminations. Il faut également entendre la volonté de faire reculer la présence de l’OTAN plus à l’ouest qui signifie au minimum un changement politique radical dans certains pays de l’est de l’Europe.
La quatrième leçon prolonge la précédente : la Hongrie, la Slovaquie sont déjà favorables à la Russie ; la Serbie se trouve dans une forme d’entre-deux sous la pression populaire ; l’Italie favorable à Trump est incertaine. La question primordiale est la poussée des mouvements nationalistes dans tous les pays européens, la plupart favorables à la Russie, qui aiguise les appétits de certains pour des parts du gâteau ukrainien. Le réarmement envisagé dans les pays européens affaiblis économiquement se fera par le renforcement de l’austérité favorisant l’instrumentalisation des insatisfactions par ces mouvements populistes.
Les diverses classes bourgeoises se trouvent aujourd’hui en conflit du fait des limites qu’elles rencontrent liées à la raréfaction des ressources naturelles et aux contradictions produites par l’explosion exponentielle des inégalités. Dans ces conditions, la guerre leur permet de rebattre les cartes au prix de la démocratie, des destructions et des pertes humaines.
Les gauches seront divisées sur les tâches à venir. Certains soutiendront aveuglément la politique de réarmement sous la forme de “l’Union sacrée”, d’autres se positionneront pour un pacifisme en faveur d’une moindre casse sociale, d’autres pour un pacifisme libertaire, sinon pro-russe, enfin d’autres mèneront un travail politique en faveur des luttes des classes dominées.
L’actualité est de se donner les moyens politiques et organisationnels pour lutter contre les dominations sociales et politiques imposées par le capitalisme, pour soutenir les peuples agressés militairement et économiquement et pour transformer radicalement la société.
Michel Bonnard, le 6 mars 2025
Avec le père, elle fait la paire
“Pire qu’une paire de couilles celle-là, toujours entre les jambes”. Celle-là, c’est qui ? C’est la Poulpette. Souvenirs, souvenirs… Le Poulpe a eu 40 ans en l’an 2000 ; il a aujourd’hui 64 ans, il a vieilli et aspire à la retraite, comme tout le monde, mais le temps ne semble pas vouloir lui accorder alors il manifeste, comme tout le monde. Et qui va désormais “dénicher au plus profond le désespoir et les injustices pour essayer de les gommer et faire sourire le quotidien ?” La Fille du Poulpe pardi. Gabriella. Fille adoptive de Pedro, elle est née justement en l’an 2000, elle a 24 ans et elle mord. À la Sainte Scolasse, que Gérard a vendu à un couple de femmes, elle entend une conversation entre deux habituées qui évoque la mort du patron du Billy Burger, deux balles dans le ciboulot. Certes, il avait la main leste mais quand même. Gabriella va enquêter et les femmes “toujours mal considérées” et “rarement prises au sérieux” et le monde qui s’orwellise ont bien besoin d’elle…
François Braud
Maryssa Rachel, Faut pas prendre les enfants de la rue pour des connards sauvages, La Fille du Poulpe n°2, Moby Dick, 2024, 239 pages, 9€90.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
“La revue qui n’a pas observé le mouvement ouvrier, mais qui l’a vécu” a 100 ans 1 !
Voici des extraits du premier article publié après la seconde guerre mondiale.
“[La revue] veut fournir aux travailleurs les moyens de construire leur propre opinion, d’édifier leur propre jugement, de déterminer librement et volontairement les conditions de leur action autonome […] Nous ne demandons pas aux travailleurs qui nous lirons de « croire en nous » et de nous suivre. Nous leur demandons aujourd’hui comme hier, de « croire en eux » et de suivre les décisions de leur propre conscience…”
Le ton est donné, cette revue fait partie de notre camp “lutte de classes” et auto-organisation.
Cette revue essentielle du mouvement syndical – lutte de classe – est toujours vivante et active. Elle est actuellement trimestrielle et animée par des syndicalistes de la CGT, la FSU et SOLIDAIRES.
Créee en 1925 par des syndicalistes exclus du PC (dont ils avaient été fondateurs pour certains), cette revue tout d’abord “Syndicaliste Communiste”, puis “Syndicaliste Révolutionnaire ”, est aujourd’hui référencée “fondée par Pierre Monatte” 2 .
Pour les jeunes générations, il n’est pas inutile de dire que le courant syndical – incarné par cette revue – se caractérise de plusieurs façons. Syndicalisme révolutionnaire : luttes au quotidien et perspectives de transformation révolutionnaire de la société, refus de l’Union Sacrée et de la Guerre de 14, débats quant à l’unification syndicale, féminismes, très rapidement regards critiques sur l’Union Soviétique, antifascisme chevillé au corps, révolution Espagnole, mai Juin 36 en France, anticolonialisme, guerre d’Algérie, internationalisme, Chine, laïcité, autonomie du syndicalisme, politique syndicale, etc.
Cette revue a été souvent “en avance” sur le mouvement syndical, non pas en tant qu’avant-garde éclairée, mais, aujourd’hui comme hier, en tant qu’espace de débats et d’échanges entre syndicalistes de terrain.
Espace ouvert à différentes personnalités qui y prirent la parole 3 : des syndicalistes “connus ou pas” (Monatte, Rosmer, Marthe Bigot, Ida Mett et tellement d’autres…) mais aussi des personnalités comme : Albert Camus, Ante Ciliga, Daniel Guérin, Jean Maitron, Marceau Pivert, Victor Serge, Boris Souvarine, Simone Weil 4 . Impossible de toutes/tous les nommer.
Pour en savoir plus, il faut acheter et lire de toute urgence le livre qui vient de lui être consacré 5 . Il est aussi vivement recommandé de s’abonner à la revue trimestrielle 6 animée par un “noyau” 7 de syndicalistes.
Philippe Barre
La Révolution prolétarienne (1925-2025 ), Coordinateurs : Stéphane Julien, Christian Mahieux, Syllepse, Collection : Les Utopiques, janvier 2025, 280 p., 18€.
Abonnement annuel à la revue (4 numéros) : 23 € ; Chèque à l’ordre des Ami-es de la Révolution prolétarienne adressé à : Stéphane Julien, 6 rue des Mûriers, 14930 Éterville.
Un grand petit film
Après Anatomie d’une chute , de Justine Triet, Sandra Hüller a joué dans ce film qui, malgré sa nouvelle notoriété, ne lui a pas profité. Le film est passé inaperçu. Dommage ! Peut-être questionne-t-il trop l’ordre du Capital ? Quoi qu’il en soit, tiré d’une histoire vraie, il donne à penser dans tous le sens, porté par des acteurs et actrices, tous excellent·es. Natja Brujkhorst nous raconte les conséquences de la réunification allemande côté Allemagne de l’Est à la petite échelle des habitant·es d’une petite ville dont l’unique employeur était une usine de pièces détachées.
Fermeture de l’usine, chômage massif, émigration, le particulier dans tout cela c’est que cela ne se passe pas dans un pays où l’idéologie n’est pas encore complètement capitaliste mais dans un pays qui n’a pas (encore !) réussi à éradiquer quelques grands principes du socialisme encore très prégnants dans la société. Alors on apprécie les petites phrases et réflexions des ouvrier·es, leurs morceaux de vie, parfois incongrus pour nous, vu de notre monde capitaliste. On se régale avec l’attachement aux quelques droits fondamentaux de la société est-allemande et on se prend à espérer qu’iels pourraient les conserver. On aime la solidarité qui permet aux habitant·es de la communauté de transgresser les règles, et l’organisation démocratique à la base qui permet l’impensable, tiré d’une histoire vraie. La fin du rêve nous fait retomber dans le noir capitalisme. Mais on s’est pris à rêver, et rêver une fois à plusieurs, ça vaut le coup.
Marie Contaux
The apprentice de Ali Abbasi
Un film pour mieux comprendre la trajectoire de Trump
Dans cet excellent biopic, avec les très bons acteurs que sont entre autres Jeremy Strong et Sebastian Stan, ce sont 10 années de Trump, les 70 et 80, qui nous sont contées. Trump nous apparaît d’abord sous les atours d’un petit homme d’affaires, dont l’aspect peu ragoûtant grandit en même temps que grandit sa richesse et le pouvoir qui va avec. Mais Trump ne grandit pas tout seul en salaud capitaliste. C’est précisément l’objet du film. D’expliquer comment Trump choisit son mentor, Roy Cohn, pour ce qu’il est, un avocat renommé pour avoir été acteur du maccarthysme et qui a toujours su utiliser les moyens qu’il faut, c’est à dire les pressions les plus sordides pour arriver à ses fins, corrompre pour faire prospérer ses affaires. The apprentice , c’est donc d’abord l’histoire d’une relation entre un mentor qui instruit son élève, puis vient la suite, l’élève qui dépasse son mentor. Le film montre comment s’effectue ce dépassement, de trahison en trahison, de saloperie en saloperie. Le politique qui est là, derrière, n’est pas le sujet du film, mais il est là intriqué dans la richesse qui tente de tout acheter dans ce monde capitaliste. On peut le regretter. Les hommes de pouvoir gravitent autour de Trump, ce qui donne quand même moult indices et billes aux téléspectateurs et téléspectatrices pour comprendre de qui Trump est la créature. Quant au sexe, le film y touche à peine, malgré des déboires médiatisés, donnant à penser, donnant à penser…
Marie Contaux
“Qu’est-ce que ça peut faire où on vous met quand vous êtes mort ? […] Vous êtes mort, vous dormez du grand sommeil… vous vous en foutez, de ces choses-là . […] Vous dormez, vous dormez du grand sommeil, tant pis si vous avez eu une mort tellement moche… peu importe où vous êtes tombé” (p. 250) 1 .
“Qu’importait l’endroit où l’on reposait une fois qu’on était mort ? […] On était mort, on dormait du grand sommeil, on ne se préoccupait pas de ce genre de choses. […] On dormait du grand sommeil, c’est tout, on se fichait de savoir de quelle vilaine manière on était mort ou dans quel vilain lieu on était tombé” (p. 303) 2 .
En lisant ces deux citations, traduction différente du même original, on comprend que la nouvelle traduction a abandonné l’idée de la lecture facile (Qu’est-ce que ça), du vocabulaire familier quotidien (foutez, tant pis) et tente de redonner au texte une valeur littéraire oublié (la vilaine manière et le vilain lieu). Alors, Marlowe n’a ainsi plus “rendez-vous avec quatre millions de dollars” (Vian) mais il rend “visite à quatre millions de dollars ” (Tadié) ; la vieille peau perd son vocabulaire contextuel de l’époque, argotique et suranné (chou) pour un plus intemporel (mignon) plus respectueux du style descriptif et des dialogues (rythmés par le verbe dire) et de la syntaxe “auxquels [Chandler] tenait par-dessus tout” (p. 12, préface à la nouvelle traduction).
Aussi la nouvelle traduction va travailler quatre points précis : le rythme (“la phrase de Chandler est propulsée par [un] élan continu, nous rappelant que sa source lointaine est dans le récit d’action pulp”, p. 13), le dialogue (“c’est un affrontement, une poursuite de la guerre (des individus, des classes et des sexes) par d’autres moyens ”), le ton (maîtrisé par des interruptions “entre la souplesse veloutée de [sa] syntaxe plus ou moins lettrée et […] des mots abrupts de vernaculaire de bar” , p. 14) et le mot et sa répétition (comme celui de vilain, “fil rouge, ou noir, qui court du début à la fin du texte ”) préférant le métronome au synonyme…
“En somme, si la version de Vian reste classique, on espère que celle-ci permettra au lecteur de découvrir certains aspects cachés du Grand Sommeil qui étaient restés dans l’ombre depuis 1948” (p.15).
Écrit en 1938, publié en France en 1948 dans la Série noire (sans numéro mais c’est le n°13), traduit par Boris Vian, le roman est un monument et, tourné en 45, sorti un an après en 46 (il y avait des films de guerre à exploiter sur la veine contextuelle contemporaine), le film est un sommet du film noir. La réédition de 2023 ne l’a pas oublié en y collant Humphrey et Lauren en couverture sur cette nouvelle traduction de Benoit Tadié 3 .
Chandler est un maître au style désabusé et flamboyant, à la répartie aiguisée, au cynisme roboratif et à la métaphore ciselée, sans pareil pour décrire une ambiance, pour cerner un personnage.
Ainsi, quand Philip Marlowe arrive chez le Général Sternwood, Carmen, sa fille, lui tombe dans les bras en lui rentrant dedans : “– Vous êtes grand, non ? […] – Je n’ai pas fait exprès” (p.19). Le vieux général, en fauteuil roulant et en fin de vie, cherche à se débarrasser de Geiger qui le fait chanter (déjà, un certain Jo Brody l’a déjà lésé de cinq mille dollars) à travers des reconnaissances de dettes de Carmen. Avant de partir il est appelé par Vivian qui cherche à savoir pourquoi son père l’a embauché. Serait-ce pour retrouver son ex-mari, Rusty Regan, disparu depuis un an, que le vieux général aimait beaucoup, en même temps que la femme d’Eddie Mars, le chef de la pègre locale ? “[…] il veut le retrouver, non ?” (p. 35). “– Demandez-lui” (p. 38) lui rétorque Marlowe.
En trois chapitres, dans lesquels chaque Sternwood a rencontré Marlowe, l’intrigue est nouée : Carmen, Vous êtes mignon (p. 126) est in et out, dans l’histoire et pas en état de la mener, le général demande à Marlowe de chercher quelque chose tout en lui demandant de trouver autre chose, Vivian cherche à savoir ce qu’il cherche et Marlowe navigue dans tout ça pour 25 dollars par semaine plus les frais.
Le centre de l’affaire est évidement le grand absent au centre des inquiétudes : Rusty Regan, l’ex-mari de Vivian, l’ex-confident de Guy (c’est le prénom du Général) que ne recherche pas Marlowe : “Je ne recherche pas Regan” (p. 71) dit-il à Bernie Ohls, flic enquêteur en chef du procureur. On insiste : “– Vous recherchez Rusty Regan, n’est-ce pas ?” Marlowe rabâche : “– Beaucoup de gens semblent le croire, mais non” (p.163). Et parfois, il cède : “Je croyais que cette histoire ne vous intéressait pas. – Les gens n’arrêtent pas de me la mettre dans les pattes” (p. 195) mais ne lâche jamais son crédo : “– Si ça vous aide à retrouver Rusty Regan. – Je ne cherche pas à retrouver Rusty Regan” (p. 221). Il finit par clore (?) le sujet : “– Non, je ne pense pas pouvoir retrouver Regan. Je ne vais même pas essayer ” (p. 274) mais : “– Je ne vous ai pas demandé de rechercher mon gendre, monsieur Marlowe. – Vous vouliez que je le fasse, pourtant. » (p. 278).
Mais le cœur de l’histoire, c’est l’odeur de la peur qui agrippe le lecteur/la lectrice et la fascination pour ce grand sommeil qu’est la mort. Cet aimant répulsif est encré et ancré par Philip Marlowe.
Philip Marlowe (quarante ans, 1m80, 80 kg) est LE privé (avec Sam Spade pour ne pas vexer les Hammettiens, joué aussi par Bogart en 1941 dans Le Faucon maltais de Huston – ici dans Le Grand sommeil de Hawks), un homme d’honneur, gagnant peu dans un bureau miteux (building Cahuenga au sixième ou septième étage) à Los Angeles, vivant dans un appartement chichement meublé (Hobart Arms, près de Kenmore), honnête autant que possible dégoûté par la corruption ambiante et le pouvoir de l’argent. Chandler le décrit ainsi : “un homme lancé à la recherche d’une vérité dissimulée et ce ne serait pas une aventure si l’homme plongé là-dedans n’était pas de taille à la vivre” 4 . Il est moins tranché que ses concurrents, plus frivole parfois, il correspond moins à l’archétype, boit peu, fume la pipe dans le roman mais la cigarette au cinéma, aime charmer la gent féminine sur laquelle il a de l’effet (voir plus bas), il est solitaire, ironique et cynique : son arme reste la dérision et l’humour. Et surtout, il est intègre, incorruptible, sans attrait pour l’argent et hait le parasitisme. C’est un homme libre.
Si Dashiell Hammett est “le poète de l’absurde”, Raymond Chandler, lui, est “le peintre de la folie” (Benoit Tadié, p. 10), le tempo du premier est celui du “temps fort”, le second du “temps mort”, le “staccato du premier laisse place à un legato mélancolique” du second.
Laissez-vous hanter par le phrasé littéraire du grand Chandler qui scrute les yeux de la mort sans ciller, avec autant d’ironie sur ce qu’on va y trouver que de mélancolie sur ce qu’on va y laisser…
La première enquête de Marlowe vous attend donc et, qui sait, peut-être que Carmen vous tombera dans les bras en affirmant que vous êtes mignon ou que vous reverrez Vivian et trinquerez avec elle autour d’un double scotch.
François Braud
Raymond Chandler, Le grand sommeil, The Big Sleep, traduit par Benoît Tadié, Gallimard, Série noire classique, 2023, 303 pages, 14€.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Après trois ans de guerre, elles publient cet ouvrage qui dresse un état des lieux de la résistance et des solidarités face à l’agression russe. Le livre est en accès gratuit sur le site des éditions Syllepse.
Soutien à l’Ukraine résistante, Brigades éditoriales de solidarité, éditions Syllepse, 2025, 160 p., https://www.syllepse.net/syllepse_images/soutien-a—lukraine-re–sistante-n-deg-36-2_compressed.pdf
Dans la table des matières
La société ukrainienne dans la troisième année de résistance à l’invasion russe : points d’unité et de division, Vitaly Dudin.
L’“école” de la guerre/la “connaissance” de la guerre, Oksana Dutchak..
Résister à l’arbitraire venu d’en haut, Oleksandr Kitral. […]
Trois années de solidarité et de lutte face à la guerre d’agression, Bernard Dréano. […]
“Ensemble, nous transformerons la vie de nos ennemis en enfer !”, Patrick Silberstein.
Guerre populaire prolongée, Patrick Le Tréhondat. a
Carnet de bord de la guerre en Ukraine, Antoine Rabadan […]
Trois ans de guerre, de résistances et de solidarités, Mariana Sanchez.
Aux côtés de l’Ukraine contre tous les régimes autoritaires et tous les impérialismes, Dan La Botz. […]
Une troisième guerre mondiale ? Aidons ceux qui l’empêchent !, Timothy Snyder.
“Les « gauchistes » falsifient le choix auquel les Ukrainiens sont confrontés en temps de guerre”, Entretien avec Slavoj Zizek. […]
Le chemin de la liberté, un film de Christophe Corfier et Pierre Chamechaude
Combattre, créer, résister depuis trois ans, dix ans… cent ans, Sophie Boucher-Petersen
Le Chant du Prophète , Paul Lynch, Albin Michel, janvier 2025, 304 p, 22,90 €.
Jenny Marx, vivre et lutter avec Karl , Camille Le Boulanger Textuel, février 2025, 24€.
Respirer à fond , Rita Halasz, Christian Bourgois, mars 2025, 208 p., 19 €.
Le Péril Bolloré , Marie Bénilde, La Dispute, mars 2025, 150 p., 13€.
Concrètement, tous les Comités Locaux et les correspondants régionaux des Soulèvements de la Terre ont reçu en début de semaine un mail pour les inciter, partout où c’est possible, à se rapprocher des organisations syndicales des enseignant·es et des associations de parents d’élèves pour mener des campagnes locales sur le sujet. Cela peut se traduire par des rassemblements devant les établissements pour informer profs et parents, campagne auprès des divers collectifs ou organisations… dans certains départements, des militant.es diffusent le tract de la campagne “Désarmer Bolloré” durant les manifestation contre le racisme et le fascisme, mettent en place des actions dans les écoles… cela a permis aussi de constater qu’une proportion importante des personnes rencontrées n’étaient pas au courant du problème, tout en notant que les personnels peuvent être assez facilement réceptifs à nos arguments.
Du matériel est disponible pour ces actions (et téléchargeable au bas de cette page). Il s’agit d’affiches A3 pour affichage en salle des profs, de tracts, l’un en version “longue” avec la tribune in-extenso, l’autre en version “courte” pour une diffusion plus grand public. Les trois documents sont en noir et blanc ou en couleur.
En parallèle, plusieurs médias sont en train d’être sollicités pour traiter du boycott des éditions propriété de Bolloré et faire écho aux actions menées.
Tout le monde peut participer à cette campagne ! Il vous suffit de vous saisir de ces outils, de diffuser largement autour de vous (parents, collègues, militant·es…) cette information et les différents visuels.
Merci de renvoyer à la coordination des comptes rendus des actions avec photos et vidéos par mail à l’adresse : desarmerbollore@riseup.net.
Michel Busse
Lien vers la tribune sur le site de la campagne “Désarmer Bolloré” : https://desarmerbollore.net/news/ne-laissons-pas-Bollore-envahir-les-manuels-scolaires-et-les-cerveaux-de-nos-enfants
Lien spécifique vers les outils de communication (tracts, affiches…) : https://cryptpad.fr/drive/#/2/drive/view/NeIUsEG72OjYqTo+a61BendfS3zgxp1HjlpNrQUKqzA
Hongrie : attaque frontale contre les personnes LGBTI
Le parlement hongrois a voté le 18 mars une loi pour bannir les marches des fiertés dans tout le pays. Ce texte a été adopté via une procédure exceptionnelle, à une large majorité. Avec cette loi, Viktor Orban marque une nouvelle restriction des droits LGBTI. Malgré l’annonce d’une amende de 200 000 forints hongrois (500 €) pour toute personne assistant aux marches, les organisations déclarent qu’elles ne vont pas se laisser intimider. Jusqu’où l’Union européenne, en contradiction avec ses propres valeurs, laissera-t-elle aller les fascistes hongrois dans l’homophobie et la transphobie ?
Joëlle
Collecte sélective
Nous connaissons les chiffres, la précarité concerne beaucoup les familles monoparentales pour la plupart des femmes. Hier 8 mars, “journée des droits des femmes”, Les restaus du Cœur organisait dans mon supermarché local une collecte. Les bénévoles (en passant, toutes des femmes…) nous tendaient une liste d’articles parmi lesquels nous pouvions choisir afin d’aider l’association, (ceci dit, dans une société égalitaire, il n’y aurait plus besoin de restaus du Cœur, Coluche se retourne dans sa tombe s’il peut voir l’évolution politique et sociale actuelle…). Dans cette liste en cette journée du 8 mars aucun article spécifique pour les femmes et mères seules, genre tampons, petits pots, couches, etc, etc, assez chers en rayon. On pourrait dire que le nécessaire pour se raser est cher aussi ?
Véronique
Toujours moins bien payées…
Certes, on progresse, comme le montre une récente étude de l’Insee (mars 2025) : depuis 1995, les inégalités salariales entre les femmes et les hommes se sont réduites d’un tiers.
L’étude révèle qu’à temps de travail identique, le salaire moyen des femmes est aujourd’hui inférieur à celui des hommes de 14,2 %. En 30 ans, cette statistique n’a baissé que de près de huit points (22,1 % en 1995).
À l’origine de ces différences de salaires, l’Insee souligne la répartition genrée des professions ; les femmes, massivement représentées dans les emplois précaires, n’occupent pas les mêmes emplois, ne travaillent pas dans les mêmes secteurs que les hommes et enfin, elles accèdent moins aux postes les plus rémunérateurs.
Autres points mis en évidence dans cette étude :
– La différence salariale entre les femmes et les hommes augmente avec l’âge : elle est de 4,3 % parmi les salarié·es de moins de 25 ans et atteint 24,9 % parmi ceux âgés de 60 ans ou plus.
– Les écarts de salaire EQTP (équivalent temps plein) sont plus marqués parmi les cadres (15 %) que parmi les professions intermédiaires (11,6 %).
– Les inégalités de salaire entre les femmes et les hommes croissent avec la taille de l’entreprise : plus l’entreprise a de salarié·es, plus les inégalités sont grandes.
– Dans les couples, les mères ont des temps de travail, mais aussi des salaires en équivalent temps plein nettement inférieurs aux pères, et les écarts croissent avec le nombre d’enfants. L’écart de salaire net en EQTP en 2022, est en moyenne de 5,8 % parmi les salarié·es du privé n’ayant pas d’enfant, mais atteint 28,2 % entre les mères et les pères de trois enfants ou plus. Ces différences proviennent à la fois de la baisse de salaire observée après la naissance, mais aussi des carrières durablement ralenties des mères.
“À travail égal, salaire égal”, une revendication toujours d’actualité
.Joëlle
même combat !
Dans un contexte de montée de l’extrême droite, en France et à l’international, les droits des femmes et des minorités de genre sont fortement attaqués : droits reproductifs, droits des personnes LGBT+, droits des femmes, droit à la santé, égalité… partout, la domination d’un système capitaliste, patriarcal et raciste s’impose et menace nos vies.
Aux États-Unis, Trump a fondé sa campagne sur l’attaque des droits des personnes trans, entre autres, et menace toujours plus le droit à l’IVG ; en Argentine, Milei s’attaque à la reconnaissance même des violences de genre ; en France, le nombre de féminicides ne diminue pas, l’accès à l’IVG est toujours entravé par le manque de moyens pour ouvrir et faire fonctionner des centres de soin, comme par la clause de conscience encore beaucoup utilisée par les soignant·es. Les subventions pour lutter contre les inégalités et prévenir les violences sexuelles et sexistes sont progressivement supprimées (comme par exemple dans la région Pays-de-la-Loire, où les subventions pour l’égalité filles-garçons ont été diminuées de 90 %) le tout au moment même où le procès Pélicot a fait la lumière sur le système de violences organisé dans lequel nous nous trouvons.
Par-delà les frontières, donc, les mêmes intérêts, le même système de domination, menacent les minorités : massacre de populations comme à Gaza, massacre de la planète et mépris des populations subissant les dérèglements climatiques comme à Mayotte, fermeture des frontières et attaques des personnes exilées…
Par-delà les frontières, nos combats et nos revendications sont les mêmes : égalité des droits, hausse des salaires, défense des services publics et des associations de prévention et de lutte contre les violences sexuelles et sexistes, avec de vrais moyens, droit à la libre disposition de nos corps, fin du colonialisme et des politiques racistes.
Depuis plusieurs années, les collectifs féministes et LGBTQIA+ se développent et impulsent des mouvements de lutte, dont les revendications se situent au croisement des oppressions sexistes et racistes, ainsi que de l’exploitation capitaliste. En défendant l’imbrication de ces différentes dominations, ils rendent possible une convergence des luttes dans les faits, ce dont témoignent de nombreuses actions menées localement ou de nombreuses coordinations de collectifs, localement et nationalement. Une stratégie émerge, que nous défendons également : la grève féministe. Une grève politique contre le système capitaliste, patriarcal et raciste. Nous la défendons depuis de nombreuses années dans nos syndicats. Nous la défendons également en investissant et soutenant les collectifs autoorganisés qui s’efforcent, localement, nationalement, mais aussi à l’international, de lutter contre toutes les formes d’exploitation et d’oppression. Nous la défendons aussi en présentant, dans cette revue, les diverses formes de luttes qui se développent autour de nous.
Ce numéro, écrit exclusivement par des autrices, s’attelle à comprendre les enjeux politiques de la domination impérialiste et raciste, en analysant le génocide en Palestine et la victoire de Trump ; les combats menés, contre l’armement, contre la guerre, ou encore face au dérèglement climatique. Et parce que notre revue est syndicale et pédagogique, nous revenons aussi sur nos combats syndicaux et des formes de pédagogies émancipatrices.
Nos luttes paient, investissons et soutenons les actions,
la grève, les manifestations du 8 mars prochain et de ses suites.
Commission femmes d’Émancipation
Le congrès de la FSU a eu lieu à Rennes du 3 au 5 février 2025. C’est normalement le moment pour les délégué·es de confronter leur vision du monde, de l’école et des services publics, du syndicalisme et de l’action. Ce congrès a montré comment la FSU s’éloigne (si tant est qu’elle en ait déjà été proche) du combat contre le capitalisme mais surtout comment elle est incapable de réfléchir, mener des luttes et soutenir l’auto-organisation de celles-ci, qu’elles soient locales, nationales ou internationales.
Une FSU incapable de soutenir la mobilisation étudiante de Rennes
Le congrès s’est tenu alors que depuis 15 jours les étudiant·es et personnels de l’université Rennes 2 se mobilisaient contre le budget d’austérité décidé par le ministère et mis en place par la direction SNESUP-FSU de l’université. La direction de la FSU et la section de l’Ille-et-Vilaine ont préféré tenir un congrès sous forme de conclave, quasiment hermétique à la mobilisation étudiante plutôt que de profiter de l’occasion pour affirmer l’opposition de la FSU à l’austérité et confirmer son soutien à la jeunesse qui se mobilise.
Palestine : la dénonciation d’un génocide, “pas au nom de la FSU”
Dans différents congrès départementaux, un texte écrit par des militant·es Unité et Action et soutenu par Émancipation avait été adopté. Il portait clairement la dénonciation du génocide, du colonialisme de l’État d’Israël et demandait l’investissement effectif de la FSU dans les collectifs locaux ainsi que de renforcer les actions de Stop Arming Israel, de BDS notamment avec des ruptures diplomatique, universitaire, culturelle, sportive et de l’accord d’association UE/Israël. Les rapporteur·es ont choisi de ne pas faire de “zoom” Palestine, ce qui aurait permis de mettre en avant la situation de la Palestine. Les compromis entre U&A et École Émancipée n’ont conduit qu’à euphémiser le génocide et l’apartheid en cours, en laissant parler les rapports de la Cour Internationale de Justice ou en écrivant “logique d’apartheid”. La question des différentes modalités de boycott, notamment universitaire ou culturel ainsi que de l’accord d’association a été évincée du texte final.
Lutter contre le capitalisme, vraiment ?
La codirection U&A et ÉÉ de la FSU reste dans une logique d’aménagement du capitalisme et ne se donne pas les mandats pour en sortir, encore moins les moyens. Les amendements d’Émancipation pour la nationalisation des services publics et l’expropriation des moyens de production pour une gestion par les travailleur·euses sont éliminés d’emblée par les rapporteur·es du texte et recueillent, au maximum, 20 % des voix. D’ailleurs, l’organisation des textes montre toute l’incapacité de lier les différentes composantes : la dénonciation du capitalisme, présente dans le thème 3, n’est pas reliée au syndicalisme, traité dans le thème 4 ou bien à l’action, traitée à part.
Ainsi, la FSU ne se dote pas de mandats pour soutenir et prendre part aux luttes anticapitalistes, écologiques auto-organisées comme les Soulèvements de la Terre ou les collectifs locaux de grève. Elle poursuit sur une logique de “concertations” avec les gouvernements successifs, continuant de réclamer la participation au conclave de Bayrou sur les retraites. Elle n’ouvre aucune réflexion sur l’organisation d’une grève générale ou, a minima, de savoir comment gagner sur les retraites, les services publics ou des revendications sectorielles et reste sur de potentielles journées d’action. Plus grave encore, alors que le gouvernement est affaibli et n’a pas de majorité, aucune action n’est décidée contre le budget d’austérité ou pour l’abrogation de la réforme des retraites. La FSU fait le choix de la stabilité politique alors même que celle-ci ne fera pas obstacle à l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir.
Services publics et précarité
Alors que les constats sont partagés sur les attaques contre les services publics, la direction de la FSU continue de saucissonner les revendications par secteurs ou ministères de la Fonction publique, de s’appuyer sur des avancements au mérite ou la qualification et sur une augmentation du point d’indice. C’est ainsi le cas de la titularisation, où des plans de négociations catégoriels avec des modalités diverses sont proposés… avec le résultat qu’on connaît depuis 20 ans ! À ce titre, hors de question pour les U&A d’un statut pour les AED ! Une intervention d’Émancipation a pointé ces éléments pour aborder la question de la titularisation sans condition de concours ni de nationalité et l’arrêt du recrutement de précaires. La tribune a répondu que cela constituerait un coup très grave aux statuts de la Fonction publique, tout en admettant le bilan négatif des précédents plans de titularisation (on remarquera que lors du congrès précédent, il avait été question au moins d’un plan de titularisation de tou·tes les précaires…). Une séquence incroyable a aussi eu lieu : un amendement proposait une augmentation des salaires de 85 points d’indice (contre 70 pour le texte initial). Les rapporteur·es ne l’ont pas intégré et le vote a obtenu une grande majorité, mais, comme il faut 70 % pour être adopté, les rapporteur·es ont proposé une moyenne à 80 points d’indice… le ridicule ne tue pas, heureusement !
Protection sociale et retraites
Alors que le dernier congrès se tenait au moment de la signature du protocole d’accord sur la protection sociale complémentaire, ce congrès a connu de vifs échanges sur cette même PSC. Les retraité·es, comme Émancipation, ont dénoncé cet accord qui brise les solidarités intergénérationnelles. Bien que la direction reconnaisse que la PSC s’éloigne du mandat de la FSU du 100 % sécu, aucune remise en question de la position de la FSU et de sa signature des accords n’a été remise en question. Sur les retraites, l’abrogation de la réforme 2023 a bien été réaffirmée mais il semble que certains syndicats semblent vouloir aménager la revendication de 60 ans, 37,5 annuités et 75 %… mais cela n’avait pas l’air d’être pour un progrès.
Vers la nationalisation de l’école privée sous contrat
Le mandat actuel est celui d’une perspective lointaine de nationalisation, plusieurs interventions ont montré que cette question prenait une dimension nouvelle et plus actuelle avec le rôle de plus en plus visible du privé dans le tri social : il faut donc se prononcer sur la nationalisation sans indemnité ni rachat. La tribune a écarté cette perspective, qui devait être débattue dans le thème 1. L’abrogation de la loi Debré et des dispositifs de financement du privé a été rappelée. Les délégué·es Émancipation ont porté une motion pour un autre projet éducatif, qui s’inscrit dans une sortie du capitalisme et envisage une école sans domination, démocratique, sans lien hiérarchique entre les personnels et qui cesserait de former une future main d’œuvre au service du capitalisme.
Vers une maison commune avec la CGT ?
Le rapprochement de la CGT avec la FSU a été discuté. Le texte prend le parti de créer une maison commune. Sophie Binet était d’ailleurs invitée et s’est exprimée en plein milieu des discussions sur les mandats de la FSU sur un tel rapprochement, ce qui est déjà contestable. En plus, ce discours a eu lieu alors que les étudiant·es de Rennes 2 étaient devant le palais des congrès et s’étaient vu refuser l’entrée. Émancipation a porté sa motion sur la création d’une fédération basée sur des sections locales intercatégorielles pour organiser les luttes par la base, loin de l’organisation actuelle qui fait que sur un même établissement scolaire il peut y avoir des syndiqué·es dans cinq syndicats de la FSU, qui ne se connaissent même pas ! Si unification il y a, elle doit se faire par les syndiqué·es.
Le congrès 2025 a ainsi montré une FSU qui peine à trouver des moyens d’actions, tout comme à offrir des perspectives claires face au capitalisme, aux gouvernements libéraux et pour la défense des précaires. L’absence de soutien effectif au mouvement étudiant, tout comme les attaques d’une partie de congressistes contre la délégation Émancipation (voir page 6) montrent les limites de la codirection actuelle U&A et ÉÉ. Enfin, cette mise en accusation d’Émancipation, sans perspective de droit de réponse et avec une bronca organisée a fait prendre la décision à la délégation de ne pas participer au dernier jour du congrès.
Les interventions, les motions et les amendements d’Émancipation sont consultables sur le site 1 . Malgré des conditions difficiles, beaucoup de nos amendements et motions ont recueilli un nombre de voix largement supérieur à nos seuls votes, et nous avons contribué à l’adoption de deux amendements, sur le vote des étranger.es et la dissolution de la BAC.
Marine Bignon
Fidèle à sa tradition de soutien aux luttes locales, parfois relayées par les congrès, Émancipation a pris contact, par l’intermédiaire de ses militant·es breton.nes, avec des étudiant·es et des personnels investi·es dans le mouvement. Des étudiant·es ont invité les militant·es d’Émancipation à l’AG du mardi 4 février où devaient se décider les actions du 6 février.
Désireuse de faire de cette invitation à l’AG étudiante l’affaire du congrès dans sa diversité, Émancipation a informé la direction de la FSU, ainsi que l’ensemble des congressistes dès l’ouverture du congrès, le lundi 3 février. Émancipation a demandé des modifications de l’ordre du jour du congrès pour que celui-ci intègre les dates étudiantes et que soient proposées différentes modalités pour soutenir le mouvement (voir les interventions d’Émancipation pour le soutien à la mobilisation étudiante au congrès national de la FSU de Rennes (1)).
Le secrétaire général Benoit Teste, devant le congrès n’a pas repris ces propositions, sauf si la manifestation du 6 février était représentative. Plusieurs pistes ont été évoquées avec lui par la suite : sortie des congressistes qui souhaitent soutenir la manifestation, accueil d’une délégation d’étudiant·es qui pourrait s’exprimer devant le congrès…
Passer à côté de la lutte de Rennes 2…
Le mardi 4 février, en connaissance de cause, le quotidien du congrès publiait pourtant l’interview d’un responsable syndical étudiant ne faisant aucune allusion à la mobilisation engagée deux semaines plus tôt. Émancipation a alors diffusé un flyer pour un départ groupé à l’AG de Rennes 2. Face au silence des responsables FSU locaux et nationaux concernant la démarche, aucun·e délégué·e des autres tendances n’a fait le déplacement. C’est à la demande d’étudiant·es et au titre de délégué·es de la tendance Émancipation que les présent·es sont intervenu·es dans l’AG étudiante de Rennes 2, en soutien de la lutte, expliquant les demandes qui avaient été faites devant le congrès en matière de liens potentiels entre le congrès et la mobilisation. Iels n’y étaient pas seul·es, puisqu’un représentant de la FSU 35 et un du SNESUP-FSU, membre du CA de l’université, y sont intervenus en premier, sans mentionner la tenue du congrès FSU, ni a fortiori un quelconque soutien de sa part.
Le lendemain, mercredi 5, des délégué·es d’Émancipation se sont rendu·es à l’AG, des personnels qui les avaient invité·es. Iels sont intervenu·es sur les mêmes bases que la veille. Ce même mercredi, les étudiant·es de l’équipe d’animation de l’AG ont décidé en fin d’après-midi d’appeler le 6 à une manifestation passant devant le congrès FSU. Iels souhaitaient appliquer leur mandat de renforcer les liens et le soutien avec les travailleur·euses et tout particulièrement avec les personnels de l’éducation, touché·es elleux aussi de plein fouet par les mesures d’austérité budgétaires du gouvernement Macron-Bayrou.
Le mercredi 5 et jeudi 6, Émancipation a répercuté les informations qu’elle obtenait sur la mobilisation auprès de la direction de la FSU, puis du congrès. La tendance a de nouveau insisté pour que l’option de réception d’une délégation étudiante, précédemment envisagée par le secrétaire général, soit choisie. Ce dernier a annoncé au congrès qu’une trentaine de congressistes, avec lui-même et la secrétaire générale du SNESUP, accueilleraient les étudiant·es à l’extérieur des bâtiments du congrès.
Une heure avant la venue du cortège étudiant, lors de la préparation de ce groupe d’accueil, Émancipation est à nouveau intervenue pour qu’une délégation étudiante de deux ou trois personnes puisse être entendue par le congrès, ce qui était la meilleure garantie pour que les choses se passent bien et a aussi demandé que le groupe d’accueil dispose de bannières, de badges, d’autocollants identifiant la FSU, ce qui n’avait même pas été prévu ! Les organisateur·ices de la section départementale 35 n’ont trouvé que trois bannières et un mégaphone trop peu puissant pour accueillir et s’adresser efficacement à la manifestation. Qu’en conclure ?
En plus de l’heure et du lieu d’arrivée de la manif, Émancipation répercutait des informations et des photos sur l’aspect organisé et tranquille du cortège. Il s’agissait d’une manifestation à laquelle participaient des syndicats étudiants et de personnels de l’Université, FSU et Solidaires, désireux de donner une visibilité à leur mouvement. Nous déplorons que l’équipe en charge de l’accueil des étudiant·es et des personnels de Rennes 2 – décision pourtant validée par le secrétariat général – se soit focalisée sur l’aspect sécuritaire de cette rencontre, au détriment de sa dimension syndicale et politique.
À l’arrivée devant le lieu du congrès, un personnel mobilisé de l’Université a pris la parole demandant des dates nationales de mobilisation pour permettre le développement de la lutte. Les étudiant·es, pour leur part, avaient annoncé qu’iels étaient mandaté·es pour lire devant le congrès une déclaration préparée collectivement. Les étudiant·es ont été dépité·es de devoir se contenter de la lire devant trente personnes de la FSU. Émancipation est intervenue pour, qu’a minima, cette déclaration soit lue devant le congrès, ce qui a été promis devant les manifestant·es… mais n’a finalement pas été fait. Ce non-respect de la parole donnée publiquement s’explique peut-être par la mise en cause de la présidence FSU et de ses pratiques répressives du mouvement (cours en distanciel et dénonciation abusive des occupant·es des locaux pour fermer l’université).
… pour privilégier la recomposition syndicale
La secrétaire générale de la CGT et les porte-paroles de Solidaires présentes dans le congrès pour discuter de la “maison commune” syndicale, n’ont pas été invitées dans la délégation prévue pour rencontrer les étudiant·es et les personnels. Le soutien aux mobilisations de terrain n’est pas encore un fondement de cette “maison commune”. Toute cette séquence n’a pas vraiment donné une vision d’un accueil militant et solidaire des étudiant·es et travailleur·euses par la fédération syndicale qui se vante d’être la plus proche de la jeunesse. Elle s’est déroulée dans une atmosphère sécuritaire, de citadelle prétendument assiégée par les étudiant·es. Le service d’ordre syndical s’est interposé entre un groupe d’environ 10 manifestant·es qui ont voulu forcer une porte que les vigiles avaient pourtant eu le temps de fermer, tout cela entraînant une regrettable mais évitable altercation. Face à cette réaction, le même groupe a inscrit “Précarité généralisée” et “FSU vendu” sur les murs extérieurs du congrès avant de repartir avec la manifestation.
Des membres de l’organisation de la FSU, parfois avec des discours haineux et n’écoutant aucune clarification, ont prétendu qu’Émancipation était à l’origine des difficultés rencontrées : que ses militant·es avaient prétendu être mandaté·s par le congrès, qu’ielles avaient poussé les étudiant·es à des actes inconsidérés… Il n’en est rien. Devant un tel fiasco pour la FSU, mais surtout pour la mobilisation étudiante, Émancipation est fière d’avoir apporté un soutien clair aux étudiant·es et personnels mobilisé·es, sans aucun abus par rapport à la démocratie de la FSU, dûment informée à ses différents niveaux et en temps réel des dispositions décidées en AG par les étudiant·es. Soutien qui contraste avec celui du bout des lèvres d’une FSU, timorée et représentée surtout par son service d’ordre.
Tout cela rend d’autant plus abjecte la suite de cette piteuse phase du congrès FSU. Le soir à la fin des débats, alors que le message des étudiant·es n’avait toujours pas été lu, deux militant·es du 35, annonçant agir avec l’accord du secrétaire général sortant, ont présenté Émancipation comme responsable de leur échec, recourant au mensonge sur la réalité de sa démarche et de sa communication. La responsable de l’organisation a ajouté à l’ambiance tétanisée en enjoignant les délégué·es ne surtout pas sortir badgé·es afin de ne pas se faire agresser. Plus grave encore, et inconcevable dans un syndicat soucieux par ailleurs du contradictoire et du droit à se défendre, il n’a été prévu aucun temps d’intervention pour qu’Émancipation puisse répondre publiquement à cette charge violente, que beaucoup de délégué·es n’ont pas comprise. Et pour couronner cette indignité entre personnes qui sont censées se battre ensemble et se donnent du “camarades”, une véritable ovation a été lancée dans la salle, privant Émancipation de toute possibilité de réponse au congrès.
… et au passage attaquer le droit de tendance
La tendance Émancipation est une des plus actives dans l’opposition à l’orientation de la direction École Émancipée/ Unité&Action, par ses prises de position et ses votes dans les instances et congrès ainsi que par son activité en soutien aux luttes auto-organisées. Vouloir la faire taire, particulièrement sur l’auto-organisation, participe donc d’une des remises en cause les plus efficaces du droit de tendance au moment où se pose la question de la “maison commune” avec la seule CGT, qui ne reconnaît pas le droit de tendance. D’ailleurs l’École Émancipée est en pointe dans les attaques sur le droit des tendances quand il ne s’agit pas du sien. La dernière en date étant l’affimation par les ÉÉ du bureau national de l’inutilité des trois tendances ne participant pas à l’exécutif de la FSU, dans son journal distribué aux congressistes (voir droit de réponse à un article inacceptable de l’ÉÉ (2)). Émancipation a été la seule tendance à dénoncer cette attaque dans le congrès, ce qui n’est certainement pas étranger au fort investissement de la plupart des délégué·es ÉÉ dans l’ovation pour faire taire la tendance Émancipation.
Sidéré·es que de telles pratiques soient encore possibles dans une fédération qui a fait du pluralisme sa vitrine, gravement diffamé·es et désireux·euses de se consacrer plus efficacement au soutien des mobilisations du supérieur et des luttes en général, ce qui n’a pas été possible lors de ce congrès (rappelons qu’un simple amendement, soumis par Émancipation, proposant de rétablir les repas étudiants à 1 euro, n’a pas été soutenu par la direction), les délégué·es Émancipation saisissent les instances d’Émancipation Tendance intersyndicale pour répondre à la hauteur et par les voies qui s’imposent.
Dans l’immédiat iels exigent :
– Une mise au point de Benoit Teste Secrétaire général sortant qui a géré les échanges avec Émancipation et n’a pas réagi devant les développements de cette affaire.
– La publication d’un droit de réponse dans Pour , le bulletin de la FSU 35, les revues de l’École Émancipée et d’Unité&Action, pour rectifier autant que faire se peut le tort fait à Émancipation devant le congrès national de plus de 700 délégué·es venant de toutes les SD, tous les SN et toutes les tendances, sans oublier les invité·es nationaux/ales et internationaux/ales.
Les délégué·es Émancipation au congrès de la FSU
Les intertitres sont de la rédaction.
Qu’est-ce qu’un viol ?
Le combat de Gisèle a permis que ce procès soit recentré sur les agresseurs. Me Antoine Camus, l’un de ses avocats a tenu à saluer son attitude. En choisissant “de renoncer au huis clos ”, elle “n’a pas seulement voulu donner à voir la crudité d’un viol, mais a voulu donner à voir comment en 2024 on défend un viol ”.
Car “défendre un viol”, c’est commencer par définir clairement ce qu’est un viol. Dominique Pélicot, l’ex-mari de Gisèle, a clairement avoué que le viol est une prise de pouvoir : “c’était pour soumettre une femme insoumise, c’était mon fantasme” .
Or, en septembre le maire de Mazan estimait, lors d’une déclaration à la BBC que “l’affaire aurait pu être plus grave”, car il n’y avait pas “mort d’homme”. Même si, suite à de vives protestations, notamment dans la presse étrangère, il a ensuite dit “regretter” ses propos, ces paroles attestent de l’ordre patriarcal qui ordonne toujours la société.
Et les plaidoiries de plusieurs des avocats qui défendaient les hommes qui ont participé à ces viols se sont inscrites dans cette même conception.
L’un d’eux a affirmé : “Il y a viol et viol et, sans intention de le commettre, il n’y a pas de viol”.
Or, le viol est un crime systémique. “Un viol est un viol” : les nombreuses inscriptions et banderoles affichées sur les murs d’Avignon ont appuyé la lutte menée par Gisèle dans la salle d’audience, face aux juges et aux 51 hommes qui l’avaient violée.
Cette mobilisation fut permise par la décision de Gisèle de renoncer au huis clos : “un geste presque politique ” a souligné Me Camus. Expliquant que Gisèle Pelicot n’avait pas choisi par hasard d’être défendue par deux hommes, il a conclu sa plaidoirie en disant : “Gisèle Pelicot a choisi, malgré ce qu’elle a subi, de transformer cette boue en matière noble et de dépasser la noirceur de son histoire pour y trouver un sens. Elle compte désormais sur la cour pour l’y aider ”1 .
L’humiliation de la victime par la justice
Traitée par ces hommes comme “un bout de viande”, “une poupée de chiffons ”, Gisèle a dénoncé “une société machiste et patriarcale” .
Mais elle a été humiliée aussi par nombre de plaidoiries des avocats des hommes qui l’ont violée, car ils ont sous-entendu qu’elle aurait pu être consentante, alors qu’ils savaient qu’elle était sédatée. Ces plaidoiries ont démontré comment la culture du viol imprègne le système judiciaire.
“Je trouve cela insultant, et je comprends pourquoi les victimes de viol ne portent pas plainte ” a déclaré Gisèle.
Car cette prégnance de la “culture du viol”, le fait que la justice continue à se focaliser sur le comportement des victimes plutôt que sur les actes des agresseurs se traduit par des statistiques accablantes en termes d’impunité.
Sur 168 000 viols ou tentatives de viols chaque année, seules 6 % des victimes de viol ou d’agression sexuelle parviennent à porter plainte. Et moins de 0,7 % des viols aboutissent à une condamnation 2 .
Le deuxième avocat de Gisèle, Me Stéphane Babonneau a fait un parallèle entre ce “procès d’Avignon” et celui d’Aix-en-Provence, en 1978, où l’avocate Gisèle Halimi avait fait reconnaître le viol comme un crime. Ce procès, a affirmé Me Stéphane Babonneau, “fera partie du testament qu’on transmettra aux générations futures ”, qui “découvriront Gisèle Pelicot, son courage, le prix qu’elle a payé pour changer la société ”.
Pour que la honte change de camp
Avec le combat de Gisèle, la honte a changé de camp.
C’est ce qui s’est exprimé dans les rassemblements et les applaudissements qui l’ont accueillie durant les onze semaines de procès lors de son arrivée au tribunal d’Avignon.
La chorale féministe, Le chant des déferlantes du Planning familial, a animé les rassemblements devant le Palais de Justice.
Des rassemblements se sont tenus dans d’autres villes dont les murs ont aussi porté des messages de soutien.
“Bienvenue à nos sœurs en soutien à Gisèle”
La presse mondiale a rendu hommage à Gisèle, les journaux britanniques, des tabloïds aux grands journaux, la qualifiant de “femme la plus courageuse du monde”.
Faire admettre que les femmes et leurs corps ne sont pas à disposition d’autrui est un long combat qui doit se poursuivre.
“Vos témoignages m’ont bouleversée” a dit Gisèle, le 19 décembre, devant la salle d’audience, après le verdict, “et j’y ai puisé la force de revenir chaque jour pour affronter ces longues journées d’audience”. “Ce procès était une épreuve difficile”. “J’ai voulu en ouvrant les portes de ce procès le 2 septembre que la société puisse se saisir des débats qui s’y sont tenus. Je n’ai jamais regretté cette décision ”.
À l’heure où se développent de nouvelles méthodes de violences faites aux femmes, les aspects sociaux et politiques de cette violence doivent être mis en évidence.
L’actualité récente le rappelle. Suivant la proposition faite par Macron en mars dernier, un rapport parlementaire déposé à l’Assemblée en janvier 2025 propose d’intégrer, dans le Code pénal, la notion de consentement dans la définition du viol.
Pour la présidente du Collectif féministe contre le viol, Emmanuelle Piet, poser la question du consentement revient à “détourner le regard sur la victime alors qu’on devrait s’interroger sur la stratégie de l’agresseur. Un violeur est quelqu’un qui prend son pied à détruire, ça n’a rien à voir avec la sexualité”.
C’est ce que rappelle l’appel du collectif d’organisations, de personnalités et de militantes féministes publié dans une tribune le 4 octobre 2024 3 :
“Ce qui pose problème devant le peu de condamnations pour viol, ce n’est pas la définition du viol, qui est satisfaisante, mais les partis pris colportés par la justice qui entérinent et confortent les inégalités femmes hommes, les hiérarchies, les dévalorisations, bref le patriarcat : les femmes ne sont en fait que des objets sexuels au service des hommes et donc ces pseudo « rapports sexuels » sont dans l’ordre naturel des choses. Le viol est un outil de contrôle social, garant de l’ordre patriarcal. […] Nous devons remettre le criminel au centre du crime. Dévoiler ses stratégies au grand jour”.
Faisons-le connaitre. Discutons-en.
Hélène Bertrand (Lyon, 14 février 2025)
Photos Émancipation : Sur les remparts et murs d’Avignon.
Saint-Nazaire, ville ouvrière, en voie de gentrification, conserve un esprit militant. Pour les femmes aussi.
Les femmes se retrouvaient les 8 mars et les 25 novembre. Chacune militait dans son syndicat, son association.
Quelques événements nous ont rassemblées : une après-midi d’éducation populaire sur le consentement ; obliger la commune à rendre gratuit le stationnement des personnes aidantes à domicile ; permettre l’accès au skate parc à tou·tes. À ces moments, nous apprenons à nous connaître et décidons de nous rassembler dans une structure souple, non subventionnée (pour garder notre autonomie face à la municipalité où des agressions sexuelles et sexistes éclatent au grand jour). Pendant le mouvement contre la réforme des retraites nous manifestons ensemble. Nous nous réapproprions la rue lors de Marches de nuit.
Nous discutons de ce qui nous divise comme la prostitution, la transidentité, PMA-GPA, la mixité choisie. Ainsi les lignes bougent. Nous nous faisons confiance.
Chaque association (Femmes Solidaires, avant un conflit interne le Planning familial, la CIVISE 1), syndicat (FSU, Solidaires), collectif (le Collectif Urgence sociale qui aide les personnes sans papier et sans logement, les Amajaunes, F’Lutte -Femmes en lutte) ou militante garde sa liberté d’organiser un débat, un rassemblement, un festival féministe de BD (Le Cycle), des collages etc. mais elle propose aux autres de participer ou seulement annoncer l’action.
Une liste mail s’est très vite constituée ; elle diffuse les informations à tou·tes. Avant nous utilisions le local de l’UL Solidaires. Mais nous préférons maintenant nous réunir au lieu autogéré Les Ami·es de May.
Ainsi, en mars 2025, un ciné-débat proposé par F’Lutte sera coanimé par Femmes Solidaires, la CIVISE 1.
Le Fem-Kfé est une initiative des Amajaunes et de femmes du CUS qui a pour objectif d’accueillir des femmes le dimanche après-midi pour discuter, jouer, tricoter etc.
Cette réalité féministe locale ne doit pas cacher quelques difficultés : nous ne sommes pas nombreuses à militer et prendre du temps pour organiser.
Focus sur le Comité de lecture et le festival féministe de BD
Le groupe F’Lutte s’est constitué en même temps que le comité de lecture féministe de la librairie L’Embarcadère. Le comité se réunit une fois par mois pour discuter d’un livre ou d’un thème choisi par le groupe. Ce comité est mixte mais il faut avouer que nos sujets n’intéressent pas les hommes puisqu’un seul vient régulièrement.
Nous organisons donc le festival Le Cycle depuis 2021. Notre première invitée fut l’illustratrice Carole Morel pour la sortie de Coming in . L’invitée vient trois fois : pour rencontrer des scolaires de collège et du Lycée expérimental et le comité de lecture (plus signatures) et des personnes d’une maison de quartier ; pour un débat soit sur le thème de la BD soit en dialogue avec une autrice qui traite du même sujet (ce fut le cas avec Marie Bardiaux-Vaïente, scénariste de la BD Bobigny 1972 et Caroline Deyns, autrice de MURmur ).
Au comité de lecture, nous aimons les rencontres variées : Louise Mey, Suzy Rotman, Anne Bouillon, etc.
Sophie
Comme on peut le constater, et le vivre, de nombreuses femmes, de tous les âges, s’engagent pour l’écologie : que cela soit avec Extinction Rebellion, les Soulèvements de la terre, ou autres associations et mouvements. Ici comme ailleurs, les femmes sont très présentes dans ces luttes.
Cela nous amène à nous interroger sur ce qu’on appelle l’écoféminisme, courant de pensée philosophique et politique qui émerge dès l’année 1962 sous la plume de la biologiste Rachel Carson dans son livre : Printemps silencieux.
C’est une Française, Françoise d’Eaubonne, qui en 1974 a “inventé” le terme dans son ouvrage : Le féminisme ou la mort.
Contre le capitalisme et patriarcat
L’écoféminisme, c’est l’idée qu’il existe une étroite connexion entre écologie et féminisme : l’exploitation et la destruction de la nature par les humains et les dominations des femmes par les hommes sont les conséquences d’un même système, le patriarcat sur fond de capitalisme tout puissant.
En 1980, 2000 femmes encerclent le Pentagone et publient à cette occasion une déclaration d’unité, acte fondateur de l’écoféminisme. En Grande-Bretagne, des femmes occupent pendant près de 20 ans un camp militaire où sont stockés des missiles nucléaires avec la fondation de la communauté de Greenham Common, (écoféminisme et antimilitarisme !). Au Kenya, au Maroc, en Inde, en Amérique du sud, partout, des femmes s’organisent pour lutter contre la destruction des espaces naturels et vivriers, contre l’extractivisme, contre les pollutions et le changement climatique avec des outils comme les blocages, des occupations, de la désobéissance civile. Dans ce vaste mouvement cohabitent deux grands courants : un courant “marxiste”, un autre plus spiritualiste qui promeut la réappropriation des liens avec la nature par les femmes, réhabilitant la figure de la sorcière comme figure politique. Une forme d’essentialisme : la femme serait du côté de la vie, du soin donc protectrice de la nature.
Une dimension intersectionnelle
Un débat que Jeanne Burgart Goutal, professeur de philosophie à Marseille documente dans son ouvrage : Comprendre les liens pour politiser les luttes, et dans le roman graphique : Re.sisters .
Interrogée dans la revue Silence de juin 2023, elle va à l’origine de son engagement sur le sujet :
“Je me souviens avoir été frappée par le film de Coline Serreau : Solutions locales pour un désordre global. Elle y donnait la parole à une grande figure indienne de l’écoféminisme, Vandana Shiva, célèbre pour sa lutte contre l’agro-industrie et la libre circulation et l’utilisation des semences. Et puis aussi le couple d’ingénieur·es agronomes Bourguignon faisant le lien entre le développement de l’agro-industrie et la dégradation des conditions de vie des femmes dans le monde. Aujourd’hui, le terme est courant, pour moi il a une dimension holistique et intersectionnelle : on essaie de comprendre, de tenir ensemble l’articulation entre les systèmes de domination patriarcales, capitalistes, néocoloniales, capitalistes. C’est ambitieux : ce lien permet de politiser, de radicaliser les luttes. Alors se moquer quand on parle de règles, de lune, de terre, pourquoi ? Il y a un décentrement, un potentiel critique dans cela ! La limite, je la verrai plutôt dans le passage au réel : il y a un concours de radicalité dans les textes, le souci d’insister sur toutes les oppressions, sans en oublier aucune, mais après comment on passe aux actions concrètes ? Un renouvellement, avec la participation des hommes serait bienvenu : l’écoféminisme concerne tout le monde, il faut changer ensemble, mais hélas, le paysage militant reste souvent fragmenté. À suivre ! Concrètement, en 2021, on a pratiqué la désobéissance civile en refusant d’utiliser un logiciel de notes : Santorin. Apprendre collectivement des gestes de résistance, c’est utile. Et dans le système scolaire, soulignons une grande schizophrénie : on veut faire croire aux enfants qu’être écologiste c’est faire des petits gestes, de petites bonnes actions, tout en les équipant de tablettes. On constate combien l’imaginaire du « progrès » reste implanté” .
(Et la dépendance au mode de production et de consommation capitaliste, note de la claviste).
Le sujet est immense, et important. Cet écrit, comme la bibliographie ne constitue qu’une “proposition” qui ouvre sur d’autres articles, et reportages à écrire dans la Revue, à vos plumes !
Emmanuelle Lefèvre
À lire sur le sujet :
Les furtifs , A. Damasio, Gallimard, Folio Science-Fiction, 2019, 944 p., 12,60 €.
Un féminisme décolonial , Françoise Vergès, La Fabrique, 2020, 212 p., 12 €.
La puissance des mères , Fatima Ouassak, Points, 2023, 208 p., 8,95 €.
Dans l’œil du crocodile, Val Plumwood, Wildproject, 2021, 200 p., 20 €.
La subsistance, perspectives écoféministe , Maria Mies et Veronika Bennholdt, La Lenteur, 2022, 352 p., 24 €.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Focus : WOMIN.org.Africa , Johannesburg Il s’agit d’un collectif panafricain de résistances écoféministes. Il ne s’agit pas d’une ONG mais d’une alliance qui “donne la parole aux femmes pour qu’elles puissent se défendre, en particulier contre des projets miniers car très majoritairement ce sont elles qui cultivent la terre et qui connaissent et transmettent des savoirs autochtones” dit Kengne Djeutane, coordinatrice et économiste camerounaise. Au Burkina Faso, au Sénégal, des compensations ont été obtenues grâce à ce travail mais les multinationales s’organisent pour discréditer, menacer le collectif. En Ouganda, en Afrique du sud, des femmes ont été assassinées pour avoir pris la parole, mais ses membres continuent de tenter de faire contre-pouvoir en partant une vision alternative du développement.
Focus : “Le droit de l’environnement peut limiter le droit de propriété : agir pour le vivant.” Concernant la défense du vivant, comme on le voit dans différentes batailles, il y a au moins deux leviers : l’action sur site et au-delà (blocages, occupations, médiatisation, campagne…). Et le juridique. Sarah Vanuxem, juriste spécialisée dans les questions de propriété soutient que le droit français peut permettre de rendre les impératifs écologiques plus forts que ceux des propriétaires : “Le code de l’environnement commence par : les espaces, ressources et milieux naturels, les sites, les paysages, la qualité de l’air et de l’eau, les êtres vivants et la biodiversité font partie du patrimoine commun de la nation. Selon un arrêt du 7 mai 2004, le propriétaire d’une chose ne dispose pas d’un droit exclusif, la dimension paysagère échappe à un propriétaire car cette dimension appartient au patrimoine commun de la nation. Donc, dans la mesure où la destruction des haies nuit à la biodiversité, l’utilisation de pesticides et engrais chimiques nuisent à la qualité des eaux et des sols, les agriculteurs qui s’y adonnent peuvent être assignés en justice, il faut s’appuyer sur cette disposition légale. Ce que je récuse c’est la vision de la propriété comme pouvoir de domination, voire de destruction, notons que le code napoléonien l’institue également pour les épouses.”
L’UNODC (Office des Nations Unies contre le crime et la drogue) dont un des sujets est la traite des êtres humains, vient de publier son rapport 2024 sur la traite des personnes dans le monde.
En 2022, le nombre de victimes détectées a augmenté de 25 % par rapport à 2019 (avant la pandémie). Outre des progrès dans la détection de la traite, cette augmentation traduit surtout les vulnérabilités croissantes engendrées par la pauvreté, les déplacements des populations liés aux conflits ou les catastrophes climatiques. Travail forcé et exploitation sexuelle constituent les deux principales formes d’exploitation.
Quelques constats du rapport :
– les femmes et les filles constituent toujours la plus grande partie des victimes de traite (61 % du total) en majorité pour de l’exploitation sexuelle ;
– plus de 90 % du total des victimes de trafic pour exploitation sexuelle sont des femmes (64 %) ou des filles (28 %) ;
– les enfants représentent 38 % des victimes de traite (en augmentation de 4 % en trois ans) et les filles représentent les deux tiers de ces enfants, là encore en majorité pour l’exploitation sexuelle ;
– les femmes et les filles sont victimes de prostitution dans des cadres divers, fermés ou publics. Elles sont exploitées notamment dans le contexte de l’industrie touristique (hôtels, spas, salons de massage, boîtes de nuit).
Ce rapport existe (comme beaucoup d’autres) et devrait éclairer les gouvernements sur l’absolue nécessité d’accroître la lutte contre toutes les formes de trafics d’êtres humains. S’attaquer à la traite, dont sont principalement victimes les femmes et les enfants devrait être un objectif primordial de nos sociétés. En outre, les États devraient assurer aux victimes des mesures de protection dignes de ce nom, du soutien médical, social, juridique, des logements appropriés, ainsi que des emplois ou des formations pour faciliter leur autonomie. On en est très loin.
Joëlle
Élisabeth Diaferia a récolté deux témoignages de femmes paysannes adhérentes de la Confédération paysanne : Florence Voisot agricultrice à Épagny et Lorette Vugier paysanne en Côte-d’Or.
Émancipation : Peux-tu nous décrire ton parcours, pourquoi et comment tu as choisi d’être paysanne ?
Florence Voisot : Je suis agricultrice depuis un peu plus de 25 ans sur un projet de reprise de la ferme familiale. J’ai décidé très jeune – dès le collège comme un coup de baguette magique l’année de ma 4ème – de reprendre la ferme de mes parents. Lorsque j’étais en âge de travailler mon père n’était pas encore en retraite, j’ai continué mes études pour avoir un emploi en attendant. Je pense aujourd’hui avec du recul que j’ai eu une relation particulière avec mon père, je suis née la dernière, six ans après mes quatre frères et sœurs (né·es à peu d’intervalles). Je le suivais partout, dans les champs, à la chasse, je traînais tout le temps avec lui. Par contre ma mère me disait “tu ne vas pas faire ce métier-là, choisis en un autre, c’est bien trop dur”.
La transmission
J’ai appris le métier en travaillant avec lui ; connaître ses parcelles, ses champs, leurs expositions, la profondeur de la terre, le terroir dans lequel on agit c’est vachement important. Sur telle parcelle on va pouvoir faire telle culture, dans l’autre on ne pourra pas. La transmission a commencé et mon père m’a laissé tout de suite la paperasse, l’administratif. Puis il y a eu des moments un peu compliqués où il m’a dit “ce n’est pas un métier de fille” parce que physiquement il y avait des choses que je n’arrivais pas à faire toute seule. Lorsqu’on semait l’engrais de fond (phosphore et potasse) à l’automne sur des champs non semés on mettait des jalons pour aller droit sur les longues parcelles… et je n‘allais pas droit. On s’est frictionné les premiers mois. Ensuite cela s’est bien goupillé. Pendant cette période de transmission il a pu continuer à travailler, avec le sentiment de se rendre utile, moi j’ai pu être responsable d’une asso, élever mes enfants et relayer mon père dans les champs. Cela c’est vraiment fait en douceur.
Le passage en bio
Déjà mon père utilisait des herbicides mais pas de fongicide, très peu d’insecticide, sur le colza – mais pas sur les céréales. Au début je ne connaissais pas assez mes parcelles et les techniques en bio, je ne m’en serais pas sorti. Au bout de 12 ans je savais faire pousser du blé en conventionnel, bio ou conventionnel tu sais semer, après en bio, il y a la gestion des mauvaises herbes, encore une fois cela s’apprend. Mais l’élément déclencheur a été le documentaire Nos enfants nous accuseront qui raconte le cheminement d’une commune qui passe sa cantine en bio, avec plein d’informations sur la pollution des eaux, la présence de métaux. Je suis sortie du film, j’ai pleuré pendant trois heures. Il m’a fallu quelques jours pour digérer. Je me suis dit que je ne pouvais plus travailler comme ça, que je continue à empoisonner les gens autour de moi. Je veux faire de l’alimentation de qualité. Lors la première récolte en bio, on était sur une parcelle d’orge d’hiver qui poussait tellement bas qu’on n’arrivait pas à le récolter mon père m’a dit alors “Ben t’aurais mieux fait de te casser un bras le jour où tu as pris cette décision”. Puis on a eu une discussion avec mes parents (la terre leur appartenant) et ils ont été d’accord pour que je continue. J’étais toute seule dans le coin en bio mais j’étais sereine, au pire je repartirais vers le conventionnel si cela ne marche pas, au pire du pire.
Quand je me suis installée, je cultivais du blé, de l’orge d’hiver et de printemps, et du colza sur 100 hectares. Mes collègues, conventionnels à 100 %, se trouvaient sur des structures de plutôt 150 à 200 hectares.
Aujourd’hui, je cultive du blé, de l’orge d’hiver, du petit épeautre – la plus ancienne des variétés de blé cultivée, 10 000 ans d’âge, appelée aussi engrain – associé à de la fèverole*, de la cameline** et des prairies temporaires (mélange de luzerne/trèfle et ray-gras, fertilisant naturel pour mes cultures suivantes) sur 70 hectares, alors que mes collègues, conventionnels à plus de 95 %, quasi 30 ans plus tard, ont des fermes a minima de 250 hectares.
Émancipation : Quelles difficultés as-tu rencontré – et rencontres tu actuellement – en tant que femme dans ce milieu, quelles satisfactions, quelles joies ?
Fête paysanne organisée par la Conf’21, avec les soutien des Ami.e.s de la Conf’, les 5 &6 octobre 2024.
Florence Voisot : Quand je me suis installée, j’étais très méfiante avec mes collègues – tous des hommes. J’avais l’impression que les autres autour de moi voulaient me manger. Mais les relations étaient cordiales, on ne m’a jamais fait de remarque désobligeante. Au départ, la difficulté (ou croyance de difficulté car c’était ma peur de ne pas être reconnue qui parfois me guidait) de reconnaissance comme “chef” d’exploitation ; c’est vrai qu’il y a des anecdotes de commerciaux déboulant à la ferme et cherchant “le patron”. Aujourd’hui, l’âge aidant, je me rends bien compte des difficultés physiques auxquelles je suis confrontée – mon père faisait encore des choses à plus de 70 ans, que j’ai été obligée de changer à 50 ans car je ne pouvais plus les faire. Il y a la satisfaction et la joie de pouvoir élever mes deux enfants à mon rythme (avantage lié aussi au fait d’être son propre patron) ; satisfaction de pouvoir dire que c’est possible pour une femme de faire ce métier, avec cette limite de condition physique à partir d’un certain âge.
Pour le passage en bio ce sont souvent des femmes qui changent la donne au sein de la ferme. On passe en bio grâce à elles.
Émancipation : Ce qui t’as amené à t’engager syndicalement auprès de la Confédération paysanne ?
Florence Voisot : J’ai toujours été militante, donc engagée, donc très vite syndiquée. La Confédération Paysanne est le syndicat qui répond le plus à mes propres valeurs.
Émancipation : Y a-t-il quelque chose de particulier que tu voudrais ajouter ?
Florence Voisot : Regrette quelque chose que tu as fait, si tu t’aperçois que cela n’était pas adapté, mais jamais quelque chose que tu n’as pas fait. Ose !
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Émancipation : Peux-tu nous décrire ton parcours, pourquoi et comment tu as choisi d’être paysanne ?
Lorette Vugier : Je suis paysanne installée avec mon compagnon dans les arrière-côtes de Beaune. Nous produisons en agriculture biologique et vente directe des plantes aromatiques (tisanes et aromates) ainsi que des fromages de chèvre. Notre ferme est sur un peu moins de 30 ha de chaumes sèches, dont 3000 m2² environ de jardin pour les plantes.
Je ne suis pas issue du monde agricole, mon père était artisan et ma mère assistante sociale. J’ai suivi des études supérieures en aménagement du territoire et environnement, puis j’ai travaillé sur ce thème et dans le social en France et en Irlande. J’ai toujours cherché à suivre mes convictions dans ma vie et mon travail, devenir paysanne était pour moi la suite logique. Intéressée par les plantes aromatiques, je me suis formée vers 30 ans en obtenant un BPREA et à travers diverses autres formations plus courtes et stages.
Émancipation : Quelles difficultés as-tu rencontré – et rencontres tu actuellement – en tant que femme dans ce milieu, quelles satisfactions, quelles joies ?
Lorette Vugier : J’aime mon métier. Mais les systèmes alternatifs au modèle agricole dominant, avec des fermes à taille humaine et prenant soin de l’environnement, ne sont pas suffisamment soutenus, et beaucoup de collègues, malgré de beaux projets, arrêtent faute de perspectives. Et s’il est déjà dur d’être paysan, il est encore plus dur d’être paysanne !
Être une femme renforce toutes les difficultés : manque de revenu, surcharge de travail, difficultés d’accès au foncier, manque de légitimité auprès de ses pairs, accès plus compliqué à certaines connaissances techniques…
Émancipation : Ce qui t’as amené à t’engager syndicalement auprès de la Confédération paysanne ?
Lorette Vugier : Je pense que nos systèmes alternatifs seront vraiment viables et généralisables que si le modèle agricole évolue et nous permette de vivre mieux. Il est donc primordial de militer pour défendre nos projets, nos valeurs. Notre projet n’a de sens que dans une approche collective et politique.
Et puis j’ai eu aussi envie que les problématiques spécifiques en tant que paysanne et femme soient mieux connues et défendues. Nous avons encore beaucoup de droits et de reconnaissance à obtenir et personne ne portera nos revendications si nous ne le faisons pas nous même.
Émancipation : Y a-t-il quelque chose de particulier que tu voudrais ajouter
Lorette Vugier : Quelques chiffres issus du rapport Agriculture : les inégalités sont dans le pré d’Oxfam 2023 :
• La rémunération des agricultrices est 29 % inférieure à celle des agriculteurs, soit un quart¼ de plus que dans les autres secteurs.
• La retraite moyenne des agricultrices est de 570 € mensuel contre 840 € pour un agriculteur.
• 132 000 agricultrices n’ont pas de statut lié à leur travail agricole.
• Les agricultrices sont plus présentes dans les pratiques agricoles durables : bio (13 % de plus que dans les filières non-bio) et les circuits courts, élevage extensif…
Entretiens réalisés par Élisabeth Diaferia
Nous poursuivons la publication de fiches de l’ICEM que vous pouvez retrouver sur https://www.icem-pedagogie-freinet.org /secteur-second-degre. Aujourd’hui il s’agit de mettre en place la Méthode naturelle pour l’apprentissage du français.
Je suis professeure de français dans un lycée professionnel et technologique de La Roche-Sur-Yon. J’ai rencontré la pédagogie Freinet l’an passé, lors d’une journée découverte organisée par le GD85, au mois de février 2020. J’ai très vite testé des outils et mis en place des pratiques nouvelles au sein de mes classes (CAP, bac pro, bac techno et BTS). J’ai tout de suite été à l’aise avec la pratique du texte libre. J’ai aussi mis en place le plan de travail, avec plus de difficultés et de doutes sur ce que je faisais.
En parallèle, je donne des cours de français à deux adultes, dans un cadre amical, informel. Sakina et Rayan sont deux jeunes femmes soudanaises, arabophones ; je les connais depuis mai 2020. Elles ont rejoint leur mari en France et ne rentrent dans aucun dispositif d’apprentissage du français. Sakina est arrivée mi-mars 2020, ne connaissant rien du français ni de son alphabet. Rayan est en France depuis janvier 2019, elle se débrouille un peu à l’oral, mais n’a jamais écrit ni lu de français et ne maîtrise pas non plus notre alphabet.
S’adapter au public ou partir des propositions ?
Nous travaillons d’abord à distance, Sakina et moi, puisque nous sommes en période de confinement. Ensuite, Sakina vient chez moi et me demande d’accueillir son amie Rayan. Nous travaillons tant bien que mal. En amont, je passe un temps fou à chercher des documents qui seront, selon moi, accessibles : c’est en fait très difficile, pas forcément en raison de la complexité de la langue, mais essentiellement en raison de freins et limites que je mets. Pour moi, Sakina et Rayan viennent d’un monde aux antipodes du mien et de la vision du monde donnée dans les textes que je trouve : le Darfour, le camp de réfugiés de Zamzam, la ville d’El-Fasher… Nul doute qu’il s’agit d’une réalité socio-économique et culturelle à mille lieues de la mienne. L’imprégnation de culture religieuse (le voile ; l’appel à la prière qui émane parfois d’un téléphone dont la sonnerie n’a pas été coupée…) représente pour moi un autre blocage dans mon choix de textes, j’ai toujours l’impression que je vais heurter mes amies ou tout au moins les embrouiller dans les maigres connaissances de la langue dont elles disposent. J’opte pour des chansons, je tombe sur des textes qui parlent de société de consommation, de rapports hommes-femmes, de violence… à chaque fois j’ai l’impression qu’il s’agit de réalités trop complexes pour être abordées avec le peu de langage que nous avons en commun.
J’ai sans doute tort, mais c’est ma façon de procéder et je perds mon temps à aller de site en site, tapant sur des moteurs de recherche, et me rabattant finalement sur des textes un peu surannés, dont la mélodie, à coup sûr, est complètement éloignée des goûts de mes amies. Je finis par exemple par opter pour la chanson Les vacances au bord de la mer , de Michel Jonasz, pour sa diction lente, articulée, son vocabulaire lié à la famille. Et, une fois le texte écouté, dès le titre, je m’aperçois du fossé culturel : allez expliquer le mot “vacances” à deux femmes africaines qui parlent à peine notre langue. Ça existe, les vacances, à Zam Zam ? Bien sûr que non… Mes précautions lors de mes recherches n’ont servi à rien !
Rayan me parle alors d’une chanson qu’elle aime bien : Ainsi valse la vie , de Black M, et c’est déjà un peu mieux, à mon goût. L’idée venant de Rayan, je me sens plus à l’aise pour les aider à comprendre un peu les paroles. Je m’aide de la gestuelle, du ton de ma voix… Cette chanson évoque la déchéance d’un homme riche, bien installé dans la vie : il se retrouve à la rue mais tient à affirmer sa dignité. Nous retrouvons le vocabulaire de la famille “J’étais un père, un mari, un homme aimé…”, nous abordons le verbe être à l’imparfait…
Qui parle, qui agit ?
Je ne suis pas franchement satisfaite. Nos rencontres durent 1h30 environ, mais je suis quasiment toujours à la manœuvre, toujours parlant, faisant répéter, expliquant. J’occupe toute la scène quand mon objectif est de faire parler Sakina et Rayan. Quand elles repartent chez elle, j’ai toujours l’amère impression que nous avançons à peine !
À côté de ce travail sur des textes, j’amène du vocabulaire, que je liste autour de thématiques : le corps, la maison, la cuisine, mais aussi un peu de conjugaison. Rien de bien terrible, et toujours un temps de préparation démesuré par rapport au rendu final, selon moi. Nous lisons ces listes ensemble, je leur explique, je leur demande de répéter…
Mes deux élèves repartent avec des textes, des listes de mots, des conjugaisons. Je ne vais pas dire qu’elles ne progressent pas, mais je ne suis pas satisfaite : je gesticule et me démène, elles sont de leur côté bien peu actives, malgré leur bonne volonté… Arrive un sujet qui va me permettre d’être plus sûre de l’intérêt de mes activités : elles sont toutes deux enceintes. Je me remets à mes listes, j’invente des dialogues : la grossesse, la visite chez le gynécologue, l’accouchement… Et je suis rassurée : Rayan me dit que ce travail lui est bien utile lors de ses rendez-vous et elle en redemande. Pour Sakina, c’est plus difficile, mais elle se prête volontiers à ce travail (lecture de la liste avec échanges impromptus pour illustrer les mots, petits dialogues improvisés…) et elle progresse un peu. Je n’ai pour le moment pas l’idée d’aller puiser dans les ressources Freinet pour faire évoluer ma pratique.
La postparation à partir des échanges
En discutant avec une collègue, j’apprends l’existence du groupe Freinet FLE Alpha, du site https://freinet-adultes-fle-et-alphabetisation.webnode.fr/, et la mise en place d’un échange via le réseau What’sApp en décembre.
Après cet échange fructueux qui réunit des formatrices de toute la France, je change complètement ma manière de travailler. J’abandonne les préparations fastidieuses et les recherches de document, je n’apporte plus rien en amont. Je propose à chacune un échange (par téléphone, car c’est la période du deuxième confinement…). Nous parlons de choses et d’autres, comme dans une conversation ordinaire. Je pose des questions simples : “Comment ça va ? Qu’as-tu fait aujourd’hui ? Comment va ta famille ?” Avec Rayan, j’improvise aussi quelques dialogues fictifs : elle est alternativement la soignante et la patiente qui vient consulter pour sa grossesse.
Pendant ces échanges, d’une demi-heure environ, je prends des notes : je note tout, sans faire de tri, très vite. Ces notes vont me permettre d’élaborer un petit manuel de travail. C’est maintenant que je vais consacrer un temps de travail assez conséquent, entre postparation et préparation. Je retranscris nos conversations, qui deviennent de courts textes auprès desquels j’ajoute quelques illustrations, des points de vocabulaire, de grammaire ou de conjugaison… Je soigne la mise en forme, je veux donner de la valeur aux paroles qui ont été échangées, je veux aussi produire un document de travail agréable.
Quand nous travaillons ensemble désormais, nous utilisons ces textes comme point de départ de l’essentiel de nos activités : lecture/dictée de mots/échanges oraux/ conjugaison. L’avantage de ce recueil de textes, c’est qu’il part des préoccupations de Rayan et Sakina. Loin de nous y enfermer, il est le point de départ de nombreuses conversations.
Je commence par leur demander de lire un passage né de leur propre conversation, puis nous enchaînons sur des échanges informels, qui permettent soit de réinvestir le vocabulaire, soit d’inventer des dialogues fictifs, soit de partir sur d’autres sujets. Là encore, je prends note de tout ce qui me semble intéressant d’un point de vue linguistique, afin d’ajouter d’autres pages à notre manuel. Je leur donne aussi en dictée quelques mots que nous avons utilisés, avec le manuel sous les yeux.
Construction du manuel mouvant : les connaissances ancrées sur l’expérience sensible
Le chapitre 2 de notre manuel est écrit à la suite d’une rencontre dans la cuisine de Rayan. Sakina fait un gâteau et nous bavardons toutes les trois. Je prends des notes à nouveau. Je sais que tous ces échanges oraux pourront être approfondis ultérieurement. À la maison, j’élabore le chapitre, j’y mets des illustrations, des encarts : la prononciation et l’orthographe du mot œuf, la conjugaison des verbes laver, ranger, mettre. Et nous revenons sur ces écrits lors de nos rencontres ultérieures.
Mettre en place la Méthode naturelle pour l’apprentissage du français a changé beaucoup de choses, à commencer par mon sentiment – non négligeable – d’être plus efficace et plus en phase avec les deux personnes qui sont face à moi. Et ces textes inspirés du quotidien nous offrent une grande liberté d’échanges. Comme je n’apporte plus de vocabulaire ou de textes choisis sur des critères à moi, nous avons la possibilité de partir dans toutes les directions possibles. Et le plus souvent, je prends des notes pour ajouter des chapitres à notre manuel mouvant, qui n’a pas de limites et ne présente pas de progression particulière, qui s’étire au gré des échanges et des événements de la vie. Je n’apporte plus de textes à étudier, mais des contes, juste pour le plaisir de lire, pour que la langue française parvienne à mes amies dans ses richesses et ses subtilités même si la compréhension doit passer alors un peu au second plan.
Depuis très peu de temps (suite au stage du GD 85 de 2021), je mets aussi en place la pratique du journal au lycée, avec mes élèves de seconde bac pro et de seconde techno. J’en fais un usage un peu différent. Ils constituent plus la mémoire de la classe – la restitution des échanges qui ont pu avoir lieu, la diffusion des textes libres qui ont été écrits… – qu’un manuel à proprement parler. Nous les relisons pour le plaisir de lire de beaux textes et de constater la richesse des réflexions que les cours nous donnent l’occasion d’avoir. C’est un usage un peu différent. Je pense que le travail avec Sakina et Rayan pourrait évoluer de cette façon, quand mes deux amies maîtriseront mieux la langue.
Témoignage de Nicole Chéné
Focus En rencontrant la Pédagogie Freinet, Nicole opère un renversement dans sa pratique pédagogique. Elle change de posture, pilote moins le contenu ; elle parle moins et écoute davantage. Après avoir tâtonné longuement pour trouver des supports adaptés à son public, elle découvre l’intérêt de s’appuyer sur les connaissances de ses élèves ainsi que leur vécu pour construire du savoir. Les échanges authentiques deviennent le matériau pour un apprentissage directement utile aux élèves, donc plus solide. Ces conversations constitueront un réservoir pour élaborer les savoirs linguistiques. Chaussant ses lunettes de professeure de FLS, elle prépare après coup des outils pour des apprentissages systématiques (conjugaison, exercices d’oral). Avec le “manuel mouvant”, elle élabore un patrimoine culturel de proximité nourri des expériences réelles et familières des élèves. Le soin apporté à la mise en forme participe d’une valorisation du travail commun et de sa conservation. Et ce manuel en construction institutionnalise les paroles des élèves comme objet de savoir. Le changement de pratique répond à une insatisfaction et une exigence d’efficacité. Nicole, lucide, constate que ses multiples préparations ne font pas nécessairement progresser ses élèves pourtant désireuses d’apprendre le français. Elle s’autorise des tâtonnements dans ce contexte hors de la classe et accueille avec satisfaction le changement suggéré par la pédagogie Freinet. Ce récit montre l’importance d’un accompagnement dans les difficultés du métier, – ici dans une situation inédite d’apprentissage du français à des adultes – et la richesse des échanges entre pairs pour faire évoluer sa pratique. Il y a d’abord des moments de formation, puis un site et une liste d’échanges. Lors de ces rencontres, le groupe permet, par ses réactions et ses témoignages, par son écoute bienveillante, de peaufiner ou modifier ses gestes professionnels, ses outils, ses dispositifs. Et les changements de pratique ne concernent pas seulement le cours de Français langue seconde, mais aussi les classes du lycée que Nicole a en charge, dans un aller-retour permanent.
Dans cet article je tente de mettre en exergue certains aspects cachés de l’inclusion qui amènent à la questionner. Des aspects qui relativisent les bonnes intentions du gouvernement vis à vis du handicap à l’école en particulier. Ce n’est qu’en septembre 2024, dans son discours de rentrée, que L’ex-ministre N. Belloubet a cassé une omerta en remettant en cause la scolarisation en école ordinaire de 24 000 élèves dénonçant ainsi le manque de place en établissements spécialisés. C’est aussi en 2024, qu’enseignants, enseignantes, syndicats et familiers d’élèves handicapé·es franchissent le mur médiatique pour réclamer la création de postes et le maintien des établissements spécialisés. Attachons-nous aux faits.
Septembre 2024, généralisation de l’intégration dans les écoles
Elle doit se généraliser grâce au décret paru au Journal officiel du 6 juillet 2024 1 en application de la loi “pour une école de la confiance” 2 de juillet 2019. Ce décret transforme en “dispositifs intégrés”, toutes les “structures d’accueil handicap”, c’est à dire tous les établissements et services pour les enfants et jeunes adultes. Cela entraîne une inclusion partielle ou totale dans les établissements scolaires normaux. Le but avoué du gouvernement est, pour 2027, l’intégration à 80 % de tous les élèves à besoins particuliers, avec l’aide du dispositif d’intégration thérapeutique éducatif et pédagogique, DITEP mis en place depuis 2017. Depuis lors, les Instituts Thérapeutiques Éducatifs et Pédagogiques (ITEP) et les SESSAD (Service d’Aide à Domicile) se transforment en DITEP quand ils sont intégrés. Mais désormais, le décret de juillet 2024, va au-delà qui étend ce dispositif à tous les autres établissements et services accueillant des enfants handicapés, mentaux ou physiques. Ainsi, en plus des 465 ITEP et 1 580 SESSAD déjà concernés, doivent l’être désormais les 1 025 Instituts Médico Éducatifs (IME), les 145 Instituts d’Éducation Motrice (IEM), les 179 établissements pour enfants et adolescents polyhandicapés et les 77 établissements expérimentaux.
La remise en cause du caractère collectif de l’enseignement
Quand la loi sur l’inclusion de 2005 est promulguée, l’enseignement sur le mode collectif est la norme, et le paradigme de l’école d’émanciper par l’acquisition des savoirs, encore reconnu. Fondé sur les stades de développement psychologiques de l’enfant, le fonctionnement de l’école se base alors sur des classes constituées en fonction de l’âge, les classes d’âge. Ce qui permet de limiter l’hétérogénéité dans les classes, pour faciliter l’enseignement à l’enseignant·e et l’apprentissage à l’élève, ce qui n’a jamais empêché les différences de niveaux mais en a limité l’amplitude. Précisons que le caractère collectif de l’enseignement, ni discutable, ni discuté auparavant, n’a jamais signifié que le/la professeur·e ne s’occupe pas de chacun·e de ses élèves en particulier.
Or, c’est un fait, avec les effectifs actuels dans les classes, l’objectif d’acquisition des savoirs par tou·tes ses élèves, est impossible quand les niveaux sont multipliés à l’envie. Bingo, l’objectif d’acquisition des savoirs est opportunément remplacé par celui de tri et d’orientation des élèves. Ainsi, le caractère individualisé de l’enseignement monte en puissance, en même temps que se généralisent les mesures de l’inclusion. Exit l’enseignement collectif, place à l’individualisation de l’enseignement qui ouvre la voie aux classes multi-niveaux. Exit aussi les bases du collectif, que sont les stades de développement de l’enfant, relégués aux oubliettes de l’Éducation nationale. Ils font place, en 2018 aux neurosciences qui les remplacent avec l’aide de la création d’un Conseil Scientifique Spécifique dont les 16 membres sont nommés par le gouvernement. Imposées dans l’EN par Blanquer, les neurosciences sont axées sur l’étude et le fonctionnement du cerveau. Et bien qu’encore jugées expérimentales, le gouvernement a néanmoins décidé de faire de l’Éducation nationale son incroyable base d’expérimentation, comme pour l’IA et le numérique éducatif, sans crainte de mettre en danger des générations d’élèves. Ainsi va le Macronisme.
L’enseignement individualisé, le nœud de l’inclusion
C’est en 2012, sous Hollande, que le ministre Peillon modifie le Code de l’éducation qui instaure le nouveau principe individualisé de l’enseignement. Ainsi, dans le code rénové, “la maternelle doit être adaptée pour permettre la scolarisation des enfants handicapés”. Et, “pour tous les autres niveaux, est imposé le recours à des PPRE (projet personnalisé de réussite éducative)”. De nouvelles missions qui alourdissent le travail des enseignant·es.
Ce nouveau code avec cette obligation d’individualisation faite aux enseignant·es, ouvre la voie au tout inclusif et en catimini aux nouvelles tâches et missions attenantes. De plus l’individualisation est boostée par nombre d’autres mesures jusque-là freinées par le caractère collectif de l’enseignement. Entre autres mesures, il y a celle de l’expérimentation pédagogique, emblématique de la nouvelle école-centre-de-tri-des-élèves. Le gouvernement s’en est emparé qui, sous couvert d’expérimentation, a fait passer nombre de ses contre-réformes depuis qu’il est au pouvoir. Certaines prennent alors tout leur sens tels que la disparition des redoublements, les cycles, les groupes de niveau en collège et les spécialités en lycée. La casse du groupe classe basée sur les niveaux d’âges se généralise entraînant automatiquement la multiplication des niveaux, qui permet d’économiser autant de postes et de moyens que le gouvernement le décidera puisque tous les mélanges deviennent possibles. Et l’inclusion y joue un rôle très important avec ses besoins particuliers de tous types.
Une réforme macronienne pour faire des milliards d’économies
Un·e élève à besoins particuliers dans un établissement spécialisé (IME, ITEP, IEM, établissements pour polyhandicapés …) coûte entre 20 000 et 80 000€ selon l’aide fournie, par an, à l’Assurance maladie, donc à la Sécurité Sociale. Un coût qui couvre tous les besoins de l’enfant-élève pris en charge par l’établissement. Alors que dans une école ordinaire, un élève coûte entre 6 000 et 10 000€ par an à l’État.
En comparaison, une AESH revient à 18 000€/an à l’État. De plus avec la nouvelle réforme des PAS, elle doit s’occuper de plusieurs enfants à la fois. Il est clair que les économies budgétaires à la clé de cette réforme sont une réalité. Et la bien-pensance ici a plutôt la saveur de la politique du moindre coût pour le handicap et les besoins particuliers.
Le nouveau dispositif mis en place pour l’intégration spécifique des autistes, le DAR, devrait coûter 140 000€ par an. C’est le coût de la scolarisation de deux élèves handicapés dans un établissement spécialisé. Alors qu’il en gérera beaucoup plus là où il sera instauré.
Avec le décret de juillet 2024, qui impulse l’intégration des élèves jusqu’à 80 % du temps scolaire, le gouvernement espère poursuivre la fermeture d’une majorité d’établissements spécialisés qui fonctionneront en tant que DITEP dans les écoles ordinaires. Déjà entre 2018 et 2022, d’après les rapports de la DREES et de la Cour des Comptes, les fermetures s’élevaient à 8 % pour les SESSAD, 6 % pour les ITEP et les IME, 5 % pour les établissements pour polyhandicapés et 66 % pour les 77 établissements expérimentaux. Et cela continue. Entre 2022 et 2024, 300 IME en plus ont fermé et il y a eu 24 % d’élèves en moins accueillis dans les ITEP. Des économies d’échelle, dont pourtant on ne connaît pas le montant et que le Ministère ne communique pas, mais qui pourrait s’élever à plusieurs milliards d’euros à terme.
L’inclusion aussi au service des entreprises
C’est une autre dimension de l’inclusion. Après que la loi 2005 sur le handicap a été promulguée, le Ministère de l’EN s’est intéressée en premier lieu à une caractéristique pourtant non classée handicap, celle du haut potentiel intellectuel (HPI). Opportunément et largement relayé dans les écoles par les inspections, le HPI créa le buzz dans les salles des maîtres pendant quelques années. Il n’est pas négligeable de savoir que les HPI sont très convoités par certains secteurs économiques tel que la Silicon Valley qui ne cache pas son intérêt. Les grandes entreprises françaises les recherchent aussi, et agences et associations se multiplient ouvrant ainsi un nouveau marché. Des dizaines d’établissements scolaires privés spécialisés pour HPI, alors que ferment les IME et les ITEP, se sont créés et vont se créer, homologués et subventionnés par le Ministère.
L’EN s’est ensuite beaucoup focalisée sur l’autisme. L’Asperger particulièrement, mais les autres aussi qui peuvent également receler des HPI. Élizabeth Borne 3 a confirmé le 20 janvier 2024 que 400 nouvelles unités spécifiques d’enseignement pour autistes, devraient être implantées dans les écoles ordinaires, principalement dans les maternelles (UEMA de 7 élèves), et quelques dizaines en élémentaires (UEEA de 10 élèves).
Nous pouvons nous réjouir du fait que le HPI et l’autisme bénéficient de moyens spécifiques dédiés. Mais le monde de la macronie, ne nous déçoit jamais qui confirme sa politique de mettre l’école au service de l’entreprise, même au travers de l’inclusion. Et s’il a fallu 20 ans au système éducatif pour ériger des structures pour HPI et autisme, force est de constater que tout reste à faire, et que les moyens ne sont pas là, pour les autres handicaps. Ils n’intéressent la macronie et les entreprises que pour fournir de la main d’œuvre obéissante pour laquelle une école au rabais est largement suffisante. Les chiffres sont là qui montrent que l’inclusion des autres formes de handicap semblent avoir pour premier objectif d’économiser sur le budget de la Sécu, et sur celui de l’État en second lieu.
Une maltraitance institutionnelle qui justifie les mobilisations
L’inclusion n’est pas un sujet simple. Mais la souffrance de tous les acteurs et actrices ne peut-être niée. À ce stade, beaucoup de familles, et beaucoup d’enseignant·es expriment désarroi et souffrance et manifestent pour que le gouvernement agisse mais aussi pour que les établissements médico-sociaux ne ferment pas. Si ceux-ci sont décriés, souvent à juste titre, c’est à cause de leurs moyens qui diminuent comme partout depuis des décennies. Cela arrange le gouvernement qui voudrait les fermer. Pourtant les revendications des personnels ont toujours été pour augmenter les budgets seul moyen de stopper les dysfonctionnements décriés. Bravant la bien pensance qui consiste à défendre l’inclusion en soi, l’omerta médiatique commence à se fissurer 4 . Familles, enseignant·es et syndicats commencent à manifester et remettre en cause la politique du tout inclusif.
Des enseignant·es se mobilisent, d’autres craquent et se mettent en congé maladie faute de pouvoir gérer la trop grande souffrance occasionnée par les surcharges à la fois morale et de travail que cela implique. À Brétigny-sur-Orge (Essonne) 5 , une déléguée du SNUipp, lors d’une manifestation a affirmé : “Nous sommes tous sous l’eau, l’inclusion oui mais pas sans moyens […] c’est de la maltraitance pour nous, les familles et les élèves”. Quant aux professionnel·les et parents d’élèves qui l’accompagnaient, iels déclaraient : “Nous assistons à une grave maltraitance institutionnelle…”, et réclamaient des moyens adaptés.
Mais le gouvernement et Élizabeth Borne ne remettent rien en cause, et la maltraitance qui va grandissant se poursuit. L’école du tri, l’orientation précoce, les exigences des entreprises et des milliards d’euros sont à la clé que le gouvernement Macron mènera à bien tant que la rue ne l’en empêchera pas.
Un nouveau gouvernement qui fait tout pour que la situation empire
É. Borne dans le journal La Croix (11/02/25) infléchit le discours tout inclusif en affirmant qu’il faut s’“assurer que chaque élève soit pris en charge dans un cadre adapté” . Elle précise, “Institut médico-social (IMS), dispositif ULIS ou classe ordinaire” . L’ambiguïté réside dans la non remise en cause du décret de juillet 2024. Le nombre d’enfants inclus est passé de 151 000 en 2005 à 490 000 en 2024, puis à 520 000 en 2025. É. Borne déclare vouloir appliquer l’Acte II de l’inclusion et donc renforcer les PAS, qui succèdent aux PIAL. Elle foule ainsi aux pieds les revendications des AESH et des enseignant·es, d’abrogation des deux mesures. Elle promet 500 PAS dès 2025, au lieu des 200 prévus, et 3 000 en 2027, quand la scolarisation des élèves inclus·e atteindrait les 80 %. Ils seraient 25 PAS par département, pour 60 000 établissements et 300 000 classes primaires et secondaires en France. Ils couvriraient tous les niveaux scolaires, de la maternelle à la terminale et proviendraient de la capitalisation des 4 000 postes non supprimés. On peut en conclure que s’ils vont être redirigés vers les PAS, ils seront (non ?) supprimés partout ailleurs.
Avec les PAS donc, la mutualisation des AESH se poursuivrait, et leurs conditions de travail n’iraientt pas en s’améliorant, ni celles des enseignant·es. Mais surtout, avec les PAS, l’EN se substituerait aux MDPH et CADPH pour attribuer et quantifier l’aide apportée aux élèves à besoins particuliers.
Avec l’acte II de l’inclusion, le scénario pourrait être le suivant : fin d’un premier et long processus pour le gouvernement ; l’EN, ferait main basse sur l’enfance handicapée, dans la perspective de diminuer les dépenses de Sécu. Pour cela externalisation du médical qui coûte cher avec un cabinet médical dans l’école, prise en charge par la médecine de proximité à la place de la médecine institutionnelle et transfert de la responsabilité et d’une partie du coût des soins aux familles. Mais bien sûr tout cela n’est qu’hypothèse.
Marie Contaux
Nous vous livrons quelques citations de femmes que nous avons glané, alors que des féministes s’organisent contre la montée du militarisme, notamment dans le cadre de la campagne : Guerre à la Guerre !
May Piqueray, la réfractaire : “Je hais les hommes d’État qui considèrent qu’une guerre est le seul moyen de détruire dans l’œuf les mouvements sociaux”.
Andrée Michel : “La société française est bloquée et ses blocages proviennent de son attitude néocolonialiste et patriarcale, la France est une société militariste : les budgets énormes investis dans les armes expliquent le retard dans beaucoup d’autres domaines”.
Pinar Selek in Le chaudron militaire turc, un exemple de production de la violence masculine : “Dans le processus de militaro-masculinisation, les jeunes hommes apprennent à tuer et à baiser, inséparable alliance…”
Dominique Grange dans la chanson Au ravin des enfants perdus : “En refusant toutes les guerres, celles de demain, celles d’aujourd’hui, nous ne voulons plus de ces souffrances. La vie s’arrête où la guerre commence, aucun oiseau ne chante plus au ravin des enfants perdus” .
Emmanuelle
Saint-Nazaire, en cette fin d’année chaotique, alors que la menace de la construction d’un porte-avion nucléaire par les chantiers de l’Atlantique (plusieurs milliards d’argent public), se précise, au lieu de construire, par exemple, des bateaux hôpitaux ; le collectif NON SNU a conçu et édité artisanalement un calendrier antimilitariste libre de droit ! (https://wikicoop.ouvaton.org/educenlutte/?AntiSNU ).
Vous refusez de négocierniez notre droit à l’existenceAu mot d’indépendance vous riezNous les Machoro Tjibaou femellesavons pris en otagedans l’antre de nos matricesde notre pensée au travailvos désirs de confortvotre pouvoir maladevotre insensée violenceEtayant pillé vos magasins de motsvos réserves de scienced’innocentes sommes devenues stratègesde captives guerrières à mortde désarmées maîtresses d’arsenalàvos gendarmeries sanglantesvos gardes à vue à vievos coups sans ripostevos injures banalesvos meurtres impunisvos trahisons légèresvotre exploitation séculairevos fausses conciliationsvos traîtres d’émissairesnous opposonsla sauvagerie de notre êtrela magnificence de nos terresune flamboyante solitudeet désespérée résistance !
Marie-Claire Calmus
Cet appel date du 8 octobre. Il est toujours d’actualité !
Depuis un an, l’invasion militaire de Gaza par l’armée israélienne sous les ordres de Netanyahou et le soutien de toute la communauté internationale, dont la France, a soumis ce territoire déjà vulnérable à un projet d’annihilation implacable. Les infrastructures vitales sont anéanties, les soins et l’alimentation de base sont bloqués, et plus d’un million de personnes ont été déracinées. Dans son sillage, Tsahal laisse derrière elle des dizaines de milliers de corps s’empiler dans l’enclave de Gaza, dont au moins 70 % sont des civil·es, car ce chiffre reflète la proportion de femmes et d’enfants victimes de cette guerre. Assuré du soutien politique, économique et militaire inconditionnel des États occidentaux, Israël entame mi-septembre une nouvelle offensive contre le Liban avec sa méthode de destruction totale déjà éprouvée dans la bande de Gaza, transformant chaque jour des villes et des campagnes au sud Liban en ruines et en terres rasées et en laissant des centaines de mort·es et des milliers de blessé·es.
La France fait partie des fournisseurs d’armes et matériels militaires d’Israël. Ce jour est pour nous, féministes, l’occasion de rappeler l’urgence de mettre fin à cette violence coloniale et à la complicité active de la France. Nous exigeons que notre pays cesse immédiatement ses ventes d’armes et de matériels militaires à Israël, et nous appelons clairement à la fin du massacre colonial à Gaza, en Cisjordanie et au Liban !
Dénoncer le fémonationalisme
Dans ce contexte, il est crucial de dénoncer un phénomène insidieux qui se déploie aussi bien en Israël qu’en France : le fémonationalisme, ou l’appropriation des sujets féministes à des fins nationalistes et militaristes. En Israël, ce mécanisme prend une forme particulièrement sophistiquée avec la glorification de l’implication des femmes dans les forces armées. Des vidéos mettant en scène des soldates, comme celles de l’unité de tankistes Faran le 7 octobre dernier, sont diffusées massivement pour promouvoir l’idée d’une armée égalitaire et progressiste, où les femmes jouent un rôle essentiel dans la défense de la nation. L’annonce, pour début 2025, de l’inauguration d’une unité d’élite 100 % féminine s’inscrit dans cette logique : présenter la militarisation des femmes comme un symbole d’émancipation. Mais que cache cette célébration de l’émancipation féminine par le sang et les armes ? La guerre n’est pas plus juste ni la mort moins douloureuse parce qu’elle est infligée par des femmes.
De même, il y a un an, une image d’un soldat de Tsahal, debout parmi les décombres et brandissant un drapeau LGBTQIA avec l’inscription “In the name of love”, a captivé l’attention du monde entier. Cette scène illustre la synergie entre le pink-washing et le fémonationalisme au sein de la propagande militaire israélienne.
Ce discours tente ainsi de masquer la vérité : ce sont les oppresseurs, armés et organisés, qui dictent qui peut attaquer, qui peut se défendre, et qui possède les armes, donc le pouvoir. La militarisation des femmes et des LGBTQIA israélien·nes ne fait que renforcer cette dynamique. En les intégrant dans ses rangs, l’armée israélienne veut montrer une image progressiste et morale. Pourtant, cette réalité cache la double injonction sexiste imposée aux femmes israéliennes : enfanter pour offrir des soldat·es à la nation et prendre les armes pour faire perdurer la violence coloniale. Les féministes décoloniales ont d’ailleurs ce slogan : “je ne tire pas, je n’enfante pas, ainsi je trahis ma nation” . C’est aussi vers cette résistance que nous devons poser nos yeux.
Dans le même temps, les femmes palestiniennes résistent même si elles sont désarmées, vulnérables, humiliées par l’armée israélienne, incarcérées et privées des conditions matérielles les plus élémentaires. À Gaza, elles subissent les accouchements et césariennes à vif en raison du manque d’équipements médicaux. Elles manquent de produits d’hygiène de première nécessité. Elles sont exposées à des violences sexuelles et sexistes (VSS), exacerbées par l’état de guerre et de siège. Ce déséquilibre des rapports de pouvoir est évident, et la tentative d’humaniser une armée israélienne féminisée ne fait que mettre en lumière l’abîme entre les femmes que les nations occidentales prétendent protéger et celles qui, dans l’ombre du conflit, sont cruellement sacrifiées.
Ce fémonationalisme, nous le retrouvons aussi en France. Ici, le gouvernement instrumentalise les droits des femmes pour justifier ses propres politiques impérialistes et ses relations militaires avec Israël. En prétendant défendre les droits des femmes contre les “barbares” que seraient l’ensemble des hommes arabes, ici et là-bas, nos dirigeants vernissent de violet leurs exactions afin de justifier l’interminable oppression du peuple palestinien.
En soutenant militairement et diplomatiquement Israël, la France participe activement à un génocide colonial tout en favorisant la militarisation croissante de notre société. Ce phénomène s’inscrit dans un contexte où les violences racistes commises par l’État français explosent, notamment au travers d’une politique oppressive des quartiers populaires, mais aussi d’un maintien de l’ordre colonial en Kanaky, à Mayotte et plus récemment en Martinique. Il est temps de mettre un terme à ces hypocrisies proférées au nom d’un idéal de progrès et d’assumer nos responsabilités.
Dans ce tableau sombre, il est essentiel de reconnaître et de soutenir les voix israéliennes et palestiniennes qui, sont invisibilisées et réprimées pour la raison même qu’elles s’élèvent contre les injustices et les violences vécues par le peuple palestinien. Depuis la société israélienne, des féministes décoloniales se battent contre la politique de guerre de Netanyahu et contre l’apartheid depuis des années. Ces dernières refusent d’être utilisées comme caution morale et réclament une paix juste pour tou·tes. Les syndicats palestiniens qui ont été bien trop négligés par la solidarité internationale, luttent de toutes leurs forces pour la justice sociale et la dignité humaine. Nous, féministes, femmes et minorités de genre en France, nous nous engageons auprès de ces mouvements et exigeons un soutien concret aux travailleurs et travailleuses palestiniennes.
Un an après le début du génocide, nous appelons donc à un réveil des consciences et à l’action
Suivons l’élan des féministes du monde qui partout se joignent au désarmement du génocide comme à Naarm en Australie le 11 septembre, où des milliers de personnes fortes d’un front unitaire ont bloqué le salon de l’armement. Ou encore aux États-Unis, où les féministes se multiplient dans tous les espaces publics et politiques pour faire arrêter les ventes d’armes.
Alors que le monde entier a les yeux rivés sur la Palestine, une majorité de médias français restent dans l’omerta. Pire encore, quand ils n’invitent pas directement Netanyahu sur leurs plateaux TV, l’actualité qu’ils déversent met en danger les personnes (supposées) musulmanes et juives. Il apparaît dès lors que seules nos mobilisations peuvent encore faire parvenir le bruit sourd des massacres jusqu’aux rues françaises. Conscientes que chaque acte de violence est inacceptable et que la guerre et la colonisation entraînent leur cortège de souffrances et de viols, de civils enlevés, retenus ou fait prisonniers, nous avons le devoir de renouer avec la lutte. C’est notre dernier espoir pour infléchir l’horreur qui s’intensifie, non seulement à Gaza, mais aussi en Cisjordanie occupée, au Liban, au Yémen et jusqu’en Iran.
En 2023, le gouvernement Macron a fait voter au Parlement un budget militaire de 412 milliards d’euros pour les cinq ans à venir pour garantir, entre autres, “le succès des armes de la France ”. Il est de notre devoir de dénoncer ces budgets colossaux qui devraient être attribués à la santé et l’éducation. Nous dénonçons tous ces gouvernements qui appellent au cessez-le-feu, tout en continuant à livrer des armes. Nous n’appelons pas à la paix en fournissant des armes de guerre.
Nous exigeons que la France cesse immédiatement de vendre des armes à Israël. La cause palestinienne est une cause féministe, car elle incarne la lutte pour la liberté, la dignité et la justice pour toustes. Dénonçons, perturbons, occupons.
Nos luttes sont liées : désarmons le fémonationalisme et le pink-washing, en Israël comme en France, et construisons une solidarité féministe véritablement internationaliste.
Appel initié par l’Assemblée féministe Paris-Banlieue
à retrouver sur : https://framaforms.org/feministes-contre-larmement-mobilisees-en-inter-orga-depuis-l-appel-du-8-octobre-2024-rendez-vous-le
Les intertitres sont de la rédaction.
Basée sur la peur, des étranger·es, des trans, des femmes et de leurs droits reproductifs acquis de haute lutte, des soi-disant “complot woke” et de la “théorie du genre”, dans une Amérique en déclin, en quête d’un pseudo “âge d’or” perdu, la campagne de Trump a su gagner des segments de l’électorat jusqu’alors insensibles aux discours de la droite traditionnaliste.
Le 6 novembre 2024, une partie des États-Unis se réveille abasourdie, ahurie et consternée. Les sondages sur les résultats de la présidentielle américaine prédisaient une bataille serrée, avec deux candidats au coude-à-coude. Les démocrates ont la gueule de bois. Les trumpistes exultent. La victoire haut la main du candidat républicain, tant pour le “vote populaire” que pour le nombre de grands électeurs est écrasante. Il n’est même plus besoin d’une action aussi violente que l’invasion du Capitole (6 janvier 2021), d’ailleurs cette fois entouré de policiers ; les commerces alentour étaient également préventivement protégés de panneaux de bois.
Mais une grande partie de l’Amérique (souvent des gens ayant fait des études et culturellement favorisés), ne peut en rester là. Lors de la première élection de Trump en 2017, 1984 de George Orwell avait connu une hausse spectaculaire des ventes, les lecteurs et lectrices trouvant un écho à la situation politique dans ce roman dystopique, où la novlangue ne permet plus de distinguer le vrai du faux. Aujourd’hui depuis le 1er février, c’est le Simple Sabotage Field Manual publié par l’OSS (Office of Strategic Service, ancêtre de la CIA) publié en 1944 pour contrer l’ennemi fasciste, qui a vu ses téléchargements (ebook gratuit du projet Gutenberg) monter en flèche.
Le mouvement MAGA
Revenons-en d’abord au mythe du mouvement MAGA (Make America Great Again) sur lequel Trump a surfé pour gagner. Il est basé sur l’idée d’une Amérique hégémonique, mais ne fait pas grand cas du modèle de développement maintenant dépassé, sur lequel cette puissance s’appuyait. Trump annonçait un “nouvel âge d’or” pour l’Amérique dans son premier discours après son élection. Ceci est une référence non pas aux “trente glorieuses” se terminant par la défaite au Vietnam, le Watergate, et la crise pétrolière, ni aux années 20 dont 1929 déjà annonçait la faillite du système, mais au “Gilded Age”. Cette période dorée du capitalisme, de l’industrialisation, de l’exploitation des ressources, de l’appropriation des terres indiennes meurtrière pour les peuples autochtones, et de l’expansion des pionniers vers l’Ouest, de l’accroissement démographique jamais égalé de la population blanche, a vu le décollage économique des États-Unis, de la fin de la guerre de Sécession jusqu’au début du XXe siècle, ainsi qu’un protectionnisme accru, avec des droits de douane élevés. C’est aussi l’époque des “self-made men”, ces entrepreneurs comme Andrew Carnegie (roi de l’acier) ou John Rockefeller (à la tête de la Standard Oil company) et des trusts financiers. Le monde selon Trump alors ? Il remet en effet en question les lois protectrices de l’environnement, veut rétablir la fracturation hydraulique sur des zones indigènes ou à préserver, et s’est acoquiné avec les entrepreneurs du moment de la Silicon Valley, Elon Musk aux manettes pour réduire les dépenses publiques, et Mark Zuckerberg, patron de Meta, qui a dû céder (sous pression ?), en renonçant au contrôle des données des réseaux sociaux qu’il dirige, brouillant davantage encore la frontière entre le vrai et le faux.
Les procès
Rajoutons à cela les nombreuses casseroles aux fesses pour lesquelles la justice a voulu inculper le nouveau président en exercice. Premier président depuis l’existence des États-Unis à être condamné au pénal dans l’affaire “Stormy Daniels” 1 , les poursuites ont cessé car nuisant à la volonté de ses électeur·es et à sa prise de fonction, selon ses avocats, même s’il a été reconnu coupable. Un exemple de justice à plusieurs vitesses, recours dilatoires et autres tactiques qui permettent au personnage de s’en tirer. Depuis le scandale du Watergate, poursuivre un président en exercice ne peut entraver l’exercice de ses fonctions, tel que défini dans la Constitution. Le président voyou utilise la loi à ses fins, pour faire clore les dossiers, même si les juges les plus réfractaires, insensibles aux menaces, gardent précieusement dans leurs archives les minutes des procès.
Les femmes
Et dans tout cela les femmes ? D’abord notons le parallèle entre exploitation capitaliste des ressources et appropriation du corps des femmes. Le “lapinisme phallocratique” (expression utilisée par l’autrice française Françoise d’Eaubonne) impose aux femmes des grossesses non désirées. Il n’y a qu’à voir la régression sur le droit à l’avortement aux États-Unis, due en grande partie à la nomination à vie de juges conservateurs à la Cour Suprême, juste avant le départ de Trump. Les commentaires salaces ou provocateurs de Trump, “Grab them by the pussy” (prends-les par la chatte), dévoilent un sexisme sans complexe, qui a réussi à faire descendre dans la rue en 2017 des milliers de femmes, coiffées d’un bonnet en forme de foufoune 2 . Pendant la dernière campagne présidentielle, Kamala Harris reprenait une réplique de Donald Trump affirmant qu’il protégeait les femmes “qu’elles le veuillent ou non” : “Il pense qu’il peut décider de ce qui relève de votre propre corps, que vous le vouliez ou non”.
Enfin, après la victoire de Trump le message féministe “mon corps mon choix” a été détourné par des masculinistes toxiques sur les réseaux sociaux : “ton corps mon choix” clamaient-ils, attisant chez les jeunes femmes une réaction violente. Un grand nombre d’entre elles se réclament désormais du mouvement 4B, originaire de Corée du Sud. Pour échapper à la pression patriarcale, elles décident de se libérer des normes de genre en refusant de se marier avec des hommes (bihon en coréen), de ne pas sortir avec des hommes (biyeonae), de ne pas avoir de relations sexuelles avec des hommes (bisekseu), et de ne pas avoir d’enfants (bichulsan), ce qui paraît excessif, mais correspond bien à l’extrême polarisation opérée depuis que Trump sévit. Les messages tels que : “Tu as voté Trump et bien maintenant tu peux toujours baver, tu ne coucheras pas avec nous” ont afflué.
Le déclassement social
Comment alors un tel mépris de l’électorat féminin a-t-il été possible ? Il faut savoir que les présidentielles sont l’occasion de voter à divers échelons aux États-Unis. Des femmes ont à la fois voté Trump, pour des raisons économiques, et pour l’avortement au niveau de leur État, dans une stratégie à court terme correspondant à un sentiment général de déclassement et de baisse du niveau de vie. La classe ouvrière n’est pas à une contradiction près, lorsque même les minorités noires et latinos ordinairement démocrates ont voté Trump. Bernie Sanders, instigateur d’une renaissance de la gauche américaine accuse les démocrates (l’establishment dont fait partie Kamala Harris, les personnes ayant bénéficié d’une formation universitaire et faisant partie de l’élite du pays) d’avoir abandonné la classe ouvrière. Les attaques de Trump contre les démocrates ont porté leurs fruits. “Vivez-vous mieux qu’il y a quatre ans ?” haranguait le candidat républicain lors de ses meetings.
Les trans
Nous observons aussi des attaques contre les migrant·es (qui “volent” les emplois) présenté·es comme l’ennemi extérieur, et contre les trans et les transitions de genre. Des spots de campagne du républicain insistent sur ce qu’il présente comme un phénomène mettant en danger l’Amérique (l’ennemi intérieur), “lorsque les hommes ne sont plus des hommes et les femmes ne sont plus des femmes ”, essentialisant les personnes selon leur sexe biologique, ce qui a porté dans certaines franges de la population. Depuis 2023, sur les passeports, les citoyen·nes américain·es peuvent choisir “X”, ou un genre neutre, et 1976 correspond à la première inscription administrative d’un changement de genre aux États-Unis. Tout cela est maintenant contesté par le pouvoir en place. Une violence institutionnelle contre la fluidité de genre s’installe, contre le projet de signature de l’Equality Act (équivalent pour la minorité noire du Civil Rights Act de 1964). Les législateurs conservateur·es, féministes “naturalistes” et groupes religieux déposent des projets de loi anti-trans pour interdire toute avancée et attiser la haine. Ces forces réactionnaires s’attaqueront-elles en toute impunité à ces boucs émissaires ?
Quatre ans c’est très long pour celleux qui subiront des attaques de toute sorte. Il nous reste face à cette offensive à dénoncer les mensonges. Il n’y aura pas de retour à un “âge d’or” car les conditions de reproduction du miracle économique du “Gilded Age” ne peuvent se reproduire (massacre ou violence quasi-systématique contre des corps racisés, exploitation des ressources sans limites, colonisation de l’Ouest et afflux massif de population venue d’Europe, exclusion des femmes de la sphère publique,…). Sans l’immigration que Trump veut stopper, par le renvoi de Mexicain·es chez elleux, il ne peut y avoir non plus de prospérité économique. Son programme est donc risible, et ses électeurs et électrices risquent bientôt de se réveiller eux et elles aussi avec la gueule de bois.
Véronique Cozzupoli
Une terre de souffrance insensée, un peuple enfermé dans des cages multiples. Tout l’effort du colonisateur est d’en empêcher la communication. Un espace qui se réduit comme peau de chagrin, des îlots de survie disjoints, un même fabuleux déni de justice décliné sous des modes disparates.
Wijdan et Najet sont en Cisjordanie. L’une habite dans un village proche de Bethléem, l’autre dans le grand camp de réfugié·es de Jénine. Pour l’une, le quotidien est de se faufiler, pour toute démarche, de checkpoint en checkpoint, de déjouer l’arbitraire en embuscade. Pour l’autre, il n’y a plus de quotidien, le camp vient d’être anéanti, vidé de ses habitant·es, partiellement rasé.
Asma et Sabreen sont dans la bande de Gaza. Seize ans de blocus, quinze mois de tueries. Enfer des bombardements, ordres d’évacuation, déplacements meurtriers, pénuries organisées. Chacune a dû fuir sa maison, pour survivre au centre de la bande de Gaza, où un million et demi de déplacé·es s’entassaient dans les maisons encore debout et dans les immenses camps de toiles improvisés, recouvrant tout l’espace disponible.
Notre proposition, pour le numéro “Femmes“ de L’Émancipation, de décrire leur quotidien, les rattrape dans des instants de vie contrastés, de l’obstination de la lutte quotidienne au paroxysme de l’horreur, en passant par un fragile cessez-le feu. Ces quatre textes reflètent ces moments. Ils n’en résonnent pas moins à l’unisson, être femme face à la logique des soudards.
Brigitte et Sarah
Sabreen : de quelle journée de la femme parle le monde ?
Je connais Sabreen depuis longtemps, et j’ai pu la recevoir une fois chez moi en France, quand elle a accompagné son mari Abu Amir, notre camarade et représentant de l’UJFP à Gaza, dans une tournée de conférence. Elle est aussi discrète publiquement qu’indispensable à l’engagement de son mari et de ses deux grands fils. Contrainte d’abandonner leur maison, dans le centre de la bande de Gaza, au contact direct des tanks et constamment surveillée par les drones, la famille a pu être hébergée en dur par des amis de Deir al-Balah. J’ai demandé à Sabreen de prendre cette fois la parole, et elle a terminé son témoignage ainsi : “Ma chère Sarah, excuse-moi, Abu Amir m’a dit que tu demandes de ne pas dépasser une demi-”page, mais je n’ai pas pu raccourcir davantage. Tu m’as beaucoup manqué et j’espère te serrer à nouveau dans mes bras”. Sarah
Mon témoignage à l’occasion de la Journée internationale de la femme : Qu’en est-il des femmes de Gaza ?
Le 8 mars, jour où le monde honore les femmes, tout le monde semble avoir oublié ou ignoré les femmes de Palestine, qui ont été tuées, torturées, déplacées de leurs maisons, et dont les fils et les maris ont été tués sous leurs yeux en l’espace de 15 mois.
Aujourd’hui, j’écris mon témoignage sur ce qui s’est passé, bien que je n’aie perdu aucun membre de ma famille, mais j’ai perdu beaucoup de nièces, de neveux, de voisins et d’êtres chers. Mon mari a également perdu plus de 65 de ses cousins.
En l’espace de 15 mois, des centaines de milliers de femmes ont été déplacées et réinstallées à plusieurs reprises dans différentes zones de Gaza. Si nous devions parler de notre déplacement de nos maisons, cela prendrait beaucoup de temps, surtout s’il s’agit d’un déplacement sous les bombardements. En tant que femmes, nous avons échappé à la mort à plusieurs reprises et avons miraculeusement survécu…
J’ai souvent serré mes enfants et mon mari dans une petite pièce, en entendant les obus et les missiles frapper autour de nous ! Chaque fois que mon mari et mes enfants quittaient la maison, je mourais mille fois de peur qu’ils ne reviennent jamais. Les bombardements ne visaient pas tous des personnes en particulier, mais la plupart d’entre eux étaient aléatoires et visaient à terroriser et à tuer les gens.
Plus d’une fois, nous avons vu des morceaux de corps sur les routes alors que nous fuyions d’une zone à l’autre ! Combien de fois avons-nous vu des voitures en feu avec des personnes brûlées vives à l’intérieur ! Je n’oublierai jamais, aussi longtemps que je vivrai, le jour où j’étais avec mon mari dans notre voiture, allant de Nuseirat à Deir al-Balah, et que j’ai été surprise au milieu de la route par une voiture en feu, avec deux personnes à l’intérieur qui brûlaient vives, après avoir été prises pour cible par un drone.
À ce moment-là, j’ai poussé un cri hystérique sous l’effet de l’horreur de la scène, et mon mari m’a ramenée à la maison en essayant de me calmer. Je lui ai demandé, ainsi qu’à mes enfants, de ne pas quitter la maison de peur de les perdre. Je n’ai pas pu dormir pendant de longues nuits, et la vue des personnes brûlées vives me hantait dans mes rêves.
Quant à mon témoignage sur la souffrance des femmes dans les camps de déplacé·es, bien que je n’aie pas vécu sous une tente, j’ai vu la situation de mes propres yeux en rendant visite à mes amis et à mes parents sur place, et j’en ai débattu sans cesse en lisant les rapports de mon mari.
Pendant la guerre, les femmes ont enduré ce que les montagnes ne pourraient pas supporter. Elles dormaient à la belle étoile, sous la pluie et dans le froid, dans la crainte constante des bombardements, avec peu d’eau et sans intimité. Même les bains sont devenus un luxe rare, car les femmes devaient rester longtemps sans se laver.
J’avais l’habitude de recevoir de nombreuses femmes des camps proches de ma maison, et même lorsque j’ai été déplacée à Deir al-Balah, certaines femmes frappaient timidement à ma porte, juste pour demander à utiliser la salle de bain pour se doucher. Elles m’ont beaucoup parlé des conditions inhumaines dans lesquelles elles vivaient.
Sans parler du harcèlement des veuves et des jeunes filles, conséquence immonde d’une situation de guerre inhumaine. Certaines mères ont été contraintes de marier leurs filles à l’âge de 15 ans uniquement pour les protéger des attaques et du harcèlement.
De quelle journée de la femme parle le monde ?
Qu’ils viennent à Gaza et qu’ils voient comment les femmes sont humiliées !
Wijdan : les enfants d’abord
Al-Masara est un village situé à 6 km au sud-ouest de Bethléem, en Cisjordanie. Le village se trouve à environ 10 kilomètres à l’ouest de la “ligne verte” de 1948. L’énorme “bloc de Gush Etzion”, composé de sept colonies israéliennes, se trouve à proximité. Dans ce paysage de collines, où l’on cultive en particulier l’amandier, où que l’on tourne les yeux, les colonies barrent le paysage. Je connais Wijdan et sa famille depuis longtemps, leur hospitalité chaleureuse, le jardin de plantes aromatiques et de légumes, le petit élevage de moutons. Lui est enseignant, et affronte quotidiennement l’arbitraire des checkpoints pour se rendre jusqu’au collège. Elle a créé de toute pièce, pour que les jeunes mamans du village puissent travailler, un jardin d’enfant. Sarah
Je m’appelle Wijdan et je vis dans le village d’Al-Masara. J’ai six filles et un garçon. J’aime les enfants et j’ai donc décidé de créer un lieu sûr, calme et amusant pour eux.
Au cœur de la Palestine, où les échos de l’histoire se mêlent aux luttes actuelles, la vie des femmes est devenue un témoignage de résilience et de force. Pour beaucoup d’entre nous, chaque jour commence avec le poids de l’incertitude, alors que nous naviguons dans les complexités de la vie sous occupation. Nos rêves semblent souvent lointains, éclipsés par les dures réalités auxquelles nos communautés sont confrontées. Au milieu de ces circonstances épouvantables, nous trouvons des moyens de nous soutenir les unes les autres. Les femmes se réunissent en petits groupes pour partager leurs histoires, leurs rires et leurs larmes, créant ainsi un sanctuaire au milieu du chaos. Nous sommes des mères, des filles et des sœurs qui portent le fardeau des soins, devenant souvent l’épine dorsale de nos familles.
L’un de mes projets, un jardin d’enfants, est une lueur d’espoir pour nos enfants. Il leur offre un espace sûr où ils peuvent apprendre, jouer et rêver, malgré les difficultés qui les entourent. Grâce à l’éducation, nous visons à responsabiliser la prochaine génération et à lui inculquer la conviction qu’elle peut façonner son propre avenir. Malgré les défis, nous gardons espoir. Notre résilience fait partie intégrante de notre identité et nous continuons à nous battre pour des lendemains meilleurs. Par l’art, l’éducation et l’activisme, nous cherchons à nous réapproprier notre histoire et à inciter le monde à nous écouter. En racontant nos histoires, nous invitons le monde à nous voir, non pas comme des victimes de circonstances, mais comme de puissants agents de changement, déterminés à s’élever et à tracer un chemin vers la paix et la justice.
Najet : effacer les réfugié·es de la carte de la Palestine
J’ai rencontré Najet en 2010, elle m’a accueillie quand je suis arrivée au camp de réfugié·e de Jénine. Un grand camp, au flanc d’une colline, à proximité de la ville de Jénine, dans le nord de la Cisjordanie. Enseignante dans un des villages proches, Najet animait la maison des femmes du camp de réfugié·es. Lutteuse infatigable, héritière de la tradition Fatah de l’OLP, le camp était son univers fraternel et la personnification de la volonté inflexible du retour sur les terres dont leurs parents avaient été chassés. Avec les habitant·es du camp, elle a fait face à de multiples épisodes sanglants. Pour l’avoir écouté parler de ces décennies de luttes, pour l’avoir vu traverser une épreuve intime terrible, la maladie mortelle de sa fille Tala, j’entends aujourd’hui, dans son témoignage sur l’attaque sur le camp depuis le 19 janvier 2025, une douleur immense. Dans la course contre la mort qui s’organise pour trouver abris et nécessaire vital aux familles chassées du camp, Najet n’a ni le temps ni la disponibilité d’écrire. Elle enregistre pour moi, “à l’arrache”, des clips vocaux que je transcris ici. Je n’ai pas voulu gommer l’aspect oral de son témoignage. Sarah
Aujourd’hui, la situation à Jénine devient de plus en plus grave après l’expulsion de plus de 10 000 habitant·es du camp. C’était le 19 janvier, toutes les familles du camp ont été obligées de sortir de chez eux, de leur maison, sans rien avec eux, ni vêtements ni rien du tout, sans qu’iels puissent amener leur matériel, leurs médicaments. Alors imaginez les conditions de vie, et pour aller où ?
Les forces israéliennes ont entouré le camp de réfugié·es, et ont commencé à bombarder, à détruire et à jeter la population hors du camp. Plusieurs maisons ont été détruites, des maisons qui appartiennent à des habitant·es du camp. Les habitant·es ont été obligé·es de quitter leurs maisons, avec leurs enfants.
Alors c’est une deuxième Nakba ! Mais cette fois on ne sait pas quand on pourra revenir.
Pourra-t-on revenir comme on a pu revenir en 2002 ? Cette fois on ne sait pas, non. Les destructions, les bombardements des maisons… La maison qui était à côté de nous, tu te souviens Sarah, la maison où tu as participé à la fête, c’était une cousine de mon père, qui faisait une fête pour le mariage de son fils, et on a dansé, tu te souviens ? Elle est détruite. Ma maison je ne savais pas si elle est toujours là ou pas. Je viens de t’envoyer une photo.
Voilà, c’est ma maison. Pourra-t-on revenir comme on a pu revenir en 2002 ? Cette fois on ne sait pas, non.
La maison de ma sœur, où tu as vécu, elle est détruite aussi, la maison de Kifah, elle a été brûlée. Trente-cinq martyrs, quand les forces ont attaqué la ville de Jénine et le camp de réfugié·es. Ils ont blessé des centaines de gens, tué des gens qui n’étaient pas des résistant·es.
Ce n’est pas depuis le 7 octobre que le camp de Jénine est attaqué. On peut citer 2002, et plus près 2020, 2022, 2023… chaque fois il y avait des massacres. Chaque fin de semaine il y avait des mort·es. Et ça continue. On peut dire que cela a augmenté de plus en plus depuis le 7 octobre. On a cru, après le cessez-le-feu sur la bande de Gaza, que la Cisjordanie vivrait en paix aussi maintenant. Mais non ! Les crimes de cet État barbare continuent toujours, vers les villes de la Cisjordanie et surtout vers les camps de réfugié·es.
Le camp de réfugié·es de Jénine en est l’exemple. Ce camp qui a été attaqué plusieurs fois chaque mois cette année, et l’année d’avant, et déjà l’année d’avant. On était attaqué toujours trois à quatre fois par mois, imaginez, et chaque fois l’armée israélienne pouvait rester 3 jours, 10 jours, 12, voire plus ! Et avant d’entrer, ils bombardaient les maisons, c’est vrai… mais pas à ce point ! Et comme destructions supplémentaires, ils rasaient toujours les routes pour rendre la vie impossible dans le camp… Mais cette attaque, vraiment, elle a changé les lignes. Ils sont toujours là, à raser les routes et à bombarder les maisons, et à dessiner une autre planification : ils ne veulent pas de l’existence de ce camp, de l’existence de ces familles.
Ces gens, ces habitant·es du camp, iels sont tous seul·es, confronté·es à cette grande épreuve. La plupart de ces maisons, la plupart de ces quartiers, ont été éliminés, détruits ou brûlés. Ces réfugié·es, iels vont rentrer où ? Est-ce que les forces israéliennes vont leur permettre de revenir, un jour, à leur maison ?
Malheureusement, je le dirai, quarante-cinq jours avant le 19 janvier, l’Autorité palestinienne a encerclé le camp de réfugié·es de Jénine. Pendant quarante-cinq jours ! Et elle poursuivait les résistant·es en disant qu’iels sont des hors-la-loi. Alors nous sommes considéré·es par l’Autorité palestinienne comme des hors-la-loi… Ils ont bombardé des maisons, il ne faut pas le nier, ils ont recherché et poursuivi des résistant·es, des jeunes, ils ont arrêté beaucoup de jeunes dans le camp. Même maintenant, les forces israéliennes sont toujours là, dans le camp, et dans les villages alentour aussi. Ils sont là pour commettre leurs crimes, les assassinats contre le peuple palestinien, contre les habitant·es du camp. Et l’Autorité palestinienne est toujours là, à poursuivre les résistant·es ! Imaginez la coopération de cette autorité avec l’État d’Israël, malheureusement.
Cela fait environ une année que je vis en dehors du camp. Pourtant j’ai une maison dans le camp, cette maison représente pour moi le souvenir de Tala, celui de mon mari Bassam. J’ai été obligée de faire une petite maison à l’extérieur du camp, parce que mon mari était très malade, il dépendait de la dialyse, c’était difficile pour nous d’aller à l’hôpital gouvernemental, qui était toujours encerclé par les forces israéliennes, pour qu’il fasse sa dialyse. Je n’oublierai jamais ma maison ! C’est vrai que j’ai une maison à l’extérieur du camp, mais je vais revenir. Les souvenirs de ma fille, mes affaires, les affaires de Bassam… cela fait trois mois qu’il est décédé, et ses souvenirs resteront toujours dans cette maison, la maison du camp.
Alors comment toutes les familles peuvent-elles surmonter cette épreuve ? Comment peuvent-ils oublier leur souvenir dans ce camp ? Leurs affaires, leurs vêtements, leurs plantes, leurs souvenirs… Obligé·es à sortir du camp, iels ne savaient pas où aller. Certain·es sont venu·es chez moi, d’autres familles dans des salles, dans des écoles, dans des villages, mais iels vivent dans des conditions très difficiles. Personne ne peut les aider. Plus de 10 000 habitant·es, comment peut-on les soutenir ? On essaie, comme étant le centre des femmes, nous les femmes, moi Najet, on essaie de trouver avec nos relations de France, avec France Palestine Solidarité, qui peut soutenir ces habitant·es à surmonter cette épreuve ?
Je viens de le dire, les familles vivent dans des conditions très difficiles, elles ont besoin maintenant de colis alimentaires, de matelas, de couverture, surtout cet hiver. L’Autorité palestinienne ne les soutient pas, l’UNRWA, c’est sa fin, elle ne donne rien dans ces conditions, parce que sa mission est finie… Alors imaginez, devant un monde qui ne bouge pas le petit doigt, ce qui reste du droit de retour de ces réfugié·es ! C’est le but, d’effacer ce camp et d’effacer les réfugié·es de la carte de la Palestine, afin d’oublier le droit au retour des réfugié·es aux villages natals, depuis 48.
Mais notre but ici maintenant c’est de nous mettre debout, de nous relever. Chaque fois on tombe, mais on essaie de se relever, même s’il y a un grand, comment dirais-je, complot, contre les réfugié·es, je sais bien. Mais malgré tout ça, malgré toutes les difficultés, on essaie de se remettre debout, et de ne pas oublier nos maisons, nos racines. Que puis-je vous dire de plus ?
Asma : on a le droit de vivre comme vous, on est des êtres humains
J’ai connu Asma en 2014 à Gaza lors d’un séjour de plusieurs mois, elle est devenue et restée une amie avec qui, à l’époque, dans tous nos moments partagés, nous avions longuement échangé sur l’amour idéal, le mariage et la place des femmes dans la société gazaouie. Asma est arrivée avec sa famille en provenance d’Algérie en 2005 pour s’installer avec sa famille à Khan Younis, grande ville du sud de la bande de Gaza. Elle est professeure de français dans une école, c’est une petite femme d’une quarantaine d’années, célibataire, sensible, très discrète et réservée et toute cette année qui vient de s’écouler, nous sommes restées en lien. Déplacée au moins trois fois avec toute sa famille, elle a perdu récemment dans cette guerre son père puis sa mère. À la proposition de témoigner “ce que fait d’être une femme dans les conditions faites à la Palestine”, elle m’a répondu immédiatement positivement. Brigitte
J’ai demandé à Asma si elle pouvait me proposer une photo illustrant son état d’esprit au moment où elle nous écrit, et elle m’a envoyé la photo de l’état où elle a retrouvé, après le cessez-le-feu, l’appartement de sa famille. Rien que de toutes petites affaires personnelles, mais c’est l’intime qui est piétiné.
La première chose pour moi très difficile, et pour toutes les femmes ici à Gaza, c’était de ne pas pouvoir se procurer des serviettes hygiéniques ou protection, trop chères et introuvables. Avant la guerre je pouvais me changer quand j’avais mes règles toutes les deux heures, c’était normal. Pour remédier à ce problème plusieurs femmes ont pris la pilule pour arrêter les règles, on l’a fait exprès, moi je l’ai fait trois mois. Pendant la guerre je n’ai pas pu me changer quand je voulais je me sentais sale dégoûtante. Ne pas pouvoir se doucher dans ces périodes c’était dur. Parfois attendre de nombreux jours. Ma solution pour le papier WC introuvable ça a été d’utiliser les vieux vêtements de mes parents, les couper en morceaux pour les toilettes. On avait aussi de grosses difficultés pour trouver tous les produits d’hygiène (savon, shampoing, papier WC…) Je n’ai pas pu acheter des sous-vêtements, trop chers, les miens étaient en trop mauvais état.
On était faible à cause de l’alimentation sans fruits et légumes, on avait faim la nuit et l’obligation de marcher sans cesse pour chercher tout, car il n’y a plus de transport, c’était très difficile. Les femmes avec des enfants c’était terrible, des mois pendant lesquels les enfants ont eu faim c’est bouleversant pour leurs mères, surtout l’impossibilité de trouver de la farine, avec des petits qui demandent toujours du pain. Les femmes qui ont perdu leur mari et doivent assumer tous les rôles, faire tout toute seule, tous les travaux et s’occuper des blessé·es, des handicapé·es etc.
L’absence d’électricité pour les travaux de la maison, qui doivent donc tous se faire à la main, laver le linge, faire le pain, chercher de l’eau, tout à faire à la main, et les femmes se sont plaintes de douleurs permanentes aux mains, aux jambes.
Pour les mamans, suivre les petits pour l’éducation, plus d’écoles même si on a fait des petits groupes dans des centres mais rien de régulier, les mamans n’avaient pas le temps. Plein d’enfants ne peuvent plus lire ni écrire. Les enfants disent des gros mots, traînent dans la rue sans école sans rien, iels perdent le respect, cela a créé beaucoup de difficultés de ne pas pouvoir suivre les enfants.
Dehors il n’y a plus de rues, pas de trottoirs, les femmes qui respirent mal ne peuvent plus sortir, la poussière, les poubelles, plus de nature, tout est dégoûtant, détruit. Je ne supporte pas de rentrer sale tout le temps, poussiéreuse.
Dans les tentes les femmes ont dû vivre avec toute la famille, parents, grands-parents, beaux-parents, cela a créé beaucoup de problèmes une promiscuité impossible, beaucoup de cas de divorces dans cette guerre. Les femmes qui ont été enceintes pendant la guerre ont eu des bébés en très mauvaise santé, des accouchements dans des situations très mauvaises, pas de possibilité d’être prises en charge, aucun suivi médical. Les médicaments, on ne les trouvait plus, ou alors de très mauvaise qualité, sans effets thérapeutiques.
Toutes les femmes ont perdu leur travail, comme moi par exemple, déjà avant la guerre c’était difficile, maintenant c’est une difficulté de plus. Nous ne pouvons plus avoir aucune autonomie, nous sommes obligées de vendre nos bijoux et de vider toutes nos économies.
Ici à Gaza on est des femmes et des jeunes femmes, civiles comme vous, et on a le droit de vivre comme vous, on est des êtres humains.
Je viens de refermer Nevada d’Imogen Binnie .
Il y est question d’une femme transgenre Maria, de sa compagne Steph qu’elle quitte dans le premier tiers du roman, de sa volonté de laisser derrière elle New York, son boulot de merde dans une librairie de Brooklyn, de petits sacs d’héroïne cachés dans des chaussettes, d’une ville Star City qui ne peut exister qu’aux États-Unis et d’un mec, James, qui mate des pornos et préférerait avoir un vagin plutôt qu’un pénis.
Maria se prend grave la tête entre deux piqûres d’œstrogène et se noie dans un monologue intérieur sur le thème “Qui suis-je vraiment ?”, question qui tourmente un paquet d’êtres humains sur cette Terre (enfin celles et ceux qui ont le temps de se la poser).
Whatever dirait Maria qui aime ce mot au point d’en faire un gimmick.
Alors pourquoi s’attarder sur un roman mal fagoté, parlé plutôt qu’écrit et parfois très agaçant ?
Sa sincérité. L’autrice parle d’elle évidemment et peu importe quels subterfuges littéraires elle utilise pour pouvoir écrire “Roman” sur la jaquette tant elle fait naviguer le lecteur sur la mer démontée d’une conscience bordélique. Elle donne accès, de l’intérieur, au processus de la transition. Il est des voyages plus reposants.
Maria se rase tous les matins, se couvre de fond de teint, se pique aux œstrogènes et n’a pas le premier rond pour se payer une opération. Elle aimerait penser aux fleurs, aux papillons et à autre chose qu’à elle-même. Tempête dans un crâne écrirait Hugo. C’est la merde lui répondrait Maria.
Le choix de la fiction
Aborder la question de la transidentité par le biais de la fiction permet d’échapper aux théories, aux polémiques, aux classifications. Prendre la route (et l’air, pas toujours léger !) en compagnie de Maria est une incitation à se départir de réflexes militants pour n’envisager que l’aspect humain de la transidentité. On ne peut s’empêcher de penser, à la lecture du roman, qu’une partie des questionnements obsessionnels de Maria s’effacerait si on lui foutait enfin la paix et si elle n’avait pas en permanence à répondre de ce qu’elle est. Maria est une femme et je n’ai aucune raison d’en douter à moins d’être T.E.R.F et de lire en boucle les dernières déclarations de J.K Rowling (que l’on se rassure, Hermione est bien une fille née avec un vagin, future victime du patriarcat et Harry Potter pourra, s’il le souhaite, être inscrit aux compétitions masculines de quidditch sans trahir son sexe de naissance) ou les manifestes incendiaires des féministes de Catalogne ulcérées par la loi sur l’autodétermination de genre promulguée en Espagne ?
Pas de paillettes, pas de crop-top
Il aura fallu attendre 2019 pour que l’OMS retire de la liste des pathologies “le trouble de l’identité de genre” et 2022 pour que ce retrait soit effectif. Pendant ce temps, dans mon lycée, à Dijon, un-e de mes élèves se faisait exfiltrer du self pour finir son déjeuner à l’infirmerie. Sa tenue, jugée contraire au règlement intérieur du lycée et peu conforme à l’idée que l’on se fait d’un vêtement de garçon, lui valait d’être renvoyé-e dans ses foyers en jogging car une CPE l’avait contraint·e à se changer et avait appelé sa mère pour lui demander de venir chercher son FILS. Cette CPE, la larme à l’œil et la main sur le cœur (elle aurait dû la poser ailleurs vu son discours), m’assurait qu’elle protégeait cet-te élève d’iel-même. Elle craignait, la pauvre, que L… se fasse agresser dans la rue. La proviseure de l’époque m’avait rappelée à mon devoir de réserve quand je lui avais annoncé ma volonté de prendre exemple sur L… afin de me libérer du carcan du genre.
À l’été 2024, les Jeux olympiques ne sont pas en reste et n’échappent pas aux controverses. A-t-on le droit de concourir dans une compétition féminine alors que l’on est en transition, avec un taux de testostérone dans le sang qui pourrait donner l’avantage ? Le comité olympique s’enferme en conclave. Aucune fumée blanche en vue, à peine quelques concessions montées en épingle.
Se mettre d’accord
Je comprends l’épuisement psychique de Maria, ma copine de papier. Elle veut juste se lever le matin et vivre. Ce qu’elle fait de son corps, ce qu’elle s’injecte dans les veines, avec qui elle couche ne regarde qu’elle. Or, son “Elle” est scruté, analysé voire contesté et il se trouvera toujours quelqu’un pour lui expliquer la dysphorie de genre, les dangers de l’hormonothérapie et le féminisme, le vrai, celui qui sait ce qui doit être.
Même sur les listes syndicales, on se déchire en interne pour savoir si la transidentité est soluble dans le féminisme. Oui mais ou non mais ? Pauvre Maria, tu n’es pas sortie de l’auberge. En plus, tu ne milites même pas dans une association, folle que tu es.
Cet article n’a aucune ambition ou plutôt si, une seule. Quiconque est discriminé·e est défendu·e. Le principe est simple et ne mérite pas que l’on se fasse des nœuds de marin au cerveau. A priori rien ne s’exclut, tout se complète dès qu’il s’agit de combattre le patriarcat et d’éradiquer les métastases du capitalisme.
Karla Maria Gascon
Qu’il me soit permis de finir sur les mésaventures de Karla Maria Gascon et de sa chute dans les abîmes de l’impopularité médiatique. Qu’a-t-elle fait qui justifie que Jacques Audiard qui lui a fait endosser le rôle de Manitas narcotrafiquant devenu Emilia, la repentie pleine de grâce dans son film Emilia Perez, déclare au journaliste qui lui tend son micro, qu’il ne veut plus adresser la parole à son actrice primée à Cannes ?
Karla Maria Gascon a écrit de vilaines choses dans des tweets. Celle qui a dédié son prix d’interprétation à toutes les victimes de discrimination est en fait raciste et stupide, un pléonasme. La presse n’en finit pas de relayer ses excuses inutiles, les exclamations outrées d’Audiard qui essaie de sauver son film en compétition pour les Oscars et les messages d’amour déçu ou de haine recuite, d’internautes en roue libre.
Qui attaque-t-on en réalité ? L’actrice qui, comme n’importe quel autre personnage public, doit apprendre à ne pas débiter des âneries au kilomètre ou la femme transgenre fétichisée qui plus qu’une autre se doit d’être irréprochable comme Emilia dans le film d’Audiard qui, devenue femme et enfin elle-même, sauve les victimes du narcotrafic ? Comme dans une chambre noire où l’image est inversée, Karla Maria Gascon fait le chemin inverse de son personnage, de la lumière des sunlights à l’obscurité des profondeurs.
De la même façon qu’un étranger sans-papiers obtient sa régularisation parce qu’il sauve un enfant de la noyade et fait la une des journaux, la femme ou l’homme transgenre, sous les feux de la rampe, n’a pas le droit à l’erreur ou à l’errance. Si la société accepte du bout des lèvres de reconnaître qu’il/elle n’est peut-être pas malade, déviant·e ou très malheureux·se, il/elle doit cependant être plus vertueux·se que n’importe qui et être solidaire de tou·tes les opprimé·es.
Karla Maria Gascon incarne désormais l’actrice transgenre irrécupérable, honnie de tou·tes, bannie des festivals et abhorrée par un réalisateur furieux de ce coup du sort alors qu’il tutoyait presque les anges hollywoodiens.
Fin
Décidément Maria, tu n’es pas prête de pouvoir rêver tranquillement aux oiseaux et aux papillons. Tu es une femme transgenre comme ta créatrice Imogen Binnie et comme elle, on te soupçonnera toujours d’être dans un entre-deux douteux qui autorise les esprits chagrins à penser à ta place et à t’assigner à résidence. Depuis peu, comble de la malchance, tu vis dans un pays où le Président nouvellement élu a décidé que tu n’avais même plus le droit d’exister et qu’il fallait t’effacer de l’espace public.
Au fait, dans quel vestiaire es-tu censée te changer à la piscine, voilà la vraie question, n’est-ce pas ?
Sophie Carrouge
Nevada , Imogen Binnie, (Traduction Violaine Huisman), Gallimard, 2023, 304 p., 23€.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Vivre avec les hommes , Manon Garcia, Climats, mars 2025, 232 p., 21€.
“Gertrude Stein était manifestement ailleurs le jour où toutes les autres femmes ont appris qu’il leur faudrait un homme et des enfants pour être considérées, pour avoir une vie digne de ce nom. Toutes, elles ont eu dès lors deux choix : la crainte ou l’imprudence, se conformer à cette loi ou s’y confronter. Mais Stein – Stein n’était même pas au courant. Alors, elle a fait tout ce qui lui semblait bon, tout ce qui lui semblait juste, à elle, selon ses propres critères.”
Le passé est ma saison préférée , Julia Kerninon, Julliard, octobre 2024,128 p., 18€.
Bonne Nuit Tôkyô , Yoshida Atsuhiro, Picquier Poche, janvier 2025, 256 p., 9€.
Atome 33 , Grégoire Osoha, Marchialy, février 2025, 224 p., 19€.
Nous appelons les progressistes de la planète, individus comme mouvements, toutes celles et tous ceux qui s’opposent au racisme et au fascisme, à se mobiliser pour construire une riposte unie à une menace mortelle pour nous toutes et tous.
Nous devons affronter et vaincre ceux qui promeuvent la haine et la division et le faire avec de larges mouvements fondés sur la diversité, la solidarité et l’unité.
Nous appelons à une journée mondiale d’actions contre le racisme et le fascisme, dans les villes du monde entier, au nord comme au sud, samedi 22 mars 2025 et autour de cette date, à l’occasion de la Journée internationale contre le racisme.
Il y a des moments dans l’histoire où il faut se lever et faire entendre sa voix, et nous sommes dans un tel moment. La situation est grave et urgente, mais nous sommes la majorité ; nous pouvons gagner. ¡ No Pasarán !
L’heure de la riposte !
Nous ne voulons pas vivre dans une société qui autorise la violence, le racisme, la discrimination, qui nous sépare ou nous oppose en fonction de l’endroit où l’on est né !
Nous vivons ensemble, chaque jour, et voulons continuer à le faire librement, dans l’égalité, la justice et la solidarité.
Nous avons la volonté commune de mener le combat essentiel pour l’égalité des droits pour toutes et tous, pour la justice sociale contre le fascisme et contre le racisme sous toutes ses formes.
Notre détermination est à la hauteur de nos ambitions ! Forts et fortes de notre unité, obligeons le pouvoir à renoncer à ses politiques violentes d’exclusion qui jettent dans l’extrême précarité sociale et administrative, un grand nombre de personnes étrangères, quel que soit leur statut, travailleuses et travailleurs avec ou sans titre de séjour, familles, femmes, étudiant·es, mineur·es isolé·es, exilé·es, en demande d’asile ou débouté·es.
Nous appelons à soutenir les luttes en cours, celles des jeunes, à Paris et sur tout le territoire, celles des femmes en lutte pour leur hébergement, celles des travailleurs et travailleuses en lutte pour leur régularisation et le renouvellement de leur titre de séjour.
Nous appelons à construire les conditions d’une mobilisation unitaire d’ampleur combinant, dans toute leur diversité, nos différentes ressources et répertoires d’actions.
C’est pourquoi :
Nous appelons les immigré·es, avec et sans-papiers à rejoindre les collectifs de sans-papiers et/ou les organisations syndicales sur leur lieu de travail.
Nous appelons toutes et tous à rejoindre les réseaux de solidarité, les collectifs, les associations sur votre ville, votre quartier, à rejoindre les syndicats sur votre lieu de travail.
Nous appelons à faire converger ce mouvement dans la rue le samedi 22 mars dans le cadre de la journée internationale contre le racisme.
Toutes et tous ensemble, agissons, uni·es, pour un autre projet de société, humaniste, solidaire et égalitaire contre le racisme, l’exclusion et l’exploitation.
Marche des Solidarités
Cérémonie des César : 50ème édition
Deux éléments permettent de se souvenir de la cérémonie de l’année passée : la parole percutante de l’actrice Judith Godrèche, sur la relation d’emprise qu’avait exercé sur elle le réalisateur Benoît Jacquot alors qu’elle était seulement âgée de 14 ans, avait fortement interpellé le monde du cinéma, et au-delà. Autre élément, le film Anatomie d’une chute avait été le vainqueur de cette 49ème édition, faisant de la réalisatrice Justine Triet, la seconde femme lauréate du prix de la meilleure réalisation, (deux femmes en 49 ans !).
Si l’Académie des César s’efforce de renouveler ses membres, elle a encore fort à faire en terme de parité. Cette année, les femmes sont en effet peu présentes dans la plupart des sélections, notamment les plus prestigieuses : par exemple pour le César du meilleur film, les cinq nommés sont réalisés par des hommes et pour le César de la meilleure réalisation, aucune femme parmi les cinq nominations. Dans huit catégories sur 14 soit 57 % des nominations, le nombre de femmes nominées est inférieur au pourcentage de femmes présentes dans la profession .1
Dans le cinéma, comme dans la société dans son ensemble, les femmes se sont fait “une place” et ça n’a pas été facile de sortir de celle a laquelle on les avait si longtemps assignées qu’elles soient devant ou derrière la caméra. Une institution comme les César se doit de ne pas l’oublier !
Joëlle
Les intersyndicales femmes 2025 – Les 3 et 4 avril 2024
Depuis 1998, les journées Intersyndicales Femmes réunissent chaque année plus de 300 militant·es de la CGT, de la FSU et de Solidaires.
Ces journées donnent la parole à des chercheuses, des associations, et des femmes concernées sur quatre thèmes relatifs aux droits des femmes. Elles permettent à l’ensemble des participantes de réfléchir, échanger et s’armer pour porter ces questions dans nos syndicats, nos lieux de travail et au-delà. Elles mettent en lumière la manière dont la domination patriarcale s’exerce sur nos vies entières et démontrent que les luttes pour nos droits sont des enjeux profondément sociaux et syndicaux.
L’intersyndicale poursuit ses réflexions les 3 et 4 avril 2024 à la salle Henaff de la Bourse du Travail de Paris. La matinée du jeudi sera consacrée à la construction des masculinités, ses conséquences sur le travail et ailleurs, avec l’objectif de mieux les comprendre pour mieux les combattre. La journée se poursuivra sur la nécessité d’éduquer et former pour combattre le patriarcat. Le vendredi matin sera consacré à l’intersectionnalité, d’hier à aujourd’hui. Enfin, nous conclurons les journées intersyndicales par une table ronde sur la santé des femmes, un autre facteur d’inégalités professionnelles.
L’énergie et l’intelligence collective qui se dégagent des rencontres sont des leviers incontestables pour nos organisations syndicales et renforcent notre détermination pour mener les luttes féministes sur nos lieux de travail comme dans l’ensemble de la société.
Extrait de Solidaires&Égales, mars 2025 2
Le mois de janvier 2025 a vu se développer à marche “forcée” les idées les plus réactionnaires en France comme dans le reste du monde. À l’international, l’investiture de Trump a fait grand bruit, en particulier parce qu’elle s’accompagne de déclarations sur l’obligation pour plus d’un million de Gazaoui·es de passer en Égypte et sur la fourniture renforcée de missiles US et qu’elle a développé et durci une attaque de grande ampleur contre l’immigration. Un certain nombre de décrets acte déjà cette attaque : fermeture de l’application mobile CBP One, à travers laquelle se faisait l’ensemble des demandes d’asile, interruption du programme étasunien d’accueil des réfugiés (USRAP) pour au moins 90 jours, intensification d’ampleur de la répression de l’immigration clandestine, marquée notamment par la proclamation de l’état d’urgence sur l’ensemble de la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Trump s’attaque aussi aux étranger·es déjà présent·es sur le territoire avec l’abolition du droit du sol.
Dans le même temps, le nouveau Président des États-Unis lance le projet “Stargate”, pour lequel 500 milliards sont prévus pour porter la prochaine génération d’IA… L’objectif ? Concurrencer la Chine et créer des emplois sur le territoire américain, autrement dit, réaffirmer et renforcer l’impérialisme des États-Unis sur fond, nécessaire, d’un fort nationalisme.
Symbole de cette investiture et de ce début de mandat de Trump, l’attitude de Musk, et en particulier le salut nazi qu’il a effectué, mais aussi l’absence de véritable réaction à ce geste, comme aux axes politiques développés par Trump. Ainsi par exemple en France, les journaux ont rivalisé d’euphémisme pour qualifier le geste de Musk – un “geste maladroit” – affichant par là une dangereuse complaisance, présente également au niveau politique, vis-à-vis des États-Unis. Et en effet, le ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, dans de dangereux échos d’une part aux manifestations pro-nazis de Musk, a attesté de son soutien à une association d’extrême droite radicale, et d’autre part aux attaques de Trump contre l’immigration, a acté fin janvier, dans une nouvelle circulaire aux préfets, un durcissement des conditions de régularisation des sans-papiers. Remplaçant le texte de Valls de 2012 qui exigeait des travailleurs et travailleuses sans-papier de justifier de trois ans de présence en France et de deux ans de travail, soit cinq ans de présence et deux ans et demi de travail pour pouvoir demander une régularisation exceptionnelle auprès de la préfecture, la nouvelle circulaire exige une durée de présence d’au moins sept ans… une “fleur” faite aussi au patronat, qui pourra maintenir les travailleurs et travailleuses dans l’illégalité plus longtemps, sans s’inquiéter qu’elles et ils réclament des droits.
Sur le plan du budget et des attaques contre les travailleurs et travailleuses, Macron et son “nouveau” gouvernement continuent dans la droite ligne de ce qu’ils ont commencé, dans un contexte de crise politique. Certes, le récent refus du PS de voter la motion de censure du gouvernement Bayrou au nom d’une sacro-sainte stabilité politique et au prétexte d’une peur entretenue de la montée de l’extrême droite – que tout, dans la politique actuelle, ne cesse de favoriser – facilite la perspective d’un budget brutal. Mais censure ou pas, aucune illusion sur une issue parlementaire n’est de mise : seule l’action directe partant des entreprises, établissements quartiers populaires… peut changer la situation.
Cependant qu’au lieu de renforcer et impulser les luttes actuelles, les directions syndicales ont décidé de participer à la mascarade du “conclave”, en se rendant à des discussions qui visent pourtant à empêcher à tout prix l’abrogation de la réforme des retraites et qui revendiquent des “victoires” qui ne sont que des reculs tactiques du pouvoir (choc des savoirs, congés de maladie…). Alors même que le macronisme est de plus en plus minoritaire, la participation au “dialogue social” le renforce, ne serait-ce qu’en lui faisant gagner du temps et en en faisant perdre aux responsables syndicaux, pour impulser la nécessaire riposte.
Nous défendons évidemment une autre voie, celle de la lutte dès la base, qui nécessite un travail de terrain et de fond avec tou·tes celleux qui subissent l’exploitation et les oppressions et qui répond à la précieuse nécessité de créer du lien face au pouvoir réactionnaire et écocide en place.
Karine Prévot
D’ordinaire, on écrit sur ce que l’on connaît, ou bien on s’efforce de donner l’impression de connaître le sujet. Je voudrais, cette fois-ci, aborder un sujet que je ne connais ni ne comprends : AI, KI, IA…
Je ne suis pas prête d’oublier ma première rencontre directe avec IA, l’intelligence artificielle. C’était au début de l’année 2024, à la mairie de Saint-Avold, dans le Grand-Est, près de la frontière allemande. Je venais retirer le passeport dont j’avais fait la demande en septembre 2023, ainsi que la carte d’identité nationale dont j’avais fait la demande en même temps, conformément à l’adage allemand qui dit que “couture double tient mieux”.
On me dit : “Pour le passeport, c’est bon, mais pour la carte d’identité, vous êtes bloquée !”
Je demande : “Bloquée par qui, et pour combien de temps ?” La préposée répond : “Bloquée par l’intelligence artificielle, définitivement !” . Je ne me déclare pas vaincue tout de suite et veux savoir si un recours est possible. La préposée me répond : “Mais non, avec l’IA, il n’y a pas de recours possible ”. J’en conçois une sourde colère contre IA, monstre tapi dans l’ombre, prêt à bloquer ….
J’ouvre un compte en Isère et présente mon passeport flambant neuf. Me voilà à nouveau bloquée !
Seul le permis de conduire de 1961 sera accueilli avec bienveillance par le sphinx, la pieuvre.
Une définition ?
Je consulte la définition donnée par le Parlement Européen de l’intelligence artificielle, IA, KI, AI, comme on voudra.
Je trouve ceci : “Capacité pour une machine d’imiter les capacités humaines telles que penser logiquement, apprendre, prévoir et être créatif.
L’intelligence artificielle met un système technique en capacité de percevoir son environnement, de tenir compte de ce qui a été perçu et de résoudre des problèmes afin d’atteindre des buts précis.
KI [en allemand] est un moteur essentiel de la transformation digitale de la société. Pour cette raison, c’est une importante priorité de l’UE, EU […]”.
Des exemples sont donnés : robots, voitures autonomes, drones, publicité en ligne, traductions, textes, discours.
Je commence à entrevoir que l’intelligence artificielle sert à prendre des décisions ou faire des choix à partir de données. Je comprends aussi que des décisions dématérialisées ne peuvent pas être contestées, que plus personne n’est responsable, et que beaucoup d’emplois sont appelés à disparaître.
Habituée désormais à débusquer IA, KI, AI dans la presse, je vois que le sujet est omniprésent.
Dans le quotidien allemand TAZ , de Berlin, je lis dans le numéro du 2/12/2024 : “Les entreprises sont mal préparées à l’intelligence artificielle” . Toute une colonne signée DPA, c’est à dire l’agence de presse allemande, déplore que l’Allemagne soit très en retard dans ce domaine. Elle occuperait la 6e place en Europe, selon une enquête faite par un institut de sondage, ce qui serait “médiocre”.
À aucun moment, il n’est précisé de quoi il s’agit exactement. J’ai seulement constaté que la dématérialisation avait avancé plus lentement en Allemagne qu’en France, en particulier dans les services publics et dans les banques.
Je continue à rechercher et tombe sur un article sur les drones. J’en étais restée aux drones guidés vers une cible par des humains de chair et d’os, qui déclenchent un tir selon les informations reçues. Mais je retarde d’une bataille. Il y aurait des drones dont l’électronique décide elle-même si la cible doit être attaquée.
Je repense au monstre IA tapi dans l’ombre qui vous “bloque”, mais le monstre peut aussi vous priver… de la vie, peut tout détruire…
Disparition de la notion de responsabilité
J’ai compris : la notion même de responsabilité a disparu. On ne va pas porter plainte contre l’IA.
Qu’il s’agisse de décisions administratives, de dossiers refusés, ou de décisions dématérialisées entraînant mort et destruction, nous sommes entré·es dans l’ère de la non-décision, de la non-responsabilité, du non-recours.
S’il s’agit de consommation, la notion de choix a aussi tendance à disparaître, vous êtes comme un chien de Pavlov qu’on fait saliver, vous êtes conditionné·es, IA choisit pour vous.
Pas une journée ne se passe sans voir quelque part dans la presse allemande ou française quelque chose sur l’IA. Il y est question de santé, de diagnostic, ou bien d’économie d’énergie, ou bien encore de démarrage de centrale nucléaire, peut-être, bientôt, du déclenchement d’une guerre. Il est aussi beaucoup question de la création artistique. Et le système éducatif dans tout ça ? Il paraît qu’il y aura, le 10 février 2025, une grande conférence sur le sujet, où il sera sûrement plus question de financement que d’éthique. Un contre-sommet serait en préparation… je n’en sais pas plus.
Je viens de lire, dans Libération des 4 et 5 janvier 2025, que le milliardaire Rodolphe Saadé, grand copain de Macron, en plus d’Arnault, Bolloré, Niel, Bouygues etc., investit dans l’IA. Voilà qui n’est pas fait pour nous rassurer !
Dans Le Monde Diplomatique , en allemand, de décembre 2024, figure, en page 1, le commencement d’un article intitulé “Blackbox KI ” qui occupe ensuite toute la page 16, la page 17 est également consacrée à une vision critique de KI (IA) et de son développement depuis… 1956 ! Serait-ce qu’on se pose plus de questions en Allemagne qu’en France au sujet du développement non contrôlé du monstre ? Ce n’est pas du tout un sujet pour le Diplo de décembre paru en France.
“Bêtise artificielle” !
Une revendication : cessons d’appeler le règne des algorithmes de l’“intelligence”. Il y a tromperie, nous sommes tous et toutes pris·es pour des imbéciles. On nous a jadis appris que le mot anglais “intelligence” est un faux ami, qu’il signifie renseignement, comme dans “intelligence service”.
Si on prend le mot “intelligentsia” dans différentes langues, il signifie “élite”. De toute façon, il y a usurpation du sens.
Le mot français “intelligence” est toujours perçu de façon positive, c’est bien ce qu’on veut nous faire croire.
En réalité, ce sont des processus de choix et de décisions à partir de données dont on a bourré des machines et qui nous échappent et échappent même à leur créateurs, réduits à l’état d’apprentis sorciers qui ne maîtrisent plus le bouillonnement de leur chaudron. Où est l’utopie, où est l’anticipation ? Où sont l’hésitation et le doute ? Où est l’intelligence ?
Est-il possible que Macron ait fait son choix de dissoudre l’Assemblée en utilisant l’intelligence artificielle ? Dans ce cas, je pense qu’il faut appeler la chose “bêtise artificielle”, mais les initiales BA sont à éviter… car elles ont déjà un autre sens. Il ne faut pas tout confondre.
Qui est au courant du contre-sommet ? Comment pouvons-nous nous inscrire dans ce processus ?
Est-il encore temps de dompter le monstre ?
Françoise Hoenle
Dans un rapport publié en 2023, l’Observatoire de l’environnement en Bretagne estimait que plus de 99 % des eaux bretonnes étaient contaminées par des pesticides. Or une enquête qui vient d’être publiée par le site SplannN 1 , média d’enquêtes indépendant en Bretagne, met au jour une autre source de pollution des eaux des rivières et des eaux souterraines, celle causée par l’exploitation minière.
A l’origine de cette enquête, Célia Izoard, journaliste indépendante, qui démontre que la mine de Glomel dans les Côtes-d’Armor, contamine son environnement et notamment les cours d’eau, avec des métaux toxiques.
La commune de Glomel, étendue sur près de 80 km2 , est un véritable château d’eau, irrigué de sources, ruisseaux, marais. On y trouve des habitats naturels, tourbières et prairies humides, et cet ensemble a un statut de réserve naturelle (la réserve de Magoar Penvern) ; il existe aussi deux sites Natura 2000 sur ce territoire, ainsi que plusieurs captages d’eau potable, par exemple à 6 km du site industriel, un premier captage d’eau potable dans l’Ellé qui alimente les 6 000 habitant·es des communes voisines.
Le site d’exploitation minier est classé carrière ouverte, alors qu’il s’agit en fait d’une mine à ciel ouvert, un site colossal : trois fosses de 80m de profondeur (chacune grande comme 15 terrains de football et aussi profonde que cinq immeubles parisiens empilés) et une 4e qui doit être ouverte et à laquelle s’opposent les riverain·es de la région2 .
L’entreprise qui exploite la mine, une multinationale française Imérys, peut extraire chaque année jusqu’à 1,5 million de tonnes de roches et raffine, dans ses deux usines, un quart de la production mondiale d’andalousite ; elle affirme qu’il n’y a pas d’impact de cette exploitation, alors qu’elle entraîne des rejets : 1,5 million de m3 d’effluents industriels dans cette zone protégée.
L’andalousite est un minéral industriel utilisé dans la fabrication des matériaux réfractaires, comme ceux utilisés dans les centrales nucléaires, pour l’armement (missiles), dans les fours industriels, par exemple les fours de fonderie ainsi que dans les moteurs de camion.
1,5 million de mètres cubes d’effluents industriels rejetés
Dans cette enquête, Célia Izoard et deux consœurs révèlent que la multinationale Imerys, exploitant cette mine, rejette en réalité “1,5 millions de mètres cubes d’effluents industriels dans une réserve naturelle régionale, en amont de deux captages d’eau potable qui alimentent la région”.
Des prélèvements ont été effectués dans la rivière jouxtant le site minier et à proximité des captages d’eau potable. Les analyses révèlent des concentrations de métaux lourds, cobalt et nickel, jusqu’à 60 fois supérieures aux valeurs guides, dans le lit des cours d’eau en aval de la mine, ces métaux sont tous deux cancérigènes, mutagènes et reprotoxiques.
La préfecture des Côtes-d’Armor autorise le site à rejeter chaque jour dans ses eaux usées jusqu’à 9 kg d’hydrocarbures et, entre autres, jusqu’à 11 kg par jour de cobalt et de nickel. Les analyses révèlent aussi la présence d’arsenic et de cadmium, qui sont des poisons violents…
La contamination s’étend jusqu’à la réserve naturelle régionale de Magoar Penvern.
Imerys assure n’avoir “aucun impact sur les eaux ” et a financé une étude sur cinq ans de l’état écologique des rivières et bassins fluviaux. Cette étude3 payée par l’industriel conclut à un “bon état du cours d’eau” mais les métaux les plus toxiques émis par le site ne semblent pas avoir été recherchés…
L’enquête menée par Splann s’est intéressée, elle “[…] au captage situé à 6 km en aval, dans la rivière Ellé dans laquelle Eau-du-Morbihan prélève une partie de l’eau qui sera ensuite traitée pour être distribuée aux communes voisines” .
Sur le site de Toultreincq (qui signifie trou saumâtre en breton), dont l’usine de potabilisation est justement en plein travaux, puisqu’une toute nouvelle unité de traitement est en construction, sur fonds publics, à hauteur de 6 millions d’euros 4 , le directeur d’Eau-du-Morbihan est formel : tout ceci n’a aucun rapport avec le fait qu’Imerys rejette chaque année 1,5 million de mètres cubes d’eaux usées contenant des sulfates, des hydrocarbures et des métaux lourds en amont de ce captage. “La nouvelle unité permettra de mieux traiter les pesticides et les médicaments [?]”, justifie-t-il.
Il faudrait aussi évoquer la consommation d’eau du complexe industriel, depuis des décennies l’entreprise annonce consommer 6 000 m3/an alors qu’en réalité il s’agirait d’environ 1 million et demi/an,… et qui du fait de l’ouverture de la 4e fosse va atteindre des niveaux faramineux, aggravant le problème de l’eau potable dans la région.
Pollution environnementale
La mine produit aussi un ensemble de déchets industriels, elle est entourée de terrils d’où s’échappe une poussière grise qui contamine toute la région, Iméris assure que ces poussières ne contiennent que “du mica et un petit peu de fer” bien évidemment elle contient aussi les mêmes métaux lourds dangereux puisqu’il s’agit des résidus miniers…
Il n’y a pas eu d’études épidémiologiques effectuées dans la région, mais il semble qu’il aurait une augmentation des cas de cancers et une étude plus générale menée il y a quelques années avait conclu à une “surmortalité” sans pouvoir à l’époque en déterminer les causes.
Cette accumulation de déchets est une bombe à retardement car ils sont impossibles à imperméabiliser et à longue échéance la pluie va provoquer ce qu’on appelle le drainage minier acide, c’est à dire une transformation des eaux de ruissellement qui s’écoulent vers les rivières, en eaux chargées en acide sulfurique et en contaminants métalliques.
Selon Dominique Williams, membre d’Eau et rivières de Bretagne : “[…] la gestion de ce drainage minier acide est extrêmement couteux pour l’État […]” et ajoute-t-il “les pollutions minières du passé posent des problèmes insurmontables, et l’État, qui doit les gérer tant bien que mal, le sait très bien. Pourtant, il reproduit les mêmes erreurs à une échelle dix fois supérieure. Les services de la préfecture ont délivré ces autorisations sans prendre la mesure de l’ampleur de cette pollution ”. (Voir encart ci-dessous)
À Chessy-les-Mines, dans le Rhône, un gisement riche en pyrite a été exploité depuis le Moyen-Âge. La mine a fermé après un effondrement dans la galerie principale, survenu en 1877. Un rapport confidentiel du Bureau des recherches géologiques et minières (BRGM) publié en 2019, que Splann s’est procuré, décrit le traitement des eaux acides mis en place à Chessy. L’État a constaté que ces eaux minières, quoique traitées “depuis 130 ans”, étaient trop polluantes, si bien qu’il a dû y construire une toute nouvelle station de traitement en 2005. Le drainage minier acide de Chessy dure donc depuis 150 ans sans que, d’après le rapport, l’acidité ou les concentrations de métaux dans les eaux n’aient baissé au cours du temps. À Chessy, le problème se pose sur 20 hectares ; à Glomel, il se poserait sur 265 hectares…
Voir : https://www.systext.org/node/1835
https://splann.org/wp-content/uploads/2024/11/IHS-Chessy-les-mines-Rapport-de-surveillance-annee-2018-BRGMRP-69064-FR-juillet-2019-RP-69064-FR.pdf
[Le texte ci-dessus est un résumé de l’article que l’on peut lire sur le site de Splann5 , en complément on peut aussi lire l’excellente enquête très documentée de Reporterre 6 .]
Explosion des demandes d’ouverture de mines
La “relance industrielle” a fait exploser les demandes d’ouverture (ou de réouverture) de mines, on en compte 26, en instance ou déjà autorisées, en métropole et 27 en Guyane afin d’obtenir les métaux essentiels à la production des batteries électriques mais aussi pour l’industrie de l’armement.
Imérys est d’ailleurs sur les rangs pour exploiter d’autres sites et va notamment ouvrir une mine de lithium dans l’Allier, d’ici 2027. Il s’agira d’une des plus grandes mines de lithium d’Europe qui “doit permettre d’équiper l’équivalent de 700 000 véhicules électriques par an…”, dont on sait pourtant que ce n’est pas une solution face aux conséquences du changement climatique.
Bien entendu Imérys assure que “ce projet, exemplaire sur le plan environnemental et climatique, réduira drastiquement nos besoins d’importation de lithium”, ce dont on a du mal à être convaincu après la lecture de l’enquête de Célia Izoard.
En complément on peut lire l’article de France Inter 7 , plutôt favorable au projet du gouvernement même si un passage introduit des nuances en ce qui concerne “l’environnemental”.
Un allègement des procédures périlleux pour les écosystèmes et la santé humaine : la démocratie environnementale en péril
Cette relance est aussi potentiellement porteuse de régression en ce qui concerne la protection de l’environnement. Zero Waste France et Notre affaire à tous ont saisi le Conseil d’État contre trois décrets d’application de la loi Industrie Verte8 car ces mêmes décrets pris entre les deux tours des élections législatives, l’été dernier, permettent, entre autres, d’accélérer des procédures d’urbanisme ou environnementales pour des “projets industriels stratégiques”. Pour ces deux ONG, ces décrets opèrent “un détricotage massif du droit à l’environnement industriel” explique Adeline Paradeise juriste en droit de l’environnement au sein de l’ONG Notre Affaire à Tous .
Bernard Foulon
En demandant la levée du huis clos lors du procès des hommes qui l’ont violée, et en se battant pour rester debout, Gisèle Pélicot est arrivée à saper d’importantes croyances erronées sur le viol, souvent appelées “mythes”, véhiculées par une société qui contrôle et violente le corps des femmes. Elle a également permis de mettre à jour certaines faiblesses dans l’analyse féministe dominante concernant le viol. Par son combat, Gisèle a ainsi pris une place majeure dans la lutte pour réhabiliter la dignité des femmes.
Le “mythe du monstre violeur” battu en brèche
Les particularités du procès des viols de Mazan permettaient à elles seules de remettre en cause la croyance que les violeurs sont des personnes hors du commun et psychopathologiques : 51 hommes étaient inculpés, dans l’immense majorité pour un ou plusieurs viols sur Gisèle Pélicot, filmés, et aucun n’avait de profil pathologique. Toutes les générations, toutes les catégories sociales étaient concernées. En outre, les viols se déroulaient dans un lieu censé être rassurant, sa chambre à coucher (à l’inverse d’une ruelle sombre) et n’étaient pas commis par des inconnus mais par son mari, en qui elle avait alors confiance (plus de 90 % des viols ont lieu dans la sphère privée, amicale ou familiale), et des individus inconnus pour elle… mais invités par lui.
Mais, fondamentalement, c’est la décision prise par Gisèle Pélicot de lever le huis clos de ce procès qui a permis de saper l’idée selon laquelle “seuls les monstres peuvent violer” car cela a permis de diffuser dans toute la société une réalité : la banalité du viol. Certes cette banalité était martelée depuis des années par les mouvements féministes et le travail militant, mais la médiatisation de ces viols permit une prise de conscience beaucoup plus large sur cette question, et aussi sur d’autres questions. La levée du huis clos eut ainsi de multiples conséquences, qui se déclinèrent de mille et une façons dans tous les foyers (comme par des processus d’identification), et Gisèle en reçut un soutien sociétal immense.
D’autres croyances volent en éclat
Parmi les autres croyances sur le viol qui volèrent en éclat, on trouve : “la victime est souvent responsable de son agression” . Mais lors de tous les viols qu’elle a subis, Gisèle était sédatée (par son mari). Et face à certains avocats de la défense qui ont tout de même cherché à lui en faire porter la responsabilité, Gisèle s’est insurgée, recevant à nouveau un très grand soutien : “Depuis que je suis arrivée dans cette salle d’audience, je me sens humiliée” , “J’ai l’impression que la coupable c’est moi, et que derrière moi les cinquante sont [des] victimes”, “Est-ce que c’est une question de temps, le viol ?”, “Il n’y a pas « viol et viol ». Un viol est un viol” 1 . Elle mettait également ainsi au grand jour la violence, coutumière et inacceptable, faite aux victimes de viol lorsqu’elles décident de saisir la justice.
Une autre croyance erronée concernant le fait d’avoir été “élevé dans une culture étrangère ”, vue comme un facteur prédisposant au viol, fut également mise à mal.
Enfin l’idée que “la femme est la propriété de l’homme” dans un couple (qui amène à celle du “devoir conjugal ”) a également été soulevée lors du procès. À la question des juges : “Avez-vous pu recueillir le consentement ?” , deux types de réponses ont été formulées par les 50 violeurs que Gisèle Pélicot ne connaissait pas. L’un des groupes d’accusés a notamment répondu “c’est sa maison, c’est son lit, c’est sa femme ”, amenant la justice à rappeler que le “consentement par procuration” n’existait pas2 .
Lumière sur la soumission chimique dans le cadre privé
Les risques de soumission chimique sont bien connus dans les milieux festifs. Pourtant, c’est dans le cadre privé, familial ou amical, que cette soumission est la plus utilisée (à plus de 60 %3 ). Le procès des viols de Mazan a ainsi permis de mettre en exergue cette utilisation dans un cadre privé, jusqu’alors mal connue, notamment au sein de la famille.
Ce procès a permis de mettre des mots sur les doutes de nombreuses femmes comme en a témoigné le centre d’écoute du 3919. Aux côtés de Gisèle Pélicot, il est important de souligner le combat remarquable également de sa fille, Caroline Darian (qui, a minima, a été sédatée et prise en photo dénudée par son père), avec notamment la publication d’un livre 4 (4), des interventions médiatiques et l’association “M’endors pas” qu’elle a fondée pour aider à la lutte contre la soumission chimique. Un combat qui joua un rôle important dans la décision que prit sa mère de lever le huis clos.
“M. Tout le Monde”, une nouvelle croyance ?
Les violeurs de Gisèle Pélicot sont des gens de l’ordinaire, du quotidien, des hommes que l’on peut rencontrer partout, au profil social d’insertion banal. Mais au lieu de présenter simplement ces faits qui soulignaient à eux seuls la banalité du viol et démontaient le “mythe du monstre violeur”, les médias de masse mirent en avant l’idée que “le violeur, c’est M. Tout le Monde”, ce qui amena beaucoup de débats.
Cette expression conduit à penser que tous les hommes sont des violeurs potentiels de par leur biologie (il suffirait alors de les éduquer) ou de par une “culture commune” de la société (il suffirait alors d’éduquer et de changer “nos valeurs”, de changer les idées). Cette expression et/ou ces idées sont reprises, de façons variées, par certaines femmes et courants féministes qui luttent contre le viol et les violences qui l’entourent et contre la “domination masculine”.
La “feuille de route contre la domination masculine ” signée par 200 hommes en est un exemple. Expliquant que “nous [les hommes] sommes le problème”, cette feuille de route propose neuf mesures d’éducation comportementale et une un peu différente, qui demande que les hommes acceptent de perdre leurs “privilèges”, “pour en finir avec cette organisation genrée qui induit une division hiérarchique de l’humanité en deux moitiés inégales”. Le terme “genrée” amène à penser qu’il s’agit de désigner une organisation fondée sur la culture ; on reste en outre interrogatif sur ce que sous-entend le terme “privilège” quand on compare la vie d’un homme qui a comme métier d’être éboueur et la vie d’une femme qui a comme “métier” d’être… femme de président d’une République 5 .
Côté biologie, rappelons qu’au procès, à la question systématique “Avez-vous pu recueillir le consentement ? ”, le second groupe d’accusés a expliqué : “À ce moment, j’ai débranché mon cerveau”. Le mythe des organes sexuels mâles prenant le contrôle du cerveau… Or 107 élus socialistes ont expliqué dans une tribune, dans laquelle approches culturelle et biologique se mélangeaient, que “il est inconcevable que des hommes puissent encore n’avoir pour seule représentation de la femme que celle d’une possession, d’un objet sexuel, que l’on peut anéantir pour en disposer et en jouir ”. Pour eux, l’objectif final du viol est donc biologique (l’atteinte d’un orgasme) 6 .
Mais a contrario d’“anéantir une femme pour jouir de celle-ci”, violer c’est plutôt “jouir dans une femme pour l’anéantir ”, la punir, affirmer une puissance ; ou une jouissance liée à un acte d’humiliation. 7
De plus, ce ne sont pas “les hommes” qui sont le problème de la violence systémique qui s’exerce contre les femmes, mais c’est un système économique fondé sur l’exploitation d’êtres humains en tant que force de production (certains groupes sociaux d’hommes et femmes) et force de reproduction (les femmes). Exploitation qui engendre notamment concurrence, oppression et insubordination. Et alors que les forces de police et les armées ont pour rôle, via la violence physique qu’elles peuvent déployer, notamment de maîtriser la force de production, le viol est la forme de violence pour maîtriser la force de reproduction 8 . Et ces formes de violences, avec tout le panel de violences faites aux femmes, s’imbriquent entre elles et avec des lois, déployant un système d’oppression et de contrôle à toutes les échelles de la société.
Le débat qui s’ouvrit sur le “mythe de M. Tout le Monde” permit de souligner le malaise par rapport à certaines explications avancées à propos du viol par les courants féministes dominants. Mais ce débat autour de “Tous les hommes ?”, qui posait la question des causes du viol, se referma avec la mise en avant de “Toutes les femmes sont des potentielles victimes”. Alors que le procès avait mis la focale sur les violeurs, il sembla se refermer sur les victimes. En outre, parler de “M. Tout le Monde” permit aussi de s’asseoir sur deux points communs à tous les inculpés mais pas à tous les hommes : leurs échanges sur le site coco.fr et leur consommation de pornographie. Et sur ces deux points, il n’y eut que très peu de débats. Pourtant, bien que le viol existât avant Internet et le développement de la pornographie, débattre sur ces points aurait pu permettre de s’interroger sur les industries capitalistes qui exploitent le corps des femmes comme des marchandises. Et donc s’interroger sur d’éventuels liens entre l’exploitation du corps des femmes et le viol.
Violer une femme, c’est la traiter comme une poubelle
Il est aussi des images et des mots qui, à l’occasion du procès, permettaient de comprendre le rôle sociétal du viol. Ainsi au printemps 2024, le procès arrivant sous peu, Gisèle accepta de visionner les vidéos d’elle en train d’être violée et qui l’amenèrent dès les premières images à observer : “je suis une poubelle”. À la suite de quoi, elle décida de lever le huis clos, car personne n’est une poubelle 9 .
De fait, à elles seules, ces images montraient ce qu’est un viol : c’est traiter une femme comme une poubelle. Ce terme de “poubelle” qu’a utilisé Gisèle Pélicot renvoie à celui d’objet, ce qui est déjà humiliant, mais également de détritus (soit une double dégradation). Ces images mettaient ainsi en exergue ce que cherchaient ces hommes à travers leurs actes sexuels : l’humilier, en tant que femme. Cette humiliation est soulignée par l’absence manifeste d’empathie face à ce corps inerte, car empathie et humiliation sont incompatibles. (4)
Le rôle politique du viol vis-à-vis de la femme c’est son humiliation, une humiliation associée à une expropriation corporelle de la femme en tant que force reproductrice. Une humiliation destructrice. Les conséquences physiques du viol, avec la possibilité de tomber enceinte, s’ajoutent en outre aux dégâts psychologiques. Cette humiliation a une portée analogue pour les femmes ménopausées et les fillettes. Le fait que Dominique Pélicot n’exigeait pas voire interdisait le port du préservatif lors des viol (4) peut être lu en ce sens : humilier pour affirmer une puissance sur un individu symbole de force reproductrice. Les photos de sa fille et de ses deux belles-filles, la sédation de sa fille (avec le doute persistant sur un ou des éventuels viols) peuvent être lues avec la même signification d’affirmation d’une puissance.
Imbrication d’oppressions
Les entretiens que Rita Laura Segato a menés dans les années 90 avec des hommes emprisonnés reconnus coupables de viol, lui ont permis de montrer que lors d’un viol, un homme délivre deux messages : une leçon de morale à la femme violée et la manifestation de sa puissance aux autres hommes 10 Voir par exemple l’interview, Rita Segato : Hay que demostrar a los hombres que expresar la potencia a través de la violencia es una señal de debilidad, par L. S. Delgado, El Salto, 26/10/2019..
C’est ainsi que peuvent être lus les enregistrements des scènes de viol par Dominique Pélicot, leur acceptation (en amont) par les autres agresseurs et le partage d’images sur le site coco.fr (ou avant d’entrer dans la chambre) : témoigner aux autres hommes de leur puissance.
Gisèle Pélicot était sédatée, et n’a pris connaissance de cette “leçon de morale” qu’en 2020 lorsque son mari a été arrêté. Mais ces viols donnaient au mari la place de moralisateur, de puissance dans le cadre familial, le rehaussait dans l’estime qu’il avait de lui bien qu’il n’y ait pas de témoin intrafamilial, et l’enregistrement méticuleux de ses actes pouvait le conforter dans cette place (idée que l’on peut retrouver dans ses mots à propos de ses actes : “c’est pour soumettre une femme insoumise”) 11 . Ce besoin d’affirmer une puissance peut être notamment lu au regard de sa vie professionnelle qu’il semble avoir vécue comme une série d’échecs (technicien de métier, il semble avoir sans cesse voulu une place plus élevée dans le système de production capitaliste et avoir sans cesse échoué) (4). Quant aux autres hommes, même s’il ne s’agit pas de leur propre compagne, le message d’humiliation vis-à-vis de la femme qu’ils ont violée est gouverné par une logique analogue.
Une meilleure compréhension des viols du procès de Mazan passe par l’interrogation sur ces dynamiques d’oppressions qui traversent la société, comme pour la majorité des crimes, et par la compréhension que le viol n’a pas une origine biologique, ni culturelle, mais structurelle. L’éradication du viol ne peut ainsi passer par une simple éducation (qui est toutefois importante) mais par des modifications structurelles.
L’humiliation et la honte
L’acte d’humiliation est une façon particulière pour un individu de manifester sa domination sur un autre. C’est un acte commis sur le corps d’autrui ou à son propos et qui réussit à l’abaisser dans sa dignité. Un acte d’humiliation, comme le viol, peut générer de la honte, un sentiment d’ordre moral, pour la personne qui l’a subi. Cela peut être le sentiment d’avoir fait quelque chose de mal lors du viol (comme le fait de ne pas avoir réagi) ou en amont. Pour un même acte, ce sentiment peut varier selon les individus car la morale fait appel à des notions de bien et de mal qui sont subjectives, et donc variables d’un individu ou d’un groupe social à l’autre. Mais quand elle est présente, cette honte masque très souvent l’acte d’humiliation subi.
Deux éléments principaux du procès qui s’est tenu à Avignon permettent de déplacer le curseur du regard sur le viol : d’un regard moral sur les femmes, la honte, vers un regard politique, l’humiliation. Ces deux éléments sont l’impossibilité de faire porter une quelconque honte sur un corps sédaté et les innombrables images de viol, qui amènent à considérer que le viol ne correspond pas aux “mythes” et qu’il s’agit là de traiter une femme comme “une poubelle”, selon l’expression même de Gisèle Pélicot.
Gisèle a expliqué au début du procès pourquoi elle avait levé le huis clos : “pour que la honte change de camp”. De fait, ce procès donne les clefs pour a minima déplacer les regards et pour que plus jamais aucune femme n’ait à porter de honte ou de culpabilité.
La dignité contre l’humiliation
En levant le huis clos, en se battant pour que cette levée soit maintenue, en participant aux plus de trois mois de procès, Gisèle Pélicot a permis à une immense part de la société de prendre connaissance de cette partie de son histoire dramatique, ce qui a sapé de nombreuses croyances tenaces et généré de nombreuses prises de conscience. Gisèle a permis à la société d’accéder à des faits qui donnent des clefs pour mieux comprendre le viol et de pouvoir l’appréhender comme un acte d’humiliation des femmes, un acte politique précis dans une société hiérarchisée où s’entremêlent l’oppression des femmes et l’oppression de certaines classes sociales. Son combat permet aux corps humiliés des femmes de plus facilement être réhabilités et retrouver leur dignité. Et on ne peut qu’espérer que ce combat qu’elle a mené puisse aussi, elle, l’aider à vivre dans toute la dignité de son corps et à se reconstruire.
Si les structures sociales restent inchangées, de nouvelles croyances erronées sur le viol peuvent se développer ou les anciennes, avec le temps, réapparaître quand d’autres malheureusement persistent encore. Ainsi le combat contre le viol et le système de violences qui l’entoure est encore immense, mais dans les avancées historiques de cette lutte, Gisèle a pris une part incontestable. Un immense merci !
Laure Jinquot, 12/01/2025 (Lyon, 69)
Émancipation a dressé un court florilège de ce qui depuis longtemps ne permet pas de gagner et propose de vérifier, au fur et à mesure des votes du congrès, si la FSU s’arme contre ces écueils.
* dans l’acceptation du terme selon Claude Duneton et pas d’Onfray.
Ce qui ne permet pas de gagner Thème 2 Adopté Vue l’incapacité à gagner sur les salaires tomber dans des pièges pour les statuts, PSC, PPCR. Ne pas exiger l’abrogation de la loi de transformation de la Fonction publique. Éluder la titularisation immédiate des précaires dans le vain espoir de protéger les statuts. Ne pas se battre vraiment pour le retour des prérogatives des CAP et des CHSCT. Ne pas aller vers l’unification par le haut des statuts, salaires, conditions de travail… Accepter de discuter d’autre chose que de l’abrogation, en frappant à la porte du conclave. Présenter comme succès des reculs tactiques du pouvoir (choc des savoirs, congés maladie).
Ce qui ne permet pas de gagner Thème 3 Adopté Nier que la PSC Macron casse les solidarités – fondement de la sécu – d’âge, de revenus et familiales. Nier le piège pour la sécu de la PSC, livrée aux assurances privées et fonds de pension. Ne pas revendiquer d’en finir avec l’ordonnance sur la PSC et les accords qui en découlent. Ne pas engager de campagne (inter)syndicale en soutien aux sinistré·es de Mayotte. Se borner à l’autodétermination là où les peuples se battent pour l’indépendance. Ne pas dénoncer le génocide à Gaza, documenté par la justice internationale et les ONG. Ne pas continuer les missions syndicales de solidarité en Ukraine. Se prononcer pour la dissolution des BRAV et pas des BAC. Cesser soudain de dénoncer clairement les violences policières. Ne pas s’opposer clairement au nucléaire et à son intensification. Refuser les alternatives anticapitalistes comme les expropriations, les occupations…
Ce qui ne permet pas de gagner Thème 4 Adopté Penser unifier le syndicalisme par le haut, hors des luttes et sans Solidaires. Focaliser sur les élections paritaires qui n’élisent plus que des CAP sans pouvoirs. Ne pas mettre en place de commissions femmes dans les SD et les syndicats. Ne pas admettre la possibilité de temps non mixte. Ne pas voir l’intérêt pour le nouvel outil syndical de la fédération d’industrie. En échec sur la première besogne de la Charte d’Amiens, négliger la seconde.
Ce qui ne permet pas de gagner Thème 1 Adopté Ne pas se battre pour l’abrogation de toutes les réformes de Macron pour l’École. Ne pas œuvrer à l’unification du général, du technologique et du professionnel. Ne pas se prononcer pour la nationalisation du privé sans indemnité ni rachat. Laisser les patrons investir les CA/CE, les manuels, le périscolaire, le bâti.
Ce qui ne permet pas de gagner Action Adopté Les journées d’action saute-mouton. Les négociations sans rapport de force. Ne pas mettre au centre de l’action la grève et les occupations. Limiter la grève à l’avance, au lieu de la reconduire en fonction des résultats. L’unité durable avec des syndicats qui signent des communiqués avec le patronat. Ne pas favoriser l’auto-organisation. Ne pas travailler avec les collectifs et mouvements anticapitalistes. Ne pas organiser des caisses de grève.
Cet anti-manuel permet de prévoir les chances de succès de la FSU pour les trois ans à venir :
Si on a de nombreux “adopté”, particulièrement au niveau de l’action, la FSU risque bien de continuer comme avant d’échecs en échecs.
S’il y a moins de la moitié de “adopté”, particulièrement au niveau de l’action, la FSU pourra, en fonction bien sûr des mobilisations à la base et du contexte plus général, construire des rapports de force pour gagner.
Émancipation syndicale et pédagogique
La mise en place à la rentrée 2024, en 6e et 5e, des groupes de niveau en mathématiques et en français, ou “de besoin” selon les dénominations fluctuantes de la cohorte des ministres qui se sont succédés, constitue l’une des mesures des plus connues du dispositif “Choc des savoirs”. Les organisations syndicales de l’enseignement se sont, à juste titre, élevées contre cette organisation, pourtant reconduite par la ministre Borne à la rentrée 2025.
Dans le numéro du 30 avril 2024 de la revue POUR , la FSU avance des arguments en citant des études venues des sciences de l’éducation et du CNESCO (Conseil National d’Évaluation du Système Scolaire). Elles énoncent que les groupes d’aide sont inefficaces et renforcent une ségrégation scolaire, le plus souvent décalque d’une ségrégation sociale qu’accompagne et renforce l’école. Ce qui nous intéresse en priorité, dans le cas des “classes de besoin”, ce ne sont pas les résultats concernant des groupes d’aide, mais la critique de l’efficacité de ce type de “classes de besoin”, en fait des classes de niveau constituées d’élèves en difficulté.
En France, il existe peu de recherches de niveau universitaire sur les classes de niveau au collège, alors qu’ont été menés quelques travaux sur les dispositifs d’aide individuelle. Cela tient au fait que depuis la réforme Haby, le collège est censé être unique… Ce qui n’empêche évidemment pas que, dans les faits, il y ait divers types de classes de niveau au collège. On dispose de quelques études, souvent menées par l’IREDU (Institut de Recherche en Éducation), qui les identifient et étudient la façon dont elles sont constituées. Comme l’indique A. Mazenod dans un article de référence sur les classes de niveau, paru dans la Revue Française de Pédagogie en 2021 et rédigé à partir d’études menées, et pour cause !… en Angleterre : “En comparaison, en France, les classes de niveau représentent un objet de recherche plus flou ”.
Par ailleurs, se référer aux quelques études sur les groupes d’aide, ou aux observations d’enseignant·es dans les classes constituées d’élèves faibles, ne permet pas de déterminer les raisons de l’inefficacité des dispositifs d’aide, voire même de leurs effets négatifs. Beaucoup d’études montrent que les élèves d’une classe qui suivent une aide obtiennent des résultats inférieurs à ceux des élèves de cette même classe et de même niveau, qui ne l’ont pas suivie !
Des constats, mais pas leur explication
On pourrait, pour rechercher une réponse aux résultats de ces études sur les groupes d’aide, se pencher par exemple sur des documents du CNESCO cités dans POUR : par exemple, un dossier de synthèse sur les inégalités ou un autre sur la différenciation. La question de la mise en évidence des causes de l’établissement de rapports insatisfaisants, voire inexistants, d’élèves avec certains savoirs (mathématiques, français) reste patente, mais des recommandations sont néanmoins avancées. L’analyse qui les fonde se situe le plus souvent à l’extérieur de ce qui se passe effectivement dans les classes, pour privilégier des raisons de nature sociologique. Bien qu’elles ne soient pas sans intérêt – l’école est toujours celle d’une société qui détermine son organisation, ce qu’on y enseigne et, le plus souvent, comment – la compilation des analyses débouche sur des constats connus de longue date, partagés d’expérience par la majorité du corps enseignant. Ainsi, “La recherche montre que les approches laissant trop de liberté aux élèves ne sont pas les plus efficaces notamment pour les élèves qui rencontrent le plus de difficultés scolaires” peut-on lire page 9 du document sur la différenciation. Ou encore “pour qu’un travail coopératif existe, la tâche réalisée par les élèves doit résulter d’un apport de chaque individu dans le collectif, dans le cadre d’une organisation structurée (explicitation des rôles de chacun), avec des responsabilités partagées ”, page 10. Le lecteur attentif de la revue Émancipation notera que ces deux points vont à l’encontre de certaines pratiques se revendiquant d’une pédagogie attribuée à Freinet, exposées dans un article d’Émancipation n°1 de la rentrée 2024 (https://emancipation.fr/la-revue/numero-1-septembre-2024/ quelles-pratiques-pedagogiques-emancipatrices-dans-le-second-degre/), qui prônent l’autonomie individuelle d’élèves. La construction des œuvres et des savoirs, ainsi que leur apprentissage, sont pourtant des entreprises collectives. Cela est vrai à travers l’Histoire, bien que des foules de contributeurs anonymes disparaissent des mémoires derrière l’attribution de certains des savoirs ou des œuvres à des auteurs singuliers (Euclide, Darwin, Marx, Zola, Gauguin, Einstein, etc.) Cela est vrai aussi à l’école où les élèves apprennent au sein d’un collectif, la classe, et y apprennent ainsi d’autres élèves. L’idéologie actuelle du primat de l’individu veut faire oublier cette réalité.
Quel que soit le dispositif d’aide, son échec est connu de longue date
L’IREDU de l’Université de Dijon a commencé à produire, il y a une trentaine d’années, des évaluations de certains dispositifs d’aide. Ainsi par exemple, et pour l’école primaire, des GAPP (Groupes d’Aide Psycho-Pédagogique). Créés en 1970, ils ont donné lieu à une évaluation tardive, en 1991, après leur remplacement par les RASED (Réseaux d’Aides Spécialisées aux Élèves en Difficulté). Deux chercheurs de l’IREDU relevaient dans le n° 49 des Cahiers de l’IREDU de 1991 “[…] les élèves qui ont bénéficié d’actions de rééducation ont des performances moindres que les élèves de caractéristiques semblables qui n’en ont pas bénéficié” .
Quelques années plus tard, en 2001 et à propos d’un tout autre dispositif, celui de l’aide individualisée en classe de seconde, mise en place à l’occasion de la réforme du lycée de 1999, un même constat est publié dans la revue Éducation & Formations n° 60 par une autre équipe de l’IREDU. L’aide est proposée à un groupe de huit élèves au maximum, en principe volontaires, à raison d’une heure hebdomadaire en mathématiques et d’une heure hebdomadaire en français, par le professeur de la classe ou non. Les auteurs de l’évaluation concluent que si les acteurs, et surtout les enseignants, expriment une certaine satisfaction, les résultats sont très décevants. Le fait d’avoir suivi l’aide individualisée en seconde n’améliore pas les résultats scolaires des élèves ; au mieux ce dispositif ne sert à rien.
Deux graphiques, un pour le français et l’autre pour les mathématiques, délivrent une information plus inquiétante : du point de vue des résultats, surtout en français, il vaut mieux que les élèves ne suivent pas ce dispositif car ils obtiennent de moins bons résultats que d’autres de même niveau faible. En effet, au long des 31 séances d’aide de l’année, les résultats des élèves qui la suivent sont comparés à ceux d’élèves qui ne la suivent pas, mais pourtant de même niveau de départ. Au cours des séances de français, le déficit de niveau des élèves en aide ne cesse de s’accroître par rapport à ceux et celles qui ne la suivent pas. À l’issue des 31 séances, ce déficit est d’environ 3,5 points par rapport à ceux de même niveau de départ qui ne l’ont pas suivie. En mathématiques, ce n’est guère qu’à partir de la 29e séance que les élèves en aide rattrapent ceux et celles de même niveau initial qui ne la suivent pas, pour terminer avec un avantage d’un point.
Des résultats analogues sont obtenus ailleurs qu’en France sur un autre dispositif ; c’est le cas en Angleterre des teaching assistants. Ils assument, entre autres tâches, un rôle de répétiteur auprès d’élèves en difficulté : sur instructions des professeur·es, iels prennent ces élèves en petit groupe, ou individuellement, pendant les heures de classe pour les faire travailler. Une enquête menée par l’Institute of Education de l’Université de Londres, a porté sur 20 000 tests passés par 8 000 élèves dans 153 écoles primaires et secondaires d’Angleterre et du Pays de Galles. Ses conclusions sont publiées en septembre 2009 dans le British Educational Research Journal . Elles débouchent sur des résultats semblables à ceux de l’IREDU sur l’aide individualisée. Si la présence de ces teaching assistants (TA) a amélioré l’ambiance dans les établissements et dans les classes, si deux professeur·es sur trois estiment que leur stress a diminué depuis leur arrivée, elles montrent que “plus un élève est suivi par un TA moins il progresse” ! De même a été mesuré l’écart en points entre ceux et celles qui suivent les TA et les autres : entre 1,5 et 2 en anglais, et 1 en mathématiques et sciences, l’écart étant toujours en défaveur des plus aidé·es.
Quels que soient les dispositifs, voire les pays où ils sont évalués, la conclusion semble toujours la même. Au mieux l’aide ne sert à rien, au pire elle défavorise ceux et celles des élèves qui… “en bénéficient” ! Si les études statistiques convergent pour mesurer l’échec des dispositifs d’aide, des plus anciennes de l’IREDU à celles sur lesquelles s’appuient le CNESCO, elles peinent à l’expliquer. Comprendre les causes profondes des effets délétères des divers dispositifs d’aide, nécessite de les rechercher au sein des classes. Plus précisément, à partir des modalités en vigueur lorsqu’une personne ou une institution donnée portent l’intention d’enseigner quelque chose à d’autres qui l’ignorent encore. Ce qui est la situation d’un professeur devant enseigner à des élèves.
Toute relation didactique est une relation contractuelle
À plusieurs reprises par le passé, et avec d’autres, j’ai dû enseigner à des professeur·es et à des étudiant·es le fait contre-intuitif de l’inefficacité des dispositifs institutionnels d’aide, qu’ils pouvaient provoquer l’inverse de l’effet escompté, et les raisons de cela. Aussi, les idées et les propos qui suivent sont-ils en partie repris de conférences et d’articles rédigés avec mes collègues Annie et Robert Noirfalise.
Pour expliquer l’inefficacité de l’aide, voire son impact négatif, il est nécessaire de garder présent à l’esprit que toute relation d’enseignement d’un contenu de savoir nouveau, ou d’aide à l’étude d’un contenu antérieurement enseigné, est prise dans un système d’attentes réciproques. On l’a désigné du terme de “contrat didactique” dès les travaux pionniers de ce domaine, dans les années 1970. Le savoir, quel qu’il soit, est l’objet de la transaction qui fonde cette relation. Le contrat didactique est la partie de la relation liant le professeur·e et les élèves, qui détermine ce que chaque partenaire a la responsabilité de gérer en ce qui concerne le savoir. Les clauses de ce contrat sont explicites pour une petite part, mais surtout grandement implicites ; ce qui explique en partie l’ignorance de son existence par de nombreuses personnes parlant sur l’enseignement. Les recherches ont mis en évidence un certain nombre de règles propres au contrat didactique. L’énoncé de trois d’entre elles suffit pour expliquer les effets délétères des dispositifs d’aide.
La règle R1 porte sur la responsabilité du professeur : Le professeur est supposé créer des conditions suffisantes pour l’appropriation des connaissances par les élèves et reconnaître cette appropriation quand elle se produit . La règle R2 engage la responsabilité des élèves : Les élèves sont supposés satisfaire ces conditions . La règle R3 énonce que : La relation didactique doit continuer coûte que coûte .
Aide à quelques élèves ou classe “de besoin” : mêmes causes, mêmes effets
Classes “de besoin”, élèves de niveau faible
Que l’aide s’adresse à quelques élèves d’une classe ou qu’elle s’adresse à une classe entière, comme c’est le cas des classes “de besoin ”, le respect des règles énoncées ci-dessus conduit au même résultat. L’expérience des classes de niveau faible, telles qu’elles existent à l’intérieur d’établissements scolaires, en REP ou pas, a empiriquement montré que les élèves qui s’y trouvent, sauf exception marginale, restent des élèves aux résultats faibles. La raison tient au respect de R3. Ne pas la respecter signe l’impossibilité d’enseigner ; ce qui peut être le cas dans certaines classes. Mais dans la majorité des cas où l’on souhaite instaurer une relation d’enseignement et d’apprentissage, un implicite conduit élèves et professeur·e à rechercher à la satisfaire. Un processus de négociation sur les contenus de savoir commence alors. En effet, d’après la règle R1 le rôle du professeur·e consiste aussi à reconnaître si l’appropriation des connaissances par les élèves a, ou non, eu lieu : c’est l’évaluation, sous toutes ses formes. Que les évaluations sommatives passées par les élèves soient trop difficiles, et iels déclareront qu’avec ce professeur·e ce n’est pas la peine de faire l’effort d’apprendre ; c’est toujours trop dur. Qu’elles soient trop faciles, et les élèves penseront aussi que ce n’est pas la peine de faire l’effort d’apprendre, car obtenir la moyenne est assuré à coup sûr ; c’est toujours trop facile ! L’un des signes visibles de négociation sur les contenus de savoir est la question rituelle adressée par les élèves au professeur : “Et ça, on l’aura à l’interro ?”
De l’autre côté, le/la professeur·e ne s’autorise pas de lui ou elle-même, mais est lié contractuellement à d’autres – l’institution scolaire, les parents, la société – à enseigner des savoirs définis par un programme : les élèves doivent savoir lire, résoudre des équations, connaître et appliquer la règle de for, since et ago, situer le Fleuve jaune sur une carte, etc. La négociation menée dans une classe entre professeur·e et élèves, en grande partie implicite, aboutit généralement, dans une classe faible, à une accentuation de la baisse des exigences sur les contenus de savoir. Il n’est alors pas difficile de prévoir que les élèves des classes “de besoin”, en fait des classes d’élèves en difficulté, rencontreront, par rapport à ceux et celles maintenu·es dans une classe hétérogène, une situation de baisse de résultats dans les deux disciplines concernées. Même si le sentiment de stigmatisation ne l’emporte pas… et que quelques effets positifs, comme une baisse du stress, un climat plus serein, relevés dans les analyses antérieurement menées, sont observés.
Les groupes d’élèves
Lors d’un dispositif d’aide destiné à quelques élèves, après que l’enseignement a eu lieu, la règle R1, relative à la création par le/la professeur·e des conditions suffisantes pour l’appropriation des connaissances par les élèves, a été satisfaite. En effet, en désignant les quelques élèves qui doivent suivre l’aide, le/la professeur·e indique a contrario que les élèves non désigné·es ne sont pas déclaré·es en échec, et qu’avec eux la règle R1 est satisfaite.
La non-satisfaction de la règle R2 entre donc en vigueur pour les élèves à qui l’aide est proposée : iels ne satisfont pas aux conditions d’appropriation des connaissances auxquelles satisfait le reste de la classe. En mettant en place l’aide, l’institution crée un nouveau dispositif au sein duquel s’applique de nouveau la règle R1, relative à la responsabilité de l’enseignant·e pour créer des conditions nouvelles et spécialement adaptées à ce public d’élèves, afin qu’ils s’approprient les connaissances qu’iels n’ont pu acquérir dans le cours de la classe. Il y a ainsi transfert vers le/la professeur·e de la responsabilité qui incombait jusqu’alors aux élèves. Les élèves sont déchargé·es de leur responsabilité d’étudier, pourtant stipulé par la règle R2 : iels ne peuvent apprendre.
Dans la plupart des cas, le/la professeur·e est démuni·e de techniques appropriées, pourtant supposées devoir être mises en œuvre au sein du dispositif d’aide.
Élisabeth Borne en déplacementà Nogent-le-Rotrou.
Soit iel reproduit les formes didactiques à travers lesquelles iel engage les élèves à respecter la règle R2, mais qu’iel assume alors en partie seul·e : c’est-à-dire essentiellement les entraîner par la recherche des exercices qu’iel leur donne et corrige immédiatement pour respecter R3. Soit, toujours pour respecter R3, iel use de divers glissements, de métaphores à l’efficacité douteuse : insistance sur la lecture des consignes, coups de pouce, réponse soufflée et faussement attribuée à l’élève, exercices à trous ou à questions enchaînées qui conduisent sans qu’iels s’en aperçoivent les élèves vers la réponse attendue, usage de couleurs distinctes ou de divers autres artifices dont l’impact en termes d’apprentissages est loin d’être assuré.
Des dispositifs expérimentaux et la difficulté de l’aide aux élèves en difficulté
Des dispositifs expérimentaux d’aide aux élèves en difficulté sont testés au niveau de la recherche. Il s’agit d’engager de nouveau la responsabilité des élèves dans l’étude, c’est-à-dire de faire en sorte qu’iels satisfassent de nouveau la règle R2. Ces dispositifs s’insèrent dans une temporalité propre à l’enseignement d’un savoir. Ils se placent en amont de l’enseignement à venir ; et non pas en aval, comme dans le cas des dispositifs dits “de remédiation”, dont toutes les études ont montré l’inefficacité, et le paragraphe qui précède la raison.
Dans l’organisation de l’école dont nous avons hérité depuis Comenius et Descartes, et contrairement à l’école médiévale ou aux formations doctorales, le savoir à enseigner, quel qu’il soit, est organisé d’une manière censée être progressive. L’organisation des cursus scolaires en différents niveaux, du CP à la Terminale, est soumise à des programmes que l’on veut adaptés à l’âge et à la difficulté. Penser aller de la sorte du simple au complexe est la signature de cette vision, dominante et soi-disant “de bon sens”, qui voudrait que, de cette façon, l’enseignement soit en adéquation, quand ce n’est pas synchrone avec un supposé linéaire apprentissage des élèves. L’apprentissage est pourtant fait d’après-coups, de réorganisations de son propre univers de connaissances.
L’un des dispositifs expérimentaux testés dans les classes accompagne les élèves en difficulté lors des transitions didactiques. Suivant l’organisation progressive en vigueur à l’école, les contenus dont l’enseignement est programmé supposent le plus souvent un appui sur des savoirs antérieurement enseignés ; d’où des transitions au passage d’un thème à l’autre. On sait que la fragilité des connaissances de certains élèves à propos de ces savoirs antérieurs compromettra, presque à coup sûr, l’apprentissage du nouveau. Dans ce dispositif, au professeur·e et avant enseignement incombe la responsabilité d’évaluer le rapport des élèves à ces savoirs anciens, soit donc de satisfaire R1, et de proposer aux élèves un petit travail visant une remise à niveau. Il s’agit donc de les engager de nouveau à satisfaire R2 sur des connaissances anciennes dont dispose le reste de la classe qui les attend. Au bout d’un temps estimé par le/la professeur·e, que les élèves à qui est proposé ce travail de remise à niveau s’y soient engagé·es ou non, l’enseignement programmé reprend, satisfaisant la clause R3.
Un autre dispositif consiste à faire prendre “un peu d’avance” aux élèves en difficulté en leur faisant rencontrer par anticipation une petite partie de ce qui va être enseigné, sans trop en dévoiler. Par exemple en leur faisant rencontrer un peu de l’univers des questions à l’origine de ce qui sera ultérieurement enseigné en classe, et en leur faisant construire quelques éléments de réponse ; soit donc en les engageant dès maintenant dans R2 et en leur facilitant un engagement à venir dans R2 lorsqu’iels se retrouveront en classe entière.
La conception de ces deux dispositifs demande aux professeur·es des connaissances qui font actuellement défaut à la profession. Elles portent sur la possibilité d’analyses a priori et a posteriori, tant pour ce qui concerne l’organisation du savoir que pour la fonction attribuée aux élèves lors de son étude. Un tel travail nécessite qu’un collectif le mène à bien. La multitude des tâches professionnelles que doit accomplir un·e enseignant·e singulier dépasse les capacités temporelles disponibles pour une seule personne.
À travers ces deux exemples transparaît la nécessité d’une formation initiale, et surtout d’une formation continue qui, actuellement, manque grandement au métier d’enseignant. La mise en place des classes de niveau au collège contribuera à l’accentuation des difficultés des élèves qui s’y trouvent, à des connaissances plus faibles que celles de leurs camarades restés dans des classes hétérogènes. La négociation sur les savoirs dans des classes faibles se fait en effet toujours à la baisse pour que la relation didactique puisse se poursuivre (règle R3). Le principe des classes de niveau s’inscrit dans une organisation générale visant un “moins d’école” et davantage d’inégalités ; notamment en ôtant à certain·es futur·es citoyen·nes la mise à disposition de savoirs en tant qu’outils pour penser. L’organisation du collège, à travers le bien mal nommé “Choc des savoirs”, tourne le dos à “la formation d’esprits libres et éclairés” selon le vœu de Condorcet, qui défendait aussi le principe d’une éducation permanente.
Yves Matheron
Pour aller plus loin
Matheron, Y. & Noirfalise, R. (2002), L’Aide Individualisée : entre système didactique auxiliaire inutile et déficit d’analyse didactique entravant son efficacité et son développement , Petit x n° 60, Université Joseph Fourier et IREM de Grenoble, p. 60-82.
Mazenod, A. (2021), Classes de niveau : variations internationales dans les regroupements d’élèves et la constitution de classes au collège , Revue Française de Pédagogie n° 212, p. 92-108.
Dans cette fiche qui complète l’ouvrage publié par les éditions ICEM, l’autrice présente la réalisation d’une revue scolaire dans le cadre d’un projet européen. Les intertitres sont de la rédaction. On peut suivre l’actualité du secteur Second Degré de l’ICEM en suivant le lien : https://www.icem-pedagogie-freinet.org/secteur-second-degre
En tant que professeure de langue je me trouve souvent prise en étau entre des logiques contradictoires. Cela fait bientôt dix ans que je suis engagée dans des projets européens (d’abord eTwinning puis Erasmus+) car je suis convaincue que cela donne un cadre très pratique et fiable pour que mes élèves puissent échanger de manière authentique avec d’autres européen·nes. De plus les projets Erasmus sont accompagnés d’un financement important qui me permet de pouvoir emmener en voyage de petits groupes d’élèves sans aucun frais de leur part. J’ai aussi rencontré de cette façon des enseignant·es extraordinaires, créatif/ves, inventif/ves, bienveillant·es, humanistes.
Comment glisser une pratique coopérative dans un projet Erasmus ?
Mais voilà, la logique des projets européens n’est pas la même que celle de mes tentatives d’incursion dans la pédagogie Freinet (je n’aurais pas la prétention de dire que “je fais du Freinet ”). En effet la pédagogie de projet suppose bien souvent qu’on y réfléchisse entre enseignant·es en amont, lorsque les élèves découvrent le projet, les grandes lignes sont bien souvent établies. C’est encore plus le cas avec les projets Erasmus qui doivent être entièrement finalisés pour obtenir un financement plusieurs mois avant la rentrée ! Alors comment glisser un peu de Freinet et un peu d’authenticité dans nos échanges ?
Au cours du projet que je viens de terminer, j’ai plusieurs fois parlé à ma collègue belge des textes libres et peu à peu nous avons laissé plus de liberté aux élèves dans les activités proposées. Finalement elle m’a proposé de rédiger de manière collaborative (avec les correspondant·es belges et espagnol·es) une revue qui serait la revue du projet. Pour le premier numéro ne sachant pas bien comment procéder et ayant déjà expérimenté avec un succès mitigé l’outil Madmagz, j’ai eu l’idée de lui proposer d’ouvrir un Padlet (mur virtuel) présenté sous forme de colonnes qui constitueraient ainsi les différentes rubriques de la revue. Nous avons intitulé la première colonne “textes libres” ce qui constituait pour moi la perspective enthousiasmante de pouvoir approfondir enfin cette technique. Les autres rubriques étaient des “coups de cœur”, des “nouvelles de nos établissements”, des “personnes que l’on admire”, etc.
Les étapes du texte libre
Comment ai-je procédé avec mes élèves pour l’écriture de leurs textes ? Je précise que j’avais déjà fait les années précédentes quelques tentatives plus ou moins heureuses. J’ai décidé de mettre en place un rituel d’écriture de 10mn seulement au début de mes heures en demi-groupe, le temps contraint me permettait de motiver à écrire les plus audacieux·euses et de ne pas décourager les autres. J’ai annoncé qu’il n’y avait pas d’obligation à écrire beaucoup, qu’il fallait essayer au moins une phrase ou deux sans utiliser de dictionnaire ni de traducteur, mais en se servant uniquement du vocabulaire connu. Au bout de 10mn j’ai ramassé et annoncé que j’allais annoter au crayon papier pour la fois suivante. Effectivement au cours suivant j’avais souligné les fautes et proposé quelques pistes pour continuer. J’ai laissé encore 10mn et fait le constat que pour certain·es il était plus difficile de reprendre alors que pour d’autres le rituel semblait prendre sens et qu’iels étaient étonnamment concentré·es. J’ai ensuite demandé qui voulait lire mais n’ai pas eu de volontaire car c’était une classe constituée de trois groupes différents qui ne se connaissaient pas. J’ai donc lu moi-même plusieurs bribes de textes sans donner les prénoms, en corrigeant les erreurs et j’ai deviné les sourires des auteur·es.
L’étape suivante a été de leur demander de recopier leur texte au propre sur le Padlet puis une fois cela terminé, je leur ai proposé de lire les textes des correspondant·es et d’ajouter des “like” ou des commentaires. J’ai expliqué que nous allions créer une revue dans laquelle les textes les plus “likés” et commentés auraient leur place. Certain·es se sont bien pris·es au jeu et ont ajouté des commentaires très pertinents et construits, en effet leurs camarades belges et espagnol·es partageaient bien souvent leurs mêmes goûts musicaux ou cinématographiques et cela a créé des liens et l’envie de laisser des messages.
J’ai donc ensuite repris les textes les plus plébiscités pour en faire une revue, en utilisant tout simplement un modèle déjà prêt de Word qui ne m’a demandé aucune prise en main particulière. Nous avons créé une version digitale de la revue pour la mettre sur le blog du projet puis ma collègue belge a eu recours à un imprimeur pour en tirer une grande quantité d’exemplaires qu’elle a envoyé par la poste aux trois autres établissements du projet. J’ai mis certains exemplaires au CDI et en ai donné d’autres aux élèves.
Quel bilan ?
Quel bilan pour cette première revue bien modeste ? C’est la première fois que j’arrivais à inclure une pratique de texte libre dans un projet authentique de revue, qui plus est avec des correspondant·es, c’était donc pour moi un grand pas en avant. Les collègues européen·nes ont beaucoup participé à cette revue avec leurs élèves et le nombre de textes publiés a été incroyable. Les élèves belges et espagnol·es n’ont pas été décontenancé·es par la notion de “textes libres” et ont écrit des choses magnifiques. Nous avons même eu le temps en fin d’année de rééditer l’expérience et de publier une deuxième revue.
En revanche, nous n’avons pas réussi à impliquer les élèves dans la réalisation de la revue, nous aurions dû créer un comité de rédaction, les rendre responsables de cette partie du travail. De plus je n’ai pas réussi à poursuivre ce rituel d’écriture libre car je n’ai pas su rebondir à partir des textes écrits ou plutôt le texte écho que j’avais trouvé ne les a que peu intéressés et j’ai eu le sentiment d’avoir raté le coche. En définitive, j’ai réussi à créer un espace de liberté créative dans un cadre contraint par un projet dont les activités sont écrites à l’avance, cette expérience m’a permis de voir que c’était possible et me donne envie de réessayer. Malgré tout, le texte libre est une technique exigeante qui ne s’improvise pas, je m’en rends compte à chaque réunion de mon groupe ICEM, à chaque congrès, il est donc sans doute un peu utopique de penser pouvoir convertir mes collègues européen·nes qui ne sont pas sensibilisé·es à la pédagogie Freinet.
Témoignage de Cécile Morzadec
Focus L’écriture de textes libres constitue ici un moment ponctuel dans une pédagogie dite de projet, comme l’exprime clairement l’enseignante elle-même ; à plusieurs reprises cette dernière signale la modestie de cette expérience en rappelant qu’elle s’insère dans un projet de grande envergure. C’est la complexité contraignante du projet qui explique pourquoi la place de l’écriture et de l’initiative des élèves sera nécessairement restreinte. Tester la technique de l’écriture libre au sein d’un projet initié par des enseignant·es, voilà qui peut sécuriser lorsqu’on découvre une pratique déstabilisante. L’écriture est ensuite valorisée par la communication du projet : c’est le rôle du padlet, de la revue, outils institués par les enseignant·es du projet Erasmus. On voit également qu’il y a découverte entre collègues de l’écriture libre et que cette nouveauté peut susciter une curiosité voire une réflexion commune. Mais comment ensuite prolonger cette découverte par un processus d’autorisation ? Comment faire que les élèves s’engagent dans cet autre travail de grande ampleur et de longue haleine qu’est l’expression libre, alors que le temps du projet impose sa cadence ? Comment faire en sorte que l’initiative des élèves prenne peu à peu une place primordiale dans un travail dont ce n’est manifestement pas le projet ? Lorsque la valeur du travail est principalement attribuée au projet de l’enseignant·e, le texte libre semble voué à demeurer une technique et à se transformer plus difficilement en expérience d’émancipation.
Un article, paru dans L’émancipation d’octobre 2023 (1), posait la question de la fin des Assad. Quatorze mois auront suffi pour que cela se réalise avec fracas.
Bachar n’aura pas péri mais fui. Les raisons exposées dans l’article précédant proposaient l’hypothèse de la genèse matricielle de sa chute et de son régime, ainsi que les enjeux politiques et géo-politiques qui se posaient aux différents acteurs alors impliqués dans le conflit.
Ce qui advient le 8 décembre 2024, plus que la chute de Bachar al Assad, bouleverse les rapports géostratégiques au Moyen-Orient, telle la chute du mur de Berlin en novembre 1989. Aujourd’hui, les mêmes acteurs sont présents sur l’échiquier du conflit, mais les pièces maîtresses ont changé de camp.
8 décembre 2024 la chute d’un régime sanglant : celui des Assad
En se brisant, la clé de voûte de “l’arc de la résistance” chiisme au Machrek provoquait l’effondrement de la puissance iranienne et, avec elle, ses milices affidées depuis le détroit d’Ormuz jusqu’à la Méditerranée orientale.
L’impérialisme russe pour l’heure cherche à négocier le maintien de ses bases militaires, dont celles de Tartous et Hmeimim sur la Méditerranée. Après treize années d’âpres combats, le peuple syrien reprend la main sur son destin. Immense est sa joie de recouvrer sa dignité et la fierté du sentiment national, incommensurables sont ses pertes humaines ; souffrances morales, psychiques, physiques, destruction de ses cités, des structures de santé, éducatives, des appareils de production, des réseaux routiers, logistiques… Le pays est dévasté, ruiné. Les caisses de l’ex-régime sont vides, et les richesses du pays en hydrocarbures, le long de l’Euphrate, sont exploitées par les YPG, branche armée du parti de l’Union démocratique kurde en Syrie, dépendant des Américains et des Occidentaux.
Trois fronts semblent ainsi s’annoncer en termes de conflits majeurs à venir : la reprise du Golan annexé par Israël au Sud, les revendications territoriales des YPG au Nord-Est, elles-mêmes confrontées à l’agressivité de la politique coloniale d’Ankara qui, par ailleurs, préempte toute une bande territoriale dans le nord de la Syrie, préfigurant autant de sources de conflits.
Le peuple syrien, aujourd’hui financièrement pris en charge par le Qatar, conduit, malgré lui, par une formation islamiste (HTS, groupe rebelle islamiste qui a organisé la résistance à Daech et au régime Assad à Idleb) regardé avec hostilité par les États arabes, doit se réapproprier son histoire et POURSUIVRE L’ÉLAN RÉVOLUTIONNAIRE dans une conjoncture improbable, défavorable, étant dépourvu de formations politiques révolutionnaires constituées, d’organisations ouvrières. Dans ce contexte, HTS, bien que minoritaire et majoritairement rejeté par le peuple, tient les rênes du pays dans une optique réactionnaire, conservatrice, attachée à une économie libérale de guerre.
Interactions des conflits
La Russie poutinienne, dans sa décision impérialiste et coloniale de reprendre la main sur le peuple ukrainien par l’“opération spéciale” du 24 février 2022, s’est heurtée à une résistance imprévue qui l’aura surtout affaiblie au regard des pertes humaines subies, obligeant au repli de ses forces engagées en Syrie vers les fronts de guerres ukrainiens.
Israël, dans sa volonté obsessionnelle d’éradiquer à la fois le Hamas et le Hezbollah, a quasiment décapité ces directions militaires et politiques islamistes et neutralisé la république des mollahs, plaçant ainsi le régime d’Assad dans une situation de grande fragilité face aux forces rebelles syriennes insurgées d’Idleb, Soueîda, Derah.
Ahmad al Charaa, alias Al Joulani, chef de guerre, maître du Gouvernorat d’Idleb, prit dans ce contexte l’initiative calculée de s’emparer de la ville d’Alep, laquelle tomba sans réels combats.
À ce signal, le peuple syrien à nouveau debout reprend l’essentiel du pays lors d’une offensive décisive sur Damas. Ahmed al Charaa s’auto-proclame “président de transition”, la force des armes faisant force de loi.
Ahmed al Charaa, une transition démocratique ?
Ahmed al Charaa, alias Abou Mohammed al Joulani, a fondé le Front al Nosra, émanation d’Al Qaida. Il avait rompu avec cette formation islamiste en 2016 et fusionné avec trois autres groupes rebelles pour former un nouveau mouvement, du nom de Hayat Tahrir al- Cham. Il se rapproche ensuite du Front Islamique Syrien, dont l’action armée d’opposition au régime vise à libérer le pays du régime de Bachar al Assad, afin de proclamer les lois de l’islam en Syrie, se gardant toutefois de militer pour un prosélytisme internationaliste.
Aujourd’hui, Ahmed al Charaa se rallie à cette perspective nationale, prônant un État inclusif, multiconfessionnel, garantissant à toutes les communautés de pouvoir, en bonne intelligence, coexister.
Il prend des mesures populaires en obligeant de casser sur les marchés les prix des produits de première nécessité, d’augmenter de 400 % les salaires des fonctionnaires, désavoue ses ministres ostentatoirement islamistes, donne des garanties sociales et idéologiques aux délégations occidentales étrangères. Conscient de la situation dramatique dans laquelle se trouve le pays, il tente de temporiser, de réduire les tensions, et choisit la négociation plutôt que la menace des armes. Il ne manifeste aucune acrimonie particulière à l’égard des pays proches, et sa volonté affichée est de recouvrer l’espace syrien d’avant 2011. Le plateau du Golan n’est, pour l’heure, pas revendiqué, et la Syrie promet au nouvel État libanais de ne plus interférer dans ses affaires intérieures.
Les seuls motifs d’achoppement se situent dans sa volonté de se réapproprier les hydrocarbures : puits de pétrole, de gaz, tenus par les YPG/YPJ, dépendants des américains, sans lesquels la relance économique du pays serait illusoire.
Contentieux et oppositions entre YPG/IPJ/PKK et le nouveau pouvoir
Les YPG/IPJ, comme en 2011, après s’être opposés à l’Armée Syrienne Libre, sous la direction de Muslim Saleh, jouant des opportunités tantôt avec le régime de Bachar, tantôt avec les puissances occidentales, feront en 2024 le choix lors de la prise d’Alep par les milices venues d’Idleb, conduites par al Joulani, de refuser toute négociation et de camper sur leurs acquis au nord-est de la Syrie, là où se situent les richesses essentielles et vitales pour le pays : eau, hydrocarbures (champs gaziers de Koniko, pétroliers d’al Omar, al Tanak , de Jafra et de Rmeilane, qui représentent 30 % de la production du pétrole au bénéfice des YPG/IPJ), cultures vivrières le long de l’Euphrate.
Nonobstant la réalité quasi onirique dépasse la fiction ! Pour preuve : Mazloum Abdi, commandant des YPG au Rojava, reçoit un correspondant du journal Le Monde dans son bureau officiel, sous le drapeau de la révolution syrienne à trois étoiles le 10/01/25. Drapeau qu’il aura combattu dès les premiers mois de l’insurrection armée.
Désormais citoyen de la nation syrienne, il se sera entretenu à Damas avec Ahmed al Charaa lors d’une négociation sur le partage des richesses en hydrocarbures situées dans la vallée de l’Euphrate et sur l’autonomie du Rojava, rapporte le journaliste. Les négociations se poursuivraient… dans le dos du peuple syrien.
Cet enjeu se complexifie par l’appropriation par la Turquie d’une bande territoriale de trente kilomètres de profondeur en territoire syrien, ce qui “autorise” Ankara à poursuivre ses conquêtes coloniales dans l’espace kurdo-syrien en direction de Qamichli. Les forces pro-Ankara, dites “armée nationale syrienne”, sont constituées de Syriens mercenaires turcophones du nord-ouest de la Syrie, peu représentatives de la nation syrienne, et ainsi désavouées.
Ce contentieux pourrait constituer la pierre d’achoppement du nouveau régime face à des revendications d’autonomie du peuple kurde syrien. Les questions kurdes au nord-est, ainsi que syro-palestiniennes au sud, témoigneront de la capacité de HTS et du peuple syrien à faire des choix décisifs concernant le positionnement des peuples du Machrek.
Les peuples veulent !
Dans ce contexte de velléités territoriales opposées et contrariées, les grands perdants sont l’Iran et la Russie, ainsi que leurs partisans irakiens, palestiniens et du Hezbollah libanais. Israël, les USA (Trump qui évoquait le retrait de ses forces pourrait tout au contraire les renforcer), la Turquie, en sont les bénéficiaires.
Mais c’est sans compter sur ce que les peuples veulent : justice et liberté !
D’est en ouest pourraient se dessiner des forces populaires kurdes, syriennes, libanaises, palestiniennes engagées dans de semblables processus d’émancipation.
Du sud au nord, de tels appels se font l’écho au Liban, en Irak, en Iran où le régime des mollahs pourrait être le prochain État totalitaire au Moyen-Orient à tomber.
Le peuple syrien en marche en dépit de son fardeau islamiste montre la voie ! l
Avec les peuples qui font l’histoire !
La chute de Bachar al Assad et de son régime est un immense soulagement pour le peuple syrien.
Mais ce n’est pas la fin de l’Histoire ! Les enjeux majeurs vont se nouer au nord-est, avec la question kurde, et autour de la question palestinienne où l’État génocidaire d’Israël s’évertue à chasser ce peuple de sa propre terre en le massacrant.
Notre soutien à ces peuples en lutte doit s’articuler selon des dynamiques internationalistes, anti-impérialistes et anticoloniales, et non dans de basses propagandes campistes mortifères.
Les rapports de forces émancipateurs sont dialectiques et non divisés en entités singulières.
Les avancées démocratiques en Syrie et au Machrek ne peuvent qu’être positives pour les peuples palestinien, ukrainien. S’opposer à cette unité internationaliste de classe est non seulement mortifère mais criminel, contre-révolutionnaire !
Le peuple syrien est aujourd’hui dévasté, celui de Palestine en péril.
Nous nous devons de prendre attache avec les forces démocratiques, laïques, syndicales et politiques de la région, en Syrie (où le tissu militant syndical se reconstitue), en Palestine, au Liban, en Turquie, pour donner corps et sens à notre combat commun contre une féroce adversité.
Toute avancée dans chacun de ces pays sera précieuse pour tout peuple en lutte, de l’Ukraine au Machrek, y compris pour nous-mêmes.
Vive le peuple syrien !
Soutenons sa révolution en marche !
Solidarité avec les peuples
qui se battent contre toutes les tyrannies !
Claude Marill, le 14/01/25
Notre camarade Pierre Stambul, déjà auteur de plusieurs ouvrages concernant la Palestine et militant à l’UJFP (Union Juive Française pour la Paix), vient de publier aux éditions Acratie Du projet sioniste au génocide. Il a bien voulu répondre à nos questions.
L’Émancipation : Avec le titre de ton dernier ouvrage, on pouvait s’attendre à un épais et savant volume traitant de l’histoire du sionisme. Mais ton livre tient en moins de 180 pages et se développe en 20 points. Pourquoi as-tu choisi ce format court et une présentation sous cette forme ?
Pierre Stambul : Dès le 7 octobre, la seule parole qui s’est imposée dans les médias a été celle des génocidaires. Le sionisme a toujours procédé avec des contre-vérités flagrantes : autrefois c’était “Nous n’avons expulsé personne, les Arabes sont partis d’eux-mêmes” ou “Ils veulent jeter les Juifs à la mer, nous n’avons fait que nous défendre” . Aujourd’hui c’est “Le 7 octobre est le plus grand pogrom depuis 1945 ” ou “Les morts à Gaza sont presque tous des terroristes armés”. Il m’a paru indispensable de démonter, pièce par pièce, les mensonges fondateurs du sionisme. Et pour cela, j’ai dû aborder le roman national sioniste qui a utilisé la Bible comme un livre de conquête coloniale, la question de l’antisémitisme, l’instrumentalisation de la religion et le processus qui a conduit à la négation, l’enfermement et l’expulsion du peuple autochtone. Les 20 thèmes m’ont paru indispensables pour donner une cohérence et comprendre ce qui est à l’œuvre.
L’Émancipation : Tu consacres un chapitre à l’antijudaïsme chrétien et le suivant à l’antisémitisme racial. Peux-tu revenir sur l’articulation entre ces deux questions ?
P. S. : Entendre l’extrême droite, qui vient de se précipiter aux obsèques de Jean-Marie le Pen, se proclamer protectrice des Juif·ves a un côté obscène. Entendre Netanyahou dire “qu’Hitler ne voulait pas tuer les Juifs ” ou les sionistes marteler que l’antisémitisme vient des Arabes et des musulman·es nécessitait des rappels historiques. Cette histoire est celle de ma famille. Je distingue trois phases : l’antijudaïsme chrétien, l’antisémitisme racial et ce que Édgar Morin appelle l’anti-israélisme. Ce sont les chrétien·nes (en Europe) qui ont fait des Juif·ves des parias stigmatisé·es, expulsé·es, massacré·es et il a fallu attendre 1965 pour que les Juif·ves ne soient plus officiellement désigné·es comme un peuple déicide. Sur l’antisémitisme racial, il m’a paru indispensable de rappeler que le racialisme (l’existence et l’inégalité des races) s’est développé avec le colonialisme et l’impérialisme. Les rapports Juif·ves/Arabes ou juif·ves/musulman·es avant le sionisme sont totalement différents.
L’Émancipation : En quoi le sionisme est-il un nationalisme particulier ?
P. S. : Dès la deuxième moitié du XIXe siècle, les empires russe, ottoman et austro-hongrois entrent en décadence. Des nationalismes explosent, ils prônent tous le modèle de l’État ethniquement pur et ils seront quasiment tous antisémites. Le sionisme a copié sur ces nationalismes la notion de l’État ethniquement pur et on ne comprend pas ce qui se passe à Gaza si on ne comprend pas ce qui s’est développé en Israël : “On ne veut pas vivre avec ces gens-là. Ce pays est à nous, rien qu’à nous ”. En même temps j’explique que le sionisme est un nationalisme qui a inventé le peuple, la langue et la terre.
L’Émancipation : Tu écris que la Nakba était préméditée depuis 50 ans, peux-tu rappeler ce qui le montre ? Quel rôle a tenu la Histadrout ?
P. S. : Les premiers sionistes se sont comportés dès leur arrivée en Palestine comme les colons européens en Amérique, en Australie ou en Afrique du Sud. Pour eux et elles, il n’y avait pas vraiment de peuple autochtone. Dès le début du XXe siècle, il y avait des projets de les faire partir ailleurs dans le monde arabe. Le sionisme est un colonialisme de remplacement. Il ne vise pas à “faire suer le burnous” comme le colonialisme français. Il vise à expulser le peuple autochtone dont il ne reconnaît pas l’existence et à le remplacer par de nouveaux, nouvelles immigrant·es. Les institutions sionistes qui ont expulsé le peuple palestinien de son propre pays ont été créées des décennies avant le génocide nazi. Dans ce processus, le syndicat sioniste Histadrout a joué un rôle majeur. Il était interdit aux non Juif·ves. C’est lui qui a créé les banques israéliennes, les compagnies de travaux publics, des eaux, des bus, les caisses d’assurance et de retraites et même la future armée, la Haganah. Bien avant 1948, il y avait déjà, de fait, un État juif construit avec le soutien et la protection du colonisateur britannique.
L’Émancipation : Une des questions les plus longuement développées concerne la gauche sioniste. Est-ce à dire qu’il s’agit là d’un sujet particulièrement sensible ?
P. S. : Ce qu’on appelle la “gauche sioniste”, c’est-à-dire le courant social-démocrate de Ben Gourion ou plus tard de Rabin. Ces “socialistes” ont fait tout le sale boulot pendant plus d’un demi-siècle. Iels ont bâti une espèce de monstre, un État ethniquement pur. Iels sont les principaux artisan·es d’un nettoyage ethnique prémédité en 1948. Ce sont eux et elles qui détruisent les villages palestiniens et interdisent le retour des expulsé·es. Iels sont les initiateur/trices de la conquête de 1967. Ce sont eux et elles qui vont décider de coloniser les territoires conquis. Iels vont être les acteur/trices du “processus d’Oslo” qui s’est avéré être une gigantesque illusion. Aujourd’hui iels ont achevé leur “rôle historique”. On n’a plus besoin d’eux et d’elles, iels sont devenu·es une force d’appoint dont le rôle essentiel est d’essayer de faire croire qu’Israël est un État démocratique et que le seul problème, c’est Netanyahou.
Cette gauche évoque bien sûr une certaine “gauche” française qui a aussi fait le sale boulot : les guerres coloniales et, plus près de nous, les privatisations, les manifs nassées, les cadeaux aux capitalistes. Au bout du compte, les néofascistes sont aux portes du pouvoir.
L’Émancipation : Comment expliquer le silence des dirigeants arabes face à la situation ?
P. S. : Les peuples arabes ont été et sont toujours solidaires de la Palestine. Mais pas les dirigeants. Dans le livre, j’énumère tout ce que des dirigeants des pays arabes ont fait contre le peuple palestinien. Ces “trahisons” commencent pendant la guerre de 48. Elles se poursuivent pendant la guerre du Liban. Le régime syrien qui vient de tomber est responsable de nombreux crimes contre les Palestinien·nes. Et aujourd’hui, le monde arabe est dirigé par des pétromonarchies qui appartiennent au même camp capitaliste et impérialiste que les dirigeants israéliens. Il était normal qu’ils s’allient, ce sont les “accords d’Abraham”. Ils ne sont pas silencieux, ils sont complices du génocide. Et sans la dictature égyptienne, le blocus de Gaza aurait été impossible.
L’Émancipation : Tu fais une comparaison entre le 7 octobre et le 1er novembre 1954 en Algérie. Cela fait débat, peux-tu préciser ton point de vue ?
P. S. : Avant le 1er novembre 1954, il y avait eu plus de 120 ans de colonisation. Un tiers de la population algérienne avait été tuée entre 1830 et 1870. En 1945, 30 000 Algérien·nes ont été tué·es à Sétif et Guelma. Et le 14 juillet 1953, la police française a tiré sur les manifestant·es indépendantistes. À Gaza, 2 300 000 personnes sont bouclées par terre, par mer et par air depuis 17 ans. Le territoire est régulièrement bombardé. Quand les Gazaoui·es ont manifesté pacifiquement (les marches du retour), l’armée israéliene a tiré comme à la foire. Bilan 350 mort·es et 10 000 estropié·es.
Le 1er novembre 1954, plusieurs dizaines de français·es, enseignant·es, médecins, pharmacien·nes, agriculteurs/trices ont été tué·es. Et le 7 octobre, ce ne sont pas les Juif·ves qui ont été attaqué·es. C’est l’occupant. Des civil·es israélien·nes non armé·es ont été tué·es. Dans les deux cas, la société civile de l’État colonial a subi les conséquences de ce que cet État inflige.
L’Émancipation : Pourquoi l’Occident n’est-il pas seulement complice mais bien un acteur fondamental du génocide en cours en Palestine ?
P. S. : Le soutien inconditionnel occidental, alors que le génocide est flagrant, a une cause essentielle. Israël est l’État rêvé de nos dirigeants. C’est un morceau d’Occident installé au Proche-Orient, un exemple de reconquête coloniale “réussie”, un pays qui donne l’exemple de la façon de traiter les populations réputées dangereuses. C’est une start-up technologique qui fabrique les armes les plus perfectionnées. Pour tenir le Proche-Orient qui est une région stratégique, l’Occident a besoin d’Israël et des monarchies du Golfe.
Du coup, Israël agit en bras armé de l’impérialisme. Le génocide, la terreur infligée aux populations du Liban, de l’Iran ou du Yémen, c’est ce que tout l’Occident espère.
Jusqu’à présent l’Occident se présentait comme vertueux et dénonçait les violations du droit commises par la Russie, l’Iran, la Chine. En armant et en protégeant politiquement et économiquement un État génocidaire, il montre son vrai visage.
L’Émancipation : Tu montres que la solution à deux États n’est pas envisageable, quelle perspective reste-t-il pour sortir de la guerre et quelles seront d’après toi les conditions fondamentales pour la paix ?
P. S. : Pour être franc, aucune paix juste n’est envisageable dans un avenir proche. La priorité, c’est d’empêcher la disparition de la société palestinienne et c’est d’amplifier nos actions pour imposer à nos gouvernements complices des sanctions contre Israël. Mais pour quelle solution ? Les deux États, ce n’est ni possible, ni souhaitable. Pas possible, c’est évident quand on va en Cisjordanie où il n’existe plus aucune viabilité territoriale et où 900 000 colons se sont installé·es. Mais ce n’est pas souhaitable. Le peuple palestinien est un peuple de réfugié·es. Les descendants des victimes de la Nakba sont dix millions aujourd’hui et six millions ont la carte de l’UNRWA. La “solution à deux États” les ignore totalement. C’est donc tout sauf une paix. La question du retour des réfugié·es est la question centrale. La paix juste, c’est appliquer le droit international aux Palestinien·nes. Liberté (fin de l’occupation et de la colonisation, destruction du mur, libération des prisonnier·es, fin du blocus de Gaza). Égalité des droits politiques et économiques pour tous les habitant·es de la région (quelles que soient leur origine, leur religion ou leur non religion). Justice (droit au retour des réfugié·es, jugement des criminels de guerre). C’est la seule utopie raisonnable.
L’Émancipation : Tandis que le génocide se poursuit, nous croisons lors de nos manifestations hebdomadaires des passant·es qui nous disent : “c’est bien ce que vous faites, mais cela ne sert à rien, vous ne pouvez pas empêcher le massacre de continuer”. Comment sortir de ce sentiment d’impuissance ?
P. S. : On a un peu le même phénomène qu’au moment de la casse des retraites. Une majorité de l’opinion soutient, au moins en parole, la cause palestinienne. Et le gouvernement a criminalisé ce soutien et instrumentalise de façon écœurante l’antisémitisme. Soutenir la Palestine, ce n’est pas un supplément d’âme. C’est lutter pour nos propres libertés, pour l’égalité des droits, contre le colonialisme, le racisme et le suprémacisme. Ce qui se joue à présent, c’est la survie ou la disparition du droit international. Une défaite de la Palestine, ce serait une défaite de toute l’humanité, un retour à la loi de la jungle. C’est contre tout cela qu’il faut lutter.
Propos recueillis par Joëlle Lavoute
Pierre Stambul, Du projet sioniste au génocide , La Bussière, éditions Acratie, décembre 2024, 186 p., 15 €.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Un exemple de ce que les Gazaoui·es ont réalisé : quand les autorités israéliennes ont eu peur d’une possible épidémie de polio qui les toucherait, la vaccination des enfants a été réalisée en quelques jours. Il y a toujours à Gaza des structures organisées, un ministère de la santé, une défense civile et… des combattant·es.
Le cessez-le-feu, on en parlait depuis des semaines. Peu imaginaient que Israël évacuerait le couloir de Netzarim et, à terme, retirerait son armée. C’est clairement un échec qui fragilise Netanyahou et les assassins qui l’entourent. L’image d’Israël est ébranlée un peu partout. Avec l’aide de Trump, Israël va essayer de détruire à coups de boutoir toutes les institutions internationales qui ont résisté : l’UNRWA, les Cours de justice (CIJ et CPI), l’OMS, l’UNICEF, l’OCHA et à terme l’ONU.
Dès la trêve, par dizaines de milliers, les réfugié·es sont parti·es pour retrouver leur ancien domicile. Presque partout, c’est inhabitable. Il faut dresser des tentes, mettre des bâches, installer un générateur, essayer de reconstruire une école, une route, un puits…
L’ONU évalue à 18 ans la durée d’une reconstruction dont le coût va être exorbitant. Trump, en obligeant Netanyahou à arrêter le massacre a un but : mettre ce qui reste de la Palestine sous la coupe des dictatures féodales et patriarcales du Golfe comme cela a été tenté lors de la reconstruction du Liban après la guerre civile. La tâche du mouvement de solidarité est donc d’empêcher que Gaza soit dépossédée de son avenir. Ce sont les Palestinien·nes qui doivent mener la reconstruction et assumer leur avenir.
D’abord l’immigration. Il donne un signal mondial à une intervention militaire pour engager ce qu’il appelle, avec l’internationale fasciste en formation, la “re-migration”. C’est une déclaration de guerre à toute une partie de l’humanité.
Et puis l’extractivisme à tout prix. C’est la fin de tout espoir que le capitalisme freine sa course vers un abime collectif. C’est à la fois une fuite en avant vers un dérèglement climatique accéléré et la généralisation de situations de guerre comme aujourd’hui au Congo qui a la malchance d’avoir un sous-sol où toutes les richesses existent.
Enfin, après l’oligarchie prenant le pouvoir sur les ruines de l’URSS, on a la nouvelle oligarchie s’installant sans complexe à la tête des États capitalistes. En 1890, le capitalisme naissant aux États-Unis avait essayé, avec la loi Sherman, de limiter le pouvoir des trusts. Ce temps est révolu. L’impérialisme (avec comme nouveau symbole Elon Musk) ne veut plus de limite ou de contre-pouvoir.
Ce pays est le prototype de la déraison, mélange d’obscurantisme meurtrier, patriarcal, féodal et de démesure capitaliste. Fini le temps où MBS se faisait gronder pour avoir enlevé et dissous à l’acide un opposant.
Les pays occidentaux lui vendent les armes les plus perfectionnées. L’impérialisme compte sur lui pour achever de domestiquer le monde arabe avec un deal qui consisterait à reconnaître le “Grand Israël” au côté d’un arpent de désert baptisé “État palestinien” et financé par lui.
Le sport marchandisé lui confie le Paris-Dakar, la coupe du monde de football, ses grands joueurs proches de la retraite… Vous connaissez Néom ? C’est au nord de l’Arabie Saoudite. MBS projette de faire sortir du sable une mégalopole de 26 500 km2 avec un gratte-ciel de 170 km de long. On y organiserait même des jeux d’hiver et des compétitions de ski. Le projet est évalué à 500 milliards. Il a juste déjà du plomb dans l’aile. Les milliers d’immigrés pakistanais, bangladais, philippins… chargés de réaliser ce projet fou meurent, faute de logements ou de conditions de travail humaines
Militariser la jeunesse : un projet global
Le nombre des classes Défense (faisant entrer l’armée dans les classes) continue d’augmenter. Le projet pédagogique, en lien avec la Défense et la Sécurité, est mené à l’initiative d’un établissement scolaire, en partenariat avec une unité militaire. Il inclut des rencontres et des échanges entre élèves et militaires tout au long de l’année.
Le port obligatoire de l’uniforme pour les collégiens et lycéens a été introduit cette année (à titre expérimental pour l’instant, voté par certains Conseils d’Administration malgré l’opposition des délégués lycéens).
L’armée et l’académie marchent au même pas . Le rythme est donné par les trinômes académiques, lieux de “concertation” entre les deux structures.
Cadets de la défense : accueil de collégiens au sein d’unités militaires.
Classes engagées avec stage de cohésion SNU en internat sur le temps scolaire.
La Journée Défense et Citoyenneté va être remilitarisée selon Sébastien Lecornu, ministre des Armées, pour “renforcer la force morale de la nation”.
Même les élèves des écoles primaires sont menacés par cette politique de militarisation. La mairie d’Aytré (Charente-Maritime) a fait distribuer aux élèves un livret en bande dessinée intitulé “Ma première cérémonie militaire”. Édité par Solidarité Défense, ce livret inclut une publicité pour les principaux fabricants d’armes (Dassault, Naval Groupe, etc.).
La mission éducative de l’école ne peut être confondue avec la militarisation, qui est l’objectif de l’armée.
Refusons le SNU, obligatoire ou non !
Refusons l’intrusion de l’armée dans l’enseignement (classes de défense, trinômes académiques et autres projets à venir) !
NON Á L’EMBRIGADEMENT DE LA JEUNESSE
ET DES CITOYENS, CITOYENNES !
Collectif Lyon 69 contre le SNU, 15 décembre 2024
Premiers signataires : l’Observatoire des armements – Solidaires 69 – Émancipation 69 – Mouvement National Lycéen – La Libre Pensée – L’insurgé – NPA Anticapitaliste – Union pacifiste de France https://collectiflyon69contrelesnu.blogspot.com/ Contact : collectifLyon69Contre le SNU@gmail.com
Une année de plus s’est écoulée !Combien va-t-il nous en rester ?Ce n’est pas le moment de se questionner Mais de fêter celle qui s’en vient.Le temps d’une soirée, Oublions les Ukrainiens,Les PalestiniensEt tous nos soucis quotidiens… Chez nous, un budget presque normalQui coupait les crédits à l’hôpital,À l’éducation, aux services sociaux et à la santé…Mais surtout pas à l’armée A fait chuter le gouvernement ! C’est à mettre au bilan ! Ce soir, prenons le tempsDe fêter le nouvel anEn trinquant avec la famille et les amis.Même si l’on vieillit, Au ralenti aussiÇa peut être beau la vie.Bonne année 2025.
Benoît Tadié est la nouvelle voix française de Raymond Chandler, dans Le Grand sommeil (The big sleep )… L’occasion était belle de relire Ray dans cette nouvelle et belle collection classique de la Série noire de Gallimard (dirigée par Stéfanie Delestré) et de demander à son traducteur, non pas des comptes, mais de nous (ra)conter le projet. Benoît Tadié parle de Chandler mais aussi de lui…
L’Émancipation : Bonjour Benoît Tadié. Vous présenter comme traducteur, est-ce réducteur, vous qui avez publié, notamment, Le polar américain, la modernité et le mal et Front criminel 1 ?
Benoit Tadié : C’est en partie exact et en tout cas flatteur, car je n’ai pas traduit beaucoup de livres, en comparaison de traducteurs professionnels. En revanche, j’ai pas mal écrit sur le polar, en tant que critique. Je dirais que je suis un amateur, à tous les sens du terme, avant d’être un traducteur ou un critique. Traduire un livre, ou le commenter, ce sont pour moi deux types d’activité qui découlent d’une même passion, celle de la lecture, et qui constituent deux façons complémentaires d’interpréter les textes. Pour dire les choses un peu différemment, je suis un lecteur qui essaie de faire partager sa passion, en utilisant les différents moyens à sa disposition : la critique et la traduction.
L’Émancipation : Comment devient-on traducteur ? Être amateur de noir a-t-il été un tremplin ou une évidence ?
B. T. : En ce qui me concerne, je me suis orienté vers deux formes de littérature, celles qui m’intéressent le plus : d’un côté, l’avant-garde littéraire anglophone du début du XXe siècle (James Joyce, T. S. Eliot ou Hart Crane), de l’autre, le roman noir américain. Je considère qu’il faut aimer et connaître les textes pour espérer les traduire correctement et, dans le cas du roman noir, c’est en effet ma passion pour ce genre qui m’a poussé à me lancer – assez tardivement d’ailleurs – dans cette aventure. De plus, le roman noir de la grande époque mérite d’être redécouvert. L’âge d’or de la Série Noire est révolu ; le nom même de cette collection ne dit plus grand-chose aux jeunes générations. Je suis souvent frustré, quand je regarde les rayons “roman policier” des librairies, de voir (ou plutôt de ne pas voir) les grands romans qui en sont absents, à côté de l’offre abondante de bouquins purement commerciaux, sans intérêt littéraire. Traduire ou retraduire les grands textes du passé, c’est donc aussi une façon d’œuvrer à la reconnaissance des “classiques” du polar.
L’Émancipation : Quand avez-vous rencontré Chandler ?
B. T. : Très jeune et, comme beaucoup de monde, par le cinéma. Je me souviens d’avoir vu le film Le Grand Sommeil (1946) de Howard Hawks à la télévision quand j’étais enfant et de n’y avoir pas compris grand-chose, mais d’avoir été envoûté par son atmosphère, créée par la mise en scène, le dialogue et des acteurs fabuleux : Humphrey Bogart, Lauren Bacall, Martha Vickers, Charles Waldron, Dorothy Malone, Elisha Cook Jr., et Bob Steele, qui joue le personnage à la fois mielleux et glaçant de Canino. Quelques années plus tard, quand j’étais en classe préparatoire littéraire au lycée Fénelon, j’avais obtenu un prix en anglais. Comme récompense, on m’offrait l’ouvrage que je voulais : j’avais alors demandé les trois volumes de l’édition anglaise (Picador) des romans et nouvelles de Chandler. Ma demande avait surpris ma professeure mais avait néanmoins été exaucée. J’avais alors pu me plonger dans l’œuvre de Chandler et, comme lorsque j’avais découvert Hammett un ou deux ans plus tôt, je me suis aussitôt dit : cette littérature-là, c’est pour moi. Ces personnages vivent le genre d’aventures que j’aimerais vivre, regardent le monde comme je voudrais le regarder, parlent le genre de langue que j’aimerais parler. Depuis lors, j’ai relu tout Chandler plusieurs fois, avec toujours le même bonheur.
L’Émancipation : Quel était le projet de la Série noire en retraduisant Le Grand sommeil de Raymond Chandler ? Quel était votre cahier des charges ? 2 .
B. T. : Comme pour The Lady in the Lake , traduit par Nicolas Richard, il s’agissait de reprendre les deux titres de Chandler dont la traduction n’avait jamais été refaite ni revue depuis leur première publication en Série Noire, contrairement à celle de ses autres romans, révisée par Cyril Laumonier pour l’édition de Chandler en “Quarto” (2013). Les deux titres en question avaient, on le sait, été traduits par Boris Vian, seul pour Le Grand Sommeil , avec son épouse Michèle pour La Dame du Lac . Je pense qu’on n’y avait pas touché en partie à cause du prestige de Vian. Mais, en discutant avec Stéfanie Delestré, directrice de la Série Noire, il nous a semblé qu’ils méritaient d’être retraduits. Il s’agissait de leur rendre une fraîcheur qu’ils avaient perdue depuis 75 ans, car la langue des traductions vieillit toujours plus vite que celle des originaux, c’est inévitable. Il fallait plus spécifiquement, de mon point de vue, respecter davantage le rythme de la phrase, les ruptures de ton, le choix des mots qui caractérisent le style de Chandler. Celui-ci était un auteur très conscient de son art, dont il avait une grande intelligence théorique, et qui avait par exemple beaucoup réfléchi à l’opposition entre anglais britannique et anglais américain (car il avait pratiqué les deux) ou à l’utilisation de l’argot.
Donc, l’idée générale en retraduisant ces textes n’était pas de corriger ou compléter une traduction erronée ou lacunaire mais de chercher à retrouver la phrase, le rythme, le ton, les mots de Chandler. J’espère que l’entreprise ne s’arrêtera pas là et que ses autres romans et nouvelles pourront également être retraduits en repartant du texte original, car une révision est toujours insuffisante, même si elle permet de combler des lacunes ou de moderniser le vocabulaire du texte.
“La seule chose qui me démange c’est l’amour de l’argent. J’en suis tellement gourmand que pour vingt-cinq dollars par jour plus les frais, surtout de l’essence et du whisky, je ne compte que sur ma propre intelligence, ou le peu que j’en ai, je risque tout mon avenir, la haine des flics et d’Eddie Mars et de ses copains, je passe entre les balles et je me mange des matraques et je dis merci beaucoup, si vous avez d’autres problèmes j’espère que vous penserez à moi, voici une de mes cartes de visite si jamais il vous arrive quelque chose.” (R. C.) 3 .
L’Émancipation : Êtes-vous “chandlérien” ou “hammettien” ? Où pensez-vous le débat historique et dépassé par la fin de l’avant-gardisme et le début de la professionnalisation du polar ?
B. T. : La question de l’articulation Hammett/Chandler est passionnante. On peut l’envisager de différentes façons. D’un côté, ils se ressemblent beaucoup. Chandler a commencé comme disciple de Hammett, comme beaucoup d’auteurs de Black Mask , le magazine pulp où ils ont fait leurs débuts. Joseph T. Shaw, le rédacteur en chef du magazine entre 1926 et 1936, ne jurait que par Hammett, et l’avait érigé en modèle stylistique pour les autres auteurs. Chandler a pleinement reconnu sa dette envers Hammett dans ses textes critiques, mais il était aussi soucieux de marquer sa différence.
Celle-ci peut s’envisager de plusieurs façons. D’abord, comme une rupture historique. Hammett cesse d’écrire à peu près vers 1933, exactement au moment où Chandler publie ses premières nouvelles policières. Et c’est aussi le moment où la criminalité change de visage aux États-Unis, avec la fin de la prohibition. Les faits d’armes de gangsters comme Al Capone, qui constituent l’arrière-plan du monde hammettien, cèdent la place à des formes de criminalité moins visibles, plus diffuses, imbriquées de manière plus complexe dans l’économie capitaliste et l’organisation sociale. Ça, c’est le monde de Chandler et ce n’est déjà plus celui de Hammett.
Ensuite, il y a une rupture géographique : Chandler est le premier grand auteur de polar qui se focalise exclusivement sur Los Angeles, au moment où cette ville, qu’il connaissait depuis longtemps (il s’y était installé en 1912) et qu’il avait vue grandir à une vitesse hallucinante autour de lui, devient la deuxième plus grande ville américaine : un monde qui se transforme sous ses yeux, à toute allure. D’où la grande thématique de Chandler : celle d’une société en toc et sans traditions, un grand jeu de masques, un univers où le boom économique et démographique s’accompagne d’une décadence morale et d’une perte générale d’authenticité. D’où, aussi, le côté nostalgique de l’écriture de Chandler, nostalgie qui n’existe absolument pas chez Hammett.
Enfin, il y a une rupture littéraire : il y a un côté “deuxième degré” chez Chandler qu’il n’y a pas – ou pas autant – chez Hammett. Hammett aimait rappeler qu’il avait été un détective de l’agence Pinkerton et se vantait (à juste titre) de bien connaître le monde criminel. Il se moquait des auteurs de roman policier classique qui n’y connaissaient rien. Son écriture répondait à un souci d’authenticité. Chandler adoptait une posture différente : celle d’un écrivain préoccupé par des problèmes littéraires, conscient d’hériter d’une tradition narrative populaire qu’il s’agissait de transformer en littérature de qualité. Le détective chandlerien est une figure plus imaginaire que le détective hammettien. C’est davantage un archétype qu’un personnage du monde réel. Et le style de Chandler, marqué par les comparaisons baroques qui l’ont rendu célèbre, est lui aussi beaucoup plus évidemment “littéraire” que ne l’est celui de Hammett, simple, concis, ironique, proche d’un américain parlé vernaculaire qu’il captait magnifiquement dans ses dialogues et sa narration.
En simplifiant, on pourrait donc dire, pour reprendre les termes de votre question, que Hammett et Chandler représentent deux formes de professionnalisme entre lesquels le polar américain a balancé : d’un côté, il y a les professionnels hammettiens, les auteurs “de terrain” qui connaissent les mondes du crime et qui ont l’ouïe sensible aux parlers vernaculaires. Ce sont les découvreurs, comme W. R. Burnett, Horace McCoy, Chester Himes, Tony Hillerman, Shane Stevens, qui inventent des points de vue nouveaux sur le gangstérisme, la crise, le monde afro-américain ou amérindien, les serial killers ou comme George V. Higgins, qui reproduit magnifiquement le bruissement d’un parler opaque de malfrats dans des bars louches. D’un autre côté, il y a les professionnels chandleriens, les auteurs “littéraires” qui élaborent, dans un esprit souvent ludique, les formes inventées par d’autres. Je pense à Ross Macdonald, qui imite Chandler, ou à tous les écrivains postmodernes qui, de Richard Brautigan (Un privé à Babylone ) à Robert Coover (Noir ) en passant par Paul Auster (Trilogie new-yorkaise ) et Thomas Pynchon (Vice caché ), ont joué avec les codes du roman noir, en mettant en avant des effets stylistiques hypertrophiés. Il me semble qu’il y a de très belles choses dans les deux traditions, mais je suis plus sensible à la première car elle représente la véritable avant-garde du polar. Donc je suis plutôt hammettien, malgré mon admiration pour Chandler.
L’Émancipation : Vous opposez Westlake (dont “le moi s’efface”) à Ellroy (dont le moi est “envahissant”) et les rapprochez tant ils incarnent “une même rupture entre l’individu et l’histoire”. Pensez-vous qu’on puisse trouver ce duo en France ou c’est une tout autre histoire ?
B. T. : Je connais moins bien le roman noir français que l’américain et je ne voudrais donc pas dire de bêtises. L’histoire, les contextes sont différents et le roman noir français est, de plus, influencé par l’exemple américain. Mais si je peux hasarder une hypothèse, il y a chez Jean-Patrick Manchette (dans un roman comme Nada ) quelque chose d’assez proche de Westlake par son côté froid et impersonnel et par l’affirmation de l’impuissance historique et politique de l’individu face aux puissances du capitalisme. Quant à la tendance Ellroy, on pourrait la rapprocher d’une tradition célinienne du roman noir français, où la rage ou la folie semblent parfois engloutir le récit. Je pense par exemple à un roman comme Ma sale peau blanche de Frédéric Dard, étrange récit paranoïaque et rageur qui rappelle le Vian de J’irai cracher sur vos tombes ou les romans de Jim Thompson racontés par des criminels psychotiques.
L’Émancipation : Vos spécialités qui vous orientent vers la littérature états-unienne vous empêchent-elles de vous intéresser au roman noir français ?
B. T. : Je m’intéresse beaucoup au roman noir français mais je le connais moins bien que l’américain, car on n’a, hélas, pas le temps de tout lire. Disons qu’il y a quelques auteurs classiques que je connais bien et que j’apprécie, comme Malet, Vian, Dard, Manchette et quelques autres de la génération des années 1960 et 1970, comme Francis Ryck ou ADG. En revanche je n’aime pas beaucoup la tendance Simonin-Le Breton, qui a très mal vieilli, et je connais assez mal les générations les plus récentes.
L’Émancipation : Qui, pensez-vous, devrait être, et malheureusement ne l’est pas (encore), traduit en français ?
B. T. : Je me suis un jour amusé à faire une liste de titres de romans noirs américains qui n’avaient jamais été traduits en français, avec l’idée de proposer à un éditeur aventureux de créer une collection qui pourrait s’intituler “les oubliés de la Série Noire”, ou quelque chose de ce genre. Ma liste (que j’ai toujours) comprend des centaines de titres. Il y a des pans entiers du polar américain qui n’ont jamais été traduits, notamment une grande partie de la production antérieure à 1945 (année de lancement de la Série Noire, qui reprendra plus tard certains titres des années 1920 et 1930, mais de manière parcimonieuse). Et, aussi, pratiquement tout ce qui relève de la nouvelle, genre dominant dans la littérature pulp de l’entre-deux-guerres (les magazines publiant surtout des nouvelles) mais qui a, en France, la réputation de ne pas se vendre. Certes, un certain nombre de nouvelles ont autrefois été traduites dans des revues comme Mystère Magazine , mais elles ne sont plus accessibles aujourd’hui, sauf dans quelques lieux comme la Bibliothèque des Littératures Policières de Paris.
Plus spécifiquement, je pourrais citer un certain nombre d’écrivains importants qui n’ont pas été traduits, comme Benjamin Appel (un des pionniers du roman de gangster prolétarien), Norbert Davis, Lester Dent, Frederick Nebel (trois grands auteurs de Black Mask ), Thomas McGrath (poète communiste qui a écrit un magnifique roman sur la mafia des docks de New York, This Coffin Has No Handles), ou Vin Packer (Marijane Meaker ), pionnière du polar homosexuel et lesbien (et compagne, un temps, de Patricia Highsmith), que Marcel Duhamel avait refusée quand l’agent Maurice Renault lui avait proposé trois de ses romans dans les années 1950. De plus, il y a beaucoup d’auteur·es dont l’œuvre n’a été que partiellement traduite, tels Clifton Adams, Leigh Brackett, Gil Brewer, Elliott Chaze (dont un seul roman existe en français, le mythique Il gèle en enfer , sur dix publiés aux États-Unis), Jack Ehrlich, William Campbell Gault, Donald Hamilton, John D. Macdonald, Wade Miller, Helen Nielsen, Ross Thomas, Lionel White, Raoul Whitfield, Harry Whittington, etc.
L’Émancipation : Quel est votre “bilan hexagone” ? De combien de traductions êtes-vous responsable ? Quelle est celle qui vous a posé le plus de problèmes ? Celle qui vous a valu le plus de louanges ?
B. T. : Comme je le disais, je n’ai pas (encore) beaucoup traduit ou révisé de traductions de romans noirs. Mon bilan est mince : Le Grand Sommeil de Chandler ; Les Rangers du ciel (2022) de Horace McCoy, recueil de nouvelles des années 1920 et 1930 que j’ai en partie révisées et en partie traduites. J’ai surtout édité, pour les éditions Gallimard, plusieurs volumes de romans et nouvelles de W. R. Burnett (Underworld-Romans noirs, Quarto, 2019 ; Little Caesar , Série Noire, 2020 ; Good-Bye Chicago 1928 : Fin d’une époque , Série Noire, 2020) et Horace McCoy (Romans noirs , Quarto, 2023). Ma traduction du Grand Sommeil m’a valu des commentaires plutôt élogieux ; c’est aussi celle qui m’a posé le plus de problèmes car il y a une recherche stylistique chez Chandler qu’il est souvent difficile à faire passer en français, et qui se caractérise notamment par le choc entre une phrase plutôt littéraire et des éléments vernaculaires dissonants.
L’Émancipation : Qui rêveriez-vous de traduire ? Après Gens de Dublin , avez-vous pensé à vous attabler à Ulysse ?
B. T. : J’y ai, en effet, pensé, et je garde cette idée pour quand je serai à la retraite et que j’aurai besoin de m’occuper intelligemment. En attendant, je pense plutôt à tous les romans noirs que je citais plus haut et qui attendent d’être transposés en français… avis aux éditeurs !
L’Émancipation : Les traducteurs, traductrices ont été longtemps des “forçats de l’underwood” selon l’expression de Gilles Morris-Dumoulin 4 . Et aujourd’hui ?
B. T. : N’étant pas traducteur professionnel, je ne suis pas très bien placé pour répondre à cette question. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’est pas très facile de (re)traduire les classiques du polar américain, aujourd’hui, pour des raisons faciles à comprendre. Du point de vue des éditeurs, les traductions coûtent cher et, si les livres ne se vendent pas assez, ils risquent de perdre de l’argent, ce qui les incite à la prudence. Plus généralement, il est certain que le développement des logiciels de traduction et de l’intelligence artificielle fait peser une menace encore difficile à mesurer sur les traducteurs, qui après avoir été les forçats de l’underwood deviendront peut-être les victimes, ou les esclaves, de ChatGPT.
L’Émancipation : Le travail de préfacier et de critique que vous menez de front est-il une façon d’éclairer le chemin des lecteurs, des lectrices, de donner l’agilité à chacun chacune pour défricher la forêt éditoriale noire ?
B. T. : Oui, c’est dans cet esprit que je le conçois : essayer de donner au lecteur le plus de clés possibles pour lui permettre d’apprécier pleinement les ouvrages, de les situer les uns par rapport aux autres. Et ce travail d’accompagnement et d’introduction des textes, habituellement réservé à la littérature dite noble, me semble également important parce qu’il contribue à la reconnaissance du roman noir, à égalité avec d’autres formes littéraires.
L’Émancipation : Que répondez-vous à ceux ou celles qui disent que depuis que le polar est entré à l’université, il a perdu de sa hargne ?
B. T. : Je répondrais qu’en réalité le polar n’est pas entré à l’université, ou alors très partiellement. Par exemple, il est rarissime de voir des romans noirs dans les programmes de l’agrégation de lettres ou d’anglais, ou dans ceux de licence et master. Il y a heureusement des chercheur·es qui s’y intéressent (souvent des jeunes, qui font des choses formidables) et aussi, de temps en temps, des projets, des colloques ou des publications collectives. Mais cela reste marginal dans la production universitaire. Donc, même si on proclame que le polar est un genre littéraire digne de respect, on le lit et on l’étudie encore très peu à l’université.
Et, plutôt que de hargne, je parlerais volontiers d’énergie sociale. C’est ce qu’on sent quand le point de vue de classes ou de minorités marginalisées, discriminées ou dominées, s’exprime à travers le polar. Jusqu’aux années 1960 (disons à peu près jusqu’à Chester Himes), avant qu’un certain nombre de verrous ne sautent dans la société et la législation américaines, le polar a été un des canaux par où cette énergie est passée. C’est cette énergie (qui s’exprime parfois sous forme de hargne, en effet) qu’il me semble avoir perdue, à quelques exceptions près, depuis cette époque.
L’Émancipation : Quelle serait la réponse à la question que je ne vous ai pas posée ?
B. T. : Fast One (À tombeau ouvert ), de Paul Cain (1933). Ma réponse à la question : quel est votre roman noir préféré ?
L’Émancipation : Merci Benoît.
Propos recueillis par François Braud
Leurs enfants après eux film de Ludovic et Zoran Boukherma et L’amour ouf de Gilles Lellouche qui voudraient être les témoins, ou tout du moins, le reflet de l’état du social et de la jeunesse font pâle figure face à une petite production “indépendante” Vingt dieux de Louise Courvoisier, fresque jurassienne réjouissante. Et sur les mêmes thèmes mais dans la catégorie chef-d’œuvre Bird d’Andrea Arnold (qu’il faut absolument voir) est cent lieues loin.
Que dire de Leurs enfants après eux que la Critique (les professionnels de la profession comme le raillait Godard) a déjà qualifié de Grand Film…
Disons sans que cela ne lui enlève de qualité que c’est plutôt un film Grand public, qui déroule comme le roman d’ailleurs, les mêmes clichés sur les régions industrielles sinistrées, les déserts péri-urbains le “désespoir de la jeunesse”, toute une vision, une approche qui trouve écho dans le “grand public” puisque ressassée ad nauseam par ces mêmes médias avec plus ou moins de délicatesse selon les chaines et/ou les choix politiques.
Pas plus que le roman (de Nicolas Mathieu, Goncourt 2018) dont je reparlerai plus tard, le film ne sort de ces “constructions” et (n’apporte pas un regard neuf sur) ne fait un pas de côté ni n’ébauche une analyse, se contentant, plutôt brillamment, de proposer aux spectateurs et spectatrices de n’être que… spectateurs, spectatrices ; et il y a ce qu’il faut de jeune chair pour appâter le chaland (plutôt que la chalande, encore que…).
Le film n’est pas Rebel without a cause , film de Nicholas Ray de 1955 qui (indépendamment d’avoir présidé à la naissance du mythe de James Dean, mort quelques jours avant sa sortie) ouvre les yeux de la société sur l’émergence et de la jeunesse et de son malaise, début de la remise en cause de l’American Way of Life qui aboutira à la révolte de 67/68, au flower power, à l’opposition à la guerre du Vietnam, pour faire vite.
Son approche n’est pas non plus celle de Blackboard Jungle de Richard Brooks, sorti la même année qui est un récit sur la délinquance, où la jeunesse est perçue comme une menace, tout en “plaidant pour une pédagogie intelligente et novatrice, qui prenne en compte la réalité des jeunes afin de les empêcher de sombrer dans la criminalité”.
Le film ne pose pas, non plus, un regard empathique à la Ken Loach, sur la jeunesse et la misère comme il le fait par exemple dans Kes (1969) ou Rainning stone , pour ne citer que ceux-là.
Toutefois il montre bien les dégâts engendrés par l’économie i-libérale mondialisée et est un poignant témoignage sur la “des-espérance” de la jeunesse qu’elle engendre.
Refaire le coup de L’amour ouf
On essaie de refaire le coup de L’amour ouf (4,5millions d’entrées au boxoffice1 , 32 millions €de budget), roman Jackie Loves Johnser OK ? de Neville Thompson, qui a bénéficié comme tout le cinéma français en 2024 (cocorico) de l’absence des blockbusters hollywoodiens en raison de la grève.
Succédané des romances adolescentes, du Scorsese low cost, qui voudrait être du Ken Loach et qui est une version dégradée de Roméo+Juliette ,(de Baz Luhrmann 1996 avec L. DiCaprio qui était une transposition plutôt réussie du drame de Sakespeare) L’amour ouf qui après moult péripéties (et non des moindres, vol, attaque, meurtre…) finit en romcom comme l’aime le cinéma grand public américain et ses admirateur/trices européen·nes .
Dans ce domaine Mourir d’aimer en 71 avait fait un carton mais l’adhésion du public était plutôt une prise de position, un soutien à l’enseignante et une critique du système,
Plus proche du navet lacrymogène Love story (1970) et de sa scie musicale écrite par Francis Lai (cocorico) qui fit 5,5 millions entrées en France… ce qui donnerait raison au média mainstream, Télérama , par exemple, qui pense qu’“une partie des jeunes vingtenaires-trentenaires se seraient reconnus dans ce film…”.
Vingt Dieux
Vingt Dieux ( https://www.telerama.fr/cinema/vingt-dieux-de-louise-courvoisier-une-escapade-savoureuse-au-pays-du-comte_cri-7035839.php ) de Louise Courvoisier jeune réalisatrice (30 ans) qui n’a que deux courts métrages à son actif Mano a mano (2018) et La Jarretière (2019) brosse lui, avec grande maitrise, une fresque picaresque qui reflète bien “la réalité jurassienne, loin des clichés bucoliques” et de ceux sur la jeunesse des “campagnes”.
Cela raconte les tribulations de Totone, un gars de 18 ans, “glandeur, dragueur de bal et buveur de bière invétéré, qui se retrouve du jour au lendemain obligé d’assurer, ayant la charge de sa petite sœur de 7 ans”.
C’est un teen movie, film pour adolescent·e, mais qui joue dans la cour de la fable et qui prend parfois des allures de western, où il est question de fromage, de bitures et de coucheries, qui s’inscrit bien dans notre époque, et qui est bien mieux le reflet des affres de la jeunesse que les deux films précédents.
Bird
Bird , d’Andrea Arnold, est un récit “brut de coffre” à la bande son démente, qui ne s’embarrasse pas de joliesse, préférant l’échappatoire vers l’irréel qui permet à l’héroïne, 12 ans, qui vit dans un squat avec un père immature, asocial, d’échapper à un réel dont la violence prend à la gorge, là aussi les ravages de l’économie libérale, de la dérégulation ne laisse la place qu’au chaos social. Mais “[…] avec son montage ultra nerveux, Bird est un tourbillon. Qui déborde de sensations, de mouvements incessants, de trajets à toute allure en trottinette, de musique explosive – du rap, du rock, du post-punk, The Verve, Gemma Dunleavy, Fontaines D.C…, Électrique, l’énergie se fait sauvage aussi, apportée par un défilé insolite d’animaux : papillon, goéland, corbeau, cheval, chien, mouche… Ce bestiaire, associé à l’emploi de couleurs saturées, apporte à l’action une poésie visuelle brute”.
Pour en revenir au roman
Leurs enfants après eux est de meilleure facture que son adaptation, de belle écriture, bien construit, bien documenté, mais dont on a l’impression au bout d’un moment qu’il a été “gonflé”, allongé pour correspondre aux critères des prix littéraires (il a obtenu le Goncourt) et dont l’épilogue tarde inutilement.
Le roman dont l’auteur dit qu’il voulait écrire un “roman social” s’apparentant surtout au roman d’initiation qui dit quelque chose d’immuable sur la rupture des générations, la difficulté d’être, de grandir, d’accéder à la sexualité dans un contexte de mépris de classe et de contexte social déliquescent provoqué par les ravages du début de la mondialisation (le récit est situé dans les années 90).
Dans le même registre avec le même brio, David Lopez dans Fief va, lui, à l’essentiel et est beaucoup plus convaincant, moins grand public justement, dans ce roman qui est écrit au scalpel.
L’action se déroule comme dans Leurs enfants après eux dans une zone entre la campagne et la ville, entre tours et pavillons et il s’agit aussi de désespoir, plutôt d’absence d’espoir, des jeunes locaux qui n’ont pour fief que les lieux où ils se rencontrent mais surtout leur “langue” signe de reconnaissance, faite d’argot, de mots tirés des langues arrivées avec les travailleur·es immigré·es, de sens détourné, de glissements et à ce petit jeu David Lopez est brillant on pense à Queneau [voir à Céline pour ceux pour qui il est une référence] et aux dialogues ciselés de Michel Audiard.
Comme Leurs enfants après eux , Fief est un terrible constat de déliquescence du tissu social et de l’absence de perspectives pour la jeunesse.
Bernard Foulon
Aymeric Caron : “Je ne pardonnerai pas à ceux qui se sont tus sur Gaza. Quelqu’un qui vient aujourd’hui vous parler de justice sociale, de féminisme, d’humanisme et qui ne se sera pas manifesté pendant un an, aura perdu toute crédibilité pour porter ces combats-là.”
Bidonville : “Regarde là, ma ville. Elle s’appelle Bidon Bidon, Bidon, Bidonville […]. Donne-moi ta main, camarade. J’ai cinq doigts, moi aussi. On peut se croire égaux.” Bayrou aurait dû écouter Claude Nougaro avant d’aller à Mayotte. “L’État ne laissera pas reconstruire les bidonvilles” a-t-il osé proférer. Comme on compte 150 000 (ou plus) habitant·es dont les bidonvilles sont le seul bien, que vont-ils devenir ? Disparaître ? S’évaporer ? Se noyer ?
Voir “reconstruction”, Déclaration des Droits de l’Homme …
Constitution : Certaines mauvaises langues prétendent que celle de la Ve République a été écrite pour légaliser un coup d’État qui visait à maintenir l’Algérie dans le giron de la France. C’est bien sûr une calomnie. Grâce à cette constitution, on peut imposer à coup de 49-3 une casse des retraites dont 90 % de la population ne veut pas. Toujours grâce à elle, il est inconstitutionnel d’indexer le barème des impôts sur l’inflation. Et il est toujours inconstitutionnel de confisquer les biens d’un milliardaire dont la fortune dépasse le déficit du pays.
Dédiabolisation : La diabolisation consiste à donner une connotation négative à une idée. La dédiabolisation, c’est tout le contraire. Cela avait poussé Marine Le Pen à virer son père du parti qu’il avait fondé avec d’anciens Waffen SS. Aujourd’hui, elle regrette. Alice Weidel, dirigeante de l’AfD allemande avait aussi tenté de se dédiaboliser en expliquant qu’elle n’avait rien contre les Juif·ves mais qu’il faut organiser la “remigration” des Allemand·es d’origine immigrée. Elle a corrigé le tir en expliquant qu’Hitler était communiste.
Involontaire : Quatre policiers se sont acharnés il y a cinq ans sur Cédric Chouviat. Ils étaient probablement sourds et n’ont pas entendu qu’il criait “j’étouffe”. Tout ceci est évidemment “involontaire” et ne méritait rien d’autre qu’un procès en “correctionnelle”, pour “corriger” une attitude “inadaptée”.
Voir Adama Traoré, Zineb Redouane…
Le Pen : “Je n’ai jamais souhaité la mort de personne mais parfois je lis la rubrique nécrologique avec joie ”. Mark Twain.
Le Pen (bis) : Certes, sa disparition est “un point de détail de l’histoire”. Comme quelques irréductibles voudraient célébrer sa mémoire, le dico va modestement remémorer ses propos : député poujadiste en 1958, il apostrophe Pierre Mendes France : “vous n’ignorez pas que vous cristallisez sur votre personnage un certain nombre de répulsions patriotiques et presque physiques ”.
Logique élémentaire : L’auteur de l’attentat sanglant de Magdebourg était un islamophobe pathologique. La dénonciation de cet acte abject devrait profiter à celles et ceux qui combattent l’islamophobie, non ? Eh bien non, ça profite à l’extrême droite dont l’assassin était proche. Vous avez dit bizarre ? Ah mais il y a une explication : il est arabe.
Mamadou : “Mamadou m’a dit, Mamadou m’a dit, on a pressé l’citron, on peut jeter la peau …” Il est peu probable que Macron n’ait jamais entendu parler de cette chanson de François Béranger qui nous manque tant. Pour lui, c’est beaucoup plus simple : “le problème des urgences dans ce pays, c’est que c’est rempli de Mamadou… ”. Il semble que le problème de nos “élites politiques”, c’est plutôt que c’est rempli de racistes.
Message publicitaire : Les annonceurs sont formels. Contrairement à certaines fausses informations, le Canada, le Groenland et Panama ne sont pas à vendre. Et les États-Unis ne sont plus à vendre, ils ont été rachetés par Elon Musk.
Naufrage : Mayotte vient de connaître un cyclone dévastateur. L’île a connu de très nombreux naufrages qui ont provoqué la mort de milliers de personnes depuis le “décret Balladur” faisant des Comorien·nes des étranger·es dans leur propre pays. Ce territoire meurtri vient de connaître un nouveau naufrage. Il s’appelle Daniel Cohn-Bendit : “Il faut freiner et rendre impossible cette immigration […] qui est un grand remplacement de la population” . En ces temps cycloniques, le nombre de naufragés explose : Philippe Val, Renaud, Michel Onfray et maintenant Dany-le-Rouge. Nous étions tous des Juifs allemands, à présent nous sommes tous des Comorien·nes.
Outarde canepetière : C’est un des oiseaux les plus menacés des plaines cultivées de France. Mais c’est avant tout un animal héroïque plus fort que tou·tes les manifestant·es de Sainte-Soline qui a mis KO Darmanin et la FNSEA réunis. Ce vaillant oiseau vient de terrasser la justice bourgeoise et les bassines. Pour qu’il puisse survivre, la bassine doit disparaître. Qu’il soit à jamais honoré.
Pactole : Au départ, c’était une petite rivière d’Anatolie qui charriait de l’or. Concept difficile à comprendre, voici un exemple. La rivière, c’est le gouvernement Barnier. 16 ministres perdent leur emploi juteux après trois mois de labeur acharné. Quelle injustice de nous priver de leur talent. Heureusement, le pactole est là : 10 000 euros par mois pour leurs premiers mois de vraie inactivité.
Revenants : Dans la tradition médiévale, les revenants correspondent à des personnages que nous avons côtoyés qui reviennent du pays des morts pour nous embêter. Cette tradition n’exige pas qu’ils aient des dents qui rayent le parquet. Valls est donc un revenant d’un nouveau genre.
Voir aussi “cheval de retour”.
Tandem : Il y a ce feuilleton télévisé appelé “tandem” avec un couple de flics divorcé.es qui s’aiment toujours. Mais le vrai tandem c’est Retailleau-Darmanin. Deux “pitbulls” pour le prix d’un, le rêve.
Pierre Stambul
Huguette Cordelier est décédée le 29 décembre à l’âge de 80 ans. Elle fut notre compagne de route au côté de Pierre. Fin des années 70 elle avait choisi de militer au SGEN et à l’École Émancipée, tendance de la FEN, qui n’était pas encore intersyndicale.
Dès sa sortie de l’École normale d’institutrices du Bourget, en 1964, en poste à Bagnolet, elle se syndique au SNI et dans la tendance École Émancipée.
Elle est ensuite nommée en 1966 à l’école Vitruve, une des trois écoles du “groupe expérimental du XXe”, qui pratiquait une pédagogie nouvelle et y travailla jusqu’en juin 1972. Puis elle devint rééducatrice psychopédagogique, “maîtresse G”, jusqu’à sa retraite en 2002.
C’est là qu’elle rencontre Pierre. En 1976 et 1977 iels adoptèrent Remy et Marie, d’origine coréenne, et qui devinrent au fil du temps des enfants “École Émancipée”.
“Lassée de faire vivre le syndicat sur le terrain sans avoir de pouvoir ni en interne, ni en externe”, elle quitte le SNI pour adhérer au SGEN-CFDT en 1980. Elle est élue à la commission administrative paritaire de 1986 à 1995, et participe à la commission exécutive de ce syndicat à partir de 1994. Pierre, quant à lui reste syndiqué au SNI puis au SNUIPP jusqu’en 1996.
Dans ces années 80, elle est très active dans le Collectif anti-hiérarchie et dans le mouvement contre “les maîtres-directeurs”. Et dans les années 90, elle s’investit dans le militantisme de soutien aux “sans logis” avec l’association DAL et participe à l’occupation de l’église Saint-Bernard par les “sans-papiers” en 1996.
Après le mouvement social de 1995 “il était impossible pour de nombreux oppositionnels internes à la CFDT d’y rester”. Huguette refuse le syndicalisme d’accompagnement et constate “l’impossibilité de l’opposition interne à changer cette orientation. La création de SUD-PTT avait créé un précédent et la Fédération syndicale unitaire (FSU) représentait pour nous un contre-modèle. On pensait que s’ouvrait une période de recomposition syndicale et que la création de SUD-Éducation nous permettrait de mieux y participer” dit-elle dans sa biographie du Maitron.
Syndiquée à Paris, elle est co-fondatrice de la Fédération Sud éducation en 1996, inscrite comme secrétaire fédérale au moment du dépôt de statut puis élue à ce poste au congrès constitutif (en 1998 à Lyon) jusqu’en 2001. Pendant cette période elle est la représentante de Sud-éducation au Conseil national du “groupe des Dix” (qui a précédé l’Union syndicale Solidaires). Elle est membre du bureau national de Solidaires de 1998 à 2000. À partir de 2002, elle se syndique à Sud éducation Créteil.
Elle s’investit dans la création de RESF et participe en particulier à la création de RESF dans la Seine-et-Marne. Elle s’implique avec Pierre dans le groupe de travail qui, au cours de l’année 2007-2008 débouche sur la publication du livre La chasse aux enfants (La Découverte, 2008).
Elle a participé à nos nombreuses semaines estivales y apportant une vision éclairée hors FEN et FSU et ce jusqu’en 2010. Et je cite là Jean-Pierre Thielland :
“Nous nous retrouvions chaque année en juillet dans le collectif « Librairie », pour débattre bien sûr mais aussi pour vivre ensemble pendant ces quelques jours que durait la semaine. C’est dans ce partage d’un collectif autogéré que j’ai vraiment pu apprécier les qualités humaines d’Huguette. Particulièrement cette curiosité bienveillante de l’autre qu’elle savait mettre en confiance pour entrer en relation et en dialogue. Je garde en mémoire son rire bien sûr, et me souviens de cette capacité à ne pas se prendre au sérieux tout en restant fidèle à ses engagements. Huguette était une militante qui savait mettre ses actes en cohérence avec ses paroles”.
J’ajouterais que pour ne pas se prendre au sérieux, à sa nomination en tant que secrétaire fédérale de SUD éducation elle a arboré un nez rouge de clown qu’elle a ensuite transmis à Noëlle qui lui a succédé.
Avec Pierre, elle a aussi fait partie de l’équipe d’animation de l’EDMP et du local de l’impasse Crozatier au côté de Lily et Volo. Participant à l’organisation des débats et aux repas qui leur succèdent.
Nous n’oublierons pas tout ce que le syndicalisme révolutionnaire et de lutte de classe lui doit. Nous n’oublierons pas non plus ses engagements au côté des sans, sans-logis, sans-papiers.
Une page se tourne mais nous continuerons ses combats.
Annick
Une histoire silencieuse , Alexandra Boilard-Lefebvre, La Peuplade, janvier 2025, 256 p., 20€.
Ta Promesse , Camille Laurens, Gallimard, janvier 2025, 368 p., 22,50€.
Harlem , Anne Cortey, L’École des Loisirs, septembre 2024, 168 p., 12,50€.
Mon travail d’écrivain n’autorise à mes yeux aucune concession , Claude Simon, Les éditions du Chemin de Fer, janvier 2025, 32 p., 9,50€.
Le 8 mars, journée internationale de mobilisation pour les droits des femmes, nous appelons à la grève du travail, des tâches domestiques, de la consommation. Sans les femmes, tout s’arrête ! Nous sommes déterminées à lutter, à faire entendre nos voix pour obtenir l’égalité.
Solidaires avec les femmes du monde entier !
Nous sommes solidaires des femmes et des populations subissant de plein fouet les conséquences dramatiques du changement climatique, aggravé par les politiques productivistes et capitalistes.
Non à l’Extrême Droite !
Les idées d’extrême droite qui prônent la haine de l’autre, le racisme, la misogynie, les LGBTQIA+ phobies, le validisme, se banalisent, et sont aux portes du pouvoir, voire y accèdent partout dans le monde, à l’image de Trump aux États-Unis… Les femmes, les minorités de genre, les migrant·es en sont les premières cibles.
En France, nous dénonçons les propos racistes du ministre de l’intérieur, nous exigeons la régularisation et l’ouverture des guichets pour que tou·te·s les immigré·es puissent rester ici. Nous refusons l’abrogation du droit du sol à Mayotte et la remise en cause de l’Aide Médicale d’État
Nous voulons vivre et pas survivre !
Les femmes sont majoritaires parmi les 9 millions de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté ! Nous exigeons l’abandon de la réforme du RSA, qui oblige les bénéficiaires à faire 15h de travail forcé, gratuit et sans contrat ! Nous exigeons l’abrogation des réformes sur l’assurance chômage restreignant les droits des chômeur·ses.
Pour l’égalité salariale, du temps pour vivre, des salaires et une retraite décente !
Nous exigeons la transposition immédiate de la directive européenne sur la transparence salariale qui vise à renforcer l’application du principe d’une même rémunération “pour un même travail ou un travail de valeur égale”, la revalorisation salariale des métiers féminisés, l’interdiction du temps partiel imposé, la transformation des CDD en CDI et la réduction du temps de travail avec embauches correspondantes.
Nous nous battons pour l’abrogation de la réforme Macron des retraites, et pour une réforme des retraites favorable aux femmes, la retraite à 60 ans avec une réduction du nombre d’annuités.
Des Services publics au service de nos besoins !
Nous exigeons un service public national de l’autonomie tout au long de la vie, à la hauteur des besoins, avec les moyens correspondants, sans oublier une prise en charge réelle du 4ème âge.
Nous exigeons la création d’un vrai service public de la petite enfance pour en finir avec les crèches privées à but lucratif et les maltraitances liées aux économies de personnels dans ces structures.
Pour un réel partage du travail domestique !
Notre corps nous appartient !
Nous réclamons la réouverture des plus de 130 centres d’interruption volontaire de grossesse fermés.
Nous dénonçons les offensives réactionnaires qui s’en prennent aux droits des personnes LGBTQIA+ qui veulent limiter le droit de vivre librement son orientation sexuelle et son identité de genre. Nous exigeons une transition libre et gratuite pour toutes et tous.
Femmes handicapées, nous subissons toutes les violences. Nous voulons notre indépendance économique, l’accessibilité universelle à l’ensemble des lieux et bâtiments.
Halte aux violences sexistes et sexuelles !
Nous exigeons les 3 milliards nécessaires pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles.
Pour l’éducation, pour les enfants, l’Éducation à la Vie Affective Relationnelle et Sexuelle pour toutes et tous maintenant !
Nous exigeons l’adoption et la mise en place immédiate du projet de programme EVARS.
Le 8 MARS, nous manifesterons, nous serons en grève féministe sur nos lieux de travail (santé, commerce…), en grève du travail domestique et en grève de la consommation !
Quand les femmes s’arrêtent, tout s’arrête !
D’après l’appel unitaire Grève féministe consultable dans son intégralité sur :
https://docs.google.com/forms/d/e/1FAIpQLSfT5VC8QF1voA-0vAblIIF9cfKo2iPipRZRPcZMAsLrkeOXGQ/viewform?usp=dialog
Programme EVARS, on attend…
À la mi-janvier 2025, toujours pas de publication du programme d’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (EVARS). Ce programme s’inscrit dans la continuité des lois pour l’éducation à la sexualité, votées il y a plus de 20 ans. En effet, depuis juillet 2001, une information et une éducation à la sexualité devraient être dispensées dans les écoles, les collèges et les lycées à raison d’au moins trois séances annuelles. On est très loin du compte : un rapport du Conseil économique, social et environnemental rappelle que moins de 15 % des élèves bénéficient de ces séances et que 25 % des établissements scolaires n’en ont jamais organisé.
Dans le contexte de violences sexistes et sexuelles que nous connaissons, cette éducation est essentielle pour protéger les jeunes des phénomènes de harcèlement et de violences. Outil pour la construction de rapports respectueux, elle contribue à l’éducation à l’égalité entre les femmes et les hommes.
Alors pourquoi ces ajournements successifs quant à la publication ?
Depuis l’annonce de ce nouveau programme, les attaques se sont multipliées. Dès la rentrée scolaire 2023, différents groupements (Mamans Louves, Parents en colère, Parents Vigilants et d’autres) proches des sphères catholiques réactionnaires et de l’extrême droite ont entamé des actions contre l’EVARS. Leurs tracts immondes sont un ramassis de mensonges. On se souvient de la campagne menée par ces mêmes collectifs contre les ABCD de l’égalité, de leur impact et du retrait qui avait suivi.
Les syndicats ont alerté en octobre dernier la ministre sur les méfaits de ces groupes, sur le danger qu’ils représentent pour le programme lui-même et pour certain·es enseignant·es qui subissent des pressions et des menaces. Elle leur avait assuré qu’elle mènerait le projet EVARS à son terme…
Une nouvelle ministre est arrivée et on attend toujours la publication. L’énergie ne manquait pourtant pas au ministère quand il s’agissait de passer en force “le choc des savoirs”, apparemment il n’en est pas de même avec l’EVARS qui pourrait contrarier l’’extrême droite.
Allez, un peu de courage madame la ministre !
Joëlle
“Devoir conjugal” !
La France vient d’être condamnée par la Cour européenne des droits de l’Homme !
Pourquoi ? La “justice” de notre beau pays avait jugé qu’une française de 69 ans, refusant “d’accomplir le devoir conjugal” soit condamnée “aux torts exclusifs” lors de son divorce ! La Cour européenne estime qu’il y a eu violation de l’article 8 de la convention des droits de l’Homme (hum), article relatif au droit et respect de la vie familiale : “tout acte sexuel non consenti est constitutif d’une forme de violence sexuelle”. On imagine la bataille juridique menée car pour qu’une affaire soit jugée à la CEDH, il faut d’abord gravir toutes les marches du coûteux et long labyrinthe juridique. Merci à elle d’avoir bataillé car en 2025, enfin, c’est l’abolition du “devoir conjugal” qui vient d’être officialisé. Il était temps, prenez-en bien note messieurs-dames les juges français !
Emmanuelle
Janvier, c’est la période traditionnelle des bilans de l’année écoulée
et des vœux pour l’année à venir.
L’année 2024 aura été marquée par la poursuite sans relâche du génocide perpétré par le gouvernement israélien avec la complicité de nos gouvernants. Ainsi, durant ces fêtes de fin d’année, le dernier hôpital encore en fonctionnement dans le nord de la bande de Gaza a été totalement mis hors d’usage. Depuis le début du conflit, les ONG et l’UNRWA désormais interdite par Israël, dénoncent le blocage systématique de l’aide humanitaire destinée aux Gazaoui·es. En ce début d’année 2025 nous en sommes à au moins 45 500 mort·es à Gaza, plus 4 000 au Liban, 700 en Cisjordanie. En France, malgré les tentatives de discrédit des soutiens à la Palestine, par des accusations d’antisémitisme, malgré l’omerta de la plupart des médias nationaux, nous en sommes au 62e samedi de manifestation. On s’obstine et nous continuerons jusqu’au cessez-le-feu, jusqu’à une paix juste et durable pour tous les peuples du Moyen-Orient, y compris en Syrie où, malgré la chute de Bachar Al Assad des combats se poursuivent avec le soutien de la Turquie.
La guerre fait rage aussi en Ukraine. Depuis la victoire électorale de Trump, Poutine a décidé d’intensifier les combats au sol, malgré d’énormes pertes humaines. Il poursuit sa politique de destruction des infrastructures ukrainiennes en plein hiver pour imposer aux populations civiles des conditions de vie terribles dont témoigne notre camarade de retour d’une mission humanitaire. Car là aussi, malgré les conditions, la solidarité internationale persiste.
L’année 2024 aura aussi été marquée par des catastrophes climatiques sans précédent. Après les inondations à répétition dans le nord de la France, il y a eu celles d’octobre, qui ont touché 475 communes dans 11 départements du Sud et du centre-Est, la catastrophe qui a touché Valence et fait 240 mort·es, et tout dernièrement celle de Mayotte dont le bilan n’est pas encore arrêté. Mais la remise en cause du capitalisme et de la société de consommation qui détruisent la planète est peu entendue, et le discours dominant est de s’adapter pour que tout continue. Une petite lueur s’est tout de même allumée : la cour administrative d’appel de Bordeaux a déclaré illégale la méga bassine de Sainte-Soline, et la mobilisation y est pour beaucoup.
Et puis il y a eu le procès Pelicot, qui aura eu le mérite d’exposer au grand jour les noirceurs de la culture du viol, du patriarcat et de la domination masculine, ce qui n’empêche pas la chronique sanglante des féminicides de se poursuivre : encore 130 en 2024, dont trois en ce mois de décembre, et les violences faites aux femmes augmentent chaque année.
Mais depuis le mois de juillet Macron s’entête dans son déni démocratique. Après Barnier on reprend les mêmes et on recommence avec Bayrou. Le message est clair, il n’y a pas besoin d’attendre les annonces et arbitrages budgétaires : il s’agit d’imposer la même politique, celle qui favorise les grandes fortunes, qui veut faire payer aux classes moyennes et aux catégories sociales les plus fragiles une dette qui n’est pas la leur. Pour cela il faut imposer de nouvelles régressions sociales, détruire les services publics. Il faut aussi donner des gages au RN sur le dos des migrant·es et des Sans- Papiers.
En face, les directions syndicales aussi s’entêtent dans une stratégie qui nous mène de défaite en défaite depuis 20 ans. Ainsi, après la journée du 5 décembre qui avait fortement mobilisé dans la Fonction publique, notamment dans l’Éducation nationale, l’intersyndicale a immédiatement produit un communiqué qui cassait la dynamique en renvoyant à des actions locales.
Nous ne lâcherons rien.
Car nous savons qu’il n’y aura pas d’alternative
sans victoire du mouvement social.
Raymond Jousmet, 30/12/2024
Deux livres, parus au même moment, peuvent redonner espoir et vitalité combative dans un présent privé de perspectives, tragique et menaçant.
Intégrer les luttes progressistes actuelles
La dimension nouvelle est l’intégration de diverses luttes progressistes dans celle, vieille de plusieurs siècles, à mener autour du salariat. Au sujet de celui-ci sont mis en avant les piliers de cette construction : ajouter la qualification du travailleur·e et le salaire qui lui est associé aux droits du citoyen·ne, indépendamment de la production et de l’emploi, avec avance du salaire – celle-ci supprimant le prêt, l’investissement, la finance qui dans le système actuel régissent et arbitrent les conditions de travail, et au-delà notre présente politique nationale dictée par le remboursement d’une “dette” générale et perpétuelle. Ce salaire avant tout, non versé après que le travail ait été effectué aux conditions du marché, est possible dans le fonctionnement calqué sur celui de la Sécurité sociale dès sa création.
Dans cette avancée s’intègrent divers mouvements : le féminisme et les luttes de terrain comme les ZAD, les maisons de santé autogérées, les coopératives, et des mouvements comme le Soulèvement de la Terre, etc.
Au Loin la liberté peut au premier abord sembler plus distant du politique, dans le sens usuel du mot. Pas plus que Tchekhov, Jacques Rancière ne propose de solutions concrètes à l’injustice, l’inégalité, l’absurdité de certaines vies dans une société malade. Il renoue avec la méthode d’analyse qu’on trouve dans une gamme d’ouvrages liés à la littérature, tel Le Fil Perdu 1 . Ici, le “terrain” est constitué par plusieurs nouvelles de Tchekhov.
La lumière d’une autre vie possible
La première, Rêves , donne le ton : un détenu, évadé du bagne auquel l’a condamné un crime commis par sa mère et, ayant dissimulé son identité, emmené en déportation en Sibérie, se met à rêver de cette contrée lointaine et miracle… le présent atroce s’abolit et fait place à une image sereine et rayonnante où la nature grandiose fait triompher le rêve et l’espérance. Rêve qui gagne jusqu’à l’un des gendarmes.
Tout au long de ces courtes études, Jacques Rancière virevolte en acrobate d’une nouvelle, d’un personnage à l’autre, avec cette langue vibrante, poétique, parfois indiscernable de celle de certains personnages, et qui fait la singularité de la démarche et l’enchantement de la lecture.
Le philosophe, comme le conteur, se contente de décrire, mais l’éclairage qu’il donne aux faits est celui d’un choix possible : ou la continuation désabusée d’une vie sans intérêt, obscure, vide et insensée, tout juste tolérable, ou bien la lumière d’une autre vie possible. Tout se joue en un court moment, déterminant, qui peut déboucher sur une impasse, un échec, mais aussi, parfois, sur cette autre vie dont nous sommes en quête et dont l’existence possible, voire réalisable, anime certains mouvements historiques comme celui, proche de nous, de mai 68. La liberté qui est “au loin”, rompant avec le fatalisme du “la liberté est loin” comme avec la conviction révolutionnaire. Cette liberté existe, à saisir, à portée d’audace et d’effort.
Chez Vasseur et Friot, c’est, en sus d’une construction didactique et d’une clarté remarquable, la vigueur de la conviction militante qui l’emporte et donne au propos sa force communicative. Chez Rancière c’est cette porte entr’ouverte, suggérée, qui nous pousse à bouger et à espérer sans attendre l’aide d’une pensée ou d’un contexte favorable, sans aucune garantie de réussite et de bonheur. Pour les auteurs des deux ouvrages, tout est risqué et à construire.
Sauter dans l’inconnu, sortir du capitalisme
La plupart des nouvelles choisies par le philosophe sont des histoires d’amour, et comme il le constatait devant le public, cette aspiration à la liberté apparemment lointaine offerte à l’audacieux ou l’audacieuse, est essentiellement le fait des femmes – ce qui rend constamment présente dans l’œuvre l’idée féministe d’une urgente rupture avec l’ordre imposé. Elle exige un sursaut de lucidité et de courage à entretenir, malgré la fermeture des existences, plus totale au XIXe siècle que de nos jours. Les femmes échouent souvent – plus dépendantes des hommes alors – dans leur tentative de rejet du carcan. L’analyse comme la dénonciation publique de l’inégalité de genres se sont généralisées en même temps que la diversité des buts existentiels des femmes. Mais en ces deux moments de l’Histoire, quelque chose peut être tenté, et en cas d’échec aboutira peut-être une autre fois et laissera des traces. L’échec n’est jamais irrémédiable2 . Il s’agit de trouver et d’accroître les forces indispensables à un tel saut dans l’inconnu.
De même dans leur analyse méticuleuse du capitalisme, de ses procédures, expédients et ruses, Bernard Friot et Bernard Vasseur intègrent ces luttes à poursuivre : “La dynamique des « déjà là communistes» constitue un bouquet de combats qui ne se confondent pas mais sont inséparables et qui commencent à dessiner ce que pourrait être aujourd’hui une véritable sortie du capitalisme mêlant la conquête de la souveraineté de chacun·e sur sa propre vie, et celle de tous sur ce qu’on peut appeler « l’en-commun des humains », une avancée communiste de l’émancipation humaine comme Marx la pensait […] l’écologie, le féminisme, l’antiracisme, l’examen des crimes du colonialisme sont autant de terrains essentiels des luttes communes” .
Dans Au Loin la Liberté , la description des paysages ne procède pas d’une recherche purement esthétique, mais exprime un soutien et un accompagnement sensible, y compris dans le désespoir, de l’effort des divers “prisonnier·es” – ceux et celles du pouvoir et de la répression, de l’embourgeoisement, de l’argent, du sexisme et du mariage conforme d’où la passion s’est retirée. La Nature en son déploiement, avec ses beautés, ses métamorphoses, ses surprises, ses ressources et son déploiement est la plus sûre et ferme des compagnes dans cette marche vers la liberté : “Ce concert du soir est suivi d’un ballet d’ombres où les formes sombres découpées par le clair de lune prennent un aspect fantastique et viennent se confondre avec toutes les figures forgées par les légendes de la steppe, les récits des voyageurs et les contes des nourrices. Tout se passe comme si c’était le paysage lui-même qui se racontait ou se chantait en un récit-monde où la distinction même du réel et de la fiction se trouve abolie.”
Cette présence poétique peut être celle d’une chanson populaire, du chant d’un butor, qui sauvent du désespoir et de la nuit le héros ou l’héroïne. “[Elle unit] aux accents de la tristesse ceux de la consolation.”
L’audace nécessaire
“Mais qu’est-ce que la liberté ?” demande, lors d’une présentation publique, un jeune homme à Jacques Rancière. “C’est savoir que sa vie a un sens” répond le philosophe.
Sur France-Inter, à Charline, à la fin de son émission du samedi soir rondement menée où, poursuivant son jeu au bord de l’effronterie, elle propose à son invité de partir avec elle afin de commencer, comme y invite le livre, une nouvelle vie, Jacques Rancière répond : “Je ne sais pas, je n’ai pas l’habitude de la liberté ”… Il n’y a pas là seulement une pirouette humoristique en contradiction apparente avec les intentions d’Au Loin la liberté . Un peu décalé sous l’effet de la brusquerie de l’attaque, le propos peut faire allusion à l’autre face de l’audace nécessaire pour “changer la vie” : cette préparation au saut à venir, lente, douloureuse, traversée de reculs, une durée combative à contre-courant du temps mort de l’habitude, de la servitude sans laquelle ce saut ne se fera pas. Le temps long de l’effort lucide contre celui de la passivité, du consensus, avant le temps bref du tournant décisif. “Le moment où il a été possible de regarder son destin en face. […] Et il leur était clair [à tous deux] que la fin était loin, loin, et que c’était seulement le plus compliqué et le plus laborieux qui commençait” .
C’est parce que la liberté est loin, conclut Rancière, qu’il faut s’obstiner à “poursuivre le commencement […] parce que ce commencement n’est pas au commencement, qu’il est une rupture, un tournant […] dont le destin se rejoue à chaque moment”.
Ni Bernard Friot ni Bernard Vasseur ne le désavoueraient.
Tous trois, à leur mode, répondent à cette définition de l’écrivain que propose le philosophe : “L’écrivain n’est pas le maître à penser délivrant des préceptes aux constructeurs de l’avenir. Mais il n’est pas non plus le solitaire qui grave ses phrases dans le marbre pour l’éternité. Il est celui qui accompagne de son chant devenu anonyme une vie présente qui doit se soucier à chaque moment de se rendre plus belle” .
Marie-Claire Calmus
Au loin la liberté – Essai sur Tchekhov , Jacques Rancière, La Fabrique, 2024, 13 euros.
Le communisme qui vient , Bernard Friot et Bernard Vasseur, La Dispute, 2024, 15 euros.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
En trois exemples !
Relance de la centrale nucléaire de Three Miles Island
En raison du développement des intelligences artificielles, le besoin en énergie de Microsoft va relancer la centrale nucléaire de Three Miles Island, qui a connu un grave accident il y a 35 ans… !
Quand la réalité rejoint voire dépasse la fiction, (Terminator co-écrit par Randall Frakes, W. H. Wisher et James Cameron 1 2 qui en assurera la mise en scène) en effet aux États-Unis, l’utilisation massive de serveurs – les data centers – dédiés à l’IA a un fort impact sur le réseau électrique, tout en produisant une plus grande quantité de gaz à effet de serre. En 2023, Microsoft a explosé ses émissions de CO2, avec une augmentation de 29,1 % par rapport à 2022.
L’entreprise américaine, visant “la neutralité carbone” à l’horizon 2030, doit donc trouver des solutions pour réduire ses émissions polluantes.
Microsoft a d’ailleurs annoncé investir 100 milliards de dollars avec BlackRock (sinistre gestionnaire de fonds) pour construire de nouvelles infrastructures dédiées.
De plus les serveurs ont besoin d’électricité, mais aussi d’une quantité phénoménale d’eau à tel point que les experts s’inquiètent qu’ils ne précipitent l’arrivée de la prochaine pénurie 3 …
Lire l’article très documenté de Contre-attaque : L’intelligence artificielle et la poursuite du saccage environnemental : https://contre-attaque.net/2024/11/18/ia-04-lintelligence-artificielle-et-la-poursuite-du-saccage-environnemental/
Le “parrain de l’IA” remporte le prix Nobel mais “regrette” ses travaux
Le prix Nobel 2024 de physique a été attribué, mardi 8 octobre, à John Hopfield et Geoffrey Everest Hinton. L’Américain et le Britanno-Canadien ont été récompensés “pour les découvertes et inventions fondamentales qui permettent l’apprentissage automatique grâce aux réseaux neuronaux”.
Le comité a souligné que :
“Grâce à leurs travaux, l’humanité a maintenant un nouvel instrument dans sa boîte à outils, « que nous pouvons choisir d’utiliser à de bonnes fins ». La manière dont ces travaux seront utilisés à l’avenir dépendra « de la manière dont nous, les humains, choisirons d’utiliser ces outils incroyablement puissants, déjà présents dans de nombreux aspects de nos vies ».”
Le “parrain de l’IA” a néanmoins pris du recul reconnaissant qu’une “partie de lui regrettait” les travaux qu’il avait menés. En 2023, il a quitté Google pour alerter face aux dangers que représente l’intelligence artificielle et la façon dont “de mauvais acteurs” pourraient utiliser l’IA dans les prochaines décennies pour faire “de mauvaises choses ”.
Hinton, lui, continue d’alerter sur les risques liés à l’intelligence artificielle. Dans une entrevue il assurait que “nous n’avons aucune idée de comment peuvent fonctionner des choses plus intelligentes que nous ”.
Il n’existe aucune garantie de sécurité face aux progrès de l’intelligence artificielle.
Ces dernières années, d’autres voix (Scott Pelley) sont venues se mêler à celle de Yoshua Bengio, Geoffrey Hinton et John Hopfield pour exprimer leur préoccupation de l’essor du deep learning, craignant un possible scénario à la Terminator dans un horizon beaucoup plus proche qu’ils ne le pensaient auparavant 4 , car il “n’existe aucune garantie de sécurité face aux progrès de l’intelligence artificielle”.
https://www.futura-sciences.com/sciences/actualites/ physique-prix-nobel-physique-2024-recompense-pionniers-ia-sont-inspires-physique-aimants-gaz-116593/
Le cyber gardien de l’État français alerte sur l’utilisation de l’IA générative par les administrations
Mauvaise qualité du code, risque de fuites de données, tous les dangers de l’IA
Dans une note conjointe, les agences cyber française et allemande alertent sur les risques liés à l’utilisation d’outils d’IA générative par les développeurs informatiques, très prisée dans les administrations publiques. Mieux vaut tard que jamais.
Mauvaise qualité du code, risque de fuites de données, vecteur supplémentaire d’attaque…
C’est l’un des cas d’usage les plus avancés de l’IA générative mais c’est aussi l’un des plus sensibles : l’assistance au développement informatique.
L’Agence nationale de sécurité des systèmes d’information appelle les entités publiques et privées à ne pas sous-estimer les risques de “mauvaise” utilisation de cette assistance car l’IA générative est déjà largement expérimentée depuis 2023 pour automatiser toute une série de tâches.
Bernard Foulon
Vidéo à voir
Interview de George Hiton
https://www.youtube.com/watch?v=qrvK_KuIeJk&t=4s
Pour obtenir une traduction en français assez fidèle, cliquez sur le rectangle blanc en bas à droite. Les sous-titres en anglais devraient alors apparaître. Cliquez ensuite sur l’écrou à droite du rectangle, puis sur “Sous-titres” et enfin sur “Traduire automatiquement”. Choisissez “Français”. © 60 Minutes
Vidéo de Sorbonne Université
Un réseau de neurones artificiels deux minutes d’IA, https://www.youtube.com/watch?v=y5q2hceA6NI
Qu’est-ce qu’un Réseau de Neurones ?
https://www.youtube.com/watch?v=EovbRqiVpS8
Une revue médicale américaine Jama Pediatric 1 a publié le mois dernier une étude qui révèle que l’interdiction du droit à l’avortement dans certains états des États-Unis a entraîné une hausse de la mortalité infantile dans le pays 2 .
Une augmentation inédite depuis 2022, qui repose sur l’interdiction ou la restriction, dans une vingtaine d’états américains, du droit à l’IVG à la suite de la décision de la Cour suprême de mettre fin, au niveau fédéral, à ce droit fondamental des femmes. L’interdiction d’avorter après cinq semaines a été mis en place dans 14 états par exemple le Mississippi, la Louisiane ou le Missouri, quoi qu’il puisse arriver…
En seulement deux ans le nombre de nourrissons qui sont morts à la naissance a augmenté de 7 %.
Maria Galo spécialiste de la santé reproductive qui a co-écrit l’étude, ajoute que cela a aussi entrainé une hausse des anomalies congénitales : “Ce sont des grossesses que les femmes auraient pu interrompre avant, mais elles ont été forcées d’aller jusqu’au terme en sachant que leur bébé ne survivrait pas”.
La mortalité infantile n’est qu’une partie des conséquences de ces interdictions : elles ont entrainé par exemple une hausse du nombre de maladies chez les enfants ou un taux de mortalité féminine plus important. En effet une autre étude menée en juin au Texas 3 a mis en évidence chez les femmes enceintes un taux de décès en augmentation de 56 % ces dernières années.
La réélection de Trump ne peut qu’amplifier ces dérives qui sont une atteinte aux droits fondamentaux des femmes, dérives qui s’inscrivent dans un mouvement mondial de retour en arrière dont la France n’est pas exempte.
B.F
Les images sont terrifiantes. Un an de pluie tombée en un jour. Des torrents de flotte emportant tout sur leur passage. Des villes noyées sous la boue. Des carcasses de bagnoles encastrées les unes dans les autres. Plus de deux cent mort·es. Et tout cela en quelques heures. Même pendant la guerre civile, quand le gouvernement des rouges et les ministres anarchistes étaient venus se réfugier à Valence, il n’y avait pas eu un tel chaos ! C’est de l’humour !
La population est sous le choc et s’interroge. Tout cela était-il prévisible ? L’alerte aurait-elle pu être donnée plus tôt ? La situation est-elle exceptionnelle ou risque-t-elle de se reproduire et peut-être en pire ?
Comme de bien entendu, les météorologistes du temps qu’il a fait hier ignoraient tout du réchauffement climatique et de ses conséquences. À savoir la multiplication exponentielle de tels événements et l’augmentation tout aussi exponentielle de leur intensité. Aussi, faute de comprendre les causes de ce genre de phénomènes, dont ils pensent qu’ils sont exceptionnellement exceptionnels, ils ont recours à la médecine de Molière qui consistait à mettre des emplâtres sur une jambe de bois. Il faut s’adapter, nous disent-ils. Limiter l’étalement urbain et l’artificialisation des sols. Permettre à l’eau de s’infiltrer dans le sol pour réduire le ruissellement. Qui peut être contre ce genre de mesures de bon sens dont il est cependant évident que, sous la pression des lobbys, elles ne verront le jour qu’à doses homéopathiques ? Bref, si cela est nécessaire, il est clair que ces mesures seront insuffisantes car si elles atténuent les effets d’un phénomène, elles n’en annihilent en rien les causes. Mais les causes du dérèglement climatique, c’est quoi ?
Aujourd’hui, même les climato sceptiques les plus bornés reconnaissent que les activités humaines sont pour beaucoup dans l’augmentation du CO2 dans l’atmosphère. Mais c’est quoi les activités humaines ?
Certain·es, dont nous sommes encore, mettent tout sur le dos du capitalisme. Sur son appétit sans fin de profits, d’exploitations, de pillages des biens communs pour nourrir une croissance économique permanente. C’est une évidence, mais… ?
Mais le capitalisme ne se résume pas à une logique économique, financière et sociale. C’est aussi, et de plus en plus surtout, un mode de vie. Celui de toujours plus de consommation marchandisée.
Et là, c’est clair, sans même parler de décroissance, l’évidence de la nécessité d’une certaine sobriété est largement impopulaire. Car, mais c’est bien sûr, ce sont majoritairement les pauvres qui en feront les frais.
Aussi, ce que les révolutionnaires sociaux se doivent de comprendre, c’est que, pour avoir une petite chance de résoudre le problème des désastres écologiques présents et à venir, il ne suffira pas d’une révolution politique, économique et sociale. Il s’agira, en effet, d’impulser une révolution civilisationnelle.
Et là, mon petit doigt me dit que ce n’est pas gagné.
Reste que l’avenir n’est pas ce qui risque de nous arriver, mais… ce que nous allons faire. Alors…
Oléron le 04/11/24
Jean-Marc Raynaud
Bayrou : “Mauvais, intrigant, opportuniste, ambitieux, arriviste, prétentieux, carriériste, menteur, trompeur, hâbleur, esbroufeur, bluffeur…”. Mais qui donc a ainsi exprimé autrefois son opinion sur notre nouveau Premier ministre ? Il s’agit d’une certaine Simone Veil. Elle ne pouvait pas prévoir que, pour son premier discours comme Premier ministre, il expliquerait que les problèmes de Mayotte viennent des “irréguliers” qui s’y trouvent !
Black Friday : Tout doit disparaître : Forêt amazonienne (-23 %), récifs coraliens (-30 %), espèces animales (-45 %), banquise (-37 %), espèces végétales (-19 %), glaciers (-40 %)… Cela dit, si on n’achète rien, on économise 100 %. Le système capitaliste est vraiment sans limite.
Bravo : “La situation à Gaza n’est pas seulement une tragédie humanitaire, mais un défi moral, juridique et politique pour toute la communauté internationale. Face à l’ampleur des destructions, aux souffrances de millions de civil·es et au risque de génocide évoqué par la Cour Internationale de Justice au début de l’année, nous avons le droit et le devoir de savoir”. C’est Dominique de Villepin. Dommage qu’il n’ait pas eu cette superbe analyse quand il était au pouvoir. Mais bravo quand même, ça contraste avec la lâcheté et le déshonneur (chanson de Michel Buhler sur Gaza).
Catastrophe : Un tremblement de terre ou un ouragan, ça touche tout le monde. Quoique… On voit bien qu’un tremblement de terre en Haïti ou au Pakistan, ce n’est pas comme un tremblement de terre au Japon. Que dire du cyclone qui vient de frapper Mayotte ? Cette île est, paraît-il, un département français bourré d’autochtones qualifiés “d’immigrants illégaux”. Les hôtels ont eu quelques dégâts : des toits arrachés et des vitres cassées par la tôle venue des bidonvilles voisins et emmenée par le vent. Le seul hôpital de l’île n’est plus en état de fonctionner. Chez les pauvres (la majorité de la population), “l’habitat précaire” n’a pas résisté malgré l’alerte, et les victimes se comptent par milliers. Le centre de rétention de Pamandzi où passent des milliers de Comorien·nes chaque année a mieux résisté. Comme disait l’autre il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu… Mais en cas de catastrophe, les chances sont inversées.
Économies : En ces temps de déficit budgétaire, il faut savoir prendre des mesures. La Présidente (LR) de la région Pays-de-la-Loire a supprimé la totalité du financement de la culture dans sa région. Comme disait un personnage important (les historiens hésitent entre Hermann Göring et Joseph Goebbels) : quand j’entends le mot culture, je sors mon révolver. Cette idée pour faire des économies pourrait donner des opportunités au nouveau gouvernement : pourquoi continuer à verser des salaires aux fonctionnaires ou payer les retraites ?
Ingratitude : Ayons une pensée émue pour Michel Barnier. Il aura tout fait pour plaire à Marine Le Pen et celle-ci l’a censuré sans vergogne. Au moins il aura appris une évidence qu’il n’avait pas comprise de prime abord. Quand on reprend le vocabulaire du RN, on le légitime. Comme disait un certain Jean-Marie Le Pen, les électeurs et les électrices préfèreront toujours l’original à la copie.
Le Chat : “Je ne vois pas pourquoi on devrait autoriser à vivre chez nous des gens qui n’ont pas eu le courage de se laisser violer, torturer et assassiner chez eux”. Merci Philippe Geluck.
Le problème du colon : “Le monde du colonial est un monde inversé, où l’héroïsme, c’est la boucherie, où la légalité, c’est son caprice, où la justice, c’est la raille, où le/la citoyen·ne qualifié·e n’est pas le/la premier·e occupant·e, mais l’intrus·e, et où le/la résistant·e prend le nom de terroriste. Le cerveau du colonial est-il le négatif du cerveau de l’homme normal ?” C’est de Boris Vian. Cela a été écrit avant les 700 000 mort·es de la guerre d’Algérie. Voir Netanyahou, Ben Gvir, Smotrich…
Orwell : Il n’a jamais été aussi actuel : “La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage, l’ignorance, c’est la force ”. Voir Gaza, Cnews et plus si affinité.
Riches : “Les riches ne génèrent pas de la richesse. Ils gardent la richesse, c’est pour cela qu’ils sont riches. S’ils généraient de la richesse, ils seraient appelés travailleurs”. C’est Karl Marx.
Small is beautiful : Barnier appartenait à la Droite républicaine (47 députés). Bayrou est au MODEM (36 députés). Ce rétrécissement progressif devrait donner toutes ses chances à Roussel.
Soc Dem : “Soc dem un jour, soc dem toujours” dit le proverbe. On croyait que la Loi Travail et les manifs nassées de Hollande et consorts avaient définitivement rangée cette digne idéologie dans un placard à souvenirs. Déception : l’hydre renaît de ses cendres. La stratégie classique de se faire élire à gauche pour appuyer une politique de droite est toujours à l’œuvre. Attention Olivier Faure, il y a une chanson qui dit : et gare à la revanche …
Victor Hugo : Il remercie tous les donateur·trices pour Notre Dame de Paris et propose de faire pareil pour les Misérables.
Pierre Stambul
Si à cause des difficultés budgétaires, la généralisation du SNU n’aura pas lieu en 2026 (comme l’avait annoncé Macron), le SNU se poursuit : les inscriptions sont ouvertes pour les séjours 2025. Et le processus de militarisation de la jeunesse se développe sous diverses formes. La Journée Défense et Citoyenneté va être remilitarisée, de nouvelles classes défense sont ouvertes…
L’Armée et l’Éducation nationale marchent au même pas (partenariats dans les trinômes académiques, influence de l’Armée dans les programmes scolaires…), cela en lien avec la volonté de Macron d’imposer un “réarmement civique” dès l’enfance… Les “rites” imposés et les “valeurs” inculquées dans les “séjours de cohésion” du SNU se divulguent plus ou moins insidieusement, bien au-delà de ces séjours.
À Oullins-Pierre-Bénite (Métropole de Lyon), le maire proche de Vauquiez, vient de faire adopter au conseil municipal l’adhésion de la commune à l’Association des Villes marraines pour parrainer le 7e Régiment du Matériel (RMAT) à Gerland (Lyon 7e).
En 2024, l’Association des Villes Marraines réunit l’ensemble des 170 collectivités territoriales, communes, départements et régions, qui – chacune – parrainent une unité opérationnelle des forces armées.
“La démarche qui conduit à un parrainage militaire obéit à des règles strictes et contraignantes”, lit-on sur le site de cette association. Et ce “parrainage d’une unité opérationnelle des forces armées a un coût pour la collectivité territoriale”. Le maire qui a déjà lancé une “expérimentation de l’uniforme dans ces écoles”, expérimentation qui a échoué suite au refus majoritaire des parents d’élèves et du conseil d’école, s’apprête certainement à prendre de nouvelles initiatives.
Le collectif NON au SNU Lyon-69 envisage différentes actions pour informer et argumenter afin de contrer ces offensives de militarisation de l’école, de la jeunesse (et de toute la société).
Le collectif attache une attention particulière aux aspects insidieux utilisés dans les différents processus d’endoctrinement, lesquels s’inscrivent de plus en plus dans les programmes (et la “formation”/formatage des personnels enseignants).
Ci-après, une Contribution du Collectif Lyon-69 contre le SNU qui cherche à décrypter quelques aspects de ce formatage idéologique.
Hélène Bertrand
Combattre le SNU, c’est se battre contre le dogmatisme,
pour la liberté de conscience et la liberté d’expression
Le “lever des couleurs” : un rite politique
Le “lever des couleurs” (le drapeau français) au chant de La Marseillaise constitue un rite politique, d’origine militaire. Un tel rite, imposé de façon quotidienne lors du séjour de cohésion du SNU, a, comme tout rite politique, plusieurs objectifs :
l’intégration des individus dans le groupe effectuant ce rite (intégration qui n’a aucun caractère émancipateur) ;
l’affichage de positions politiques (ici le nationalisme et l’exaltation de la nation) ;
la légitimation du pouvoir promouvant ce rite politique (c’est le pouvoir en place et ses relais qui imposent et obligent tout participant au séjour de cohésion du SNU à effectuer quotidiennement le rite politique du “lever des couleurs”).
Certains jeunes qui ont fait le SNU ou se posent la question de le faire, se disent que le lever quotidien du drapeau est une contrainte mais que cela est supportable au regard des autres activités proposées. Mais pour tous les jeunes qui font le séjour de cohésion, qu’ils en soient conscients ou non, participer au rite du lever du drapeau constitue un acte d’allégeance au pouvoir en place, aujourd’hui celui de Macron.
Le terme “valeurs républicaines” n’est pas neutre politiquement
Le gouvernement cherche à masquer sa volonté d’endoctrinement de la jeunesse via le SNU en utilisant sans cesse le terme de “valeurs républicaines”. Le préambule du règlement intérieur 2023-24 du séjour de cohésion du SNU le dit clairement : l’un des objectifs de ce séjour est de favoriser “l’identification aux valeurs républicaines ”. La première partie du règlement est ainsi intitulée “Transmission et respect des valeurs républicaines” .
Le terme de “valeurs” renvoie à une acception morale : les “valeurs républicaines” seraient “bonnes”, et donc non critiquables. Or la Ve République n’est pas fondée sur des valeurs mais sur des principes, des règles… inscrites dans sa Constitution et qui sont critiquables ! Ainsi l’article 49.3 est inacceptable car anti-démocratique, tout comme l’état de siège… En outre, les notions de “liberté, égalité, fraternité” ne sont pas des “valeurs” mais des principes sur lesquels est érigée la République française, et ces principes se déclinent de façon très particulière : la Constitution mentionne par exemple le droit à “l’égalité devant la loi” (article 1) mais pas le droit à l’égalité sociale… Dans la même veine, la liberté d’expression et la liberté de circulation sont encadrées et toutes relatives
Derrière l’objectif du gouvernement, que les jeunes s’identifient aux “valeurs républicaines”, l’idée est ainsi de les endoctriner pour qu’ils cessent de critiquer la société dans laquelle nous vivons.
Le SNU contre la liberté de conscience
Dans le règlement intérieur, il est mentionné dans le paragraphe “Respect des valeurs républicaines”, que le principe de “neutralité” doit être respecté. Ceci est en contradiction avec la loi de 1905 dont le premier article explique que “La République assure la liberté de conscience” : ce sont les fonctionnaires qui doivent être neutres et ne pas afficher, dans l’exercice de leurs fonctions, leurs convictions religieuses ou non religieuses, mais pas les citoyens (rappelons qu’à l’école, tout signe discret est autorisé pour les élèves). En outre, l’affirmation de ce principe de “neutralité” des jeunes participant au SNU est aussi en contradiction avec un autre paragraphe du même règlement qui explique que : “Les convictions religieuses, politiques, idéologiques de chacun sont respectées” (mais qu’elles “ne doivent pas donner lieu à des actes de pression ”), et cite ensuite l’article 40 du code de procédure pénale.
Ce même règlement intérieur n’a en outre aucune gêne à inscrire en annexe du règlement un tableau indicatif des sanctions dans lequel on peut lire que toute absence est punie (après avoir indiqué clairement que le lever quotidien du drapeau est “obligatoire ”). Ainsi un jeune qui refuserait d’être présent au lever du drapeau pour des motifs politiques est menacé de punition… ce qui est un acte de pression passible de sanction pénale (article 40…) !
Le séjour de cohésion s’assoit ainsi complètement sur les droits des citoyens et notamment le droit à la liberté de conscience… tout en faisant croire qu’il la garantit. Il s’agit là de tromper les jeunes et leurs parents sur les objectifs du SNU afin qu’ils n’aient aucune crainte à signer ce règlement intérieur (la signature est obligatoire pour les jeunes, et leurs parents, pour pouvoir participer au SNU).
Mais accepter de signer un tel règlement, c’est aussi accepter de se soumettre à une obligation de “neutralité” politique (et religieuse) et accepter d’être puni si l’on refuse de participer à des activités contraires à ses opinions politiques. Ces signatures reviennent ainsi, d’une certaine façon, à soutenir la politique de Macron contre les libertés démocratiques et ne pourront que l’aider à préparer de nouvelles attaques (et cela, parfois à l’insu de signataires – les jeunes et leurs parents – qui n’ont pas toujours conscience de la portée d’un tel acte).
Combattre le dogmatisme et leur politique
Les rites (ou rituels) ont, par définition, un caractère dogmatique (il s’agit d’une “pratique réglée, à caractère symbolique ou magique […]” d’après l’Académie française). Les “valeurs républicaines” définies par la Ve République et par Macron ainsi que le règlement intérieur du séjour de cohésion du SNU s’inscrivent notamment contre l’égalité sociale et contre la liberté de conscience et d’expression.
Qu’on le veuille ou non, participer au SNU, c’est soutenir le dogmatisme et cette orientation politique (de façon volontaire ou non). Combattre pour l’abrogation du SNU, c’est combattre contre le dogmatisme et l’orientation politique de Macron, et notamment pour la liberté de conscience et la liberté d’expression.
Collectif Lyon 69 contre le SNU, mai 2024
D’Oran à tous les ports de la Méditerranée : quand les dockers s’élevaient contre la Guerre au Vietnam.
En juin 1949, l’armée française mène en Indochine une guerre coloniale qu’elle est en train de perdre. À la suite d’une résolution du congrès mondial des partisans de la paix qui affirme “sa solidarité fraternelle avec le peuple vietnamien en lutte pour sa liberté ” les 2 500 dockers d’Oran sont les premiers à se joindre à la lutte anticoloniale : refus de charger les bateaux en partance pour le Vietnam, grèves et refus du travail de nuit. L’activité est régulièrement paralysée. La répression est immédiate : licenciement du contrôleur du centre d’embauche, écartement des délégués CGT, travail obligatoire sur les navires à charger pour le Vietnam.
La grève traverse la Méditerranée
À Marseille, ce sont des dizaines de navires qui arrivent du Vietnam à l’été 1949, port essentiel d’où partent les soldats sur le Pasteur. Fin 1949, les dockers qui les voient embarquer commencent à décharger les cercueils qui reviennent. La guerre qui pour beaucoup était encore distante devient palpable pour l’opinion publique. D’autant que des preuves de l’utilisation de la torture et d’exécutions sommaires par l’armée française en Indochine, suspectées dès 1947, ont été publiées en juillet 1949 par Témoignage chrétien . Le refus de participer à la guerre grimpe parmi les dockers.
Le 2 novembre, les dockers de Marseille refusent de charger du matériel de guerre à bord du Montbéliard. Le 28, le syndicaliste Marcel Andréani se voit retirer sa carte de docker pour entrave à l’embarquement de marchandises vers le Vietnam, il passe plus tard en correctionnelle et est emprisonné. La tension monte et les rangs des dockers se resserrent.
Le 8 décembre 1949 les syndicats des huit ports de la Méditerranée se réunissent : Nice, Toulon, Marseille, Port-de-Bouc, Port-Vendres, Port-Saint-Louis, Port-la-Nouvelle, Sète. Ils décident : “Pas une seule arme pour la sale guerre du Vietnam ne partira des ports de la Méditerranée” . La grève se généralise : les dockers ne chargeront plus de matériel en partance pour le Vietnam.
Lorsqu’ils voient des soldats embarquer, les dockers forcent les barrages et distribuent des tracts, parfois les haranguent : “Pourquoi vous vous engagez contre les Indochinois dans cette guerre injuste ?” Les cercueils continuent d’arriver. Le 1er janvier 1950 le navire La Marseillaise en rapporte 94.
Dans la nuit du 2 au 3 février, les CRS et des dockers refusant la grève chargent des chenillettes sur l’Athos II. En l’apprenant, les marins refusent de travailler. Le quai est sécurisé par les forces de l’ordre, les délégués syndicaux arrêtés. La grève se répand à tous les secteurs : textiles, SNCF, métallos… De l’autre côté de la Méditerranée, en janvier à Casablanca et en mars à Oran les dockers sont en grève. En solidarité, ils refusent de décharger plusieurs navires qui accostent à Marseille.
Le 10 mars 1950, 2 000 dockers marseillais votent la grève illimitée : ils revendiquent le retrait des sanctions, la hausse des salaires (3 000 Fr), une discussion de la convention collective et adoptent une résolution hostile aux lois scélérates et à la guerre en Indochine.
Le gouvernement réprime
Quatre jours plus tard, Henri Martin est arrêté. Militant communiste et marin qui a vu le bombardement de Haïphong, il est au cœur de l’opposition à la guerre sur le port de Toulon. Son procès et son emprisonnement scandalisent, il devient un symbole de l’opposition à la guerre.
Fin mars, d’importantes manifestations sont organisées, contre la guerre et pour les camarades emprisonnés. Depuis la prison des Baumettes, Victor Gagnaire, figure du syndicat des dockers de Marseille, arrêté lors d’affrontements, fait passer ce message : “Il faut dire aux dockers de tenir jusqu’au bout. Qu’ils aient d’abord le souci de leur victoire, pour leur existence et pour la paix”. Les femmes de dockers soutiennent la grève, organisent des soupes populaires, démarchent les députés et la municipalité.
La répression du mouvement est terrible : sanctions, procès et emprisonnements pleuvent. Les affrontements avec les CRS sont violents. Le 17 avril 1950, le militant CGT et ouvrier du BTP Bernard Mazé est tué d’une balle dans la tête par la police dans le port de Brest. C’est un coup d’arrêt porté à la grève déjà essoufflée. La CGT mettra dix ans à se reconstruire sur les ports. L’armée française se retirera en 1954 du Vietnam.
Les grèves des dockers de 1949-1950 ont été un moment-clé de la lutte anticoloniale et de la solidarité internationaliste, prouvant que les travailleur·es peuvent se mobiliser collectivement contre la guerre et faire pencher la balance. Et ce n’est ni la première, ni la dernière fois, que les travailleur·es des transports, mais aussi de l’armement et d’autres secteurs, se mobiliseront contre les guerres et pour l’indépendance des colonies.
Stop Arming Israel France
Sources :
Lahaxe, Jean-Claude, “Engagements et pratiques” in Les communistes à Marseille à l’apogée de la guerre froide 1949-1954 , Presses universitaires de Provence, 2006.
Pigenet, Michel, “Trafics, nervis et syndicats sur les quais de Marseille au XXe siècle”, Les Cahiers d’histoire sociale , numéro 142, juin 2017, Institut CGT.
Aabid, Ahmed, “La grève historique des dockers d’Oran”, El Watan , 13 février 2010.
Pacini, Alfred et Pons, Dominique, Docker à Marseille , Payot, 1996.
Chetrit, Judith, “Marseille 1949, les dockers contre l’Indo”, avec Tanguy Perron, émission Affaires sensibles , France Inter, diffusé le 12 janvier 2023.
https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/affaires-sensibles/affaires-sensibles-du-jeudi-12-janvier-2023-6982063
“Grèves de 1949-1950 contre la guerre d’Indochine”, fr.wikipedia.org , consultée le 8/12/2024.
Faut-il présenter Cabu ? Né en 1938 il publie ses premiers dessins à l’âge de 15 ans, et accède à la notoriété au lendemain de la Guerre d’Algérie, pour la série de bandes dessinées Le Grand Duduche , qui caricature la société française, et surtout pour la férocité de ses dessins antimilitaristes publiés d’abord dans Hara Kiri , puis Charlie Hebdo , Le Canard Enchaîné et de nouveau Charlie Hebdo qui renait en 1992. Il a été assassiné le 7 janvier 2015 avec onze autres victimes dans l’attentat contre Charlie Hebdo . Dans les semaines suivantes, l’Union Pacifiste décide de lui rendre hommage et publie une brochure intitulée Merci Cabu ! Le succès est immédiat, la brochure est vite épuisée. C’est cette brochure que les Éditions Libertaires viennent de rééditer, avec le soutien des éditions de la Libre Pensée et des éditions du Monde Libertaire.
Cette réédition s’ouvre sur un rappel des hommages et travaux autour de Cabu et de son œuvre, réalisés depuis 2015. Puis viennent les 48 Unes de l’Union Pacifiste publiées de 1975 à 1993, illustrées des dessins offerts par Cabu, avec en regard une page qui contextualise chacune. Une réédition qui intervient au moment où guerres et massacres génocidaires nous entourent, et où, en France, la propagande militariste en direction de la jeunesse s’intensifie sous diverses modalités, dont le Service National Universel, contre lequel la lutte doit se poursuivre jusqu’à l’abandon total.
Cabu, dix ans après, tes dessins nous manquent toujours, particulièrement dans cette revue.
Raymond Jousmet
Merci Cabu ! Les Unes du journal Union pacifiste , réédition Les éditions Libertaires, décembre 2024, 112 p., format 21 x 29,7, 15 €.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Nous poursuivons ici, avec l’autorisation de l’ICEM-Pédagogie Freinet la publication de fiches qui viennent compléter le livre S’engager en pédagogie Freinet au second degré paru l’été dernier. Celle-ci présente ce que des élèves de terminales disent du texte libre en cours de philosophie.
Faisant retour sur ma pratique avec une classe de terminale ES en philosophie, en reprenant ce qu’iels disent de leur expérience, dans des entretiens en fin d’année avec certain·es et dans leurs bilans, j’ai pu mesurer à quel point la technique du texte libre était importante à leurs yeux, comment elle est centrale dans la mise au travail et comment elle affecte l’ensemble de l’organisation du cours.
“Cette année on a appris à penser”
Agathe résume ainsi son année : “Cette année on a appris à penser. Je pensais pas que la philo ça allait être ça. Je pensais que ça allait être un truc un peu relou. Ma sœur, c’était des cours, réciter, des polycopiés, des polycopiés […] Nous on a construit notre année de philosophie : on a travaillé sur des textes mais on faisait le cours sur nos pensées, et après vous nous ameniez à la pensée de l’auteur, et on le faisait tous ensemble. On n’avait pas le cours posé avec directement la pensée, et du coup on ne comprend pas la logique de la philosophie si on travaille comme ça, alors que si on nous laisse voir comment on entend le texte […]”.
L’opposition entre cours magistral, qui demande à l’élève d’emmagasiner des connaissances et d’en attester en récitant, et le cours que l’on fait “tous ensemble”, montre que l’idée de liberté renvoie à une expérience commune où la capacité de penser de chacun est reconnue. Pierre souligne que c’est “à partir des textes libres” que le cours se construit, car dans les textes de chacun·e – les élèves et les auteur·es classiques –, il y a une exemplarité à penser et on ne peut apprendre à penser sans se frotter à ces essais et sans essayer soi-même. Le texte libre n’est pas seulement le point de départ, l’occasion d’un discours magistral, la mise en bouche d’un discours autorisé, mais le fondement du cours en ce sens qu’il ouvre l’espace d’expression-discussion. Agathe met en relation l’expression de “nos pensées” et l’exercice de la pensée en cherchant à “entendre le texte ” des auteur·es-philosophes. C’est ce qui fait le lien avec l’expression “libre” : penser, ce n’est pas seulement exposer “ses” pensées, c’est aussi “entendre” ce que pense l’auteur·e. Qu’est-ce que l’auteur·e me donne à penser ? Mais aussi, qu’est-ce que les autres élèves me donnent à penser ? Et qu’est-ce que les autres pensent de ce que je donne ? Ces questions n’ont de sens que parce que l’attention aux textes est articulée à la pratique effective d’une écriture pour soi. Voilà la “logique de la philosophie ” qui n’apparaît pas dans les textes mêmes, ou dans le commentaire qu’en donne le/la prof, mais seulement dans l’expérience partagée où des textes d’auteur·es (car il est évident pour les élèves que le texte libre a un·e auteur·e) sont discutés et où l’on cherche à les entendre.
Co-construction du cours
Co-construction du cours, puisque chacun·e apporte – les élèves apportent leurs textes, le/la professeur·e apporte ses textes – et qu’on essaye de faire ensemble avec ces textes. Agathe, avec beaucoup de sagacité, pointe un trait essentiel du texte libre : il n’est ni évalué ni jugé. Et cet espace de non-évaluation est central pour prendre la mesure du travail “pour soi”, pour que l’élève éprouve un travail qui n’ait ni à se conformer à des normes extérieures, ni à se soumettre à un regard inquisiteur. Il faut donc entendre le “libre” du “texte libre” aussi ainsi : “c’est sans jugement”, et c’est “ce qui met à l’aise”. Finalement le “libre” de l’expression porte peut-être moins sur l’objet de l’écrit (l’élève est libre de parler de ce dont iel a envie) que sur la manière dont se déploie l’écriture à ce moment : une écriture déliée du jugement d’autrui, mais qui s’adresse à autrui ; une écriture pour soi, mais qui m’engage auprès des autres ; une part de moi dans laquelle je peux me retrouver, mais qui est aussi ce que je peux donner aux autres – puisque cette liberté engage une publicité de la pensée. Les élèves ne séparent pas l’écriture des textes libres du moment où ces textes sont présentés à la classe et discutés : “Concernant les textes libres, je trouve cet exercice très enrichissant, surtout lors de la lecture des textes des autres. On peut ainsi facilement échanger nos points de vue et en ce qui me concerne, cela me permet de développer une idée sur un sujet. Cela m’aide d’ailleurs dans la rédaction de mes textes libres” , dit Johana.
L’écriture des textes libres se donne aussi comme une mesure du travail et du cheminement qui est donnée au sein de sa propre écriture. En écrivant, on fait l’épreuve d’un devenir capable. L’évaluation, comme mesure de l’évolution, s’éprouve au fil de la plume : “On voit aussi l’évolution sur les textes qu’on écrit. C’est important d’avoir des textes accomplis”, relève Anna. Cette dernière remarque indique que le devenir du “texte” est nécessairement dans sa communication et sa publication qui viennent signaler son “accomplissement”.
Le risque de l’écrit
Le texte libre est d’abord expression libre de soi. C’est Haingo qui en parle le plus : “En fait, il faut savoir que le prof ne nous impose pas de thème. Ce sont des textes libres, on écrit vraiment ce qu’on veut. Des fois on peut écrire sur la peur et demain on peut écrire sur le bonheur. C’est vraiment sur l’envie du moment où on l’écrit. C’est notre envie de parler de ce thème-là” . Ces essais n’ont de sens pour Haingo que parce qu’ils sont aussi une épreuve de soi : “C’est toujours une expérience que j’ai vécu que je vais écrire. Je n’écris pas comme ça pour écrire, je ne sais pas écrire comme ça, alors j’ai rien à écrire. C’est vraiment mon expérience qui me permet d’écrire”. C’est aussi ce qui rend parfois difficile la présentation des textes : peut-on ainsi parler à partir de soi lorsqu’on risque d’être dépossédé de ce qu’on écrit (“on va prendre mon texte”) ? C’est le risque de l’écrit qui est ici éprouvé : le sens de ce que je dis, dès lors qu’il est écrit, relève aussi de l’interprétation qui va en être faite par celles et ceux qui le lisent. Je suis l’auteur·e du texte, c’est mon texte. Mais dès lors qu’il est “texte”, il ne m’appartient plus entièrement. Cette réticence est cependant balancée par l’intuition que le rapport aux autres (dans ce qu’ils disent de mon texte ou dans leurs textes) est essentiel pour y voir plus clair, pour savoir ce que je veux dire. On apprend sur soi, mais on apprend en même temps à écouter les autres, parce c’est cette écoute qui cultive et affine notre oreille : je vais peut-être arriver à m’entendre mieux, à force d’écrire et d’écouter, en suivant les méandres des pensées emmêlées en moi, échangées hors de moi, je vais trouver ce que je veux dire. En ce sens, l’expression n’est pas la mise par écrit d’une pensée qui préexiste, mais formation même de la pensée dans son écriture-écoute-discussion.
S’approprier les textes de philosophie
Ce jeu de lecture-écriture s’enrichit d’une strate supplémentaire avec les textes d’auteur·es-philosophes. Anna : “En partant de nos textes, des textes libres qu’on fait à chaque fin de cours, on met en parallèle nos textes avec des textes d’auteur·es, de philosophes de tout temps. Je pense que c’est pour s’approprier les textes de philosophie”. Haingo : “Le fait d’écrire des textes libres ça nous donne l’impression qu’on est concerné par le truc. Si on n’utilisait que le texte d’Épicure, c’est le texte d’Épicure, ben t’écoute pas, c’est bon, c’est fini. Alors que là on écoute mon texte, on essaye de comprendre mon texte, c’est de là que l’intérêt vient. C’est moi qui m’intéresse au cours”. Il ne s’agit pas d’une espèce d’argument d’autorité, car il y a une mutuelle reconnaissance – des élèves, du/de la professeur·e, des philosophes – dans ces textes que l’on discute. Le mouvement est moins : Épicure est un personnage important et cela rejaillit sur mon texte qui lui ressemble, que : mon texte est important – ce qu’attestent le choix du professeur et l’attention des camarades – et il importe pour moi que je prête attention au texte d’Épicure. Ce qui intéresse Haingo, c’est de voir ce qui va se passer : qu’est-ce qui se tisse d’un texte à l’autre, qu’est-ce que les autres tirent de mon texte – que je ne soupçonnais peut-être pas – et qu’est-ce que je peux tirer pour mes textes à venir de ce qui se dit autour de nos textes ? Ce qui est confirmé à rebours, par contre, c’est qu’elle est bien considérée comme auteur·e, puisqu’on a prêté la même attention à son texte qu’à celui du philosophe. Mais c’est ce qui était posé au départ en laissant une place pour qu’elle puisse lire son texte : l’écriture-lecture des textes libres pose l’égalité des intelligences et le cours ne fait qu’en mesurer les effets. C’est pour cela que Pierre et Agathe avaient bien vu en disant que le cours se construisait à partir des textes libres.
Témoignage de Denis de Casabianca
Focus
Ces lycéen·nes qui viennent de s’exercer au texte libre proposent déjà une analyse de la pratique pédagogique et le fait qu’iels s’y intéressent avec cette précision donne la mesure d’une réussite.
Une pédagogie systémique
L’activité du cours entier est cohérente, avec, en son centre, l’expression libre. Les écrits des élèves constituent le cœur du cours et précèdent toute forme de parole magistrale, celle de l’enseignant·e ou celle des auteur·es philosophiques. La pensée de l’élève en train de prendre forme est primordiale et c’est ce qui garantit à la fois sa motivation et sa compréhension des textes d’auteur·es. Cette inversion du processus est caractéristique de la pédagogie Freinet : l’élève reconnaît dans les lectures classiques un état de sa propre pensée. De ces écrits découlent par ailleurs les autres temps d’apprentissage : les écrits dans la classe précèdent la lecture, lecture des autres textes écrits dans la classe ou de textes classiques et cette interaction entre les différents moments fabrique le cours. C’est en raison de cette cohérence que l’on parle de pédagogie systémique.
Individuel/collectif
L’écriture libre devient par ailleurs un travail à part entière lorsqu’elle entre dans un processus collectif. L’apprentissage, initié dans l’expression individuelle écrite, se prolonge dans l’écoute : le texte peut, par exemple, se charger d’une signification autre.
Cette posture d’écoute place chacun·e dans une posture égale : chacun·e est garant·e du sens et le partage valide ce sens. Toute personne dans la classe accueille le texte et retient son jugement. Cette écoute du groupe, qui autorise à exprimer et à transformer, constitue une forme d’évaluation, bien éloignée de ce que l’on met ordinairement sous ce terme : la valeur du travail accompli et en devenir est ici prise en compte. L’expertise de Denis intervient dans sa capacité à instaurer le cadre de l’écoute et à mettre en résonance les textes d’élèves et les textes d’auteurs classiques.
Le travail d’écoute participe également de l’apprentissage philosophique puisqu’il permet d’“entendre les textes”.
Tâtonnement et apprentissage de la pensée
Cette façon de procéder instaure en effet dans la classe une démarche philosophique, objectif visé par la discipline enseignée. Agathe l’affirme explicitement : “Cette année, on a appris à penser”. Lorsque l’élève s’engage dans le langage, questionne personnellement une expérience de vie, accepte de confronter sa pensée à celle des autres et de la sentir se former et se transformer dans ce mouvement d’extériorisation, lorsque l’élève donc est en posture d’écoute et entend en lui ou en elle dialoguer sa pensée et celle des autres, tel adopte effectivement une attitude philosophique.
On l’a appelée SBZ, zone d’occupation soviétique, ou bien die Zone, la zone… Ou bien encore l’Allemagne de l’Est, les Länder de l’Est. Ensuite, ce fut la DDR, Deutsche Demokratische Republik, en français la RDA.
Maintenant, on parle de l’ex RDA.
Une amie très alarmée par la montée du parti AfD, Alternative pour l’Allemagne, surtout dans les trois Länder de l’Est, me demandait récemment ce qui distinguait les Allemand·es de l’Est des autres, je n’ai pas pu répondre immédiatement. Après mûre réflexion, j´ai décidé de choisir, pour commencer, une autre approche : comment ce qu’on appelle maintenant l’ex RDA a été perçue par l’Ouest au cours des décennies écoulées depuis la Seconde guerre mondiale. Ce sera un témoignage, car j’ai vécu en Allemagne Fédérale, puis dans l’Allemagne réunifiée, pendant la plus grande partie de ma vie. Ensuite, j’essaierai de reconstituer comment les Allemand·es de l’Est pouvaient percevoir l’Ouest. Ce n’est qu’après tout ce parcours que je tenterai de répondre à la question posée par mon amie, qui a bien des raisons personnelles de se poser des questions, car elle a survécu avec sa maman aux rafles, cachée dans un monastère de la région lyonnaise.
La “Zone”
Dans un premier temps, l’Allemagne, pour nous qui étions à l’Ouest, c’étaient les zones d’occupation américaine, anglaise et française. Il y avait bien des réfugié·es de la “Zone”, une contrée lointaine qu’on s’imaginait noyée dans le brouillard, truffée de caméras, de micros cachés, d’agents doubles, d’informateur·trices et dénonciateur·trices, dans une ambiance digne du film Le troisième homme , mais peu de personnes, en Allemagne de l’Ouest, la connaissaient ou voulaient en parler. La RDA était cependant très utile, car quiconque osait critiquer la politique plus que réactionnaire de la CDU s’entendait dire : “Geh mal rüber !”, ce qui signifie à peu près “Va de l’autre côté !”
En 1959, assistante de français au lycée de Flensburg, à la frontière danoise, j’ai été priée d’accompagner une classe à une exposition installée dans la grande salle du lycée. Je suis allée voir de quoi il s’agissait et n’ai jamais oublié le choc ressenti en voyant l’affiche : “Die DDR, ein einziges Konzentrationslager” (La RDA, un camp de concentration ), sur fond de barbelés. C’était avant la construction du mur. J’ai refusé d’y aller avec une classe et ai protesté auprès de la direction, demandant comment, si peu de temps après la libération, on pouvait utiliser ainsi le mot “KZ”. On m’a répondu qu’il n’y avait pas eu de libération, mais une “Invasion ”. Seuls deux profs voyaient les choses comme moi, un prof de français et le pasteur de l’église protestante en charge des cours de religion.
Je m’occupais d’une 13ème classe qui présentait le français au Bac cette année-là et n’avait plus de prof de français. Parmi eux, les enfants de Nazis notoires, car Flensburg avait été le refuge de l’amiral Dönitz et des jusqu’auboutistes du nazisme. Mais je m’entendais très bien avec ces jeunes gens, très désireux d’aller en France. Leurs regards se tournaient vers Paris, la Méditerranée, ils/elles rêvaient tout haut. Leurs rêves étaient réalisables.
Pendant ce temps, la DDR, la mal-aimée, devenait une puissance économique dont le système ressemblait de plus en plus à celui de l’Union Soviétique. Il arrivait que des personnes y soient allées et en soient revenues saines et sauves… On racontait qu’on y construisait des voitures toutes petites, dont la carrosserie était en plastique, voir même en carton, qu’il fallait attendre 10 ou 15 ans pour en avoir une, qu’il fallait travailler un mois pour avoir une paire de chaussures, qu’il y avait de longues files d’attente devant les magasins, qui avaient tous les mêmes produits. Des photos circulaient à l’Ouest. On y voyait des petits enfants, dans les crèches, assis à heures fixes sur des pots, symbole d’une éducation autoritaire. De plus en plus, l’Ouest se construisait une image de liberté et d’abondance qui, au cours des décennies, arrivait jusqu’aux yeux et aux oreilles de ceux et celles qui avaient un nouveau surnom “Ossis”, dérivé péjoratif de “Ost”, l’Est.
Bientôt, les gens de l’Est ont pu voir la télévision de l’Ouest, moins pleine de clinquant qu’aujourd’hui, mais présentant un monde où il fait bon vivre. À l’époque de Goethe, l’objet de toutes les nostalgies était l’Italie. “Kennst Du das Land, wo die Zitonen blühen ?” (Connais tu le pays où fleurissent les citronniers ?) chante Mignon dans le poème de Goethe mis en musique par Schumann en 1849 “Dahin, dahin, Ô mein Geliebter, will ich mit Dir ziehen” (C’est là, Ô mon bien-aimé, c’est là que je veux aller avec toi. ) Les jeunes d’Allemagne de l’Est ressentaient une irrésistible attirance pour l’autre Allemagne. En juillet 1961, ils/elles furent 30 000 à fuir vers l’Ouest, attiré·es peut être aussi par les citronniers en fleurs de l’Italie.
Le mur et sa chute
Quand, en août 1961, un mur fut construit pour empêcher cet exode massif, quand la frontière entre Est et Ouest fut rendue hermétique, les plus jeunes, les mieux formé·es n’en cessèrent pas pour autant de rêver de l’Ouest, terre de liberté et d’abondance. On disait que des tunnels étaient en train d’être construits sous le mur de Berlin, de 1961 à 1989, des centaines de personnes ont payé de leur vie leur tentative de fuite.
Et puis ce fut la “chute” du mur de Berlin le 9 novembre 1989. Aucun sujet n’a autant passionné mes élèves. “Die Mauer ist gefallen !” (Le mur est tombé) L’idée que s’en faisaient les plus jeunes était un peu celle d’un tremblement de terre, mais c’était plutôt un raz de marée qui a submergé Berlin.
Quelques jours plus tard, des centaines de “Trabi”, comme les Allemand·es de l’Est appelaient leurs Trabant, arrivaient en Hesse, depuis la Thuringe voisine. En Sarre aussi, des familles entières arrivaient en voiture, par le train ou en bus, venant rendre visite à des oncles, tantes, cousins, cousines dont la frontière les avait séparé·es.
Des milliers de jeunes Sarrois·es, considéré·es par les Nazis comme peu sûr·es, trop francophiles, avaient en effet été déporté·es dans la région de Iéna en 1940, les retrouvailles étaient chargées d’émotion.
La réunification ou le dépeçage
La question était posée : comment allait se faire la réunification ?
Comment la population de l’Est voyait son propre avenir, après des décennies de vie dans un système qui laissait peu de place aux libertés individuelles, mais avait été ébranlé de l’intérieur par l’exode massif et les manifestations dites du lundi ?
Je me souviens d’une rencontre dans le train Sarrebruck-Francfort, qui déjà allait jusqu’à Dresde.
Une famille, les parents et deux petits garçons, était encore toute éblouie par leur visite à des cousins. Les enfants se gavaient de chocolat et de bananes. Nous avons pu causer pendant deux heures
Le père et la mère travaillaient, les enfants allaient à l’école et étaient ensuite pris en charge dans un lieu appelé Hort, le foyer. Je leur ai demandé s’ils étaient inquiets pour l’avenir. La question ne semblait pas avoir de sens pour ces personnes d’une trentaine d’années. Je leur ai dit que les aspects positifs de la RDA ne seraient pas préservés, s’ils ne les défendaient pas. La réponse fut : “On n’a pas peur, même si on est en chômage, on vivra mieux qu’avant. Notre cousin sarrois n’a pas de travail, mais il vit très bien, il a même une Mercedes” . Je leur ai dit que les capitalistes de l’Ouest n’avaient aucun intérêt à maintenir une activité industrielle à l’Est, que le système scolaire allait être modifié, qu’ils allaient rencontrer beaucoup de problèmes. Ils/elles ne me croyaient pas.
Il y avait certainement beaucoup de Ossis plus conscient·es de la situation que cette gentille famille, mais je pense que la majorité de la population avait une bonne dose de naïveté.
Voilà donc des millions de personnes confrontées sans préparation à la réunification. Le chancelier Kohl leur avait promis “blühende Landschaften” (des paysages florissants), autre expression pour des lendemains qui chantent, mais ce fut un choc. En l’espace de peu de temps, l’économie de l’ex RDA fut liquidée par un organisme appelé “Treuhand”. Pour un mark symbolique, une usine pouvait changer de mains, le prix des terrains n’était même pas évalué. Une nuée d’hommes d’affaires s’abattit sur un pays désemparé.
La réalité du racisme des années 90
En 1990, mon mari et moi sommes allés plusieurs fois à Erfurt, seuls ou avec un groupe de syndicalistes. Nous avons, au tout début de la réunification, découvert un aspect de l’ex RDA que nous ne soupçonnions pas : le racisme, la présence un peu partout de groupes néo-nazis constitués.
En plein centre de Erfurt, des jeunes au crâne rasé munis de battes de baseball préparaient, dans un MacDo qui n’avait pas tardé à ouvrir et leur servait de quartier général, une razzia contre les étrangers, encore peu nombreux.
Une visite auprès d’un syndicaliste chargé de construire le DGB (Deutscher Gewerkschaftsbund), Confédération allemande des syndicats, sur le modèle de l’Ouest a révélé l’ampleur du problème. Ce jeune homme d’origine italienne craignait pour sa vie. Il nous a raconté que les premiers demandeur·euses d’asile envoyé·es en vitesse en Thuringe étaient en danger permanent, qu’il y avait eu des morts. À partir de 1991, une vague d’attaque de foyers de demandeurs d’asile a déferlé non seulement à l’Est, mais aussi à l’Ouest. J’ai moi-même entendu les pompiers lorsque le foyer de Sarrelouis, pas loin de chez moi, fut incendié. Un jeune Ghanéen mourut dans les flammes.
À Hoyerswerda, en Saxe, les attaques racistes commencèrent le premier mai 1990 aux cris de “Deutschland den Deutschen” (L’Allemagne aux Allemands) .
Le 16 septembre 1991, ce fut l’attaque du foyer de travailleurs du Vietnam et du Mozambique à Hoyerswerda, ainsi que des attaques d’une grande brutalité contre le foyer de demandeurs d’asile. Suivirent, partout dans l’Allemagne réunifiée, 78 attaques racistes de grande ampleur.
Malgré ces nouvelles peu rassurantes, nombre de Turcs et Kurdes pensèrent que l’ex RDA était encore privée de kebab et autres spécialités et que le moment était favorable pour y ouvrir des restaurants, kiosques, bistrots. J’ai, un jour, demandé à un jeune Kurde qui avait travaillé à Gotha et était assez vite revenu comment ça s’était passé. Il a répondu : “La balle m’a raté”. Un autre a dit : “Ils ont brisé la vitrine et tout saccagé” . Un autre a raconté : “Je servais des secouristes venus de l’autoroute après un accident. Ils m’ont dit que si ça avait été moi, ils n’auraient rien fait”.
Est-Ouest : quelle différence
Je reviens maintenant à la question posée par mon amie. En quoi les Allemand·es de l’Est sont différent·es des autres ? Pourquoi le parti AfD est en passe d’y être la première force politique ?
Première réponse : ils/elles ne sont pas fondamentalement différent·es des autres.
Après 1945, on a vite tourné la page. La RDA s’est déclarée antifasciste en soi et n’a pas perdu de temps à rechercher le passé de ses citoyen·nes. Quand des jeunes ont commencé à constituer des groupes faisant manifestement référence au passé, personne n’a été regarder de plus près.
Vers 1994, un Allemand de l’Est s’est présenté au lycée de Saint-Avold, en Moselle, où j’enseignais. Il a demandé s’il pouvait être assistant d’allemand, le directeur l’a accueilli. C’était un ancien prof de musique d’un lycée de Leipzig. Il avait des chaussures tellement éculées que nous lui en avons acheté une paire. En un temps record, Il a monté une chorale et un petit orchestre. Il a raconté la vie en RDA dans les classes, en allemand, car il ne savait pas le français. Il a affirmé que ce qu’on appelait des Hooligans étaient des nostalgiques du IIIe Reich.
À l’Ouest, les forces d’occupation ont tout d’abord arrêté et jugé un certain nombre de criminels à Nuremberg, mais la campagne de dénazification a été une farce. On a délivré ce qui est entré dans l’histoire sous le nom de “Persilschein”, allusion à la lessive qui lave plus blanc. On a repris les mêmes et on a fait fonctionner la machine.
Il y a donc une xénophobie qui n’est nouvelle ni à l’Ouest, ni à l’Est et sur laquelle peut s’appuyer l’AfD. Le slogan “L’Allemagne aux Allemands” rencontre un terreau fertile.
Deuxième réponse : si, il y a une différence.
Le vécu des Allemand·es de l’Est et de l’Ouest n’a pas été le même depuis 1945.
Les Allemand·es de l’Est ont connu des traumatismes et frustrations multiples qui peuvent sans doute expliquer en partie leur plus grande acceptation du discours agressif, xénophobe de l’AfD, même sous sa forme la plus exacerbée pratiquée, par exemple en Thuringe, par un ancien prof de lycée, Björn Höcke.
L’Allemagne de l’Est est passée directement du régime dictatorial du IIIe Reich à la férule de l’occupant soviétique. Elle a ensuite connu le régime peu propice à l’émancipation de la RDA.
La population avait, certes, la sécurité de l’emploi, un déroulement de carrière de l’apprentissage à la retraite, un système de prise en charge des enfants qui permettait aux femmes de travailler autant que les hommes, mais l’Ouest brillait de tous ses feux, faisant naître un désir irrépressible de quitter le cadre très restreint où se déroulait l’existence.
Le mépris et l’arrogance de l’Ouest
Je me souviens aussi de mon voyage à Berlin au milieu des années 90, avec en tête les lieux décrits dans la littérature. Berlin Alexanderplatz , d’Alfred Döblin, un grand classique, il faut que j’aille voir ce lieu. C’est lugubre, personne ne rit ni ne sourit, les visages sont fermés, tristes. Le choc de la main mise brutale du capitalisme sur la RDA fut immense. À l’Est, on avait bien entendu parler du capitalisme, et même du capitalisme prédateur, mais on n’y croyait pas.
Et voilà que ce monstre s’abat sur eux et elles en peu de temps.
Le chancelier Kohl avait promis des paysages florissants, ce qui signifie à peu près des lendemains qui chantent, mais je reviens au témoignage de cet ancien prof de musique de Leipzig qui avait trouvé refuge au lycée de Saint-Avold. Il a raconté ce qui lui est arrivé.
Ayant perdu son poste au lycée, il a trouvé, pour six mois seulement, du boulot dans la maison d’édition de musique Schott de Leipzig, qui a été vite liquidée. Ne subsistait plus que la maison Schott de Mayence. On l’y a envoyé pour quelques mois, avec pour mission d’écrire une méthode pour l’apprentissage de la guitare et la trompette ; ensuite case chômage sans indemnisation. C’est alors que ce jeune homme très qualifié et doué a décidé de s’exiler.
Cet exemple montre le mépris et l’arrogance de l’Ouest. Notre Ossi musicien ne s’est pas tourné vers l’extrême droite, mais vers d’autres cieux, tous et toutes n’ont pas eu ce courage, la frustration est mauvaise conseillère. L’AfD a habilement su tirer parti de ce potentiel de colère et d’agressivité.
De la frustration est née aussi ce qu’on appelle Ostalgie, mot qui se compose de Ost et Nostalgie. Il y a, à Berlin et sans doute ailleurs, des caves où sont reconstitués des décors est-allemands, où vous êtes servis par des jeunes filles en tenue des Jeunesses Communistes.
La RDA n’a pas produit que des Björn Höcke, fasciste sans complexe, ou des adeptes de l’Ostalgie. Angela Merkel avait vécu en RDA et Sarah Wagenknecht en est aussi originaire. Le parti qu’elle a fondé, après avoir semé la zizanie dans le parti Linke, porte son nom, BSW (Bündnis Sahra Wagenknecht, Alliance Sahra Wagenknecht – Pour la raison et la justice). Qui sait s’il n’y a pas un peu d’“Ostalgie” là-dedans !
Récemment, un militant du parti Les Insoumis me disait se sentir proche de Sarah Wagenknecht.
J’ai essayé de lui expliquer qu’un parti qui porte le nom d’une personne m’est suspect et que vouloir concilier programme social et xénophobie ne tient pas la route.
Dans les trois Länder de l’Est, aucune majorité suffisante pour gouverner n’est sortie des urnes lors des dernières élections. Des tractations sont en cours… alors qu’une nouvelle campagne électorale va commencer.
En France, certain·es ont pour habitude de louer les Allemand·es, capables de compromis au sein de coalitions ! La coalition qui gouvernait à Berlin a cessé d’exister.
Quand on dit “ex”, on pense à un divorce, une rupture. C’est peut-être de cela aussi qu’on parle quand on parle de l’ex RDA. Cette page d’histoire n’est pas encore refermée.
En ce mois de novembre 2024, à l’occasion du 35ème anniversaire de la “chute” du mur, paraissent des articles, des rétrospectives, des recueils de souvenirs.
La presse y consacre beaucoup de place.
Et d’aucun·es écrasent une petite larme en écoutant la chanson de Udo Lindenberg Ein Mädchen aus Ost-Berlin et son refrain “Wir wollen doch einfach nur zusammen sein” (Mais nous voulons tout simplement être ensemble).
Françoise Hoenle
Articles intéressants, dommage que ce soit en allemand :
Spiegel du 2. 11. 2024, pages 58 à 62 : Westbesuch (Visite de l’Ouest) Des journalistes se remémorent leur première visite à l’Est en 1989.
TAZ , supplément hebdomadaire 9-15, novembre 2024 : “Que sont devenues les larmes de joie ?”
Le 4 novembre 2024, le CA de l’association Medina décidait de missionner son Président, Franck Carrey, et moi-même, Claude Marill, administrateur, à Tcherkassy via Kiev, en Ukraine. Il s’agit ici d’une troisième intervention de terrain, suite à une convention signée auprès du médecin chef de l’Hôpital n°3 à Tcherkassy le 11 mars 2022. Les missions précédentes avaient permis de doter les hôpitaux de Chernivsy et de Tcherkassy d’équipements destinés à la chirurgie des grand·es blessé·es.
La décision prise par le CA de Medina s’inscrit dans un contexte d’un conflit d’attrition où s’épuisent les deux fronts, et qui donne avantage à la Russie, puissance coloniale agressant l’Ukraine, peuple cruellement meurtri, en résistance. Celui-ci, à nouveau, se trouve à la croisée des chemins de son histoire, ce qui oblige les pays qui prétendent le défendre à des envois d’armes à l’aune des enjeux militaires, mais aussi exige un effort exceptionnel d’aides concrètes de toute nature, afin de contribuer à stabiliser les rapports de force sur les théâtres d’affrontement, à défaut de pouvoir les inverser.
Traversée de l’Ukraine
Ainsi, selon cette hypothèse, et à cette “croisée des chemins” Medina a été là où elle devait être. Équiper des établissements hospitaliers qui accueillent grand·es blessé·es de guerre, mais aussi populations civiles, ne peut que conforter un peuple pugnace dans l’adversité, et celles et ceux les plus exposé·es dans les combats.
Partie de Roissy Charles de Gaulle le 8/11/24 en tout début d’après- midi, la mission arrivait à Tcherkassy vingt-quatre heures plus tard, après avoir enchaîné deux vols à destination de Munich et Cracovie, puis un train de nuit à destination de Kiev prolongé par un bus jusqu’à Tcherkassy.
Le passage en douane à la ville frontière de Przemysl a été d’une étonnante simple routine mais, plus tard, la brigade volante douanière nous a rappelé, dans ce train de nuit, que nous étions désormais dans un pays en guerre.
La route qui mène de Kiev à Tcherkassy, longue de près de deux cents kilomètres, offre des segments d’autoroute, puis se rétrécit aux dimensions d’une route défectueuse à deux voies sur de nombreux kilomètres, jalonnée de chevaux de frise, donnant un étrange sentiment de sécurité dans ce pays en guerre, tant les forces militaires paraissent absentes, à l’exception de rares check-points.
L’autre impression de voyage a été le passage du Dniepr, large de sept kilomètres, où se dessinent les lignes parallèles ferrée et routière sur un pont en surplomb de quelques mètres qui semble posé sur un plan d’eau gris et hostile. Nous mesurons alors l’intérêt logistique, névralgique, stratégique de ce fragile cordon ombilical reliant une partie de l’Est et l’Ouest du pays, cible privilégiée des tirs ennemis.
Pourtant peuplée de près de trois cent mille habitant·es, la ville de Tcherkassy accueille dans une atmosphère apaisée, où chacun·e vaque aux tâches quotidiennes. Là encore s’estompe le climat de guerre attendu : invisibilité de forces tant policières que militaires dans une ville propre et bien tenue.
Oleg, Vitaly, Maksym
Alerté par notre arrivée, notre ami Oleg, coordinateur de nos activités en Ukraine, nous accueille avec sa chaleur coutumière pour nous conduire à notre hôtel. Très vite, nous nous retrouvons autour d’un café pour renouer les fils de nos activités communes et évoquer nos préoccupations mutuelles dues aux guerres actuelles, d’une intensité croissante, toujours plus menaçantes.
Oleg relate son histoire familiale, marquée par l’Holodomor : le tiers de sa famille victime de l’entreprise de famine organisée par Staline. Le traumatisme familial est profond, se réactualise, et explique pourquoi Oleg s’est résolu à mettre à l’abri sa femme et ses deux enfants au Portugal, dans un conflit de plus en plus incertain. Ces quelques retours sur l’histoire, présent et passé, rappellent qu’il faut se garder de tout subjectivisme.
Nous nous quittons pour nous retrouver le lendemain afin d’organiser, avec le plus d’économie de temps possible, un calendrier de rencontres du lundi au mercredi avec les praticiens.
N’ayant pas de compétences médicales spécifiques, je me chargerai du témoignage : photographier les protagonistes, acteurs et actrices de la vie hospitalière, mais aussi les lieux, le matériel médical utilisé, et celui auquel ont recours les patient·es, afin de contextualiser la mission, de lui donner corps et de fixer de futures perspectives d’achats.
En fin de matinée, réunion de passage de témoin : Vitaly, jeune chirurgien orthopédiste, chef de l’hôpital n°3, avec lequel Franck a noué de solides liens d’amitiés et professionnels lors de la précédente mission, devant partir en Lituanie pour un congrès sur l’arthroscopie, tenait à nous rencontrer pour convenir de ce qui serait le plus judicieux d’acheter sur notre solde financier 2024, puis définir les projets 2025 en termes de dotations de matériel médical d’orthopédie. Son homologue, Maksym, prendra le relais. Les deux ont en partage la jeunesse, la compétence, le dévouement et la simplicité dans les rapports de travail, qui donnent sens à notre mission. Dans leur résilience doublée de générosité et de haute qualification, on voit la relève, si elle n’est pas fauchée par la guerre, pour une Ukraine en reconstruction, délivrée de l’étau colonial.
Service des grand·es blessé·es
Dès lundi matin, nous sommes à pied-d’œuvre, attendus, par le directeur de l’hôpital n°3 et Maksym. Nous montons dans les services à la rencontre de blessé·es de guerre, mais aussi de civil·es qui partagent de semblables chambres. Celles-ci sont exiguës, encombrées de matériels orthopédiques rendant peu probable l’intimité de chacun·e. Nous constatons la mise en œuvre des appareils d’orthopédie fournis par Medina lors de nos précédents passages. Les patient·es nous accueillent avec une sympathie qui s’échange dans un climat d’empathie partagée, malgré l’inconfort d’un espace manifestement sur-utilisé, signe d’une importante surcharge d’accueil et de travail. Si la rue, l’espace public, peuvent surprendre par l’apparente indifférence au conflit en cours, l’espace hospitalier, réceptacle des horreurs de la guerre, en porte tous les stigmates.
Les blindés russes réduits en ce tas de ferraille suite à l’intervention de la résistance populaire devant St Michel-au-Dôme.
Maksym nous conduit pour la visite des blocs opératoires, tous en activité. Il est prévu que, les jours suivants, nous assistions, in situ, à l’opération du genou d’un blessé de guerre où seront utilisés la tour d’arthroscopie et l’appareil de nettoyage fournis par Medina.
Anastasia, jeune kinésithérapeute, tient à nous présenter l’espace prévu pour les exercices de rééducation fonctionnelle où blessé·es civil·es et militaires sont pris en charge avec des appareils d’orthopédie également procurés pour certains par Medina.
L’après-midi, nous sommes attendus à l’hôpital n°1, par le Dr Petro, chirurgien d’excellence, qui refaçonne visages et corps fracassés, brûlés. Il réalise de véritables prouesses, d’autant plus spectaculaires pour l’observateur profane. Bien qu’il ne sollicite aucune aide particulière nous comprenons, au regard des services rendus, que nous pourrions perfectionner le matériel médical d’intervention, mais notre budget actuel ne saurait le permettre.
L’hôpital n°1 demeure néanmoins une structure potentielle avec laquelle nous pourrions avoir un partenariat.
Petro nous a reçus avec son fils, lycéen de 16 ans, pour faciliter ses échanges avec des locuteurs anglophones. Malgré une sémantique professionnelle le plus souvent technique, l’adolescent se montrera efficace et à l’aise dans sa fonction de traducteur, dans un bureau tapissé d’écussons, en référence aux corps militaires dont les grand·es blessé·es ont été pris·e en charge dans le service. Ces références parfois heurtent, tant ce qui apparaît comme le signifiant viriliste guerrier nous éloigne de Maksym Butkevych, partisan de la première heure, bien que représentant pacifiste de Mémorial, ONG défendant les droits de l’homme en Ukraine. Autre réalité surprenante, jamais dans ces bureaux officiels d’établissements publics n’est donné à voir le portrait du Président Zelensky, ce qui se confirmera dans les espaces publics fréquentés jusqu’au terme de notre mission. Cette société promise à la “dénazification” semble ne pas partager le culte de la personnalité cher à la salvatrice Fédération de Russie !
La rencontre qui suivra, organisée par Oleg, avec Valentina, représentante de l’autorité régionale de santé, n’offrira guère de perspectives. La déléguée nous reçoit fort aimablement dans un bureau d’apparatchik, lui-même perdu dans un bâtiment surdimensionné. Malheureusement les suggestions de travail qui nous seront proposées en direction de l’hôpital de région seront d’un intérêt inversement proportionnel à la dimension de l’espace occupé par sa représentation officielle.
La rencontre prévue avec le maire adjoint de Tcherkassy, quant à lui, est annulée.
La fondation AnBer
Mais celle avec Mathieu, organisée par Oleg, s’avérera opportune et prometteuse. Français russophone, il représente en Ukraine un panel de fondations, dont celle d’AnBer, laquelle participe à financer nos projets à Gaza et en Ukraine. Mathieu se joindra à nous pour notre retour à l’hôpital n°3, où le chirurgien Maksym nous attend pour une visite en bonne et due forme le lendemain 13 novembre.
Cette journée du 13 infléchira la trajectoire de notre mission, au départ centré sur la ville de Tcherkassy, située à équidistance des lignes de fronts, faisant d’elle un des lieux stratégiques privilégiés pour accueillir, après les premiers soins vitaux prodigués dans les hôpitaux proches des combats, la prise en charge des grand·es blessé·es pour des soins au long cours.
Nous pensions qu’il en était ainsi, sans toutefois connaître la réalité hospitalière de ces terrains, où Oleg entretient des relations amicales avec le directeur de l’hôpital de Nikolaïev, ville située à quelques encablures du front, connue également de Mathieu, lequel développe dans cette agglomération des projets de constructions d’abris dans les écoles cibles possibles de destruction dans cette zone proche des combats.
Le mandat de notre CA du 4 novembre circonscrivait l’objet de notre mission dans l’espace que couvre l’autorité administrative de la ville de Tcherkassy, compte tenu des engagements déjà pris avec Maksym. Puis poursuivre nos investigations en direction de l’hôpital régional où nous sommes attendus en fin de matinée.
Mais nous pouvions aussi, en accélérant les rythmes, avec l’aide technique et logistique d’Oleg en partance avec sa famille pour le Portugal, puis celle d’un autre relais, le jeune Maksym qui nous rejoindrait le jour même à cette même fin, nous rendre à Mikolaïev. Au débotté, rendez-vous est fixé avec le directeur de l’hôpital, chirurgien orthopédiste : l’occasion nous était ainsi donnée de connaître la prise en charge des blessé·es en amont, depuis les lieux de combat, et de faire converger de possibles projets avec l’association de Mathieu, bien implantée dans cette ville en lisière des lignes de fronts et soutenue par le même bailleur, AnBer.
Une opération
Nous enchaînons alors les rencontres : dès potron- minet avec le jeune Maksym, étudiant en langues étrangères, anglais, allemand, à l’université de Tcherkassy, proposé par le recteur, suite aux sollicitations d’Oleg pour aider à nos démarches. Rencontre sympathique et salutaire avec ce jeune homme heureux de pouvoir se rendre utile pour notre mission. De conserve, nous nous rendrons à l’hôpital n°3 où l’autre Maksym, le chirurgien, nous attend.
Sur les lieux, nous sommes invités à passer les vêtements aseptisés, avant d’entrer dans le bloc, pour assister à une opération du genou d’un combattant, qui a dû sauter dans la tranchée avec sa surcharge d’équipements militaires. Le choc d’une réception incertaine a provoqué une fracture du ménisque qu’il fallait réparer. L’opération dure près de trois heures. Franck assiste au plus près à cette intervention, Maksym et moi restons en retrait, derrière une vitre.
Cette arthroscopie, effectuée avec le matériel fourni par Medina, accomplie avec toute la compétence exigée par le jeune chirurgien Maksym, évidemment nous conforte dans l’action entreprise. Nous prenons un ultime rendez-vous avec Maksym, le 15 en début de matinée, à Kiev, pour l’achat de matériels médicaux à destination de ce même hôpital n°3 et au profit du service d’orthopédie que nous quittons pour nous rendre à la rencontre du directeur de l’hôpital régional, lui aussi chirurgien orthopédiste, et d’un de ses adjoints également chirurgien.
Cet hôpital compte dix chirurgien·nes orthopédistes mais reçoit 12 à 13 mille blessé·es l’an ! Une seule et unique infirmière, elle est responsable de trente lits, alors que se développent de nouvelles calamités jusqu’alors inconnues, telles les klebsielles, germes multi-résistants qui rendent obsolètes les antibiotiques connus. Les blessé·es supposé·es guéri·es reviennent souvent à l’hôpital miné·es par de récurrentes infections tardives. Le chirurgien cite un patient qui a dû subir quarante opérations pour que sa jambe puisse enfin être sauvée.
La chirurgie orthopédique des blessures de guerre dont la gravité s’amplifie du fait de l’utilisation de projectiles ou engins létaux (drones) qui se révèlent d’une grande efficacité destructrice des corps, oblige la chirurgie de guerre à procéder à des amputations délicates qui nécessitent la préservation d’une partie osseuse du membre amputé pour fixer une prothèse. Mais cela suppose temps, savoir faire, outils de travail efficients, technologies prothésistes de pointe, le tout dans un contexte de rareté et d’aggravation du désastre dans cette guerre à ce jour sans issue. Les personnels hospitaliers, malgré leur dévouement et leurs compétences, sont usés, et de surcroît mal payés. Le moral s’en ressent en dépit de leur désir de résistance et leur esprit de responsabilité.
En soirée, nous prenons notre dernier repas à Tcherkassy, en compagnie du jeune Maksym et de son amie Maria, étudiante en psycho, tous deux joyeux dans cette tourmente, mais qui avouent ne pas pouvoir se projeter dans l’avenir, tant demain demeure incertain. Maksym évoque sa mère, professeure en langue anglaise, sa jeune sœur studieuse. S’agissant du père, un blanc. Il confiera qu’il a disparu dans les combats, en défense de Kharkiv en octobre. Ingénieur, il avait cinquante ans. Pour lui, Maria, et ses proches, la vie continue, comme cinquante mètres plus loin, devant un bistro, où une jeunesse profite d’un moment partagé en cette heure déjà tardive autour d’un jeune chanteur s’accompagnant à la guitare, lequel ramène à la vie, la leur, encore adolescente.
On se quitte, heureux/euse de s’être connu·es, en échangeant les salutations de circonstances, sachant que demain sera incertain.
Déjà, un taxi nous attend pour nous conduire à la gare de Smila, ville où nous trouverons une correspondance pour un train en partance pour Mikolaïev. Cette course nocturne de plus de trente kilomètres permet à Franck d’échanger, en ukrainien, avec notre chauffeur, lequel comprend que nous sommes là en mission humanitaire. Au moment de se séparer, il refuse le paiement de la course.
Mikolaïev
Longue attente dans la gare de Smila, qui offre peintures murales, lustres art déco, sièges bien rangés dans des lieux d’attente spacieux propres et chauffés… La modernité marquée par les machines distributrices de boissons mais elles ne fonctionnent pas ! Les rituels ferroviaires de l’époque soviétique quant à eux se perpétuent, et c’est tant mieux. Le train arrive à l’heure !
À minuit trente, le train pour Mikolaïev entre en gare, annoncé par un faisceau lumineux frontal qui donne à la locomotive surdimensionnée une allure cyclopéenne. Les voitures pour voyageurs se segmentent à l’infini, mais chaque voyageur/euse est attendu·e à la porte de chacune d’elle par une préposée qui indique numéro de cabine, place de couchette, où sont déjà disposés draps, couverture, et coussin, en parfait état de propreté. Voiture spacieuse, dotée de chaudière incandescente à charbon, couloir latéral, et toilettes propres : confort minimal d’une nuitée rythmée et saccadée jusqu’à notre destination, à l’heure dite.
Un ambulancier chaleureux nous attend pour nous conduire à l’hôpital de Mikolaïev où, dans le bureau directorial, nous est servi un copieux petit déjeuner par une femme tout aussi attentionnée que notre ambulancier de service, tôt le matin.
Sur les murs, encore et toujours, s’affichent d’innombrables écussons de corps de combattant·es, qui annoncent la proximité des combats.
Le directeur ne nous fait pas trop attendre, une fois le petit déjeuner pris. Neurochirurgien de formation, toujours en activité par ces temps de guerre, après un bref exposé d’une situation d’exception, il nous conduit dans différents corps de bâtiments de conception et de qualité de matériaux inégales. L’un a été bombardé, et est déjà remis en état, et l’ensemble des structures d’accueil sont fonctionnelles et propres.
Un corps de bâtiment de près d’un siècle distrait le regard par ses vitraux et ferronneries art déco. Ce bâtiment de construction robuste est choisi pour ses caves, en voie d’aménagement afin d’abriter les patient·es qui ne pourraient pas être évacué·es en cas de bombardement.
Les fronts de guerre sont à moins de trente kilomètres, ce qui explique un passage important de combattant·es en provenance des fronts. Mais les populations civiles occupent principalement cet hôpital.
Les services diversifiés sont bien dotés de personnels, à l’exception du personnel infirmier, toujours en carence. Les autoclaves font défaut, ce qui ralentit le rythme des soins prodigués aux patient·es, mais l’établissement réalise des prises en charge d’une qualité insoupçonnée, dans ce contexte. Un autre neurochirurgien nous présente son service, ruche de blocs opératoires en activité, que l’on devine en flux tendu. La prise en charge des blessé·es venu·es des fronts, de la population civile, elle aussi exposée aux bombardements, devraient nous poser l’hypothèse d’un éventuel projet dans une ville très exposée, où notre bailleur AnBer soutient une ONG, La Solidarité, ici présente et avec laquelle nous avons pris langue.
Cette hypothèse est sous-tendue par la perspective de la poursuite de cette guerre pour les années à venir, ou d’une trêve, laps de temps pour que, de part et d’autre, les forces se reconstituent. L’aménagement des caves de l’hôpital pour abriter les patient·es non valides des bombardements russes nous le laisse supposer.
Kyiv
Dans l’attente de notre train de nuit pour regagner Kyiv où nous attend à l’aube notre cordial chirurgien Maksym pour l’achat du matériel médical destiné à l’hôpital n°3 de Tcherkassy, nous partons à la découverte de Mikolaïev, qui présente une structure coloniale en voies parallèles et perpendiculaires, où s’alignent modestes demeures avec jardinets dans un espace monotone, peu fréquenté, où il est difficile de s’orienter. Nous allons nous y perdre. Déambulation dans des quartiers industriels désertés, proches des docks, où des immeubles effondrés rappellent les frappes meurtrières. Un rare graffiti d’un A cerclé, signé brigade noire anarchiste, évoque une présence militante contestataire, mais rien de plus. Nous décidons de revenir sur nos pas, au jugé, car toute signalisation a été retirée afin de désorienter l’avancée de l’armée russe, jusqu’à retrouver des magasins, la densification des immeubles, l’organisation urbaine architecturale, un centre ville qui ne manque pas d’intérêt, où la place centrale donne à voir une imposante statuaire à la gloire de l’armée, que prolonge une belle avenue qui débouche sur une esplanade qui offre le paysage de l’estuaire dans un espace agrémenté d’élégants pavillons. La nuit tombe, les habitant·es flânent, promenant chiens ou enfants. Nous vivons un temps de touristes en villégiature.
Là encore, la réalité est pourtant tout autre… pour celui qui n’est pas atteint de surdité : Franck me fait remarquer que les détonations ne cessent pas depuis que nous sommes à Mikolaïev.
Une ambulance de l’hôpital d’accueil nous reconduit à la gare où nous reprenons un train de nuit pour la capitale.
Maksym nous attend avec sa voiture à la descente du train et après un bref passage à l’hôtel, nous partons à la recherche des concessionnaires des appareils médicaux dans cette ville immense de Kyiv.
Franck et Maksym décident de l’achat de compléments d’équipements afférents à la chirurgie arthroscopique et au nettoyage des plaies, ce qui se conclut par l’achat d’une caméra d’arthroscopie et son dispositif écran de visionnage, de fabrication chinoise, payés en dollars par Medina. Salutations et retour de Maksim pour Tcherkassy avec le matériel qui sera mis en fonction les jours suivants. Mission accomplie.
Reste notre rendez-vous avec Mathieu, qui désirait nous faire visiter une fondation privée (financée par ses bailleurs disposant de sérieuses trésoreries), à laquelle incombe la responsabilité de la prise en charge des grand·es blessé·es de guerre, souffrant de dramatiques handicaps. Ce qui devrait être de la responsabilité de l’État relève ici du privé, ce qui éclaire sur la nature “de classe” du pouvoir en place.
Toutefois, les prises en charge de ces combattant·es sont remarquables, autant dans leur dimension humaine que dans le domaine des soins. Un dispositif perfectionné est mis en place pour la rééducation des corps, l’apport de prothèses, de technologies sophistiquées, et ce dans un contexte chaleureux d’une communauté humaine non anxiogène, désireuse de poursuivre son combat pour son existence qui ne saurait se départir de liberté et de dignité.
Un combattant
Nous partageons un déjeuner avec Volodymyr, combattant sur le front de Kharkiv avec, à ses côtés, sa femme, elle-même à l’écoute des échanges. La parole de Volodymyr est édifiante.
Volodymyr, chauffeur routier, en défense des grands blessé.es de guerre, pour leurs droits.
Nous nous séparons de Mathieu, le remerciant de nous avoir introduits dans cet univers de souffrance humaine pourtant dynamique dans son cheminement vers plus d’humanité.
Le soleil timide automnal qui éclaire Kyiv invite à sa découverte. L’errance nous conduit dans des parcs magnifiques, riches d’arbres aux multiples essences, puis dans des espaces urbains où d’élégants bâtiments se dressent sans ostentation, nous découvrant bientôt Sainte-Sophie, cathédrale byzantine dont l’éclat nous saisit avec, dans la perspective, le magnifique monastère Saint-Michel au dôme d’or, du XIe siècle.
Se sachant promis au combat, il dit avoir voulu accompagner sa femme et ses deux filles en Allemagne pour être sûr de les savoir en sécurité. Puis, parti au front de Kharkiv, il en revient amputé de trois membres. Seule sa jambe droite en est restée indemne. Cet homme, chauffeur routier, au regard rieur, porte une parole salvatrice. “[Désormais] ma vie sera de participer à l’élaboration d’une institution nationale, internationale, pour la reconnaissance des droits de santé et d’insertion sociale de toute et tout handicapé·e” . Il se félicite de ses prothèses, envisage déjà de pouvoir conduire un véhicule. Dans la situation actuelle, il dit ne rien attendre de l’État. Volodymyr, sa femme, sont déjà à l’œuvre. Le désir de vie, de liberté, de ces citoyen·nes résilient·es participe de cette résistance populaire, celle qui maintient l’espoir, c’est avec ce sentiment que nous quittons ce lieu de reconstruction de vie.
Sainte-Sophie oblige à la visite. Rien ne saurait décevoir, et l’enchantement se poursuit à l’écoute d’un vieil homme isolé sur un banc du parc qui, au son de sa cithare, chante une nostalgique Ukraine, toujours meurtrie, mais vivante. Saint-Michel nous attend, tout bleu, dans ce ciel encore d’azur.
Sur son mur d’enceinte les interminables photos des Ukrainien·nes qui ont donné leurs vies sollicitent le recueillement. Les bouquets de fleurs de jardins tout aussi innombrables rappelant le chardon tchétchène, qui toujours renaît, revit.
Épilogue
Nuit d’hôtel que nous pensions réparatrice avant de reprendre le chemin d’une Europe timorée et cynique, mais c’était sans compter sur les furieuses “facéties” des bombardements russes, qui, à peine étions-nous endormis provoquaient une alerte et l’injonction de gagner les abris. En soirée, nous prendrons notre dernier train de nuit, qui n’arrivera pas à l’heure à Przemysl. De nombreux arrêts vont ponctuer ce voyage, des patrouilles intempestives avec chiens renifleurs secoueront les voyageur/euses.
Arrivés en France nous apprendrons que l’Ukraine a subi de sévères attaques cette nuit-là.
Mais que penser de cette mission, des antérieures, et des futures ?
Personnellement je suis triste, pessimiste, prêt à voir venir des jours plus sombres encore. Moloch mange ses enfants en Ukraine, en Syrie, à Gaza où se portent nos pas d’humanitaires, et partout sur cette planète le crime des prédateurs accomplit son œuvre, inexorablement, en pleine lumière, sous les yeux de notre humanité. Notre parti pris est celui de Sisyphe, jamais nous n’en verrons le bout. Pourquoi persister ?
Nous persistons parce que les peuples anonymes persistent, dans l’abandon à leur sort, à dire non aux barbares cravatés, trônant sur leurs richesses qui ne ruissellent que sur eux-mêmes.
Nous gardons humblement la mémoire des anonymes de Bosnie, du Kosovo, de Tchétchénie, de Syrie, de Gaza, de l’Ukraine… ces anonymes qui font que nous restons des humains.
Medina participe dans son cheminement au fil des cataclysmes à la mémoire, précieuse, de toutes ces vies anonymes, intraitables face au renoncement.
Parole d’un invisible, celle de Maksym Butkevych : “Nous avons donc dû résister pour sauver notre liberté. Pour moi c’est quelque chose essentiellement humain. C’est vraiment ce qui fait qu’une personne est humaine : la liberté, la conscience de sa liberté et le sens que cette liberté apporte ”.
C.M. le 30/11/2024
Une légende essaie de faire croire que ce régime faisait partie de “l’axe de la résistance”. Rappelons l’histoire : en 1976, la gauche et l’OLP sont sur le point de gagner la guerre civile libanaise quand l’armée syrienne les prend à revers. Cette armée soutient un parti fasciste, les Phalanges libanaises, qui commet un massacre de masse dans le camp palestinien de Tel el Zaatar. En 1983, l’armée syrienne inflige à l’OLP sa pire défaite : encerclés à Tripoli, Arafat et ses combattant·es partent à Tunis à 3000 km de la Palestine. Plus récemment, le film Little Palestine (2021) se termine par la liste nominative des centaines de Palestinien·nes du camp de Yarmouk (dans la banlieue de Damas) mort·es de faim pendant le siège du camp par les troupes de Bachar.
Ce régime, qui ne disposait que d’une très faible assise populaire, a été sauvé après l’insurrection de 2011, par ses alliés : Russie, Iran, Hezbollah. Il était soutenu en France par des membres de la droite radicale (Mariani passé au RN). C’est l’affaiblissement du Hezbollah et de l’Iran, très durement touchés par les génocidaires israéliens qui a permis l’écroulement rapide du régime : l’armée syrienne ne s’est pas battue.
Netanyahou en a profité une fois de plus pour violer ouvertement le droit international avec la complicité silencieuse de l’Occident : occupation de la zone démilitarisée et du Mont Hermon dans le Golan, bombardements meurtriers partout dans le pays pour détruire “préventivement” ce qui reste de l’armée syrienne.
Et maintenant ? Le groupe HTS qui a pris le pouvoir est issu du djihadisme radical. Il a dû se modérer en gouvernant pendant des années l’enclave d’Idlib. Modération relative en ce qui concerne la place de la religion. Parmi ses alliés, il y a un groupe inféodé à la Turquie d’Erdogan. Ce dernier va essayer d’écraser le Rojava et d’occuper un grand territoire à la frontière. Mais il y a aussi une société syrienne pluraliste en terme politique, en terme religieux ou en terme communautaire qui aspire à une véritable démocratie et à l’égalité femmes-hommes.
L’avenir n’est pas écrit. Les exemples de l’effondrement du régime du Shah en 1979 ou du régime afghan installé par l’Occident (en 2021) incitent au pessimisme. Il va falloir soutenir à fond les forces démocratiques syriennes pour que la chute de la dictature ne soit pas confisquée.
Mahamat vient de demander la fermeture des bases militaires françaises. Il doit estimer que cet impérialisme n’est plus assez efficace. Quelle ingratitude ! Dépité, Macron est allé visiter la dernière base française en Afrique (à Djibouti). Il a quand même félicité Mahamat qui s’est autoproclamé “maréchal”. Au cas où la flatterie le ferait rentrer au bercail.
En même temps, la France a reconnu l’annexion du Sahara Occidental par le Maroc. Mais elle n’a pas reconnu la Palestine et sa justice criminalise celles et ceux qui la soutiennent
“Je revendique le statut de forçat. Avoir un boulot, réussir à gagner sa vie, c’est déjà énorme. Je pense à nombre de mes talentueux collègues qui ont du mal à enchaîner les traductions pour vivre. À titre personnel, ça m’est égal d’être reconnu. En revanche, vis-à-vis des lecteurs, je milite pour que le nom de la traductrice ou du traducteur figure sur la couverture.” (N.R.)
Nicolas Richard est l’autre (avec Benoît Tadié) nouvelle voix française de Raymond Chandler, dans La femme dans le lac (The lady in the lake )… Relire le grand Ray dans une nouvelle et belle collection classique de la Série noire de Gallimard (dirigée par Stéfanie Delestré) fut un plaisir et on le doit à son traducteur. Nicolas Richard parle de Chandler mais aussi de lui…
L’Émancipation : Je crois avoir lu que vous êtes devenu traducteur sans vraiment le vouloir. Est-ce vrai ?
Nicolas Richard : Moi, c’est un peu le contraire : je ne me suis pas rendu compte du glissement qui s’opérait ; c’est seulement après avoir traduit une demi-douzaine de livres qu’il a bien fallu que j’admette que j’étais en train de devenir traducteur, insensiblement, sans jamais m’être dit un beau jour : voilà, c’est ça que je veux faire ; j’avais traduit des livres parce que ça me paraissait la chose à faire à ce moment-là.
C’est tout à fait vrai, je confirme. Quand j’avais la vingtaine, je cherchais par tous les moyens à avoir le plus de temps possible pour lire et écrire. Finalement, quarante ans plus tard, ça n’a pas vraiment changé !
L’Émancipation : Est-ce pour cela que vous avez publié Par instants, le sol penche bizarrement – Carnets d’un traducteur 1 ? Pour rétablir une hasardeuse vérité ?
N. R. : J’ai écrit Par instants, le sol penche bizarrement – Carnets d’un traducteur avec deux objectifs en tête. D’une part montrer comment je travaille en tant que traducteur et faire comprendre ce qui se passe lorsqu’on traduit : dans le livre, je retiens des phrases en anglais que je décortique, analyse et dont je discute les traductions possibles. D’autre part présenter une série d’auteur·es pas nécessairement très connu·es mais qui méritent absolument d’être lus, comme Valeria Luiselli, Miranda July, Paul Beatty, Tom Drury, Rabih Alameddine, Garth Greenwell, Kwame Anthony Appiah, Russell Hoban, Zach Schomburg, Charlie Smith, Jim Dodge, Mike McCormack, etc.
L’Émancipation : Quand et comment avez-vous rencontré Chandler ?
N. R. : Il y a eu une époque où j’avais terminé mes études et me consacrais exclusivement à l’escalade en falaise (si, si !). Je n’avais pas un rond, dormais sous la tente et la lecture intensive était mon unique activité lorsque je n’étais pas dans les voies avec mon baudrier et mes mousquetons : je lisais alors un bouquin tous les deux jours, et c’est à cette période que j’ai découvert, dans un joyeux désordre, toute une gamme de ce que je percevais à l’époque comme des “romans policiers” : Chandler, Hammett, Chase, Villard, Pennac et surtout mon chouchou, celui qui m’a le plus impressionné, le grand Jean-Bernard Pouy.
L’Émancipation : Quel était le projet de la Série noire en retraduisant La Dame dans le lac (The Lady in the Lake ) de Raymond Chandler ? Quel était votre cahier des charges ? 2 Et, en premier lieu, pourquoi La Dame dans le lac et plus La Dame du lac ?
N. R. : La Série Noire voulait de nouveau attirer l’attention sur un auteur américain majeur. Je n’ai eu ni cahier des charges ni consignes particulières. Pour moi, c’était un honneur et un défi de plancher sur la traduction de The Lady in the Lake , de même que ce fut un défi et un honneur de retraduire Howl et Kaddish d’Allen Ginsberg ou de traduire Inherent Vice et Bleeding Edge de Thomas Pynchon : des “classiques modernes” qui ont marqué en profondeur la littérature américaine.
Quant au titre, The Lady OF the Lake , c’est la légende arthurienne, alors que The Lady IN the Lake c’est la légende chandlérienne. Je suis fidèle à la démarche de l’auteur : je traduis ce qu’il a écrit !
L’Émancipation : Que pensez du fait que Chandler semble “éviter” de nommer la mort la mort lui préférant l’image du grand sommeil ou, comme vous le faites remarquer dans votre préface en utilisant le terme de “quelque chose” : “Quelque chose qui avait été un homme” (p.12) ?
N. R. : Il y a toutes sortes de trouvailles stylistiques chez Chandler ; éviter de désigner la mort en est une parmi de nombreuses. Il qualifie (VO page 3) un sourire de “fluffy” (doux ? molletonné ? pelucheux… Un sourire de chaton mignon, quoi !) Pour décrire un coup de couteau dans le dos, il écrit (VO page 11) : “stick it into me and break it off” (littéralement : me l’enfoncer et casser la lame) ; il joue sur les doubles sens, comme lorsque Marlowe dit (VO page 72) “you might have got yourself a story ”, maintenant ainsi l’ambiguïté possible entre la vie personnelle de la jeune femme et l’idée d’un scoop journalistique. De manière plus générale, ce qui me frappe dans The Lady in the Lake , c’est que l’auteur parvient à nous emmener dans une intrigue résolument embrouillée, en mettant en scène une galerie de personnages hauts en couleur, tout en s’exprimant dans un style dense, efficace, souvent poétique.
L’Émancipation : Êtes-vous “plutôt hammettien” comme votre collègue Benoît Tadié 3 ou franchement chandlérien (comme Patrick Raynal) ? Ou pensez-vous ce débat dépassé, surfait, voire ridicule ?
N. R. : Je ne trouve pas que ce débat soit ridicule. Il n’est jamais neutre de se revendiquer d’un auteur. D’ailleurs, Raymond Chandler a découvert et “appris” le roman policier, si on peut dire, en lisant… Dashiell Hammett ! Moi, j’ai choisi mon camp : je suis Jean-Bernard Pouyien !
L’Émancipation : Seriez-vous prêt à rempiler pour traduire un autre Chandler ? Lequel ? Ou auriez-vous une autre proposition à faire à Stéfanie Delestré, directrice de la Série noire, pour une autre œuvre ?
N. R. : Je ne suis pas certain que la Série Noire ait en tête de relancer une traduction de Chandler. Affaire à suivre. J’aurais d’autres propositions à faire à Stéfanie Delestré, mais pour l’instant c’est top secret ! Disons que plusieurs teintes de noir me séduisent, Cosmix Banditos d’Alan C. Weisbecker par exemple, ou bien, à l’autre extrémité du spectre Cul-de-sac de Douglas Kennedy (si, si !) ou encore, autre nuance de noir, Brouillard sur Mannheim de Bernard Schlink et Walter Popp.
L’Émancipation : Vos spécialités qui vous orientent vers la littérature états-unienne (Crews, Brautigan, Powers, Kotzwinkle…) vous empêchent-elles de vous intéresser au roman noir français ?
N. R. : Le genre (noir ou pas noir), la date de parution (actualité ou pas) et la nationalité de l’auteur·e ne sont pas des critères pour moi. Parmi les derniers livres qui m’ont frappé il y a l’incroyable bio de Kafka par Reiner Stach ; j’ai été dérouté et emballé par Ne pleure pas sur moi de Samuel Lebon. Le dernier excellent polar que j’ai lu c’est Dolores ou le ventre des chiens d’Alexandre Civico. Il y a des errances mystérieuses qui s’apparentent au roman noir et que j’adore, je pense à Un corps tropical de Philippe Marczewski. Des textes comme Triste tigre de Neige Simmo ou Le consentement de Vanessa Springora sont à certains égards plus glaçants, plus sombres mais aussi plus lumineux que bien des romans noirs.
L’Émancipation : De combien de traductions êtes-vous responsable ? Quelle est celle qui vous a posé le plus de problèmes ? Celle qui vous a valu le plus de louanges ?
N. R. : Ma culpabilité s’étend aujourd’hui à plus de 130 traductions. Le plus de problèmes ? Enig Marcheur de Russell Hoban (éd. Monsieur Toussaint Louverture) : un roman écrit dans une langue inventée, le riddleyspeak… pour lequel il a fallu que j’invente une langue : le parlénigm !
L’Émancipation : Qui, pensez-vous, devrait être, et malheureusement ne l’est pas (encore), traduit en français ?
N. R. : Il faudrait traduire Daniel Levin-Becker en français. Son What’s Good (City Lights) est un concentré d’érudition et d’humour.
L’Émancipation : Quand on lit du noir anglo-saxon, on le lit dans le texte ou on peut lire la “version d’un collègue” ? N’est-on pas tenté de travailler en lisant ? De ne pas pouvoir s’empêcher d’aller vérifier l’original ?
N. R. : Il est rare que je lise en VF un livre écrit en anglais. D’ailleurs, à toutes celles et à tous ceux qui lisent l’anglais, je dis : Ne lisez pas mes traductions. Lisez la version originale !
L’Émancipation : Les traducteurs, traductrices ont été longtemps des “forçats de l’underwood” selon l’expression de Gilles Morris-Dumoulin 4 . Et aujourd’hui ? Vous sentez-vous reconnu ?
N. R. : Je revendique le statut de forçat. Avoir un boulot, réussir à gagner sa vie, c’est déjà énorme. Je pense à nombre de mes talentueux collègues qui ont du mal à enchaîner les traductions pour vivre. À titre personnel, ça m’est égal d’être reconnu. En revanche, vis-à-vis des lecteurs et lectrices, je milite pour que le nom de la traductrice ou du traducteur figure sur la couverture. Lire Shakespeare traduit par Émile Montegut, François-Victor Hugo, Jean-Michel Déprats ou André Marcowicz, ce n’est tout de même pas la même chose !
L’Émancipation : Êtes-vous agacé, énervé, indifférent qu’on ne parle des traducteurs et traductrices que quand on pointe leurs erreurs (affaire Millénium) ou pensez-vous que la plus grande qualité d’un texte traduit est quand on ne s’aperçoit pas qu’il l’est ?
N. R. : Il m’arrive souvent de lire dans la presse des mots élogieux au sujet des traducteurs et traductrices. En tout cas, je pense qu’il faut parler des personnes qui se chargent de faire passer les textes d’une langue à l’autre, que ce soit du mandarin, du farsi, du serbe, de l’espagnol ou de l’allemand. Ne pas faire croire que les livres écrits dans une langue étrangère s’écrivent tout seuls, c’est ça qui compte.
L’Émancipation : Que pourriez-vous dire de votre carrière d’auteur ? Mettre entre parenthèses n’est-elle pas une façon aussi de mettre en avant (on sait que Philippe Jaenada y excelle) ?
N. R. : Que ce soit les livres que je traduis ou ceux que j’écris, je n’y pense pas en termes de carrière. Les livres que j’ai écrits, j’ai eu la chance qu’ils soient publiés et lus, c’est ce qui compte, aussi bien un projet fou comme Les Soniques (signé Niccolo Ricardo et Caius Locus), que mes romans (La dissipation et La chanteuse aux trois maris ) ou encore l’essai que vous avez eu la gentillesse de mentionner plus haut (Par instants…)
L’Émancipation : Quelle serait la réponse à la question que je ne vous ai pas posée ?
N. R. : Pour répondre à la question que vous ne m’avez pas posée, et que je ne vous ferai pas l’affront de formuler ici, je paraphraserai Hervé Le Tellier : “C’est comme tout, ça dépend”.
L’Émancipation : Merci Nicolas Richard.
Entretien réalisé par François Braud
Voir aussi : “Je suis fidèle à la démarche de l’auteur ; je traduis ce qu’il a écrit !”
La réédition du roman de Raymond Chandler, La Dame dans le lac – The Lady in the lake , paru aux États-Unis d’Amérique en 1943, avec une nouvelle traduction de Nicolas Richard sous l’impulsion de Stéfanie Delestré est une réussite qu’il faut s’empresser de (re)lire…
Quand Derace Kingslay engage Philip Marlowe pour retrouver Crystal, son épouse disparue, le privé sait ce qu’il a à faire : interroger le suspect idéal, l’amant puisque la femme était volage mais celui-ci nie son implication, alors reste à s’imprégner du lieu où elle a disparu pour humer et cerner les choses, à Puma Point. Il se rend donc près d’un lac et rencontre là Bill Chess, un homme bourru à la gueule de bois (“de 7 Suédois” , p.58, NT contre “25 Polonais”, AT, p.42), avec “sa tête sans le chapeau [qui] avait l’air indécent des têtes qui sont rarement sans chapeau” (NT, p.104), sorte de concierge du coin qui jette un œil sur les chalets quand les proprios sont absents. Le bonhomme est sur les nerfs surtout quand il croit qu’on le soupçonne d’être l’amant de madame 2 et lâche un : “Vous auriez peut-être envie de mon poing dans votre gueule” (p.57, nouvelle traduction, NT, de Nicolas Richard) tandis qu’avec Boris et Michèle Vian, plus directement : “Peut-être que vous aimeriez un bon coup de poing dans la gueule ?” (p.41, ancienne traduction, AT) La scène paraît plus familière dans l’AT et plus urbaine dans la NT – j’aime beaucoup le votre gueule – sans pour autant renier la tension qui en découle.
“Ce n’est pas que je ne vous remercie pas pour la gniole, dit-il” (AT). “C’est pas que je vous remercie pas pour l’alcool, dit-il” (NT). “Voui. Y a du poisson dans le lac ?” (AT) “Mouais. Des poissons dans le lac ?” ( NT) “Quelques vieilles putains de truites” (AT). “Quelques saloperies de vieilles truites rusées” (NT) (p.52, AT, p.70 NT).
La conversation alcoolisée roule entre deux hommes jusqu’au moment où “Bill Chess s’exclama” (NT) plus proche de la soudaineté que le “Bill Chess dit d’une voix qui grondait comme le tonnerre dans la montagne” (AT). Ils aperçoivent “quelque chose” (AT et NT) qui “ressemblait beaucoup trop à un bras humain” (AT et NT). Les deux traductions jouent la même musique mais pas sur le même tempo : si ce “quelque chose” qui “ressemblait beaucoup trop à un bras ” est dans le corps du paragraphe dans l’ancienne traduction, ce dernier élément est isolé dans un paragraphe de la nouvelle. Ça change tout.
La découverte du corps de la lady IN the lake (voir entretien) est emblématique de cet effort de la nouvelle traduction de coller plus au style de Chandler, de mettre en scène ses efforts de mélanger l’oralité (familière sans être argotique) et le bien écrit si cher à Raymond (et caviardé dans les traductions des SN des années 50 – et bien après) dans cette “langue inventive, poétique et drôle” (préface de Nicolas Richard, p.7). Je n’ai ni le temps, ni surtout les compétences, d’aller au-delà de ces quelques exemples que j’ai relevés (lire la préface pour des exemples bien plus probants par Nicolas Richard) mais c’est ce que l’on ressent lors de cette nouvelle lecture si tant est qu’on soit attentif au souvenir de la première (là je l’avais sous les yeux) : la fraîcheur d’un texte moderne datant de 1943.
“Tout était paisible et ensoleillé, et calme. Pas la moindre cause d’excitation. C’est juste Marlowe, qui a encore trouvé un corps. Il fait ça plutôt bien maintenant. Marlowe-un-corps-par-jour, qu’on l’appelle. On le fait suivre partout par la roulante à viande froide pour ne pas prendre du retard sur les affaires qu’il déniche.” (p.154, NT)
La partie d’échecs est alors lancée avec la découverte du corps par un certain Bill Chess (échecs), ce quelque chose que Chandler refuse de nommer, comme le souligne Nicolas Richard (p.12), jusqu’à la fin du roman. Comme si c’était difficile, trop dur, d’affronter cette réalité pour des hommes de cette époque et comme si Chandler s’en faisait l’écho, comme si accepter la réalité devait passer par le filtre/philtre de la fiction. Et si le résultat est brillant, c’est parce que c’est novateur et parce que Chandler est brillant.
Le reste de l’histoire est, comme souvent chez Chandler, difficilement résumable (même lui arrivait à se perdre dans ses intrigues, comme dans le Le Grand sommeil quand, pour le film, on posa à Chander une question précise sur l’intrigue, celui-ci répondit qu’il n’en savait fichtre rien…) tant tout paraît emmêlé même si on sait que le chat Raymond (j’ai appris à lire avec le manuel Raymond le chat, un chat qui parlait) retombe toujours sur ses pattes et que même si cela peut rester encore sombre, on s’en fout un peu, on laisse les détails au whodunit.
Sans cesse rééditée, La Dame dans le lac, de Raymond Chandler, comme lors du cinquantenaire de la Série noire (1945-1995), est, sous l’impulsion de Stéfanie Delestré et le travail de forçat de Nicolas Richard, rafraichie, plus que ripolinée, elle est restaurée : les couleurs passées renaissent et le cadre de traduction étriqué et formaté de l’époque laisse place à un respect de l’originalité martelé du décret de Nicolas Richard : “Je suis fidèle à la démarche de l’auteur ; je traduis ce qu’il a écrit !”
Et, à l’image de la métaphore chandlerienne qui est une de ses marques de fabrique, la nouvelle traduction paraît moins parasitée que l’ancienne et donc plus fluide : “À la caisse, un homme aux cheveux pâles bataillait pour arriver à capter des nouvelles de la guerre sur un petit poste de radio aussi saturé de parasites que la purée de pommes de terre était saturée d’eau” (p.88, NT) 3 .
C’est ainsi qu’en ouvrant La Dame dans le lac, vous aurez la sensation de découvrir un auteur que vous aviez pourtant déjà lu.
François Braud
Raymond Chandler, La Dame dans le lac, The Lady in the lake , traduit par Nicolas Richard, Gallimard, Série noire classique, 2023, 332 pages, 14€.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Voir aussi l’entretien avec Nicolas Richard : “Moi, j’ai choisi mon camp : je suis Jean-Bernard Pouyien !”
Raymond Chandler, La Dame dans le lac, The Lady in the lake , traduit par Nicolas Richard, Gallimard, Série noire classique, 2023, 332 pages, 14€.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Êtes-vous plutôt faucon ou colombe ? Hobbesiste ou rousseauiste ? Ou encore défenseur d’une origine lointaine ou récente de la violence ? Pour certains chercheurs, cette question enferme archéologues et ethnologues dans l’une de ces deux boîtes et n’aide pas la science à correctement progresser. Sans viser à déterminer l’origine de la violence au sein de l’espèce humaine, l’article qui suit cherche à retracer et comprendre l’évolution de la violence entre le Néolithique et l’âge de Bronze au Moyen-Orient.
Quelle violence ?
La violence est l’utilisation intentionnelle de la force contre soi-même, une autre personne ou un groupe et qui peut entraîner des blessures voire la mort. Ces actes peuvent laisser des traces sur les os : ce sont notamment ces traces que les archéologues analysent pour comprendre l’histoire de la violence, sachant que certaines de ces traces peuvent être ambiguës et avoir d’autres origines comme des accidents.
Sceau de l’âge de Cuivre (Tell Brak, homme terrassant un lion)
L’os, après un trauma, cicatrise à une condition : que la personne soit restée en vie. Ainsi, la présence d’une cicatrisation sur un os montre que le coup qu’a reçu l’individu n’a pas entraîné la mort de ce dernier. L’absence de cicatrisation sur l’os montre que l’individu est mort peu après avoir reçu le coup (des suites de cette blessure ou d’un autre coup dans les tissus mous).
Mais le coup reçu peut provenir d’un acte de violence ou d’un accident. Les archéologues doivent donc souvent recouper plusieurs indices afin de déterminer la cause des traumas… avec plus ou moins de consensus 1 .
Avec ces données issues des fouilles archéologiques, deux principales interprétations peuvent être formulées : l’une concerne l’intensité de la violence (via la fréquence des traumas associés à celle-ci) et l’autre la forme de la violence. Notamment, deux formes de violence peuvent être distinguées : la violence individuelle (un individu s’est attaqué à un autre individu) et la violence inter-groupes (collective) lors de laquelle deux groupes s’affrontent.
Du Néolithique à l’âge de Bronze : augmentation de l’intensité de la violence
Une première comparaison peut être faite entre le Néolithique inférieur (environ 10 000 à 7000 ans Avant l’Ère Actuelle-AEA) et l’âge de Bronze inférieur (environ 3000 à 2000 ans AEA 2 ). En 2012, les chercheurs Y. et O. Erdal ont comparé un millier de squelettes d’Anatolie pour chaque époque (trouvés sur plusieurs sites différents). Entre les deux époques, on peut estimer que la fréquence des traumas crâniens passe d’environ 2 % à 9 % tandis que la fréquence de traumas hors crâne reste la même (environ 1 %). En outre, il n’y a quasiment aucun mort suite à un trauma squelettique au Néolithique inférieur (quasiment tous les traumas sont cicatrisés). Ce qui n’est pas le cas à l’âge de Bronze inférieur (par exemple, 30 % des traumas crâniens sont non cicatrisés) 3 .
Peinture murale du palais d’Arslantepe, jouxtant les résidences des élites(vers 3300 ans AEA, âge de Cuivre)
Ainsi en Anatolie, au Néolithique inférieur, “si l’on considère que les traumas crâniens cicatrisés sont dus à des accidents du quotidien”, alors “la violence individuelle et les guerres n’étaient pas fréquentes, et, à minima, non endémiques ”. De plus, entre le Néolithique inférieur et l’âge de Bronze inférieur, l’intensité de la violence (individuelle et/ou collective) a augmenté.
Cette tendance semble être la même dans tout le Moyen-Orient : une étude de 2014 recensant dans cette région plus de 2000 squelettes datés du Néolithique inférieur permet également de conclure à une violence de basse intensité (avec énormément de blessures guéries) 4 .
Entre le Néolithique inférieur et l’âge de Bronze inférieur, se trouvent deux époques : le Néolithique supérieur (environ 7000 à 6000 ans AEA) et l’âge de Cuivre (environ 6000 à 3000 ans AEA). Dans l’étude d’Erdal en Anatolie, pour le Néolithique supérieur, environ 250 squelettes ont été analysés sur une dizaine de sites et la même tendance qu’au Néolithique inférieur semble se dégager. Cela si on exclut un site, Domuztepe (daté de 5700-5600 ans AEA, et donc appartenant selon les chronologies à la fin du Néolithique inférieur ou au début de l’âge de Cuivre), sur lequel une quarantaine de personnes semblent avoir été exécutées dans le cadre d’un ou plusieurs rites de cannibalisme (le cannibalisme est une forme de violence, mais différente de la violence entre deux individus et de la violence entre groupes), ce qui est interprété comme lié à un stress local. Pour l’âge de Cuivre, les données fournies par Y. et O. Erdal pour l’Anatolie sont très peu nombreuses. Mais si l’on regarde en Mésopotamie, les données de certains sites comme à Tell Brak, avec plus de 200 personnes tuées, laissent penser que la violence est plus forte en intensité qu’au Néolithique inférieur.
Ainsi au Moyen-Orient, entre Néolithique inférieur et l’âge de Bronze inférieur, il y a une augmentation de l’intensité de la violence, avec un saut à l’âge de Bronze inférieur, voire pour certaines régions, dès l’âge de Cuivre.
Âge de Cuivre : premières violences collectives de masse
Concernant la forme des violences, aucune trace de violence collective de masse (entre deux groupes) n’a été observée au Néolithique. Mais à l’âge de Cuivre, les premières traces d’une telle forme de violence apparaissent au niveau de villes.
Il peut s’agir de traces de massacres et/ou de destruction de bâtiments (ou de villes) dans le cadre d’un conflit. Ainsi en Mésopotamie, à Tell Brak, ville localisée dans l’actuel nord-est de la Syrie, trois massacres de trente-cinq à plus de cent personnes ont été découverts ; ils correspondent à des violences intra-sociétales datant de 3800 AEA et 3600 ans AEA. À Hamoukar, localisée 80km plus à l’est, la ville a été détruite au cours de son histoire dans le cadre d’un conflit inter-groupes en 3500 AEA. À Tepe Gawra, un plus petit site localisé en Irak, 120km à l’est d’Hamoukar, un feu a détruit la ville vers 4000 AEA (avec des traces de morts violentes, tandis que dans plusieurs niveaux on trouve des munitions en pierres et en argile) mais sa cause est moins claire : conflit, interne ou externe, ou accident 5 (5).
De même à l’âge de Bronze inférieur, on observe des traces de massacres. Ainsi en Anatolie à Titris Höyük (en 2300-2100 AEA, au “Plaster Basin”) et à Arslantepe (en 3000-2900 AEA, à la “Sépulture 216”), une quinzaine de personnes ont été tuées. À Tepe Hissar en Iran on compte plusieurs massacres de 5 à 15 individus, entre 2900 et 1700 AEA 6 .
En outre, le début du système de fortifications des villes semble apparaître vers 3500 ans AEA, à la limite entre l’âge de Cuivre et l’âge de Bronze, tandis que beaucoup de sites restent non fortifiés 7 . De même, la construction sur des positions défensives, au niveau de promontoire apparaît à l’âge de Cuivre, comme à Guvercinkaya (Anatolie).
L’augmentation de l’intensité de la violence, entre le Néolithique et l’âge de Bronze, s’est donc accompagnée de l’apparition d’une nouvelle forme de violence : les violences collectives (organisées) de masse. Cette augmentation de la violence apparaît à une époque différente d’un point de vue social et environnemental que le Néolithique : elle est donc liée à un contexte socio-environnemental spécifique et est par conséquent acquise et non innée.
Sexuation ou non de la violence ?
Si l’on regarde le village d’Anatolie ҪÇtalhöyük, entre 7100 et 6000 ans (au Néolithique), une étude de 2021 indique le nombre de traumas selon le sexe : l’analyse des données montre que la proportion de traumas chez les hommes est la même que chez les femmes 8 .
Pour comparaison, ce n’est pas ce que l’on observe à l’âge de Bronze inférieur à Ikiztepe, site localisé près de la Mer noire : trois fois plus de trauma crânien sont présents chez les hommes, et les blessures mortelles sont dans l’immense majorité chez les hommes (dont celles indubitablement causées par des armes). Toujours à cet âge mais à Karatas, sur 100 individus, il y a deux fois plus d’hommes avec blessures au crâne que de femmes ; et à Arslantep, parmi les 16 individus massacrés localisés dans le “Plaster Basin” s’il y autant d’hommes que de femmes avec des blessures, les hommes en ont en plus grande proportion. Ceci témoigne d’une violence plus importante au sein de la gente masculine 9 .
Ainsi, l’augmentation de la violence entre le Néolithique inférieur et l’âge de Bronze est associée à une augmentation prédominante de la violence au sein de la gente masculine. Celle-ci semble donc liée à l’environnement socio-environnemental et par conséquent acquise et non innée.
En outre, l’absence apparente de différence de violence entre hommes et femmes à Çtalhöyük, associée à un faible taux de traumas, amène à penser que les féminicides par coups, et vraisemblablement le féminicide en général n’étaient pas fréquents (et en tout cas pas endémiques) au Néolithique, dans ce village.
Ces analyses pour le Néolithique doivent toutefois encore être confortées par des études plus nombreuses, à ҪÇatalhöyük mais aussi dans d’autres sites (où l’analyse sexuée concernant les traumas n’a pas été menée mais où, parfois, des différences dans le régime alimentaire sont observées, contrairement à ҪÇatalhöyük).
Au Néolithique, un premier tournant sociétal
Comment expliquer ces modifications dans l’intensité et les formes de violence entre le Néolithique et l’âge de Bronze ?
On peut d’abord observer qu’au cours du Néolithique, une rupture importante a lieu dans l’organisation des sociétés au Moyen-Orient, entre le Néolithique inférieur et le Néolithique supérieur, dont la limite à environ 7000 ans AEA présente une variabilité régionale. Ces deux époques sont notamment caractérisées par deux modes de productions différents. Au Néolithique inférieur (environ 10000 à 7000 ans AEA), la poterie, au sens de céramique, est très peu utilisée (elle est présente de façon éparse sur certains sites) et les moyens de subsistances sont fondés sur l’agriculture et l’élevage avec de la chasse et de la cueillette en une part non négligeable bien que moindre. Au contraire, au Néolithique supérieur (environ 7000 à 6000 ans AEA), la poterie se développe fortement. En outre, les pratiques d’élevage sont fortement modifiées avec l’essor du pastoralisme et le commerce prend une toute autre ampleur : si le commerce de matières premières existe depuis des millénaires, le développement de récipients en poterie favorise leur conservation, leur transport, et donc de nouveaux types d’échanges ; de plus, le développement du pastoralisme est aussi associé au développement du commerce du bétail 10 .
Ces modifications des modes de production et du commerce sont corrélées à un changement majeur dans la structuration des sociétés : alors que de relativement grands sites s’étaient développés (d’une dizaine d’hectares) au Néolithique inférieur, ceux-ci déclinent à la fin de cette époque. Au Néolithique supérieur, ils ont disparu au profit de sites de plus petite taille. Ceci est interprété comme une modification sociétale majeure en réponse à un stress social généré au sein des grands sites, en lien avec la modification des modes de production ; modification qui a pu être accélérée par une modification du climat, d’intensité variable selon les régions, qui a suivi celles des modes de production.
Mais ces modifications majeures dans l’organisation de la société se font sans augmentation du degré de sa violence, qui reste toujours très bas.
Toutefois, alors que les sociétés du Néolithique inférieur sont considérées comme relativement égalitaires d’un point de vue socio-économique (avec bien entendu des variations régionales), une différenciation plus prononcée semble voir le jour au Néolithique supérieur. La pratique des sceaux scellant des conteneurs est introduite, indiquant une privatisation de ressources et une gestion administrative. Pour autant, les archives archéologiques n’arrivent pas encore à distinguer de classes sociales, c’est-à-dire des groupes d’individus dont la place est différente au sein du système productif, en lien avec la propriété privée des moyens de production, et amenant à des inégalités de richesse entre certains de ces groupes.
À l’âge de Cuivre, un second tournant sociétal
C’est au cours de l’âge du Cuivre que les premières preuves claires d’élites sociales et économiques apparaissent, en lien avec de nouvelles modifications des modes de production.
Si l’on regarde le Nord de la Mésopotamie, la production devient, à cette époque, plus spécialisée : en poteries, taille de pierres, production pastorale et agricole. La technologie du cuivre se développe : ce métal toutefois n’est pas encore utilisable comme arme ; ce n’est qu’à l’âge de Bronze qu’il le sera, en étant alors mélangé à de l’étain. Les textiles produits deviennent plus fins. À l’âge de Cuivre supérieur (période 2, de 4200 à 3900 AEA), la production en série de poteries débute et les premières traces d’une élite héréditaire, de pouvoir politique et de différenciation économique, avec une tendance à l’urbanisation, sont observées. On peut alors clairement parler de présence de classes sociales.
Ces caractéristiques se renforcent dans les siècles suivants (période 3 du Cuivre supérieur, de 3900 à 3600 ans AEA). Ainsi, les premiers centres urbains sont clairement établis, la première preuve claire d’une administration centralisée est observée, le commerce se développe avec une modification de la propriété privée (augmentation notamment du nombre de propriétaires en lien avec une augmentation du nombre de sceaux). C’est à partir de cette période que les premières violences de masse sont identifiées au Moyen-Orient.
Les deux grands centres urbains du nord de la Mésopotamie sont alors Tell Brak et Hamoukar. Tell Brak s’étend sur une superficie de 130 ha et forme un centre important de poterie localisé sur une route commerciale. Les massacres de 3800 et 3600 ans AEA traduisent une guerre civile, et sont fortement corrélées aux modifications socio-économiques : développement d’une élite héréditaire, centralisation d’un pouvoir politique et économique, développement d’inégalités 11 . Hamoukar est un centre important de confection d’objets en obsidiennes, de 15 ha, et entretient vraisemblablement des échanges privilégiés avec des zones de gisements. La ville d’Hamoukar a vraisemblablement été détruite en 3500 AEA par des troupes venant de la ville d’Uruk car, par la suite, une nouvelle ville a été reconstruite avec toutes les caractéristiques de la culture d’Uruk. Uruk est une ville localisée dans le sud de la Mésopotamie, au sud de l’Irak : c’est la plus grande ville de cette région sud, d’environ 100 ha en 3500 AEA. Cette ville ne disposait pas de certaines matières premières, et notamment pas d’obsidienne, un matériau recherché. L’attaque d’Hamoukar peut ainsi être liée à des tensions sur les marchés de ces matières premières (ou produits manufacturés liés) 12 .
De façon analogue, les archéologues lient la violence à Ikiztepe à l’âge de Bronze, en Anatolie, au contrôle par la ville d’une route commerciale où transitent certains métaux, et la dépendance de la ville aux objets métalliques manufacturés (la ville est plutôt spécialisée dans la production de textiles).
Ainsi au Moyen-Orient, la violence semble prendre son essor au cours de l’âge de Cuivre en lien avec la modification de la place des individus dans la production, l’apparition de classes sociales et de leurs intérêts contradictoires ainsi qu’en lien avec le commerce et la compétition pour certaines marchandises, entre villes ou régions aux intérêts contradictoires. Ces modifications s’ancrent dans celles qui ont vu le jour au Néolithique supérieur, avec notamment le développement de la poterie, du pastoralisme et du commerce. L’augmentation de la violence semble portée par la gente masculine, essentiellement, en lien avec les modifications sociétales de ces époques.
Laure Jinquot (69), le 15/11/2024
“Ce que tu cultives mon frère est à toi, et nous t’aiderons à le garder par tous les moyens en notre pouvoir ; mais ce que tu ne cultives pas est à un compagnon. Fais-lui de la place.”
À mon frère le paysan , Elisée Reclus, Reliefs, novembre 2024, 36 p., 14,90€.
La Pythie vous parle , Liv Strömquist, Rackham, nov. 2024, 244 p.,25€.
•nous sommes apparemment entourés d’objets de nostalgie ;
•à bien y regarder, il s’agit d’épigones ;
•ceux-ci ont vocation à conjurer l’émotion nostalgie, cette fois au service des impératifs capitalistes ;
•ce foreverism va de pair avec le nowism d’une époque éternellement plongée dans l’instant.
“Rien ne hante cet instant éternel, aucun fantôme n’y fait cliqueter ses chaînes. Exister dans un néant foreverisé signifie ne jamais mourir, produire et livrer concurrence sous des regards vigilants, errer dans un univers infini où les conversations ne se terminent jamais, en se demandant quand le printemps va arriver.”
For-ever-ism , Grafton Tanner, Façonnage éditions, novembre 2024, 120 p., 14€.
“Maggy cracha sur lui. C’était un geste étrange et barbare, mais, en y repensant, elle éprouvait à nouveau la colère de la jeune couventine devant cette atteinte à la dignité et savait que c’était le minimum pour qu’elle se défoule. Si on lui avait donné un couteau, elle aurait poignardé cet homme. Il dut voir de la folie sur son visage car il essuya le revers de sa veste et s’éloigna sans piper.”
Les Filles de la passion , Julia O’Faolain, Les éditions du Portrait, avril 2023, 8,90€.
80 ans après la libération d’Auschwitz
Le 27 janvier 1945, l’armée soviétique libérait le plus grand complexe concentrationnaire nazi : les camps de concentration et le centre de mise à mort d’Auschwitz-Birkenau. À l’occasion du 80e anniversaire de cette libération, l’UJFP et TSEDEK ! (Collectif juif décolonial) organisent les 25 et 26 janvier 2025 un colloque intitulé “Penser le fait génocidaire – Histoire, mémoire, actualité”.
Ce colloque se propose ainsi de travailler l’histoire (en réalité mal connue) et la mémoire d’Auschwitz, dans sa singularité mais aussi comme métonymie de la destruction des Juifs et Juives d’Europe. Nous interrogerons également la profonde occultation du génocide des Tziganes dans la mémoire collective occidentale, et plus généralement de l’antitziganisme européen. Nous n’oublions pas les autres victimes du nazisme, les minorités de genre et d’orientation sexuelle, les personnes handicapées, les adversaires politiques… Cependant, ce colloque aura pour sujet central le fait génocidaire dans sa relation au racisme.
Parce que, tout en réfléchissant sur leur spécificité, nous refusons d’isoler l’antisémitisme des autres formes de racisme, le judéocide des autres génocides, l’antisémitisme nazi de l’histoire européenne du racisme, du colonialisme, de la suprématie blanche, ce colloque entend laisser la place à des voix qui rendent compte de l’histoire diverse des génocides – sans prétendre bien entendu en faire un inventaire exhaustif.
Et parce que l’histoire et la mémoire sont des dimensions de notre présent, il s’agira enfin de penser l’actualité du fait génocidaire, la construction du Droit international, la manière dont le génocide nazi est mobilisé par les mémoires et les politiques en lien avec la situation en Palestine / Israël – alors que l’ONU a instauré le 27 janvier comme journée de la mémoire des génocides et de la prévention des crimes contre l’humanité.
Parce que nous sommes porteurs d’un “Plus jamais ça” qui vaille pour tous les êtres humains, toutes les populations, tous les espaces, tous les temps.
UJFP et TSEDEK !
Prostitution en milieu rural
Souvent considérée comme un phénomène urbain, la prostitution en milieu rural est très invisibilisée. Deux enquêtes ont été menées en Nouvelle-Aquitaine par Johanna Dagorn, sociologue à l’Université de Bordeaux et Clément Reversé, (Sociologie de jeunesse, sociologie des espaces ruraux ) : la première porte sur la précarité chez les jeunes en milieu rural de septembre 2017 à septembre 2021, et la seconde sur les féminicides en milieu rural menée de janvier à septembre 2022. Elles montrent que la prostitution est bien présente dans les campagnes.
Des femmes prostituées par leur conjoint : l’enquête portant sur les femmes victimes de violences a permis de constater l’importance de la prostitution de femmes par leurs conjoints violents au sein de leur domicile. Dans de nombreux cas, ces femmes présentaient une addiction, que le conjoint utilisait comme moyen de pression pour prostituer sa compagne. La prostitution s’inscrit alors dans un continuum de violences physiques et/ou psychologiques.
Une solution face à la précarité : de nombreux entretiens avec des jeunes ruraux, sans diplôme et en situation de grande précarité font état de michetonnage, échange d’un acte sexuel contre un bien (une fellation contre un plein d’essence) ou de pédo prostitution. Dans les témoignages recueillis, ces michetonnages ou ces actes de pédo prostitution sont assimilés à des logiques de “débrouille” en réponse à des besoins très concrets comme mettre de l’essence dans sa voiture pour se déplacer. Ces actes ne sont presque jamais perçus comme de la prostitution mais plutôt comme une réponse à la grande pauvreté possiblement rencontrée en milieux ruraux. Néanmoins, ils peuvent entrainer de nombreux traumatismes.
En milieu rural, la prostitution des femmes victimes de violences et des mineur·es précaires, reste malheureusement encore aujourd’hui une réalité cachée. Selon les résultats des enquêtes, une perspective d’autonomie financière apparaît comme le préalable indispensable à la “déprostitution” des femmes et des mineur·es. Encore faudrait-il, une fois la loi du silence sur ces questions brisée, une volonté politique forte pour garantir l’écoute, le soutien, la prévention, grâce à des moyens financiers à la hauteur.
Joëlle
Qui est Oznur Deger ?
Oznur est une journaliste kurde, correspondante du Jin.News en Turquie. Son agence de presse est exclusivement composée de femmes. Cela lui vaut d’être dans le collimateur du gouvernement, mécontent des divers reportages réalisés par des “terroristes”. Elle avait été libérée en mai 2023 après sept longs mois d’emprisonnement. Aujourd’hui, elle est poursuivie pour avoir répliqué aux attaques sexistes d’un policier lors d’une manifestation en hommage à deux journalistes kurdes tués par un drone turc dans le nord de la Syrie. Elle peut encourir deux ans de prison. Ou comment le sexisme, le militarisme et l’autocratie se mêlent contre des femmes à l’immense courage !
Emmanuelle
On a lu
Les hommes manquent de courage de Mathieu Palain.
Une discussion entre une mère et son fils mais surtout une discussion entre une femme et un homme. Elle lui raconte sa vie après que ce dernier ait commis un acte irréparable. Dans un langage très cru et violent Mathieu Palain nous démontre bien la violence des hommes dans ce témoignage d’une femme qui peut être celui de toutes les femmes. Édition Babelio.
Le harem du roi de Djaïli Amadou Amal.
Vivre sous le même toit que ton violeur c’est déjà violent, mais ça l’est encore plus quand ta famille ne fait rien pour t’aider et tout pour te faire taire. C’est ce que raconte l’autrice dans ce récit en vers libres. La difficulté de se construire, de faire confiance, de vivre. Le tout agrémenté de chiffres et de fait scientifique pour éduquer et montrer que cette histoire n’est malheureusement pas anecdotique. Édition Babelio.
Extrait de Solidaires & Égales, nov. 2024
Le fascisme ou l’empire titrait Mediapart avant la réélection triomphale de Trump. On va avoir les deux. Certes, Trump ne va pas détruire la totalité de l’État de droit comme Mussolini, Hitler ou Franco l’ont fait autrefois. Mais il n’y a plus beaucoup de contre-pouvoirs aux États-Unis.
Dans l’histoire de ce pays, il y a déjà eu des moments-clés. Le maccarthysme après la dernière guerre mondiale qui avait inspiré toutes les aventures impériales en Amérique Latine ou en Asie. Et la “révolution néolibérale” à partir de 1980 avec le tandem Reagan-Thatcher cassant les grèves et dérégulant l’ensemble de l’économie mondiale.
Il y a des parallèles frappants entre Trump et l’extrême droite française : il est nettement majoritaire chez celles et ceux qui ont été broyé·es par un système scolaire qui est de plus en plus privé des moyens de fonctionner normalement. Il est largement majoritaire dans les zones rurales où les services publics se sont délités et où la peur s’est développée. Il a conquis une partie importante du vote ouvrier. Il a largement bénéficié des réseaux sociaux et de médias pourris comme Fox News. Il a manié en permanence le mensonge, la menace et l’insulte. Et ça fonctionne, c’est terrifiant.
C e milliardaire s’est appuyé sur un autre milliardaire, Elon Musk, qui ne cache pas sa volonté de remodeler les institutions pour ne plus avoir d’obstacle à un enrichissement sans limite. Toute ressemblance avec Vincent Bolloré n’est pas fortuite.
Trump a su, comme les dirigeants fascistes d’autrefois, imposer ses éléments de langage. La version états-unienne du “grand remplacement” a fonctionné, y compris (comme en France) dans des régions où il n’y a pas d’immigré·es. Comme en France, des descendant·es d’immigrant·es ancien·nes ont adhéré à ce discours : Ciotti et Bardella chez nous, certain·es Latinos là-bas.
Et puis, en face, le sale boulot avait été fait. Le soutien de Biden et Harris au génocide en cours à Gaza a détourné une partie de l’électorat vers l’abstention ou le vote pour Jill Stein. Harris représentait une autre forme d’empire avec une nouvelle guerre froide, rien d’enthousiasmant. Trump veut poursuivre le massacre en Palestine avec encore plus de brutalité et de crimes.
Avec sa guerre commerciale, Trump va vassaliser de nombreux pays, à commencer par ceux de l’Union Européenne. Sur la question climatique, le pire est à attendre. Alors que l’Union Européenne voudrait promouvoir le capitalisme vert, Trump et les lobbys qui ont permis son élection vont relancer l’extractivisme. Et les rares mesures entreprises pour ne pas trop empoisonner les sols ou ce qu’on mange, vont être abandonnées. Ce sera le retour à “Dallas, ton univers impitoyable”.
Sur le plan international le tandem Trump-Netanyahou va essayer de “renverser la table” en détruisant un peu plus le droit international et les institutions qui prétendent le faire appliquer. L’ONU est clairement menacée. Avec Trump, on pourrait revenir à la loi de la jungle. Et à la multiplication des guerres.
Il faut se préparer à la riposte :
Développer et populariser les luttes sociales partout . L’exemple des ouvriers de Boeing qui ont obtenu 38 % d’augmentation sur quatre ans montre que c’est possible.
Refuser les licenciements et les restructurations. Le capitalisme est en crise. En 20 ans, une énorme partie des richesses produites a été prise aux salarié·es et donnée aux actionnaires. Face à l’explosion des inégalités, il va falloir combattre la tentation populiste et néo-fasciste.
Ces inégalités vont provoquer une stigmatisation et une répression accrue contre les migrant·es. La bataille idéologique pour expliquer qu’elles et ils sont nos sœurs/frères et que l’ennemi c’est le capital, va être centrale.
Et n’oublions pas la Palestine. Malgré le génocide en cours, financé et armé par les États-Unis, malgré les expulsions, les vols de terres, la famine, les Palestinien·nes sont toujours là, aussi nombreux et nombreuses que les Juif·ves israélien·nes. Les soutenir, hurler contre la complicité des médias et des gouvernements occidentaux, faire en sorte qu’iels ne subissent pas le sort d’autres peuples autochtones, c’est indispensable pour combattre Trump.
Pierre Stambul
Lecture de l’édito par Mathieu
La motion ci-dessous a été adoptée à l’unanimité lors de l’heure d’informations syndicales du lycée Le Castel à Dijon. Elle dénonce les attaques récentes et récurrentes contre les enseignant⋅es et le système éducatif. Notons que l’acte II de l’école inclusive correspond à une accélération importante de la mutualisation des AESH entre plusieurs établissements, et au transfert de la décision de notification du nombre d’heure d’accompagnement des élèves porteur⋅ euses de handicap de la MDPH (Maison départementale des personnes handicapées) à l’Éducation nationale… qui sera donc juge et partie.
Nous personnels du lycée Le Castel à Dijon, réunis en heure d’information avec nos syndicats (FSU, CGT Éduc’action, FO, SUD Éducation) ce mardi 12 novembre 2024, constatons que les services publics sont en danger et l’EN en particulier : 4000 suppressions postes d’enseignants à la rentrée 2025, poursuite et aggravation des contre-réformes.
Toutes ces mesures suscitent déjà la colère des personnels et il faudrait en plus réaliser ces économies sur le dos des salariés et des services publics, en allongeant de un à trois jours le délai de carence pour les fonctionnaires et en réduisant de 100 à 90 % le traitement indiciaire perçu pendant des arrêts de maladie ordinaire.
Entre 10 et 20 % de perte de salaire pour cause de maladie ! Qui peut accepter cela ?
À cela s’ajoutent :
le blocage de la valeur du point d’indice, donc de nos salaires ;
la suppression de la GIPA (Garantie Individuelle du Pouvoir d’Achat) ;
une éventuelle seconde journée de solidarité !!
Nous exigeons :
l’abandon du projet Kasbarian sur les jours de carence et sur la réduction des indemnités d’arrêts de travail ;
l’abrogation de la réforme des retraites ;
l’augmentation générale des salaires ;
l’abandon des 4000 suppressions de postes ;
la titularisation des personnels contractuels et le recrutement statutaire à hauteur des besoins ;
l’abrogation de la réforme du lycée et de la réforme de la Voie Professionnelle ;
l’abrogation du “choc des savoirs” ;
la création des postes nécessaires pour réduire les effectifs par classe ;
le recrutement d’AESH, une formation et un véritable statut de la fonction publique pour ce métier ;
l’abandon de l’Acte II de l’École Inclusive.
Nous appelons donc nos organisations syndicales, en particulier leurs instances nationales, à assumer leurs responsabilités : elles doivent prendre le risque d’initier un mouvement large pour mettre un coup d’arrêt à la régression sociale.
Nous ne souhaitons plus simplement témoigner ponctuellement de notre mécontentement. En ce sens, la grève jusqu’à satisfaction de nos revendications, nous parait être le moyen.
À l’appel de Gaza et face à l’urgence de leur situation, nous vous proposons de participer à cette initiative palestinienne de soutien éducatif et psychosocial pour les enfants de Gaza, mise en œuvre par le Centre de Jeunesse Watan et soutenue par l’Association de Développement Humain, basés à Gaza 1 .
Merci de contribuer si vous pouvez par vos dons et de partager sur les RS, par mail, SMS, Whatsapp, et surtout d’en parler de vive voix avec votre entourage et à nos syndicats qui pourraient s’investir officiellement.
La cagnotte sur Hello asso : https://www.helloasso.com/associations/education-avec-gaza-33/collectes/education4gaza
Instagram : https://www.instagram.com/p/DChZ70DteDy/?igsh=MWJjNWlydDE1ZXc5NQ==
Facebook : https://www.facebook.com/share/178D5epJri/?mibextid=WC7FNe
L’organisation d’un syndicalisme de masse est une des réponses à la montée de l’extrême droite ; cela suppose de prendre des mesures concrètes, nous rappelle Baptiste Pagnier, syndicaliste CGT.
Bien connaître nos ennemis est fort utile : le collectif La Horde propose un panorama de l’extrême droite française et une chronologie du FN/RN depuis 1972.
Quelles expériences syndicales contre le fascisme ? Plusieurs articles de militantes et militants Solidaires apportent des éléments à ce sujet. Anouk Colombani traite de l’implication du syndicalisme dans la Résistance en France. Mathieu Borie et Lina Cardenas rendent compte de leur rencontre, en Colombie, avec des syndicalistes qui organisent la classe ouvrière et mènent des luttes, malgré la menace mortelle des paramilitaires. Nara Cladera décortique les mesures prises par le gouvernement Milei en Argentine. Enfin, Christian Mahieux relaie l’appel contre une loi liberticide, esclavagiste et policière initiée par le gouvernement Meloni en Italie.
La guerre entraîne aussi des conséquences sur le monde du travail. C’est ce qu’illustre l’interview publiée par Socportal et traduite par Patrick Le Tréhondat de Solidaires, à propos de l’Ukraine envahie, occupée et résistant à l’armée russe.
Daniel Authier, de la CGT Finances publiques, et Régis Lagrifoul, de Solidaires Finances publiques, décrivent une initiative unitaire pour articuler combat syndical et enjeux des quartiers populaires : autour des Finances publiques, au Mirail, à Toulouse.
Quelques textes hors dossier complètent ce numéro.
Solidaires Finances publiques met à disposition un extrait de son livre, L’intelligence artificielle aux impôts .
Militants SUD-Rail, Gaétan Brégui et Christian Mahieux racontent la lutte à la gare de Breil-sur-Roya, pour l’emploi et l’avenir de la vallée.
Robert Kosmann, de SUD Industrie, présente quelques nouveautés, compléments à Sorti d’usines : La perruque, un travail détourné .
Geneviève Petauton, membre du Collectif pour l’avenir des foyers, nous livre ses réflexions, issues d’une pratique de terrain, à propos des foyers de travailleurs immigrés.
Comme toujours, la grande majorité des articles sont l’œuvre de syndicalistes de l’Union syndicale Solidaires, mais aussi d’autres organisations syndicales, la CGT pour cette livraison. L’ouverture aux mouvements sociaux demeure. Voilà un numéro dont nous espérons qu’il contribuera à résister, face à ce que représentent Bolsonaro, Le Pen, Trump sur le dessin de couverture, mais bien d’autres encore, ici et ailleurs dans le monde. Résistons !
Christian Mahieux
Pour s’abonner : https://www.lesutopiques.org/boutique
Quand les citoyen·nes se réapproprient leurs moyens d’échanges.
On dénombre plus de 2500 monnaies locales dans le monde. Il en existe environ 82 sur le territoire français. Parmi les plus proches de nous on peut citer : l’Eusko au Pays Basque, fédérant ses usager·es autour de la langue basque ; l’Aïga (l’eau en occitan) en pays cévenol ; l’Abeille dans le Lot-et-Garonne ; la Roue en Provence-Alpes du Sud ; la Sézu dans l’Uzège…
Les MLCC, Monnaies Locales Complémentaires et Citoyennes, sont complémentaires à l’euro car elles ont leur propre rôle à jouer, et citoyennes car le plus souvent indépendantes du pouvoir politique.
Nous allons parler ici de la MLCC du bassin économique de Montpellier, l’Hérault, nommée “la Graine”, une monnaie aux valeurs écologiques et sociales, qui a commencé à germer en 2013.
Naissance d’une monnaie locale
Genèse du projet
Bien avant de s’appeler la Graine, la monnaie locale du bassin économique de Montpellier est née à l’occasion d’un débat qui suivait le film Walter en résistance1 (1) au cinéma Utopia. À la sortie du cinéma, un petit noyau de personnes motivées s’est formé, puis un groupe s’est réuni très régulièrement dans un café associatif du quartier Figuerolles.
De discussions en réflexions approfondies, le groupe établit petit à petit les fondements de la monnaie locale. Il épluche les aspects juridiques afin que la monnaie soit légale : il ne s’agit pas que la monnaie soit balayée d’un revers de la main par le pouvoir en place mais qu’elle dure dans le temps. En France, les monnaies locales sont soumises au contrôle de l’ACPR (Autorité de Contrôle Prudentiel et de Résolution). Notre monnaie sera donc obligatoirement adossée à l’euro, les “billets” seront des coupons d’échange valables uniquement entre les membres d’une association. Ils s’apparentent en cela aux tickets restaurant.
Les valeurs de la nouvelle monnaie sont posées et écrites dans une Charte : elles seront écologiques et sociales. Le but est de redynamiser l’économie locale. Les futur·es accepteur/trices, commerçant·es et professionnel·les, seront choisis en fonction de leur démarche écoresponsable. Par la suite, un Comité d’Agrément sera créé pour valider leur adhésion.
Les réunions se déroulent de manière conviviale et sur le mode de la communication non-violente. Des ateliers de sensibilisation ludiques sont proposés au grand public afin d’explorer ce qu’est la monnaie, quel sens elle revêt et quels en sont les enjeux pour la vie des citoyen·nes. Certain·es participant·es rejoindront l’équipe militante et deviendront nos premiers adhérent·es. Afin de gérer la monnaie locale, nous créons l’association ADESL, Association pour un Développement Économique et Social Local, dont les statuts sont minutieusement rédigés en collectif. La monnaie locale est baptisée “la Graine” lors d’une séance de brainstorming.
Les coupons sont imaginés et dessinés par de jeunes graphistes bénévoles et un imprimeur se porte volontaire pour l’impression future. Ils portent des monuments célèbres de Montpellier et des oiseaux vivants dans la région.
Après tout ce travail intense, les énergies du collectif sont presque épuisées et il faut réunir une Assemblée Générale pour élire un nouveau Conseil d’Administration constitué de dix co-président·es, et un nouveau bureau. C’est ce nouveau CA qui va lancer l’impression des coupons en 2018. La Graine peut enfin circuler !
Mais que peut-on acheter avec de la monnaie locale ?
Tous les domaines d’activités sont représentés pour satisfaire les besoins très divers de tou·tes : l’alimentation avec de petits commerces indépendants vendant des produits locaux et biologiques en partie ou en totalité (notamment toutes les Biocoops y compris celle d’Agde), les cafés et la restauration, la culture (librairies et cinémas indépendants), le sport et les loisirs, l’habillement, la santé et le bien-être, la mécanique et les réparations, la formation, les métiers d’art, les livraisons, et même un comptable et des avocats… avec à la clé le choix de favoriser et de faire vivre les plus précaires.
Le fonctionnement est simple : une Graine correspond à un euro, les utilisateurs de la Graine se rendent dans l’un des “bureaux de change” et échangent leurs euros contre des Graines qu’ils peuvent ensuite dépenser chez les accepteur/trices de la Graine. Actuellement, la Graine s’est bien modernisée et dispose d’outils informatiques et logiciels très pointus. Il est aussi possible de se faire envoyer tous les mois, par prélèvement, une somme fixe en Graine, ou bien d’acheter des Graines en ligne par carte bancaire ou encore d’avoir un compte alimenté en Graines numériques sur son smartphone et de payer avec celui-ci grâce à un QR code (nous voulions toucher les jeunes, souvent friands d’applis pour smartphone).
Pour les commerçant·es et les professionnel·les acceptant la Graine, qui reçoivent des paiements en Graines de leur client·es adhérent·es à l’association, il s’agit de continuer à faire circuler les Graines sans recourir, autant que possible, à la reconversion en euros. Pour cela iels peuvent payer en Graines leurs fournisseurs si ceux et celles-ci les acceptent également, ou bien iels peuvent rémunérer leurs employé·es adhérent·es à la Graine avec une partie de salaire en Graines (sur la base du volontariat).
Ainsi la Graine tourne dans un cycle d’échanges qui dynamise l’économie locale réelle. La Graine circule bien plus vite que l’euro, du fait qu’elle reste dans un circuit délimité géographiquement.
Le sens et les enjeux d’une monnaie locale
Avec une monnaie locale, on ne peut pas spéculer en bourse. La monnaie reste dans l’économie réelle tandis que la spéculation boursière s’empare des euros et les fait passer dans une économie virtuelle. Ce faisant, une partie importante de la masse monétaire disparaît des échanges réels – ceux qui font vivre commerçant·es et citoyen·nes au quotidien – et l’économie s’en trouve congestionnée.
De même, on ne peut pas déposer les Graines sur un compte en banque. La monnaie locale va donc continuer à circuler et donc à créer de la vraie richesse, celle du vivre ensemble et du lien social.
Les euros reçus en échange de Graines sont déposés sur un compte dans une banque éthique, comme fonds de garantie (ce faisant nous doublons la masse monétaire). Ainsi, nous sommes en mesure de rembourser quiconque voudrait récupérer ses euros. Nous pouvons ensemble décider d’utiliser ces euros pour venir en aide à un membre du collectif. La banque éthique peut aussi nous proposer des crédits intéressants si nous avons un projet collectif à réaliser.
La monnaie locale ne peut pas non plus s’échapper vers les paradis fiscaux ; elle ne peut pas être utilisée pour acheter sur Internet… La monnaie locale crée un réseau de confiance : elle est valable entre les personnes qui l’ont choisie comme moyen d’échange.
En cas de crise financière – ce que l’on ne souhaite pas, bien sûr – on pourrait toujours continuer les échanges.
Enfin, il est important pour nous de conserver l’argent liquide, gage de liberté, d’anonymat concernant les données de paiement.
Ainsi une monnaie locale n’est pas seulement la réappropriation par les citoyen·nes de leur moyen d’échange : elle recrée du lien social et redynamise l’économie et finalement permet de transformer les représentations de l’échange économique. Passer de “à moi le profit ou le meilleur prix” à “profitons des richesses du vivre ensemble” .
Et maintenant ?
Les militant·es de la Graine fournissent toujours un travail formidable. Iels participent notamment aux rencontres nationales avec les autres monnaies locales.
Ils et elles organisent des “balades de la Graine” pour rencontrer les commerçant·es accepteurs/trices ; et des rendez-vous ludiques tout-public avec “le jeu de la Graine” créé pour mieux comprendre la monnaie locale et ce qui la différencie de la monnaie habituelle.
Les militant·es ont travaillé avec les élu·es, plusieurs d’entre eux/elles soutiennent la Graine et ont adhéré, acceptant de recevoir une partie de leurs indemnités en Graines. Le but du travail avec les élu·es est de donner une notoriété à la Graine pour qu’elle devienne la monnaie locale officielle de notre département, et ainsi attirer de nombreux/ses adhérent·es.
Nous aimerions pouvoir utiliser la monnaie locale dans les services publics, payer nos impôts en Graines, payer l’adhésion à la médiathèque, l’entrée à la piscine municipale, etc.
La Graine soutient également un grand projet de Sécurité Sociale de l’Alimentation. Avec le collectif Territoires à vivreS de Montpellier, la Graine gère l’expérimentation de la MonA, la Monnaie Alimentaire. Celle-ci bénéficie à des personnes en situation précaire pour leur donner accès à une alimentation de qualité. La MonA est utilisable dans plusieurs magasins sélectionnés où l’on peut trouver des produits bio, locaux, ou autres. La MonA fonctionne comme la Sécurité Sociale. Une personne cotise à hauteur de 20 euros et reçoit 100 MonA, ce qui équivaut à 100 euros. La différence est compensée par la ville, ou par des contributeur/trices.
Aujourd’hui, la Graine s’étend d’Agde à Marsillargues, de Saint-Mathieu-de-Tréviers à Villeneuve-lès-Maguelone, en passant par Sète, Aniane, Frontignan, Lunel… pour ne citer que ces villes. Le réseau de confiance s’élargit et se densifie !
Épilogue
Dans ma vie j’ai évolué, je suis passée d’une frénésie consumériste inconsciente dans ma jeunesse, à un engagement pour la décroissance, volontaire et conscient. J’ai été un instant décontenancée lorsque je me suis retrouvée à payer mes achats en monnaie locale, n’étais-je pas à nouveau poussée vers davantage de consommation ? Pourtant comme il serait triste d’avoir dans nos villes et nos villages toutes les mêmes grandes enseignes appartenant à des chaînes, et quelle uniformité ! À l’inverse comme il serait triste de n’y voir que des ressourceries, ou l’on ne peut pas toujours trouver ce dont on a besoin. Décroissance et monnaie locale sont tout à fait compatibles.
Le jour où j’ai discuté avec une commerçante qui vend des bijoux artisanaux dans un café associatif lors d’une assemblée générale de la Graine, le jour où j’ai bu un pot avec une esthéticienne, je me suis sentie sur un pied d’égalité avec elles, sans le comptoir ni le tiroir-caisse, et j’ai eu envie d’aller les voir.
Je suis membre d’une coopérative alimentaire, où ce sont les coopérateur/trices qui tiennent le magasin (aidé·es par des employé·es permanent·es), je me mets à la place de la vendeuse et je vois l’autre côté du comptoir…
Enfin, comme il est agréable de voir plein de petites boutiques toutes plus originales et colorées les unes que les autres, quel plaisir de pouvoir être soignée par un·e acupuncteur/trice ou recevoir un massage ayurvédique, pour ne citer que quelques exemples, quelle joie de savoir que mon livreur a des conditions de travail et un salaire corrects, que mon plombier se déplace à vélo, quel bonheur de bavarder avec eux/elles de nos valeurs partagées, de tisser des liens avec eux/elles, de faire des projets collectifs ensemble !
Oui, vraiment, la monnaie locale œuvre pour la biodiversité et cela est réjouissant !
Nathalie Magnier
Pour plus d’informations :
le site internet de la Graine, très bien documenté, https://laruchedesmonnaieslocales.org/lagraine34/ui/home
L’annonce par EDF du “démarrage” puis de l’arrêt d’urgence de l’EPR de Flamanville (c.a.d du lancement de la fission des atomes d’uranium) puis de son re-démarrage serait une farce dramatique, si elle n’était pas mortifère.
Comme “les armes nucléaires fondamentalement dangereuses, extraordinairement coûteuses, militairement inefficaces et moralement indéfendables”, les centrales, le nucléaire civil, ne cèdent en rien au nucléaire militaire en termes de danger et d’anéantissement mondial.
Pour rappel plusieurs milliers de villes 1 , à travers le monde ont commémoré les 7, 8 et 9 août le 75e anniversaire de l’explosion des bombes atomiques qui ont rasé Hiroshima et Nagasaki provoquant des milliers de mort·es mais aussi d’irradié·es, qui survivent encore dans la douleur des séquelles, et alors que le Prix Nobel de la Paix 2 a été décerné à l’organisation japonaise Nihon Hidankyo pour son combat contre l’arme atomique qui rassemble les survivant·es des bombes nucléaires larguées par les États-Unis en 1945.
Ces villes, comme le lauréat du Nobel, se sont engagées pour obtenir un désarmement nucléaire multilatéral, universel et intégral, c’est-à-dire l’élimination négociée, planifiée et dûment contrôlée de toutes les armes nucléaires et radioactives, conformément à l’article 6 du Traité de Non-Prolifération, à la Charte des Nations-Unies et au droit international, desquels la France est partie prenante.
Quant au nucléaire civil , cet EPR, un réacteur à eau pressurisée, est le 57e réacteur du parc nucléaire français et le plus puissant sur le territoire (1 600 MW). Il vient s’ajouter aux 56 réacteurs installés dans 18 centrales, qui font de la France le pays le plus nucléarisé d’Europe, possédant d’ailleurs une des centrales (Gravelines) les plus puissantes en service dans cette zone depuis l’arrêt forcé, en 1986, de la centrale de Tchernobyl3 situé à 130 Km de Kiev, et de l’arrêt partiel (2022) de celle de Zaporijjia (toujours en Ukraine, en raison de la guerre et de sa prise par les Russes).
[À ce sujet voir les nombreux articles parus dans la revue.]
Bernard Foulon
Les relations entre hommes et femmes sont depuis des siècles “privatisées”, pas forcément au sens économique mais au sens étymologique : confinées ou ramenées à la sphère privée par opposition à la vie publique.
Cette privatisation de l’intime en ce qu’il peut avoir de violent voire de mortel provoque actuellement des révélations publiques en cascade, parfois fracassantes, déclenchées par le mouvement MeToo, et avant lui par le féminisme en général. En ce sens, rendant historique le retentissant procès Pélicot 1 .
Dénoncer les “libertés” masculines
L’expression “Culture du viol ” reprise par Christine Bard dans Le Monde 2 fait bondir certains hommes3 qui crient au communautarisme : celui des femmes dressées en bloc contre l’ensemble des hommes qu’elles jugeraient uniformément.
Je crois qu’ils confondent la reconnaissance – par la plupart des individus des deux genres à présent – d’une dimension “ordinaire” des auteurs de ces délits et crimes avec une culpabilité genrée globale.
Ce qui est dénoncé et bousculé, ce sont les “libertés” masculines jusqu’ici admises sous des formes diverses : propos dans la rue, commentaires sur le physique, l’âge des passantes, parfois injures si elles ripostent… une incivilité et une agressivité mâles répandues impunément. Que les atteintes aux femmes, à ce stade, paraissent anodines, c’est justement là où le bât blesse et où commence à s’exercer (en public) une domination qui, en privé, peut s’avérer mortelle dans la mesure où elle n’a plus d’autres témoins que ceux qui l’exercent ou celles qui la subissent. Le nombre et la variété socio-professionnelle des coupables dans l’affaire Pélicot en témoignent au centuple. Dans le couple, pour qu’une telle violence se conçoive et se manifeste sans limites il faut évidemment que la femme apparaisse peu ou prou comme la propriété de l’homme, son objet. Ce que prouve la réflexion d’un accusé qui ne s’est pas posé de questions, dit-il, sur la valeur morale du scénario proposé : “Après tout, il fait ce qu’il veut de sa femme ”(!).
La séparation décisive Privé-Public
Ayant beaucoup écrit dans mes essais notamment la série des Privé-Public 4 sur le caractère décisif de cette séparation et opposition dans la condition faite aux femmes, je me contente de dire qu’elle est confortée entre autres par la psychiatre Katie Ebner-Landy dans le même numéro du quotidien, analysant la façon dont Internet facilite ce dédoublement masculin. Un homme bien sous tous rapports (Jekyll) peut devenir sur le réseau un “Hyde” déchaîné, facilité par la “drague” offensive en ligne, l’entrée dans les mœurs d’un totale indulgence pour les petits travers liés à la sexualité masculine qui peuvent se vivre dans le secret (relatif technologiquement) ; la toile de fond existant bien avant cette ère, étant un fonctionnement érotico-ludique au détriment du corps féminin sur lequel la société ferme les yeux : la pornographie, contre laquelle aucune chasse sérieuse n’a été entreprise. Elle a pris impunément, même chez les très jeunes, une considérable extension.
L’étendue de la réification des femmes
C’est en ce sens qu’on peut parler d’une “culture du viol”, expression que rejette dans ce numéro du Monde Irène Théry, d’accord pourtant sur le fond du problème et que retient Christine Bard. La première distingue un trait fondamental de ces agissements criminels : alors que les coupables proclament leur non-préméditation, elle parle d’un viol d“opportunité” à officialiser légalement, aussi grave que l’autre dans la mesure où les hommes tentent souvent de jouer, pour se disculper, sur la notion de consentement – ce qui a resurgi cyniquement dans l’affaire Pelicot avec le visionnage des faits où l’endormissement chimique de la victime pouvait, pour la défense du mari, faire l’objet de contestation. Gisèle Pélicot a alors été admirable. Malgré la détresse et l’horreur qu’elle pouvait ressentir devant ce spectacle où ses adversaires tentaient de la présenter comme actrice active et consentante, elle a refusé le huis-clos (prolongeant celui de l’intimité…) permettant ainsi l’internationalisation du procès et au-delà d’un grave problème de société. Sa demande a été actée par la justice
Si l’on peut tergiverser sur l’usage de l’expression “culture du viol”, on ne peut contester l’extension de la réification méprisante des femmes impliquant une violence admise dont le viol est la face criminelle.
Marie-Claire Calmus
Le collectif Non au SNU Île-de-France et celui de Saint-Nazaire se sont rencontrés le 5 octobre 2024. Iels sont venu·es de Paris à Saint-Nazaire présenter dans une soirée ouverte, au lycée expérimental, une “cartographie de la militarisation de l’école”. Quelques questions :
Pouvez-vous nous décrire cet outil ? Son “histoire”, son utilisation ?
La cartographie est née du constat qu’au-delà du seul SNU, de nombreux dispositifs ou structures étaient mobilisés par les armées pour approcher la jeunesse, la recruter à plus ou moins long terme et avant tout rendre le monde militaire familier et séduisant. L’Éducation nationale est un terrain privilégié, mais les enfants éloigné·es de l’école ou descolarisé·es sont aussi approché·es : de futur·es précaires souvent vulnérables ! Nous avons donc listé plus de 150 dispositifs et voulions d’abord les visualiser sur un objet physique : un panneau, en neuf parties à assembler, de 3,60 m sur 2,40 m. Nous avons peint le fond de ce panneau en treillis, pour signifier la présence tentaculaire des armées et le lien de tous ces dispositifs avec le ministère des Armées. Nous avons placé des éléments-clé, comme les Trinômes académiques ou la loi de 1997 (voir ci-dessous) puis nous avons déroulé une colonne vertébrale allant de l’élémentaire à la formation des enseignant·es pour montrer que les interventions se font à tout moment de la scolarité des élèves. Nous avons établi une légende pointant des personnalités usant de leur position entre Éducation nationale et Armées et faisant une distinction entre dispositifs ou structures à vocation explicitement militaire, ou infiltrés et dévoyés au bénéfice des armées. Nous avons ensuite matérialisé, par des traits noirs, les liens entre les différents dispositifs. Cela en fait un objet (de l’avis de toutes celles et ceux qui l’ont vu) impressionnant, qui montre l’aspect massif et l’inextricabilité de la présence militaire auprès de la jeunesse…
Cela met en lumière les logiques de militarisation qui sont depuis des années à l’œuvre. L’école est pensée comme un lieu d’embrigadement et de recrutement pour l’armée, dans un contexte de plus en plus militariste. Pouvez-vous nous préciser comment cela s’organise : quel·les acteur·trices, quels dispositifs ?
Pour donner une idée de l’emprise militaire sur l’école, il est possible de pointer quelques éléments-clés, souvent peu connus voire inconnus, y compris des enseignant·es. Dans chaque académie, par exemple, se trouve un “Trinôme académique” composé du recteur/ de la rectrice, d’un·e représentant·e de l’autorité militaire territoriale et d’un·e auditeur·trice de l’IHEDN (Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale – centre de formation continue et de mise en relation de civil·es sur les questions militaires). Ces trois personnalités travaillent à “développer l’esprit de Défense dans les programmes scolaires, intensifier les liens entre les communautés, militaire et enseignante, favoriser le partenariat entre les deux institutions”… tout cela se traduisant par des projets concrets et bien financés. Citons aussi la Commission Armées-Jeunesse (CAJ), constituée d’une centaine d’organisations (dont des syndicats enseignants, des fédérations de parents d’élèves, des associations d’éducation populaire…) ayant vocation à faire connaître la jeunesse aux armées et à leur donner des moyens pour lui parler. La rencontre directe avec les jeunes, chère aux militaires, peut se faire pendant la Journée de Défense et de Citoyenneté (JDC), ancienne journée d’appel que tout·e Français·e doit réaliser avant ses 25 ans, notamment pour passer le Bac ou le permis de conduire : toute une journée où les militaires sont très libres de leur discours. Encore mieux : une Classe Défense et Sécurité Globale (CDSG) permet de lier une classe à une unité militaire locale pour divers échanges et cérémonies pendant une année scolaire. Leur nombre est en augmentation constante. On pourrait développer avec toute une série de prix et concours mémoriels, du primaire au secondaire, qui mènent très vite au contact avec le treillis si on n’y prend garde… Vous en voulez encore ?
Comment faire vivre cet outil qui montre bien que le SNU (dont l’obligation est suspendue et qui, sans être encore abrogé, n’est plus dans le budget) ne constitue qu’un élément ?
La “carto” a déjà bien voyagé. Nous l’avons montrée en diverses occasions, notamment en région parisienne, lors d’événements militants ou de stages (pédagogiques et syndicaux, liés à la question de l’autoritarisme ou de la militarisation). Elle a été accueillie, avec deux animatrices, à Saint-Nazaire, pour une réunion publique avec les camarades du collectif anti-SNU. Elle est restée en Pays de la Loire pour être présentée aux participant·es de la Biennale de Convergences pour l’Éducation Nouvelle près de Nantes, avant de revenir à Paris. Nous avons été sollicitées par Saint-Etienne ainsi que par l’Observatoire des armements de Lyon, avec qui nous souhaitons vraiment organiser quelque chose.
L’intérêt est bien sûr de montrer cette carto, mais aussi d’en accompagner la lecture. Nous travaillons aussi à l’animation de séances de présentation. Nous souhaitons que le public comprenne les stratégies à l’œuvre, ainsi que les objectifs des armées. Nous avons intitulé la carto “Liens Armées-jeunesse ; Infiltrer, Recruter”, car le recrutement est un objectif assumé d’une armée qui a besoin de chair fraîche, dans les professions strictement militaires mais aussi dans tous les corps de métiers. Cela dit, notre analyse a évolué : il nous apparaît de plus en plus évident qu’au-delà du recrutement se joue une véritable fabrique du consentement, par les objets culturels notamment, et par la récupération de méthodes ludiques ou d’éducation (prétendument) populaire. Les armées doivent paraître familières, sympathiques, incontournables. Dans le contexte international actuel, nous espérons réaliser à travers nos ateliers une conscientisation salutaire. Nous cherchons des moyens de diffusion plus larges, mais sommes attachées aussi à notre objet physique, et surtout aux réflexions mutuelles qui naissent des rencontres.
Et au-delà de la nécessaire compréhension du processus, quels leviers, quels contre-pouvoirs, comment faire grandir une culture de la désobéissance individuelle et collective ?
La conscientisation que nous visons est un point de départ nécessaire. Il faut diffuser le plus largement possible ces réflexions. Nous sentons le besoin aussi, comme cela s’est matérialisé grâce aux camarades de Saint-Nazaire, de tisser des liens sur tout le territoire. Les collectifs anti-SNU locaux sont souvent un peu dormants ou portés par de petits nombres de personnes. Si la menace du SNU semble faiblir, la démobilisation (excusez le terme) n’est pas du tout d’actualité. Mais il faut se fédérer et se donner de la force. Avec Saint-Nazaire, nous avons entamé une discussion avec le “collectif national”, c’est-à-dire les personnes qui ont alerté dès le début et qui ont produit les première analyses critiques du SNU, en créant une vaste liste mail des collectifs locaux. Nous souhaitons envisager les suites, nous tourner vers la question plus large de la militarisation et changer de nom, au passage, avec les collectifs qui en seront d’accord. Il faut aller à la rencontre des organisations de la jeunesse, première concernée. Il faut produire un matériel visuel pour occuper bien plus les réseaux et l’espace public, colonisés par la propagande. Il faut, face aux gens qui diront “on n’a plus le choix, la guerre est à nos portes”, répondre “Pas de guerre entre les peuples, pas de paix entre les classes” !
Pour nous écrire : collectinonausnu-idf@mailo.com
Irène et Cassandre
du collectif Non au SNU Idf
Pour aller plus loin : une émission récente sur Fréquence Paris Plurielle :
https://www.api.actualitedesluttes.info/le-service-national-universel-5-ans-apres/
En cet automne, lourd de guerres, le ministère des Armées nous offre sa Loi de Programmation Militaire 2024-2030.
Voici un relevé de quelques éléments factuels à connaître. L’édito de Sébastien Lecornu est glaçant.
“L’effort de défense va être porté à 2 % de la richesse nationale à partir de 2025. Le montant des besoins programmés s‘éleve à 413,3 milliards avec une hausse budgétaire de plus de 3 milliards d’euros chaque année, dont 49 milliards pour le maintien en condition opérationnelle, soit 40 % d’augmentation. À ces ressources s’ajoutent l’intégralité des produits des cessions, locations immobilières de l’armée […] Afin de conforter la dissuasion, la composante aérienne verra l’entrée en service du missile air-sol nucléaire quatrième génération, les travaux concernant son futur porteur seront engagés [à Saint Nazaire !]. Renforcement des services de renseignements et 2 milliards pour les forces spéciales. Réactivité : l’échelon d’urgence sera renforcé permettant de générer une force adaptable en volume et qualité en mesure d’être projetée dans un délai allant de 48h à 10 jours”.
“C’est l’entrée dans une économie de guerre : la LPM permettra d’adapter les réquisitions en temps de paix et en temps de guerre, avec une priorisation de la livraison de biens et de services au bénéfice des armées […] Il s’agira aussi d’accroître les forces morales modèle RH : à l’horizon 2030, le ministère s’appuiera sur 355 000 militaires et civils dont 80 000 réservistes. L’atteinte de cette cible reposera sur une attractivité des carrières, et une montée en puissance de la réserve opérationnelle, vivier et ferment du lien Nation-Armée, elle sera un vecteur majeur de l’engagement citoyen. Les armées contribueront davantage à la résilience de la Nation : modification de la doctrine d’emploi des réserves avec augmentation de ces dernières.”
E. L.
Depuis des années, lentement mais sûrement, insidieusement, les techniques de gestion managériale depuis longtemps appliquées dans les entreprises privées, à travers la multiplication des évaluations, des projets et des protocoles, se diffusent dans toute la société et s’imposent dans les services publics, en particulier dans les écoles, collèges et lycées. Quelles sont les réelles motivations politiques de ces pratiques managériales ? Quelles conséquences sur le service public d’Éducation, sur le corps enseignant et sur les élèves ?
Rien que ces trois dernières années, on observe, dans les textes officiels de l’Éducation nationale, une prolifération de termes autrefois réservés au monde de l’entreprise et au management :
–> Premier exemple : Le dernier rapport de l’Inspection générale sur les RASED consacrait une part importante à leur “évaluation” et proposait même pour cela “un plan d’audits participatifs ” (sic) 1 !
–> Deuxième exemple : Depuis deux ans, par le biais d’un protocole, le Ministère impose à chacune des écoles du pays de procéder à son “auto-évaluation” 2 .
–> Troisième exemple : Dès 2022, la circulaire de Rentrée du Ministère intitulait l’un de ses chapitres : “Entrer dans la culture de l’évaluation pour mieux répondre aux besoins des élèves” 3 .
–> Quatrième exemple : depuis cette année, des évaluations nationales standardisées sont imposées à chaque niveau scolaire, à l’école l’élémentaire comme au collège4 …
Des évaluations externes et standardisées
Les évaluations ont toujours existé, mais ce qui est nouveau c’est de les ériger au rang de “culture”, et de les imposer à tous les étages : aux élèves, aux enseignants et enseignantes, aux écoles, dans le primaire comme dans le secondaire.
Or, ce que les enseignants et enseignantes observent, plus encore depuis 2017 avec le ministère Blanquer et la création du CSEN – Conseil scientifique de l’Éducation nationale, c’est que ces protocoles d’évaluations externes et standardisées sont concoctés, hors-sol, sans tenir compte des réalités et de la diversité des terrains, par les neuroscientifiques qui composent le CSEN… et pour les neuro-scientifiques du CSEN.
Ces évaluations ne sont ni construites par les enseignants et enseignantes ni même co-construites avec eux et elles : elles leur sont souvent imposées en tout début d’année, alors même que les élèves n’ont pas encore pris leurs marques dans leur nouvelle classe. Elles sont d’une grande violence pour les plus fragiles d’entre eux et elles, désemparé·es devant un outil dont ils et elles ne comprennent ni la forme, ni le fond et, surtout, ni le sens.
Quelle maltraitance pour ces enfants qui, pour ne prendre que l’exemple des CP, arrivent dans une nouvelle école, gonflé·es d’envie et d’espoir, et que l’on place dès la rentrée scolaire en situation d’échec, avec une image de “mauvais” élève.
Combien de ces enfants, parfois en larmes après ces épreuves, devrons-nous ensuite relever et restaurer dans leur confiance et dans leur statut d’élève ?
Quel manque de considération et de confiance aussi pour les enseignants et enseignantes qui se voient dessaisi·es de leur relation à l’élève, contraint·es de leur imposer une épreuve-couperet déconnectée de leur pratique quotidienne, de leur rythme de progression et de leur pédagogie.
Officiellement, ces batteries d’évaluations ont pour objectif de servir aux DASEN et aux recteurs et rectrices, pour adapter les politiques éducatives à chaque territoire, ainsi qu’aux professeur·es pour adapter leurs méthodes pédagogiques.
Mais un objectif inavoué de la mise en place de tels protocoles nationaux, une fois les résultats des évaluations centralisés et analysés par les neuroscientifiques et autres décideurs du ministère, c’est… de générer de nouveaux protocoles ! Des protocoles sous forme de méthodes d’apprentissage, qui redescendent vers les professeur·es, qui leur sont dans un premier temps recommandées, puis peu à peu imposées par leur hiérarchie à l’occasion de “formations” ou de “rendez-vous de carrière”, au mépris de la liberté pédagogique censée garantie à chaque enseignant·e et au mépris de la créativité que ceux et celles-ci déploient pour s’adapter à la singularité de chacun de leurs élèves.
Cet objectif, c’est donc le contrôle et la limitation de la liberté pédagogique.
Un autre objectif inavoué est de mettre en concurrence les élèves.
Pour définir des bon·nes élèves – et donc la future “élite”, il en faut des mauvais, comme le reflet d’une société qui, justement, ne fait plus société. Ces évaluations répétées vont à l’encontre du sentiment d’appartenance à un groupe-classe, qui est essentiel pour que chaque élève s’y sente à sa place.
En définitive, on pourrait décomposer ainsi ce processus de management par l’évaluation, qui nous est imposé d’en haut :
1) Une passation d’épreuves uniformes et normalisées dans toutes les écoles de France, déconnectées du travail de classe, par des élèves qui n’y mettent pas de sens.
2) Une remontée de résultats normés vers le Conseil scientifique de l’Éducation nationale, afin que les neuroscientifiques qui le composent construisent pour le corps enseignant un protocole de remédiation pour chaque type d’erreur rencontrée par les élèves.
–> On passe ainsi d’une science expérimentale récente (les neurosciences) à une science appliquée, en utilisant les enfants comme des cobayes, comme si la cause de leurs difficultés pouvait se réduire à quelques petits points rouges observés dans leur lobe préfrontal sur une image médicale.
–> On se trouve ici à la limite d’une instrumentalisation d’enfants au profit d’une croyance scientiste, sans aucune prise en compte des dimensions sociale et psycho-affective de ces enfants, et sans s’appuyer sur la connaissance fine qu’en ont leurs maîtres, leurs maîtresses, les psychologues ou les enseignants et enseignantes spécialisé·es des RASED.
3) Ces nouvelles “préconisations” se transforment peu à peu en injonctions verticales visant à généraliser des méthodes pédagogiques “officielles”, toujours plus centrées sur les apprentissages fondamentaux. Les enseignants et enseignantes voient ainsi leur liberté pédagogique réduite et ont de moins en moins de latitude pour exprimer leur créativité dans les apprentissages…
CQFD !
Comme le dit si justement Roland Gori, psychanalyste, membre d’Espace analytique, professeur honoraire des Universités : “l’utilitarisme s’empare des chiffres, les pervertissant, pour pouvoir assujettir les individus. Les chiffres deviennent une manière de donner des ordres” 5 (5).
De lourdes conséquences
Ce sont nos pratiques pédagogiques et nos méthodes de travail que l’on pervertit ainsi !
Ce sont les enseignants, les enseignantes et les élèves que les politiques libérales souhaitent instrumentaliser !
Les effets de ce système protocolaire de gestion managériale sur l’école, sur le corps enseignant et, surtout, sur les élèves, sont terribles. On peut en citer quelques-uns :
–> Une obsession de la note chiffrée, du classement , de la comparaison , de la sélection et une mise en concurrence accrue entre les élèves… ainsi qu’entre les maîtres et maîtresses et entre les écoles. Cette compétition permanente exerce une grande pression sur les enfants et nombre de travaux de recherche montrent les effets délétères sur le plan psychoaffectif de ces pratiques, qui nuisent à la motivation à apprendre et favorisent par ailleurs les stratégies d’apprentissage superficielles6 .
–> Une dérive vers une école qui n’enseignerait plus que “les fondamentaux” (le français et les maths), au détriment de l’émancipation, de l’ouverture culturelle au monde et aux autres, que seuls certains parents ont les moyens de proposer à leurs enfants en dehors de l’école.
–> Une école qui ne ferait plus travailler ses élèves que pour leur réussite aux évaluations… évaluations dont les résultats conditionneront bien entendu la valeur qui sera attribuée à l’enseignant, à l’enseignante lui ou elle-même, ainsi que la note attribuée à l’établissement.
–> La poursuite de la casse du service public d’Éducation par la fuite des familles aisées vers les écoles privées élitistes mieux notées et mieux dotées.
–> Des écoles publiques ghettoïsées et une accentuation de la ségrégation, des inégalités sociales, de la violence et de la souffrance à l’école.
À nous, enseignants, enseignantes, parents, militants, militantes dans nos écoles par nos pratiques, dans nos associations et nos syndicats par nos luttes, de continuer à nous battre contre une école-caserne plus “normalisatrice” qu’émancipatrice, plus excluante qu’inclusive !
À nous de continuer à nous battre, ensemble, pour offrir aux élèves et aux enseignant·es des espaces de liberté, d’expression et de créativité émancipatrices !
Frédéric Tolleret, enseignant spécialisé à la Rochelle, militant FNAREN et SNUipp
Nous poursuivons ici avec l’autorisation de l’ICEM-Pédagogie Freinet la publication de fiches qui complètent le livre S’engager en pédagogie Freinet au second degré publié en août 2023. L’idée est de favoriser l’échange autour des pratiques pédagogiques. Pour aller un peu plus loin, il est possible suivre les liens suivants : https://www.icem-pedagogie-freinet.org/
Je rencontre la classe de 1ère STI tous les quinze jours pour une heure d’EMC. Le premier Quoi de neuf est mis en place à la troisième séance pour favoriser l’expression personnelle et nourrir le choix des sujets de recherche. Je présente les règles du Quoi de neuf :
Durée : 10 min maximum
Quelqu’un mène le Quoi de neuf. Je me charge de cette première séance. Il faut inscrire ceux et celles qui veulent y parler, puis leur donner la parole, ainsi qu’à trois questions ou remarques maximum par prise de parole.
On dit ce qu’on veut, une anecdote personnelle, une actualité, en rapport ou pas avec l’EMC.
J’ai la surprise de voir S. s’inscrire immédiatement alors qu’elle découvre la pratique comme tout le monde.
Voici la prise de notes faite par un élève :
“S. a dû faire sport ce matin sans L. car ses doigts sont cassés. Et c’était vraiment nul.”
Comme je mène le Quoi de neuf, je demande
“Y a -t-il une question, une remarque ?”
Un élève :
“Comment L. s’est-elle cassé les doigts ?”
S. répond sans hésitation :
“L. était à une soirée hier soir, elle a filmé quelqu’un qui était en train de vomir et la personne a refermé la porte sur ses doigts.”
Y a-t-il une remarque ?
“C’est interdit de filmer comme ça ; il y a des cas de suicide car des personnes se sont fait afficher sur les réseaux sociaux.”
S. réagit brutalement à cette remarque :
“Toi, tu te tais !”. Elle se justifie hâtivement en disant que l’épisode s’est déroulé entre copains.
On doit apprendre à se parler quand on n’est pas d’accord, à formuler la situation de désaccord et éventuellement à en débattre.
J’interromps l’échange en reprenant la parole : “Vous vous êtes emparés du Quoi de neuf dès la première séance et nous sommes déjà dans une situation de travail lié à l’EMC, puisque la question posée me paraît illustrer le thème « violence et nouvelles formes d’expression » que vous voyez dans le programme. Il faut se demander si cette photo pose problème ou pas. L’intervention de S. nous met aussi au travail par sa forme : on doit apprendre à se parler quand on n’est pas d’accord, à formuler la situation de désaccord et éventuellement à en débattre. Si cela intéresse quelqu’un, il est possible de prendre cette question comme sujet de travail. Et le Quoi de neuf est clos”.
L. et S., pourtant très volubiles et remontées, s’apaisent. Lors du moment de mise en activité individuelle où chacun·e se met à choisir son travail, elles viennent me voir en me demandant si c’est possible d’abandonner leur sujet initial (égalité homme-femme) pour ce sujet-là. Ma réponse : “C’est une bonne idée ; vous avez des choses à dire et vous avez besoin de temps pour organiser ce que vous avez à dire. Quelle forme prévoyez-vous pour votre production ?
– Un diaporama.
– Que pensez-vous d’animer une discussion sur la question ? Cela vous demandera de la même façon de clarifier vos arguments pour les faire entendre, et de formuler les arguments contradictoires.
– Oui, c’est ce que nous voulions faire : un diaporama qui ouvre sur un débat.
– Je pense que c’est le débat qui sera votre production et que vous allez le travailler avec soin autant que le diaporama : il faut travailler les moyens efficaces pour vous faire entendre posément et entendre posément les arguments contradictoires”.
La technique du Quoi de neuf, par ses règles strictes et minimales, protège le temps d’expression et le temps du travail d’approfondissement en les distinguant l’un de l’autre.
Durant ce moment d’échanges à quatre (L., S., A. et moi), j’ai été écoutée avec une attention et une docilité qui m’ont surprise de la part de ces jeunes filles très agressives peu de temps auparavant. Le fait que je ne me sois pas placée en face d’elles en incarnant une (im)posture morale, a suffi à désamorcer leur agressivité dont la provocation misait déjà sur une réaction convenue. En affirmant qu’elles avaient quelque chose à dire, qu’elles avaient besoin de l’exprimer, j’ai signifié la valeur de leur expression en elle-même. La technique du Quoi de neuf, par ses règles strictes et minimales, protège le temps d’expression et le temps du travail d’approfondissement en les distinguant l’un de l’autre. Elle protège l’intégrité des personnes qui s’expriment en différant la question de la valeur morale, de façon à ce que la réponse soit construite par les élèves eux et elles-mêmes, et en tout cas, surtout pas formulée par la prof elle-même. Les élèves sont seul·es responsables de leurs propos – par ailleurs pris en notes, ce qui leur confère déjà une gravité certaine – et accompagné·es dans un possible questionnement de ces propos initiaux.
On peut penser que j’ai pris un risque en ne signifiant pas ma posture morale, le risque d’avoir cautionné un comportement non recevable, mais je n’ai pas senti ce risque-là, plutôt le risque de faire échouer une occasion d’apprentissage, notamment en m’exprimant trop tôt. C’est l’expérience de situations semblables qui m’a donné l’assurance suffisante pour m’en tenir au rôle d’organisatrice du Quoi de neuf. Je ne sais évidemment pas ce qu’en ont pensé les élèves de la classe, mais j’ai senti dans les échanges interpersonnels qui ont suivi ce Quoi de neuf une écoute sereine qui nous a permis de nous exprimer, eux et moi, en confiance.
Quinze jours plus tard, nous nous retrouvons pour la séance suivante.
Après le moment du Quoi de neuf désormais passé dans les usages, je lis à voix haute la liste des sujets qui ont émergé lors de la dernière séance. Une partie de la classe part en recherche ou en lecture documentaire dans la salle informatique voisine, tandis que l’autre partie reste dans la salle pour approfondir leur texte de recherche et, dans le cas de S., L. et A., élaborer leur argumentaire sur un des tableaux. Je navigue entre les deux salles en veillant à la mise au travail des un·es et des autres.
Au bout d’un moment, S. m’appelle : “On va changer de sujet ; on s’est rendu compte que si on écrit les arguments, ça va forcément être pris pour du harcèlement.
– Ah d’accord. Pourtant, vous sembliez convaincu.e.s et vous aviez commencé à argumenter. Vous vous rappelez quels étaient vos arguments ?
– Oui, on disait que c’était une photo prise entre copains, et qu’elle nous faisait rigoler, nous. Mais ces arguments ne tiennent pas.
– D’accord, vous avez changé d’avis. Mais ce changement-là est aussi un travail précieux et même si vous estimez maintenant qu’il n’y a pas de raison d’organiser un débat, je pense que ça serait important de donner une forme achevée à la réflexion, pour qu’on garde une idée claire et commune de ce qui s’est dit. Vous n’avez pas besoin d’y passer beaucoup de temps, vous faites l’argumentaire au tableau aujourd’hui, vous le prenez en photo, et vous le présentez à la classe la séance prochaine”.
S. sous ma dictée écrit au tableau la question : la photo pose-t-elle problème ?
Je redemande au groupe de trois élèves les arguments : L. les énonce et S. les écrit sur la gauche du tableau.
La photo a été prise entre copains.
Elle a été prise pour rigoler.
Je demande de compléter l’argumentaire sur la droite en proposant d’énumérer les destinataires de la photo et les personnes susceptibles de rigoler :
“Il me semble que quelqu’un vous a demandé si la photo était visible quelque part et que vous avez répondu oui.
– Ah non, ça non, on ne l’a pas dit, on ne l’aurait jamais fait.
– Peut-être l’avez-vous dit avec ironie et je n’ai pas compris le ton ; c’était une réponse du genre : « mais oui, la photo est sur mon snap » ?
– Non, non, on n’a pas dit ça, c’est sûr.
– Ah d’accord, je me trompe, mais vous voyez, c’est important de mettre tout ça au clair, parce que quelqu’un peut avoir mal compris comme moi. Complétez l’argumentaire et envoyez-moi la photo du tableau. On la présentera à la classe à la rentrée.”
J’ai reçu la photo du tableau dans la journée qui a suivi, signe concret que la communication entre nous est établie et l’enjeu pris au sérieux.
On pourrait penser que cette présentation n’apporte aucune connaissance nouvelle. Or elle signifie que l’erreur est reconnue et prend sa place dans une histoire commune et pacifiée.
Lors de la présentation à la classe, le groupe projette un nouveau tableau qui clarifie et complète les contenus ci-dessus. Cette projection est accompagnée du récit de leur travail. Les contenus de la colonne de gauche ne sont plus formulés comme des affirmations péremptoires : des modalisateurs les relient au moment de la prise de photo : “Quand la photo a été prise, on pensait que…. ” alors que les risques énumérés dans la colonne de droite sont formulés comme des généralités durables. Une photo a été prise dans l’idée de faire rire des copains, et on se rend compte des risques durables que ce geste a fait courir.
On pourrait penser que cette présentation n’apporte aucune connaissance nouvelle. Or elle signifie que l’erreur est reconnue et prend sa place dans une histoire commune et pacifiée. En clôture de cette brève présentation, un retour au titre fait le lien avec le programme d’EMC : la facilité de la photo prise avec le téléphone amplifie non seulement la puissance du rieur mais également les risques.
Je projette ensuite un schéma représentant le triangle de Karpman, en insistant sur le fait que chacun peut occuper les diverses pointes du triangle, que cette disposition n’est pas réservée aux situations de harcèlement avéré, qu’elle peut se retrouver dans des circonstances variées et nous servir à questionner les relations de pouvoir dans la société.
La séance suivante, G. me dit que le sujet l’intéresse et qu’il aimerait voir dans quel domaine de la société on peut trouver des risques d’exclusion. Dans le dialogue destiné à circonscrire le sujet de sa recherche et faire émerger la question, je comprends qu’il a une histoire personnelle douloureuse à raconter ; je l’arrête en lui disant que rien ne l’oblige à faire ce récit, mais s’il en a besoin, je veux bien l’entendre et chercher ensuite, avec lui, ce qui peut être un objet de recherche.
G. qui s’exprime de façon laborieuse à l’écrit et à l’oral, m’apprend qu’il a été l’objet d’une exclusion cruelle de la part d’une institutrice en primaire en raison de ses difficultés. C’est la première fois qu’il évoque ce souvenir en dehors du milieu familial ; son élocution et son débit témoignent de l’intensité de l’émotion. Deux pistes de travail se dégagent :
– la force d’une exclusion lorsque le “persécuteur ” occupe une position sociale dominante ;
– les mécanismes de l’exclusion.
G. choisit la deuxième piste et exprime à l’oral des éléments de réponse pertinents. Je lui propose de confirmer ces premières affirmations en les appuyant sur une étude de documents : une campagne d’affichage et de clip vidéo de la fondation Emmaus.
Les documents sont bien compris, comme le prouvent la reformulation et la mise en relation avec le thème des mécanismes de l’exclusion faites à l’oral en dialogue avec moi. Je demande à G d’écrire ce qu’il vient de me dire.
Voici le texte qu’il m’envoie :
Quand on demande aux gens se qui pensent des membre de Emmaus, il l’ai exclu de la fondation et les gardes derrières des clichés que l’on peut tous avoir sur ce genre de personnes mais il font aussi beaucoup de choses au Emmaus. Les gardé dans ces clichés rends ses personnes incroyable totalement normal. Les mécanismes d’exclusion ne sont pas forcément d’exclure la personne mais de exclure les activités qu’elle possède et de la limité à ce que l’on pense.
Voici ma réécriture :
Quand on demande aux gens ce qu’ils pensent des membres d’Emmaus d’après leur apparence, ils ne les associent pas à leur travail dans la fondation : ils les gardent derrière des clichés qu’on peut tous avoir sur ce genre de personnes : un homme très corpulent est associé au cliché d’un homme inactif, centré sur sa petite vie (pétanque, bar). En réalité, ces personnes font beaucoup de choses dans Emmmaus. Les garder dans ces clichés rend ces personnes incroyables, totalement normales.
Les mécanismes d’exclusion ne se réduisent pas forcément à exclure la personne : ils commencent dans le regard qu’on porte sur les gens, quand on les limite à ce que l’on pense.
Ce travail conserve et met en valeur l’idée majeure exprimée depuis le début de la démarche : le regard qu’on porte sur une personne peut la réduire de façon blessante. C’est ce dont a souffert G. et c’est la leçon qu’il veut porter devant la classe grâce à son travail sur la campagne de publicité d’Emmaus.
Témoignage de Marlène Pineau
En réaction au départ (sur la pointe des pieds ou pas) de nombreux et nombreuses militant·es de longue date, à l’impossibilité de mener le débat sur la laïcité dans la fédération SUD éducation (voir à ce sujet l’instrumentalisation de la commission contre les violences sexistes contre des camarades du Puy-de-Dôme), au passage en force sur la revendication d’abrogation de la loi de 2004 contraire aux décisions de congrès (et alors qu’un congrès est en préparation pour le printemps 2025),… nous nous sommes réuni·es pour rédiger ce texte. Il fait écho auprès de camarades de la CGT, de la FSU et d’autres syndicats, donc il n’est pas destiné aux seul·es adhérent·es de SUD éducation et a vocation à s’ouvrir très largement, le même débat traversant de nombreuses organisations syndicales. Rejoignez-nous pour continuer à en débattre.
Philippe Barre, Annick Champeau, Didier Pagès
Qui ?
Nous sommes un réseau intersyndical de militant·es syndicalistes laïques. Notre référence syndicale est un syndicalisme de luttes et de transformation sociale. Pour nous, ce syndicalisme de lutte de classes doit intégrer les luttes contre les oppressions et les discriminations, dans nos pratiques syndicales de terrain, et non dans des injonctions moralisatrices issues de réseaux extérieurs à nos syndicats. Nous nous opposons aux sectarismes identitaires qui tendent à fragmenter notre syndicalisme et le salariat. Notre projet est d’avoir un espace d’informations, de réflexions, de formations et d’initiatives. Notre priorité est de fournir des éléments rationnels et argumentés, pour alimenter les débats dans nos organisations syndicales.
Pourquoi ?
Nous sommes inquiet·es de constater depuis quelque temps, au sein de l’espace public et médiatique, la minoration des débats politiques et économiques, au profit de questions religieuses, communautaires et identitaires variées . Le mouvement syndical, notamment dans l’Éducation, comme l’ensemble des organisations classées à gauche, est très concerné par cette évolution. Cette imprégnation idéologique nous invite à nous rassembler car elle nous semble progresser surtout dans les syndicats se revendiquant du syndicalisme de transformation sociale, avec des conséquences délétères pour les luttes.
Nous sommes confronté·es à deux dérives symétriques. D’une part, un véritable détournement des principes de laïcité par l’extrême droite, la droite dure et, lorsqu’elle a été au pouvoir, par une partie de la gauche libérale, à des fins de stigmatisations et de récupérations des peurs . Les populations musulmanes ou supposées telles, les Rom·es, les réfugié·es, sont tout particulièrement visé·es par ces attaques xénophobes régulières, comme la loi asile-immigration négociée entre la macronie et la droite sous l’influence d’une extrême droite qui n’a jamais été aussi près du pouvoir d’État. Cette dérive concerne aussi, pour la droite dure et l’extrême droite, la remise en cause des droits des femmes et des minorités de genre.
Avec les attentats de New York en 2001, le début de ce siècle a constitué une bascule dans beaucoup de domaines. La dénonciation et la lutte contre le terrorisme sont devenues, sous l’égide américaine, une guerre de civilisations. La thèse a facilement été reprise par l’extrême droite en France et ailleurs. Elle a largement imprégné la droite française et, dans la foulée, la gauche a adhéré aux discours sécuritaires. La succession des attentats a renforcé la suspicion à l’égard du monde arabe faisant de chaque musulman·e un·e suspect. Face à ces lectures d’extrême droite, toute une partie de la gauche de contestation sociale a opposé une posture victimaire dans laquelle l’Islam, devenue la religion des opprimé·es, ne devait souffrir aucune critique, pas même une interrogation.
D’autre part, après la parution du manifeste des Indigènes de la République en 2005, certains courants de gauche se montrent complaisants envers les revendications cultuelles et communautaristes , comme si ces dernières étaient des instruments incontournables de lutte contre le racisme et les discriminations subies par les populations issues de l’immigration.
Cet antiracisme “politique” se réclamant de l’intersectionnalité se réduit souvent à l’aspect “racial” et genré. Si l’intersectionnalité peut enrichir notre analyse et nos actions, elle ne peut se substituer à une analyse de classe comme de nombreux textes syndicaux en attestent. Le débat sur ce thème reste ouvert entre nous.
C’est en partie au nom de cette conception d’“antiracisme politique” que la critique des religions, et singulièrement celle de l’Islam, est devenue un tabou déclenchant immédiatement des accusations de racisme et, dans ce cas, d’islamophobie. Si la liberté de conscience et de l’exercice des cultes est garantie par la loi, celle de 1905 le réaffirme. Nous n’avons aucun problème pour dire que l’islamisme, comme tous les projets politico-religieux réactionnaires, est un projet politique et social contraire à nos valeurs de démocratie, d’égalité et de liberté et doit donc être combattu.
Nous ne pouvons accepter que la laïcité, principe de combat social, universaliste, égalitaire et profondément émancipateur, puisse être ainsi instrumentalisée et sacrifiée sur l’autel d’une prétendue guerre de civilisation entre les peuples et les cultures.
Nous ne pouvons accepter que des revendications cultuelles prétendument “culturelles” puissent prendre le pas sur le combat pour l’égalité et l’émancipation de toutes et tous. Le relativisme culturel, les singularismes, traversent le mouvement social et politique de gauche dans des proportions inquiétantes, conduisant à des alliances mortifères avec des organisations qui font de la religion ou de l’identité ethnique une idéologie politique au cœur de leur projet de société. Miné par la précarité, le chômage et la montée des inégalités, le salariat achève de se diviser sur des questions identitaires, qui le détournent de la lutte pour des droits collectifs et le partage de valeurs communes.
Qu’en est-il de la laïcité ?
Le terme de laïcité ne figure dans aucun des articles de la loi de séparation de 1905 même si elle est souvent assimilée à celle-ci. La laïcité est d’abord un principe d’organisation sociale et politique qui assure la liberté de conscience, la liberté des cultes et l’égalité des droits entre tou·tes les citoyen·nes . Certes, il n’y a pas de laïcité possible sans séparation des Églises et de l’État, mais la laïcité ne se réduit pas à cette séparation. La laïcité n’est pas une religion de plus, elle n’est pas non plus la religion de ceux qui n’en ont pas. Elle n’est pas synonyme d’athéisme. Elle n’est pas un dogme contre les religions. Elle n’est ni une opinion, ni une valeur. Elle est l’affirmation que chacun·e peut avoir une religion ou non, voire en changer sans que cela n’interfère quant à son appartenance à la communauté civile . En ce sens, elle définit la communauté politique des citoyen·nes par-delà les appartenances religieuses ou idéologiques et réaffirme ainsi la souveraineté au peuple. Elle ne souffre pas que l’égalité femme-homme puisse être remise en question par des dogmes religieux qui voudraient fonder l’organisation sociale sur des inégalités de genre. La laïcité est ainsi une liberté qui garantit l’égalité des droits entre tout·es les citoyen·nes.
Aujourd’hui elle est dévoyée et instrumentalisée d’un côté comme une arme contre les populations issues de l’immigration, au mieux comme un code de bonne conduite imposé aux victimes de la relégation sociale. De l’autre elle devient pour certains un synonyme de l’islamophobie. Au contraire la laïcité, réaffirmée par le mouvement syndical, pourrait être un instrument de protection de la sphère publique et donc du bien commun, contre la domination et l’emprise des lobbies religieux, politiques et économiques
La laïcité est un outil d’unification des salarié·es que nous devons de nouveau promouvoir. Elle s’est construite dans les combats révolutionnaires et sociaux depuis 1789. Ainsi notre droit social et notre droit du travail en découlent pour partie.
La laïcité et l’institution scolaire
La Commune de Paris fait déjà référence de manière explicite à cette notion, de même que le syndicalisme enseignant du début du XXe siècle. Elle marque alors une volonté d’émancipation à l’égard du cléricalisme qui, lui, refuse et combat “l’école sans Dieu”. On retrouve donc cette revendication de laïcité appliquée à l’école dans tous les congrès de la gauche syndicale et politique du XXe siècle.
Par la Loi de 1905, la laïcité à l’école publique s’est peu à peu imposée, sans remettre en cause l’existence d’écoles privées (loi Falloux, 1850). L’enseignement catholique, en décrépitude avant la Seconde Guerre mondiale, a trouvé dans le régime de Vichy quelques soutiens : “Victorieux, nous serions restés emprisonnés dans nos erreurs. À force d’être laïcisée, la France risquait de disparaître” (cardinal Gerlier, 30 juillet 1940). Après la guerre, la droite française viendra sauver l’enseignement catholique : “L’Église n’a jamais renoncé et ne renoncera jamais à son droit d’enseignement. Nous tenons à cette liberté comme à la prunelle de nos yeux” (De Gaulle, 8 octobre 1949).
Ces dernières décennies, de nombreuses entorses au principe de laïcité ont pourtant vu le jour, affaiblissant le principe de séparation établi par la loi de 1905. Nous les dénonçons et les combattons en exigeant :
• L’extension du cadre laïque
• L’abrogation de la loi Debré (1959), sorte de retour partiel du Concordat, qui institue l’octroi de subventions publiques à l’école privée. Comment l’État peut-il affirmer sa laïcité en énonçant, d’une part, que “La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte” (Loi de 1905, article 2), quand il finance les écoles confessionnelles sur le budget de l’Éducation nationale ?
La nationalisation de l’enseignement privé sous contrat dans un service public unifié de l’Éducation nationale, et la fonctionnarisation de ses personnels.
L’abrogation de la Loi Carle qui organise le financement public par la commune de résidence pour les enfants scolarisé·es dans une école privée située dans une autre commune.
La réaffirmation du principe du monopole de l’État dans la collation des grades et diplômes, en partie déléguée aujourd’hui à des établissements du supérieur confessionnel depuis les accords Vatican-Kouchner de 2008.
L’interdiction de subventions octroyées par des élu·es locaux à des associations cultuelles et crèches privées.
Le soutien aux dispositifs et programmes qui défendent et promeuvent les valeurs d’égalité femme-homme et la liberté en matière d’orientation sexuelle . À ce titre, il paraît opportun de rappeler que les intégrismes de toutes obédiences ont conflué avec les tenant·es de l’ordre moral de la “manif pour tous” pour obtenir le retrait des ABCD de l’égalité.
Le maintien du respect de la neutralité religieuse pour les personnels et les élèves.
L’abolition du concordat d’Alsace-Moselle et du statut concordataire dérogatoire en Guyane en faveur de l’Église catholique.
La défense de l’obligation du respect de la laïcité qui est faite aux enseignant·es comme à tout·es les fonctionnaires de l’État laïque dans le cadre de leurs missions, qu’ils soient ou non face à un public. Cette obligation commence dès la formation en INSPE avec le statut de fonctionnaire stagiaire. Elle est consubstantielle aux lois fondatrices sur l’école laïque et au statut de la fonction publique que nous défendons.
La défense de l’application du principe de neutralité religieuse aux écolier·ères et lycéen·nes . Elle est conforme à l’application du principe de laïcité à l’École publique, comme l’ont montré les circulaires de 1936-1937 du ministre du Front Populaire Jean Zay prohibant la première tentative historique de propagande politique et confessionnelle organisée à l’École publique.
Plus récemment, la loi de mars 2004 dit : “L. 141-5-1. – Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit. Le règlement intérieur rappelle que la mise en œuvre d’une procédure disciplinaire est précédée d’un dialogue avec l’élève”.
Initiée par un gouvernement de droite pour diviser les enseignant·es et capter l’électorat FN, mais votée d’une façon transpartisane par l’Assemblée nationale, cette loi divisa fortement la gauche progressiste. Elle réglait par la loi des situations traitées au cas par cas par les équipes et les directions depuis le vide juridique ouvert par la loi Jospin sur l’Éducation (1989), qui annulait les circulaires Jean Zay, et la multiplication des cas de port du voile en milieu scolaire après l’affaire des foulards de Creil en 1989. Elle a largement été respectée, sans entraîner la déscolarisation de milliers de jeunes filles, comme ses opposant·es nous le promettaient alors.
Nous sommes toutes et tous d’accord pour dire que ce n’est ni à l’État, ni aux politico-religieux d’imposer des tenues vestimentaires, que ce soit celles des jeunes filles ou les uniformes.
L’interdiction des abayas et qamis, instrumentalisée de toutes parts (gouvernement, islamistes, extrême droite), n’est qu’une application de la loi de 2004. Il a d’ailleurs suffi d’une simple note ministérielle, que le Conseil d’État a jugé conforme à la loi, pour prohiber ces tenues dont le port était encouragé comme marqueur d’une identité musulmane à l’École par les islamistes en France mais, surtout, des influenceur·euses localisé·es dans les pays du Golfe, via les réseaux dits sociaux.
Face aux attaques répétées des politico-religieux de tous bords (les JRE – journées de retrait de l’école, la censure de certaines œuvres, l’offensive de 2022-23 sur les abayas, le refus des dispositifs d’émancipation mis en place à l’école, notamment les ABCD de l’égalité), revendiquer l’abrogation de cette loi serait un non-sens et une capitulation.
Nous nous exprimons contre l’abrogation de la loi de 2004, car cette loi soustrait les écolier·es, collégien·nes et lycéen·nes, notamment les jeunes filles, des pressions de leur famille, de leur quartier et d’une partie même de leurs camarades . De plus sa circulaire d’application réaffirme que les convictions religieuses ne peuvent justifier le refus de certains enseignements, programmes, ou la remise en question de l’obligation d’assiduité. La laïcité de l’école, ce n’est pas en son sein l’égalité de traitement des religions : c’est leur mise à distance.
Nous réaffirmons que l’école laïque est l’école de tou·tes les enfants et qu’en ce sens, en offrant un espace d’apprentissage et de connaissance rationnelle, elle soustrait à toute assignation religieuse. La laïcité n’est pas une contrainte mais une liberté et une protection.
Dans l’enseignement primaire, secondaire et supérieur, il s’agit de réaffirmer la priorité des savoirs sur les croyances et l’obligation de respect des modalités d’examen tout en revendiquant :
Une prise en compte dans les programmes de la colonisation et de l’immigration du point de vue des peuples dominés.
La mise en place de dispositifs éducatifs institutionnels de lutte contre le sexisme et l’homophobie à l’école et les moyens pour les mettre en œuvre.
Pour autant, nous ne pouvons accepter l’instrumentalisation de la laïcité dans la sphère éducative à des fins de stigmatisation de certaines populations. Afin de lutter contre ces dérives, nous nous positionnons :
Contre l’extension de la loi de 2004 à l’université et dans les écoles supérieures, car nous considérons que les étudiant·es qui sont majeur·es font le choix ou non d’afficher des positions politiques et d’arborer des signes religieux en toute conscience.
Contre la volonté de certaines municipalités d’imposer des repas uniques. La cantine doit rester un lieu ouvert à tou·tes avec des choix connus à l’avance.
La laïcité ne peut se réduire à une seule de ses dimensions, celle du rapport au religieux. Elle garantit également la liberté de conscience et d’expression et se propose d’organiser la vie collective entre les êtres humains. Cela implique :
Le droit à l’éducation pour tou·tes, par l’application réelle et renforcée de la loi d’obligation scolaire aux enfants des sans-papiers, des migrant·es, des Rom·es. Ceci avec les moyens nécessaires en personnels et le rétablissement des classes d’accueil à l’intention des élèves allophones à effectif limité, avec des enseignant·es formé·es et des mesures coercitives vis à vis des collectivités territoriales qui refusent l’inscription des enfants sans papiers, des migrant·es, des Rom·es, par des moyens directs ou détournés.
La régularisation des sans-papiers.
Le droit au logement, à la santé, à l’emploi et, plus largement, une politique en faveur des catégories populaires.
Lutter pour l’application réelle de ces droits, c’est aussi contribuer à l’unité de la classe ouvrière d’aujourd’hui pour un projet éducatif, social et égalitaire, au-delà des divisions ethniques et religieuses.
Comment nous organiser ?
Une structuration à deux niveaux :
Dans l’Éducation :
Constituer et étendre ce réseau rassemblant des personnels, syndiqué·es ou non, car les questions de l’intersectionnalité, de l’antiracisme et de la laïcité sont liées et traversent toutes les organisations syndicales et les acteur·trices du secteur de l’éducation. Réunissons celles et ceux qui ne se reconnaissent plus dans le communautarisme défendu par certains courants au sein du mouvement syndical, afin de rompre le sentiment d’impuissance et d’isolement des camarades qui condamnent le dévoiement de la laïcité. Débattons, formons-nous et remettons au cœur des luttes sociales l’intérêt collectif et les valeurs communes d’égalité, sans pour autant rien concéder sur le terrain de la défense des minorités et de la diversité culturelle.
Dans l’interprofessionnel :
Coordonner ce réseau avec des courants associatifs, politiques et syndicaux dans d’autres secteurs professionnels, qui refusent le repli identitaire et la défense du religieux comme réponse aux discriminations raciales/ethniques et à la paupérisation d’une partie grandissante de la population.
Nous appelons celles et ceux qui se retrouvent dans cette démarche à signer ce texte et à prendre part à la construction du Réseau pour une École Émancipatrice et Laïque (R.E.E.L.).
Septembre 2024
Contact : reel@mailo.com
Premières/premiers signataires au 30 novembre 2024 :
Hélène Arriéta, SUD éducation 63-03 – Sophie Asselineau, 31- Kélen Auduc, SUD éducation 69 – Catherine Barquant, SUD éducation 56 – Philippe Barre, SUD éducation 94 – Éric Bellanger, CGT éduc’action 93 – Philippe Bouvard, SUD éducation 69 – Pascal Brun, CGT éduc’action 83 – Christian Brunel, SUD éducation 56 – Anne Brunner, SUD éducation Alsace – Bruno Bulf, SUD éducation 63 03 – Sophie Burlier, SDEN CGT 17 – Suzanne Canevet, SUD éducation 56 – Jean Carroy, SUD éducation 94 – Fabienne Chambon, SUD éducation 63-03 – Annick Champeau, SUD éducation 94 – Éric Charles, SUD éducation 94- Erwan Charny, SUD éducation 63-03 – Natalie Charpentier 75 – Bernard Chneiweiss SUD éducation 75 – Laurent Coccoluto, SUD éducation 77 – Gérard Diguet, SUD éducation 94 – Laurent Draghi – Jérôme Duboeuf, SUD éducation 63-03 – Emmanuelle Edmond, SUD éducation 94 – Brigitte Ferry 93- Jean François Fontana, SUD éducation 75 – Emmanuel Fo-rdinier, ex SUD éducation 62 – Liliane Guénot, 94 – Marylène Guillaume, SUD éducation 56 – Caroline Hebrard, SUD éducation 63-03 -Yacine Ikhlef, IDÉES-ESR – Christophe Jallon, SUD éducation 77 – Stéphane Julien, ex-SNUIPP 14 – Jean-Noël Laurenti, FERC-CGT 91– Joëlle Lavoute, SUD Éducation 17 – Claude Layec, SUD éducation 56 – Alain Le Leuxhe, Instituteur retraité 71 – Valérie Lethuillier-Levet, SUD éducation 76 – Michèle Le Tinnier, SUD éducation 22 – Christiane Loubier, SUD éducation 63-03 – Line Lucas Leguen, ex SUD éducation 35 – Cécile Maignaud, SUD éducation 69 – Clotide Maillard, ex SUD éducation – Cécile Malclès, CGT éduc’action 83 (ex SUD éducation 83) – Philippe Martinais, CGT éduc’action 93 – Edward Millot, Nord LDC éducation – Marc Moneron, ex SUD éducation 63 – Valérie Moulinot, SUD éducation 63-03 – Fabrice Obaton-Texier, ex SUD éducation 62 – Didier Pagès, SUD Éducation 63 – Hervé Panelay, SUD éducation 56 – Sophie Perez, Nord LDC éducation (ex sud éducation 59) – Martine Peyrin, ex SUD éducation 63 – Catherine Pierre, Solidaires UL Champigny – Michel Podgoursky, SUD-éducation 75 – Philippe Potard, 94 – Denis Pourrat, SUD éducation 69 – Annie Queuille, ex SUD éducation 63 – Christel Ridoux, 94 – Alice Rodrigues, SUD éducation 94 – Grégorio Rodriguez, CGT éduc’action 93 – Michel Savaric, SUD éducation Franche-Comté – Adeline Serre, SUD éducation 63-03 – Pierre Sigalas, SUD éducation Alsace – Morgane Tatibouët, SUD éducation 94 – Gaël Tijou, SUD éducation 56 – Mathieu Tobie, SUD éducation 63-03 – Marie-Noëlle Toitot, SUD éducation Franche-Comté – Karin Van Effenterre, SUD éducation 94 – Pascal Verrier – Caroline Wucher, ex SUD éducation 93 UDIRS 75.
Ce texte s’adresse en premier lieu aux directions syndicales du SNUIPP 17 et de la FSU 17. Nous le publions ici car il aborde des problématiques d’ampleur nationale.
Deux mois après la rentrée, le contexte est plombé et les attaquent pleuvent de toutes parts. Face à cet état d’urgence sociale avérée, nos directions syndicales du SNUipp et de la FSU restent timorées, comme paralysées par l’importance des enjeux, par la montagne de mépris et de mensonges qu’il va falloir affronter. N’est-il pas plus que temps de se poser sérieusement la question d’un changement de stratégie ?
Et pour cela, pourquoi ne pas aller voir un peu ailleurs que dans la routine syndicale ? Nous sommes plusieurs militant·es du SNUipp 17 à être investi·es aux Soulèvements de la Terre, à Bassines Non Merci ou à Extinction Rebellion. Nous voudrions témoigner de formes de militantismes et d’actions qui font sens pour celles et ceux qui y participent et attirent à elles des personnes nombreuses et très diverses.
Un silence coupable
En premier lieu, il faut dire que nous avons été surpris·es et choqué·es par le silence coupable du SNUipp et de la FSU sur ce qui s’est passé cet été dans ce qu’il convient bien de considérer comme un pan important du mouvement social. Nous étions impliqué·es dans l’organisation et présent·es au “Village de l’eau” à Melle. Nous avons participé activement aux “manif-actions”, en particulier celle de La Rochelle le 20 juillet. Alors que la FSU se targue d’être membre de “L’alliance écologique et sociale”, il est fort surprenant qu’elle n’ait pas été signataire de l’appel au Village de l’eau, qu’elle en ait été totalement absente tout comme aux manif-actions alors que dans le même temps, Solidaires était co-déclarant du rassemblement de Melle, y tenait un stand tout comme la CGT. Nos partenaires du futur “grand pôle syndical de transformation sociale” devront-ils se passer de la FSU en période de vacances scolaires ?
Pire, alors qu’une répression démesurée, omniprésente et quotidienne était à l’œuvre à Melle, alors qu’un déploiement de force hors-norme empêchait l’accès à La Rochelle, que les intimidations permanentes, la propagande mensongère du maire, du préfet et du ministre justifiaient des violences policières inouïes durant la manifestation, nos directions syndicales n’ont pas jugé bon de produire le moindre communiqué condamnant cette répression et portant un message de soutien au nombreux·ses blessé·es. Pourtant, dans ce contexte, rassembler au beau milieu de l’été 50 000 personnes sur cinq jours à Melle et manifester à 10 000 à La Rochelle n’est pas une réalité négligeable dans le mouvement social actuel.
De plus, une fois les parasols rangés, on aurait pu penser que les instances locales et nationales allaient tout de même s’emparer du sujet et y consacrer ne serait-ce que quelques minutes pour une analyse politique et stratégique. Car il y avait matière et sous plusieurs aspects. Sur l’environnement et l’omniprésence du lobby agro-industriel (il parait que ça nous intéresse). Sur l’ampleur des mobilisations et le foisonnement des débats au Village de l’eau (l’éducation populaire, ça peut nous causer également). Sur les violences policières systématiques et l’ampleur de la répression (mais là, c’est peut-être depuis qu’on syndique une poignée de policiers qu’on n’a plus le droit d’en parler !). Mais rien de tout ça n’a suscité le moindre intérêt de nos directions, tout occupées qu’elles étaient à préparer les “grands” rendez-vous de la rentrée. Jugeons sur pièces, au moins localement, de l’efficacité de la stratégie : 15 personnes devant la DSDEN le 10 septembre et à peine 200 devant la mairie le 1er octobre pour une “mobilisation” pourtant inter-syndicale avec des taux de grévistes plus que rassurants pour notre nouvelle ministre. Cruelle comparaison !
Une nouvelle approche du militantisme
Pourtant, la confrontation de ces réalités militantes devrait à tout le moins nous interroger. Nos expériences aux SdlT, à BNM et à XR nous permettent de penser que le militantisme n’est pas mort mais qu’il se retrouve dans d’autres formes qui donnent envie de s’engager, à la fois plus collective dans l’élaboration et plus radicales dans l’action. Une des lignes forces de ces collectifs c’est le constat partagé d’une urgence (climatique, politique…) et qu’il faut y répondre sans attendre. Que ceux/celles qui nous ont mis dans cette situation sont incapables de la résoudre si tant est qu’iels en aient envie. Que les réponses soient à la hauteur des enjeux et utilisent la désobéissance civile comme moyen privilégié sans refuser apriori une conflictualité adaptée et assumée.
Nous pensons que notre militantisme syndical doit s’inspirer de cette approche. D’une part parce depuis la fin des commissions paritaires, le syndicalisme corporatiste de service est en train de s’éteindre doucement. D’autre part, parce que l’urgence est là aussi pour nous en tant que professionnel·les de l’éducation. Nous allons de caporalisations en régressions, les injonctions réactionnaires rythment notre quotidien. On est en passe de nous imposer pédagogie et manuels… Et côté statut, ce sont des salaires indignes et des humiliations collectives au yeux de l’opinion permettant la mise en œuvre de régressions sans précédent. Comme pour la planète, on dit et répète qu’il est bientôt trop tard mais on en reste à des revendications et surtout des formes d’actions sans commune mesure avec l’évidence de l’urgence.
Nous sommes des professionnel·les mais aussi des citoyen·nes engagé·es puisque militant·es syndicaux donc il est également vital de se préoccuper de l’urgence politique. Non pas pour choisir tel cheval plutôt que tel autre dans les courses électorales dont on commence à voir clairement qu’elles sont de vagues simulacres de démocratie. Mais pour s’inquiéter et agir en conséquence face à la fascisation et l’autoritarisme d’un pouvoir aux abois. En tant qu’enseignant·es, nous sommes parmi les premier·es à le constater et à le subir directement.
Si l’on souhaite s’inspirer des nouveaux collectifs militants, on pourrait d’abord le faire au niveau de la formation. Une camarade PE qui était au Village de l’eau cet été en dit ceci : “Je pense que les ateliers, conférences organisées au Village de l’eau peuvent servir de modèle sur les manières d’échanger et de transmettre. Je n’ai participé qu’à un seul stage de la FSU. J’ai entendu beaucoup de plaintes et peu de solutions. Il faut réussir à retrouver le plaisir d’échanger, le sentiment d’appartenance à un mouvement, à un groupe pour permettre le militantisme et la lutte. Les moyens mis en œuvre au Village de l’eau avec des matrices, des objectifs, des groupes affinitaires permettaient d’entrer concrètement et rapidement dans le vif du sujet et d’activer les fonctions exécutives de tout le monde. Cette organisation peut et doit nous inspirer” . À lui seul ce témoignage pose les problèmes essentiels liés à la formation (forme, contenus, motivation à y participer…).
S’inspirer du triptyque “blocage, occupation, désarmement”
Pour ce qui est de l’action, on peut s’inspirer en l’adaptant du triptyque des Soulèvements, “blocage, occupation, désarmement ” en adaptant cette désobéissance à notre milieu professionnel. Si la grève reste l’outil majeur, son utilisation banalisée au service d’une stratégie perdante durant la lutte contre la réforme des retraites en a malheureusement fait un moyen de lutte très critiqué par des collègues souvent frileux à l’idée de “perdre une journée pour rien”. Il n’en reste pas moins que seul un blocage de la machine peut nous permettre des perspectives victorieuses. L’objectif est de rendre inopérants les outils qui nous sont imposés. Pour cela, les blocages et les désobéissances sont à inventer collectivement mais les refus de réponse aux injonctions de toutes sortes, l’absence d’actes administratifs (à la condition que ce soit non pénalisant et non stigmatisant pour les élèves) ou le “sabotage/désarmement” des évaluations offrent certainement quelques premières perspectives intéressantes à mettre en débat.
Mais ces actions seront inefficaces, voire contre-productives, si l’on ne gagne pas en parallèle la “bataille culturelle du récit”. Nous le constatons au quotidien, la communication est devenue une arme redoutable de propagande. C’est celle qui est utilisée pour dénoncer notre incompétence d’enseignant·es et notre désinvolture de fonctionnaires. Même si nous n’avons pas, loin s’en faut, les moyens d’accès aux médias et tout particulièrement à ceux qui diffusent de l’info réactionnaire à longueur de journée, ce n’est pas pour autant que nous n’avons pas les moyens de nous faire entendre. Pour cela, il est nécessaire de développer une stratégie du récit autour d’actions spectaculaires. Cela permet d’avoir une visibilité qui peut être utilisée pour déconstruire les discours “officiels” et avancer des propositions alternatives. Dans ce cadre, il faut s’adresser à la profession avec un “récit” qui n’utilise pas le sempiternel verbiage syndical mais un discours original et offensif. Sans cette stratégie du récit, qui aurait entendu parler des “méga-bassines” ou de l’autoroute A 69 ? Ce sont des récits qui ont permis de mobiliser des milliers de personnes et de faire connaitre ces luttes. Mais plutôt qu’un long discours, vous pouvez aller voir le site des Soulèvements de la Terre (https://lessoulevementsdelaterre.org/), vous y trouverez une multiplicité d’exemples explicites.
Et tout ce qui précède se doit d’être porté par un fonctionnement qui diffère notablement de ce qui se pratique actuellement où le poids de l’organisation est inversement proportionnel à son efficacité réelle. Non seulement il faut passer beaucoup de temps à faire fonctionner la machine mais cette entité de plus en plus lointaine qu’est “le syndicat” est souvent source de déresponsabilisation. On compte sur les “spécialistes” que sont les déchargé·es et les permanent·es pour gérer à peu près tout. Or, ce qui est assez remarquable dans les fonctionnements des collectifs de la nouvelle mouvance de l’écologie politique c’est qu’ils sont très horizontaux et ne vivent que par l’implication et la motivation de leurs militant·es. Bien sûr, il n’est pas question de calquer brutalement cette organisation sur une structure syndicale mais de s’en inspirer, à commencer par redynamiser le fonctionnement des sections départementales autour d’actions locales, de “lieux de vie syndicale” conviviaux au plus près des collègues, de réunions avec de réels pouvoirs décisionnels, etc. Tout ça pour retrouver ce qui devrait être l’essence d’une organisation syndicale : permettre et aider l’auto-organisation des enseignant·es sur leurs lieux de travail, utiliser ses moyens humains et financiers pour préparer et coordonner des actions portées par les acteur·trices de terrain, etc… Vaste mais essentiel chantier.
Quelques minutes passées en Conseil Syndical à propos de ce texte ne suffiront bien sûr pas à débattre de tous les sujets abordés mais nous pensons qu’on pourrait peut-être essayer de réfléchir, de s’inspirer de ce qui fonctionne, de sortir du train-train, du “ça ne marchera pas”, du “les collègues ne se bougent pas”… pour faire radicalement autre chose, autrement, prendre quelques risques d’échecs… Ce peut être une alternative à une lente agonie alimentée par le fatalisme que provoquera inévitablement la pratique syndicale routinière actuelle.
François Bonnefant, Michel Busse, Emma Gardé, Delphine Liger
Le congrès national de la FSU se prépare dans un contexte où le gouvernement Macron-Barnier multiplie les agressions contre la jeunesse, le monde du travail et les quartiers populaires.
Dans les prochains jours commencent les congrès départementaux, où une question sera incontournable : comment combattre cette politique ?
Mais il n’y sera pas seulement question de lutte immédiate. Car un congrès syndical, c’est aussi un grand nombre de débats : quelles revendications pour quelle école, quel syndicalisme et quelle société ? Essayons d’y voir plus clair, dans les volumineux rapports soumis aux débats.
Des nouveautés pas si neuves
La “recomposition syndicale”, autrement dit un rapprochement CGT-FSU, est régulièrement évoquée dans les milieux militants, et parfois dans la grande presse.
Cette question ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt. Simple rapprochement ou fusion, le problème est avant tout : sur quelles bases, pour quel syndicalisme ?
Et derrière cette question, il y en a une autre : celle de l’alternative sociale. La direction de la FSU entend aujourd’hui stimuler et structurer – avec d’autres syndicats – l’unité de la gauche politique (le “Nouveau Front populaire”), pour une alternance électorale en 2027 (ou avant).
Ce n’est pas nouveau : des responsables de la tendance majoritaire “Unité & Action” ont déjà dans le passé, par un texte collectif, présenté l“union de la gauche” des années 1970 comme inspiration pour les rapports entre syndicats et partis de gauche 1 . De ce point de vue, la direction de la FSU va beaucoup plus loin qu’un simple appel au vote pour le NFP. Elle envisage clairement un rapprochement organique et permanent avec les partis de gauche, y compris sur le terrain électoral : “la nécessité urgente de cadres larges, englobant le syndicalisme, les mouvements associatifs et les partis politiques progressistes, pour imposer des alternatives économiques, sociales et écologiques et pour parer la menace d’une accession de l’extrême droite au pouvoir”.
Cette orientation est une impasse, voire une régression. Tout d’abord, car les expériences de la gauche au pouvoir, montrent qu’elle se situe en général dans une “gestion loyale” du capitalisme et de la régression sociale… ce qui au final facilite la victoire des forces les plus réactionnaires, en créant colère et désespérance.
Ensuite (et c’est lié), se mettre à la remorque de forces politiques “de gauche”, n’est pas du tout souhaitable. Le syndicalisme doit continuer ce pour quoi il existe : mener la lutte dans les lieux de travail et dans la société, changer le rapport de forces non seulement pour des questions immédiates, mais aussi pour un changement de société global (Charte d’Amiens ). Cela n’exclut pas de travailler avec des partis politiques sur des questions précises liées aux revendications… mais cela exclut d’accompagner, même de manière “critique” ou “vigilante”, une coalition prétendant changer la société par l’action parlementaire.
“Unité & Action” comme “École Émancipée” (plus proche du PS et du PCF pour l’une, de LFI pour l’autre), veulent entraîner le syndicalisme dans cette impasse.
C’est à cette aune qu’il s’agit d’analyser le “nouvel outil syndical” qui est prôné. Dans la réalité, il y a peu d’illusions (ou de craintes) à avoir : la fusion de la CGT/FSU – Solidaires semblant écartée à l’heure actuelle – n’est pas d’actualité. Les proclamations sur l’unification à la base (qui d’ailleurs ne sont même plus mentionnées) sont de pure forme : dans quel département y a-t-il un vrai travail à la base ? En revanche, des listes communes aux élections professionnelles sont beaucoup plus probables : ce serait d’ailleurs positif, sauf à approuver l’électoralisme boutiquier qui sévit lors de ces échéances.
Si une fusion organique est peu probable à court terme, en revanche ce rapprochement peut très bien se faire dans l’idée de constituer un “bloc” CGT-FSU 2 pour peser sur l’unité de la gauche parlementaire. Là encore, une priorité bien éloignée des nécessités de la lutte.
Quelle conception de l’“alternative” et de la “rupture” ?
Pour le reste, on notera que les textes soumis aux débats restent très habituels. La direction de la FSU ne se situe pas dans un affrontement avec le capitalisme, mais plutôt dans son aménagement : et pour cela, constituer un interlocuteur incontournable pour le pouvoir (de préférence avec un gouvernement “de gauche”, comme on l’a vu).
Cette perspective réformiste et corporatiste, structure le texte du thème 4 (sur le syndicalisme), et la démarche revendicative des autres thèmes : outre la stratégie politique évoquée plus haut, il part du principe que le syndicalisme “de transformation sociale ”, c’est la Fédération de syndicats nationaux catégoriels, chacun dans son pré carré corporatif. Et le reste à l’avenant, y compris quand ce sont des questions brûlantes. Ainsi les “journées d’action” saute-mouton restent l’outil privilégié. De même, l’ignorance des problématiques d’auto-organisation est manifeste, aussi bien en ce qui concerne l’organisation des luttes (question des AG de personnels souveraines) qu’en ce qui concerne l’organisation de solidarités concrètes (caisses de grève), ou encore les formes d’action (boycott des instances, grèves reconductibles).
On retrouve cette logique réformiste dans le thème 3 (“Rupture écologique, droits humains et justice sociale” ). Sur la forme, il y a des évolutions : un “verdissement” de la démarche revendicative, entamé au précédent congrès. Et aussi des interrogations non dénuées de pertinence, par exemple sur la “Sécurité sociale de l’alimentation”. Il faut sans doute y voir la prise en compte des thématiques de l’École Émancipée (le prix de son accompagnement de la politique de l’appareil syndical), mais aussi l’alignement du programme revendicatif sur le réformisme new look du Nouveau Front populaire : on structure le programme revendicatif pour être compatible avec celui de l’alternance électorale de gauche.
C’est de ce point de vue que l’on doit comprendre la “rupture” proclamée : elle consiste en fait à une décarbonation complète de l’économie. Rupture avec le productivisme oui, mais pas avec le capitalisme comme proclamé au congrès précédent (de ce point de vue, la tête de la direction cette année est plus honnête). Car on ne peut rompre avec le capitalisme sans construire une société socialiste, sans mettre fin à la propriété capitaliste des grands moyens de production et d’échange, sans exproprier la grande bourgeoisie. L’on cherchera en vain dans les rapports préparatoires la notion d’expropriation, de planification (en dehors de la planification écologique), ou même de socialisation ou de nationalisation… même pas une phrase pour revendiquer le retour dans le secteur public des services privatisés (ce qui en soi ne serait même pas anticapitaliste).
Ça tombe bien, le programme du NFP évacue lui aussi cette question…
Il faut noter toutefois un certain nombre de revendications tout à fait progressistes sur les droits et libertés, sur les questions internationales (violences policières, Ukraine, Palestine, etc.) sans toutefois qu’une opposition claire au militarisme (et donc la nécessité de l’antimilitarisme pratique) soit formulée. C’est un problème classique dans la FSU (et pas que dans la FSU) : les engagements progressistes sur des sujets restent très souvent des mandats de sommet sans beaucoup de conséquences pratiques. Ainsi, le mouvement de solidarité avec la Palestine (notamment “Stop Arming Israël” soutenu formellement par la FSU) est très peu abordé en soi alors qu’il représente un élément important dans la jeunesse.
La persistance du réformisme corporatiste
La contrepartie de cette politique dans les thèmes éducatif (thème 1) et corporatif (thème 2), ce sont des revendications qui restent dans le cadre du capitalisme, qui s’auto-limitent. Par exemple sur l’école : en dehors de constats qui critiquent les effets des politiques gouvernementales, il y a finalement peu de perspectives. La question d’une rupture avec le capitalisme dans le domaine éducatif (ce que d’aucun·es, comme à Émancipation, nomment la question de “l’éducation intégrale”, de “l’enseignement polyvalent et polytechnique”, etc.) n’est pas abordée. C’est cohérent : si on reste dans le cadre du capitalisme, on ne peut qu’humaniser son système éducatif sans remettre en cause jusqu’au bout son caractère de classe.
Mais même dans ce cadre, les revendications proposées sont assez peu offensives en-dehors de revendications “basiques” ou classiques (créations de postes, etc.). Ainsi la question de l’abrogation d’un certain nombre de contre-réformes particulièrement nocives des dernières années n’est même pas (ou plus) posée.
Ces limites se retrouvent dans les revendications corporatives (thème 2). On se contentera ici de deux exemples parmi beaucoup d’autres. Alors que la précarisation et la précarité augmentent en flèche, non seulement la direction de la FSU ne revendique pas la titularisation sans condition des non-titulaires, mais elle est en retrait sur le sujet : elle se borne à demander “un plan massif de titularisation des contractuel·les” (auparavant elle condescendait tout de même à écrire “tou·tes les contractuel.les ”). En ce qui concerne la condition de nationalité bloquant la titularisation, les personnels en question… sont priés.es de se faire naturaliser : la FSU revendique “Des mesures facilitant la naturalisation” !!
La situation est encore plus caricaturale concernant la protection sociale complémentaire des personnels. On voit aujourd’hui que la signature (même “de combat”) de l’accord sur la protection sociale complémentaire par toutes les organisations de la Fonction publique, a une signification claire : les directions syndicales ont fait le choix d’accompagner la marchandisation de la protection sociale, de valider un aspect de l’offensive contre la sécurité sociale. Aujourd’hui, c’est la privatisation de la protection sociale dans divers ministères (et demain dans celui de l’Éducation nationale ?) qui se profile, au profit des compagnies d’assurances et autres fonds de pension. Dans cette situation, la direction de la FSU n’éprouve même pas le besoin de tirer un vrai bilan critique des accords qu’elle a signés.
Tous ces atermoiements renvoient là aussi à une stratégie globale : ne pas affronter le capitalisme, se poser comme interlocuteur institutionnel des pouvoirs en place. Ce qu’on appelle aujourd’hui le “dialogue social”, et hier la collaboration de classes.
Quentin Dauphiné
Anne Frank : Les descendant·es de ceux/celles qui ont dénoncé Anne Frank et sa famille à la Gestapo ont gagné les dernières élections néerlandaises avec Gert Wilders. Aujourd’hui, iels défendent les Juif·ves, parlent de “pogrom” à Amsterdam et dénoncent l’antisémitisme, celui des Arabes, cela va de soi. Plus exactement, et c’est plus conforme à ce qu’iels sont, iels défendent les houligans supporters du Maccabi Tel-Aviv. Ces charmants supporters ont juste attaqué tout ce qui était bronzé, hurlé “on va niquer tous les Arabes” et crié pendant la minute de silence à la mémoire des victimes de la catastrophe de Valence. Les médias et notre ineffable président sont pourtant formels : ils ont été victimes d’une odieuse attaque antisémite.
Comme aurait pu chanter Jacques Brel : “et ça sent les fachos dans le port d’Amsterdam…”. Voir le monde à l’envers.
Auchan : “Le plan de retour à la croissance passe par la suppression de 2389 postes”. Bizarre. La famille Mulliez (qui possède Auchan) a reçu 500 millions d’euros d’aides publiques, a distribué un milliard d’euros de dividendes à ses actionnaires et a doublé sa fortune en généralisant les caisses automatiques.
Canard : Parfois on croit lire Minute voire Valeurs Actuelles alors qu’il s’agit du Canard Enchaîné . Une certaine Anne-Sophie Mercier sévit chez ce palmipède après avoir écumé chez Charlie , Le Parisien ou RTL . Le portrait qu’elle dresse de Rima Hassan traduit la grande empathie qu’elle a pour les victimes du génocide à Gaza. Rima Hassan serait une terroriste sur X et usurperait son statut de réfugiée. Alors si vous avez des économies à faire, désabonnez-vous. Et si vous avez la nostalgie de l’époque où ce journal était progressiste et reconnaissait qu’un·e colonisé·e était un être humain, écrivez-lui.
COP : Il paraît que ce sont les initiales de “Conferences Of the Parties” contrairement aux mauvaises langues qui avaient compris “Comédie Organisée par les Puissants”. La COP 28 était organisée par le ministre du pétrole d’un État féodal du Golfe. Celle de Bakou (bas coût ?) va être présidée par Ilham Aliev, autocrate régnant sur l’Azerbaïdjan depuis plus de 20 ans, auteur récent d’un nettoyage ethnique meurtrier contre les Arménien·nes. Son pays tire toutes ses richesses du pétrole, un “don de Dieu” a déclaré Aliev sans rire. Alors, si la température du monde continue de monter, c’est vraiment un manque de chance.
Dictionnaire : Les “Idées reçues” se doivent d’enrichir le dictionnaire avec des définitions simples. Ainsi pour le verbe “israéliser”, nous proposons “s’emparer violemment de ce qui ne vous appartient pas et accuser de terrorisme ceux qui s’opposent au fait accompli”.
Michelin : Cette noble multinationale vient de verser 1,4 milliards d’euros à ses actionnaires. C’est sept fois plus qu’il y a 20 ans. Un petit calcul s’impose. 1260 salarié·es viennent d’apprendre la fermeture de leurs sites de Cholet et Vannes. Si l’argent des actionnaires était donné aux travailleur/euses licencié·es, ça ferait plus d’un million d’euros par personne. Pardon, je rêvais éveillé.
Prends l’oseille et tire-toi : En 10 ans, Sanofi a reçu 1,5 milliards d’euros d’aide publique. Argent indispensable pour délocaliser et financer les fonds de pension.
Revalorisation : Les mathématiques sont compliquées. Les retraité·es vont être “revalorisé·es” de la moitié de l’inflation. Donc leur niveau de vie va baisser, non ? Bizarre pour une revalorisation.
Sport collectif : On ne change pas une équipe qui gagne. Yaël Braun-Pivet et Gérard Larcher sont partis à Nouméa pour essayer de convaincre les Kanak·es qu’il n’y a rien de mieux que la souveraineté française. La même équipe avait été envoyée en Israël après le 7 octobre 2023 pour justifier à l’avance le génocide qui s’annonçait.
Trump : Il a trouvé tous les qualificatifs pour désigner Kamala Harris : “communiste”, “fasciste”, “tarée”, “raclure” … Enfin un politicien qui trouve les mots justes pour séduire l’électorat “modéré”.
Tueurs à gages : Vous pensez bien sûr au soldat israélien qui assassine sans état d’âme les femmes et les enfants de Gaza. Erreur. Il s’agit cette fois du pape François qui a comparé les médecins pratiquant des avortements à des tueurs à gages. Encore un coup du père François. Voir “la vieillesse est un naufrage”, “À bas la calotte !”.
Union nationale : La population de Valence a apprécié à sa juste valeur l’unité manifestée par les principales forces politiques espagnoles. Le Président de la région (Carlos Mazon, droite postfranquiste), le Président du gouvernement Pedro Sanchez (socialiste) et le roi Felipe VI (digne héritier du régime franquiste), ont tous les trois reçu de la boue au visage en récompense de leur incompétence.
Pierre Stambul
Sommes-nous les prochains à vivre cela ? Est-on en 1938 ?
Un élément intéressant sur le vote qui vient d’avoir lieu. Plus de 70 % des Juif·ves des États-Unis ont voté pour Kamala Harris. Mais il y a 600 000 Juif·ves états-unien·nes qui vivent en Israël (avec la double nationalité). 90 % d’entre eux/elles ont voté pour Trump dont les propos antisémites sont notoires. Iels vont avoir le soutien du prochain ambassadeur, Mike Huckabee, ouvertement partisan de l’annexion de ce qu’il appelle la “Judée-Samarie”.
Les reporter·es qui rapportaient ces faits pourtant filmés ont été le plus souvent censuré·es. Ce n’était pas assez “équilibré”. Nos médias ont largement donné la parole aux fascistes qui dirigent Israël et qui ont osé parler de pogrom. En même temps, ces derniers ont annoncé envoyer des hommes armés en Europe.
En France, de Macron à Retailleau et Marine Le Pen, tout ce monde immonde a sorti son couplet sur l’antisémitisme et s’est précipité au stade de France pour assister au “match de la honte” entre la France et Israël.
Cette assimilation des Juif·ves à des houligans fascistes et la transformation par les médias d’une baston contre ces nervis à un “pogrom”, met clairement les Juif·ves en danger. Sur Facebook, on peut voir ce dessin qui en dit long sur la période que l’on vit. Un petit garçon dit à son instit : “Maîtresse, Lana elle dit qu’elle est triste pour le sort des enfants à Gaza ”. Et l’instit gronde Lana : “Tu ne devrais pas tenir des propos antisémites”.
Claude Marill revient ici sur la réponse que Pierre Stambul a écrite dans la revue 10 de juin 2024 (Gaza : le génocide en cours n’a rien à voir avec l’Iran ) au sujet d’un article écrit par Claude dans la revue 9 de mai 2024 1 .
Le conflit palestinien est aujourd’hui au cœur de nos engagements et réflexions militantes. Des divergences d’appréciations se font jour. La controverse alors s’impose. Mais faut-il encore éviter de porter des verres anamorphiques facteurs de distorsions et faux débats.
Qu’est-il écrit pour l’essentiel dans cet article “Face à la guerre génocidaire en Palestine, que faire ?”.
1/ Une dénonciation de l’État d’Israël comme SEUL responsable d’une entreprise génocidaire contre le peuple gazaoui et probablement d’un écocide visant son environnement et ses terres.
Cette guerre totale menée par Tsahal contre le Hamas et l’ensemble du peuple palestinien est la réplique attendue à l’attaque à caractère terroriste perpétrée par le Hamas.
Dénonciation de cette organisation palestinienne islamiste dont le projet est de s’imposer comme seule représentante de la Résistance du peuple gazaoui, voire du peuple palestinien à partir d’un mode opératoire dont l’assaut du 7.10.23 illustre le peu de considération que manifeste le Hamas pour le peuple qu’il prétend défendre et, a fortiori, pour les populations civiles en terres usurpées israéliennes.
L’article dénonce l’attaque du 7.10, laquelle relevant de la seule initiative de la branche armée du Hamas, a laissé à l’abandon le peuple gazaoui, non organisé en Katibas d’auto-défense, dans un rôle contraint “de bouclier humain” en protection des formations armées du Hamas.
Dans cette optique, l’article dénonce les organisations islamistes qui opèrent ou ont opéré au Caucase nord, en Perse, au Mashrek, voire au Maghreb, au Yémen, lesquelles ont toutes trahi leur peuple engagé dans le combat contre l’oppression et l’exploitation nationale ou coloniale.
Elles sont toutes résolument inscrites dans la contre révolution.
Ces organisations ne sont pas désignées comme “terroristes” mais responsables d’actes terroristes dès lors qu’elles participent à des massacres indiscriminés parmi les populations civiles y compris parfois palestiniennes (camp palestinien de Yarmouk en Syrie).
L’opération du Hamas le 7.10.23 s’inscrit dans ce contexte de massacre indiscriminé ce qui, de mon point de vue, est incontestablement condamnable ! L’article pour autant, ne renvoie pas “dos à dos”, dans cette réalité de rapport de domination coloniale, le Hamas et Tsahal sous direction du pouvoir politique fascisant de Nétanyahou et des suprématistes, comme le prétend Pierre.
2/ Nul argument dans l’article, ne fait référence au “mal” qu’incarnerait “l’État colonial d’Israël, État d’apartheid” mais expose une création étatique artificielle sioniste voulue par les puissances impérialistes américano- occidentales et l’URSS stalinienne de 48, assignant ainsi au peuple israélien une fonction de prédations et de spoliations de tout un peuple afin d’affirmer un régime de terreur à l’égard du peuple spolié, et d’assurer aux puissances impérialistes l’inviolabilité de leur présence dans le monde arabe. (Depuis 48 jusqu’à nos jours, exploitations prédatrices des hydrocarbures).
Il n’est pas question du “mal” mais de ce que génère, en termes de classe et de domination coloniale, le système capitaliste. Ce n’est donc pas un constat “moral” mais politique.
3/ Bien que sunnite, le Hamas est aujourd’hui inscrit dans l’arc chiite d’opposition à l’État d’Israël, arc constitué du Hezbollah libanais, du régime alaouite (chiite) de Bachar al-Assad, des houtistes chiites yéménites, des milices islamistes chiites irakiennes, et des milices Qods iraniennes sous le commandement direct d’Ali Khamenei, lui-même en alliance avec le Kremlin et la Chine.
Le Hamas n’aurait-il alors rien à voir avec l’Iran ? et le peuple Gazaoui ne serait-il pas tributaire obligé de ses “protecteurs” mortifères ? comme le prétend Pierre. Il est clair que nous n’avons pas la même lecture du conflit dans son contexte géopolitique.
4/ Par ailleurs l’article fait mention de la nécessaire solidarité de classe internationaliste entre les organisations syndicales palestiniennes et les forces démocratiques syriennes toujours en révolution à Soueïda, Derra, Idleb, et les forces laïques et démocratiques libanaises. C’est dans cet esprit que l’article ouvre sa focale dans son environnement régional et politique.
L’article ne confond pas la résistance du peuple palestinien, y compris armée, avec celle du Hamas qui bénéficie d’un arsenal en armes important payé par le Qatar, et fourni par les Mollahs. Mais à quelles fins stratégique et politique ? L‘article suggère des pistes argumentées de réflexions sur ces questions qui conditionnent nos engagements.
Il appelle au désarmement d’Israël, au boycott de ses exportations, à participer à toutes manifestations en soutien au peuple palestinien, à entretenir des liens constants avec les syndicalistes palestinien·es.
Il soutient STOP ARMING ISRAËL !, appelle à la solidarité avec le peuple ukrainien, autre victime du colonialisme russe.
5/ L’article plaide pour que se réalise un seul État palestinien sur les terres de Palestine ; un État laïque, libéré du capitalisme, ouvert et organisé par les organisations ouvrières, assurant l’épanouissement et la protection de ses citoyen·nes, quelle que soit la confession, et intégrant le droit au retour. Il est à craindre que l’attaque du 7. 10 contribue à ruiner pour longtemps cette perspective démocratique voire révolutionnaire.
Ce n’est pas une position “morale” mais politique qui ne renvoie pas “dos à dos” les peuples concernés, palestinien et israélien, mais tout au contraire pourrait les unir.
6/ Le parallèle que suggère Pierre entre l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 avec le soulèvement du peuple algérien du 1er novembre 1954 fait fi, de mon point de vue, de toutes données contextuelles et considérations historiques.
Ces peuples palestinien et algérien ont chacun leurs spécificités et ne sauraient être comparés dans leur lutte de libération nationale.
Ce débat nécessaire ne peut être constructif que s’il est respectueux de la chose écrite et dite.
Claude Marill, le 14.10.24
Une révélation que ce film de fiction, incitant à toutes sortes de réflexions sur ce que peuvent être les “lanceurs et lanceuses d’alerte”, non seulement dans les domaines politiques et socio-économiques comme l’actualité nous le montre, mais dans toutes sortes d’instances de la vie ordinaire. Ici la famille.
Ce qui est dénoncé c’est l’omerta qui peut cimenter toute société et qui, par peur de représailles, pousse à se taire les individu·es appartenant à divers collectifs, à propos d’erreurs, de fautes, de délits, de crimes qu’iels connaissent ou subodorent et au-delà, par peur de l’effondrement de tout un cadre de vie – cette complicité s’exerçant dans le couple, la famille… et jusque dans la communauté internationale, comme en témoigne la passivité des pays occidentaux à l’égard de ce qui se passe actuellement au Proche-Orient.
Ce qui est admirable est l’art du cinéaste, annonçant dès le début la violence de cette vérité insoutenable par la dispute d’un couple en voiture, dont l’homme est le frère du marcheur solitaire qui se révélera être dénonciateur et victime.
Cette violence se perpétue contre l’employé de la luxueuse maison familiale – huis-clos de l’action principale – qui déclare n’avoir pas de chambre pour le nouveau venu, invité imprévu, non souhaité semble-t-il. Elle continuera à sévir sous diverses formes entre les personnages. Et explosera dans l’outrageante et éclaboussante révélation.
Cet homme seul du début est le trublion qui va ébranler la forteresse adossée à la fortune du père, s’auto-célébrant à l’occasion des 60 ans de celui-ci.
Le filmage est lui-même violent, avec une grande brutalité des mouvements de caméra, et ce dévidement précipité d’images, légèrement obliques et heurtées.
C’est au contraire avec une lenteur inéluctable ponctuée de signes, comme dans un infernal jeu de piste, que s’élabore l’éclatement de la vérité et celle du consensus liant les invités à l’hôte fêté comme entre eux. Des pauses dans ce cheminement : des interruptions, des amorces de recul, de renoncement, mais la machine implacable poursuit son œuvre à notre grand soulagement.
Cette parole héroïque comme le suggèrent les dernières séquences, fissure les vies verrouillées et semble ouvrir d’autres perspectives, porteuses d’espoir. Ce large balayage nous tient en alerte quant à nos propres vies et comportements quotidiens, et quant à certains usages sociaux. Il nous incite à débusquer et dénoncer les atteintes aux droits fondamentaux de l’être – en lui-même comme au sein de toute organisation humaine.
Marie-Claire Calmus
Festen , Thomas Vinterberg, Danemark, 1998.
En ce centenaire de la naissance de Goliarda Sapienza, les éditeurs feraient bien de rééditer l’ensemble de son œuvre, et principalement son superbe roman L’art de la joie qui parcourt, sur 800 pages, l’Histoire de la Sicile et de l’Italie, de son peuple du début du XXe siècle aux années 1976, au travers de l’histoire de son héroïne Modesta, mais qui pourrait être, tout aussi bien, l’histoire de tous les peuples d’Europe.
Texte magistral, lumineux, enthousiasmant, couvrant notre histoire depuis la Première Guere mondiale en passant par la montée du fascisme, la Seconde Guerre et le retour à la “démocratie” en Italie. Roman arpentant la gangrène de la société dans le sillage et sous la conduite de Mussolini, démontant les rouages qui conduisirent une partie des responsables et des militants socialistes ainsi que la jeunesse mâle à se laisser enivrer par l’idéologie fasciste, “parce que la jeunesse a besoin d’aventure” ; on ne peut que faire le parallèle avec notre époque et l’extrême droitisation de l’Europe que nous vivons actuellement.
“[…] l’ex camarade Mussolini connaît fort bien ses petits frères socialistes il les fait jacasser, il les effraie avec quelques raclées ou il les purge doucement […] ils passent en foule dans ses troupes, et à ceux qui font de la résistance […] il promet souvent des postes de commandement […]”
Au fil du récit et des échanges nous croisons Bakounine, Bebel, Mattéoti, Marx, Rosa Luxembourg1 . Mais L’Art de la joie est surtout une superbe histoire de libération, celle d’une jeune femme, une formidable ode à la vie, à l’amour, à la liberté.
“[…] le mariage Jacopo est un contrat absurde qui humilie à la fois l’homme et la femme. Pour moi, si on rencontre un homme qui vous plait, on l’aime jusqu’à ce que, eh bien, tant que ça dure […] et puis on se laisse, si possible en bons amis […]”
Goliarda Sapienza, morte en 1996, n’a pu voir publiée, de son vivant, qu’une partie de son roman, qui avait occupé 10 ans de sa vie, alors qu’elle avait essayé de le faire publier pendant 10 ans (à partir de 78) avant de renoncer et de passer à autre chose.
L’art de la joie est publié en France en 2005 dans la belle traduction de Nathalie Castagné, qui a aussi écrit une biographie de Goliarda Sapienza Vie, Morts et Renaissance de Goliarda Sapienza.
Goliarda Sapienza, dit sa biographie, est née en 1924 dans une famille socialiste anarchiste (il faut prendre socialiste dans le sens premier de la fin du XIXe début du XXe siècle), son père était le chef de file du socialisme sicilien jusqu’en 1920 2 , sa mère, Maria Guidice, est une figure historique de la gauche italienne, directrice du Grido del popolo (Le cri du peuple) et première femme à diriger une chambre du Travail à Turin.
Goliarda Sapienza a donc de qui tenir, à 16 ans elle entre à l’Académie d’art dramatique de Rome, et devient comédienne dont le talent était qualifié d’“absolu, terrifiant et superbement naturel ”, elle travaillera, entre autres, avec Visconti, Blasetti… mais elle est aussi romancière puisque, hormis L’Art de la joie , elle a publié quatre romans autobiographiques.
Un roman d’émancipation
Il existe mille raisons de lire ce roman, dont la principale est qu’il s’agit d’un roman d’émancipation, de la lutte d’une femme pour prendre en main son destin, façonner son avenir.
Modesta l’héroïne, orpheline, pauvre, illettrée, abusée, qui se retrouve enfermée dans un couvent, mais dont l’intelligence est redoutable, va utiliser les projections, les désirs portés sur elle par les différentes personnes qu’elle croisera tout le long du récit. Elle retournera à son profit leurs manipulations pour échapper à leurs pouvoirs, à tous les pouvoirs.
“[Modesta doit attendre 4 ou 5 ans avant de bénéficier de la rente que lui a promis la mère supérieure du couvent qui “l’aime”] c’était trop, toutes ces années, même si j’avais conquis la force de la haine et l’astuce de la prudence. Ou pour mieux dire, du fait même de ces conquêtes, je connaissais maintenant la fragilité de ma nature […] je n’arriverai pas à mentir pendant tout ce temps… il fallait… fuir…”
Échapper à l’emprisonnement que la religion et la société patriarcale réservent aux femmes, plus prégnant encore dans cette région qui est très arriérée, confite en religiosité en ce début de siècle.
Pour ce faire elle s’instruit, dévore tous les livres qui lui tombent sous la main, discute avec des militant·es, suit les événements qui surviennent en Europe, s’engage au côté des révolutionnaires, même en dépit des doutes et des échecs.
“[… ] l’intransigeance, le sectarisme ont égaré, séparé les forces antifascistes ne faisant que rendre un bon service au capitalisme […] En quelques années tout a été balayé ! le virage d’Atatürk, le mouvement spartakiste pulvérisé, Rosa Luxembourg assassinée ! Et maintenant ce petit-bourgeois d’Hitler dont tout le monde se moquait […] prend « démocratiquement » le pouvoir en gagnant les élections […]”
Tout le long de ces 800 pages nous suivons son itinéraire, ses combats pour devenir une femme libre dans tous les aspects de sa vie y compris sexuelle, non sans doute et hésitation, tant sont forts les préceptes et la morale inculquée, choisissant ses partenaires, homme ou femme, et prônant la liberté la plus totale, pour elle mais aussi pour tou·tes autour d’elle.
Bernard Foulon
L’art de la joie , Goliarda Sapienza, Le Tripode, 2016, 800 p., 14,50 €.
l La première moitié du texte est portée au théâtre par la troupe Get Out, mise en scène de Ambre Kahan en novembre 2023. Le rôle de Modesta est tenu par Noémie Gantier. La pièce dure 5h30 et rencontre un vif succès critique et public.
l France Culture a consacré, depuis 2015, de nombreuses émissions à Goliarda Sapienza et à son roman. : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-book-club/travailler-un-chef-d-oeuvre-l-art-de-la-joie-de-goliarda-sapienza-7276927
l Un film documentaire réalisé par Coralie Martin et diffusé par ARTE sous le titre Désir et rébellion – “L’art de la joie” de Goliarda Sapienza, (qui n’est plus disponible en ligne) : https://www.arte.tv/fr/videos/113602-000-A/desir-et-rebellion-l-art-de-la-joie-de-goliarda-sapienza
l Vidéo sur YouTube
https://www.youtube.com/watch?v=N_y6JiuwoF0
https://www.justwatch.com/fr/film/desir-et-rebellion-lart-de-la-joie-goliarda-sapienza
l À éviter la série TV (en cours de tournage ?) adaptation à l’eau de rose destinée au grand public et dont on peut imaginer que les discours les plus enflammés, les références politiques et les scènes les plus “crues” seront édulcorées, voire supprimées.
D’ailleurs la production, qui ne sait pas que Goliarda est une auteure et pas un auteur, annonce une réécriture dans laquelle semble figurer de nombreuses erreurs (800 pages à lire c’est long !), apparaissent de nouveaux personnages tandis que d’autres disparaissent.
Madame Henry, la meuf aux livres, vit au 6e, dans la même barre que Samia, une lycéenne qui rêve de mots, dont le daron est retourné vivre au bled, le frère squatte la cave des barbus et la mère tient la baraque avec un salaire de caissière. Samia se confie à Abby qui a perdu sa mère d’un cancer et presque son père qui se noie dans un verre. Madame Henry git, sur le carrelage, dans son sang, alors qu’il manque un couteau dans le bloc de la cuisine. C’est Samia qui la trouve alors qu’elle lui tend une enveloppe kraft avec un S majuscule tracé dessus. On a fait pire comme pitch surtout quand Sylvie Callet se détache rapidement de l’énigme pour raconter la vie des protagonistes, la vie du quartier, la vie des sans avenir, la vie du passé indépassable dans une langue chatoyante, flottant du soutenu au poétique, du familier au sabir des jeunes que l’on ne comprend pas quand on n’a plus vingt ans. Fatum est un roman noir addictif, qu’on dévore avec la certitude que si ça finit, ça finira mal.
François Braud
Fatum Sylvie Callet, Le Caïman, 2023, 225 pages, 14€.,
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Soutenez Le Caïman et l’édition indépendante ! Il lance chaque saison (au moins ces deux dernières) des souscriptions financières auxquelles je souscris. Et on reçoit des livres. Celui-ci, en revanche, je l’ai reçu en service de presse ; merci Jean-Louis Nogaro.
En novembre 1924, à Douarnenez, plus de deux mille femmes décident de cesser le travail. Les Penn sardin connaissent en effet des conditions de travail terriblement dures, pour des salaires de misère. Une grève particulièrement inspirante, autogérée et reconduite plus de 40 jours.
Les Penn sardin
On appelait ainsi les sardinières à Douarnenez, celles qui travaillaient dans les usines où l’on mettait en boîte la “friture”. La préparation de la sardine, petit poisson fragile, n’attend pas. Il n’y a donc pas d’horaires précis, ça commence quand les bateaux débarquent leur précieuse pêche et ça peut durer plus de dix heures d’affilée. Cela nécessite une grande quantité de main d’œuvre, et la main d’œuvre la moins coûteuse aux yeux des “usiniers” (les patrons), ce sont les femmes, évidemment. Elles sont étêteuses, emboîteuses, sécheuses, saleuses, cuiseuses, broyeuses ou femmes de bouillotte, car à chaque étape correspond un nom précis de métier. Ce travail à la chaîne demande rapidité et dextérité. Leur savoir-faire est attesté en ce début de XXe siècle et pourtant, il est très mal payé, les sardinières sont les ouvrières les moins bien payées du pays.
Une misère insupportable
En novembre 1924, les conditions de vie sont tellement effroyables que la colère des femmes monte contre les patrons des usines qui s’engraissent sur leur dos et pour certains les traitent avec mépris. “On ne peut plus vivre !”. Pour les plus âgées d’entre elles, cela rappelle des souvenirs 20 ans en arrière. En 1905, elles avaient déjà mené une grève pour obtenir d’être payées à l’heure et non plus au “mille”, (au nombre de sardines travaillées), une grève qu’elles avaient gagnée. Cela s’était concrétisé également par la création d’un syndicat, composé exclusivement de femmes.
L’heure est venue de lutter à nouveau, lutter pour être augmentées, lutter pour être reconnues dans leur identité d’ouvrières. Mais les femmes qui ont plus de 20 ans d’usine le savent déjà : le combat sera rude, elles auront en face d’elles “des requins”. Justin Godart, ministre du Travail en 1924 dira lui-même aux trois déléguées des sardinières montées à Paris, en parlant des usiniers : “Vos patrons sont des brutes et des sauvages” .
La grève
Le 21 novembre, plus d’une centaine d’ouvrières cessent le travail après qu’un contremaître ait refusé de les recevoir. Elles vont immédiatement porter la grève dans les usines aux alentours, les autres sardineries, une biscuiterie et une usine de métallurgie. Deux jours plus tard, le dimanche 23, elles sont plus nombreuses encore à marcher dans la ville. La grève se propage comme une trainée de poudre et le 25, toutes les usines de la ville débrayent ce qui donne 3 000 personnes dans la rue ! Ce n’est que le début d’un âpre et long combat.
Nombreux soutiens et belle solidarité
La lutte va durer et en cet hiver 1924, c’est particulièrement difficile. Mais dès le début et jusqu’à la dernière heure, les sardinières peuvent compter sur le soutien indéfectible de leur maire, fraichement élu, le communiste Daniel Le Flanchec. C’est un orateur hors pair qui les accompagne dans les défilés et qui usera de tous ses contacts au Parti communiste pour médiatiser la lutte et trouver des aides financières conséquentes (3 000 francs récoltés au bal de solidarité organisé à la Bellevilloise et 7 000 au meeting du PC au Pré-Saint-Gervais), de quoi remonter le moral des grévistes à la veille de Noël.
Parmi les soutiens, celui de Lucie Colliard est particulièrement important. Institutrice, emprisonnée pour avoir propagé ses idées pacifistes, membre de la CGTU où elle s’occupe du travail des femmes, elle vient galvaniser le moral des sardinières et les persuader, en féministe qu’elle est, de demander d’être payé comme les hommes : le slogan sera “Pemp real a vo !” (Nous voulons vingt-cinq sous), il devient l’hymne de la grève. Elle met en place le comité de grève et les soupes populaires qui aident à tenir. Un autre soutien de poids, celui de Charles Tillon, futur ministre à la Libération, qui est alors responsable de la CGTU à Rennes.
Six semaines de grève et au bout, la victoire !
À deux reprises, les patrons ont refusé de négocier, jouant l’usure en cette fin d’année. Lors d’une conciliation organisée à Paris par le ministre du travail Justin Godart, ils ne veulent toujours rien savoir et engagent des briseurs de grève pour créer du désordre et faire reprendre le travail. Le 1er janvier, ces voyous blessent le maire et deux autres personnes dans un café et prennent la fuite. Cette affaire se retourne alors contre les commanditaires, les patrons des usines. Si bien que deux jours après, ils cèdent sur toute la ligne : l’augmentation du prix de l’heure acceptée et la majoration des heures supplémentaires ainsi que celle des heures de nuit !
Cette lutte est parvenue jusqu’à nous grâce à plusieurs femmes. L’une d’elles Claude Michel a composé paroles et musique du chant bien connu des militantes féministes Les Penn sardin .
Continuons de le chanter pour honorer cette magnifique lutte de femmes !
Joëlle Lavoute
Une belle grève de femmes : Les Penn sardin Douarnenez, 1924 , Anne Crignon, éditions Libertalia, 2023, 168 p., 10€.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
La reconnaissance faciale dont il était question dans l’article “L’Argentine, laboratoire mondial de la surveillance généralisée de la population” du numéro 2 de la revue, fait son retour officiel.
Mis en place dans le cadre des J.O, “de manière expérimentale et jusqu’au 31 mars 2025” voilà son usage légitimé par les dernières annonces de Michel Barnier “[…] les Français nous demandent d’assurer la sécurité […] nous généraliserons la méthode expérimentée durant les J.O. […]”, avis partagé par le préfet de police de Paris, Laurent Nunez, lors d’une audition au Parlement, qui trouvait son usage “très positif […] et ne cach [ait] pas qu’on y serait évidemment extrêmement favorable”.
Quant au nouveau Ministre de l’Intérieur il faut rappeler qu’il avait proposé une loi, déjà votée par le Sénat qui permettrait aux services de renseignements l’utilisation de la reconnaissance faciale en temps réel afin d’identifier des individus “faisant peser une menace grave et immédiate sur l’ordre public”.
Rappel
Le conseil d’État le 26 avril 2022, a rejeté les critiques de la Quatrature du net contre l’utilisation massive de la reconnaissance faciale par la police dans le TAJ (Traitement des antécédents judiciaires). En effet le décret de 2012 avait créé le fichier TAJ en fusionnant le STIC, fichier de police, et le JUDEX, fichier de gendarmerie, relatifs aux enquêtes judiciaires et administratives. Il contient des informations à la fois sur les personnes mises en cause (peu importe qu’elles aient été condamnées ou non), sur les témoins et sur les victimes impliquées dans les enquêtes. Le TAJ est aujourd’hui tentaculaire : 19 millions de fiches sont présentes dans ce méga fichier (chiffres de 2018, dont on redoute qu’ils n’aient pu qu’augmenter depuis).
B. F.
Appelons un chat un chat – L’Amérique en crise , Rebecca Solnit, Éditions de l’Olivier, novembre 2024, 14,90€.
Champs de bataille , Inès Léraud et Pierre Van Hove, La Revue Dessinée/Delcourt, novembre 2024, 23,75€.
Comment les riches ravagent la planète – Et comment les en empêcher , Hervé Kempf et Juan Mendez, Seuil, septembre 2024, 20€.
En effet Colm Toibin a écrit Brooklyn , le début de cette saga en 2009.
Le roman débute dans les années 1950, Ellis, jeune fille timide et effacée, vit dans une petite ville très refermée sur elle-même, et comme de nombreuses jeunes irlandaises, ne parvient pas à trouver du travail.
Sa mère et sa sœur, par l’entremise d’un prêtre, lui trouve un emploi aux États-Unis, à Brooklyn.
Poussée par sa famille, Eilis s’exile à contre-cœur et est d’abord submergée par le mal du pays, mais loin de sa famille et du poids social, elle découvre, la liberté et l’amour auprès d’un jeune italien.
Mais un drame familial l’oblige à retraverser l’Atlantique. Une fois de retour au pays, victime de son éducation et des préjugés inculqués par la religion, qui pèse d’un poids terrible sur la société, elle repart en refusant de donner suite à l’amour qu’elle a trouvé.
Note de la responsable de rubrique, je n’ai lu de ces lignes que les premières, les suivantes risquant de divulgâcher ma future lecture de Brooklyn, mais si je puis me permettre, rater son mariage, c’est probablement la meilleure chose qu’on puisse souhaiter à une femme. Et bonne année !
Brooklyn , Colm Toibin, Livre de Poche 384 pages 8,90€.
Georges Ibrahim Abdallah, militant marxiste propalestinien, est un des plus vieux détenus politiques d’Europe. Alors qu’il a toujours nié les faits, il a été condamné en 1987 à la réclusion criminelle à perpétuité pour complicité dans l’assassinat de deux diplomates étasunien et israélien. Il est libérable depuis 1999.
Depuis 25 ans, il a déposé 11 demandes de libération conditionnelle. Certaines ont été acceptées par les juges mais remises en cause par le parquet ou le gouvernement : par exemple en 2013, les juges d’appel ont validé la libération en la soumettant à l’expulsion du militant vers le Liban. Manuel Valls, ministre de l’Intérieur, avait refusé de délivrer l’arrêté d’expulsion, prolongeant de fait la détention.
Le 15 novembre 2024, le tribunal d’application des peines a accepté sans condition la demande de libération conditionnelle. Cependant, le parquet national anti-terroriste poursuivant son acharnement judiciaire scandaleux, a fait appel. Il est suspensif.
La CGT, engagée de longue date pour la libération de Georges Ibrahim Abdallah, rappelle son exigence qu’il soit libéré au plus vite.
Cette récente décision verra-t-elle enfin la libération de Georges Ibrahim Abdallah et la fin de ce que ses soutiens considèrent comme une peine de mort lente ? Comment les gouvernements étasuniens et israéliens vont-ils réagir alors qu’ils ont pesé fortement sur la situation de Georges Ibrahim Abdallah en France ?
Le traitement inhumain réservé à ce détenu politique qui n’a jamais renoncé à son engagement révolutionnaire soulève de nombreuses questions en termes d’État de droit. Certaines de ces questions font écho aux alertes exprimées par la CGT et la Confédération Syndicale Internationale, en matière de respect des libertés syndicales et politiques : la répression militarisée des mouvements syndicaux et politiques, la politisation de la justice, les difficultés de porter dans l’espace public certains combats comme celui pour la Palestine, le recours à la qualification de “terrorisme”, à la menace “islamiste” pour mettre en œuvre des mesures policières préventives et répressives, la limite ténue entre justice et vengeance…
Dans trois mois, la justice dira si oui ou non Georges Ibrahim Abdallah peut rentrer libre au Liban. La CGT espère que 2025 commencera sur cette belle victoire du droit et qu’elle augurera de nombreuses victoires sociales. Pour Georges Ibrahim Abdallah. Pour toutes celles et tous ceux qui se battent pour le respect de l’État de droit, la justice et la transformation sociale.
Montreuil, le 20 novembre 2024
Propos sexistes et antiféminismes en nette recrudescence
Les droits des femmes ont toujours été conquis de haute lutte et nous avons à maintes reprises dans cette page, rappelé combien il était nécessaire de faire preuve d’une extrême vigilance face aux attaques qu’ils ont sans cesse suscitées de la part d’un système patriarcal qui ne désarme jamais.
Aux États-Unis (mais pas que malheureusement), entamée depuis plusieurs années, une nouvelle offensive contre ces droits est à l’œuvre. Des masculinistes animés par une haine profonde des femmes utilisent les réseaux sociaux pour déverser leurs discours nauséabonds à leur encontre et pratiquent le harcèlement et les insultes de manière ignoble. Le retour au pouvoir de celui qui a quand même été condamné par la justice pour abus sexuels et qui n’a cessé de proférer des propos misogynes durant toute sa campagne, a été immédiatement perçu comme un signe d’encouragement par tous ces masculinistes.
Postée sur X, dès la proclamation des résultats “Your body, my choice for everrrr !” publication de Nick Fuentes, un influenceur masculiniste et suprémaciste blanc, a généré plus de 91 millions de vues. Le détournement misogyne du slogan des années 60 “Mon corps, mon choix”, accompagné de “Get back in the kitchen” en dit long sur la représentation et les assignations des femmes dans la tête de ces hommes hyper dangereux. Donald Trump qui lors d’un meeting dans le Winsconsin a dit qu’il protègerait les femmes “qu’elles le veuillent ou non” passe pour un modèle à leurs yeux, ce qui engendre ce déferlement de commentaires misogynes et d’attaques sexistes sur le net.
Au-delà des réseaux sociaux (et encouragés par eux), on peut craindre que ces provocations envers les femmes et leurs droits ne s’étendent à la vie réelle. Notre résistance doit être à la hauteur. Encore et toujours Notre corps, notre choix ! Et à leur propos pleins de haine, nous opposerons notre puissante sororité.
Joëlle
Les faits sont têtus
Rappel : En France, les hommes sont responsables de l’immense majorité des faits de violence : 84 % des accidents mortels sur les routes, 86 % des mises en cause pour meurtre, 97 % des violences sexuelles, 90 % des condamnations judiciaires, et la liste est encore longue.
Lucile Peytavin, historienne, interroge cette surreprésentation dans un livre : Le coût de la virilité. Elle met le focus sur le coût financier pour l’État (police, justice, santé) estimé à 95 milliards. À quand enfin un vrai projet de travail éducatif et culturel, partout, avec des moyens, un calendrier pour lutter contre le patriarcat et le virilisme ?
Emmanuelle
“A’xiste pas”
Dans l’émission de Culture monde (France culture) ce mercredi 20 novembre, le thème était “Inde, la promesse de toilettes pour toutes et tous”. En milieu rural indien les jeunes filles et les femmes sont souvent obligées de déféquer en plein air à la vue de tous, ce qui les expose à des violences sexistes et sexuelles. Mais aussi terrible, en milieu urbain lorsque les toilettes publiques existent, elles sont presque exclusivement réservées aux hommes. La chercheuse française interviewée en direct d’Inde admet que les toilettes sont genrées et que les femmes ont été ignorées lors des programmes d’installation. Comme la fin du poème de Jean Tardieu, La môme néant, “A’xiste pas”!
Élisabeth
Depuis un an, 43 000 Palestinien·nes dont une grande majorité de femmes et d’enfants sont mort⋅es, des études étayées avancent même le chiffre de plus de 100 000 tué·es. Rapporté à la population française, cela ferait 1,2 millions soit un bilan semblable à la Première Guerre mondiale. L’armée israélienne commet tous les jours de nouvelles atrocités, dont ces derniers jours dans le nord de la bande de Gaza avec en particulier l’attaque contre l’hôpital Kamal Adwan qui laisse 200 patient·es dans les mains d’une poignée de soignant·es, sans matériel médical.
Les écoles, hôpitaux, bâtiments résidentiels mais aussi les cultures sont anéantis ce qui annihile tout futur sur cette terre. Depuis un mois, l’État colonial d’Israël attaque le Liban faisant plus de 1200 mort·es et 1,2 millions de déplacé·es. La stratégie militaire est la même qu’à Gaza : bombardements, troupes au sol, déplacements de population, utilisation de drones. En 2022, l’envahissement de l’Ukraine avait provoqué des sanctions immédiates des États occidentaux envers la Russie. Pourtant, dans le cas de la guerre d’Israël contre les Palestinien⋅nes, les États occidentaux ont des doubles discours, en constatant les attaques sur les populations civiles tout en continuant de dire qu’Israël a le droit de se défendre. Encore une fois, les gouvernements n’agissent pas sur le génocide en cours, tournant la tête comme lors de la Seconde Guerre mondiale, en Bosnie ou au Rwanda : aucune sanction, économique, politique, sportive envers Israël n’est prise et l’envoi massif d’armes continue.
La complicité du gouvernement Macron-Barnier avec l’extrême droite israélienne se double en Europe d’une entente cordiale avec les extrêmes droites, en particulier sur l’immigration. Le 18 octobre, Barnier et Retailleau rencontraient les ministres des affaires étrangères et de l’intérieur italiens, pour lutter contre le “désordre migratoire” et faire appliquer dès 2025 le Pacte européen sur l’asile et la migration adopté au printemps 2024, qui va se traduire par une militarisation accrue des frontières et des procédures d’asile expéditives. Une nouvelle loi immigration prévue pour début 2025 reprendrait les articles de la loi immigration de 2024, déboutés pour la forme par le conseil constitutionnel. La suppression de l’aide médicale d’État, la fin de l’automaticité du droit du sol, le délit de séjour irrégulier, des mesures réclamées par le RN et Zemmour, sont à l’ordre du jour, le secrétaire d’État à la citoyenneté et à la lutte contre les discriminations Othman Nasrou annonce, en parallèle le durcissement (encore) de l’obtention de titres de séjour en plus de la mise en place de “cours de valeurs républicaines” sur la laïcité et l’égalité femmes-hommes ou l’orientation sexuelle. Toutes ces mesures, lois, pactes montrent l’extrême droitisation des gouvernements, loin de l’idée de “front républicain” affichée par les macronistes et leurs médias. Notre combat contre la xénophobie de ce gouvernement doit dès maintenant s’organiser.
Sur le front du budget, les réductions drastiques annoncées se traduisent par des reculs majeurs comme la mise en place de trois jours de carence dans la Fonction publique et le passage à une indemnisation à 90 % du congé maladie. Plutôt que de constater l’épuisement face à des tâches de plus en plus lourdes et des conditions de travail de plus en plus difficiles et précaires, il est facile de dire que les fonctionnaires sont des paresseux/euses. Cette politique ne s’inscrit pas que dans l’optique du budget mais de la volonté d’obliger les agent·es à se tourner vers le privé avec les accords sur la Protection Sociale Complémentaire. Ces accords signés par la majorité des syndicats ouvrent le marché de la protection sociale au privé et les gagnants seront des groupes capitalistes comme MERCER, fonds de pension américain, ou ALAN, start-up macroniste, qui ont déjà remporté le marché des complémentaires santé du ministère de l’agriculture, de l’écologie ou de l’Assemblée nationale. Seul point positif sur ce budget, il ne permet pas la généralisation du Service National Universel à toute une classe d’âge, selon le ministre des sports et de la jeunesse, Gil Avérous.
Dans ce contexte, il est plus que nécessaire de s’organiser pour combattre toutes ces offensives, en montrant les manœuvres de connivences avec les extrêmes droites, en montrant notre solidarité envers les migrant·es mais surtout en consolidant ou en reconstruisant les assemblées de travailleur.euses pour agir par la base.
Marine Bignon
Lecture de l’édito par Karine
Il s’impose de se souvenir de la façon dont les Nazis sont arrivés au pouvoir en 33. Pendant mes 50 années de vie en Allemagne, je n’ai jamais cessé de me poser cette question : ce qui s’est passé en Allemagne peut-il se reproduire dans un autre pays ? En France, peut-être ?
Répondre à cette question n’est pas chose facile, cela suppose qu’on connaisse l’histoire allemande et que l’on observe sans indulgence ce qui se passe en France.
Ce que nous vous apportons : travail-liberté-pain.Vote liste nationale des socialistes 7, 1932.Collection privée ; Heritage Images
Je me revois, lors du deuxième tour de l’élection présidentielle où Chirac et Le Pen père s’affrontaient, me diriger vers le bureau de vote des Français de Hesse, à Francfort. Je traînais les pieds, hésitant encore à voter Chirac pour “barrer la route” au fascisme. Une jeune femme arrive à ma hauteur et me dit, directement : “Il faut le faire, il faut voter Chirac, il ne faut pas que Le Pen passe !”. Je l’ai fait.
Plus tard, j’ai voté Macron pour faire barrage à Marine Le Pen, je l’ai fait.
Mais depuis quelque temps, l’arrivée des Nazis au pouvoir m’obsédait, mais je me reprochais presque de comparer ce qui se passait en France à ce que je savais du passé allemand.
J’avais, depuis mon plus jeune âge, acquis la conviction que la montée de l’extrême droite allemande n’était pas due à un défaut de caractère des “Boches”, comme on a voulu nous faire croire, mais à la conjonction de circonstances qui l’avaient rendue possible et que l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933 n’était pas ce qu’on appelait et appelle encore “Machtergreifung ”, la prise du pouvoir, une sorte de putsch.
Faire barrage
J’ai milité, en Allemagne, contre la force grandissante de l’extrême droite. Le parti AfD a été fondé dans la région où je vivais, j’ai eu, à de nombreuses reprises, l’occasion de voir de près leur degré de dangerosité.
Lorsque j’ai quitté l’Allemagne, en mars 2024, on m’a demandé si le militantisme antifasciste ne me manquerait pas. J’ai répondu que j’aurais à lutter contre le fascisme renaissant en France aussi. Je me suis engagée pour le Nouveau Front Populaire, pour faire barrage… Nous sommes nombreux et nombreuses à avoir fait barrage au fascisme, avoir clamé “No pasaran !”.
Nous sommes des spécialistes du barrage !
Septembre 2024. Michel Barnier vient de former un gouvernement. Ce monsieur très propre sur lui… s’excuse auprès de Marine Le Pen que le tout nouveau ministre de l’Économie, un nommé Antoine Armand, macroniste élu pour faire barrage…, ait osé dire qu’il n’avait pas l’intention de causer avec le RN. Le soir-même, le barrage s’effondrait, le ministre de l’Économie n’allait quand même pas mécontenter Madame Le Pen.
Il est certain qu’en Allemagne, dans les années trente, c’était plus brutal. SA, SS, groupes armés de diverses obédiences tenaient la rue. Des millions de chômeur·es étaient réduit·es à la misère la plus noire.
Il est cependant possible de voir des ressemblances avec la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement dans notre belle France.
Uitiliser les élections
Il suffit par exemple de lire l’article de l’historien Johann Chapoutot paru dans le Monde Diplomatique d’août 2024 1 : “Les élections de 1932 n’ont pas porté le NSDAP au pouvoir, ainsi que les Nazis l’avaient espéré” .
Ils piaffaient d’impatience. Non que le parlement ait été pour eux le lieu rêvé d’exercice du pouvoir. Leur propagande appelait les assemblées élues “Schwatzbuden”, des lieux de bavardage.
Il me semble avoir entendu des choses semblables dans la bouche de membres du FN/RN.
Il s’agissait, dans un premier temps, d’utiliser les élections pour avoir des élu·es, donc de l’argent, pour supprimer ensuite les élections. Je ne suis pas sûre que de telles idées ne traînent pas dans les tiroirs et les têtes de l’extrême droite française. Madame Le Pen et sa clique ne doivent-elles pas passer en jugement pour s’être fait du pognon au parlement européen ?
Former un gouvernement avec des personnes se réclamant de LR et du parti de Macron, alors que ces messieurs viennent de perdre les élections, dénote un grand mépris des urnes, donc des citoyens et citoyennes qui se sont exprimé·es.
Trump, cité dans le Spiege l 2 , aurait déclaré, en juillet de cette année, lors d’un rassemblement de chrétiens évangélistes en Floride : “Votez pour moi, et après, vous n’aurez plus besoin de voter”.
Goebbels a écrit un traité de propagande dans lequel il exprime clairement les choses. Je n’ai pas le texte sous les yeux. C’est à peu près. “S’ils sont assez bêtes [con] pour nous élire, nous y allons et touchons de l’argent pour notre mouvement, ensuite plus d’élections”.
Le rôle des médias
Autre comparaison qui s’impose : le rôle des médias à la botte de Bolloré et autres milliardaires.
Il suffit de faire un tour chez un marchand de journaux pour voir que la gauche est descendue en flamme, le RN traité avec la plus grande bienveillance, Barnier fait figure de héros. À la télé, c’est pire encore. Et l’extrême droite s’en donne à cœur joie sur les réseaux “sociaux”.
Dans l’Allemagne des années trente, il n’y avait pas de smartphones, pas de télé, pas de Telegram, TikTok et autres réseaux, mais des journaux, des revues, des micros très puissants, les affiches, les tracts, la radio et le cinéma. Hugenberg, un raciste, antisémite, ultranationaliste virulent, est un ancien membre du Directoire de Krupp. Il a acheté des dizaines de journaux, mensuels, revues, ainsi que des entreprises de cinéma, dont UFA. Il livrait des actualités qui précédaient les films et ont joué un grand rôle dans la diffusion de la propagande.
Ne sommes-nous pas, nous aussi, submergé·es de propagande de droite et d’extrême droite ?
En juin 1932, von Papen, un nouveau venu en politique, membre du Zentrum, le “Centre”, forme un gouvernement. Il est sous l’influence de Von Schleicher, un haut militaire de l’entourage du vieux Hindenburg. En matière de politique économique et sociale, il est pour la destruction de l’État social, une politique de l’offre, des crédits d’impôts et des subventions aux entreprises.
Tout ceci nous est très familier.
La dissolution
Mais les ressemblances vont encore plus loin : en juin 1932, le Reichstag est dissout.
Les élections de juillet 1932 aboutissent à un recul de la droite et à une croissance du nombre de députés nazis, de 100 à 230. Le gouvernement von Papen est renversé, le Reichstag à nouveau dissout.
Pendant ce temps, les grands propriétaires terriens, les industriels et des banquiers travaillent à préparer l’arrivée au pouvoir des nazis. Hitler multiplie les contacts avec les grands patrons, leur promet un réarmement massif, la conquête de nouveaux marchés à l’Est. Il sait parfaitement se mouvoir au milieu des riches, en smoking et souliers vernis.
Actuellement, n’avons-nous pas des dirigeants à la solde du grand capital ? Macron s’entoure de milliardaires. Les usines d’armement tournent à plein régime, Barnier et ses ministres sont là pour veiller à ce que les idées de gauche soient discréditées, que le pouvoir qu’ils ont usurpé paraisse-presque-normal au commun des mortels. Le RN est dédiabolisé, Mélenchon est le diable en personne.
Von Papen avait promis de “tenir les nazis en laisse” Vous connaissez le résultat.
Dans l’Allemagne des années trente, communistes et sociaux-démocrates non seulement s’invectivaient, mais s’entretuaient. La dernière session du Reichstag s’est tenue sans les communistes, qui avaient déjà été arrêtés, les sociaux-démocrates ont accepté de siéger dans une assemblée où les nazis s’amusaient, se tapaient les cuisses de rire. Les sociaux-démocrates n’ont pas tardé à rejoindre leurs petits camarades du KPD en prison, puis en camp de concentration…
Nous n’en sommes pas là, mais sommes-nous sûrs que le Nouveau Front populaire tiendra la route ?
Le racisme
Je poursuis mes comparaisons par le rôle du racisme, des discriminations qui sont constitutifs de tout mouvement d’extrême droite.
Dans les années trente en Allemagne, la propagande se déchaîne contre les Juif·ves, les “parasites”, les tire-au-flanc, les bouches inutiles à nourrir. Gloire à ceux et celles qui sont de race aryenne pure.
La violence de la propagande ne sera que le prélude aux massacres.
Qu’en est-il actuellement, en France ? La loi sur l’immigration promulguée après la dissolution, à toute vitesse, n’est qu’un catalogue de mesures discriminatoires. Toute la classe politique, ou presque, semble éprouver un plaisir extrême à parler d’expulsion. On ne compte plus les projets de camps de rétention dans des pays peu réputés pour leur respect des droits de l’homme. Une chose est sûre, à chaque crise, on tombe sur le dos des étranger·es, des Musulman·es, des demandeur·es d’asile.
La liberté d’expression
Je pensais en avoir terminé, mais c’est loin d’être le cas. On n’ignore pas que la liberté d’expression n’existait plus à partir de 1933, mais qu’en est-il en ce moment-même en France ?
Le ministre de l’enseignement supérieur nouvellement nommé veut traquer “l’entrisme idéologique” et les “dérives islamo-gauchistes”. On se croirait revenu à l’époque du maccarthysme aux États-Unis ! Quiconque ose soutenir le peuple palestinien se voit déjà soupçonné de faire l’apologie du terrorisme. Nous avons encore de beaux jours devant nous.
Dans la ville de Domène, où je vis depuis six mois, on cultive le souvenir du maquis du Grésivaudan, on semble en être fier, mais le candidat du Nouveau Front Populaire, un écologiste, n’a été réélu en juillet que grâce à une campagne électorale acharnée de femmes et d’hommes de gauche, qui ont fait du porte-à-porte, ont distribué des tracts sur les marchés, dans les quartiers, ont fait des meetings, des manifs, pendant que le RN était totalement absent. C’est la différence avec l’Allemagne des années trente. Les Nazis ont fait des tonnes de défilés, de retraites aux flambeaux, de meetings, ont enfilé des tas d’uniforme, chanté, crié, fait des bruits de bottes incessants. Nos fascistes d’aujourd’hui ont appris à être discret·es, à laisser les médias travailler pour eux et elles, à avancer masqué·es.
Une initiative antifasciste de Voiron, dans l’Isère, haut-lieu de la Résistance a publié un fascicule intitulé : Sauriez-vous reconnaître le fascisme, s’il était à votre porte ?
Il est à notre porte.
Françoise Hoenle
Un lundi soir de bouclage de la revue je me fends de sa relecture intégrale. À plusieurs reprises me vient la réflexion que ce que je lis sonne conspi, idée que je m’empresse de chasser, sachant combien il est périlleux de dénoncer les outrances de pouvoirs toujours plus décomplexés, d’autant plus quand les médias et l’édition sont aux ordres. C’est vrai, nous vivons dans une dystopie. Pour autant, quelles sont nos armes pour être rejoignables ? J’ai le sentiment que ça n’est pas d’asséner in extenso années après années un logiciel daté. Que la tribune qui nous est offerte par les camarades qui ont porté la revue depuis un siècle gagnerait à transmettre plus d’impressions, de sensible, que de la glose éculée qu’on repose comme on met un tract dans sa poche.
Pour répondre à l’article sur Chiffres, vitesse et performance, les montres connectées posent des problèmes évidents de recueil de données (qu’il conviendrait d’approfondir), données dont on peut cependant se demander dans quelle mesure la profusion, si elle est matière à transactions, n’a pas un effet d’obfuscation. Au printemps j’ai eu 35 ans. Pour mon anniversaire je me suis offert une montre multisports. Une semaine de salaires. Je m’en sers pour le cyclisme et la course à pied, deux disciplines qui, si elles peuvent être pratiquées sans, gagnent à apprivoiser sa fréquence cardiaque. Et puis j’ai découvert à ma montre une fonction insoupçonnée. Socialisée fille, j’ai une tendance “naturelle” à tendre l’autre joue. Une inclination si naturalisée que nous avons même du mal à nous la figurer. Ma montre, elle collecte des données, les passe aux tamis d’algorithmes, et produit des représentations graphiques de ma perméabilité aux attaques extérieures – qui ne manquent pas quand on n’est pas un homme cis blanc et diplômé. Là où j’ai passé des années à me ronger les sangs, et les ongles, que j’ai maintenant longs et pourpres, cette montre m’a permis, en mettant mes constantes à l’extérieur de moi, de mettre en application ce qui n’était pour moi jusque-là qu’un principe : me considérer avec la même sororité que je voue aux autres. Ma montre par ailleurs, est un outil précieux d’autonomie dans ma pratique sportive, d’autonomie et de légitimité, là où l’accès aux espaces sportifs est trop souvent empêché par l’autocensure incorporée en EPS et le virilisme dont on connaît les effets sur les plus faibles ou supposées comme telles. Enfin je crois que le mouvement social a besoin de filles qui courent vite et qui frappent fort. Pour toutes ces raisons, ma montre et moi, on est prêtes pour la révolution.
Éléonore
Autriche : On n’est même plus surpris : le FPÖ, un parti “libéral” fondé par tout ce que l’Autriche comptait d’anciens nazis, est arrivé en tête des élections. La veille, aux obsèques d’un dirigeant de ce parti, Walter Sucher, l’assistance avait gaiement entonné un chant nazi. Bel hommage, non ?
Chiffres : Dès qu’il y a beaucoup de zéros, on n’y comprend plus rien. Par exemple, il manque 147 milliards pour le budget de l’État et la fortune de Bernard Arnault s’élève à 197 milliards. Il y a sûrement une solution.
Cowboys : Joe Biden : “La mort de Nasrallah est une mesure de justice”. Donald Trump : “Israël doit frapper les sites nucléaires iraniens” . Kamala Harris : “Israël a le droit de se défendre. Je n’arrêterai pas les livraisons d’armes ”.
Voir choix cornélien, la peste ou le choléra …
Déficit : Voilà une idée géniale pour résorber le déficit de la France. De 2003 à 2023, les dividendes distribués aux actionnaires du CAC 40 ont été multipliés par cinq, atteignant la somme de 68 milliards de dollars par an. La conclusion s’impose.
Déficit (bis) : Le Rassemblement National a une recette miracle pour résorber le déficit : il y aurait des milliards à économiser sur l’immigration. Eux/elles ont dû beaucoup sécher leurs cours d’économie. Il n’y a aucun débat sur cette question : l’immigration est absolument rentable. Sans les immigré·es et les Sans-Papiers, le prix des logements neufs serait doublé si les patrons (qui souvent votent RN) devaient payer les charges. Sans eux et elles, on n’aurait pas pu s’offrir les Jeux Olympiques. Alors quelles économies ? Chez l’amie Giorgia Meloni, le statut de bon nombre d’immigré·es rappelle le servage d’autrefois. Enfin une solution à la crise !!
Droits : On a mal compris Bruno Retailleau. Il n’a pas dit qu’il voulait un peu plus détruire un État de droit déjà bien chancelant. Il voulait dire qu’il allait accorder des tas de droits aux flics, aux militaires et aux milices privés.
Éducation : Pour obtenir un poste aussi exigeant que le ministère de l’Éducation nationale, il faut avoir beaucoup d’expérience et Anne Genetet en a. Si l’on en croit le Canard Enchaîné , elle s’est occupée du recrutement des employées de maison à Singapour. Elle s’est particulièrement intéressée à la docilité des candidates et elle est formelle : les Chinoises sont difficiles à gérer. On sent que le “choc des savoirs” va faire un grand bond en avant.
Europe : La place de la France dans l’Europe, c’est très important et il fallait un ministre à la hauteur. C’est tombé sur Benjamin Haddad, député du très prolétaire 16e arrondissement de Paris. Avec lui, on aura la vérité. Le 25 octobre 2023, parlant du 7 octobre, il déclarait : “Il y a eu des atrocités, des femmes enceintes éventrées, des bébés décapités, des corps brûlés…” . Après de telles fakes news, il va avoir du mal à se surpasser en parlant de l’Europe.
Gaza : “Les Lumières ont-elles été ensevelies sous les décombres de Gaza, ou les décombres sont-ils la conclusion logique des Lumières ?” (Joe Sacco).
Juste colère : “Nous ne pouvons pas pardonner aux Arabes de nous forcer à tuer leurs enfants”. C’est de Golda Meïr, ancienne dirigeante “socialiste” d’Israël. La déclaration a plus d’un demi-siècle et n’a pas pris une ride.
Majorité nationale : Les éditorialistes se perdent en conjecture. Qu’a voulu dire Bruno Retailleau quand il a parlé de “majorité nationale” en répétant trois fois “rétablir l’ordre”. A-t-il confondu avec Rassemblement National ? Avec Front National ? Avec Révolution Nationale ?
Maladie : Jean-Marie Le Pen est trop malade pour assister à son procès mais pas assez pour se faire filmer en train de chanter des chants nazis. Bizarre.
Ministre : Pas facile de trouver la personne la plus compétente. Pour l’enseignement supérieur, le choix s’est donc porté sur un certain Patrick Hetzel. Ce père de la loi LRU a proposé la création d’une commission d’enquête relative à l’entrisme idéologique et aux dérives islamo-gauchistes dans l’enseignement supérieur. En même temps, comme dirait l’autre, c’est un défenseur acharné de l’école privée.
Ne pas confondre : Schreck, ce n’est pas un personnage de conte de fée, vous confondez avec Shrek. Non c’est un député RN du Var. C’est un grand antiraciste. Il a demandé la dissolution d’Urgence Palestine qui est, d’après lui, antisémite. Pour l’aider dans le discernement des vrais racistes, Philippe Schreck a choisi comme assistant parlementaire un certain Rafael Ferron, plus connu sous le nom de Rafael Ayma, un néo-nazi provençal bien connu d’après Libération. Encore un point de détail de l’histoire.
Recyclage : On est ingrat·e avec les génies qui nous ont gouvernée·es et qui ne nous font plus profiter de leurs compétences légendaires. Heureusement, il reste les facs. Jean-Michel Blanquer est devenu professeur de droit du plus fort (pardon, de droit public) à l’université Paris II. Bruno Lemaire a été accueilli avec des tags “Bruno casse-toi” à son arrivée à l’université de Lausanne. Quelle ingratitude ! Plonger un pays comme la France dans un déficit aussi abyssal, ce n’est pas donné à tout le monde.
Pierre Stambul
Cet ouvrage s’appuie sur plus 25 ans de travaux de Claude Serfati, chercheur associé à l’IRES (Institut de recherches économiques et sociales), et au CEMOTEV (Université Versailles-Saint-Quentin)1 . C. Serfati est également membre du conseil scientifique d’ATTAC.
Ses analyses intègrent les interactions entre dynamiques économiques et rivalités géopolitiques et militaires. Claude Serfati éclaire ses travaux antérieurs et les derniers bouleversements économiques et géopolitiques que le monde a traversés depuis 2008 qu’il nomme “le moment 2008”.
“Le « moment 2008 » agrège un état de l’économie mondiale qui est qualifié de « longue dépression », des rivalités géopolitiques et une concurrence économique qui s’entrelacent étroitement, et l’accélération de la guerre à la nature […]”. “C’est ce moment de rupture humaine qui est l’objet de mon 2 ouvrage”.
La crise financière de 2008 a mis fin à l’éclaircie économique durant laquelle l’ouverture de la Chine et des pays issus de l’ex-URSS au marché mondial avait permis de doubler la force de travail mondial. À la crise financière de 2008, s’est ajoutée l’irruption massive des mobilisations au Moyen-Orient (le “printemps arabe”) “qui a ébranlé les régimes autoritaires du Maghreb et du Moyen-Orient et donc le positionnement politique de leurs parrains, en particulier de la France”. Et l’enlisement des États-Unis en Irak et en Afghanistan exprimait le déclin de l’impérialisme américain alors que la Chine devenait une puissance économique et militaire.
limiterait la violence entre les États. La nouvelle conjoncture des années 1990 favorisait le pouvoir du capital financier. L’interpénétration des capitaux ne conduit pas au “dépérissement” des rivalités inter-étatiques. Et la bourgeoisie a besoin de l’État pour défendre ses intérêts de classe dominante, ses groupes industriels et financiers et pour maintenir les rapports sociaux.
Guerre à la nature, guerre à l’humanité
La guerre menée contre la nature menace l’environnement et l’humanité. Cette guerre renvoie à l’essor du capitalisme à partir de la découverte de nouveaux territoires au XVIe siècle par les Européens, puis l’extermination des communautés indiennes et l’essor des monocultures.
Elle s’est accélérée au milieu du XIXe siècle avec l’expansion industrielle. C. Serfati rappelle les analyses de Marx qui montrait que la production capitaliste avait construit “des rapports sociaux” qui ne développaient la technique “qu’en épuisant en même temps deux sources où jaillit toute richesse : LA TERRE ET LES TRAVAILLEURS ”. L’expansion industrielle a conduit les Européens à coloniser les territoires riches en ressources naturelles.
Après la Seconde Guerre mondiale dans un certain nombre d’anciennes colonies, le développement industriel profita de l’exode rural, fournissant une main-d’œuvre abondante. En Afrique se multiplièrent des “guerres pour les ressources”.
Une quatrième vague de guerres à la nature se développe depuis le début des années quatre-vingt-dix. L’industrialisation de la Chine a conduit à l’exode de millions de petits agriculteurs envoyés vers les villes. Dans les années 2000, les politiques “néo-extractivistes” qui ont touché essentiellement les pays latino-américains ont intensifié l’exploitation de la nature. Et aujourd’hui l’essor des nouvelles technologies dévore les ressources naturelles (ainsi, “depuis 2010, le montant moyen des produits minéraux a augmenté de 50% en raison de l’essor des énergies renouvelables” 3 ). La prétendue “transition énergétique” renforce la surexploitation des territoires terrestres, maritimes et les facteurs de pollution que l’on délocalise dans les pays pauvres.
Avec le militarisme, la guerre à l’humanité prend une ampleur et une violence jamais connues. Les armées contribuent fortement à la dégradation de l’environnement et c’est une industrialisation de la mort qui se développe avec les systèmes militaro-industriels. Avec la diversification de la physionomie des guerres, la part des civils tués dans ces conflits a considérablement augmenté (ils représentent 90 % des victimes au cours des guerres des années 1990).
L’économie et le militaire dans l’Union européenne
L’Union européenne s’appuie sur trois forces motrices : les États, les grands groupes et les institutions. La construction européenne s’est enclenchée après la Seconde Guerre mondiale. Mais l’élargissement est un processus très hiérarchisé avec de fortes inégalités. Dès l’origine, l’Union européenne a développé des relations néocoloniales avec l’Afrique, imposant l’ouverture des marchés et générant d’importants excédents commerciaux. Les entreprises européennes rapatrient les profits réalisés sur le continent africain. La diminution des performances industrielles et la débâcle militaire de la France en Afrique témoignent du recul de sa place dans l’économie et la géopolitique mondiale.
Les relations néocoloniales de l’Union européenne se mesurent aussi à sa politique migratoire qui, tout en répondant aux intérêts du patronat (main-d’œuvre bon marché, surexploitée) est utilisée comme ferment de division des travailleurs (xénophobie et racisme sont bien antérieurs à l’UE). L’externalisation de la rétention, la violence de la répression génèrent un grand marché de la sécurité.
La marche à la militarisation de l’UE s’est développée depuis les années 2000. Si une minorité de pays concentre l’essentiel des dépenses militaires (Allemagne, France, Italie), cela exprime le lien entre le militarisme et les capacités industrielles. Dans ces systèmes militaro-industriels (SMI) l’armée et les États exercent un grand pouvoir tant sur le plan de la recherche que du développement économique. Cette avancée ne peut néanmoins masquer le fait que pour l’Union Européenne, l’OTAN reste indispensable : or les États-Unis en constituent l’armature et c’est la Grande-Bretagne qui a le premier budget militaire d’Europe.
À noter la spécificité de la France : l’affaiblissement de ses capacités industrielles civiles et de ses performances à l’échelle internationale va de pair avec le fait que l’industrie d’armement et l’aéronautique sont les seuls secteurs manufacturiers performants sur le marché mondial 4 .
Chine-États-Unis : choc d’impérialismes
Dans ce chapitre, C. Serfati donne un cadre d’analyse de l’espace mondial. La “mondialisation” est le résultat de la transformation du capitalisme sur une longue durée. Il revient sur les caractéristiques de l’impérialisme moderne qui émerge à la fin du XIXe siècle, reprenant les analyses qui s’inscrivent dans la continuité des travaux de Marx. Il rappelle que la notion du “développement inégal et combiné” (hypothèse formulée par Trotsky) est aujourd’hui reprise dans le monde de la recherche anglophone, en géographie, en économie du développement.
Il analyse ensuite le développement inégal et combiné de la Chine et des différentes étapes qui, en lien avec son intégration dans l’économie mondiale (adhésion à l’OMC en 2001), en font aujourd’hui un “impérialisme émergeant”.
Cette reconfiguration de l’espace mondial met aujourd’hui en présence un “bloc atlantique hiérarchisé”, avec au sommet les États-Unis, et une puissance montante et résolue : la Chine. Leurs rivalités ne peuvent être assimilées à ce qui a existé entre les États-Unis et l’URSS. Elles ressemblent par plusieurs aspects à celles qui ont opposé les “impérialismes européens” avant 1914 et qui ont débouché sur la Première Guerre mondiale. Ces rivalités sont au cœur de l’impérialisme contemporain : la campagne pour stigmatiser la Chine s’accroît aux États-Unis et les dirigeants chinois intensifient leurs efforts en matière militaire.
L’IA et l’ordre militaro-sécuritaire
L’auteur reprend à son compte la notion d’intelligence artificielle (IA), laquelle est utilisée dans tous les secteurs économiques et par les États pour surveiller leur population et faire la guerre.
Dans l’économie capitaliste, les technologies du numérique décuplent les possibilités d’intensification et d’asservissement du travail. Elles sont largement utilisées comme levier de la concurrence sur le marché mondial.
Cela permet aux États d’organiser une surveillance de masse. Ainsi, Google et Amazon ont signé en 2021 un contrat avec Israël pour la fourniture de systèmes avancés de reconnaissance faciale et d’analyse comportementale.
Les technologies du numérique améliorent la performance des systèmes d’armes avec la création de certains types intégrant des décisions autonomes (robots tueurs, drones…). C’est dans ce cadre que s’accentue la convergence des intérêts de grands groupes et des États.
L’ouvrage se termine sur des éléments de réflexion sur le soutien à la résistance des opprimés et évoque les conditions nécessaires pour aller vers la construction d’une alternative au capitalisme.
Hélène Bertrand
Claude Serfati, Un monde en guerres , éd. Textuel, 2024.
Autres ouvrages de C. Serfati : La mondialisation armée, le déséquilibre de la terreur , 2001, éd. Textuel ; L’industrie française de défense, 2014 ; Le militaire, une histoire française, 2017, éd. Amsterdam ; L’État radicalisé La France à l’ère de la mondialisation armée , La Fabrique, 2022.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
En novembre 2023, l’UJFP a lancé une grande collecte “Urgence Guerre à Gaza”. C’était la suite logique de la solidarité avec les paysan·nes du Sud-Est de la bande de Gaza qui durait depuis 2016.
Les résultats ont été fantastiques : 320 000 euros collectés, par des dons individuels ou par des dons d’associations. L’argent arrive là-bas, mais la situation est chaque jour plus abominable et les prix de ce qui peut encore être vendu ont explosé.
L’usage des sommes envoyées peut être consulté tous les jours sur le site ujfp.org : achat de tentes, creusement de sanitaires, désinfection des camps, rescolarisation des enfants, ateliers de soutien psychologique et à présent remise en culture de serres. Plusieurs milliers de personnes sont concernées.
L’UJFP est une association juive antisioniste. Nous ne nous substituons pas à des organisations humanitaires. Nous agissons, dans un cadre collectif, pour que la société palestinienne survive au génocide en cours.
Nous savons que beaucoup d’entre vous ont déjà donné et, au nom de nos partenaires gazaouis, nous vous en remercions chaleureusement. Nous savons aussi que certain·es se consacrent à des aides personnalisées, c’est tout à leur honneur.
Mais voilà : les sommes nécessaires là-bas sont supérieures à nos moyens. Nous ne pouvons pas arrêter, ce serait une catastrophe.
Alors, individus ou groupes, donnez à notre collecte
Sur le site ujfp.org en allant sur “urgence guerre à Gaza”, il y a un bouton hello Asso.
Ou par chèque à UJFP, 21 ter rue Voltaire, 75011, Paris
Faites connaître cette souscription, multipliez les collectes.
Au nom de nos partenaires gazaouis, merci.
Communiqué solennel de l’UJFP
L’enquête de Benoît Collombat membre de la cellule d’investigation de Radio France diffusée le 20 avril dans le cadre de l’excellente émission Secret d’Info , révèle les dessous de l’A69 et pointe notamment l’implication de certaines entreprises dans la genèse du projet routier.
L’enquête met en lumière le rôle occulte du groupe Pierre Fabre dans la naissance du projet d’une autoroute reliant Castres à Toulouse.
Les recherches dans les contrats de concessions montrent que ce projet sert les “intérêts de plusieurs entreprises privées notamment du groupe Pierre Fabre, deuxième employeur de la région Occitanie”, dirigée, rappelons-le, par la socialiste Carole Delga.
Benoît Collombat montre le lobbying de Pierre Fabre pour faire accepter le projet et, plus révélateur, sa participation financière via une société luxembourgeoise présente dans le capital de la société concessionnaire Atoca.
Ce que l’entreprise Pierre Fabre a confirmé avant la diffusion de l’émission pour tenter de désamorcer son impact.
La construction de l’A69 a été bloqué jusqu’au 7 octobre, deux “écureuils” étant perchés sur une maison, et alors que la plus grande partie des arbres a été coupée 1 , que la ZAD a été démantelée. Et alors que l’on se souvient du drame de Sivens dont c’est le 10ème anniversaire, la radicalisation des opposant·es en raison de la violence utilisée à leur encontre s’accroit 2 3 . Cette spirale violence de l’État/radicalisation est porteuse de catastrophe humaine comme l’a si bien décrit Richard Powers dans son très beau roman L’Arbre Monde (présenté dans la revue https://emancipation.fr/ la-revue/numero-3-novembre-2023/larbre-monde/)
B. F.
Il importe donc de s’intéresser aux débats et initiatives sur ce sujet essentiel, sans perdre de vue les revendications syndicales les plus appropriées à la défense de la laïcité : le respect de la loi de séparation de l’église et l’État de 1905, l’abrogation des lois anti-laïques, la fin du dualisme scolaire par la nationalisation sans indemnité ni rachat de l’enseignement privé confessionnel, patronal et commercial. Le dossier que nous proposons dans ce numéro comporte quatre articles qui abordent différents éclairages de la problématique laïque et qui ne préjugent pas des positions ou (de l’absence de position) d’Émancipation sur ces questions : la laïcité façon courant nationaux-républicains, le devenir du Printemps Républicain vu par un de ses anciens promoteurs, la laïcité de l’École, l’unification des forces laïques.
Alain Policar, dans son introduction au numéro 29 d’Arguments de la Libre Pensée titrée “De la coexistence des libertés, à l’unification des conduites” , revient sur le fait qu’il ait été “écarté” du Conseil des sages de la laïcité et des valeurs de la République, sur l’insistance de la mouvance nationale-républicaine. D’après lui, cette mouvance et le soutien que le pouvoir lui apporte, s’opposent à l’esprit comme au rôle unificateur de la loi de 1905 et divisent en cherchant à imposer une “religion civile avec ses fanatiques qui pour nombre d’entre eux se disent républicains”.
Aurélien Bellanger dans Les derniers jours du Parti socialiste , chroniqué par Jean-Denis Peypelut, développe la thèse selon laquelle la droite du Parti socialiste tenterait de transformer celui-ci en un parti “laïque”, prolongement du Printemps Républicain, en mesure d’absorber le centre et la macronie.
L’article d’Octarine, tiré du tract intersyndical de son lycée polyvalent public d’une petite ville de Provence, n’est pas une galéjade. Il apporte un exemple concret complémentaire de celui du lycée Stanislas, qui montre que l’insolente guerre scolaire menée par l’enseignement privé est générale dans le pays et qu’elle développe aussi des tactiques à plusieurs bandes assez subtiles, qui doivent nous rendre d’autant plus attentifs.ves, face à ces établissements privés. Il détaille comment le directeur du LEAP (Lycée d’Enseignement Agricole Privé), à partir d’un parcours œnologique “senteurs de Provence” dans la cour du lycée public, construit, telle Perette de la fable, son rêve de spécialités : veaux, vaches, couvée… et les dindons de la farce, les élèves piqué·es à la fois au lycée général public ET AUSSI au lycée agricole public. Octarine montre bien la nécessité de s’informer entre syndicats de l’enseignement public pour déjouer de telles stratégies, et de contrer les tentatives du pouvoir d’unifier par le bas, public et privé sous contrat, en y opposant la seule unification viable et par le haut : la nationalisation laïque.
Comment la perspective d’une nationalisation laïque peut-elle s’articuler avec les travaux des organisations – tellement diverses, il faut bien le dire – qui constituent le “Collectif pour l’école publique” qui se fixe pour objectif “la construction d’un plan de sortie du financement public de l’école privée” ? Après la quasi disparition du CNAL, ce collectif pourrait jouer un rôle significatif s’il voulait bien voir les “trous dans la raquette” de son dispositif : l’intégration des personnels non-enseignants pose la question de la titularisation des personnels laïques ; intégrer près de 200 000 personnels sans réquisitionner les locaux n’est pas crédible ; enfin le combat global doit s’accompagner du combat partout au quotidien contre chaque établissement privé, qui est devenu plus facile depuis le court ministère de Castéra.
Olivier Vinay
Dossier : Attaques contre la laïcité
De la coexistence des libertés à l’unification des conduites
Note de lecture : Les derniers jours du Parti Socialiste
L’enseignement privé et sa vache sacrée
À propos du “Collectif pour l’école publique laïque”
Nous reproduisons ci-dessous l’introduction d’Alain Policar à une publication de la Fédération nationale de la Libre Pensée : le n°29 de la série Arguments de la Libre Pensée , intitulé “Rapport Stasi versus loi Stasi” 1 . Il revient sur ce qui s’est joué lors de l’adoption de la loi de 2004 sur les “signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse” mais aussi sur les évolutions qui ont suivi. Il ne s’agit pas dans nos colonnes (pas plus que dans la publication dont le texte est issu) de définir une position sur ladite loi, qui encore aujourd’hui divise le monde militant, ni de revendiquer (ou pas) son abrogation… mais plutôt de voir que les courants “nationaux républicains” eux aussi essaient d’investir la thématique laïque pour faire avancer leurs projets réactionnaires : ce phénomène a des racines dans les années 2000. Ce texte est donc une contribution aux débats, sur ce sujet et aussi sur d’autres (référence à la “démocratie libérale” contre le “totalitarisme”, illusions sur l’État capitaliste, etc.)
Le riche dossier de ce numéro d’Arguments n’a nul besoin d’un texte introductif. Je réponds néanmoins avec joie à la sollicitation de Jean-Marc Schiappa, d’autant que je crois que, au-delà de ma personne, les circonstances qui ont conduit la Présidente du Conseil des sages de la laïcité et des valeurs de la République (CSL), Dominique Schnapper, à demander à la ministre de l’Éducation nationale, Nicole Belloubet, de me démettre, illustrent le processus de transformation d’un principe libéral de coexistence en règle d’unification des conduites.
Que l’on en juge. Alors que, jusqu’au 22 avril 2024, aucun membre du CSL (créé par Jean-Michel Blanquer en 2018) n’avait été démis de ses fonctions, je suis le seul à avoir ce privilège. Déjà, lors de ma nomination, en avril 2023, une campagne conduite par la mouvance nationale-républicaine avait cherché à inciter le ministre de l’Éducation nationale d’alors, Pap Ndiaye, à renoncer à son projet. Mais, afin de valoriser la pluralité des points de vue au sein de l’instance, le ministre n’avait pas cédé.
Un an plus tard, au prétexte d’un entretien donné à RFI, dans lequel était critiquée l’application de la loi du 15 mars 2004, l’acte d’autorité dont je suis la victime (oserai-je dire, joyeuse, tant le rôle de l’instance est éloigné de l’exigence démocratique minimale) éclaire la façon dont se manifeste la laïcité “officielle”.
Autrefois soucieuse d’assurer la paix civile, la laïcité s’est transformée en valeur dont la fonction est de séparer ceux qui, par leur histoire nationale, en comprendraient la nature, de ceux qui, par leur religion ou, plus exactement, par leur culture, resteraient définitivement étrangers à ses réquisits. Désormais, elle est devenue une composante centrale de l’identité nationale.
Dès lors, se réclamer de la conception libérale qui a prévalu en 1905, et considérer corrélativement que la loi du 15 mars 2004 introduit des modifications majeures contraires à l’esprit de la loi fondatrice, équivaut à dissidence. Aussi, par exemple, tolérer le voile fait-il de vous un ennemi de la laïcité voire, de glissement en glissement, un partisan de l’islamisme politique. Or, tolérer n’est pas approuver : si c’était le cas, tolérer le voile n’aurait aucun sens : on ne tolère que ce que l’on désapprouve.
Une laïcité de surveillance…
J’ai la conviction que la chasse aux signes religieux ostensibles, le foulard islamique en l’occurrence, est contre-productive. Elle est, en effet, instrumentalisée par l’islamisme afin de persuader les musulmans qu’ils doivent se reconnaître avant tout dans la communauté des croyants, plutôt que dans celle des citoyens. À l’époque du marxisme triomphant, on aurait parlé d’une complicité objective entre laïques intransigeants (lesquels se décrivent comme vertueux) et l’islamisme politique, trop heureux de l’aubaine : les Français ne vous aiment pas, proclame-t-il, et, hélas, les raisons de le croire sont bien réelles.
Il ne s’agit pas ici de simples querelles interprétatives, lesquelles en soi sont inévitables, et qui pourraient être l’indice d’un fonctionnement satisfaisant de la délibération démocratique. Tout indique, au contraire, à en juger par les comportements des acteurs, qu’il convient de s’inquiéter d’une puissante montée de l’intolérance par rapport à l’expression de la différence. Quels que soient les oripeaux dont elle se pare, notamment la nécessité de renforcer la cohésion nationale, l’intolérance est un puissant marqueur de l’évolution de l’opinion.
La laïcité est ainsi devenue une religion civile et, nécessairement, elle a ses fanatiques, lesquels, pour nombre d’entre eux, se disent républicains. Il faut pourtant l’être bien peu pour croire que la sauvegarde de l’identité nationale (concept incertain) passe par la répression des signes religieux à l’École et, plus globalement, par la force croissante des surveillances exercées, pour l’essentiel, à l’égard de l’Islam.
Je pense, au contraire, qu’être fidèle au principe de laïcité, c’est insister sur sa consubstantielle dimension d’inclusivité : cela implique la nécessité de rendre accessibles les fondements de toute législation. Ce n’est pas, à l’évidence, une préoccupation pour ceux qui incitent les acteurs sociaux à se soumettre à la définition socialement légitime de la laïcité 2 . Le présent article peut être lu comme une critique de ce processus qui, paradoxalement, conduit à imposer une certitude à propos d’un principe, la laïcité, qui, à de nombreux égards, fait de l’incertitude une propédeutique.
…versus une laïcité de liberté
Dans les conditions historiques du début du XXe siècle, la loi cherche à établir, par la liberté des Églises et par l’autonomie du politique par rapport au religieux, la pacification des esprits. Le besoin en était particulièrement aigu, alors que l’Affaire Dreyfus n’avait pas encore connu son épilogue. Face aux passions nationalistes et à l’antisémitisme, la République vacillait. Sa refondation, dans le combat pour les droits humains, s’est accomplie dans l’affirmation de la nécessaire coexistence des libertés, c’est-à-dire par la laïcité. Et que serait celle-ci, “si elle n’était pas aussi la mémoire du dreyfusisme, la mémoire de cette face lumineuse de la République, qui n’a pas de lien d’essence avec sa face sombre que fut le colonialisme” ? 3 .
La laïcité, dès lors, privilégie l’idée de l’inaliénabilité de la liberté de conscience, la neutralité de l’État impliquant son incompétence dans le domaine de la religion. Il est ici nécessaire de préciser que, contrairement à ce qu’on dit parfois, la neutralité à laquelle l’État doit se soumettre, est une neutralité culturelle et non une neutralité axiologique : aucun philosophe favorable à la neutralité n’exige de l’État qu’il soit neutre du point de vue de certaines valeurs, comme l’égalité et la liberté, valeurs que l’État peut légitimement promouvoir (par des politiques incitatives qui, par exemple, favoriseraient la fréquentation des musées et des salles de concert). La neutralité bien comprise n’est donc pas insipide.
Nul ne l’a mieux exprimé que Ferdinand Buisson lorsqu’il évoque l’instituteur laïque : “Il faut qu’il ait le droit et le devoir de parler au cœur aussi bien qu’à l’esprit, de surveiller dans chaque enfant l’éducation de la conscience au moins à l’égal de toute autre partie de son enseignement. Et un tel rôle est incompatible avec l’affectation de la neutralité, ou de l’indifférence, ou du mutisme obligatoire sur toutes les questions d’ordre moral, philosophique et religieux” .
En d’autres termes, la neutralité confessionnelle ne se confond pas avec la neutralité philosophique. Buisson poursuit : “On pousserait le système à l’absurde si l’on prétendait demander au maître de ne pas prendre parti entre le bien et le mal, entre la morale du devoir et la morale du plaisir, entre le patriotisme et l’égoïsme, si on lui interdisait de faire appel aux sentiments généreux, aux émotions nobles, à toutes ces grandes et hautes idées morales que l’humanité se transmet sous des noms divers depuis quelques mille ans comme le patrimoine de la civilisation et du progrès” 4 .
Il existe ainsi une sorte de programme caché de l’École publique, lequel inculque des valeurs de tolérance et de civisme aux élèves par le simple fait de devoir jouer, travailler et collaborer avec des gens différents d’eux. Cette “intégration pluraliste”, selon l’expression de Jeffrey Spinner-Halev, décrit le mécanisme par lequel la citoyenneté devient inclusive pour des populations traditionnellement exclues 5 .
Du principe à la valeur :la pente identitaire
Une démocratie libérale ne peut donc, sans saper ses fondements, prescrire une morale de la perfection coercitive. Nous n’aurions pas à énoncer ces évidences si nous n’assistions à l’édification d’un projet national-républicain qui impose une vision monolithique et dogmatique de la laïcité, notamment par le recours aux émotions collectives, recours systématique depuis 1989, et amplifié depuis 2015, qui aboutit inéluctablement à priver l’individu de son pouvoir de juger. Ces émotions collectives introduisent dans l’éthique publique des éléments rendant son contenu cognitif plus ou moins étranger à ceux que nous avons vocation à accueillir. Dès lors, par un processus pervers d’assignation identitaire, le “républicanisme à la française” érige “certaines différences en signe d’altérité objective, les transformant ainsi en source de domination pour les minoritaires” 6 .
Comme le souligne Stéphanie Hennette-Vauchez, en véhiculant un programme normatif, le principe de laïcité se fait “métonymie de la République” : “La minute de silence au lendemain des attentats de janvier 2015 ? Laïcité. L’éducation à la sexualité ? Laïcité. Le port de signes « religieux » dans l’espace public ? Laïcité. Les menus à la cantine ? Laïcité. Les dispenses de cours d’éducation physique et sportive ? Laïcité. Ad infinitum” 7 . On aurait tort de ne pas s’alarmer devant la constitution d’une véritable religion civile fondée sur l’identité nationale, tout autant contraire aux principes républicains qu’à l’esprit libéral de la loi de 1905.
Nous sommes ainsi confrontés à une menace que Claude Lefort avait clairement analysée : “Depuis la démocratie et contre elle se refait ainsi du corps” , écrivait-il pour désigner les mécanismes à l’œuvre dans une société totalitaire, soit une société souhaitant conjurer l’absence de fondement, autrement dit l’indétermination démocratique 8 . Car, c’est essentiel, pour Lefort, la démocratie n’est pas le régime où le pouvoir appartient au peuple, mais où il n’appartient à personne. À l’opposé, le totalitarisme, obsédé par “l’image du Peuple-un, transparent à lui-même, ethniquement et/ou idéologiquement homogène” 9 , alimente le fantasme de la délivrance de toute division et de toute impureté : “La menace totalitaire est donc inhérente à l’aventure démocratique elle-même, elle sourd dans toute résurgence de populisme, de racisme, d’extrémisme…” .
En guise de conclusion
Est-il exagérément pessimiste de prendre cette menace au sérieux ? La mobilisation nationale-républicaine autour de la laïcité n’est-elle pas en définitive un dispositif discursif visant à respectabiliser le racisme ? On notera, avec inquiétude, que les instruments d’euphémisation de celui-ci varient selon les particularités nationales. Ainsi le racisme antimusulman se montre extrêmement labile : il peut s’exprimer par l’hostilité à l’Islam en tant que religion rétrograde et homophobe (comme aux Pays-Bas, où l’on est particulièrement attaché au libéralisme culturel) ou comme incompatible avec l’héritage catholique (comme en Italie) ou avec la laïcité en tant que religion civile (comme en France) 10 . Les racismes se développent sur le terreau de la peur. Nous ne pouvons que, tristement, le constater : celles et ceux qui la sèment ne sont pas seulement à l’extrême droite.
Alain Policar
Dossier : Attaques contre la laïcité
De la coexistence des libertés à l’unification des conduites
Note de lecture : Les derniers jours du Parti Socialiste
L’enseignement privé et sa vache sacrée
À propos du “Collectif pour l’école publique laïque”
470 pages. Je l’ai lu pour vous. En entier. J’ai dépensé 23€ pour vous les faire économiser.
Car malgré la promotion faite autour de ce livre comme “roman politique à clé, pamphlet provocateur contre la laïcité”, je n’ai trouvé là qu’un épais verbiage parisianiste sans vrai propos, se vantant lui-même de vouloir pasticher… Houellebecq !
Quant au style, c’est du lourd, du très lourd. Extrait (pp 102-103) :
“Les moines de l’abbaye d’Aurion connaissent la recette sacrée de la transsubstantiation du lait, et la divinité qu’ils convoquent, dans leurs gluantes prières n’a plus la matérialité humide de cette chimère que les garçons de ferme côtoient depuis l’enfance. Ceux-ci pressentent qu’un stade spirituel a été franchi. L’apparition du concept de Dieu sur un fromage à pâte tendre procède, pour eux, d’une logique métaphysique irréfutable, qu’il leur arrive de confondre avec leur salut.”
Roman à clé : ici c’est le camembert. Une des rares incursions en province, avec quelques pages évoquant Toulouse comme un lieu de relégation. Tout le reste se situe à Paris, les seuls dialogues étant ceux des “dîners en ville” qui sont la principale occupation des protagonistes, pratiquant les médisances cyniques qui sont le corps même du roman.
Le pitch ? L’idée est que l’aile droite du PS crée un parti laïque “le parti du 9 décembre” (clé du “Printemps Républicain”) destiné à remplacer le PS et à gagner sur le centre-droit, absorbant la macronie au passage. Et ce sur la base d’une idéologie puissante, la laïcité, déjà fortement implantée dans l’État profond. L’hégémonie culturelle est facilement gagnée grâce aux puissants, bien que rivaux, philosophes que sont Michel Onfray (rebaptisé Frayère) et Raphaël Enthoven (Taillevent). Parmi les comploteurs, on trouve aussi Philippe Val (Revêche) et Caroline Fourest (Véronique Bourny). Cette bande de méchants cyniques se réjouit de chaque attentat islamiste qui fait monter la cote de la laïcité. Cela semble bien fonctionner, malgré la lourde bêtise des protagonistes à qui l’auteur fait dire ce qu’il veut (le roman à clé évitant les procès), c’est à dire n’importe quoi.
Le cynisme fait parfois sourire (p 291) :
“Le Chanoine [=Macron] était libéral en tant qu’il était essentiellement laïc et qu’il avait érigé sa liberté de conscience en art total. Des invités de prestige ont rapporté, après les soirées de gala où ils avaient été conviés que, quel que soit l’art dans lequel ils venaient de s’illustrer, – comédie, littérature, chant ou piano – le Chanoine s’était approché d’eux, à la fin de leur prestation, non pour les féliciter mais pour leur faire savoir que, s’il l’avait voulu, il aurait sans difficulté atteint leur niveau”.
Ou encore (p 314) :
“L’idée qu’avait vendue Sauveterre [=Bellanger lui-même] était de sauver les audiences de la radio publique en proposant une émission de théologie qui serait non seulement œcuménique mais également tournée vers les questions d’actualité. Ce serait assez laïc et assez libre dans le propos, sinon carrément pop, pour qu’on puisse lui offrir la case de l’émission qui attire encore moins d’auditeurs que la messe : la demi-heure de libre pensée, animée par des francs-maçons à ce point exsangues qu’ils donnaient à croire qu’au pays de la laïcité, c’était l’irréligion qui se portait au plus mal”.
Vous l’aurez remarqué : dans tout l’ouvrage A. Bellanger écrit “laïc” (chrétien qui n’appartient pas au clergé) pour “laïque” (défenseur de la laïcité). C’est la marque de ceux qui ne connaissent pas la laïcité, ou qui cherchent à en christianiser le sens. C’est le cas ici : tous les militants laïques sont considérés ouvertement comme des religieux plus ou moins refoulés, et on a droit à tous les poncifs : “laïcards”, “le dogme laïque”, “les origines catholiques de la laïcité”.
Bellanger, dit-on, après s’être rapproché de Sarkozy à l’époque, serait plutôt aujourd’hui courtisan de Mélenchon. Dommage pour qui ?
J.D. Peypelut, LP 47
Aurélien Bellanger, Les derniers jours du Parti Socialiste , Éditions du Seuil, août 2024, 23€.
Où il est question d’un paisible lycée public dans le Sud de la France, d’un zélé chef d’établissement d’un lycée privé, d’une vache, de veaux et d’une banderole apposée par des personnels… et où il est surtout question d’un exemple local caricatural de l’offensive de l’enseignement catholique, n’hésitant pas à instrumentaliser des thématiques en vogue (le respect de la nature, l’agriculture paysanne, etc.) pour arriver à ses propres fins. Mais aussi de la réaction des personnels.
Il y a donc deux lycées dans cette petite ville de la Provence intérieure. Un lycée polyvalent public, un “lycée enseignement agricole privé” (LEAP, privé sous contrat d’association).
Peu avant les vacances, le lycée privé vient faire une opération publicitaire au sein du lycée public : il amène une vache, des veaux, un stand pour organiser un “parcours de senteur (vin de Provence)” (ça ne s’invente pas…) et présenter sa spécialité “biologie/écologie” aux élèves du lycée public, le clou de l’“opération” étant la venue de la vache (et autres animaux de ferme) “ambassadrice du terroir provençal” dans l’enceinte du lycée.
Des personnels réagissent en affichant la banderole suivante, à quelques mètres de l’exhibition : “La vache reste dans le pré, le privé reste dans le privé” .
On peut considérer qu’il s’agit d’une sorte de folklore.
On peut aussi considérer que c’est un épisode comme il y en a tant dans le grignotage de l’école laïque, sauf que cette fois-ci l’offensive du privé a entraîné des réactions. Cela mérite quelques explications.
“Tu as de belles spécialités, tu sais”
Le lycée général – donc ici le lycée public – ressort d’une contre-réforme destructrice : celle mise en place par Blanquer. Prétendant liquider les “filières” socialement marquées, il les remplace par des “spécialités” : trois spécialités de quatre heures hebdomadaires en Première, deux spécialités de six heures hebdomadaires en Terminale. Dans ce nouveau système, le tri social est encore renforcé, et de surcroît l’individualisation est encore plus marquée : l’élève et ses parents sont rendu·es entièrement responsables de son destin scolaire.
Bien entendu, il est rare qu’un lycée dispose de toutes ces “spécialités”. Elles ne sont donc pas simplement un outil pour développer des spécificités éducatives locales, mais un moyen de concurrence entre établissements. C’est ce qui intéresse principalement le lycée privé en ce qui concerne le cas évoqué dans le présent article.
Après ce détour, revenons à nos moutons pour voir comment on en arrive à une histoire de vache. La raison est simple : cette immixtion du lycée privé dans le lycée public survient après d’autres tentatives.
Au départ, l’essentiel des relations du lycée public avec le lycée privé se bornaient à des achats alimentaires pour la restauration.
Jusqu’à ce qu’une discussion commence dans un conseil pédagogique, sur la “mutualisation” de certaines spécialités entre le lycée public et le lycée privé. La discussion prenant de l’ampleur, le chef d’établissement du LEAP vient en personne en conseil pédagogique avec un staff docile pour “rassurer” les profs du lycée public : il est pour la mixité sociale, n’est pas si proche que ça de l’Église catholique, etc.
Sa demande : il existe une filière générale au lycée agricole, même si l’essentiel relève de la voie professionnelle ; cette filière elle axée sur la spécialité “biologie/écologie”, et vise à des débouchés post-bac dans le domaine des métiers liés à l’agriculture. Le LEAP n’a pas les moyens de proposer certains enseignements de spécialité, qui sont présents au lycée (anglais, Sciences économiques et sociales, Histoire-Géographie-Géopolitique-Science Politique). L’idée est que certain·es élèves du lycée agricole pourraient venir étudier ces spécialités au lycée public.
Et si ces élèves de la filière générale du LEAP abandonnaient cette spécialité “biologie/écologie” en fin de Première, la logique voudrait qu’iels s’inscrivent dans le lycée public, puisqu’iels n’auraient plus de raison d’être dans le privé ? Non, car voyez-vous il y a “le choix des familles”, autrement dit : iels resteraient dans le lycée privé (tout en suivant les enseignements du lycée public absents du lycée privé…), sans doute pour ne pas être trop “mélangé·es” avec leurs camarades du public ?!
“Pile je gagne, face tu perds”
Bien entendu, cet épisode, bien que montrant que le chef d’établissement du LEAP ne doute vraiment de rien tellement c’est osé, s’inscrit dans une situation plus globale. Et cette situation est simple : la réalité de la politique éducative nationale, c’est qu’en cette rentrée l’enseignement privé (contrôlé politiquement à 95 % par l’Église catholique) est à l’offensive dans l’Éducation nationale.
De même qu’il y a une “guerre” sociale dans ce pays, menée par les représentant·es politiques des grands groupes capitalistes… il y a une « guerre » scolaire, menée par les responsables de l’enseignement privé, qui disposent de relais revendiqués au plus haut niveau de l’État. Sauf que depuis les scandales autour du lycée Stanislas de Paris, cela devient de plus en plus visible : il s’agit de faire du réseau d’enseignement catholique un réseau de scolarisation du séparatisme social et de l’entre-soi.
En cette rentrée 2024, la concurrence agressive du privé s’est accentuée. Il utilise une situation dans laquelle il est doublement favorisé :
les rectorats lui attribuent certaines sections de préférence au public, et il continue à choisir ses élèves .
quand l’État finance le privé (car l’essentiel de ses dépenses, notamment les salaires, sont financés par l’État), il est également doublement financé parce qu’il fait payer les familles.
L’État finance donc la concurrence à sa propre école publique.
C’est en regard de cette situation qu’il faut comprendre la politique d’établissement du LEAP. D’ailleurs les personnels qui s’opposent à cette proposition, ne sont pas au bout de leurs surprises. Ils prennent contact avec le syndicat majoritaire de l’enseignement agricole, le SNETAP-FSU 1 . Ils et elles apprennent par ce biais, que l’initiative du chef d’établissement du LEAP ne relève pas d’un coup de tête, mais plutôt d’une démarche cohérente et articulée qui ne date pas d’aujourd’hui :
constituer au LEAP une classe d’enseignement général avec le panel complet des spécialités grâce à l’aide du lycée public : le but est de constituer une filière générale complète en son sein pour les parents désirant éviter une mixité sociale à leurs enfants (“choix des familles”, souvenez-vous) ;
mais ce n’est pas le seul, et peut-être pas le principal : plus globalement, il s’agit pour lui de concurrencer un autre lycée agricole, qui lui est public, et qui dispose d’une meilleure offre d’enseignements de spécialité.
Autrement dit, il s’agit à la fois de concurrencer le lycée public de la ville (autrement dit, lui “prendre” quelques élèves), et de concurrencer un autre lycée agricole (public). Un lycée public aiderait ainsi le LEAP à concurrencer un autre lycée public… le lycée privé gagnerait au tirage, mais aussi au grattage !
Bien entendu, de telles manœuvres sont inacceptables. Elles sont un des multiples biais par lesquels, pas à pas, “on” continue à démanteler l’école publique laïque.
Encore la réforme Blanquer
Ces facéties sont en théorie légales. Elles sont une des multiples conséquences de la réforme des lycées… et de la politique éducative de Blanquer : article 3 de l’arrêté du 16 juillet 2018 .
“À titre exceptionnel, un élève peut suivre une partie des enseignements dans un établissement autre que celui dans lequel il est inscrit, lorsque ces enseignements ne peuvent être dispensés dans son établissement d’inscription et lorsqu’une convention existe à cet effet entre les deux établissements, ou changer d’établissement dans les conditions prévues à l’article D. 331-38 susvisé du code de l’éducation”.
“La vache reste dans le pré”
L’épisode de la vache du LEAP, venant au lycée public avec stand, “parcours de senteur (vin de Provence)”, etc. pourrait faire sourire, et être considéré comme relevant du folklore. Mais, on l’aura compris, il vient après d’autres épisodes que nous n’évoquerons pas ici. Les sections syndicales CGT/FSU/Sud Éducation du lycée public, avaient posé deux questions publiquement:
• “Est-il judicieux de présenter cette spécialité et encourager nos élèves à quitter notre établissement pour un lycée privé ? Perdre des élèves signifie perdre des heures d’enseignement et peut-être supprimer des postes”.
• “Une vache sera présente durant 3h sur le bitume de la cour face à 2000 élèves excité·es. On peut alors parler de maltraitance animale. En outre, qui nettoiera la cour après la visite de la vache ??”
Indépendamment des organisations syndicales, des personnels du lycée public ont donc protesté avec raison contre cette nouvelle tentative d’intrusion dans l’école publique.
Mais si les réponses immédiates des personnels à la base, localement, sont indispensables, cela pose une question politique d’ensemble. Puisqu’on n’arrête pas de nous dire que lycée public et lycée privé sont complémentaires, alors allons jusqu’au bout et nationalisons le lycée privé. Cela ne peut se faire localement, c’est pourquoi c’est en fait la question du dualisme scolaire qui est posée : face aux attaques de l’enseignement catholique, la nationalisation laïque de l’enseignement privé sous contrat est la meilleure réponse pour les personnels et les usager.es.
Octarine
Début 2024 s’est constitué un “Collectif pour l’école publique”. Il est composé d’un certain nombre d’organisations syndicales (FSU, Sud éducation, UNSA…) et associatives (Libre Pensée, LDH, CREAL 76…). Il se fixe comme objectif “la construction d’un plan de sortie du financement public de l’école privée”. À ce titre, cette démarche intéresse tous ceux et toutes celles qui entendent défendre la laïcité de l’École et de l’État. Nous interrogeons ci-dessous Dominique Goussot, responsable de la commission “Droit et laïcité” de la Libre Pensée, et qui représente cette organisation au sein du collectif.
L’Émancipation : Bonjour Dominique, et merci pour cet entretien. Cela faisait longtemps que l’on n’avait pas vu un tel rapprochement entre organisations, qui ont pu avoir de nombreuses divergences. Comment pourrait-on l’expliquer ?
Dominique Goussot : Plusieurs évènements ont conduit le camp laïque à se rassembler en faveur de l’École publique, victime du financement par l’État et les collectivités territoriales des établissements privés d’enseignement sous contrat, pour l’essentiel catholiques. En juin 2023, la Cour des comptes publiait un rapport thématique particulier mettant notamment en évidence que les douze à treize milliards d’euros d’aides publiques versés chaque année à l’enseignement catholique se traduisaient par une aggravation des inégalités sociales et scolaires. En avril 2024, Paul Vannier, député LFI, et Christopher Weissberg, député Renaissance des Français de l’étranger déposaient sur le bureau de l’Assemblée nationale le rapport de la mission d’information sur le financement public de l’enseignement privé sous contrat. Ils confirmaient les constats de la Cour, insistaient sur l’absence de contrôle de l’emploi des fonds et soulignaient les dérives dans leur allocation, les collectivités publiques traitant avec “les réseaux”, tels que la Fédération nationale des organismes gestionnaires de l’enseignement catholique (FNOGEC) et les directions diocésaines concernées. Récemment, les sociologues Pierre Merle et Stéphane Bonnery mettaient au jour que la dégradation des moyens dévolus à l’enseignement public de 1998 à 2022 a nourri un afflux d’élèves vers l’enseignement privé : dans un contexte de recul démographique, l’un perdait 200 000 élèves ainsi que 56 000 professeur·es tandis que l’autre recevait 100 000 enfants de plus. Enfin, à peine nommée en qualité de ministre de l’Éducation nationale, Mme Amélie Oudéa-Castera faisait une déclaration tonitruante par laquelle elle jetait l’opprobre sur les professeur·es de l’enseignement public et faisait l’éloge du collège Stanislas, pour le moins en délicatesse avec la loi, où se pressent les enfants de la grande bourgeoisie du sixième arrondissement de Paris.
L’Émancipation : Le dernier texte du Collectif rappelle son objectif d’un plan de sortie du financement public de l’école privée, tout en précisant qu’il peut y avoir “une ou plusieurs voies de sortie de ce financement”. Quelles seraient les différentes voies ? Quels sont les débats sur ce point ?
D. G. : Ce texte est un compromis entre des acteurs dont le rassemblement n’efface pas les divergences. Au risque d’être un peu caricatural, il me semble que trois positions se dessinent actuellement, si l’on met de côté celle consistant à penser, comme le sénateur Pierre Ouzoulias, que les dispositions issues de la loi Debré du 31 décembre 1959 constituent un horizon indépassable.
D’une part, au vu des éléments recueillis par la Cour des comptes et la mission d’information, d’aucuns pensent qu’il importe dans un premier temps de faire appliquer la loi avant d’envisager une sortie du système de financement public de l’enseignement privé sous contrat. Certains préconisent au surplus de mettre en place rapidement un dispositif de modulation des aides publiques à l’enseignement privé sous contrat tenant compte des efforts accomplis par ses établissements pour lutter contre les inégalités sociales et scolaires. Dans les deux cas, les partisans de ce travail exigent une intensification des contrôles et, s’il y a lieu, une rupture des contrats.
D’autre part, la Libre Pensée estime qu’il importe d’ores et déjà de présenter un plan de sortie du financement public de l’enseignement privé sous contrat. Dès les déclarations de Mme Amélie Oudéa-Castera, la L.P. s’attelait à dessiner les contours de ce plan qui reposerait sur l’abrogation des textes issus de la loi Debré et l’ouverture d’une période de transition de six ans au terme de laquelle cesserait le versement d’aides publiques à l’enseignement catholique et seraient accueilli·es dans le public les élèves et les professeur·es venant du privé sous contrat. Ce travail traite un aspect important de la question, son volet immobilier.
Animatrice du collectif, la FSU s’emploie à ne rien figer à ce stade mais rappelle en permanence que l’objectif à atteindre reste bien la fin du système de dualité scolaire issu de la loi Debré du 31 décembre 1959. Sur ce point, la Libre Pensée est en parfait accord avec la FSU.
L’Émancipation : Il est question de tenir compte “du cadre constitutionnel et juridique”. Tu es responsable de la commission “Droit et laïcité” de la Libre pensée, pourrais-tu préciser quels sont les enjeux à ce sujet ?
D. G. : Il s’agit probablement de rassurer et de maintenir la cohésion du collectif, ce qui est essentiel. Cette formulation peut donner lieu, me semble-t-il, à deux lectures possibles.
La première considère qu’il faut se placer dans le cadre institutionnel actuel. Selon moi, elle fait l’impasse sur une donnée historique majeure. La Cinquième République et la loi sur les rapports entre l’État et l’enseignement privé sont étroitement imbriquées. L’une et l’autre sont l’œuvre du même homme, Michel Debré, à qui le Vatican a accordé pour faire advenir la loi de 1959 sur l’enseignement privé un soutien sans faille que le Saint-Siège avait refusé en 1956 au gouvernement de Guy Mollet poursuivant le même but. Les critiques du financement public de l’enseignement privé sous contrat prennent actuellement de l’ampleur probablement parce que les institutions de la Cinquième République connaissent elles-mêmes une crise sans précédent mettant à l’ordre du jour, pour certain·es, l’élection d’une assemblée constituante souveraine. Les propos de Mme Amélie Oudéa-Castera sont peut-être le syndrome de ce double phénomène.
Tout le monde n’est pas obligé de partager cette analyse. Néanmoins, la formulation en question peut convenir à l’ensemble des forces composant le collectif. Aux termes du point 13 de Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946, repris en tête de celle de 1958, “La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture. L’organisation de l’enseignement public gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l’État” . Il suit de ces dispositions que la puissance publique a pour seule obligation de mettre à la disposition de tous et toutes une École publique garantissant l’égal accès à l’instruction et à la culture. Le financement public de l’enseignement catholique n’est qu’une faculté soumise à conditions par le Conseil constitutionnel : le législateur “[…] doit notamment prévoir les garanties nécessaires pour prémunir les établissements d’enseignement public contre des ruptures d’égalité à leur détriment au regard des obligations particulières que ces établissements assument” (1). Au vu des informations recueillies par les différents rapports et études évoqués plus haut, ce n’est manifestement pas le cas. Plutôt que de rafistoler un système de dualité scolaire défavorable à l’enseignement public, il devient urgent de s’en tenir au seul devoir que doit remplir l’État selon le Préambule de 1946 : l’organisation d’un enseignement public gratuit et laïque dispensant une instruction de qualité.
Dernier point : la sortie du système de financement public de l’enseignement privé sous contrat entraînerait-elle une indemnisation de l’enseignement privé par l’État ? La question ayant été soulevée lors d’une réunion du collectif, la Libre Pensée a tenté d’y répondre. Dans la mesure où il n’est pas question de nationaliser l’enseignement privé ni de préempter son patrimoine, il ne semble pas que cela soit nécessaire. En effet, dans l’esquisse de plan de sortie dessinée par la Libre Pensée, il ne serait pas porté atteinte au droit de propriété, les contrats de droit public – qui ne sont pas des marchés publics ni des concessions de service public – seraient résiliés dans un but d’intérêt général et des mesures de transition seraient prévues. Sous réserve d’inventaire, cela paraît conforme à la jurisprudence du Conseil d’État.
L’Émancipation : La question de la situation des personnels de l’enseignement privé a-t-elle été discutée dans le Collectif ? Y a-t-il un point de vue qui fasse consensus ?
D. G. : Le collectif n’a pas abordé de front cette question. Néanmoins, la prise en compte des intérêts des personnels fait l’objet, semble-t-il, d’un accord de principe unanime. De même, la négociation du devenir des agents par les organisations syndicales ne fait pas débat.
De son côté, la Libre Pensée s’est penchée sur le sort des personnels enseignants et non-enseignants des établissements privés. Si le reclassement des premiers dans l’enseignement public ne devrait pas soulever de difficultés majeures, sous réserve d’un aspect particulier, en revanche, le sort des seconds nécessiterait un plan d’accompagnement plus complexe.
Depuis la loi Censi du 5 janvier 2005, les 132 000 (en équivalent temps plein) professeur·es de l’enseignement privé sous contrat ont la qualité d’agents publics. Ils et elles sont rémunéré·es par l’État depuis 1960, selon une grille comparable à celle de l’enseignement public. Dans ces conditions, leur intégration en qualité de titulaires ou de contractuel·les de droit public dans la Fonction publique ne se heurterait pas à de graves obstacles. Toutefois, ils et elles relèvent actuellement d’un régime de retraite additionnel sans équivalent dans le public : financé par de faibles cotisations durant l’activité, il sert un complément de pension de 8 % du salaire de référence, sans compter les droits ayant été accordés gratuitement au début. Cette situation appellerait une étude approfondie.
Pour les 80 000 personnels non-enseignants, qui sont des salarié·es de droit privé relativement précaires (temps partiels nombreux, faibles rémunérations, forte féminisation) la transition paraît plus complexe si l’objectif consiste à leur garantir le maintien de leur emploi. Un plan d’accompagnement comportant plusieurs volets – recrutement sans concours au premier grade de la catégorie C, ouverture de concours spéciaux de l’Éducation nationale, plan de formation, mesures spécifiques d’accompagnement par France Travail – serait indispensable.
L’Émancipation : Quelles sont les prochaines questions sur lesquelles le Collectif va réfléchir ? Y a-t-il des initiatives en débat ?
D. G. : Le collectif a fixé un calendrier de rendez-vous au cours duquel seront entendus des experts. Une professeure de droit public a déjà présenté un exposé sur les obligations des établissements privés d’enseignement sous contrat. D’autres s’exprimeront dans les semaines et les mois à venir, notamment un de ses éminents collègues de la Ligue de l’enseignement. L’objectif est de sortir un document aussi complet que possible dans l’année qui vient.
Entretien réalisé par Quentin Dauphiné
Dossier : Attaques contre la laïcité
De la coexistence des libertés à l’unification des conduites
Note de lecture : Les derniers jours du Parti Socialiste
L’enseignement privé et sa vache sacrée
À propos du “Collectif pour l’école publique laïque”
Ce 17 octobre s’est tenu dans la cour du lycée Vieljeux de La Rochelle le premier “forum des forces de défense et de sécurité”.
Dans l’annonce qu’il avait faite aux enseignant·es de l’établissement, le proviseur précisait que les trois armées seraient présentes, ainsi que la gendarmerie, la police et les douanes, une trentaine de personnes, dont des commandos parachutistes. Du matériel était également présenté : simulateur d’avion de combat, véhicules, armes,… Il ajoutait que cette première avait vocation à se généraliser aux autres lycées en fonction du succès obtenu auprès des jeunes.
Le prétexte de l’orientation
Sitôt l’information connue, le collectif NON au SNU 17 a réagi par la rédaction d’un communiqué de presse et d’un tract unitaire signé notamment des quatre principales organisations syndicales.
Le communiqué a permis la publication d’un assez long article dans le journal Sud-Ouest, où le point de vue du collectif NON au SNU est mis en balance avec celui des organisateurs du forum. On peut y lire quelques perles, comme : “Si ça avait été un forum des métiers du soin, personne n’aurait rien dit”.
Nous nous sommes retrouvé.es à une vingtaine de personnes devant le lycée, à l’heure où affluent les élèves de l’un des plus gros établissements de l’académie.
La diffusion du tract a été diversement appréciée, notamment par quelques enseignants qui défendent l’organisation du forum. Mais elle aura permis de lancer le débat entre les jeunes et aussi parmi les parents, ce qui a obligé le proviseur à se justifier a posteriori, soulignant les liens avec les programmes d’EMC et la nécessité d’informer en vue de l’orientation future des lycéen.nes.
Il faut donc le répéter sans cesse : non, la présence de l’armée et de la police dans un établissement scolaire, la présentation d’armes à des élèves, n’ont rien d’anodin. Cela s’intègre dans une vaste politique de militarisation et d’embrigadement de la jeunesse, où l’école tient, avec le SNU, une place essentielle, aux antipodes de l’école émancipatrice pour toutes et tous que nous défendons.
Nous publions ci-dessous le texte du tract.
L’armée hors du lycée Vieljeux
Avec le S.N.U.,
Avec le label “classes engagées et lycées engagés”,
Voilà maintenant le “forum des forces de défense et de sécurité” au sein du Lycée Vieljeux, le jeudi 17 octobre !
Au moment où le budget 2025 de la défense est prévu à 50,5 Milliards d’euros soit 3,3 Mds de plus qu’en 2024, et que les services publics sont mis à mal, ce gouvernement poursuit une politique de militarisation de la jeunesse qui s’est accentuée depuis 2019 et la création du SNU. Il fait beaucoup pour la guerre en Ukraine et au Moyen-Orient en livrant des armes aux belligérants. Les mêmes types d’armes qui seront présentées aux lycéen·nes ?
Non, les jeunes n’ont pas à apprendre à s’entretuer !
Non, ils n’ont pas à servir de terrain d’“expérimentation”.
(avant généralisation à tous les lycées !!!!)
Ils aspirent à un autre avenir et à la paix !
Ce n’est pas à l’Éducation nationale de permettre ces tentatives de manipulation des élèves qui lui sont confiés et d’en supporter les coûts, au moment où celle-ci est mise à mal par toutes les restrictions budgétaires ! De même que dépenser plus de six milliards d’euros si le SNU était généralisé serait un gaspillage d’argent public inadmissible. Nos élèves et vos enfants ont besoin avant tout de plus d’école et de mieux d’école pour se construire et non de toujours plus de répression.
Les organisations soussignées demandent que soit mis un terme à toutes ces politiques d’embrigadement de la jeunesse et de militarisation des esprits dans une période particulièrement conflictuelle dans le monde.
La Rochelle le 15/10/24
Organisations signataires : Sud Éducation 17, Émancipation 17, F.S.U. 17, SDEN CGT.17, FNEC-FP FO17, Libre. Pensée 17, Mouvement de la Paix 17, Ligue des Droits de l’Homme dél.rég., Association laïque des Amis des Monuments Pacifistes 17
“L’occupant a bombardé l’école Asmaa où des déplacés avaient trouvé refuge et une clinique de l’UNRWA dans le camp de la plage (Al-Shati) à l’ouest de la ville de Gaza”. Un témoin : “L’occupant exécute un grand nombre d’hommes et de jeunes qui ont été arrêtés dans des refuges dans le nord. Nous recevons des appels de détresse” . “Le bombardement d’un quartier résidentiel a fait 100 mort·es. Il y a des dizaines de disparu·es sous les décombres”.
Comment un tel carnage est-il possible ? Sans doute parce que, pour beaucoup d’Occidentaux, la vie des Gazaoui·es compte aussi peu que celle des migrant·es qu’on laisse se noyer en détournant le regard. Le génocide en cours à Gaza est un retour en arrière terrifiant : le racisme, le colonialisme, le suprémacisme, l’absence totale d’empathie pour “l’autre” déferlent sur le monde. Permettre à Gaza de rester en vie, c’est défendre nos droits, notre avenir et un monde vivable.
Aymeric Caron
Ce député LFI de Paris, ancien journaliste, a recueilli tous les témoignages possibles, essentiellement sur les réseaux sociaux, à propos du carnage en cours depuis plus d’un an à Gaza. Même des militant·es endurci·es sont sorti·es au bout de quelques minutes. Et pourtant, face au silence et au négationnisme des médias dominants, il faut voir et diffuser le documentaire Gaza depuis le 7 octobre. Il y a les images insoutenables des corps d’enfants déchiquetés, des gens qui hurlent en cherchant les restes de leurs proches dans les décombres, des journalistes qui continuent de témoigner avant d’être assassinés, des hôpitaux où, sans électricité ni médicaments, des médecins continuent de soigner. Il y a aussi les soldats israéliens qui se filment en tuant, qui crient “fils de putes, on vous aura tous ”. Il y a les donneurs d’ordre israéliens (Nétanyahou, Galant, Smotrich, Ben Gvir, Herzog…) qui répètent à l’envi qu’il n’y a pas d’innocent·es à Gaza.
Liban
Ce n’est pas une guerre contre le Hezbollah que mène Israël. C’est une guerre contre le Liban tout entier. Un village chrétien a été bombardé au nord du pays. Tous les quartiers de Beyrouth sont visés. Au passage, Israël a tué trois dirigeants palestiniens du FPLP (parti marxiste) et son armée harcèle les troupes de la FINUL (force internationale) qui sont sommées de se retirer. Presque 30 ans après la fin de la guerre civile libanaise, les dirigeants israéliens rêvent toujours d’installer les alliés phalangistes au pouvoir.
Droit international
Le procureur de la CPI (Cour pénale Interna-tionale), Karim Khan, a demandé le 20 mai cinq mandats d’arrêt contre deux dirigeants israéliens (Nétanyahou et Galant) et trois dirigeants du Hamas (Haniye, Deif et Sinouar). Ces trois derniers ont été assassinés. Si les juges n’inculpent pas Nétanyahou et Galant, la CPI va mourir. Pire : une juriste française célèbre a dit que “l’ONU est en soins palliatifs”. C’est le but évident des dirigeants israéliens : renverser la table, terroriser tous les habitant·es du Proche-Orient et liquider les instances internationales où la grande majorité des pays leur sont hostiles. Ganz et Lapid qui sont censés représenter l’opposition à Nétanyahou, parlent de 50 ans de guerre.
Palestine
Malgré les assassinats répétitifs, la Palestine n’est pas désarticulée. 14 partis ont signé une déclaration commune à Pékin. Cette déclaration accepte toutes les résolutions de l’ONU. Cela veut certes dire deux États mais il y a aussi la résolution 194 sur le retour des réfugié·es palestinien·nes. Il y a eu à Bruxelles le 19 octobre une grande conférence internationale de “l’Initiative euro-palestinienne contre l’apartheid et la colonisation”. On y retrouve la partie de l’OLP qui voudrait au plus tôt se débarrasser de l’Autorité Palestinienne.
Charlie
Lors de l’odieux attentat des frères Kouachi en 2015, tout le monde était “Charlie” sans trop se poser de questions sur le fait que Caroline Fourest et Philippe Val avaient transformé ce journal libertaire en torchon néoconservateur. Parmi les rescapé·es, la journaliste Zineb (qui était en vacances) sera plus tard menacée et protégée. Elle est à présent poursuivie pour “apologie du terrorisme”. Elle a juste qualifié Israël “d’État terroriste” et de “Daesh qui a réussi” . Avis aux policiers qui lisent Émancipation : inculpez-moi, j’ai dit bien pire !
Moldavie
La région a été conquise par l’empire tsariste en 1812. Elle n’a été que très partiellement “russifiée”, la majorité de la population restante roumanophone. Depuis l’éclatement de l’URSS, la Transnistrie est occupée par l’armée russe qui s’appuie sur une mafia locale. Avec la guerre en Ukraine, les dirigeant·es du pays pensaient que le référendum sur l’entrée dans l’Union Européenne ne serait qu’une formalité. Eh bien non, le résultat est très serré et l’achat probable de votes par les alliés de Poutine n’explique pas tout. Déjà, une importante partie de la population s’est expatriée et occupe des emplois précaires un peu partout en Europe. Cette adhésion n’est pas apparue comme une émancipation mais plutôt comme la transformation des Moldaves en sous prolétaires du monde occidental.
Autriche
Les néofascistes en tête aux élections, c’est comme dans d’autres pays européens. Parmi les causes, il y a certes la peur entretenue du “migrant” et la crise d’un capitalisme qui songe de plus en plus à répandre partout les pires méthodes autoritaires. En Autriche, il y a aussi le fait que, plus qu’ailleurs, la parole n’a jamais été dite sur le rôle du pays pendant la Deuxième Guerre mondiale. Les anciens Nazis n’ont jamais quitté la scène. La légende de “l’Autriche victime du nazisme ” a fait d’énormes dégâts idéologiques.
Pierre Stambul
Comment un tel carnage est-il possible ? Sans doute parce que, pour beaucoup d’Occidentaux, la vie des Gazaoui·es compte aussi peu que celle des migrant·es qu’on laisse se noyer en détournant le regard. Le génocide en cours à Gaza est un retour en arrière terrifiant : le racisme, le colonialisme, le suprémacisme, l’absence totale d’empathie pour “l’autre” déferlent sur le monde. Permettre à Gaza de rester en vie, c’est défendre nos droits, notre avenir et un monde vivable.
Cette série de trois articles fait suite à un débat organisé dans le cadre de la Semaine Émancipation de juillet 2024. Le premier de ces articles revenait sur la notion d’impérialisme, et mettait en évidence, en particulier, l’apparition, aux cours des dernières décennies, de nouveaux impérialismes, chinois et russe. Le second article traitait de certains traits fondamentaux que revêtent les affrontements inter-impérialistes dans la période actuelle. Ce troisième article s’intéresse à divers aspects des résistances populaires face à ces évolutions.
Des peuples en résistance
Constatons d’abord que la résistance des peuples s’exerce à la fois contre les dominations impérialistes et colonialistes et face aux attaques du capital contre les conditions de vie et de travail, partout y compris dans les pays impérialistes et contre divers régimes politiques autoritaires et assassins, auquel cas un impérialisme n’est pas toujours directement impliqué, même s’il n’est pas très loin derrière.
Les résistances populaires ont donc lieu dans des pays divers sur des revendications diverses, mais il s’agit toujours, d’une façon ou d’une autre, d’une résistance contre le capital et ses logiques injustes et barbares. Après avoir dressé un panorama assez général, cet article traitera de façon plus détaillée de la lutte des peuples contre l’impérialisme français.
Des résistances populaires de divers types
Des peuples très divers sont en lutte contre les impérialismes, directement ou contre leurs relais locaux. Nous ne dirons que quelques mots ici de la tragique actualité que vivent les peuples palestinien et ukrainien, déjà largement évoquée ailleurs. Le premier est engagé dans une longue lutte historique contre le colonialisme sioniste, qui s’est transformé en régime d’apartheid et mène aujourd’hui une guerre génocidaire à Gaza. Israël n’est pas un pays impérialiste, mais une puissance régionale alliée aux impérialismes occidentaux, à commencer par celui des États-Unis. La lutte du peuple palestinien n’est pas une lutte anti-impérialiste directe, mais une lutte de libération nationale et une lutte anticoloniale contre le sionisme, ce dernier étant soutenu politiquement et militairement par l’ensemble des impérialismes occidentaux. En Ukraine, le peuple soutient massivement et avec un coût humain élevé une lutte qui est une guerre d’indépendance contre l’impérialisme grand-russe. Précisons aussi que ce qui menace le peuple et les travailleur·euses d’Ukraine, ce n’est pas seulement la guerre immédiate et barbare menée par Poutine, mais c’est aussi un double dépeçage impérialiste en cas d’accord de “paix” : par l’amputation du territoire ukrainien par l’impérialisme russe au moyen des conquêtes guerrières au Donbass, en Crimée, peut-être ailleurs et dans d’autres zones du pays via l’OTAN et au profit de l’UE, grâce aux mesures socio-économiques prises par le gouvernement Zelenski contre ses propres travailleur·euses.
Au sein des pays impérialistes mêmes, des luttes sociales ont lieu contre les attaques du capital. Récemment, ces luttes par exemple ont touché des pays tels que la France (contre la réforme des retraites de Macron en 2023), le Royaume-Uni avec plus d’une année de luttes salariales intenses et nombreuses en 2022 et 2023 ou l’Allemagne avec des grèves massives dans les transports, pour les salaires et la durée du travail, notamment au début 2024. Les luttes des travailleur·euses aux États-Unis, en particulier pour de meilleurs salaires et pour le droit à l’organisation syndicale, sont également dans une phase ascendante.
Dans les pays dominés, des peuples se lèvent contre des régimes pourris et des coups d’État. On l’a vu, notamment, pendant plus d’une décennie, en Syrie avec un peuple résistant mais massacré par le boucher Bachar el Assad et ses alliés (notamment Poutine). On l’a constaté, plus récemment, en Iran, avec un vaste mouvement des femmes en 2022 et 2023 suite à l’assassinat de la jeune Kurde Jina Mahsa Amini.
Plus près d’aujourd’hui encore, les 26 et 27 juin 2024, la résistance et le soulèvement du peuple et des travailleur·euses de Bolivie ont permis de faire échec à une tentative de coup d’État.
Grève générale en Bolivie contre la tentative de coup d’État
La Bolivie a souvent subi des coups d’État, avec une armée nationale qui condense la violence particulière de ses classes dominantes. Après les élections de 2019, notamment, et la démission et la fuite du président Evo Morales sous la pression de la droite, le Mouvement vers le socialisme (MAS), parti de Morales, avait repris les affaires en main après la victoire de Luis Arce en 2020. Mais le 26 juin, il y a eu une tentative de coup d’État impliquant des éléments de l’opposition, accusant le gouvernement d’inefficacité et de corruption, et un secteur de l’armée sous la houlette du général Zuñiga, cherchant à renverser le gouvernement. Des troupes putschistes se sont massées jusque devant le palais présidentiel. Luis Arce a appelé à la résistance et à la mobilisation populaires face à cette tentative.
Bolivie : mobilisation populaire contre un putsch d’extrême droite.
Le peuple est massivement descendu dans la rue, et la Centrale Ouvrière Bolivienne (COB) a déclaré une grève générale illimitée, paralysant l’économie, surtout les transports, l’éducation et la santé. Les grévistes ont exigé des augmentations de salaire, des améliorations des conditions de travail et des réformes de structures économiques pour lutter contre la pauvreté et les inégalités. Des négociations se sont engagées entre le gouvernement et les syndicats sur les revendications des grévistes. Dès le 27 juin, le coup d’État était vaincu : Zuñiga a été arrêté et démis de ses fonctions.
Des peuples en lutte contre l’impérialisme français
L’impérialisme français, on l’a expliqué dans un article précédent, est en déclin. On l’observe de façon différenciée en Afrique avec un affaiblissement de la domination néo-coloniale française, et en Kanaky où le colonialisme français tente de renforcer sa domination directe. Mais dans ces deux cas, l’impérialisme français fait l’objet d’un rejet massif et suscite des luttes populaires 1 .
Peuples africains en lutte et recul de la Françafrique
La perte d’influence française en Afrique se manifeste différemment selon les pays, avec des exemples marquants de changement d’alliances politiques, économiques et militaires. Les peuples d’un nombre croissant de pays africains se dressent contre la Françafrique, et parfois cela conduit les gouvernements à rompre avec celle-ci ou à s’en éloigner. Voici quelques exemples. Ces pays ne sont pas tous sahéliens, et cette dynamique pourrait encore s’étendre…
En 2022, au Mali , le gouvernement a demandé le retrait des troupes françaises de l’opération Barkhane et les forces françaises ont quitté le pays. Le Mali a renforcé ses liens avec la Russie, en invitant le groupe Wagner, société militaire privée russe, à aider à combattre les opposants armés au régime, notamment les groupes séparatistes du nord du pays. Ceci signale un changement de dépendance militaire, de la France à la Russie.
En janvier 2023, le Burkina Faso a lui aussi demandé le départ des troupes françaises qui y stationnaient. La réduction de la dépendance vis-à-vis de la France se traduit par un renforcement des liens avec d’autres partenaires pour les questions de défense et de sécurité, en particulier la Russie et la Chine.
Le Tchad , autre bastion de la Françafrique, connait aussi une instabilité politique, et la présence militaire française, nombreuse et historique, y est contestée. Depuis la mort du dictateur françafricain Idriss Déby en 2021, le nouveau gouvernement de transition cherche également à diversifier ses alliances internationales.
En République centrafricaine (RCA), on observe aussi à la fois la présence du groupe Wagner, sur appel du gouvernement du pays, et une réduction de “l’aide” militaire et financière française à la RCA en réponse à l’engagement accru de la Russie dans ce pays.
Le 26 juillet 2023, le Niger a vu le renversement de Mohamed Bazoum par une partie de sa garde présidentielle. Ce président françafricain, élu en 2021 et fortement soupçonné de corruption, refusant de démissionner, est toujours retenu en otage et son immunité présidentielle a été levée en juin 2024, afin qu’il soit jugé. Le pays a connu une série de manifestations d’une ampleur croissante à l’été 2023, contre la présence militaire française. Le rejet de la Françafrique est massif au sein de la population. Le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie qui a pris le pouvoir explore de nouveaux partenariats. Le rejet par cette junte militaire des positions pro-Bazoum de Biden semble avoir mis l’impérialisme étatsunien hors-jeu et aide au rapprochement constant du nouveau régime avec Moscou.
Enfin, le 6 juillet 2024, les trois régimes sahéliens les plus opposés à la Françafrique (Mali, Burkina Faso et Niger) ont décidé d’une intégration plus poussée entre eux, en rupture avec les autres États d’Afrique de l’Ouest. Ils ont lancé une “Confédération des États du Sahel”. Ils avaient déjà quitté la CEDEAO (Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest), un instrument consacré de la domination françafricaine, en janvier de cette année.
La Kanaky : tentatives coloniales autoritaires et lutte populaire kanak
La Kanaky est un cas de colonialisme français encore actif, avec une dynamique spécifique. Depuis 1853, le peuple autochtone, kanak, subit une domination coloniale, prenant en particulier la forme d’une colonie de peuplement. C’est cette logique que la macronie veut réaffirmer contre la ferme volonté indépendantiste des Kanak·es. Sans pouvoir présenter ici la longue et sombre histoire de la violence colonialiste, rappelons le contexte historique plus récent qui forme le socle des tensions et de la lutte actuelle de la population autochtone.
Après l’insurrection kanak des années 1984 à 1988, une “pause historique” dans la lutte indépendantiste avait été actée avec les accords de Matignon en 1988. La même logique s’est poursuivie avec la signature des Accords de Nouméa en 1998. Ceux-ci prévoyaient des réformes de structures (ne remettant toutefois pas en cause la nature de la propriété et du pouvoir, ni l’inégalité profonde que subit le peuple kanak) et une série de référendums sur l’indépendance du territoire vingt ans plus tard.
Le premier référendum, tenu comme prévu en 2018, avait donné une majorité de plus de 56 % contre l’indépendance ; deux ans plus tard, en 2020, le rejet de l’indépendance était moins majoritaire avec environ 53 %. La droite coloniale locale, les Caldoches et le colonialisme français ont commencé à se dire que le oui à l’indépendance pouvait finalement l’emporter. Un troisième référendum devait avoir lieu. Le pouvoir macroniste a voulu l’organiser fin 2021, au moment même où le peuple kanak enterrait ses mort·es du Covid-19, selon ses propres rites, c’est-à-dire sans pouvoir mener campagne. La macronie est parvenue à imposer cette date, malgré l’appel au boycott des organisations indépendantistes. À ce troisième scrutin (décembre 2021), une hyper-majorité a voté contre l’indépendance, avec une faible participation, du fait du boycott très suivi par la population indépendantiste.
Après cette insulte faite au peuple kanak et à sa culture, la macronie fait un pas de plus pour marginaliser davantage le peuple colonisé sur sa propre terre, en décidant de “dégeler” le corps électoral précisé par les Accords de Nouméa, pour intégrer les nouveaux/elles arrivant·es et éloigner davantage le “danger” d’une indépendance voulue par les Kanak·es.
C’est cette décision qui a conduit, le 13 mai dernier et les jours qui ont suivi, à une situation insurrectionnelle hautement prévisible : des dizaines de milliers de Kanak·es, souvent jeunes, sont descendu·es dans les rues et ont installé des barrages en de nombreux points du pays, au moment même où le parlement français commençait à discuter du texte constitutionnel pour “dégeler” le corps électoral en Nouvelle-Calédonie.
Cette mesure colonialiste a été suspendue, mais la répression a été féroce 2 : couvre-feu, envoi de 3 500 membres des forces répressives depuis la France, et un état d’urgence donnant libre cours à la police et à la gendarmerie ; neuf morts par balles officiels (plus selon certaines sources kanak) ; des tirs à balle réelle et au flash-ball à courte distance, des intrusions au domicile de la population kanake ; 1 187 personnes arrêtées officiellement ; du 12 mai au 19 juin, 1 102 gardes à vue, 164 déferrements, 94 comparutions immédiates et 73 personnes incarcérées. Des milices caldoches, fascisantes et copieusement armées sont venues jouer le rôle de supplétifs aux forces répressives officielles. Ajoutons à cela le matraquage médiatique raciste et colonialiste, le choix de criminaliser tout particulièrement la CCAT (Cellule de coordination des actions de terrain), et le retour des peines de déportation ! Ainsi sept membres de la CCAT ont été envoyé·es en détention provisoire en France, à 17 000 km de leur foyer. Christian Tein se trouve ainsi à la maison d’arrêt de Mulhouse, tandis que Brenda Wanabo Ipeze, mère de trois enfants dont un de quatre ans, est prisonnière à Dijon !
Mais le “calme” cher à Macron et Darmanin n’est toujours pas revenu en Kanaky et la CCAT n’a jamais cessé d’exiger le retrait pur et simple du projet de loi de dégel électoral 3 .
En guise de conclusion
Ce que l’on doit d’abord souligner, c’est que le monde connait une situation toujours plus tendue et des contradictions qui s’exacerbent. Le capitalisme, clairement en crise depuis 2007-2008, nécessite un durcissement, nécessaire pour imposer ses exigences. Cela a toute une série de conséquences, et notamment :
– des tendances à la polarisation sociale un peu partout ;
– le développement des courants d’extrême droite, en Europe mais aussi ailleurs, comme en Amérique latine ;
– le développement des risques de guerre : cela a déjà commencé, en particulier entre les blocs et les nations. Mais cela pourrait facilement conduire à de plus vastes déflagrations.
Quelle attitude devons-nous avoir dans ce contexte ? Nous sommes des syndicalistes de combat, c’est pourquoi nous devons toujours nous trouver au côté des peuples , pas des blocs ou des camps ! Et cela doit prévaloir, qu’il s’agisse aussi bien des travailleur·euses que de toutes les catégories sociales et des nations opprimées :
Face aux attaques du capital.
Face à un régime autoritaire.
Face à une domination coloniale.
Face aux menées des impérialismes (dont des guerres contre des nations opprimées).
Patrick Krasso
Le sous-titre du livre que viennent de publier les deux Philippe est au moins aussi significatif du propos des auteurs que le titre, À bas la grammaire.
L’ouvrage est écrit sous la forme d’un dialogue entre les deux co-auteurs, sans que l’on sache lequel des deux Philippe parle. Une ambiguïté volontaire, qui souligne leur communauté de vue et le partage d’un travail commencé depuis une vingtaine d’années. Une forme qui donne un texte dynamique et facile d’accès malgré le caractère parfois ardu des théories qui sous-tendent la critique radicale de la grammaire et de son enseignement.
Le livre s’ouvre en effet sur une première partie, “Trois dialogues introductifs sur le constructivisme et un préliminaire contre l’enseignement de la grammaire”, où la réflexion se nourrit notamment des apports théoriques du linguiste Gustave Guillaume et du psychologue Jean Piaget, ainsi que de leur expérience tirée de l’enseignement de la langue auprès des jeunes sourd.es. Ils montrent comment, à partir de l’enseignement préconisé pour les enfants sourds comme pour les enfants entendant, l’apprentissage précoce de la grammaire est imposé alors que l’acquisition du langage est encore en construction, ce qui rend cet enseignement contre-productif, et même néfaste.
Mais tout au long du livre les deux amis discutent, se répondent, imageant leur propos de comparaisons concrètes, évitant ainsi le piège de l’exposé savant accessible aux seul·es spécialistes.
Le livre se poursuit avec la même vivacité dans les deux parties suivantes, “Le nom n’est pas le nom”, et “Le verbe c’est l’action” , deux points centraux dans l’apprentissage précoce de la grammaire ici soigneusement disséqués et mis en critique, pour proposer une autre pédagogie de l’acquisition de la langue, illustrée par des travaux d’élèves de collège.
Car il ne s’agit pas de supprimer l’enseignement de la grammaire, mais d’en transformer l’enseignement pour contribuer à l’émancipation des jeunes, comme le précise l’un des deux Philippe :
“Dire que l’enseignement formel de la grammaire est néfaste aux acquisitions des jeunes élèves ce n’est pas préconiser l’abandon de la grammaire. En revanche, effectivement, la grammaire n’a de sens à être enseignée que si elle est abordée avec des élèves qui maîtrisent la langue et l’écrit : dans ce cas, elle peut leur permettre d’opérer une prise de conscience des mécanismes qu’ils/elles manient. S’adressant à des élèves plus âgé.es l’enseignant.e pourra envisager une grammaire du sujet ; entendons par là une grammaire qui ne se contente pas de recenser les cas d’emploi de telle ou telle forme verbale, recensement assorti du cortège habituel des exceptions qui infirment sa valeur explicative, une grammaire qui rend compte des opérations mentales sous-jacentes à ces emplois.”
Raymond Jousmet
Philippe Séro-Guillaume et Philippe Geneste, À bas la grammaire. Pour un apprentissage créatif du langage, éditions Quiero, 152 p., 22 €.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Quinze organisations de la société civile, dont Changer le cap, La Quadrature du Net et Amnesty International ont attaqué en justice l’algorithme de notation des allocataires et saisi le Conseil d’État, car “[l’algorithme] utilisé discrimine et porte atteinte aux données personnelles…” Elles réclament l’arrêt de l’utilisation de l’algorithme de notation des allocataires par la Caisse nationale des allocations familiales (CNAF). Elles dénoncent un dispositif discriminatoire et une utilisation excessive des données personnelles par l’organisme public.
Selon les organisations, l’algorithme contrevient en ce sens au Règlement européen de protection des données personnelles, le “RGPD”. Car le RGPD interdit par principe, à son article 22, les traitements de données qui prennent des décisions automatisées.
(Au sujet de cet algorithme article dans le numéro de juin de la revue https://emancipation.fr/la-revue/juin-2024/quand-la-pire-des-dystopies-devient-ralite/ )
B. F
Au moins 7% des jeunes en âge d’être scolarisé·es sont considéré·es comme handicapé·es. 20% sont “accompagné·es” dans des établissements et services médico-sociaux les autres sont scolarisé·es dans les établissements scolaires du premier et du second degré, essentiellement public.
Les trois quarts le sont dans des classes ordinaires. Les enfants des établissements spécialisés sont très rarement (ré)orienté.es vers les établissements scolaires. La réussite de l’inclusion concerne donc la très grande majorité des jeunes à besoins particuliers et doit être étendue aux jeunes désireux·ses de quitter les établissements spécialisés. Depuis 2005 et la loi qui institue l’inclusion scolaire, les diverses réformes n’ont, pour la plupart, fait que contribuer à dégrader les conditions d’accueil des élèves en situation de handicap. Cette situation provoque une grande souffrance des élèves inclus·es, des familles, mais également des personnels, autant dans l’Éducation nationale que dans les structures spécialisées.
Remettre en question les structures spécialisées et interroger l’adaptation de l’école
Le positionnement revendicatif apparaît rapidement insuffisant dès lors qu’il se focalise sur les questions de statut et de moyens, sans remettre en question l’organisation et les structures spécialisées telles qu’elles existent aujourd’hui, et sans interroger l’adaptation de l’école à l’accueil et à l’éducation des enfants et des jeunes à besoins particuliers.
Il est donc essentiel d’interroger la nature validiste de l’école actuelle, mais aussi de procéder à un panorama critique des structures qui interviennent dans la prise du handicap pour aboutir à des revendications de transformation de l’école et de la prise en charge des enfants à besoins spécifiques.
Il faut également rappeler que depuis ses origines, l’école publique n’a jamais été conçue pour accueillir tout le monde ; et les personnels ont dû se battre contre cette logique. Dès sa création, le système capitaliste a inventé des outils (tests) pour trier les enfants. Et il a toujours œuvré à renforcer sa fonction la reproduction des élites sociales, s’appuyant à la fois sur la sélection par l’empilement des savoirs académiques et sur la conformité à une norme. Cette norme est notamment celle des personnes valides, avec une idéologie validiste qui considère que la personne handicapée est une personne amoindrie, inférieure à une personne normale et peu ou pas “rentabilisable” pour l’exploitation de sa force de travail.
De fait, le placement des élèves relevant du handicap ou des besoins spécifiques constitue une mise à l’écart de l’école et de l’ensemble de la société, bien souvent à caractère définitif, sans retour possible vers le système éducatif et vers une vie sociale ouverte.
La prise en charge du handicap est aussi un marché, occupé par une pléthore de structures aux statuts très variés. Certaines sont publiques, mais la plupart sont des associations de statut privé, bénéficiant d’un agrément, parfois d’une délégation de service public. Cela signifie pour les personnels une grande disparité de statuts, des conditions de travail difficiles, et pour beaucoup, précarité et renouvellement fréquent des équipes.
En plus dans de nombreuses structures, les jeunes accueilli·es sont victimes de maltraitance.
Pour Émancipation, il est indispensable de porter des revendications pour une transformation profonde de la prise en charge du handicap, aussi bien sur le versant médico-social que sur le versant Éducation nationale, dans la perspective d’une société débarrassée du capitalisme et d’une école émancipatrice pour toutes et tous.
Mais si la revendication d’une école réellement inclusive ne peut s’envisager en dehors du cadre d’une transformation totale de l’école, du système éducatif et des pratiques pédagogiques, des mesures d’urgence amélioreraient beaucoup les choses. C’est dans cette perspective que nous portons un certain nombre de revendications listées ci-dessous.
Des mesures d’urgence
Dans l’immédiat, il est indispensable d’augmenter substantiellement les moyens en personnels et budgétaires des classes ULIS et des SESSAD, de renforcer les RASED (avec partout des équipes pluridisciplinaires complètes), de mettre en place un plan pluriannuel ambitieux et de grande ampleur de recrutement massif et mise en place d’un plan de formation initiale et continue :
pour les AESH qui doivent avoir un statut de titulaire de catégorie A, avec des maxima de service à 24 heures à temps complet, sans temps partiel imposé et titularisation dans ce cadre de tou·tes les AESH en poste, sans condition de concours, ni de nationalité. Suppression des PIAL ;
pour tous·tes les enseignant·es de la maternelle à l’université ;
pour des enseignant·es spécialisé·es, des rééducateur·trices, des psychomotricien.nes, des orthophonistes, psychologues et des personnels médicaux et sociaux pouvant intervenir à tous les niveaux d’enseignement.
Il faut aussi revendiquer à court terme :
la réduction des effectifs à tous les niveaux d’enseignement pour que l’intégration des élèves à besoins particuliers puissent se dérouler dans des collectifs de vie scolaire incluants, avec le principe de double inscription de ces élèves à besoins particuliers permettant d’alterner des phases en classes ou au sein de groupes dédiés, sur décision des équipes éducatives (comme cela se pratiquait normalement pour les UP2A) ;
pour le faible nombre d’élèves dont les besoins en personnels spécialisé·es médicaux et sociaux dépassent les capacités de réponses d’équipes pluridisciplinaires complètes, des partenariats avec les structures publiques de santé (hôpitaux, dispensaires…) pourraient être envisagés ;
l’aménagement du bâti scolaire pour tous les élèves et particulièrement pour répondre aux contraintes d’accueil des élèves en situation de handicap, ainsi qu’à l’accueil des familles ;
la possibilité d’associer les parents désireux à des formations.
Ces propositions ne sont en rien “utopiques” si on met en regard son coût avec les dépenses prévues pour “l’économie de guerre” et les budgets engloutis dans les plans de programmation militaire. Par ailleurs les cadeaux au patronat, aux laboratoires pharmaceutiques et aux assurances privées se chiffrent par milliards. De plus, ils fragilisent la Sécurité Sociale, essentielle pour une véritable inclusion.
À moyen terme :
Au fur et à mesure que les établissements publics sont dotés de moyens suffisants en personnels locaux et moyens budgétaires, les établissements spécialisés doivent fermer, à commencer bien sûr par ceux où la maltraitance est avérée.
À plus long terme :
Les établissements médico-sociaux doivent être nationalisés, au même titre que les établissements d’enseignement privé confessionnels, commerciaux et patronaux (qui ne scolarisent pratiquement pas d’enfants à besoins particuliers) avec intégration des personnels laïcs à la Fonction publique, ces établissements devant devenir des communautés scolaires d’intégration et perdre leur fonction de structures de relégation.
Ces nationalisations doivent se faire sans indemnités ni rachat pour permettre de dégager les énormes financements nécessaires à l’inclusion et à l’amélioration des conditions d’enseignement pour tous les jeunes.
La commission issue du débat à la Semaine de La Bussière sur l’inclusion scolaire
S’il y a si peu de cours d’ÉDUCATION SEXUELLE à l’école c’est sans doute parce que les élèves sont ASEXUÉ·ES !
La question de l’éducation à la vie sexuelle et affective est obligatoire à l’école depuis 2001, mais 24 ans après la loi les trois heures prévues chaque année sont dispensées à seulement 15 % des élèves, un quart des établissements n’ont jamais mis en œuvre ses programmes…
Le Conseil Économique Social et Environnemental (CESE), après un an de travail, a publié récemment un document https://www.lecese.fr/actualites/eduquer-la-vie-affective-relationnelle-et-sexuelle-passer-obligation-application , à la suite de dizaines d’auditions, de plus de 200 pages pour constater que ce droit n’est pas respecté en France.
Or au moins 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année.
Le Conseil estime qu’il est temps que les pouvoirs publics se saisissent de la question de cette éducation, droit fondamental pour les enfants, et développe une vraie éducation à la vie affective et sexuelle (EVAS).
Face à la recrudescence notamment des maladies sexuellement transmissibles il s’agit aussi d’une question de santé publique, puisque ces maladies, en France comme partout en Europe, selon une étude de l’OMS, sont en hausse de 20 à 50 %, et que 30 % des jeunes déclarent ne jamais utiliser un préservatif ou une pilule contraceptive.
Mais il s’agit aussi de battre en brèche l’homophobie, la transphobie, le sexisme qui, pointe le CESE, est en hausse dans la société, surtout chez les jeunes hommes qui continuent à adhérer à l’idée que “quand une femme dit non, ça veut dire oui”. Il faut, selon ce rapport, mettre en place une véritable politique pour l’éducation à la vie relationnelle affective et sexuelle des jeunes, partout où les enfants et les adolescents sont socialisé·es, à l’école mais aussi dans les clubs de sport qui sont confrontés à des questions de violences sexistes et sexuelles, dans les vestiaires mais aussi sur le terrain.
Bernard Foulon
Cette technique emblématique de la pédagogie Freinet est un écrit libéré des contraintes qui, d’ordinaire, sont imposées aux élèves en classe. Ici l’élève a la liberté du sujet, de la forme, du genre, du registre, de la taille du texte et, pour certain·es enseignant·es qui poussent la logique plus loin, la liberté du moment. Le/la professeur·e cherche à susciter le désir et donner les moyens d’écrire. Il s’agit d’offrir à des jeunes la possibilité de développer leur pensée par l’écrit, de la soumettre à la critique de leurs pairs, de la confronter à d’autres écrits d’enfants ou d’adultes pour leur donner accès à une identité d’auteur. Sophie Zamoussi nous présente une première expérience de texte libre dans une classe de première.
Ce jeudi, je me lance ! J’envoie au rebut les excuses pour ne pas faire le saut : les exigences du baccalauréat, les effectifs trop chargés des classes, l’angoisse de la page blanche que je crains d’imposer aux élèves, ma réflexion balbutiante sur les enjeux du texte libre. De même que mes élèves, j’ai droit aux tâtonnements et à l’expérimentation, non ?
D’ailleurs je me sens en confiance dans cette classe de première S, avec laquelle j’ai commencé l’année sur le thème de l’Éducation.
Nous avons d’entrée de jeu mené une réflexion sur la pédagogie et la conception de l’enfant, à l’abri de Montaigne et de Rousseau : instruire ou éduquer ? Éduquer oui, mais pour quoi faire ? Formater les esprits, conformer, ou cheminer dans une relation privilégiée vers les prémices d’une émancipation ?
Nous avons questionné les phrases de l’humaniste : celui-ci préconise que le précepteur commence à “mettre son élève sur la montre” (sur la piste), “lui faisant goûter les choses, les choisir et les discerner par lui-même ; quelquefois lui ouvrant le chemin, quelquefois lui laissant ouvrir”. Nous avons interrogé le sens de cette citation de Cicéron : “L’autorité de ceux qui enseignent nuit souvent à ceux qui veulent apprendre”. Nous avons mis la relation maître/élève et les modalités d’apprentissage en débat. Je me suis blindée, j’ai posté les garde-fous, donc…
Cette séance, ce sera : “Textes libres”
“Comment ça « libres ? » (Les élèves, assis en ilots d’affinité, me regardent ahuris.)
– Libres ! Libres ?…
– On peut écrire n’importe quoi ? On peut tout dire ?”
(Combien d’années de retenue, de contenance, d’application à verrouiller le “ça” dans cette question extraordinaire ! ? Le sous-texte, c’est un peu : “Madame, vous voulez vraiment qu’on ouvre les vannes, qu’on emboutisse les digues, qu’on revienne à l’état sauvage, aux pulsions meurtrières, aux désirs vifs et furieux, qu’on mette feu à des années de civilisation ? ”…)
“Mais ça va servir à quoi ?”
(Ah ! la question pragmatique… Bien sûr ! il faut se la coltiner : pourquoi en effet suer sur sa feuille, user l’encre et le poignet, prendre le risque d’une mise à nu, s’il n’y a pas salaire ; une note au moins – à défaut d’entériner un point du programme !)
Je tiens bon, je me détends, j’ai tout de même anticipé ces questions. J’accueille leur panique, l’angoisse du vide, l’embarras de la liberté, bien légitimes. Je pourrais leur dire : “Oui, je vous comprends, et vous avez raison d’avoir le vertige, car une écriture authentique, c’est bouleversant ; c’est comme une expérience théâtrale, quand vous ressentez que votre personnage vous déborde, puise en vous une émotion inédite, parle par votre bouche, meut votre corps et que vous perdez le contrôle, comme éblouis. Et ressortez autre”.
Je leur dis : “Vous pouvez partir du sentiment que vous éprouvez face à cette non consigne, de la difficulté d’écrire, de vos appréhensions. Que peut-on écrire d’ailleurs ? Un récit ? Une lettre ? Un poème ? Un billet d’humeur ? Un slam ?… Et si rien ne vous vient, je peux vous proposer quelques contraintes (type Oulipo), des déclencheurs, pour entrer dans l’écriture”.
Brouhaha ; je me tais. Certains s’y mettent, d’autres rigolent ; j’essaie d’être attentive à ceux et celles qui semblent souffrir. Il y en a. Puis j’invite au silence, à entrer dans sa bulle, à oublier les regards.
Fin de séance. Par manque de temps, nous n’aurons pu échanger ; je sors frustrée, je n’ai pas ramassé leurs textes pour laisser poursuivre les élèves qui ont eu du mal à démarrer ; je reviens bredouille et impatiente. Ils ont écrit et je ne sais rien ! J’étais spectatrice pendant une heure, attendant un spectacle qui n’est jamais venu !
Je leur propose de rapporter leurs textes la semaine suivante. La consigne sera de les faire circuler dans leur groupe et que soit choisi l’un d’entre eux, destiné à une lecture à voix haute.
L’un·e des élèves prendra son portable pour enregistrer les lectures et en faire un moment solennel. J’indique le protocole : “Vous indiquez votre nom et direz, ou pas, qui est l’auteur du texte que vous prenez en charge” . Je mesure l’importance des contraintes techniques pour donner du poids à l’expérience.
Le premier texte a été écrit collectivement : je le transcris, tel quel, même s’il manquera les trémolos d’émotion de la voix de Nathan, le silence épais de la classe, la surprise des camarades :
“Je m’appelle Nathan et je vais lire le texte de notre groupe.J’essaie de trouver quoi écrire, c’est tellement rare de n’avoir aucune idée en tête que c’en est déstabilisant. Quelques minutes à me demander pourquoi. Quelques minutes à chercher des raisons à ce manque d’inspiration. Je me dis que c’est cette obligation qui plane et qui me bloque. Mais ce n’est qu’une excuse au fond, ça fait plusieurs semaines que je n’ai plus les mots, et cette drôle d’impression d’un manque d’imagination, couplée d’un dégoût du quotidien, ces quelques semaines à n’achever aucun texte, à rayer toutes mes phrases, ne leur trouvant ni sens, ni beauté ; cette courte période d’improductivité me semble une éternité. Je crois que je sais pourquoi : ce temps de solitude me manque, quand je n’avais à subir la compagnie de personne, quand je pouvais me construire mon propre monde, je n’arrêtais plus d’écrire cet univers au fil des heures, un flot d’idées traduites aisément par les mots mais à présent envahi par un trop de réalité, il n’y a plus de place pour l’invention. Alors j’ai mal au ventre, j’ai mal au cœur : où sont passés mes rêves emportés au loin par une vague de réalité ?”
Je ne m’attendais pas d’emblée à une parole aussi intimiste ; je retiens mon émotion, je sens celle des élèves, qui applaudissent leurs camarades. Je comprends d’un coup la valeur de ce moment, en quoi cette lecture devant public fonde fierté ; je ressens aussi l’étonnement de celui qui a pris la parole pour les autres. Cet exemple vaut leçon pour moi ; je me sens basculer vers une pratique que j’appréhendais fortement.
D’autres textes prennent corps dans la classe, certains très courts, comme celui-ci :
“Je suis Sanna et je vais lire mon texte.Tu crois que la nature t’appartient tout entièrePour toi ce n’est qu’un tapis de poussièresPour toi l’étranger ne porte le nom d’HommeQue s’il pense comme toi et à ta façonMais es-tu bien sûr d’avoir raison ?”
Après la classe…
Les textes qui ont finalement été écrits me fascinent par leur diversité : l’une des élèves a fait l’inventaire détaillé de sa trousse, avec couleur, forme et marque de chaque objet (je lui en proposerai une réécriture comique) ; une autre réinterprète le “Dormeur du val”, associant les feuilles d’automne aux morts qui tombent, “autrefois camarades”. Un autre s’interroge sur l’omniprésence des portables et la façon dont ils saturent nos vies, nous rendent indisponibles au monde ; un autre encore vilipende les religions.
Je sors de ces deux séances revigorée ; même si je ne sais pas encore ce que nous ferons de chacun de ces textes, quelle sera notre œuvre pour les “magnifier” (comme dirait Célestin Freinet). Par contre, je suis décidée à ne plus nous priver de ce partage joyeux de textes vivants, qui puisent dans une émouvante authenticité.
Témoignage de Sophie Zamoussi
Focus
Dans ce retour d’expérience, Sophie témoigne de la mise en place de la pratique du texte libre dans une classe de première. Elle démarre dans cette pratique et rend donc compte de son tâtonnement ainsi que de celui de ses élèves. Les élèves pratiquent l’écriture individuelle et/ou collective, choisissent des textes en groupe, et participent à la lecture, l’écoute ou l’enregistrement de leur texte ou de celui d’un pair.
Sophie rassure, écoute et est attentive aux émotions des élèves ; elle retient ses propres émotions. Elle accompagne l’écriture des élèves (notamment par une proposition orale de déclencheurs), puis se tait pour laisser la place au travail. Elle se montre garante du calme, condition pour entrer en écriture. Elle organise l’articulation entre les temps de travail individuel et les temps de travail collectif, la solennité du moment de présentation (protocole de lecture, enregistrement). Enfin, elle propose des transformations pour enrichir l’écriture.
La notion d’accueil est centrale dans l’expérience de classe relatée ici. La mise en place de la pratique du texte libre est un moyen d’accueillir l’expression de ces jeunes au-delà de leur statut d’élèves. Sophie est à l’écoute de leurs représentations et de leurs doutes et accompagne leur tâtonnement en guidant si besoin leur démarche de création. Iels entrent ainsi dans un travail authentique, qui alterne entre l’individuel et le collectif et permet l’émergence d’une expérience collective de joie. En termes d’apprentissages la classe met en pratique une situation pédagogique décrite par les textes d’auteurs étudiés, et Sophie fait éprouver aux élèves les enjeux de la littérature dans le processus d’écriture.
Ce retour de première expérience est riche en empêchements. Du côté de Sophie, ils sont clairement énoncés au début de son texte, et assumés : “les exigences du baccalauréat, les effectifs trop chargés des classes, l’angoisse de la page blanche que je crains d’imposer aux élèves, ma réflexion balbutiante sur les enjeux du texte libre”. Du côté des élèves, iels sont déconcerté·es par l’activité proposée (“comment ça « libres » ?”), et en interrogent la finalité (“Mais ça va servir à quoi ?”) en l’absence de notation. On perçoit clairement une situation d’embarras.
Mais l’expérience a été possible grâce à des conditions favorables : une relation de confiance entre l’enseignante et les élèves de cette classe, un thème d’étude en littérature qui est en cohérence avec le choix de modifier la relation pédagogique. Elle a en outre apporté des satisfactions à l’enseignante (confirmation de la valeur de la pratique du texte libre, découverte de la diversité des textes d’élèves) et un moment de partage “joyeux” avec les élèves.
François Braud poursuit ses entretiens avec les auteur·es de polar. Aujourd’hui c’est avec Marion Brunet.
© samuel kirszenbaum
L’Émancipation : Avez-vous vraiment fait le choix du noir ?
Marion Brunet : Mon premier roman identifié en noir, c’est L’été circulaire. Il est né d’une rencontre amicale avec Stéphanie Delestré, qui était éditrice chez Albin Michel à l’époque. On a eu envie de travailler ensemble. Au départ, ce qui m’intéresse c’est l’injustice sociale, la violence et comment elle émerge, comment on l’entretient. La révolte, les personnages cassés, lumineux aussi mais qui évoluent dans les zones où on ne les voit pas. Alors le choix du noir s’est imposé.
L’Émancipation : Vous considérez-vous comme une femme engagée ? une écrivaine féministe ?
M. B. : Je suis une femme engagée et féministe. J’imagine que ça transparaît dans mes romans.
L’Émancipation : Jo et Céline ( L’été circulaire ), Mathilde et Lou ( Ce qu’elles ne savaient pas ), Axelle et Mano ( Nos armes ) : vos histoires partent-elles souvent d’un personnage double de femme ?
M. B. : Je ne suis pas sûre qu’il s’agisse d’une histoire de double. Mettre en scène deux personnages proches mais différents permet une mise en valeur réciproque. C’est par leurs contrastes que se dessinent leurs singularités. Et c’est leur confrontation – conflictuelle, amicale, amoureuse, sorore (je ne sais pas si ça se dit comme ça) – qui va les pousser à se révéler. Et ce sont ces singularités qui leur donnent leur puissance en tant que personnages.
L’Émancipation : Ce qui sépare la raison de la folie est parfois ténu, de l’ordre du grain de sable. On a l’impression que c’est cet espace qui vous intéresse, non ? Comme dans Vanda (Albin Michel) lorsqu’elle aperçoit Simon par exemple.
M. B. : Oui, ce qui m’intéresse surtout c’est cette passerelle parfois si fine entre la normalité et l’acte fou. La folie, en soi, c’est plus compliqué, mais en revanche il y a énormément de raisons qui peuvent pousser à des extrémités, quand la colère déborde, face à l’impuissance. C’est pour ça que je parle d’“acte fou” (comme le meurtre de Saïd, celui de Simon), qui vient s’imposer à des personnages qui sont avant tout fragiles.
L’Émancipation : Le roman noir n’est-il pas une voiture qui fonce dans un mur ? On a beau se mettre debout sur le frein, on sait l’impact inévitable et on le ressent avant. Quelle est votre définition du roman noir ?
M. B. : Elle est bien votre définition. Dernièrement j’ai découvert celle de Patrick Raynal (ancien directeur de la Série Noire) qui introduit la notion de tragédie grecque dans le roman noir, avec une montée de la violence qui aboutit à la mort là où le polar commence par la mort qui provoque une enquête. Je la trouve intéressante, sans doute parce que je m’y retrouve complètement, littérairement. Une situation critique qui s’aggrave, une montée d’anxiété chez un personnage fragile, en détresse, acculé, jusqu’à l’explosion de violence – qui peut se lire comme un acte de défense.
L’Émancipation : Pratiquez-vous toujours votre métier d’éducatrice spécialisée ? Vous inspire-t-il dans vos créations ?
M. B. : Non, j’ai arrêté en 2014. Mais il m’inspire, sans doute. On écrit avec ce qu’on est, ce que l’on a vécu, vu, alors bien sûr que mon ancien métier est là, il nourrit mes fictions. Mais je pense surtout qu’il m’a offert un regard sur le monde et sur les gens, et par extension sur mes personnages. Une indulgence profonde pour les failles, une absence de jugement, ou un jugement sans condamnation.
L’Émancipation : Vous écrivez aussi pour la jeunesse. Dans Des rires de hyènes (In8, Faction), vous mettez le doigt sur la difficulté des relations enseignant·e-élèves, sur l’écart entre les intentions et la réalité. Est-ce une façon de dénoncer la cruauté des rapports, les tensions entre les âges qui ressemblent à des rapports de classes ou la nature de l’autorité ?
M. B. : Je n’y avais pas pensé de cette façon. Dans d’autres romans, je mets en scènes de super relations intergénérationnelles donc je ne pense pas avoir eu ça en tête. Jeanne, dans Dans le désordre , a une magnifique relation avec son père. Axelle, dans Nos armes , avec son grand-père. Et dans Ilos , mon dernier en littérature ado, le personnage de Marie, la grand-mère, représente un vrai lien entre passé et avenir. Le problème de l’autoritarisme ou de l’abus de pouvoir, à mon sens, se situe ailleurs que dans les différences générationnelles – même si on peut aussi parfois les trouver là, puisqu’on les trouve partout.
L’Émancipation : Pourrait-on dire que Nos armes est aussi le récit d’un combat entre l’abandon et la rage, la résignation et l’engagement, l’amour et la séparation ?
M. B. : Oui, complètement. C’est difficile de développer parce que d’une certaine façon, c’est le cœur du roman, alors j’aurais du mal à en dire moins que 400 pages et j’ai essayé de le faire justement avec le plus de subtilité et de nuances possibles.
L’Émancipation : Avez-vous conscience d’avoir passé une étape avec ce dernier roman, franchi une frontière, créé votre genre entre noir et blanc ?
M. B. : Je ne sais pas. Je crois qu’on progresse de livre en livre mais aussi que certains ont une grâce que les autres n’ont pas et on ne sait pas vraiment pourquoi. Mes bouquins sont depuis le début entre noir et blanc. La littérature de genre est un espace privilégié dans lequel on peut oser plein de choses, sans doute moins scrutée et moins disciplinée qu’ailleurs (comme ses auteurs), alors c’est très agréable d’y évoluer. Mais je crois en effet que mes romans n’ont pas complètement leur place dans le genre et c’est intéressant d’être sur une frontière. Cela dit, je ne suis pas la seule.
L’Émancipation : Y a-t-il, chez vous, une musique de la phrase comme on pose des paroles sur un air pour créer une chanson ?
M. B. : Complètement. Je relis parfois à haute voix pour “sentir” la musique de la langue. Évidemment, ce n’est pas tout le temps le cas, il y a des passages plus axés sur l’action, moins délicats parfois, et en même temps c’est une histoire de rythme aussi, on est encore dans la musique finalement !
L’Émancipation : Où se situe selon vous le combat à mener : dans l’éducation, dans l’urne, dans la rue, dans les livres ?
M. B. : Partout. Et d’abord en soi, dans le rapport qu’on entretient avec les autres. Comme dit Axelle, le privé est politique.
L’Émancipation : Quels livres vous inspirent ? Quels livres relisez-vous ? Quels livres squattent votre table de chevet ?
M. B. : L’inspiration, je ne sais pas. Ce sont les lecteurs et lectrices qui font des liens que je découvre après. Pour la relecture : Les trois mousquetaires d’Alexandre Dumas, Les confessions d’un gang de filles de Joyce Caroll Oates, tout Fante, Maupassant, les nouvelles de Marc Villard, la poésie de Prévert, Bukovski, Brautigan. Et sur ma table de chevet, il y a une pile prête à s’effondrer. Au-dessus, il y a Reine de Pauline Guéna, La transparence selon Irina de Benjamin Fogel, Sur les roses de Luc Blanvillain. Et je dois absolument aller acheter le dernier d’Antonin Varenne : Sur la piste du vieil homme , que j’ai très envie de lire.
L’Émancipation : Avez-vous déjà au cœur, en tête, sur le bout des doigts, votre prochain livre ?
M. B. : Je suis en train d’écrire le deuxième tome d’Ilos, mon dernier roman jeunesse. Je sais ce qu’il va s’y passer mais c’est encore flou sur pas mal de points. En revanche j’ai déjà mes personnages au cœur et en tête, oui. Après j’écrirai le troisième tome – dont j’ai l’issue mais pas toutes les péripéties. J’ai aussi un autre projet pour Albin Michel qui pointe le bout de son nez depuis un moment. J’ai un personnage, des lieux, des blessures et deux pays. Je n’en dis pas plus parce qu’en parler c’est le figer alors qu’il est encore très mouvant dans ma tête. Je prends des notes, je lis des bouquins, il s’impose parfois.
L’Émancipation : Qui est votre “sans qui rien n’aurait été possible” ?
M. B. : Mon père, qui m’a refilé le goût des livres.
L’Émancipation : Quelle est la réponse à la question que vous auriez aimé que l’on vous pose ?
M. B. : Le patriarcat ou le vinaigre blanc.
L’Émancipation : Merci Marion.
Entretien réalisé par François Braud
Voir aussi : Des poètes de service à la gâchette et Sans groupe, pas d’histoire
Des armes, des chouettes, des brillantes, il en pleuvrait que ça n’étonnerait pas plus Axelle, elle en ressortirait “étrangement rassurée”. Avec, “la peur change de camp”, c’est un “outil” “d’une redoutable efficacité” , un “moyen de pression” “pour échapper au subi” (p.74).
Mano, elle, s’est lovée, depuis le Crédit municipal, au village. “Une femme la cherche ” (p.11). Elle ne peut pas imaginer Axelle vieille. “Axelle a vingt ans” (p.13). Depuis plus de vingt ans. Depuis que la radicalité les a séparées.
Elle Mano dehors et elle Axelle dedans. “Une peine incompressible, des deux côtés” (p.215).
“Elle n’a pas peur des armes, elle les connait” (p.75).
Elles ont fait en sorte “que le pouvoir ait peur” (p.45) en volant celui qui avait exploité sa salariée au noir. Le matelas de billets les avait confortées, elles deux, et aussi Jicé, Paola, Charly et Nacer. “– On devrait recommencer.” (p.78) mais rien n’est jamais comme la première fois. Jamais. Et les braquages, comme les histoires d’amour, en général, tournent mal.
Mano s’est détournée à temps de la bonde de Coriolis, Axelle a coulé dans les tuyaux avec l’écho de l’écrou. Et le temps s’est enfui. Jusqu’au jour où. L’une retrouve l’autre.
Alors il faut remonter le temps qui s’étend, se tend tant qu’il s’est peut-être brisé. Le passé s’éclaire alors tandis que s’assombrit l’avenir. La mémoire des vaincu·es honore les perdant·es de la seule médaille qu’ils/elles épingleront à leur poitrine. Quelles armes leur reste-t-il alors ? Quelles armes nous reste-t-il ?
Des armes bleues comme la terre les faisaient rêver. Les retrouvailles auront le goût de funérailles ou d’épousailles. Le deuil de la jeunesse s’est bâti sur un destin brisé. Et qu’il ne reste plus qu’à dissoudre. N’est-ce pas ça l’amour ?
“ L’oppression, la violence, c’est toujours une question d’angle, pas vrai ?” (p.173).
Marion Brunet est décidément l’auteure du contraste, de la fougue et du reniement, de la rage et de l’abandon, de la résignation et de l’engagement. Si certains écrivent en fonctionnaire, d’autres à la plage ou dans des cafés enfumés – autrefois – certaines écrivent en colère. Ça sourd, ça creuse, ça tranche dans le vif. Marion Brunet en fait partie. Entière, elle déploie, de roman noir en roman noir, son mauvais genre, refusant “que le policier puisse rétablir, à la fin, l’ordre et la sécurité” (1), préférant le brut au net, le flou à la netteté, le fou à l’honnêteté.
Nos armes est le roman noir qu’il faut placer sur le haut de la pile puis mettre entre ses mains, au bout des yeux, comme les mots qui sont les armes de la tronche et qui se foutent des frontières : passez, passez ! Il faudrait inventer des formules pour vanter l’écriture de Marion Brunet, comme CLN, c’est la nuit. Même au soleil, c’est la nuit. Chez elle, et chez Axelle et Mano, les amantes battant le pavé sur lequel poussent des fleurs aux cris étranges, Léo Ferré éructe sa poésie colérique : Il n’y a plus rien et ce rien, elles nous le laissent.
F. B.
Nos armes , Marion Brunet, Albin Michel, 2024, 370 p. ,
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Voir aussi l’entretien avec Marion Brunet https://emancipation.fr/?page_id=11329
Venise, New-York et Dubaï n’existent plus. Une partie de Marseille, en 2052, est engloutie sous les flots. Elle est devenue “la Venise du midi”. Les tsunamis ont eu raison, petit à petit, du mode de vie consumériste des Terriens. La conséquence directe du dérèglement climatique. L’Europe n’a pas coulé mais a resserré ses frontières pour “rejeter les bateaux de réfugiés climatiques”, “de milliers de migrants ”, la Méditerranée s’est donc habituée à son rôle de tombeau.
“On dit que la fin d’un monde, ce n’est pas forcément la fin du monde.”
Au début de cette histoire, il y a Nolane, jeune apnéiste qui perd son frère, Gal, et doit travailler pour son commanditaire, le Commodore. Et puis il y a Bonnie, nageuse émérite, qui doit faire briller son mécène aux Jeux d’hiver, le Commodore. Mais pour vérifier que la petite a du potentiel de championne, il lui demande de nager en eau vive malgré le danger que constituent les méduses, des Keesingia gigas aux tentacules empoisonnés. Alors que Bonnie est touchée, Nolane va la sauver. Entre les deux adolescentes, ça matche tout de suite. L’une n’attend que de se venger, l’autre ne sait plus si elle veut la gagner cette course. Leur destin s’emmêle avec celui d’autres jeunes comme Enoch, le neveu du Commodore, Nina et son frère Adelis qui vivent dans le bidonville sur pilotis de Monte-Cristo qui tutoie la ville, Ulysse et Yasmina qui se peignent le visage pour déjouer les vidéosurveillances au moment où le ministre de l’intérieur, Fassinger, plus proche des UR (Ultras Riches) que des migrants, arrive en ville pour assister aux Jeux…
Marion Brunet, dès les premières lignes, nous immerge dans ce monde qui ressemble au nôtre, décati et assommant d’inégalités. Assumer son refus, refuser l’abandon des plus démunis va souder le groupe autour de la découverte du mystérieux projet Ilos. Chacun chacune étant une version de la résistance ignorant peut-être le rôle de l‘autre, voire le sien. L’éveil d’une lucidité viendra peut-être des plus jeunes. Un 1er tome addictif qui en annonce deux, dont le prochain sort ce mois-ci en novembre.
F B .
Ilos , Marion Brunet, Pocket Junior, 2024, 235 pages, 16€90.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
voir aussi l’entretien avec Marion Brunet
Sept ans après L’Art de perdre , autofiction 1 qui reconstituait l’histoire d’une famille kabyle à travers l’histoire de l’Algérie et des harkis, autofiction puisque Alice Zeniter est française, issue de l’immigration et d’origine kabyle et dont le père a été supplétif de l’armée française, sept ans après donc, Alice Zeniter publie un roman Frapper l’épopée dans lequel elle raconte/romance une autre ancienne colonie française, la Nouvelle-Calédonie.
Son livre, dit-elle, a “[…]l’ambition de capter et de transmettre la folie colonisatrice des hommes, et les souffrances qu’ils sèment dans la population, sur des générations”.
C’est lors d’une venue promotionnelle au moment de la sortie de L’Art de perdre “[…] qu’elle a appris là-bas qu’il y avait eu des bagnards algériens […], des lecteurs et des lectrices du roman venaient me voir en me disant que peut-être on était cousin s[…]”.
Et, ajoute-t-elle, “en découvrant dès 2016 cette histoire des forçats algériens, Arabes de Calédoun, comme on les a appelés, cette possibilité est devenue de plus en plus forte. C’est-à-dire que, parmi les hommes qui ont été envoyés là-bas, beaucoup ont été arrêtés dans les montagnes kabyles, pas très loin du village de ma famille” .
Toute une partie du livre fait le parallèle entre l’Algérie et la Nouvelle-Calédonie, et l’auteure se sert des codes du roman colonial pour mieux déconstruire les mythes et les stéréotypes associés à la Nouvelle-Calédonie.
Mais, même si son personnage principal, Tass, descendante d’un bagnard algérien, en recherchant ses origines, va découvrir l’histoire de la colonisation, le récit reste un roman autour du bagne et malgré les efforts de l’auteure, laisse tout un pan de l’Histoire dans l’ombre.
Or pour comprendre les raisons profondes du conflit pour l’indépendance qui a (ré)-éclaté violemment quelques mois avant la parution du roman, provoqué en partie par la tentative de l’ex-majorité de modifier la carte électorale [que le gouvernement Barnier a annoncé vouloir abandonner] et surtout en raison de l’ostracisme et de la misère endémique qui frappe les Kanak·es, dépossédé·es de leur culture, de leur mode de vie et de leurs terres, et pour déconstruire l’héritage colonial de la Nouvelle-Calédonie il est nécessaire de remonter plus avant, à l’arrivée des français, au moment où les militaires s’emparent de l’île en 1853 et la rattachent à l’empire colonial français.
Au sujet de cette Histoire de la Nouvelle-Calédonie, on peut écouter une série, fondamentale, réalisée dans le cadre de l’émission Le cours de l’Histoire de France Culture (tous les matins à 9h) https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-kanaky-nouvelle-caledonie-histoires-en-archipel , podcast qui ne peut être résumé ici.
Les Algérien·nes ne sont pas les premier·es déporté·es vers cette colonie… La Nouvelle-Calédonie est envisagée rapidement “comme une colonie de peuplement”, en raison des difficultés que pose le bagne de Cayenne et c’est par le bagne que, dès 1864, les administrateurs coloniaux vont tenter de donner forme à ce projet 2 . Et les bagnards algériens, une fois leur peine effectuée se voient attribués la citoyenneté française et un lopin de terre, volé aux Kanak·es, et ils vont devenir des “colons” à leur tour, tentant de se “racheter”…
En réalité, “le bagne est également le lieu idéal pour éloigner les prisonnier·es politiques les plus dangereux·euses : c’est le cas des rebelles opposés à l’empire colonial français en Algérie ou en Indochine, mais aussi celui des Communard·es, qui sont 4 700 à y être déporté·es”.
Car bien sûr, vient à l’esprit les suites de la féroce répression des communard·es menée par l’armée des Versaillais, ceux/celles – hommes, femmes, enfants – qui n’ont pas été exécuté·es sauvagement – sans procès – dos au mur, sont envoyé·es au bagne calédonien. Louise Michel [article très complet sur Gallica BNF], par exemple, sera condamnée à dix ans de réclusion.
Elle sympathise avec les autochtones et recueille leurs chansons, leurs langues et leurs coutumes dans un ouvrage publié en 1885 : Légendes et chansons de gestes canaques : avec dessins et vocabulaires . Elle sera également l’une des rares personnalités européennes à prendre la défense des Kanak·es lors des révoltes de 1878, perçus le plus souvent comme une population de “sauvages incontrôlables”. Elle dénoncera “la souffrance de ce peuple auquel on subtilise sa terre et ses droits ancestraux”.
Bernard Foulon
Frapper l’épopée , Alice Zeniter, Flammarion, 2024, 352 p., 22€.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
(On peut attendre sa publication en Poche, moins chère !)
L’Armée des ombres , Morvan, Moinot, Lacou, Philéas, octobre 2024, 120 p., 22,90€.
“C’est là, selon moi, la liberté qu’apporte la véritable éducation, l’apprentissage de la bonne adaptation : c’est à vous de décider en toute conscience de ce qui a du sens et de ce qui n’en a pas.”
“La liberté qui compte vraiment demande attention, éveil, discipline et la capacité de se soucier vraiment des autres de se sacrifier pour eux, encore et encore, d’un milliard de manières, de petites manières sans éclat, chaque jour.”
C’est de l’eau , David Foster Wallace, Éditions de l’Olivier, novembre 2023, 144 p., 9,30 €.
Femmes pédagogues , Grégory Chambat, Libertalia, octobre 2024, 272 p., 10 €.
Silence sur le quai , Alain Bujak, Elliot Royer, Futuropolis, octobre 2024, 112 p., 19€.
Le mouvement Freinet poursuit la critique des évaluations nationales. Il soutient les enseignant·es qui ont boycotté la remontée des résultats.
Après les classes de CP et CE1, les évaluations dites “nationales” ont été étendues à la rentrée 2024 à tous les niveaux du CP à la seconde. Pour rappel, les évaluations nationales sont des évaluations conçues par la DEPP (Direction de l’Évaluation, de la Prospective et de la Performance) et devaient être passées par tou·tes les élèves avant le 30 septembre. Elles se présentent majoritairement sous la forme de QCM dans un épais livret en papier à l’école primaire ou directement sur l’ordinateur dans le secondaire. Les enseignant·es doivent suivre un script pendant la passation qui impose la formulation des consignes et le temps imposé pour chaque exercice.
Les enseignant·es ne sont pas censé·es les corriger : dans le primaire, les enseignant·es entrent directement les réponses des élèves dans un logiciel ; dans le secondaire, ils et elles n’ont même pas cette tâche à effectuer. Le logiciel produit par la suite des graphiques de positionnement en fonction du taux de réussite. Initialement, elles s’inspirent de la pédagogie de la “réponse à l’intervention” canadienne. Il s’agit d’identifier des compétences prédictives de l’échec scolaire et d’agir rapidement sur une durée limitée avec les élèves ayant échoué aux exercices. Les évaluations nationales réduisent ainsi l’expertise des enseignant·es qui ne sont ni concepteur·rices de leur outil d’évaluation, ni même sollicité·es pour l’analyse de ces dernières. Il s’agit pourtant des deux facettes constituantes de la professionnalité de notre métier. Les évaluations nationales et leur machine sont un outil de la “prolétarisation” du métier d’enseignant·es.
C’est par l’analyse des productions in situ, que nous pouvons saisir non seulement la mesure des performances de nos élèves mais aussi leurs actes d’apprentissage. C’est parce qu’on observe non seulement le résultat, mais aussi l’enfant au travail avec ses cheminements et réflexions qu’il est possible de penser la meilleure manière de le·la faire progresser. Par exemple, les évaluations nationales ne distinguent pas l’enfant qui inverse des sons de l’enfant qui fait des erreurs d’orthographe. Elles ne saisissent pas non plus les procédures de l’élève en résolution de problème. Elles sont incapables de cerner comment ils et elles se placent par rapport à la culture écrite. D’ailleurs, l’expression écrite ou orale est un domaine du français qui n’est pas évalué. Elle est pourtant centrale dans la pédagogie Freinet que nous pratiquons. Lors de leur mise en place en CP et en CE1, elles sont d’abord un outil pour imposer une programmation dans l’enseignement des correspondances grapho-phonologiques en CP. Ces évolutions ont par conséquent aussi une fonction de formatage des enseignant·es et des élèves.
Outil de management pédagogique, souvent ineptes et parfois brutales, le ministère ambitionne d’utiliser les évaluations comme des “outils de pilotage” au service des inspections. Il s’agit au mieux de “flécher des formations” (rognant ainsi le droit à la formation des enseignant·es), au pire d’être un prétexte à la répression pédagogique. Elles ont par ailleurs été utilisées, notamment par le ministère Blanquer, comme un outil de communication bien pratique ; le ministère n’hésitant pas à modifier les seuils (de mots lus par minute en fonction du niveau) pour vanter les succès de sa politique scolaire. Nos élèves n’ont pas à être utilisés pour satisfaire les besoins en communication des ministres de l’éducation.
Notre refus des évaluations nationales est avant toute chose une question d’éthique professionnelle, le refus de considérer l’enfant et l’enseignant·e comme des rouages d’une machine. Nous pensons sincèrement que nous augmenterons le niveau scolaire des enfants de France en faisant appel à l’intelligence et à la créativité des enseignant·es et de leurs élèves et non l’inverse.
L’intersyndicale de l’éducation a appelé au boycott et beaucoup d’enseignant·es du mouvement Freinet se sont engagé·es dans ce mouvement de refus. Avant même que le temps de passation ne soit encore terminé, des collègues ont commencé à subir des pressions de la hiérarchie. Depuis, il y a eu des convocations, des passations forcées et des menaces. Le mouvement Freinet poursuit sa critique des évaluations nationales. Nous appelons à soutenir celles et ceux qui subissent des pressions et à visibiliser la lutte contre les évaluations nationales et le choc des savoirs en général. Et, nous exigeons l’abrogation des évaluations nationales !
L’ICEM – Pédagogie Freinet, 6 octobre 2024
Petite histoire édifiante
I.D. est marié à M. Y. depuis le 19 mars 2022. Il est guinéen et n’a pas de titre de séjour. Il vient de recevoir une OQTF, obligation de quitter le territoire français au terme de deux années passées à renouveler des récépissés sans autorisation de travail. Un des motifs évoqués par la préfecture de Dijon pour exécuter l’OQTF en suspens depuis 2021 retient l’attention : “Considérant que Mr I.D est marié depuis le 19/03/2022 avec Mme M.Y ressortissante française et qu’aucun enfant n’est né de cette union […] en conséquence, un refus de séjour sur le territoire national ne peut porter une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale”. En 2024, une préfecture peut donc évoquer l’absence d’enfant pour séparer un couple. L’idéal de Vichy est atteint, l’enfant sanctifie “l’union”, en est le fondement et l’épouse qui-ne-donne-pas d’enfant-à-son époux au bout de deux ans de mariage est frappée d’obsolescence et n’est d’aucune utilité. Le mari guinéen n’a donc aucun regret à avoir au moment de dire adieu à sa femme française sur le tarmac de l’aéroport de Roissy. Le “Réarmement démographique” est à ce prix. “Tota mulier in utero” disait Hippocrate.
La devise de la préfecture de Dijon semble-t-il.
Sophie
Gisèle, notre sœur
“Pseudo féministes avec banderoles, manifestations foireuses, j’espère qu’elles ne se sont pas privées de la rentrée scolaire de leurs enfants pour arriver à ça“ et quand l’influenceuse Nabila a proposé d’ouvrir une cagnotte, de déclarer : “elle aurait pu vendre ses seins en plastique”. Ce sont des propos tenus sur LinkedIn par qui ? Par l’une des avocates des violeurs. Quant à une autre avocate, elle livre ses comptes rendus de procès sur Instagram, au mépris de toute déontologie et elle déclare : “ça n’a pas plu à Gisèle Pelicot qu’on montre certaines images, elle s’est fâchée, c’est bien elle qui a voulu un procès public”. Clairement, les pratiques de ces femmes, avocates, posent question…
Emmanuelle
Insomnie !
Lors d’une nuit sans sommeil, j’ai regardé sur France 2, pour la première fois l’émission : Ça commence aujourd’hui, où étaient invitées trois femmes, qui avaient eu pour compagnon un policier ou un gendarme. Le niveau de violence subie était terrible, elles sont survivantes, après des humiliations, surveillances, enfermements, coups, et menaces, notamment avec leur arme de service. Des faits avérés si graves que l’impunité judiciaire complète n’a pas pu être de mise, même si au sein de leur service, il n’y a pas eu de véritable sanction, mais ces femmes vivent toujours dans la peur qu’“il ne revienne”. L’avocat présent dénonçait l’impunité ordinaire de tous les “corps en uniforme”, alors que, selon un récent rapport des services internes, le nombre de situations d’immense violence de fonctionnaires armés, contre les femmes augmente, avec plus de 530 cas en 2023 ; chiffre largement sous-estimé, estime le rapport. La toute-puissance masculine, de ces hommes armés, qui sont en même temps soumis, infantilisés, sûrs de leur impunité puisque “aux ordres” pour “maintenir l’ordre”, nous met clairement en danger !
Emmanuelle
pour affronter le gouvernement
La politique de Macron a été massivement refusée par la population, que ce soit lors des luttes ou des élections récentes. Malgré cette volonté d’un coup d’arrêt à sa politique destructrice, il a investi un gouvernement Barnier soutenu par la droite réactionnaire et le Rassemblement national.
C’est sur les bases de cette politique que s’est déroulée la rentrée scolaire. Le manque de personnels, la précarité, les effectifs de classe surchargés, les dispositifs qui divisent les personnels et attaquent leurs conditions de travail (pacte enseignant…) entraînent une rentrée très difficile, des souffrances professionnelles inédites et montrent que l’école publique est aujourd’hui profondément déstructurée, alors que dans le même temps l’enseignement privé est toujours favorisé par le pouvoir en place.
Une offensive d’une ampleur sans précédent contre le monde du travail est à l’ordre du jour du pouvoir, avec un budget en préparation qui lance un plan d’austérité massif dans la Fonction publique, et vise à nouveau la protection sociale dont une fois encore les retraites. Il n’est nul besoin d’attendre la nomination des ministres pour se préparer à la combattre. Ce n’est pas le “dialogue social” qui est de mise avec ce pouvoir illégitime. Macron agit ainsi, car il veut appliquer jusqu’au bout les exigences de la bourgeoisie et du système capitaliste : ce système, fondé sur la concurrence économique, n’engendre qu’inégalités, destruction de l’environnement et dérèglement climatique, guerres impérialistes dans le monde entier.
Le syndicalisme doit se relier aux luttes et résistances qui ne manqueront pas de se développer pour construire un autre avenir : luttes des travailleur·es y compris précaires, des jeunes, des femmes et minorités de genre (notamment pour la défense du droit à l’IVG le 28 septembre, contre les violences faites aux femmes le 25 novembre…), des écologistes (telles que les “Soulèvements de la terre”), des quartiers populaires et des populations discriminées qui subissent le racisme ; des luttes qui peuvent prendre une dimension mondiale, comme le mouvement de solidarité durable avec le peuple palestinien, et qui montrent la volonté populaire de prendre en main l’avenir en portant la perspective d’une rupture avec la société capitaliste.
La journée d’action du 1er octobre peut constituer une étape si elle s’inscrit dans un réel plan d’action et non pas comme une simple journée de grève isolée. L’enjeu est de construire un rapport de forces suffisant pour obtenir la satisfaction des revendications d’urgence, et combattre le budget d’austérité. Les luttes pour les revendications d’urgence dans l’Éducation nationale auront encore plus de forces si elles s’inscrivent dans un cadre interprofessionnel :
abrogation ou retrait des contre-réformes de Macron, à commencer par la contre-réforme des retraites ;
rattrapage des pertes de salaire et leur indexation sur les prix, des augmentations uniformes de 400 € en points d’indice.
Dans l’Éducation nationale et la Fonction publique, la lutte contre le projet de budget peut servir de point d’appui dans l’optique d’un plan d’urgence pour l’école publique :
recrutement massif de personnels sous statut à la hauteur des besoins : enseignant.es, AED, AESH…
des moyens à la hauteur des besoins pour l’inclusion, dans les établissements publics d’enseignement, comme de prise en charge spécialisée ;
baisse généralisée du temps de travail et des conditions de travail décentes (baisse des effectifs, indépendance pédagogique individuelle et collective, formations sur le temps de travail…) ;
unification par le haut des conditions de travail, des statuts et des salaires des personnels ;
réemploi et titularisation immédiate de toutes et tous les non titulaires ;
abrogation de toutes les récentes contre-réformes (réforme Blanquer des lycées, choc des savoirs, pacte enseignant, etc.).
Dans cette optique, il ne s’agit pas seulement de préparer la grève du 1er octobre mais d’œuvrer à des prolongements rapides, en se réunissant en Assemblées souveraines et intersyndicales.
Les élu·es Émancipation à la CAN Nationale du SNES, le 17/09/2024
Lecture de l’édito par Mathieu
Ce propos entendu en Conseil national du SNES il y a quelques jours, s’inscrivait dans un débat fondamental : comment lutter face à un gouvernement qui s’annonce encore plus réactionnaire que le précédent ?
Lors de ce Conseil national, l’idée sous-jacente de plusieurs interventions 1 était que les personnels jusqu’à maintenant manifestaient peu d’attention aux conditions de la rentrée scolaire, étant surtout préoccupé·es par la situation gouvernementale… mais que les problèmes commencent à émerger. Dans ce cadre, l’échéance centrale est la “journée d’action” et de grève du 1er octobre, en insistant sur la question d’un “autre budget”. En effet, ce que le gouvernement Barnier veut faire, c’est un plan d’austérité dans les services publics.
Mais en réalité l’austérité est déjà là, au cœur de la rentrée scolaire.
Pénuries en tous genres
En cette rentrée, dans tous les secteurs les manques de personnels se font sentir. Ils se font sentir tout d’abord dans les classes : le nombre d’élèves par classe continue à augmenter dans de nombreux endroits, les postes fixes non-pourvus se développent. Le gouvernement s’est d’ailleurs bien gardé de proclamer qu’il y avait un·e enseignant·e devant chaque classe en cette rentrée.
En cette rentrée, les problèmes sont loin de s’arrêter là : dorénavant il est reconnu que les pénuries de personnels concernent toutes les catégories : personnels administratifs, AESH… et même personnels de direction 2 . Quand même les cadres intermédiaires manquent dans l’institution, c’est que celle-ci est menacé d’effondrement. Bien entendu, et cela commence de plus en plus à se voir, l’enseignement catholique n’a pas ces problèmes…
En cette rentrée, la crise n’est pas seulement humaine, elle est aussi financière : dans des régions entières 3 , les dotations sont en baisse. Ici c’est tel CDI qui ne pourra pas commander quoi que ce soit, là ce sont des voyages scolaires annulés ou reportés, etc. D’ailleurs des établissements ont réagi par la mobilisation 4 .
Attaques sur les métiers
Cette situation ne fait qu’engendrer souffrance professionnelle pour les personnels et aggravation des conditions d’études. Mais il ne s’agit pas seulement de pénuries : il s’agit d’une transformation systémique graduelle. La contre-réforme Blanquer des lycées et du bac a détruit le “groupe classe”, désorganisant profondément les lycées jusque dans la confection des emplois du temps. Le “choc des savoirs” s’attaque en cette rentrée au collège, imposant le même type d’organisation et le même renforcement du tri social.
La transformation systémique de l’école publique en cours s’accompagne d’une transformation des métiers. D’abord en développant la précarité : dans une académie comme celle de Nice, le nombre de contractuel·les est devenu supérieur à celui des titulaires remplaçant·es. Cela permet à la hiérarchie d’opposer les catégories entre elles (enseignant·es avec le “pacte enseignant” ou pas, titulaire et non-titulaires pour l’affectation sur un poste, engnant·es avec des groupes de taille réduite ou pas en collège, etc.), voire de développer ici ou là des pratiques clientélistes et “managériales”.
Ces phénomènes accélèrent des tendances déjà à l’œuvre : ainsi l’enrégimentement des projets pédagogiques et une restriction encore accentuée de la liberté pédagogique. Par exemple, la formation initiale s’annonce comme devant de plus en plus être déportée hors du temps de travail… à l’exception des “priorités”, par exemple celle des “valeurs de la République”. L’académie de Nice, encore elle, est l’une de celles où la logique a été poussée le plus loin : consignes du rectorat pour libérer une demi-journée de l’emploi du temps des enseignant·es de mathématiques (jeudi après-midi) et de lettres (lundi après-midi)… pour leur faire assister aux formations nécessaires à la mise en place du “choc des savoirs” ! De même, dans plusieurs académies, la liquidation de la rémunération pour les différents projets pédagogiques, voire même parfois la réduction des “pactes enseignants”, s’opère… pour que les seuls projets mis en place soient ceux téléguidés par l’institution, donc en conformité avec la politique gouvernementale.
Dans cette situation, il est hors de doute que l’année scolaire déjà engagée sera lourde de dangers, et de nécessités de luttes !
Quentin Dauphiné
“Regarde, c’est vrai que c’est très simple PGP 1 en fait…”, indique une retraitée à un camarade plus jeune qu’elle. À l’occasion du dernier Collège national, des membres d’Émancipation se sont penché·es sur des méthodes simples pour réduire le risque que leurs ordinateurs et téléphones ne participent, à leur insu, à la répression du mouvement social. Et ils et elles ont trouvé ça beaucoup plus abordable que prévu.
Nous partons du principe que nos adversaires qui luttent pour le maintien de l’ordre établi incluent les flics et les gendarmes, des services de renseignement ou de sécurité privées, des administrations publiques et des militant·es politiques hostiles à l’émancipation de tou·tes. De notre côté, nous avons réuni des infos issues de développeur·euses et technicien·nes, de juristes et de militant·es habitué·es aux procédures pénales et aux procès de camarades.
Ensemble, nous avons essayé de lister les méthodes de nos adversaires, de celle la plus fréquemment mise en œuvre à la moins probable. Ainsi, nous pouvons proposer quelques mesures de protection simples qui permettent de limiter grandement les risques. Même lorsqu’on milite de manière légaliste, nos données personnelles et nos activités en ligne sont utilisées par des machines pour recouper et déduire des informations pour incriminer d’autres militant·es, même inconnu·es. C’est pour cela qu’il nous semble être pertinent de mettre tou·tes en œuvre quelques mesures de sécurité “de base”, à la hauteur des moyens de chacun·e. Et ce en toute circonstance, même pour envoyer sa liste de course à ses cohabitant·es (si on ne se méfie en ligne que pour les activités sensibles, celles-ci deviennent louches et plus intéressantes aux yeux de nos adversaires, ce qui est contre-productif).
Pour résumer, nous conseillons :
De choisir pour chaque compte en ligne un mot de passe différent, long et aléatoire pour éviter que des pirates ne puissent déduire nos mots de passe grâce aux fuites de données des administrations publiques. Et d’utiliser un logiciel chiffré et à code ouvert pour gérer nos mots de passe à notre place (comme KeePassXC : https://keepassxc.org/ ).
D’accepter le plus vite possible toutes les mises à jour qui nous sont proposées pour empêcher les pirates d’utiliser les failles de sécurité dites “zero days”, celles qui sont découvertes à peu près en même temps par les développeur·euses du logiciel et par les pirates.
D’utiliser au maximum de logiciel à code ouvert et très connu pour être sûr qu’ils ne prévoient pas volontairement une méthode pour que nos adversaires accèdent librement à nos données (qu’on appelle une “porte dérobée”). On peut par exemple remplacer notre système d’exploitation par Ubuntu sur ordinateur (https://ubuntu.com/ ) et par LineageOS sur téléphone (https://lineageos.org/ ), remplacer les services en ligne qu’on utilise par un service suggéré par le collectif Chatons (https://www.chatons.org/search/by-service ) et nos applications par des logiciels à code ouvert dédié à chaque activité : mail, bureautique, mise en page, retouche image, lecteur vidéo… (https://alternativeto.net/ ).
Pour communiquer avec les autres d’une manière chiffrée de bout en bout (pour éviter les interceptions), à code ouvert (pour éviter les portes dérobées), mise à jour (pour éviter l’exploitation de failles) et en utilisant des identités multiples, nous conseillons d’utiliser le protocole PGP avec Thunderbird pour les emails (https://support.mozilla.org/fr/kb/openpgp-thunderbird-guide-faq#w_je-nai-jamais-utilise-openpgp-avec-thunderbird-auparavant-comment-configurer-openpgp ) et/ou le protocole Matrix pour la messagerie instantanée (par exemple avec le client Element et un compte créé sur le serveur de Matrix.org https://app.element.io/ ).
Des brochures complètes d’une demi-douzaine de pages sur le sujet sont disponibles sur le site du Réseau d’Aide Juridique collective : https://rajcollective.noblogs.org/ .
Le mieux est encore de participer à un atelier collectif comme celui de ce week-end (en écrivant à l’équipe de la revue pour être mis en relation avec les animateur·rices) ou de se rendre dans le hackerspace le plus proche de chez soi. En Île-de-France, le Fuz situé à l’A.E.R.I. à Montreuil (57 Rue Étienne Marcel) dédie tous les jeudi soirs à accompagner les néophytes dans la mise en place de mesures de sécurité numérique.
Synthèse par Castor des propos de camarades mobilisé·es contre la répression numérique
Loin d’être cette fête fraternelle, pacifique et multiculturelle tant vantée par le pouvoir et les médias, les Jeux Olympiques méritent une démythification.
À commencer par cette flamme qui parcourt le monde et dont les origines remontent… au nazisme, à 1936. Quant à l’amateurisme, prôné par Pierre de Coubertin, on n’y est plus du tout : les revenus des champions du foot et du tennis atteignent des sommes extravagantes.
Un Etat policier
Avec Paris 2024, on se situe aux antipodes d’une atmosphère de fête spontanée et populaire (qui fut celle de 1998, quoi qu’on pense de la Coupe du monde de football). Aujourd’hui, les indésirables, SDF, immigré·es… sont viré·es manu militari des trottoirs et des places de la capitale. La ville nettoyée, soumise à un quadrillage policier inédit est devenue en partie inaccessible à ses propres habitant·es. Tout est contrôlé, canalisé, étroitement surveillé. Ce tissu citadin militarisé, Macron le vante sans plaisanter : il s’agit de “l’héritage social” des Jeux, sous haute sécurité !
Nouvel opium du peuple
Les stades aux dimensions considérables sont les monuments les plus spectaculaires de notre époque, ils détrônent parfois la religion et déchaînent les passions ; certes, on n’immole plus d’animaux ni d’êtres humains (même si l’on garde en mémoire l’époque pas si lointaine des massacres de Pinochet), mais les JO, quel merveilleux outil de conditionnement ! Ces Jeux, on les vit “par procuration, devant son poste de télévision” , à commencer par la cérémonie d’ouverture où des artistes ont parfois participé et chanté “virtuellement”. Dans cette société du spectacle, le sport agit comme un nouvel opium du peuple qui doit gober la fiction d’une unité nationale retrouvée : il faut camoufler les problèmes politiques du pays, son gouvernement démissionnaire, son Jupiter qui cumule 80 % d’opinions défavorables, sa minorité présidentielle lourdement et triplement sanctionnée par les urnes mais qui continue à diriger la France comme si elle avait gagné. On oublie la Nouvelle-Calédonie, les guerres qui continuent à embraser la planète et les conséquences catastrophiques du réchauffement climatique.
L’on assiste à des débauches de chauvinisme, voire de nationalisme, d’autant plus absurdes que nombre d’athlètes s’entraînent à l’étranger et, dans les domaines sportifs les plus lucratifs, résident dans des paradis fiscaux (ou des pays où ils paient moins d’impôts), qu’ils ou elles jouent dans des clubs rivaux où on les rémunère mieux que dans leur nation. L’appât du gain va même jusqu’à la naturalisation si le pays natal est pauvre. Car la compétition à l’échelle mondiale s’avère parfaitement injuste. Peu de nations ont les moyens d’offrir à leurs sportifs et sportives de haut niveau des conditions d’entraînement et de rémunérations qui permettent d’obtenir des médailles d’or, et c’est encore plus vrai pour les Jeux Paralympiques où il faut un système de santé et d’appareillage médical performant, des installations spécifiques onéreuses, sophistiquées, un suivi sanitaire et social de grande qualité.
Malgré la mondialisation du milieu sportif, l’esprit de compétition est exacerbé. On ne dit pas : “que le meilleur gagne” mais “que les Bleu·es l’emportent à tout prix”. Ce qu’ils ou elles réussissent avec brio dans des disciplines professionnalisées, alors que la base même des Jeux, les fondamentaux de l’athlétisme sont délaissés en France, probablement parce qu’on n’y fait pas fortune. Soulignons la militarisation du sport de haut niveau, beaucoup d’athlètes appartenant aux armées qui leur donnent sans doute du temps et des méthodes idéales de préparation. Dans ce contexte on cherche la victoire : tensions plutôt que sérénité, agressivité plutôt que beau jeu dans les sports collectifs où les différences entre les équipes sont quelquefois infimes. Cinq minutes de plus ou de moins, le résultat serait inversé. La violence sur le terrain ou entre supporters n’est pas rare. Éthique et esthétique sont oubliées.
Une prétendue neutralité
Autre hypocrisie, la supposée neutralité des Jeux : le comité reflète les positions du camp occidental qui exclut la Russie et la Biélorussie tout en souhaitant la bienvenue à Israël ; loin de respecter la trêve olympique, Tsahal poursuit pendant les jeux ses massacres à grande échelle de la population de Gaza, et ses expéditions punitives au Liban, en Iran (par exemple 93 mort·es dans une école sous prétexte d’éliminer des “terroristes” : pourtant, Israël a prouvé en Iran que son armée savait ajuster son tir !). On aimerait connaître le coût pharaonique des mesures de protection pour assurer la sécurité des athlètes israélien·nes, pendant que leur pays noie les territoires palestiniens sous un bain de sang.
Des coûts considérables
Il faudrait évoquer les sommes disproportionnées qu’un État déjà très endetté consacre à ces Jeux, pour couvrir Paris d’uniformes, ou pour que quelques épreuves olympiques se déroulent sur la Seine ! “En même temps”, les départements ultramarins n’ont pas toujours accès à l’eau potable. On lésine sur l’entretien des ponts et des routes, on ferme des services d’urgence à l’hôpital, on n’a plus d’argent pour les dépenses indispensables de santé ou d’équipement, notamment. Les JO mettent en avant un volet culturel, mais hormis les spectacles d’ouverture et de clôture, ils se déroulent au détriment des nombreux festivals qui, chaque été, font rayonner l’ensemble des régions et dont beaucoup ont été annulés, reportés, ou, comme celui d’Avignon, ont eu lieu à des dates moins favorables à une large fréquentation du public. Quant à Paris, le moment était mal choisi pour arpenter ses musées, avec les restrictions de circulation. D’où une baisse de fréquentation. La capitale, une des villes les plus visitées au monde, n’avait nul besoin des JO pour être mise en valeur. Une poignée de privilégié·es a certes tiré profit des Jeux et aura des retombées économiques, mais qu’apportent-ils à la masse des gens ? Il faut ajouter que la couverture excessive des événements sportifs par le service public de l’audiovisuel a laissé très peu de place à d’autres informations (politiques, sociales) et à d’autres ouvertures culturelles (cinéma, séries, art…). La diversité devrait être de mise, alors que l’espace médiatique a été saturé par un unique sujet.
Il va de soi que l’éducation physique et sportive, l’esprit de jeu collectif, l’épanouissement des corps dans des activités où se dépense l’énergie, où se recherchent la perfection du geste, l’harmonie, le contact avec la nature (les vagues…) sont à promouvoir, mais dans d’autres contextes. Dans ce système néocapitaliste, les enjeux financiers, les rivalités nationales, l’inégalité des chances entre les pays, la surenchère sécuritaire, l’idéologie libérale rendent caduques les “valeurs” que les JO sont censés incarner.
Marie-Noëlle Hopital
Depuis des semaines et des semaines, les SDF se font harceler par la police municicipale de Fontainebleau qui confisque régulièrement leurs affaires. Mardi 2 juillet, vers 8h 30, alors que j’arrivais vers l’église de Fontainebleau, je vois deux policiers municipaux interpeller un SDF puis un autre qui passait.
Je me suis présenté à eux comme président de SOS hébergement et leur ai expliqué qu’on accompagnait les SDF et qu’il fallait y aller avec du doigté. Très vite les relations se sont envenimées : la policière m’a barré la route et demandé mon identité. J’ai fait mine d’avancer et le deuxième m’a ceinturé : je me suis retrouvé à terre, menotté et pressuré. Smina Kernoua, présidente des Colibris solidaires, a expliqué que j’avais 76 ans et que j’étais cardiaque. Les policiers ont dit que ce n’était pas leur problème. Elle-même a été repoussée physiquement et la police municipale lui a demandé son identité !
La police nationale avertie est venue prendre le relais et j’ai été conduit, menotté, au commissariat. J’ai eu droit à une séance “identité” avec photos, empreintes… J’ai demandé à pouvoir avertir ma femme et mon avocat.
Ayant des écorchures à la main et surtout de fortes douleurs intercostales, j’ai été conduit à l’hôpital et ceci à ma demande. Menotté, je suis allé en consultation, accompagné. Le médecin m’a examiné.
Reconduit au commissariat, j’ai été de nouveau menotté pour me retrouver dans une voiture avec gyrophare, direction Nemours pour être entendu par un officier de police judiciaire (OPJ). Le véhicule a fait des pointes à 153 km à l’heure. Mis dans une “cellule”, j’ai attendu 14 heures pour être reçu par l’OPJ.
La garde à vue a pris fin suite à l’intervention de mon avocat, maître Jové car il y avait vice de forme :
l’OPJ n’avait pas décidé au préalable ma garde à vue ;
je n’avais pas pu téléphoner à ma femme.
Le vendredi suivant, ayant de fortes douleurs à la poitrine, j’ai consulté chez le médecin qui m’a envoyé en radiologie à la clinique le lendemain. On m’a détecté des côtes touchées, fêlées ce qui explique les fortes douleurs qui continuent. Si j’avais été collé sur le sol sur la partie droite de mon corps, j’aurais risqué gros, car fin 2019, j’ai eu une dissection de l’aorte (conduit à Créteil en hélicoptère et opéré en urgence)
Aujourd’hui je risque d’être inculpé pour rébellion. La solidarité s’organise sur le sud 77.
Jean-François Chalot
Quand on croise 1984 avec Minority report… et que l’on mixe avec l’IA pour prédire de futurs crimes et attentats…
Javier Milei. président argentin de droite nationaliste extrême, reçu en grande pompe par Emmanuel Macron en compagnie d’autres “personnalités” peu recommandables, pourtant parfois décorées de la Légion d’honneur, Elon Musk, pour ne citer que lui, Javier Milei, donc, (sans doute grand fan de S.F.) a annoncé début août la création d’une unité d’intelligence artificielle appliquée à la sécurité qui aura “pour mission d’utiliser les algorithmes d’apprentissage automatique” , pour analyser “les données historiques sur la criminalité”, rapporte le Guardian .
Prédire les potentiels crimes et attentats
Il s’agit classiquement, ajoute le Guardian de “surveiller les réseaux sociaux, les sites Internet, les applications ainsi que le Dark-Web” , précise l’article 4 du texte, et aussi la détection “de situations de risque grave pour la sécurité, dans le cadre de la Constitution nationale et de la législation en vigueur ”, ce qui se fait d’ailleurs couramment en Europe et donc en France…
Mais bien plus inquiétant, dans l’optique de mener des enquêtes, les IA utilisées (ChatGPT et consorts) pourront “identifier et comparer des images sur support physique virtuel et analyser les images des caméras de sécurité en temps réel afin de détecter des activités suspectes ou d’identifier des personnes recherchées en utilisant la reconnaissance faciale ”.
Milei, ayant mal assimilé l’aspect de dénonciation du roman de Philip K. Dick, veut utiliser l’apprentissage automatique des intelligences artificielles et, classiquement, afin de développer leurs capacités, les alimenter en données, notamment les données historiques des crimes commis dans le pays (en France, par exemple, seraient utilisées les fiches “S” si performantes…).
La démarche va même plus loin, puisque les IA auront aussi accès aux données provenant “de diverses sources , [?]… afin de créer des profils de suspects ou identifier des liens entre différents cas”. Déjà dangereux à ce stade, le projet veut aussi s’appuyer sur de prétendues capacités des IA de “prédire les futurs délits et aider à les prévenir”.
Absence d’encadrement de l’usage de l’IA
Le projet, bien entendu, se caractérise par l’absence d’encadrement de l’usage de l’IA, et un grand flou quant aux groupes précis soumis à cette surveillance de masse.
Mandela Belski, directrice exécutive d’Amnesty International Argentine estime, à juste titre, que “la surveillance à grande échelle affecte la liberté d’expression car elle incite les gens à s’autocensurer ou à s’abstenir de partager leurs idées ou leurs critiques s’ils soupçonnent que tout ce qu’ils commentent, publient ou partagent est surveillé par les forces de sécurité”.
Le Centre argentin d’études sur la liberté d’expression et l’accès à l’information ajoute que “de telles technologies ont historiquement été utilisées pour ficher des universitaires, des journalistes, des politiciens et des militants, ce qui, sans supervision, menace la vie privée” .
Grand flou sur les critères pour évaluer
Rien n’est précisé en ce qui concerne la collecte des données personnelles utilisées pour enquêter ou établir les fiches de “suspects potentiels”.
Quant aux critères pour évaluer ce qui peut conduire ou non à suspecter une personne, c’est le grand flou. Pas plus de détails sur les données récupérées par les IA, qui seront, semble-t-il, prises sur les réseaux sociaux, les applications et les sites Internet…
Pour ce qui en est de la dérive dans la collecte des données, chaque mois, des milliers d’entreprises, dont les géants Google, TikTok ou encore Tinder, font appel aux services de Kochava pour parfaire leur ciblage publicitaire, or aux États-Unis, la FTC (Federal Trade Commission) accuse Kochava, par exemple, de faciliter l’identification de femmes cherchant des cliniques proposant l’IVG, identification au profit de certains États en ayant aboli partiellement ou totalement l’utilisation…
Bien entendu il n’y a pas de risques que dans une grande démocratie, la France par exemple, ce genre de pratiques soient mises en place, pourtant…
Est-ce qu’un·e élu·e au suffrage universel ou un·e représentant·e d’un parti majoritaire à l’Assemblée pourrait mettre en place ce genre de mesures ?
En ce qui concerne la reconnaissance faciale qui n’est, en principe, pas autorisée en Europe, mais appliquée récemment en France, de manière expérimentale (on sait ce qu’il en est des mesures expérimentales dont le destin est de devenir pérennes) dans le cadre des J.O., prétexte à mettre en place une surveillance généralisée de la population, y compris et en complément, à l’aide de drones, il suffira donc de légaliser et de développer les pratiques “expérimentées”.
Et si les partisans d’un ordre musclé voulaient développer un système s’appuyant sur l’IA, existe-t-il des fichiers qui pourraient servir de réservoir ?
Il y a pléthore de fichiers, en France, et bien sûr parmi eux des fichiers de police, nous informe le site libertés et droits fondamentaux , par exemple l’un d’eux le “Traitement des antécédents judiciaires (TAJ) est alimenté à la fois par la police judiciaire et par les parquets […]” et il existe en parallèle au TAJ “[…] des fichiers qui sont intermédiaires entre fichier de police et fichier judiciaire, [ce sont] de nombreux fichiers relevant proprement des administrations policières, soit à l’échelle nationale, soit à l’échelle locale, parisienne en particulier […]”.
Par exemple les fameux “fichiers de sécurité publique” qui pourvoient en fichés S.
Or dans les représentations de l’opinion publique, alimentées par les médias grand public (de la TNT par exemple) et y compris parmi les acteurs politiques, les fichés S sont des terroristes avérés.
Problème, les fiché·es S ne le sont pas au titre d’infractions qu’iels sont supposé·es avoir commises (auquel cas iels seraient traité·es par la police judiciaire) mais parce que, en quelque sorte, iels seraient susceptibles d’en commettre… (Minority le retour…).
Quant à la reconnaissance faciale ?
En 2022, l’association la Quadrature du Net a déposé trois plaintes collectives contre le ministère de l’Intérieur, dénonçant l’absence de “proportionnalité” dans l’installation de caméras, ainsi que les usages de deux gigantesques fichiers de photos, les fichiers TAJ (Traitement des Antécédents Judiciaires) qui comprend “huit millions” de visages et le fichier TES (Titres Électroniques Sécurisés) qui comporte les photos de tout demandeur de carte d’identité ou de passeport.
Dans le roman de Dick, les “présumés coupables” sont éloignés de la vie sociale et enfermés à titre préventif, et de façon définitive, dans de redoutables “centres d’enfermement”.
Rien, donc, qui ne ressemble à ce qui existe ou pourrait être mis en place de manière temporaire en France, par exemple durant les JO… : éloignement, assignés à résidence, centre de rétention, fichés S – et qu’il suffirait de maintenir voire d’amplifier.
Et pour nourrir les IA, il ne manque pas d’images sur support physique virtuel et d’images des caméras de sécurité, puisque les policiers et les gendarmes sont autorisés à utiliser des drones avec des caméras embarquées, dans certains cas pour “la prévention des atteintes à la sécurité des personnes et des biens dans des lieux particulièrement exposés” (depuis la loi du 24 janvier 2022).
Protégé·es par la Constitution et les Institutions
Bien que leur usage ait été censuré par le Conseil constitutionnel, les drones survolent les manifestations et sont utilisés par les forces de l’ordre depuis 2014, des dispositions ayant été introduites par le Conseil constitutionnel qui permettent aux policiers et gendarmes de recourir aux drones en cas d’urgence avec autorisation préalable du préfet, par exemple lors de manifestations pourtant “autorisées”…
Quant à l’encadrement de l’usage de l’IA, de celui des fichiers, de la reconnaissance faciale ou de précision sur les groupes soumis à une surveillance de masse, il n’y a pas de souci à se faire, comme nous avons pu le voir récemment, les libertés fondamentales sont garanties par la Constitution, le Président de la République, le Conseil d’État et le Conseil constitutionnel.
Bernard Foulon
Il n’est qu’à entendre les nouvelles, les citations et interviews à la radio ou à la télévision à propos des événements et des personnalités : ce ne sont que chiffres de records, nombre de ventes de livres, d’albums, nombre de concerts et de représentations, nombre de récompenses et prix obtenus, de spectateur·trices présent·es…etc., etc. Même exhibition des records dans le domaine sportif.
La jeunesse, c’est à dire ici la précocité du succès est aussi mise en avant : là c’est le plus petit chiffre de l’âge qui est valorisé. Le très grand l’est parfois aussi, rarement, mais pour une mise en montre comme d’animaux de zoo – davantage pour la longévité que pour l’activité même et la ténacité qu’elle illustre, et toujours limitée à l’“amateur·e”.
Dans tous les cas, sauf le dernier, il s’agit d’une course à la gloire et à la fortune, et secondairement contre la vieillesse et la mort. Plus tôt on “réussit”, mieux et plus admirable, enviable c’est. Nous retrouvons le culte de la vitesse lié au profit dénoncé dans le commerce courant – exaspérant au quotidien où l’on se sent réduit, malgré une amabilité de façade, au rôle de machine à sous devant fonctionner sans raté.
Dans le domaine sportif, le chiffrage de cette vitesse devient hallucinant avec la technologie : une émission édifiante du “Téléphone sonne” sur France Inter détaille, à quelques critiques près, les bienfaits de la montre connectée, y compris pour les non professionnel·les. À tous moments connaître le rythme de son cœur, le fonctionnement de ses poumons, sa tension et autres caractéristiques de sa santé serait un stimulant euphorique à l’effort et à l’accélération.
Je n’en suis pas persuadée. Je vois là la mine désespérée des champion·nes médiatisé·es. Pour l’amateur·e, ce bonheur de sentir son corps vivant et confirmant, voire étendant progressivement ses capacités dans le long terme auquel je crois puisque encore pratiquante de l’exercice physique, et qui est évoqué aussi par certain·nes “branché·es”, ne peut se vivre pleinement, joyeusement que quand ce corps se sent libre de tout outil – en dehors de l’instrument de son activité : vélo, ballon ou balle, volant, raquette etc.– et de toute contrainte autre que celle de l’effort dans un espace- temps donné, selon un choix strictement personnel. Il ou elle se fixe lui ou elle-même chaque fois ses objectifs et ses dépassements, selon l’état des forces, la nature de l’environnement et, dans les jeux collectifs, la disposition et l’action de ceux et celles qui l’accompagnent.
Se “connecter” techniquement c’est devenir machine et s’isoler, se déconnecter d’autrui, refuser de faire société pour se vouer au culte de la performance personnelle celui-ci atteignant les plus naturels des mouvements comme ceux de la marche puisque les smartphones permettent de compter les pas accomplis en tel ou tel temps et distribuent proportionnellement des récompenses financées (1) !!
Nul branchement technologique possible et nulle comptabilité de cet ordre dans un sport d’équipe !
Un médecin présent à l’émission eut l’honnêteté de dire que le chiffre, dans de tels résultats techniques, était une sanction souvent plus décourageante qu’incitative ! Et que l’incitation même pouvait être dangereuse et pousser à dépasser ses limites.
Une auditrice de 76 ans, s’adonnant par plaisir à la marche dite “active” tous les jours sur 10 kms, a balayé joliment tout cela à la fin en parlant du bonheur physique et émotionnel d’une telle pratique hors “data”, permettant d’allier mouvement et découverte du paysage urbain ou rural.
M. C. Calmus
Faute caractérisée : La justice française nous éclaire petit à petit sur ce qu’est le droit. Dire que le 7 octobre était un “acte héroïque”, c’est une faute caractérisée, très exactement une “apologie du terrorisme”. Par contre, donner l’ordre de charger des centaines de fêtards nantais à coup de grenades lacrymogènes avec comme dommage collatéral la mort de Steve Caniço qui avait le mauvais goût de ne pas savoir nager, là ce n’est pas une faute et, même si ç’en était une, elle ne serait pas caractérisée. D’où la relaxe du commissaire Chassaing. Nous voilà rassuré·es. Le gouvernement français a eu raison de le décorer en 2015. Il a eu à raison de le nommer à la tête de la police de Clermont-Ferrand et à présent à celle de Lyon. Que les fêtards qui choisissent les bords du Rhône se le disent !! Quant aux mauvaises langues qui répètent que ce commissaire est connu pour ses idées d’extrême droite, qu’ils sachent une fois pour toutes qu’il n’a commis aucune “faute caractérisée”.
Voir “j’ai confiance dans la justice de mon pays”.
Fermeté : En prenant le ministère de l’intérieur, Bruno Retailleau se prononce pour “plus de fermeté sur la sécurité” (celle des dominants bien sûr). Plus de fermeté que Darmanin ? Cela rappelle Coluche et son sketch “plus blanc que blanc”. Les spéculations vont bon train sur les idées de M. Retailleau : couler les bateaux de SOS Méditerranée en haute mer ? Faire venir 5 000 nouveaux CRS en Nouvelle-Calédonie ? Décréter le couvre-feu dans le 9-3 ? Il attend fébrilement vos idées.
Finir le travail : Le grand rabbin Haïm Korsia a déclaré : “Je n’ai aucune raison d’avoir honte de ce qu’Israël fait et de la manière dont elle mène la guerre”. “Je me sens à l’aise avec une politique qui consiste à défendre ses citoyens”. “Tout le monde sera très heureux si Israël termine le travail, et nous pourrons enfin construire la paix au Moyen-Orient sans des gens qui veulent constamment une seule chose – la destruction d’Israël” .
Voir complicité de génocide, apologie de crimes contre l’humanité, racisme à tous les étages, mise en danger des Juif/ves …
Front républicain : Ce jeu de société fait fureur. Les règles sont très simples. Vous appelez à faire barrage aux méchants, aux fachos par exemple. Vous appelez donc à constituer un vrai front républicain qui va de Darmanin à Wauquiez. La partie est gagnée quand vous faites exactement ce que les méchants auraient fait s’il n’y avait pas eu ce barrage. Vraiment un jeu simple et efficace. Tout le monde devrait vite assimiler les règles.
Le silence est d’or : C’est le proverbe de Bernard Arnault. Comme il est cousu d’or, il a interdit à ses “collaborateurs” de parler à Mediapar t et au Canard Enchaîné . Des fois qu’ils nous en diraient plus sur l’origine de son or.
Les premiers seront les derniers : Cette citation de Jésus est tronquée. Il a surtout dit : Les derniers seront les premiers. Et il avait pleinement raison, si l’on en croit la composition du nouveau gouvernement.
Mots croisés : Définition pour ce mot de quatre lettres : concerne à la fois Gérard Depardieu, Nicolas Hulot et l’Abbé Pierre. Vous avez trouvé ? Fastoche, non ?
Noir, c’est noir : À l’occasion du 80ème anniversaire du débarquement allié en Provence, on a (enfin) appris que des “Français de diverses origines” avaient participé à ces combats. Encore un petit effort, Monsieur Macron. Vous avez célébré le général de Montsabert, qui commandait l’armée française lors de la libération de Marseille. Vous avez juste omis de dire qu’il était le seul Blanc de son armée.
Performances : Ou plutôt contre-performances de la délégation française aux Jeux Olympiques. Elle se croyait favorite au tir à l’arc républicain. Mais le sélectionneur a fait l’erreur de mettre dans l’équipe Jordan Bardella, Éric Zemmour et Laurent Wauquiez. Résultat, une assez lamentable élimination dès les séries. En boxe, le concurrent “choc des savoirs” a été mis knock-out dès son premier combat. Et en aviron, le bateau “salarié précaire” rame toujours.
Ringard·es : Vous auriez tort de croire que les politicien·nes qui ont voté contre le mariage pour tous et/ou contre la PMA et/ou contre la constitutionnalisation de l’IVG sont des ringard·es. Au contraire, ça s’est avéré être un tremplin prioritaire pour entrer dans le gouvernement Barnier.
Pierre Stambul
La fédération majoritaire de l’Éducation va tenir son congrès en février 2025. La particularité de cette fédération syndicale est de permettre l’exercice du droit de tendance, bien que de façon limitée et imparfaite. Un vote d’orientation à ce sujet ayant lieu en novembre 2024, nous reproduisons ci-dessous le texte d’orientation déposé par la tendance Émancipation.
La politique destructrice de Macron a été massivement refusée par les luttes et lors des élections récentes. Malgré cela, après avoir prolongé les “démissionnaires” pour maintenir sa politique réactionnaire à coup de décrets, il a investi un gouvernement Barnier qui est encore plus à droite, adoubé par le RN et déjà son otage. C’est donc une offensive d’une ampleur sans précédent contre le monde du travail qui se prépare. Sous couvert de “dette publique”, le prochain budget lance un plan d’austérité massif dans la Fonction publique, et vise à nouveau la protection sociale. Ce pouvoir est illégitime, aucun “dialogue social” n’est de mise avec lui. Macron prétend appliquer jusqu’au bout les exigences de la bourgeoisie et du système capitaliste : ce système, fondé sur la concurrence économique, n’engendre qu’inégalités, destruction de l’environnement et dérèglement climatique, guerres impérialistes dans le monde entier. Il entend démanteler tout ce qui fait obstacle aux profits : garanties collectives, services publics dont l’école, égalité des droits, équilibres écologiques… jusqu’aux libertés fondamentales. Ces politiques impliquent un État autoritaire : militarisme, violence du pouvoir et progression – jusqu’aux portes du pouvoir – de l’extrême droite vont de pair. Dans cette situation instable, tout peut arriver.
Mais des luttes et résistances s’organisent pour construire un autre avenir : luttes des travailleur·es y compris précaires, des jeunes, des femmes et minorités de genre, des écologistes (telles que les “Soulèvements de la terre”), des populations discriminées qui subissent le racisme. Elles peuvent prendre une dimension mondiale, comme le mouvement de solidarité durable avec le peuple palestinien. Elles montrent la volonté populaire de prendre en main son avenir : l’auto-organisation des exploité·es et des opprimé·es constitue la clef pour organiser les luttes nécessaires, et pour porter la perspective d’une rupture avec la société capitaliste.
Dans cette situation, la codirection Unité&Action/ École Émancipée de la FSU persiste dans une stratégie institutionnelle d’appareil : rester un “partenaire social” dans le cadre du système actuel, avec d’incessantes “concertations” où le gouvernement enferme les syndicats, ce qui facilite l’application de sa politique. La seule “alternative politique” envisagée étant celle d’une très hypothétique alternance électorale “de gauche” en 2027.
Émancipation propose une autre orientation : partir de revendications immédiates articulées à un projet de rupture avec le capitalisme. C’est la meilleure voie pour gagner sur les revendications, et donc aussi pour faire reculer l’extrême droite.
Face à la paupérisation, au travail empêché, à la déconsidération… agir pour un plan d’urgence !
Il s’agit de lutter contre la précarité, la relégation des quartiers populaires et des zones rurales, pour les services publics.
1) retrait/abrogation de toutes les contre-réformes destructrices de Macron, combattues par les personnels dans l’Éducation nationale et la Fonction publique, lois liberticides, loi sur l’immigration…
2) pour une plateforme revendicative unifiante :
– création de tous les emplois statutaires nécessaires , à commencer par les services publics ;
– fin de la précarité et de l’austérité salariale ; réemploi et titularisation immédiate et sans conditions de tou·tes les non-titulaires, défense des garanties statutaires et un vrai statut pour tou·tes, l’alignement par le haut des conditions de travail et de service ; indexation des salaires sur l’inflation et leur augmentation uniforme (au moins 400 euros en points d’indice) ; un salaire minimum à 1700 euros net ;
– abrogation de la contre-réforme des retraites , retour à la retraite complète (75 % du dernier salaire) à 60 ans (55 pour les professeur·es d’école).
– retrait de la réforme de l’assurance chômage , gratuité des besoins essentiels (alimentation, transports, fluides…).
Ces revendications sont incompatibles avec la politique gouvernementale, et notamment avec le budget en préparation .
Pour une école publique, démocratique et égalitaire
L’école est au cœur des projets de société y compris de l’extrême droite. Elle doit être au cœur de nos luttes, avec des revendications immédiates :
– abrogation de toutes les contre-réformes de Macron , qui asservissent l’école aux besoins du capitalisme, embrigadent la jeunesse et attaquent les statuts : “pacte enseignant”, “choc des savoirs”, Service national universel, Parcoursup, réformes des lycées (généraux, technologiques et professionnels)… Tou·tes les jeunes titulaires du bac doivent pouvoir poursuivre leurs études dans les filières de leur choix, à l’abri de la précarité par un revenu décent pour chaque étudiant·e ;
– baisse des effectifs par classe, créations massives de postes de toutes catégories ;
– défense de la liberté pédagogique , qui permet des pratiques collectives fondées sur la coopération et non la compétition.
Ce serait un premier pas vers une école laïque et émancipatrice pour toutes et tous, sans hiérarchie entre les savoirs, fondée sur des diplômes et programmes nationaux :
– le droit à l’éducation pour tou·tes et l’accueil de tout·es les enfants à besoins particuliers ;
– en allant vers une scolarité sans orientation précoce jusqu’à la classe de terminale et vers un lycée unifié polytechnique, à l’inverse du tri social actuel. Tout·e jeune doit pouvoir développer ses potentialités dans tous les domaines, et pas seulement son “employabilité”.
Laïcité
Les dérives d’établissements privés comme Stanislas à Paris, rappellent qu’ils organisent le séparatisme social. Défendre la laïcité ce n’est pas imposer un ordre moral xénophobe et diviseur, c’est : la défense de la loi de 1905, l’abrogation de tous les dispositifs anti-laïques (loi Debré) et de la loi “séparatisme”. Une école émancipatrice et unifiée nécessite la nationalisation laïque de l’enseignement privé sous contrat .
L’action syndicale au service des luttes pour changer la société !
Une école démocratique implique un changement de société, car ce sont les besoins du capitalisme qui sont à l’origine de toutes les régressions. Pour cela, le syndicalisme peut être un outil important :
– en dépassant ce qui freine l’unité des luttes : construisons à partir de la base une organisation unifiée en partant des différentes structures de lutte, fondée sur 1/ des structures syndicales locales regroupant toutes les catégories, sur un même lieu de travail, 2/ un fonctionnement démocratique avec notamment le droit de tendance ;
– en construisant les solidarités : soutien et popularisation des luttes existantes, organisation de la solidarité (caisses de grève). Cette solidarité collective est aussi nécessaire pour faire face à la répression qui touche en premier lieu la jeunesse et les quartiers populaires, et aux offensives d’extrême droite ;
– en favorisant la démocratie dans les luttes : AG intersyndicales et souveraines des personnels dans les établissements, qui se coordonnent à tous les niveaux ;
– en encourageant les convergences à la base entre le mouvement syndical et les luttes qui combattent le capitalisme : Soulèvements de la terre, luttes antiracistes et féministes, contre les violences policières…
– en impulsant de manière concrète des pratiques de solidarité internationaliste, par le soutien aux droits des peuples (Kanaky, Palestine, Ukraine…). Les mobilisations comme celles de “Stop Arming Israël” (qui milite pour l’arrêt des livraisons d’armes à l’État israélien) montrent que c’est possible !
Féminisme
La question de la grève féministe prend de l’ampleur. Cette perspective doit être construite par des AG, des réunions d’information, sur les lieux de travail et avec les nombreux collectifs autoorganisés. Sur ce sujet, comme pour la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, et pour les droits des personnes LGBTQIA+, généralisons dans tous les départements de commissions syndicales non-mixtes.
– en participant à la lutte contre le racisme , sur une base internationaliste : annulation de la dette des pays dominés, arrêt de la Françafrique et du néo-colonialisme, régularisation de tou·tes les sans-papiers, accueil de tou·tes les exilé·es.
Ce syndicalisme est indispensable, mais ne se construira pas sans vous : nous vous appelons à y participer, par votre vote mais aussi en nous rejoignant.
VOTEZ ÉMANCIPATION
La FSU (Fédération syndicale unitaire) est l’une des principales organisations de la Fonction publique, et surtout la principale fédération syndicale de l’éducation. 80 % de ses adhérent·es travaillent en effet dans le secteur de l’éducation. C’est une fédération syndicale réformiste assez classique, avec toutefois une particularité démocratique : le droit de tendance.
Elle se caractérise aussi par une structuration corporatiste, qui accepte voire entretient les divisions catégorielles (entre profs du primaire et du secondaire, entre fonctionnaires et précaires..). Elle regroupe environ une vingtaine de syndicats professionnels différents…
… et peut-être bientôt un syndicat professionnel de plus, et pas n’importe lequel : un syndicat de police, le SNUIPN (Syndicat national unitaire de l’Intérieur et de la Police nationale).
Une intégration discrète et presque honteuse ?
En effet, le 10 avril, le conseil national de la FSU (en quelque sorte un “parlement” syndical regroupant une centaine d’élu·es nationaux) a voté un “protocole d’association” avec le SNUIPN. Ce “protocole d’association”, valable pour trois ans, n’est pas à proprement parler une intégration directe à la FSU, mais il constitue une étape décisive dans cette direction. Il permet en tout cas au SNUIPN d’arborer le logo de la FSU dans ses manifestations publiques (y compris par exemple des manifestations avec d’autres syndicats de policiers…).
Deux remarques s’imposent sur la forme. Tout d’abord, il faut bien constater que cet accord a été voté à une très large majorité : sur 98 votant·es, seulement 10 voix “contre” (essentiellement les tendances Émancipation et Front unique). Ensuite, il faut bien constater aussi que cela s’est fait très discrètement : les débats n’ont pas dépassé en général les instances nationales des syndicats, limitées à quelques dizaines de personnes. La seule exception notable est le SNES (syndicat des collèges et lycées), qui en a traité lors de son congrès national en mars. Les deux questions sont liées : c’est probablement parce que le débat a été très restreint que l’appareil syndical a gardé le contrôle de la discussion et a pu obtenir une approbation aussi massive de son conseil national. La direction de la FSU, pourtant peu avare de communiqués, n’a rien laissé transparaître publiquement.
Pourtant, bien des choses pourraient alerter les militant·es de la FSU. Car le SNUIPN, s’il dénonce certains aspects de la politique policière du pouvoir, défend aussi des positions qui posent problème.
Ainsi, il refuse de reconnaître le racisme et la violence systémiques de la police française : pour lui il n’y aurait pas de “violences policières” liées à l’institution elle-même, mais seulement quelques dérives individuelles. Au sein de la FSU, les débats ont été importants sur cette question ces dernières années : la FSU a fini par accepter cette notion dans ses textes de congrès. Remarquons d’ailleurs que le protocole d’accord entre la FSU et le SNUIPN contourne pourtant hypocritement cette question, en parlant uniquement de “certaines pratiques policières”, ce qui est tout à fait creux.
Mais au-delà de certaines positions du SNUIPN, la question centrale est une question politique : un syndicat de police a-t-il sa place dans le mouvement ouvrier ?
Syndicat de police, police dans les syndicats ?
Pour la direction de la FSU, le fond de la discussion est le suivant : les policier·es sont des travailleur·es de la Fonction publique comme les autres, avec des spécificités professionnelles certes, mais comme toutes les autres professions de la Fonction publique. C’est d’ailleurs le sens de l’intervention du porte-parole de la tendance majoritaire Unité & Action 1 : si on devait refuser des policier·es dans la FSU parce que la police réprime, alors pourquoi pas refuser aussi les profs puisque l’Éducation nationale organise le tri social ?
Or, rien n’est plus faux. Si toutes les institutions de l’État ont aussi pour rôle de maintenir le pouvoir des classes dominantes, l’institution policière joue un rôle réactionnaire particulier.
Pour le mouvement ouvrier, cela pose la question de faire la différence entre les personnels qui travaillent dans une institution, et l’institution qui les emploie. Oui bien entendu, il est possible qu’il y ait des policier·es subjectivement progressistes dans la police ; mais la police comme institution est une institution de répression qui en dernier ressort défend le pouvoir d’État capitaliste et ses gouvernements. Elle est structurellement raciste et violente.
La direction de la FSU propage les mêmes illusions réformistes que d’autres directions syndicales au sujet de la police. Pour elle, l’institution elle-même n’est pas un problème : la police est au service de la population. Et ce dans une situation où l’on a connu des vagues de répression policière sans précédent : contre les Gilets jaunes, les travailleur·es mobilisé·es pour le retrait de la réforme des retraites, les Soulèvements de la Terre, les mobilisations féministes, les jeunes révolté·es des quartiers populaires…
Pour la direction de la FSU comme pour les responsables du SNUIPN, s’il y a des violences policières (concept qu’ils mettent discrètement sous le tapis comme on l’a vu), ce n’est pas parce que le gouvernement décide délibérément de déchaîner la violence contre les contestataires, ni parce que tel est le rôle de la police… mais parce qu’il y a des dérives individuelles de certain·es policier·es, voire parce les policier·es manquent de moyens, de formations, et sont en sous-effectifs ! Arguments qui par ailleurs, partent d’un constat hautement discutable 2 .
Cette discussion sur le rôle de la police et la possibilité d’une police “progressiste” n’est pas une discussion nouvelle dans le mouvement ouvrier, elle revient ici sous les mêmes formes : au final, c’est une discussion sur la nature de l’État dans une société capitaliste.
La position de la direction de la FSU même si l’intégration du SNUIPN n’est pas encore réalisée, et même si au final elle pourrait en théorie ne pas avoir lieu (ce qui est assez peu probable), est donc néfaste pour le mouvement syndical et ouvrier. Elle entre en contradiction frontale non seulement avec l’expérience de larges couches de travailleur·es mobilisé·es ces dernières années, mais aussi avec l’expérience politique concrète d’un grand nombre de syndiqué·es et de militant·es de la FSU elle-même. Elle va à l’encontre de l’une des tâches centrales du mouvement ouvrier, qui est de s’organiser pour se défendre (juridiquement comme dans la rue) contre la répression de la police d’État. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si par exemple le SNUIPN, même si par ailleurs il condamne les LBD, refuse toute revendication allant à l’encontre de la militarisation de la police. Dans le protocole d’accord qui a été voté par le Conseil national de la FSU, on sent d’ailleurs quelque peu l’embarras : « Sur les questions d’ordre général concernant les libertés publiques et les pratiques policières, les mandats du SNUIPN pourront être portés au débat par lui, mais ne sauraient limiter ou contraindre la façon dont le positionnement fédéral se construira et sera défendu publiquement » … il est difficile de faire plus alambiqué… car au final, comment prétendre empêcher que le SNUIPN influence les positions de la FSU sur ces questions ?
Car c’est un dernier point, qui aggrave les autres : le fonctionnement et la structuration de la FSU. Contrairement aux syndicats “d’industrie” (regroupement des travailleur·es des différentes catégories présentes sur un lieu de travail, dans le même syndicat)… la FSU est organisé en syndicats dit “de métiers” (profs du primaire, du secondaire, administratif, personnels agents…), chaque catégorie ayant son propre syndicat. Cela pousse à reproduire et entretenir les divisions catégorielles, gênant la construction de l’unité de tous les travailleur·es face à l’État-patron. Mais cela a aussi une autre conséquence très concrète : dans ce fonctionnement, les positions de la Fédération syndicale sur un sujet précis, reprennent celles du syndicat concerné (par exemple : sur le fonctionnement de l’école primaire, ce seront les positions du syndicat du primaire qui s’appliqueront). En toute bonne logique, sur toutes les questions liées à la police et aux violences policières, la FSU devrait reprendre les positions du SNUIPN… on comprend qu’elle soit un peu gênée aux entournures 3 .
Au final, on l’a dit, cet épisode montre une nouvelle fois les impasses auxquelles mènent les illusions de la gauche réformiste par rapport à l’État capitaliste et sa police. Il est nécessaire que ces questions soient débattues publiquement, et pas uniquement dans le cadre feutré des instances syndicales nationales.
Quentin Dauphiné
En pédagogie Freinet, le travail pour soi est indissociable de la constitution d’un collectif et du milieu qui permet ce travail. Et s’il y a un sens du collectif, il ne tient pas simplement à ce qui est mis en place au départ par l’enseignant·e pour anticiper des collaborations entre élèves dans des tâches à accomplir, mais dans une expérience partagée d’une façon de faire ensemble. Les élèves apprennent à organiser le travail et l’enseignant·e les rend responsables du milieu qu’ils et elles constituent, processus que l’on peut alors nommer dévolution.
Voilà un exemple d’organisation coopérative : Le comité d’animation du CDI.
Le CDI, une organisation coopérative
J’ai longtemps cherché comment faire de la pédagogie Freinet en tant que professeure documentaliste, sans classe, sans élèves fixes. J’ai tâtonné de nombreuses années, en tentant telle ou telle technique, du “Quoi de neuf” au texte libre en passant par la classe promenade, avec de belles réussites et de nombreuses déceptions. L’absence de travail dans la durée avec un groupe d’élèves réduisant inévitablement la portée de mes propositions pédagogiques.
Cette année, j’expérimente un dispositif qui mûrit depuis plusieurs années, mais qui était resté lettre morte à cause des contraintes sanitaires liées au Covid : un comité d’animation du CDI, ouvert aux élèves volontaires. J’ai un double objectif : permettre aux élèves de s’investir dans l’organisation de leur CDI et de s’approprier ce lieu en en faisant un espace commun agréable, propre, rangé. Et pour cela, développer leur autonomie en leur permettant d’expérimenter des espaces de prise de décision coopératifs.
Tout cela sans alourdir ma charge de travail déjà très importante : je suis l’unique professeure documentaliste dans un collège de 820 élèves.
Toujours plus d’autonomie
Tout a commencé début octobre. J’avais sollicité, pendant le mois de septembre, des élèves souvent présent·es au CDI. Pour le moment, trente-quatre élèves des quatre niveaux (deux troisièmes, onze quatrièmes, douze cinquièmes, neuf sixièmes) se sont engagé·es au cours de ces trois semaines à participer à des réunions collectives d’une heure hebdomadaire, appelées comités d’animations du CDI, pendant lesquelles ils et elles peuvent proposer des projets pour le CDI et organiser des tâches personnelles d’aide ou des modalités de travail pour les projets collectifs. Une carte de membre leur est donnée, avec au verso la liste des brevets qu’ils, elles ont obtenus. Cette carte leur permet de passer plus rapidement à la cantine. Enfin, j’ai ouvert un cloud commun où j’ai déposé des dossiers, et une liste de discussion interne sur Pronote.
Pour que les élèves puissent travailler en autonomie sans avoir à me solliciter sans cesse, j’ai créé plusieurs outils. Nous disposons d’un agenda collectif qui nous permet de suivre les tâches et les brevets. Il est à disposition sur le bureau. Un grand espace bureau est dédié aux élèves, avec placard, bannettes, agenda, ordinateur. Cet espace est proche de mon bureau, si bien que je peux aider si besoin. Et j’ai mis en place un chariot de retour étiqueté pour faciliter le rangement, avec une caisse pour les retours qui posent problème – je m’en occupe après coup.
Un tableau de propositions de tâches est affiché derrière le bureau. Elles ont été déterminées en partie pendant les premières séances du comité, par exemple le rangement des BD ou mangas qui doit être journalier.
Des apprentissages
Chaque tâche est susceptible de générer un brevet, dès lors qu’un élève décide de la prendre en charge. Voici la liste des brevets, pour l’instant, qui s’élargira au fur et à mesure des besoins et demandes :
prêts et retours ;
rangement des fictions, rangement des documentaires, rangement des magazines ;
affichages ; réaliser un marque-page coups de cœur
noter les références dans une commande
faire une notice de fiction dans PMB (logiciel de gestion documentaire); préparer les cotes de livres ; préparer les cotes des magazines
faire une recherche sur PMB ; créer un panier sur PMB ; copier la source d’un document.
Réaliser une bibliographie
L’agenda leur permet de s’inscrire à l’avance pour effectuer des tâches et d’y noter ce qu’ils et elles ont fait pendant leurs heures de présence au CDI : tout le monde peut ainsi voir ce qu’il reste à faire. Celui ou celle qui le veut me demande de passer son brevet tout de suite : pour cela, il suffit de faire la tâche devant moi. Quand le brevet est validé, je le note sur le document dédié dans l’agenda et sur leur carte de membre. Ils, elles sont alors autonomes sur cette tâche et peuvent former des camarades. Cela permet également aux assistant·es d’éducation qui ouvrent le CDI en mon absence d’avoir la liste des élèves qui peuvent faire des tâches en autonomie. Le comité a déjà planifié dans l’agenda des temps de formation entre élèves pour apprendre à faire telle ou telle tâche.
La réunion du comité d’animation est préparée à l’avance par un président, une présidente, avec mon aide. Des responsabilités sont prises en charge par les élèves : secrétariat, distribution de la parole. Chaque fois, on vérifie ce qui a été fait, on fait le point sur l’avancement des projets, on en propose d’autres qu’on soumet au collectif. On peut faire des demandes de formation. Les premières réunions ont duré 3/4 d’heure environ, parce qu’il y avait beaucoup de choses à mettre en place, mais l’objectif est de réduire à dix minutes afin de dégager le temps pour travailler sur leurs projets. Sur les deux premières réunions, j’ai pris pas mal de place pour expliquer, mais j’ai l’intention de m’effacer au maximum. Je prends la parole comme les autres membres et interviens plutôt dans un rôle d’expertise.
Premier bilan
Ces trois premières réunions ont été très efficaces, les élèves ont vite compris les règles de fonctionnement, les prises de paroles sont très respectueuses, les responsabilités sont remplies avec beaucoup de sérieux (distribution de la parole, secrétariat et présidence). J’ai assuré la première présidence et ensuite j’ai pu m’appuyer sur deux élèves de cinquième qui avaient pratiqué les réunions de coopérative en vie de classe avec moi l’année précédente pour prendre en charge la deuxième présidence. Je me place entre l’élève secrétaire et l’élève président ou présidente pour les accompagner, mais les élèves semblent avoir déjà bien assimilé le fonctionnement de la réunion.
Par ailleurs, la majorité des élèves est très assidue lors des comités mais aussi pendant leur temps libre à midi et lors des heures de permanences. L’agenda est bien rempli et leurs engagements respectés, et ils et elles semblent s’être bien appropriés les différents outils. J’ai pris soin de leur libérer un bel espace de travail, que les élèves semblent vraiment apprécier. L’un d’entre eux m’a d’ailleurs demandé de mettre à leur disposition certains matériels pour pouvoir effectuer des tâches quand je suis absente : il n’avait pas osé fouiller dans ma partie du bureau…
Je voulais faciliter la formation entre élèves et je n’ai même pas eu besoin de le suggérer : un élève l’a proposé dès la première réunion, et ils et elles ont planifié ces temps de formation sur l’agenda.
Les brevets ont également beaucoup de succès, il y a beaucoup de demandes et de validations, qui me prennent un peu de temps mais je l’avais anticipé et ça devrait s’équilibrer une fois que les tâches courantes auront toutes été validées. Par ailleurs, cette liste me permet de faire des demandes aux experts et expertes volontaires pour d’autres élèves, au fil des besoins, ce qui me fait gagner un temps considérable et me permet de me consacrer aux élèves qui en ont davantage besoin.
Mais surtout, j’observe des élèves qui s’enthousiasment et s’investissent dans de nombreux projets, et je jubile. Ils, elles sont vraiment au travail et sont force de propositions : une réflexion est lancée autour de la mise en valeur des nouveautés (place de la table, affichages, rotation des documents, mise en scène). Un élève concocte des affichages pour expliquer comment ranger les documents et pour inviter leurs camarades à faire plus attention. Un groupe travaille sur un projet pour le Téléthon, un autre sur la création d’une boîte extérieure pour le retour des livres qui répondrait à un vrai besoin. Une élève souhaite nous présenter le prix de lecture Babelio pour proposer qu’on y participe.
Les membres du comité se sont également emparés de propositions que je leur ai faites : quatre sélections thématiques de leurs choix sont planifiées entre octobre et décembre (Semaine du goût, Halloween, Téléthon et Noël) ; un groupe prend en charge le fonds mangas (évaluation du fonds et inventaire, proposition d’achats et commandes) et s’occupe du prix de lecture de mangas Sensei. Un tableau d’affichage extérieur au CDI a déjà été nettoyé, et ils et elles ont proposé d’y afficher les dernières nouveautés et de le décorer en fonction des sélections thématiques, afin d’attirer l’œil de leurs camarades. Nous avons aussi planifié d’autres projets dans quelques semaines, parce qu’on ne pouvait pas tout faire en même temps, notamment l’habillage graphique d’un poteau du CDI.
J’ai pu mesurer également leur enthousiasme aux nouvelles demandes de participation qui arrivent chaque semaine : les élèves en parlent dans leur entourage et invitent des camarades à rejoindre le comité d’animation. Néanmoins, je risque de me retrouver en difficultés si le groupe grossit encore et je vais probablement clore les inscriptions ! Ce qui n’empêche pas les autres d’aider au quotidien, comme cela se faisait déjà. Les outils mis en place pour le comité devraient d’ailleurs me soulager dans l’accompagnement de ces élèves extérieurs.
Éva Merhand
Focus
Ce témoignage illustre un apprentissage authentique de l’autonomie. Cette capacité, souvent convoquée, s’accomplit ici pleinement : les enfants se donnent à eux-mêmes leurs propres lois. Loin d’être réduite à une indépendance proche de l’isolement, l’autonomie est ici force de travail collectif. Les élèves investissent l’espace, font preuve d’initiatives, organisent diverses activités dont ils se sont totalement approprié la visée. Témoin de cette mise en activité constructive, l’enseignante accompagne le mouvement et se met parfois en retrait : différentes tâches, d’ordinaire réservées à l’enseignante, passent entre les mains des enfants et cet enchaînement se fait progressivement, une fois qu’ils et elles ont commencé à s’emparer du sens de leur travail. Ce mouvement de dévolution est caractéristique d’un travail qui échappe à la seule initiative de l’enseignante
Au cours de la Semaine d’Émancipation à la Bussière, cet été, des membres de Stop Arming Israel France (SAIF) ont partagé avec nous un bilan oral de leur activité après 10 mois d’existence. Nous en retranscrivons ici des extraits, enrichis des dernières actualités de la campagne.
Bilan d’activité en chiffres, de novembre à juin
Lors de la parution de l’appel des syndicats palestiniens, le 16 octobre 2023, la question des ventes d’armes n’était pas un sujet en France. Nous avons contribué à en faire une revendication centrale et un sujet d’intérêt pour l’ensemble du mouvement de solidarité avec la Palestine.
Lorsque SAIF s’est lancé, c’est une équipe réduite de quelques personnes basées en région parisienne qui a pris ce sujet à bras le corps et s’est engagée sur la campagne Stop Arming Israel. Aujourd’hui, la campagne est relayée dans une quinzaine de villes en France par des groupes locaux qui organisent leurs propres actions.
Pour faire connaître la campagne nous avons tenu des stands d’information lors d’une dizaine des manifestations à Paris. Nous y avons également distribué des milliers de tracts et pris la parole régulièrement.
Rien qu’en région parisienne, une trentaine de tractages auprès des travailleur·es de l’armement ont été organisés. Des milliers de travailleur·es ont pris ces tracts, et des dizaines de personnes ont participé à ces tractages.
SAIF a initié et participé à cinq journées et semaines mondiales d’action en novembre, février, mars, avril et mai. La campagne a donné lieu à des dizaines d’actions et rassemblements devant des sièges d’entreprises d’armement, des salons et des évènements professionnels.
Nous avons tenu des réunions en ligne tous les dimanches soir pour présenter la campagne et former des individus ou des groupes locaux. En sept mois, c’est donc une trentaine de réunions en ligne qui ont été menées.
En plus de ces réunions en ligne, une dizaine de réunions publiques à travers la France ont rassemblé des centaines de personnes, jusqu’à plus de 250 personnes à la Bourse du Travail de Paris.
L’année scolaire s’est terminée sur la campagne “Aucune arme israélienne à Eurosatory ” et son contre-salon antimilitariste “Antisatory, la semaine du désarmement ” qui a donné lieu à une semaine entière d’ateliers, formations, débats et spectacles.
L’appel des syndicats palestiniens
Rappelons les origines de la campagne. Le 16 octobre 2023, les syndicats palestiniens ont lancé un appel mondial à l’aide : “End all complicity. Stop Arming Israel ” (Mettez fin à toute complicité, arrêtez d’armer Israël).
L’appel est issu de la coalition Workers in Palestine (WIP), initiée par des syndicalistes palestinien·nes avec l’objectif d’amplifier et de relayer la voix et les revendications des travailleur·es palestinien·nes au niveau international.
Avant le 16 octobre 2023, WIP avait déjà publié un premier appel en 2020, issu d’un nombre plus restreint de syndicats, demandant aux organisations syndicales internationales de boycotter l’Histadrut, principal syndicat en Israël, accusé de participer à l’oppression des travailleur·es palestinien·nes. En 2021, suite à une grève générale des travailleur·es palestinien·nes, un second appel avait été publié, regroupant un plus grand nombre d’organisations et appelant à la solidarité internationale, à rejoindre la campagne BDS, et encourageant entre autres les travailleur·es à refuser de fabriquer ou transporter des armes destinées à Israël.
L’appel du 16 octobre 2023, qui regroupe plus de 30 syndicats, à la fois des grandes confédérations et des syndicats indépendants de Gaza et de Cisjordanie, est le plus large et le plus unitaire, et ses revendications sont très spécifiquement dirigées vers l’arrêt du commerce d’armement avec Israël.
Arrêter d’armer Israël, oui mais comment ?
Si l’appel des syndicats palestiniens nous demande à toutes et tous de faire pression sur nos gouvernements pour qu’ils mettent un terme au commerce des armes avec Israël, c’est avant tout aux travailleur·es et aux syndicalistes qu’il est adressé, et en particulier vers ceux et celles qui travaillent dans les secteurs concernés : l’armement et le transport. C’est à eux/elles qu’il demande, de façon claire et directe, de refuser de produire et de transporter les armes qui servent actuellement à massacrer les Palestinien·nes.
En tant que travailleur·es et syndicalistes qui ne travaillons pas dans ces secteurs, notre démarche depuis le début de la campagne a été de relayer et faire connaître cet appel en France, autant auprès du grand public que du milieu syndical, et de nous lier avec les travailleurs concernés pour essayer de contribuer à créer la solidarité active demandée par les travailleur·es palestinien·nes.
Nous avons identifié un certain nombre d’entreprises françaises liées à l’armement d’Israël. Dans toutes ces entreprises, il y a des travailleur·es. Pour que ces entreprises fonctionnent, pour que le matériel militaire fourni à Israël soit produit, et pour que les partenariats avec les entreprises israéliennes continuent, il faut que ces travailleur·es travaillent. De l’ingénieur·e qui conçoit les armes à l’ouvrier·e qui les fabrique, sans cette force de travail, tout le système s’effondre.
Le mot d’ordre “Stop arming Israel”, arrêtez – ou arrêtons – d’armer Israël, peut être abordé de différentes manières. Certaines organisations choisissent de faire pression pour demander aux États d’imposer un embargo, de suspendre les autorisations d’exportations, tandis que d’autres luttent sur le plan juridique et abordent la question des armes sous l’angle du droit international. En impliquant les travailleur·es concerné·es, on tend vers autre chose : La solidarité concrète et le contrôle de la production par les travailleurs. C’est simple : le meilleur moyen pour être sûrs que l’arrêt des transferts d’armes vers Israël soit vraiment effectif et total est que les travailleur·es stoppent la production et le transport.
Même si l’objectif est lointain, c’est cette façon d’appréhender la campagne qui guide nos modalités d’action : nous mettons en cause les entreprises et les employeurs complices, et pas les travailleur·es de ces entreprises, qui eux/elles, au contraire, peuvent devenir des allié·es. C’est avec eux/elles que nous souhaitons dialoguer pour construire une solidarité de long terme.
Et si l’arrêt de la production d’armes ou le contrôle ouvrier sur la production est un horizon éloigné, se lier aux travailleur·es a aussi plusieurs intérêts immédiats : obtenir des informations cruciales sur les entreprises, leur fonctionnement, leurs contrats ; faire sortir des informations dans la presse ; encourager des syndicalistes à investir le sujet de la Palestine et les questions internationales dans des secteurs où ces sujets sont rarement à l’ordre du jour ; casser la collaboration de classe, saper l’identification que les travailleur·es peuvent avoir avec leur entreprise et leur employeur… Tous ces effets ont selon nous une valeur en soi.
Avec cette orientation et l’appel des syndicats palestiniens qui nous guident, nous avons mis en place un ensemble d’actions depuis octobre. Celles-ci peuvent prendre des formes visibles et publiques, mais impliquent également un travail de fond qui est moins visible, mais tout aussi important.
Faire connaître l’appel des syndicats palestiniens
Dans les premières semaines et les premiers mois de la campagne, notre préoccupation première a été de faire connaître la campagne en France, à la fois aux syndicats et au grand public.
Grâce à son communiqué daté du 26 octobre 2023, Émancipation a été la première organisation syndicale en France à soutenir officiellement l’appel des syndicats palestiniens. Par la suite, l’action de plusieurs membres d’Émancipation a permis des prises de position du SNES et de la FSU, suivies par d’autres syndicats enseignants.
Par la suite, il nous a fallu trouver des moyens de faire connaître la campagne au grand public. Dans les manifestations de solidarité avec la Palestine, nous avons tracté des milliers d’exemplaires de l’appel des syndicats palestiniens. Si nous n’avons obtenu que peu de réaction des organisations syndicales et politiques dans un premier temps, dès nos premières participations aux manifestations, des centaines de personnes, en particulier des quartiers populaires, ont afflué sur le stand Stop Arming Israel pour laisser un contact et s’engager. Cette campagne a tout de suite parlé aux publics et obtenu un fort soutien populaire.
Recherche et diffusion d’informations
Lorsque nous nous sommes lancé·es dans la campagne, nous ne savions que très peu de choses sur l’armement en France et sur les ventes d’armes à Israël, mis à part que la France avait vendu pour 200 millions d’euros de matériel à Israël en 10 ans et que Thales et Safran avaient des liens avec Israël. Nous avons commencé à agir et à mener la campagne dans l’urgence, avant d’avoir accès à toutes les informations. Néanmoins, pour convaincre que notre campagne était pertinente et trouver des cibles, il nous a rapidement fallu étayer ces premiers éléments. Nous avons donc commencé à faire des recherches plus systématiques.
Nous avons rapidement constaté que les informations sur le sujet des ventes d’armes étaient peu nombreuses, qu’elles n’étaient pas centralisées et qu’elles étaient difficilement intelligible du grand public. N’étant pas spécialistes nous-mêmes, nous avons tenté de créer les outils pour permettre à d’autres de s’emparer comme nous,du sujet et de se mettre en action.
Nous avons d’abord cartographié les sites des entreprises d’armement liées à Israël sur le territoire français, puis publié un “Guide des entreprises françaises d’armement complices d’Israël”, qui synthétise les principales relations des entreprises françaises d’armement avec Israël, avec des sources et des exemples précis.
Il est important de noter que toutes ces recherches ont été faites par des personnes non-spécialistes de l’armement, avec l’aide des nombreuses personnes qui voulaient s’engager et participer à la campagne sans forcément participer à des actions de terrain. Sur la base de sources publiques, d’articles, de communiqués de presse ou de rapports d’ONG, nous avons pu nous auto-former, comprendre les informations et produire collectivement un travail de qualité.
Des actions de terrain aux portes des entreprises
Dès le début de la campagne, nous avons organisé des actions devant des entreprises d’armement. Elles peuvent prendre deux formes différentes : des rassemblements ponctuels ou actions “coup de poing”, et des opérations de tractages régulières.
Action devant le siège de Safran Electronics&Defense à Malakoff
Les rassemblements devant les sièges d’entreprises et autres actions “coup de poing” permettent de visibiliser la campagne et de stigmatiser les entreprises complices, mais peuvent également perturber leur fonctionnement en bloquant l’arrivée des travailleur·es ou un événement précis. Nous avons par exemple manifesté devant l’AG des actionnaires de Thales, ou encore bloqué pendant plusieurs heures un salon d’aérospatiale (Paris Space Week) ainsi que les entrées du siège de Thales à Meudon. Bien que ces actions représentent une nuisance et un moyen de pression sur les entreprises, elles ne sont pas une fin en soi pour nous : même si c’est l’un des pans les plus visibles de notre activité, cela reste une perturbation ponctuelle.
Mettre en place un lien avec les travailleur·es est moins spectaculaire, mais représente potentiellement un impact plus important sur le long terme. Pour rentrer en contact avec elles et eux, nous nous sommes rendu·es régulièrement aux portes des usines et des bureaux des entreprises d’armement pour distribuer des tracts. Pour chaque action de tractage, nous donnons des rendez-vous publics sur nos réseaux sociaux, et nous prenons le temps d’expliquer la démarche et ses objectifs afin que chacun·e sache quoi faire et comment s’adresser aux travailleur·es. Tout cela rend l’action très abordable, et permet à des personnes aux profils très divers de se mobiliser en allant à la rencontre des travailleur·es, ce qui a été une expérience politique et militante inédite pour de nombreux·ses participant·es.
Grâce au tractage, nous avons pu nouer des liens constructifs avec des travailleur·es et sensibiliser des milliers d’entre eux et elles à la campagne. Nous recevons régulièrement des mails de salarié·es suite à ces interventions. Les directions des entreprises, quant à elles, mettent tout en œuvre pour nous intimider et dissuader les travailleurs de nous parler, ce qui tend à confirmer l’utilité de cette démarche.
Créer du lien avec les syndicats de l’armement
Suite à des rencontres lors des tractages, sur des piquets de grève, ou via des mails ciblés, nous sommes entré·es en contact avec des syndicalistes et des dirigeants syndicaux de plusieurs entreprises d’armement. Nous avons souhaité les rencontrer pour nous présenter, discuter, et trouver un terrain d’entente. Ces prises de contact font partie du travail moins visible, mais tout aussi important de la campagne. Elles nous permettent de mieux comprendre ce qu’il se passe en interne, d’avoir des retours plus précis sur l’impact de nos actions et de nos tractages, de savoir comment réagissent les directions, de confirmer certaines informations.
Cela a également commencé à donner lieu à des prises de positions syndicales, notamment de la CGT STMicroelectronics en mai, de la CGT Nexter-KNDS en juin et plus récemment, en septembre, de la CGT Thales. À la suite de ces rencontres, nous avons également pu participer à des réunions publiques en commun avec des militant·es de SAIF¨et des syndicalistes de ces entreprises, ce qui a permis d’ouvrir de nouvelles perspectives de discussion et d’alliance.
Qu’avons-nous appris au contact des travailleurs et travailleuses de l’armement ?
Dans toutes ces rencontres avec des travailleur·es de l’armement, nous avons beaucoup appris.
Nous avons rencontré des ingénieur·es chez Thales qui vont à toutes les manifestations pour la Palestine, une salariée mariée à un Palestinien, avec toute sa belle-famille à Gaza, impliquée depuis plus de dix ans dans le militantisme propalestinien, qui réfléchissait à se syndiquer en apprenant que les syndicats pouvaient agir. Nous avons rencontré des syndicalistes qui pensaient qu’iels étaient trop isolé·es, qu’iels perdraient le soutien des travailleur·es et deviendraient minoritaires s’iels essayaient de prendre position sur la Palestine ; mais qui découvrent petit à petit qu’en fait ce sujet peut intéresser leurs collègues. Nous échangeons avec des travailleur·es syndiqué·es ou non, qui nous ont contacté·es d’eux/elles même parce que leur employeur a des contrats avec Israël, pour réfléchir ensemble à la meilleure façon de se mobiliser autour de leur entreprise.
En un mot, il y a de nombreux travailleur·es qui peuvent et veulent s’emparer de cette campagne, dans le secteur pourtant très complexe de l’armement, où le syndicalisme est très hiérarchisé et loin d’être radical, où la question de l’usage des armes est encore un tabou et où chaque personne préoccupée par cette question se sent totalement isolée. Nous avons commencé à tisser ces liens, et nous souhaitons désormais essayer de relier ces personnes entre elles pour créer de l’organisation collective et les aider à gagner en capacité à agir.
La campagne Eurosatory
Rassemblement devant le salon Eurosatory à Villepinte
D’avril à juin, nous avons mené campagne contre le salon mondial de l’armement Eurosatory. Depuis novembre et notre première action devant le salon Milipol, nous avions gagné en expérience et compris que l’action coup de poing le jour J ne serait pas forcément ce qui nous permettrait d’impacter le plus fortement cet évènement, ni de porter un coup réel aux organisateurs français et aux vendeurs d’armes israéliens invités. Nous avions aussi conscience des mesures répressives qui risquaient d’être mises en place en cas de tentative d’action de blocage.
Nous nous sommes donc demandé comment mettre un maximum de pression sur les organisateurs de ce salon (le lobby des vendeurs d’armes français et le ministère des Armées) ; comment impliquer un maximum de monde, dans toute la France ; comment créer une mobilisation populaire et faire de ce salon un sujet qui dépasse le cercle des militant·es aguerri·es, prêt·es à prendre des risques importants et connaissant déjà très bien le sujet ; et surtout, comment obtenir une victoire avant l’ouverture du salon, et donc que faire dans les mois et semaines qui le précédaient.
Nous avons fait le choix de mobiliser autour d’une revendication simple, relativement limitée mais atteignable : “aucune arme israélienne à Eurosatory 2024”. Plus de 180 organisations ont signé l’appel, à la fois des associations, partis politiques et syndicats au niveau national et local. Avec elles, nous avons organisé des actions multiples et diverses : mailing, phoning, rassemblements devant le ministère des armées et les bureaux du lobby de l’armement, réunions publiques, actions en justice…
En parallèle d’Eurosatory, nous avons organisé un contre-salon : “Antisatory, la semaine du désarmement”, avec des débats, ateliers, formations et spectacles autour de thématiques antimilitaristes. Nous avons pu réfléchir collectivement aux liens entre la guerre et le syndicalisme, le féminisme, l’écologie, l’économie… Cela nous a permis d’élargir le sujet, de réunir le public militant et les organisations actives autour de ces questions pour créer du lien. Anti-Satory a été pour nous un temps fort et une expérience très formatrice.
En fin de compte, l’objectif a été atteint : il n’y a eu aucune arme israélienne à Eurosatory 2024. Suite à la pression imposée par la mobilisation, les stands des exposants israéliens ont été interdits par une décision gouvernementale dès le 31 mai. À la suite de ça, une action en justice a été engagée pour faire également interdire totalement l’accès au salon aux représentants des entreprises israéliennes et à leurs intermédiaires potentiels, qui a donné lieu à une victoire au tribunal. La contre-offensive des vendeurs d’armes israéliens leur a permis d’annuler ce jugement en appel et d’obtenir une décision du tribunal de commerce qui prétendait également invalider la première interdiction gouvernementale, mais quoi qu’il en soit, dans les faits, ces retournements intervenus après l’ouverture du salon sont arrivés trop tard, et les stands israéliens n’ont jamais pu être installés.
Le blocage d’Israël a eu un impact mondial, a été une catastrophe du point de vue économique pour les entreprises israéliennes concernées et pour le salon lui-même, et a représenté une perturbation importante des relations diplomatiques entre la France et Israël.
Une première victoire qui en appelle d’autres
En juin, alors que le salon Eurosatory (et la bataille juridique) battait son plein, un article du média d’investigation Disclose révélait que Thales avait vendu des composants de drones à Israël bien après le 7 octobre 2023. Au détour de cet article, nous apprenions que 6 des 8 transpondeurs livrés par le groupe français étaient actuellement bloqués aux douanes françaises. Cette nouvelle n’a donné lieu à aucune annonce ni explication de la part du gouvernement, ni de la part de Thales. Pourtant, elle semble indiquer que les autorités françaises commencent à être embarrassées par leur complicité avec Israël. Suite à cet article, la CGT Thales a récemment adressé une lettre ouverte à sa direction, exigeant l’arrêt total de tout commerce et de toute collaboration avec Israël dans le contexte du risque génocidaire à Gaza. À l’étranger également, en Angleterre, au Canada et même en Allemagne, les autorisations d’exportations d’armes vers Israël ont diminué grâce aux mois de mobilisation des militant·es. Comme l’annulation de la venue des vendeurs d’armes israéliens à Eurosatory, ces victoires nous montrent que notre lutte peut payer. Nous ne mesurons pas toujours directement l’impact de nos actions, mais leur cumul finit par peser. Continuons de nous mobiliser, pour obtenir, à terme, l’arrêt total des achats, ventes et coopération militaires avec Israël !
Isa
Cette série de trois articles fait suite à un débat organisé dans le cadre de la Semaine Émancipation de juillet 2024. Le premier de ces articles revenait sur la notion d’impérialisme, et mettait en évidence, en particulier, l’apparition, au cours des dernières décennies, de nouveaux impérialismes, chinois et russe. Ce second article traite de certains traits fondamentaux que revêtent les affrontements inter-impérialistes dans la période actuelle. Le troisième article s’intéressera à divers aspects des résistances populaires face à ces évolutions.
Luttes inter-impérialistes : trois éléments clés de la période récente
Il existe un certain nombre de tendances perceptibles ces dernières années et décennies. Nous en faisons apparaitre ici trois, particulièrement marquantes : le développement de la rivalité Chine/États-Unis ; le déclin des impérialismes européens ; les phénomènes de militarisation et l’augmentation des dépenses militaires dans le monde.
Rivalité Chine/États-Unis
La guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine a commencé en 2018 lorsque l’administration Trump a imposé des droits de douane sur 34 milliards de dollars de produits chinois, en réponse à des pratiques commerciales jugées déloyales par les États-Unis (vol de propriété intellectuelle, subventions aux entreprises d’État chinoises… comme si des pratiques déloyales n’avaient pas cours aux États-Unis mêmes !). Les États-Unis ont ensuite imposé des tarifs douaniers de centaines de milliards de dollars sur des produits chinois, allant des composants électroniques aux biens de consommation. En réponse, la Chine a aussi mis en œuvre des droits de douane sur des produits américains, ciblant notamment l’agriculture (soja, porc…).
Il y a eu des accords et des négociations. En janvier 2020, la Chine s’est engagée à acheter plus de produits aux États-Unis, notamment agricoles, et à mieux protéger la propriété intellectuelle ; en échange de quoi des hausses tarifaires prévues aux États-Unis ont été suspendues. Mais il y a eu un échec pour parvenir à des négociations complètes et les tensions commerciales subsistent.
L’administration Biden, moins hostile que celle de Trump, a maintenu de nombreux tarifs douaniers, et elle continue de faire pression sur la Chine pour que celle-ci adopte des réformes structurelles. L’avenir est très incertain, avec l’inconnue des élections présidentielles de novembre, à laquelle s’ajoute le conflit sino-taïwanais.
Le déclin des impérialismes européens et ses raisons
Plusieurs indicateurs montrent une baisse relative de l’influence européenne, due à une série de facteurs : la réduction de la part de l’UE dans le commerce mondial ; le fait que l’Europe, en stagnation économique, attire moins d’investissements étrangers directs que d’autres régions du monde ; parfois des incertitudes politiques ; le retard technologique européen par rapport aux États-Unis et à la Chine dans des secteurs clés comme l’intelligence artificielle, la 5G ou les technologies vertes.
Pour ne prendre qu’un seul indicateur chiffré, retenons qu’en 20 ans, la part de l’UE dans le PIB mondial a presque été divisée par deux, passant de quasiment 32 % en 2004 à 17,4 % (https://legrandcontinent.eu/fr/2024/04/26/en-20-ans-la-part-de-lunion-dans-le-pib-mondial-a-presque-ete-divisee-par-deux/ ) aujourd’hui. Cela est dû à l’émergence de nouveaux acteurs, avec en particulier la montée en puissance de la Chine et, dans une moindre mesure, de l’Inde et d’autres économies émergentes, ainsi qu’au rythme de la croissance économique, plus lente en Europe que dans d’autres régions du monde.
L’UE connait aussi une crise multiforme, avec une dynamique politique interne qui ne favorise pas la croissance économique. Le Brexit a affaibli l’unité politique et économique de l’UE, confrontée de plus à une montée de courants populistes eurosceptiques, qui rend plus difficile la mise en place de politiques économiques communes et cohérentes à l’échelle mondiale.
En termes de compétition géopolitique, nous avons relevé l’intensification des opérations chinoises et russes en Afrique dans le précédent article. Ajoutons-y une présence accrue, également, de ces deux impérialismes en Asie centrale et en Europe de l’Est. Des projets d’infrastructure tels que les “Nouvelles routes de la soie” chinoises rivalisent directement avec les intérêts des firmes européennes. De plus, les États-Unis continuent de dominer de nombreux aspects de la politique mondiale, souvent en concurrence avec les intérêts des impérialismes européens, notamment quant à la technologie et aux questions de sécurité.
S’il est un domaine où cela pèse lourd, c’est celui de la question militaire, avec la dépendance des impérialismes européens envers l’OTAN. En particulier, cela limite drastiquement la capacité de l’UE à agir de manière indépendante sur la scène mondiale. Ce n’est pas nouveau, mais à un moment où les rivalités inter-impérialistes s’aiguisent, cela vient plomber encore davantage la situation des impérialismes du vieux continent.
Militarisation et dépenses militaires
On assiste à une nette hausse des dépenses militaires, au niveau mondial et en Europe1 .
Au plan mondial , après la crise de 2008, on a vu la succession des phases suivantes :
De 2010 à 2014 : légère diminution puis stabilisation des dépenses mondiales en armement, notamment suite aux coupes budgétaires dans des pays occidentaux ; mais des pays tels que la Chine, la Russie et des pays du Moyen-Orient ont continué de hausser leurs dépenses militaires.
De 2015 à 2019 : augmentation des dépenses militaires mondiales de manière plus soutenue, notamment vu la montée des tensions politiques en Europe de l’Est, en Asie orientale et au Moyen-Orient.
De 2020 à 2022, nouvelle accélération, malgré la pandémie de Covid-19, en partie due à l’invasion de l’Ukraine par la Russie et à l’augmentation des budgets militaires européens en réponse. Les dépenses militaires mondiales ont évolué comme suit :
2019 : 1,91 trillions de dollars 2020 : 1,98 trillions de dollars 2021 : 2,10 trillions de dollars 2022 : 2,24 trillions de dollars
Les États-Unis ont constamment maintenu la plus grande part des dépenses militaires mondiales, investissant dans la modernisation de leurs forces et dans les nouvelles technologies de défense. La Chine a continuellement augmenté ses dépenses militaires, avec la volonté de moderniser ses forces armées et d’accroître son influence régionale et mondiale. La Russie a aussi investi massivement dans ses capacités militaires, particulièrement après l’annexion de la Crimée en 2014. Les pays européens ont surtout fortement augmenté leurs dépenses de défense face aux menaces perçues de la Russie et aux engagements de l’OTAN.
En Europe également, les dépenses d’armement des plus grands pays européens ont augmenté de manière significative. Par pays, on observe depuis 2020 des augmentations très nettes, comme le montre le tableau ci-contre (en milliards de dollars arrondis).
Pays 2020 2021 2022 2023 Allemagne 53 56 64 Annonce d’une augmentation significative du budget, pour atteindre 100 milliards d’euros, en réponse à l’invasion de l’Ukraine France 52 56 59 Croissance du budget avec des investissements accrus dans la modernisation des forces armées et des capacités nucléaires Royaume-Uni 59 61 68 Le Royaume-Uni a annoncé des augmentations supplémentaires, visant à renforcer ses capacités navales, aériennes et cybernétiques Italie 28 29 32 L’Italie a également augmenté ses dépenses de défense en réponse aux nouvelles menaces de sécurité Espagne 15 17 19 L’Espagne a continué d’augmenter son budget de défense, avec un accent sur la modernisation de l’armée et la cybersécurité
En Europe, les facteurs clés de l’augmentation des dépenses militaires sont les suivants :
Les tensions géopolitiques, avec notamment l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
Les engagements de l’OTAN : les membres de l’OTAN ont renouvelé leur engagement à atteindre l’objectif de dépenses militaires de 2 % du PIB, ce qui a conduit à des augmentations budgétaires significatives.
La modernisation des forces armées, notamment avec des investissements dans des technologies de défense comme les systèmes de défense antimissile, la cybersécurité et les capacités de renseignement.
La coopération militaire européenne avec les initiatives de défense collective et les projets communs de développement militaire au sein de l’UE, qui ont aussi stimulé les dépenses.
Ces augmentations ont de fortes chances de se poursuivre dans les prochaines années. C’est du moins la volonté partagée des gouvernements européens. Mais beaucoup dépendra aussi de la résistance et de la lutte des peuples, dont nous donnerons quelques illustrations dans le troisième article de cette série.
Patrick Kraso
Que vont faire le Hezbollah et ses alliés ? Le dilemme est compliqué. Ils peuvent infliger de grosses pertes aux Israéliens, mais n’ont aucune chance de les battre militairement. Le Hezbollah représente le tiers des Libanais·es. Pas plus mais pas moins. La guerre, c’est le risque de perdre le pouvoir qu’il exerce depuis la fin de la guerre civile et le retrait israélien du Sud Liban.
Et l’Occident ? On devrait être stupéfait qu’il continue d’armer un pays qui ne cache pas sa volonté de déclencher une guerre généralisée et de piétiner sans retenue le droit international. Nos médias qui prononçaient 10 fois par minute le mot “terroriste” en parlant du Hamas et du 7 octobre sont tout en retenue pour parler de ce qui vient de se passer au Liban.
Tell Brak. La cité antique se situe au nord-est de la Syrie, entre les actuelles villes de Hassake et Qamishli, et a été occupée du VIIe au Ier millénaire avant notre ère. Au début des années 2000, des fouilles archéologiques ont mis en évidence son expansion, sa croissance démographique, le développement de puissantes institutions et, en bordure de la ville, des traces de massacres.
Expansion de la ville
Tell Brak est une ville constituée d’un large monticule central, haut de 40 m, densément peuplé et entouré d’une ceinture d’habitats bordée de petites collines éparses. Entre 4 200 ans et 3 600 ans avant l’ère actuelle (AEA), la ville connaît une forte expansion, passant de 55 à 130 ha en superficie, suggérant le doublement de la population (passant d’environ 7 000 à 14 000 habitants).
Plus précisément c’est entre deux périodes de l’âge du Cuivre (Chalcolithique) supérieur, nommées période 2 (de 4 200 à 3 900 ans AEA) et période 3 (de 3 900 à 3 600 ans AEA) que ce doublement de taille de la ville a lieu : la ceinture périphérique au centre, constituée de regroupements d’habitats discontinus lors de la période 2, se renforce lors de la période 3 avec un habitat plus continu et une augmentation de la largeur de la ceinture 1 .
Division du travail et spécialisation de la production
Entre 4 200 et 3 600 ans AEA, la production de biens manufacturés passe d’une production artisanale à une production industrielle. Par exemple, entre les périodes 2 et 3, l’analyse des poteries montre une augmentation de la quantité produite associée à une baisse globale de leur diversité, en termes de formes et de dimensions, ainsi qu’une baisse globale de qualité dans leur finition. Ceci suggère peut-être une production meilleur marché associée à une baisse de la valeur de chaque objet. En outre, certains objets plus complexes continuent à être produits, en plus petite quantité 2 .
À Tell Brak, la production est également localisée. Les vestiges montrent tout d’abord une activité manufacturière intense au niveau du monticule central, et concentrée dans une zone (nommée TW). Dans cette zone, trois stades de production ont été observés de 4 200 à 3 800 ans AEA : production artisanale, production industrielle puis intensification de cette production (dans un même bâtiment de plusieurs fours, plusieurs meules à grain, de nombreux outils et objets, standards et de luxe, des collections de matériaux bruts et de nombreux conteneurs portant des sceaux ont été trouvés3 . Au cours de la période 3 (de 3 900 à 3 600 ans AEA), une industrie de petite échelle est également présente en périphérie du monticule central avec de la poterie, le traitement de cuirs et textiles et la production d’objets en pierre. Une partie de la production semble avoir ainsi été délocalisée du centre vers la ceinture de la ville.
En outre, les nombreux conteneurs retrouvés au niveau du monticule central, concentrés en un même endroit (TW), témoignent de la centralisation de l’arrivée des matières premières et d’éventuels produits manufacturés.
L’augmentation de la taille de la ville entre les périodes 2 et 3 est aussi associée à des modifications dans les campagnes alentour. Certains villages se vident ; l’agriculture ne semble pas s’intensifier mais prendre plus d’espace, avec un faible épandage de fumier, repoussant l’activité pastorale dans des contrées plus reculées (d’après des analyses isotopiques d’azote et de carbone (voir note 1).
À Tell Brak, la concentration de la production dans certains lieux, en dehors des foyers, met ainsi en évidence une division du travail. La standardisation de certains objets associée à la fabrication de quelques rares objets de grande valeur (comme un calice en obsidienne et marbre, vraisemblablement façonné sur place) témoignent quant à elles d’une spécialisation de la main-d’œuvre (voir note1).
Présence de classes sociales ?
La population vivant autour du monticule central semble plus pauvre, au regard de la plus forte présence de porcs trouvée dans l’alimentation par rapport à celle des habitants du monticule central (le porc est peu cher par rapport aux autres animaux domestiques) (voir note1).
En outre, alors que des cimetières sont localisés en bordure de la ville, certains individus sont enterrés au niveau du monticule principal, et avec parfois des objets remarquables. Ces données suggèrent ainsi une stratification de la société. Une augmentation des inégalités semble se dessiner à la fin de la période 2 (4 200 à 3 900 ans AEA) 4 .
Au cours de la période 2, un immense bâtiment est construit, à côté de la zone d’activité manufacturière du monticule central, en même temps que cette zone d’activité passe de l’échelle artisanale à l’échelle industrielle. Autour de 3800 ans AEA, ce bâtiment est vidé et en parallèle, un autre grand bâtiment est construit. On trouve dans ce dernier de nombreux conteneurs scellés et la trace de festins (présence notamment dans une cour d’os de nombreux animaux, avec parfois des carcasses entières, et d’assiettes). Ces deux bâtiments donnent ainsi l’impression d’avoir été des bâtiments d’administration publique (et de festins également pour le deuxième, vraisemblablement ouverts à de nombreuses personnes).
Idole aux yeux de Tell Brak, 3500-3000 AEA
La diversité des sceaux associés aux conteneurs augmente entre les périodes 2 et 3, suggérant une plus grande diversité de fournisseurs (sans idée de la taille des domaines exploités) et une bureaucratisation plus complexe (voir note 3).
Ces deux bâtiments administratifs sont interprétés comme témoignant de la présence d’un pouvoir non religieux. Ce pouvoir est complété par un autre pouvoir, quant à lui religieux (et peut-être lié au précédent), mis en évidence par la présence au niveau du monticule central d’un grand temple, le “Temple aux yeux”. Il s’agit d’un grand bâtiment dans lequel on trouve des milliers de petites figurines taillées dans du calcaire, appelées “idoles au yeux”, de sceaux et d’amulettes. Ce temple a été construit au IVe millénaire, soit après la première phase d’industrialisation et la construction du premier bâtiment administratif (voir note 1).
Idole aux yeux de Tell Brak, 4000 AEA
Ainsi l’analyse des données à Tell Brak semble montrer une cité présentant des classes sociales, c’est-à-dire des groupes d’individus dont la place est différente au sein du système productif, en lien avec la propriété privée des moyens de production, et amenant à des inégalités de richesse entre certains de ces groupes. La ou les formes de ces propriétés privées ne sont pas précisées par les vestiges. La structuration des plus puissants, en élites ou en corporations, n’a pas non plus été décelée.
Trois fosses communes
Trois fosses communes ont été découvertes lors des fouilles de 2006-2007 dans la ceinture de la ville près de la colline Majnuna, à 400 mètres au nord du monticule central. Les deux premières fosses sont datées de 3 800 ans AEA et séparées d’une période estimée à moins de dix ans. La première comporterait plusieurs centaines de corps (une cinquantaine ont été excavés) et la deuxième en comporte 90. La troisième est un peu plus récente, datée de 3 600 ans AEA, et comporte au moins 35 corps.
Dans chaque fosse, les défunts ont été enterrés en même temps. Les corps sont en effet empilés les uns sur les autres sans ordre apparent, ce qui dénote des traditions habituelles d’enterrement, stables sur plusieurs millénaires, consistant en des sépultures individuelles ou collectives dans des cimetières avec des corps alignés. Les corps présentent une désarticulation partielle, avec quelques traces de dents de rongeurs, témoignant le déplacement des défunts après un certain temps passé à l’air libre.
Certains crânes présentent des traces de coups portés par des objets pointus. Mais c’est surtout le profil de défunts qui amène à penser que chaque fosse commune a été formée suite à un massacre d’une partie de la population qui s’est révoltée : les deux sexes sont représentés avec un large spectre d’âges, allant des enfants aux plus de 50 ans, avec une majorité de 10-25 ans. Ce profil est différent des profils de décès liés à une épidémie, à de la malnutrition ou à une guerre causée par une puissance extérieure à la ville (les fosses sont en outre dans la ville et non au niveau des villages alentour, infirmant également cette dernière possibilité) 5 .
Massacres de classes populaires
Les fosses communes de Majnuna témoignent ainsi d’une guerre civile. Mais entre qui et pourquoi ?
La première fosse commune donne un premier élément de réponse : le sommet de celle-ci est recouvert d’ossements de plus de cent carcasses de bœufs, moutons et chèvres provenant d’un même évènement. Associés à l’étude du mode de découpe, ces ossements témoignent d’un immense festin : pour célébrer la victoire ou pleurer les morts ? Le mode de découpe étant le même que celui observé dans l’un des deux grands bâtiments du monticule central, il s’agirait plutôt d’une victoire fêtée par l’administration centrale (voir note1).
En outre, l’analyse des traits dentaires d’une centaine d’individus provenant des deux premières fosses et d’une trentaine d’individus enterrés dans le monticule central montre une distance génétique importante entre ces deux groupes. A contrario, les traits dentaires des individus enterrés dans les fosses sont similaires à ceux enterrés dans un cimetière adjacent aux fosses 6 . Ceci indiquerait que les individus massacrés proviendraient de la ceinture de la ville, plus pauvre. Le mode de croissance de la cité, par migration des populations en provenance de certains villages des environs (et également les places différentes dans la production), peuvent expliquer la proximité ou distance génétique entre certains groupes.
Les individus massacrés sont donc des hommes, femmes et enfants provenant de la ceinture de Tell Brak et semblent appartenir à une couche sociale pauvre. On ne sait s’ils viennent d’un même quartier de la ville ou de plusieurs quartiers, ni leur place précise dans le système de production.
Causes des conflits ?
Quelles sont la ou les causes de ces massacres, conflits, et probables révoltes ? L’explication actuelle se fonde sur la contemporanéité de ces guerres civiles avec l’augmentation de la taille de la ville, associée à une densité plus forte et un changement manifeste dans le mode de production. La corrélation entre les massacres et ces changements sociétaux est très forte.
À partir de là, plusieurs hypothèses peuvent être formulées : augmentation des inégalités, dégradation des conditions de vie liée à un changement de mode de production, liée à une probable modification des droits de propriétés privées des terres alentour et biens matériels (comme le suggère la diversification des motifs sur les sceaux), liée à un épisode climatique venant perturber un équilibre économique fragile… peuvent avoir amené à la révolte des classes les plus pauvres, et à leur répression dans le sang.
Premières traces de violences de masse dans la région
Ces types de massacre sont les plus anciens trouvés jusqu’alors en Mésopotamie (3 800 ans AEA). Deux autres sites montrent des violences de masse, autour de la même période, mais sont associés à la destruction de la ville ou de bâtiments par le feu. Ainsi le site de Hamoukar est détruit en 3 500 AEA, en lien avec une attaque provenant vraisemblablement de la ville d’Uruk, et le site de Tepe Gawra est détruit vers 4 000 ans AEA (ville plus petite, la cause du conflit, interne ou externe, est moins claire).
Ces preuves de violences de masse correspondent donc à deux types de conflits : entre deux villes (entre deux sociétés) et au sein d’une ville (au sein d’une société). Ils se situent à l’âge de cuivre au Moyen- Orient (de 5 500 ans à 3 400 ans AEA), après un Néolithique peu violent. Ils sont corrélés, à l’échelle du Moyen-Orient, au développement de la propriété des moyens de production et des inégalités sociales (pour plus de détails, voir article dans la revue de décembre 2024).
Des révoltes (pré)historiques ?
Si les conflits entre villes ou puissances sont assez bien documentés, les conflits de classes le sont beaucoup moins. Avant notre ère, la révolte de Spartacus (73 à 71 ans AEA) est la plus connue, dans le cadre du système esclavagiste antique. Les massacres de Tell Brak sont ainsi importants car ils se situent dans le cadre d’un système productif ayant précédé l’esclavage antique, et montrent une corrélation entre une modification du mode de production (avec vraisemblablement le développement de la propriété privée de moyens de productions comme le montre la croissance du nombre de sceaux), une modification de l’organisation sociale (et peut-être des classes sociales, en lien avec la probable modification de la propriété privée) et l’apparition de la violence de masse.
Les massacres de Tell Brak témoignent de façon claire de guerres civiles. Au vu des données actuelles, l’hypothèse d’une lutte entre deux classes sociales est la plus probable (et non une lutte entre deux clans de la même classe). Cette hypothèse pourrait être confirmée (ou infirmée) par d’autres études comparant plus précisément les populations du centre et de la ceinture de la ville (dont Majnuna) 7 .
Dans la région, aucun autre massacre de ce type n’a jusqu’alors été découvert. Y en a-t-il eu d’autres dans d’autres villes, mais les traces n’ont pas été conservées ? Ou des modifications analogues de la structure sociale dans d’autres villes n’ont pas généré de telles tensions ou en ont généré, mais qui ont été gérées différemment ? Plusieurs indices archéologiques indiquent que l’apparition de classes sociales a généré des tensions. Mais pour l’heure, il s’agit des seuls massacres découverts liés, à l’échelle historique, à l’apparition des villes et des classes sociales.
Laure Jinquot, le 05/09/2024, 69
Note : Les fosses communes de Tell Brak ont été découvertes en Syrie lors de la campagne de fouilles menées en 2006-2007. Quatre ans plus tard débutait la révolution syrienne et la répression féroce menée par le régime de Bachar al-Assad, avec le soutien direct et indirect de nombreux pays. Cette répression souligne tristement qu’en 5 800 ans d’histoire, non seulement les guerres civiles n’ont jamais cessé, mais qu’avec l’internationalisation du capitalisme, la répression dans un pays des plus démunis s’est aussi internationalisée.
La France littéraire mainstream découvre en 2023 Louise Erdrich et lui accorde le prix Femina pour un ouvrage pourtant plutôt mineur La Sentence, faute sans doute d’avoir pu distinguer son précédent opus qui a reçu le prestigieux Pulitzer.
Louise Erdrich est loin d’être seulement libraire
L’histoire de La Sentence se déroule dans une librairie atypique telle celle créée par Erdrich il y a une vingtaine d’années, et met en scène son double littéraire Tookie, mais Louise Erdrich est loin d’être seulement libraire et vaguement “indianiste”, elle est l’une des romancières majeures aux États-Unis et a publié plus d’une quinzaine d’ouvrages depuis 2002, récompensés par de nombreux prix et dont deux ont été couronnés du Pulitzer. Elle est comparée à Toni Morrison, prix Nobel de littérature, et on dit d’elles qu’elles ont été influencées par William Faulkner.
Ces deux écrivaines américaines sont pour l’une issue de la communauté afro-américaine et pour l’autre d’origine amérindienne : “Louise Erdrich est aux Indiens d’Amérique, ce que Toni Morrison est aux Noirs : elle écrit pour ravauder l’identité déchirée de ces communautés qui, au cœur des Grandes Plaines, vivent sur les décombres d’une culture mutilée” (A. Clavel).
Nous sommes bien loin de la littérature indianiste, quelle que soit son “honnêteté”, par exemple celle de Tony Hillerman qui, alors qu’il n’est pas amérindien, voudrait s’exprimer et témoigner en leur nom dans ses romans (publiés en France dans l’excellente collection Rivage Noir) notamment dans la série autour de la police tribale Navajo, par exemple la trilogie Là où dansent les morts, Femme-qui-écoute, La voie de l’ennemi ou l’assez bon thriller Un homme est tombé .
Louise Erdrich, quant à elle, est la fille de Rita Gourneau Erdrich, une Ojibwa d’origine française, qui appartient à la famille des Chippewas. Ses parents travaillaient au Bureau des affaires indiennes et son grand-père maternel, Patrick Gourneau, a été membre du conseil du Turtle Mountain Band of Ojibwe.
Un témoignage sur les peuples autochtones
Celui qui veille s’inscrit dans la veine irriguant les ouvrages précédents : Love médecine (1984) une tétralogie qui comprend aussi Le Pique-nique des orphelins (1986), La Forêt suspendue (1988) et Bingo Palace (1994), ou La Rose (2016) qui évoque le génocide des communautés des Grandes Plaines à la fin du XIXe siècle, pour ne citer qu’eux.
Chacun est un témoignage sur les peuples autochtones, les civilisations des Premières Nations, leurs cultures.
Il ne s’agit pas seulement d’évoquer les traditions ou de faire vivre de manière romancée leur mode de vie, mais de dévoiler l’ostracisme, la répression que continuent à subir les descendant·es de ceux et celles qui ont échappé à l’élimination systématique opérée par les pionniers, ces colons européens venus s’installer sur leurs terres.
Pour ceux/celles qui penseraient un peu rapidement qu’il s’agit de littérature se rattachant au folklorisme, que nous sommes suffisamment informé·es sur ce génocide, qu’il y a eu quantité de livres, documentaires, films et non des moindres : Flèche brisée de Delmer Daves qui marque un tournant avec une approche pro-indienne des westerns, ceux de Raoul Walsh (The Big Trail par exemple) ou de John Ford, sur le tard, Les Cheyennes (Cheyenne Autumn , dernier western de Ford, hommage au peuple indien), plus près de nous le très bon Danse avec les loups (1990) de Kevin Costner ou encore le controversé dernier Scorcese Killers of the Flower Moon (2023) ; ils ne sont que quelques-uns à véhiculer une approche positive parmi les centaines de films présentant des “sauvages rouges” assoiffés de sang…
Vingt mille enfants arraché·es à leur famille
On peut regarder sur le même sujet la série canadienne Little Bird (https://www.arte.tv/fr/videos/115972-001-A/little-bird-1-6/ ), disponible sur Arte.tv replay, qui est “dédiée aux victimes autochtones de la Protection de l’Enfance” et qui narre comment, dans les années 1960, des milliers d’enfants amérindien·nes – plus de vingt mille issus des communautés autochtones – ont été arraché·es à leur famille et “offert·es” à l’adoption par les services de la Protection de l’Enfance canadiens, pour les assimiler à la culture dominante.
Certain·es sont, aujourd’hui encore, toujours dans l’ignorance de leur origine ou à la recherche des membres de leur famille.
On pourrait aussi évoquer plus récemment, en 2021, les 751 tombes découvertes lors de fouilles près d’un pensionnat géré par l’Église catholique pour enfants autochtones, à Marieval, en Saskatchewan, dans l’ouest du Canada (https://www.francetvinfo.fr/monde/vatican/pape-francois/canada-de-nouvelles-tombes-d-enfants-amerindiens-maltraites-decouvertes_4679083.html ), alors que les restes de 215 enfants avaient déjà été découverts à proximité d’un établissement similaire quelques mois auparavant.
Témoignage des abus et mauvais traitements subis par des dizaines de milliers d’enfants indigènes victimes d’assimilation forcée à la culture occidentale, puisqu’on parle de 150 000 enfants amérindien·nes métis et inuits, qui ont été envoyé·es de force dans des pensionnats catholiques à travers le pays et ce jusque dans les années 1990, coupé·es de leurs familles, de leur langue et de leur culture.
Inspirée de l’histoire de la famille de Louise Erdrich
L’histoire de Celui qui veille est inspirée de celle de la famille de Louise Erdrich, se déroule aux États-Unis dans les années 1950 alors que les Amérindien·nes sont dépourvu·es de tous droits, ne peuvent pratiquer leurs traditions, leurs religions, continuent d’être spolié·es des terres qui leur ont été laissées, pourtant de peu de valeur, mais soudain découvertes riches de ressources naturelles.
Or, en août 1953, le Congrès vote une résolution : la House Concurrent Résolution 108 afin d’abroger les traités qui avaient été conclus de “nation à nation”, à la fin des guerres “indiennes”, avec les tribus indiennes et de mettre en place “la termination” (au sujet de ce terme et de sa traduction, voir en fin d’article la note de la traductrice). Cela concerne cinq tribus et notamment celle de son grand-père, les indien·nes Chippewas de Turtle Moutain.
La résolution du Congrès, préparatoire à une loi, concerne donc les indien·nes Chippewas qui vivent sur les terres de la réserve de Turtle Mountain ; il était prévu qu’iels soient “consulté·es” mais seulement après le vote de la résolution, consultation “purement formelle” devant être menée par le sénateur Arthur V. Wakins, figure obstinée au Congrès de l’expropriation des autochtones.
Cette consultation va être utilisée par les leaders indiens de la tribu, dont le grand-père de l’auteure, Patrick Gourneau, veilleur de nuit à l’usine locale de pierres d’horlogerie et président du conseil tribal tout comme son double littéraire.
La “termination” qui doit être mise en place par le gouvernement fédéral – que les indien·nes considèrent comme une extermination – consistait à faire “accéder les indiens à une citoyenneté pleine et entière” en supprimant les relations “particulières” entre le gouvernement et les tribus, codifiées par les traités, c’est à dire en faisant disparaître les statuts et “les avantages” pourtant bien minces qui découlaient des traités.
La “termination” faisait de chaque membre des tribus un·e citoyen·ne en le sommant de s’assimiler à la culture dominante, blanche nord-américaine. Or les peuples premiers désiraient conserver leur souveraineté en tant que peuple, donc leurs langues, leurs traditions, leurs cultures et rejetaient l’assimilation, contrairement aux afro-américains qui, à cette époque, se battent pour obtenir cette reconnaissance de citoyenneté pleine et entière.
Un texte hybride entre fiction et non-fiction
Le roman est un texte hybride entre fiction et non-fiction, une “fiction d’événements et de faits strictement réels”, une fiction historique, Louise Erdrich (née en 1954) ayant utilisé des lettres que son grand-père avait adressées dans les années 1953 et 1954 à ses parents et qui “regorgent d’anecdotes sur la vie de la réserve” – son grand-père appartient à la première génération née sur la réserve, le père et le grand-père de son grand-père avaient survécu en chassant le bison – ainsi que ce qu’il entreprenait pour s’opposer à la “termination”, les nombreuses lettres aux politiciens de Washington qu’il écrit la nuit durant son travail de veilleur, les réunions et multiples démarches qu’il entreprend, la manière dont il finance, grâce à un match de boxe, l’envoi d’une délégation à Washington (à ce sujet voir la postface écrite par L. Erdrich).
Ce cadre permet à l’auteure de broder des histoires mettant en scène les habitant·es – réel·les et fictif·ves vivants à cette époque – de dérouler les amours et les conflits, de donner à voir la (sur)vie quotidienne des indien·nes dans les réserves.
Nous suivons donc un groupe d’indien·nes (Band of est traduit par son homonyme français, le sens anthropologique de groupe humain correspondrait mieux) et entrons dans la vie familiale de Thomas, le double littéraire de Patrick Gourneau, et de sa femme Rose, l’accompagnons dans son travail de veilleur de nuit et approchons certaines caractéristiques de la religion animiste des indien·nes, par exemple le rôle des esprits qui rôdent autour des vivant·es, et avec lesquels on peut “dialoguer”, la forte présence des ancien·nes et de leur savoir.
Patrice – dite Pixie – personnage principale autour de laquelle s’organise aussi le récit,19 ans, déjà au travail à l’usine, fille mal aimée, maltraitée, battue, comme les autres enfants, par son père alcoolique.
À travers les yeux de Pixie, nous participons à la vie quotidienne, chez elle, à l’usine avec ses amies, dans la tribu, nous accédons à sa perception des autres, les non-indien·nes, et à son incompréhension de leurs modes de vie.
Zhaanat, sa mère, accepte qu’elle parte à la recherche de sa sœur Véra, enfuie vers la grande ville, qu’un jiisikid, lors d’une transe, avait “vue” avec un bébé, et qui était sans doute prise dans les rets de la prostitution des Indiennes organisée par les blancs.
Le décalage dans l’appréhension des évènements rend incompréhensibles, pour les un·es comme pour les autres, les réactions et les choix des protagonistes, et induit des situations inextricables dans lesquelles elle se débat.
Tout le récit renvoie au rapport à la nature, entretenu par les amérindien·nes, à la présence continuelle des rituels, aux cérémonials, incompréhensibles pour les “cartésien·nes”, non-amérindien·nes, qui pensent avoir dominé/maîtrisé la nature et sont adeptes d’une religion monothéiste…
Les romans de Louise Erdrich proposent tous une approche de(s) la(es) cultures amérindienne(s) construits sur de formidables récits, habités de personnages attachants au destin le plus souvent poignant.
Bernard Foulon
Celui qui veille , 576 pages – Le Livre de Poche.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Note de la traductrice
La traduction du terme “termination” ne va pas de soi. Le mot relève de la politique visant à “assimiler” les Indiens et désigne plus particulièrement l’idée de mettre un terme à la “relation particulière” entre le gouvernement fédéral et les tribus, c’est à dire de supprimer les tribus comme entités collectives…
Cette politique permettait notamment de mettre fin aux aides fédérales sans aucune contrepartie matérielle, et sans que jamais les Indiens aient réellement reçu les moyens de leur autonomie.
Dans les textes francophones qui évoquent cette politique, le mot “termination” est parfois traduit par son calque “termination”, mais aussi par “politique d’assimilation”, “rupture”, “cessation” ou “cessation de tutelle”, “liquidation” ou “liquidation des tribus”, ou encore “Solution terminale”…
Cette dernière formule a le mérite de faire écho, en miroir, à la notion de “problème indien”, tout en gardant ce que le verbe “terminer” a de faussement neutre et de parfaitement terrifiant. Pour autant, nous faisons ici le choix de recourir au calque “termination” pour des raisons de cohérence interne propres à ce texte-ci.
Signalé dans Politis , un livre, réalisé par la branche locale de l’Association Nationale des Anciens Combattants et de la Résistance, Romans, Bourg-de-Péage, Royans, Vercors, rend hommage aux femmes résistantes drômoises dans un ouvrage collectif : Elles aussi Femmes résistantes drômoises .
On oublie ou minimise leur rôle, et pourtant, elles ont largement contribué au fonctionnement du réseau de résistance : faux papiers, secrétariat, presse clandestine, liaison, cache d’armes, d’enfants juifs, soins aux blessés,… En outre, elles ont payé un lourd tribut lorsque les troupes d’occupation ont commis les exactions que l’on sait. (176 viols sur les 450 résistantes déclarées ou connues).
L’association a besoin de votre soutien pour pouvoir publier le livre, et ainsi lever un pan de l’histoire drômoise qui a généralement invisibilisé ces femmes. C’est pourquoi la souscription, avant que cette publication puisse avoir lieu, est prolongée. Adressez vite un chèque, de 25 € par exemplaire (frais de port de 5 € inclus) à :
Mémoire de la Drôme, Allée du concept bât. A, 26500 Bourg-lès-Valence
(tel 06 76 18 09 63 ou 04 75 56 04 85 lundi mardi jeudi 8 h30-12h, 13h30-17 h et vendredi 8h 30-12 h)
Véro
Une vague
Alors que Moralès attend, la voiture pleine du déménagement, l’arrivée de sa femme qui ne semble pas vouloir arriver, il doit affronter le ressentiment de toute une province marquée par la mort de Marie Garand d’un méchant coup de bôme. Et que si certains semblent la regretter, comme Cyrille, d’autres lui en veulent même après sa mort, comme Guylaine. Qui était vraiment Marie ? Moralès cherche. Au même moment une femme, Catherine Day, cherche aussi, elle, ses origines…
Nous étions le sel de la mer est une promesse (tenue) ; celle de damer une narration noire en s’envolant dans les embruns, éclaboussés par cette poésie qui tranche dans le vif et révèle l’amère certitude que l’on peut manquer sa vie mais réussir sa mort. Et pis pour trouver la solution, Cyrille le dit à Moralès, faut pas voir le cadavre mais la femme vivante. Et ne pas alourdir son sac à remords.
Deux vagues
Moralès arrive sur une enquête avec 14 heures de retard. Sa collègue Simone le lui reproche et ça coince entre eux. En Gaspésie où on vit de ce que la mer nous prête sous le reflet et la surveillance de la lune, une femme a disparu à bord de son bateau. La femme c’est Angel Roberts qui “a la foi rêveuse des damnés de la mer”, une des rares femmes à pêcher dans le coin.
C’est son chum Cyrille, qui est en train de mourir et qui attend qu’il lui raconte la mer, chaque jour, qui pousse Moralès à enquêter : “– Parce que c’est une femme qui a disparu ” et “– Cette fille-là aussi, c’est la fille de quelqu’un !” .
Empreint d’une poésie noire qui ne laisse d’autre espoir que celui de se réjouir d’avoir vécu : “Elle ouvre grands les yeux, regarde la lune une dernière fois, et ne les referme plus” . La Mariée de corail nous fait assister à la fin d’Angel, à son identification, aux circonstances de son décès, au constat de sa disparition, à son rapport d’autopsie avant même que Moralès s’y intéresse. “Il n’y a aucun témoin direct dans cette affaire ”, si ce n’est nous le lecteur et son instigateur… “Continue à regarder la mer pis je te le jure : à un moment donné, tu vas la voir. ”
Trois vagues
Le Murmure des Hakapiks scinde Simone et Moralès alors que chacun tombe amoureux de l’autre sans oser se l’avouer. Ils se sont précédemment dédaignés pour finir par manger un soir ensemble, et ont regretté de n’avoir pas su dire ou faire plus. Simone, des Pêches et Océans Canada, embarque à bord du Jean-Mathieu comme observatrice de la chasse aux phoques (elle surveille l’abattage) qui s’annonce difficile. “T’as-tu un problème ?” Oui, Simone en a deux. Une météo et un équipage hostiles (ce dernier met les policiers au niveau des animalistes, c’est dire) vont rendre le voyage plus que dangereux. Moralès, lui, a cédé aux vacances et se tient prêt à un périple en ski avec des collègues qui ont emporté un dossier. Au fur et à mesure que Simone, “du genre à crier Feu ! […] devant [son] propre peloton d’exécution” comprend qu’elle est embarquée pour autre chose que les phoques et qu’elle est en danger, Moralès tente de relier les fils dans son enquête sans comprendre qu’elle est liée à ce que vit Simone…
Plus noir que les précédents, moins consensuel – “C’est quoi ton hostie de problème ?” – car la mer ne juge pas ; la chasse aux phoques impressionne, les chasseurs sont bruts et colériques mais “aiment tout de la mer” et les animalistes hautains et hargneux, voire hypocrites mais médiatiques – “C’est-tu assez clair ?”. Le Murmure des Hakapiks confirme le talent de Roxane Bouchard qui sait, dans un huis-clos terrifiant, nous faire évader du glaçant de la banquise vers les cœurs qui battent et qui saignent et, quand on pleure, on a “les yeux emplis de sel”. “Tabarnak !”. Bouleversant. “Souffrir, c’est aussi ça, être vivant”.
François Braud
Nous étions le sel de la mer , Roxanne Bouchard, L’Aube, Mikrós noir, 2023, 363 p., 11€90 € / Prix des lecteurs Quais du Polar 2023.
La Mariée de corail , Roxanne Bouchard, L’Aube, Mikrós noir, 2024, 640 p., 12€90 €/ Prix Mystère de la Critique 2024.
Le Murmure des Hakapiks , Roxanne Bouchard, L’Aube noire, 2024, 301 p., 19€90 €.
Voir aussi l’entretien avec Roxanne Bouchard : https://emancipation.fr/?page_id=10999
François Braud s’est entretenu avec Roxane Bouchard.
L’Émancipation : Vous semblez avoir fait le choix du noir. Pourquoi ?
Roxane Bouchard : J’écris de toutes les couleurs ! Au Québec, j’ai publié de la blanche, des essais sur l’univers des militaires (dont j’ai fait une pièce de théâtre), des nouvelles (dont une érotique) et la série Moralès, qui bat en ce moment sous pavillon français.
Le noir, c’est une littérature avec ses codes, oui, mais elle permet de parler de politique, de société ; de faire découvrir un monde. J’aime ses possibilités.
L’Émancipation : La Gaspésie et vous, ça semble être une histoire d’amour. Elle semble plus contrariée pour Joaquin, du moins au départ. Qu’est-ce qui vous attire là-bas ?
R. B. : J’ai été membre d’équipage sur divers voiliers et, de fil en aiguille, j’ai succombé au charme des histoires de pêche. La mer, c’est un monde à part et Moralès va l’apprivoiser le jour où il acceptera de se confier aux pêcheurs, qui en sont les premiers habitants.
L’Émancipation : Votre premier roman publié en France, Nous étions le sel de la mer, semble prendre le prétexte d’une intrigue pour épuiser les dérives des sentiments humains en jouxtant locaux et migrant·es. Êtes-vous plus fond que forme, l’inverse ou les deux ?
R. B. : Dans les polars qui m’intéressent, j’aime l’histoire de l’enquête et l’histoire de l’enquêteur. Je veux qu’on me dévoile une intrigue, mais aussi qu’on me parle de l’humanité. Alors j’essaie de faire de même. À partir du moment où je lis un auteur, je ne choisis pas uniquement le récit qu’il ou elle m’offre, mais sa voix, également. Fond et forme sont ainsi intimement liés à ce que j’appelle le rythme. Ça fait comme une musique.
L’Émancipation n : Quel est votre personnage principal : Joaquin, la victime (Marie, Angel) ou la mer ?
R. B. : Mon premier directeur littéraire disait que c’est l’histoire d’un village qu’une morte vient déranger…
L’Émancipation : La Mariée de corail vient d’obtenir le Prix Mystère de la Critique 2024. Ça a une importance pour vous, un prix ?
R. B. : Un prix pareil, c’est une joie, un coup d’adrénaline qui donne envie d’écrire ; qui propulse le livre et l’autrice. C’est fou ! Mais c’est aussi une responsabilité, celle de ne pas s’enfler l’ego et de poursuivre l’écriture avec authenticité afin de ne pas décevoir, si possible, les lecteurs qui décideront de me lire, de me suivre, peut-être.
L’Émancipation : On qualifie souvent votre musique narrative de poésie. En êtes-vous heureuse, gênée ou marrie ?
R. B. : J’aime beaucoup votre expression “musique narrative”. La poésie est un art en soi et les poètes que j’admire me mettent à genoux. Je ne sais pas écrire de la poésie, mais j’aimerais ça.
L’Émancipation : Vous considérez-vous comme une femme engagée ? une écrivaine féministe ? une auteure de romans policiers ?
R. B. : Une autrice qui manque de temps pour bien écrire et mener à bien les projets d’écriture dont je rêve. Être autrice, c’est déjà une grande responsabilité.
L’Émancipation n : Les parallèles sont évidents entre Nous étions le sel de la mer et La Mariée de corail. Pensez-vous, comme on dit parfois, qu’un écrivain écrit toujours le même livre à l’aune de ce qui le travaille intimement ? Pour vous : la mort – la trace qu’on laisse, la mer – pour son indécision – , la mère – ce qu’on lui doit ou ce qu’elle nous doit ?
R. B. : Vous le savez mieux que moi. Les lecteurs, les lectrices sont les vrais analystes de nos romans.
J’aimerais parler de nostalgie, de filiation, de désarroi et de minuscules instants qui nous bouleversent. Les enquêtes ne sont qu’un prétexte.
L’Émancipation : Comment écrivez-vous ? En silence ou en musique ? Chez vous devant votre ordinateur ou en voyage sur un petit carnet moleskine ? De jour ou de nuit ?
R. B. : J’écris tout le temps. Dans ma tête, ça invente. Je vampirise ce que je vois ainsi que mes propres émotions. J’écoute souvent de la musique latino-américaine, pour le rythme. J’ai beaucoup de carnets, aucun moleskine.
L’Émancipation n : Pourriez-vous vivre en France ? Et où ? Vous considérez-vous nomade ou sédentaire ?
R. B. : Antoine de Saint-Exupéry disait : “On est de son enfance comme on est d’un pays”. Je vivrais pendant des mois en France… en alternance avec chez-moi !
L’Émancipation : Faites-vous vôtre la citation qu’on prête à Aristote : “Il y a trois sortes d’hommes : les vivants, les morts et ceux qui vont en mer” ?
R. B. : Moi, j’aime ceux qui s’abritent derrière le silence et qui prennent le temps pour s’ouvrir et s’offrir. Ce sont ceux qui portent des perles. Avec eux, j’ai tout mon temps.
L’Émancipation : Pouvez-vous nous parler de votre prochain roman qui sort en France en août 2024 : Le Murmure des Hakapiks ?
R. B. : C’est un thriller. Je vous emmène dans une chasse aux phoques, sur la banquise glacée, dans le détroit de Northumberland. Une femme forte et fière, Simone Lord, n’aurait jamais dû embarquer sur ce bateau. Mais moi non plus, je ne fais pas toujours les bons choix…
L’Émancipation : Quelles sont vos lectures de chevet ?
R. B. : En ce moment, sur ma table de nuit : Les Mauvaises de Séverine Chevalier, Qimik de Michel Jean. Ça change tout le temps. Je n’ai pas d’auteur fétiche, mais je ne manque aucune parution de Dennis Lehane ni de Marie-Hélène Poitras.
L’Émancipation n : Quelle est la réponse à la question que vous auriez aimé que l’on vous pose ?
R. B. : La langue québécoise, ce n’est pas qu’un accent et des blasphèmes religieux. C’est un rythme nord-américain qui peut se traduire par écrit. Qu’on peut entendre aussi dans un livre. L’Émancipation n : Merci pour votre temps, votre intérêt et votre patience. Vraiment.
Des exercices de manipulation d’armes à feu en primaire, des visites de porte-avions nucléaires au collège, des cours d’EPS encadrés par des militaires au lycée, des jumelages de promotions entières avec des unités militaires… L’Éducation nationale et l’Armée travaillent ensemble depuis des années. Des collectifs contre la militarisation de la jeunesse fournissent des informations détaillées sur leurs sites Internet 1 .
Le plus connu de ces dispositifs est le Service National Universel (SNU), des semaines avec activités comme chanter La Marseillaise et lever de drapeau. Macron en avait fait un axe de campagne : le SNU serait obligatoire et généralisé à l’ensemble des lycéen·nes. Pour l’instant, la voie contraignante a été légalement abandonnée et peu de jeunes ont participé. Le SNU aurait tout de même déjà coûté entre 5 et 10 milliards d’euros selon la Cour des comptes. Le discours officiel ne se dégonfle pas et brandit à l’attention des lycéen·nes de multiples incitations, souvent mensongères. Selon lui, effectuer le SNU :
• permettrait de se soustraire à l’obligation de trouver un stage en entreprise en seconde (en réalité, il est possible sans conséquence de n’effectuer ni ce stage ni le SNU) 2 ;
• donnerait un avantage dans la sélection sur Parcoursup (en réalité, l’information n’est pas communiquée par les lycées aux recruteurs du Supérieur) ;
• serait l’occasion de “vacances à la cool et tous frais payés” (en réalité, les témoignages d’abus et de violences sexuelles, sexistes, homophobes et racistes sont légions 3 ).
Comme les autres dispositifs de militarisation de la jeunesse, le SNU permet de faciliter les recrutements dans l’armée, surtout pour les jeunes dont l’avenir est le plus bouché. Par arrêté ministériel, les données personnelles collectées durant le SNU (notamment les coordonnées des particpant·es et leur niveau de maîtrise de français) sont transmises aux services de recrutement de l’armée.
Même s’ils et elles en restent là, les jeunes qui effectuent le SNU sont aussi inscrit·es sur une “réserve civique” qui les rend mobilisables pour n’importe quelle mission supplétive de l’armée tant qu’elle ne consiste pas à utiliser des armes.
Augmenter les effectifs de l’armée ou des assimilés permettrait à l’État de renforcer ses missions répressives, coloniales et impérialistes. Alors que Michel Barnier parle régulièrement de rétablir le service militaire, l’extrême-droitisation du pouvoir actuel ne peut aller que vers une volonté accrue de mise au pas de la jeunesse.
N’hésitez pas à contacter les collectifs locaux Non au SNU si vous voulez organiser une diffusion de tracts lors de la venue de parents dans vos établissements scolaires ou pour nous poser des questions sur les autres liens armée-jeunesse.
Collectif non au SNU IDF : nonsnu-rp@lists.riseup.net
L’écriture distanciée de l’auteure le rend plus émouvant encore.
Disparition inquiétante d’une femme de 56 ans , Anne Plantagenet, Seuil, avril 2024, 160 p., 17,50 €.
Majo No Michi , Tony Concrete, Dargaud, juin 2024, 288 p., 13,5 €.
La Belle de Mai – Fabrique de révolutions , Mathilde Ramadier et Élodie Durand, Futuropolis, août 2024, 144 p., 22 €.
Long Island , Colm Tóibín, Grasset, 2024, 400 p., 24 €.
Le pays est en révolte et les milices loyalistes marchent aux côtés des forces de l’ordre de l’État français pour réprimer et assassiner les militants indépendantistes, au premier rang desquels se trouvent les Kanak·es, peuple colonisé.
Depuis le 12 mai, l’État français mène une politique de criminalisation de l’action politique kanak. Il y a au moins une dizaine de personnes décédées, 1 260 gardes à vue, 210 déferrements, 93 incarcérations, plus de 340 interpellations en justice, et plus de 260 mesures de travail alternatif. Et les interpellations continuent.
Onze responsables de la CCAT ont été arrêtés et incarcérés. Sept d’entre eux, deux femmes et cinq hommes, viennent de passer devant la justice calédonienne et ont été immédiatement déportés vers les prisons françaises. Cette déportation est contraire aux droits démocratiques garantis par la convention européenne des droits de l’Homme.
Afin de les isoler, l’État français a dispersé ces sept militants aux quatre coins de la France, à 17 000 kilomètres de leur famille :
Mulhouse pour M. Christian TEIN
Dijon pour Mme Brenda WANABO IPEZE
Bourges pour M. Guillaume VAMA
Blois pour M. Steeve UNË
Nevers pour M. Yewa WAETHEANE
Villefranche-sur-Saône pour M. Dimitri QENEGEI
Riom pour Mme Frédérique MULIAVA
Mais qu’en est-il des loyalistes assassins des militants kanak à proximité des barrages ? Pas de déportation vers les prisons françaises en tout cas… si jamais incarcération il y eut en Nouvelle-Calédonie.
Face à ce refus des droits fondamentaux des Kanak, l’AISDPK lance cette pétition demandant la libération immédiate et le retour en Kanaky des prisonniers politiques kanak déportés en France.
Le bureau de l’AISDPK
Site : https://aisdpk.org
Du “procès historique” à la mobilisation
Le 2 septembre 2024 a débuté le procès de Dominique Pélicot, qui pendant près de dix ans, a drogué sa femme, Gisèle, et orchestré plus d’une centaine de viols par une cinquantaine d’hommes. Le procès fait grand bruit et permet de décortiquer la rhétorique et les stratégies systémiques utilisées dans les affaires de viols. Ainsi la presse mentionne et critique les avocats des violeurs qui ont d’ores et déjà eu recours à la stratégie d’invisibilisation ou minimisation des faits, qualifiant les images de “relations sexuelles” et non de viols, et interrogeant la victime sur ses “préférences et pratiques sexuelles” – le triolisme ou l’échangisme. Elle relaie aussi les propos de la victime qui “agit pour toutes les victimes de soumission chimique”… Au-delà du monstre, montrer que ces violences sont bien plus courantes qu’on ne le pense.
Ce procès intervient en France dans un contexte où la définition du viol comme acte de pénétration sexuelle commis sous la menace, la contrainte, la surprise ou la violence fait débat car elle ne mentionne pas la notion de consentement. Si Macron a surfé sur le pinkwashing le 8 mars dernier en annonçant vouloir inscrire la notion de consentement dans la loi, il ne faut pas s’y tromper. Les affaires de viols – et a fortiori celles où les victimes sont droguées – sont emblématiques du sexisme systémique qui traverse l’État et la société de toutes parts : les endroits où la parole sur ce sujet est possible ne sont pas nombreux et quand ils existent, manquent de moyens ; l’accueil des personnes qui veulent porter plainte est pour le moins violent ; les affaires qui sont effectivement jugées finissent dans beaucoup de cas par être classées faute de preuve. Inscrire la notion de consentement ne suffira donc pas. Il faut garantir des moyens financiers et humains dédiés à la question des viols, former de manière obligatoire toutes les personnes qui accueillent, défendent ou jugent les affaires de viols. Surtout, il est important de continuer à nous organiser (notamment à l’occasion des 25 novembre et 8 mars), dans des collectifs, AG, pour revendiquer ces moyens et élaborer des plateformes revendicatives qui véhiculent les transformations nécessaires à une société libérée de toutes les oppressions.
Karine
Août 2024 : les Afghanes muselées
Depuis l’arrivée au pouvoir des talibans le 15 août 2021, les droits des femmes n’ont cessé de régresser en Afghanistan. À de nombreuses reprises, dans cette page, nous avons dénoncé les atteintes intolérables à ces droits durant ces trois années : droit à l’éducation pour les filles, droit de s’habiller et de disposer librement de son corps, droit de travailler. Au printemps 2023, la liberté de se déplacer dans l’espace public était attaquée à son tour : interdiction de se promener dans les parcs et jardins publics, de pratiquer des activités sportives, de se rendre seules au café ou au restaurant, de se déplacer sans chaperon sur une distance de plus de 72 kilomètres. La moitié de la population de ce pays assignée à résidence !
Mais cela ne suffisait pas. Pour le troisième anniversaire de leur arrivée au pouvoir, le ministère de la justice des talibans vient de promulguer un texte de loi pour “promouvoir la vertu et prévenir le vice” : l’un des nouveaux interdits impose aux femmes de “couvrir leur corps entièrement en présence d’hommes n’appartenant pas à leur famille”, de même que leur visage “par peur de la tentation”. Ceci implique le port d’un masque (type covid) sur la bouche. Idem si “les femmes doivent sortir de chez elle par nécessité”. Elles ne doivent par ailleurs pas faire entendre leur voix en public : il leur est désormais interdit de chanter ou de lire à voix haute.
Mais déjà la résistance des Afghanes s’organise : sur les réseaux sociaux, à l’intérieur du pays ou à l’étranger, seules ou en groupes, des femmes se rebellent en chantant. Associons nos voix aux leurs et à leurs chants, pour crever le silence incroyable des institutions internationales face à l’ignominie des conditions de vie qui leur sont imposées. N’oublions pas nos sœurs afghanes, emprisonnées sous leur propre toit et condamnées au silence, simplement parce que ce sont des femmes.
Joëlle
Le pouvoir et les médias ont profité de la période des vacances (y compris de celles de la gauche parlementaire) pour nous jouer la concorde autour “des valeurs” de la grande foire commerciale olympique à cent lieues des défis du temps présent, le chauvinisme, la compétition, la performance individuelle, y compris dans les sports collectifs. Sans oublier l’héritage des jeux de Berlin en 36 : la flamme olympique et le spectacle propagandiste du pays d’accueil…
Le contraire de ce qu’impose l’état du monde, l’internationalisme, la solidarité, l’action collective, la lutte contre les catastrophes environnementales et contre les grands projets inutiles comme les JO. En premier lieu pour la Palestine, les femmes, les enfants, les journalistes, les humanitaires qui y sont méthodiquement assassiné·es. Mais aussi pour toutes les victimes du système capitaliste et d’oppression (néo)coloniale, en Kanaky, en Afrique, aux Antilles ; pour la jeunesse, les sans-papier·es, les Rrom·es, les SDF, notamment toutes ces personnes exilé·es des sites olympiques.
Jugeons des promesses écologiques et sociales des JO : les sportifs ves qui ont dû jeter l’éponge à cause d’infections diverses, attribuées “à tout sauf à l’eau de la Seine”, ont pu tester l’efficacité d’aménagements si dérisoires par rapport à la pollution de ce fleuve et pourtant si coûteux en centaines de milliers d’euros et en vies de travailleur·euses exploité·es sur les chantiers. Tous les équipements pour handicapé·es, tant promis pour les villes olympiques sont eux aussi dérisoires et même pas en capacité d’accueillir décemment les athlètes et le public handicapé des jeux paralympiques.
Macron aura profité de ce grand lavage de cerveaux pour reprendre l’initiative après l’épisode de la dissolution, à son gouvernement “démissionnaire” de faire passer le maximum d’attaques par décrets. Et, bien sûr, ce pouvoir replâtré en dépit de son immense discrédit va justifier les politiques d’austérité à venir par les vraies retombées des JO (de 2024… et de 2030) pour l’État et les collectivités : les déficits de leurs finances.
Quel que soit le/la premier·e ministre, quels que soient le gouvernement et le programme (ou l’absence de programme) qui découleront de cette nomination, sans luttes importantes à la base, le Nouveau Front Populaire est condamné au reniement ou à l’agitation parlementaire, comme les rodomontades sur la destitution de Macron. L’extrême droite n’a qu’à continuer à attendre son heure, avec sa “dédiabolisation” attestée par les propos fascisants d’une bonne partie des député·es RN et les agressions de militant·es par ses nervis, comme sur la ZAD de l’A 69.
La lutte de classe entre le capital, le travail et les impératifs écologiques va s’en trouver exacerbée en cette rentrée sociale qui nous ramène à de dures réalités.
Plus que jamais, le sort des travailleurs et travailleuses (et de leur organisations syndicales) va dépendre de leurs luttes. Les AG sur les lieux de travail et d’étude, les collectifs de base contre l’extrême droite, contre Macron et pour la satisfaction des revendications. Et les directions syndicales aux différents niveaux doivent contribuer ensemble à l’organisation de mobilisations à la hauteur de la situation. L’auto-organisation des luttes est à privilégier pour se garantir des récupérations politiques et des stratégies perdantes du type de celle de l’intersyndicale sur les retraites, dans la perspective de la construction de la grève générale.
Les urgences sont salariales, sur l’assurance chômage, sur les retraites, contre la précarité, pour des services publics de qualité ouverts à tou·tes, à commencer par l’hôpital et l’école.
Mais ces luttes sont indissociables de celles pour les libertés publiques, contre tous les racismes et leur exploitation par le pouvoir pour diviser, contre les violences policières et la justice de classe, pour des réponses à la crise écologique qui cessent d’être du greenwashing capitaliste, pour la solidarité internationaliste avec les peuples opprimés, colonisés, exploités et les exilé·es de ces pays ou exilé·es climatiques… Autant de luttes qui se confrontent directement avec l’idéologie et les pratiques des extrêmes droites de plus en plus agressives, contre lesquelles il est vital d’amplifier le combat sur tous les terrains à commencer par celui du soutien objectif que leur apporte la droite macroniste et le LR.
Olivier Vinay, le 21 août2024
Lecture de l’édito par Karine :
Macron est plus affaibli que jamais dans l’opinion comme à l’Assemblée. Malgré son échec aux législatives qu’il a imposées, avec une majorité relative du NFP, il ne tient pas compte du résultat. Il manœuvre pour priver la Gauche du gouvernement et pour continuer d’imposer sa politique anti-ouvrière. La poursuite de ses contre- réformes par les mêmes, démissionnaires, n’a aucune légitimité. Il importe donc, de tout faire pour les bloquer collectivement : par la grève, dans la rue, par la résistance passive, par des alternatives sociales et écologiques.
Les idées et l’implantation des extrêmes droites, sont objectivement favorisées et mises en œuvre par Macron, au point de les porter au seuil du pouvoir. Ce risque n’est que repoussé à une échéance de trois ans maximums, en fonction de l’utilisation que Macron fera des institutions bonapartistes d’une Ve République à bout de souffle. L’émotion et les mobilisations suscitées par une si sombre perspective doivent permettre de renforcer un front contre l’extrême droite et le racisme. Un tel combat revêt toute son importance dans l’éducation notamment pour la formation des jeunes, la mobilisation des familles et la mise en place d’alternatives pédagogiques.
Dans de telles conditions il y a urgence à mette en œuvre les principes d’organisation, de lutte et de solidarité ouvrière.
Les mobilisations à la base, sur les lieux de travail et de formation, pour les salaires, les retraites, l’écologie et aussi dans les quartiers et les zones rurales, peuvent être favorisées par tous les moyens :
Sur les lieux de travail , expliquer la gravité des mesures et les variations du programme du RN ; renforcer les syndicats de lutte sur une orientation qui se confronte vraiment à la politique de Macron comme aux positions et pratiques des extrêmes droites et qui se donne les moyens de remporter enfin des succès ; construire la solidarité active avec les grèves et soutenir leur auto-organisation.
Dans l’éducation , dès la rentrée scolaire les syndicats doivent impulser la mobilisation pour l’abrogation du choc des savoirs, en participant aux AG souveraines et à leur coordination.
Dans les quartiers et les zones rurales renforcer l’ensemble du tissu associatif, en premier lieu les collectifs de solidarité avec les migrant·es et les exclu·es…
Faire vivre au niveau local l’unité des organisations telles que Visa, ou des collectifs unitaires contre l’extrême droite.
Profiter de la dynamique suscitée par l’imminence de l’accès au pouvoir du RN pour mettre en place des collectifs de base pérennes contre la fascisation, contre Macron, pour les revendications et les luttes.
Défendre de façon unitaire des lieux militants et les utiliser comme des points forts de la résistance aux menées autoritaires, à la répression et à la fascisation.
Participer aux mobilisations contre les grands projets inutiles et les saccages écologiques avec les Soulèvements de la terre, comme le Village de l’eau.
Ce qui est à l‘ordre du jour, c’est la préparation de la grève générale.
Et Émancipation répondra positivement aux organisations se battant – dans un cadre démocratique – pour la même perspective.
Émancipation tendance intersyndicale, La Bussière, le 18 juillet 2024
Il fut un temps où l’École Émancipée et, plus tard, Émancipation se livraient à une critique en bonne et due forme du sport spectacle, de la marchandisation des corps, de l’exploitation des athlètes, de l’instrumentalisation des grands évènements sportifs à des fins politiques. Cette fois-ci, il me semble que c’est un devoir de ne pas se taire.
Les jeux 2024 viennent de commencer, je recherche des commentaires de la cérémonie d’ouverture dans la presse et ne trouve qu’un concert d’éloges. Une accumulation d’adjectifs tels que “magique”, “grandiose”, “surnaturel”, “unique”, “C’est beau, c’est grand” , etc. On peut aussi trouver “typical french”, “super chic”.
Il est signalé que la gauche aurait commenté le spectacle du 26 juillet de façon positive, seule l’extrême droite aurait émis des critiques
Tout cela est bien étrange.
Premières réactions
Je m’étais juré de ne pas regarder la cérémonie d’ouverture à la télé. Accablée de chaleur, je m’affale sur le sofa, le 26 juillet, et allume la télé. La cérémonie, retardée par la pluie, n’est pas terminée.
Je vois des milliers de silhouettes étranges et pense que ça fait partie du show. Non, ce sont les spectateurs et spectatrices qui essaient de se protéger de la pluie, quand, soudain, apparaît sur la Seine une sorte de cheval-robot chevauché par une silhouette semblable à un chevalier du Moyen-Âge. Ensuite, apparaît un radeau portant un piano à queue d’où s’échappent des flammes, une chanteuse, qui se tient toute droite et remue légèrement une main, chante en anglais accompagnée au piano. Il y a une quinzaine d’années que des artistes se produisent ainsi en duo, sur des lacs. J’ai assisté récemment à un tel spectacle sur un petit lac du massif de Belledone.
Je continue à regarder, comprenant que les jeux n’ont pas encore été déclarés ouverts. Voilà que la cavalière juchée sur le cheval-robot est maintenant à quai sur un cheval de chair et d’os. Elle en descend et reçoit le drapeau olympique, qui va être hissé à son mât par des personnes en uniforme des différents corps d’armée.
J’abandonne quand Monsieur le Président de la République est annoncé. Je n’en peux plus et n’ai pratiquement rien vu !
Le lendemain, je regarde une partie de ce qui m’a échappé, afin de ne pas écrire sur des choses que je ne connais pas.
Que personne ne compte sur moi, bien que je sois de gauche, pour me répandre en propos élogieux.
Je signale seulement que j’ai assez aimé la prestation de Céline Dion, dont la voix est profondément humaine. Je n’ai pas compris pourquoi elle avait dû chanter du premier étage de la Tour Eiffel.
J’ai accepté l’idée que les équipes passent en bateau sur la Seine, j’ai accepté qu’il y ait des danseurs et danseuses et une certaine dose de symbolisme.
Ce que j’ai vu et entendu m’a profondément déplu, m’a été insupportable. C’était comme un malaise physique.
Dans ma tête, je revoyais des images des jeux de Berlin de 1936, pas moyen de les évacuer.
Je repensais aux décrets anti-étrangers, profondément racistes, passés par Darmanin à la veille de ces jeux, et je voyais ces innombrables athlètes dont la couleur de peau n’est pas celle requise par le RN. En entendant parler de fraternité, en voyant des tableaux simulant la tolérance, l’inclusion, je ressentais tout le show comme un énorme mensonge. Une sorte de pièce montée ayant pour but de redorer le blason d’un président déchu.
Il y avait peu de recherche de la beauté du geste, presque tout était brutal et perdait, par excès de symboles, sa force d’expression. Que faisait là ce chanteur vieillissant tout nu ? Pourquoi singer la Cène ? Et cela au moment où on accueille des personnes venues du monde entier ? Il paraît que c’était le festin des Dieux, je n’ai vu qu’une parodie de la Cène, immédiatement, sans attendre le jugement de l’extrême droite. Pourquoi des danseuses africaines devaient se contorsionner à l’extrême devant les musiciens de la Garde républicaine ? On en oubliait la chanteuse.
Pourquoi tant d’ironie et de dérision devant un public planétaire ? Ironie et dérision ne sont comprises que d’un public averti.
Pourquoi un déluge de lumières quand la population est obligée de faire des économies d’énergie ?
Je me suis prise à repenser aux fastes de Versailles, aux cascades et jets d’eaux qui, à côté, m’ont paru élégants et presque modestes.
J’ai regardé la remise des médailles après la victoire de l’équipe de France de rugby à 7. C’était la première médaille d’or pour la France. Un déluge de nationalisme s’est déversé sur le stade. À peine si la performance des îles Fidji a été mentionnée. J’ai vu ces athlètes grands et élancés s’agenouiller pour recevoir leur médaille. J’ignore si ce geste exprime le respect. Ou autre chose ?
J’avais en tête le cri de guerre des néonazis, en Allemagne de l’Est, qui parcouraient les rues avec des battes de baseball en hurlant “Fiji klatschen !” (taper dur les Fidji). Ils appelaient tous les Noirs qu’ils s’apprêtaient à attaquer “Fiji”.
Je m’attendais à quelque chose de démesuré, mais ce n’était pas vraiment cela. C’était le triomphe du faire-semblant. Je crains que peu de personnes partagent mon opinion.
Je me souviens, des décennies plus tard, avec une grande émotion, du mime qui, accroché en haut du chapiteau d’un cirque, annonçait en la mimant chaque partie du spectacle, seul, dans le silence et l’obscurité, soudain auréolé de lumière.
Moins, c’est plus ! Et plus, c’est souvent moins !
Une semaine après l’ouverture des jeux
Toujours peu de critiques dans la presse, les éloges dominent.
Je rencontre quelques personnes qui me rassurent sur mes propres facultés de jugement. Elles me disent : “C’était nul !”
Je regarde une peu la télé, en me forçant, ou bien, parfois, sans me forcer, la canicule aidant.
Les épreuves se déroulent sans trop de problèmes : l’équipe de foot israélienne joue à Nantes, la solidarité avec la Palestine parvient un peu à s’exprimer.
Les médailles françaises sont saluées par un déluge de superlatifs. Mais pourquoi, diable, Léa Salamé est-elle aux manettes sur France 2 ? Elle bat les records d’adjectifs qui servent surtout à combler les temps morts.
On ne compte plus les sourires, voire même les rires à l’écran. C’est la joie !
Le plus beau roman national
Pour la première fois depuis bien longtemps, j’achète Charlie-Hebdo afin de voir ce qu’ils pensent de tout ça. J’apprécie quelques caricatures, dont l’une montre Macron piquant la médaille d’or d’un colosse. J’apprécie aussi l’édito : “Le plus beau roman national du monde”. Je commence à saisir ce qui m’a été insupportable. Dans le décor du “roman national”, la ville de Paris, les concepteurs de la cérémonie font semblant de lui tourner le dos tout en lui offrant une vitrine. Merci Charlie-Hebdo d’avoir éclairé ma lanterne. Dans cet édito, il est aussi dit : “À la fin, on ne savait pas très bien ce qu’on avait vu”. C’est une autre façon d’exprimer les choses, en étant moins grossier.
Comme à son habitude, Charlie-Hebdo n’hésite pas, en première page, à forcer le trait. Un chanteur presque nu, micro en main, sort d’un cul, avec, en commentaire “La cérémonie de clôture sera encore plus belle !”
Je laisse à d’autres le soin d’analyser le rôle des JO dans la stratégie politique de nos (encore) gouvernants, le nationalisme débridé, l’enfumage permanent.
Françoise Höenle
Le Village de l’eau et les manif-actions de Bassines Non Merci (BNM), des Soulèvements de la Terre (SdlT) et d’Extinction Rébellion (XR) constituent des événements majeurs du mouvement social durant l’été. Sans revenir dans le détail sur ces différents moments, il semble toutefois important, en tant que rochelais et militant Émancipation de partager quelques infos et réflexions dans notre revue concernant les actions du samedi 20 juillet à La Rochelle.
Depuis la semaine précédente, le ton était donné par les représentants de l’État avec interdiction des manifestations, récit officiel avec Darmanin qui va jusqu’à se déplacer à Niort pour un show belliqueux et menaçant à la préfecture, siège en règle du Village de l’eau où il fallait passer plusieurs contrôles avec fouilles et confiscations diverses et variées, brigades à cheval, drones, hélicos… Tout ce qui pouvait se faire pour dissuader quiconque avait l’intention d’y faire un tour avait été mis en œuvre par un pouvoir peu regardant à la dépense lorsqu’il s’agit de réprimer les opposant·es à ses copains du lobby agro-industriel. Pourtant, avec quelques 50 000 passages comptabilisés, ce rassemblement a montré l’étendue de la créativité militante du mouvement que ce soit en termes d’organisation logistique ou de richesse des contenus (conférences, débats, formations…) (1).
Une ville en état de siège
Quant à la manif rochelaise, elle devait être le point d’orgue de la semaine en mettant en évidence tous les rouages de la filière agro-industrielle dans la région avec ses cultures irriguées grâce, entre autres, aux méga-bassines, ses sols saturés d’intrants chimiques fournis par les “coopératives” qui ensuite transportent les céréales jusqu’au port de commerce où elles sont stockées puis, en fonction des cours (un peu de spéculation ne nuit pas !), exportées par bateau. Le port de La Pallice avec ses silos appartenant à ces “méga-coopératives” exportatrices était donc une cible privilégiée pour un blocage. C’était l’objet de la manifestation rochelaise que les organisateur·trices voulaient massive, festive et déterminée.
Depuis la veille, les grands moyens étaient déployés. De 3h du matin, jusqu’au lever du jour, un hélicoptère éclairait le camping du Village de l’eau pour repérer les départs. Très tôt, La Rochelle était bunkérisée. Les forces de l’ordre contrôlaient tous les accès à la ville avec fouilles des véhicules. L’intérieur de la ville et tout particulièrement son centre historique était investi par des centaines de policiers en uniforme et en civil. Le moindre passant sur le Vieux-Port subissait une fouille en règle. Télés et photographes étaient sur place pour bien montrer la “force de dissuasion” sur les chaînes d’info en continu et les réseaux sociaux. À 21h le vendredi soir, le préfet avait envoyé un mail à tous les commerces du centre-ville et aux forains du grand marché du samedi pour leur signifier l’interdiction de la tenue du marché ainsi que l’obligation de ne pas installer de terrasses extérieures. Les services municipaux avaient dégagé tout ce qui pouvait servir de projectile ou d’élément de barricade. Le maire (ex PS reconverti centre-gauche-Macron-compatible) y était allé de son communiqué alarmiste. Les hordes de “black-blocs” venues de toute l’Europe allaient déferler sur la ville… Ambiance !
Mais c’était sans compter sur l’inventivité des “Paysan·es Travailleurs” venus de Loire-Atlantique qui, aidé·es par les militant·es de BNM, des SdlT et d’XR ont réussi à pénétrer dans le périmètre interdit au lever du jour par là où les flics ne les attendaient pas, le pont de la riche et bourgeoise île de Ré. Le blocage des entrepôts du céréalier Soufflet a duré jusqu’en milieu de matinée et une charge des CRS, avec une bonne dose de lacrymos, les ont obligés à se replier vers la ville. Belle action qui bien que symbolique a permis de visibiliser la réalité du commerce industriel et spéculatif des grands groupes céréaliers. Et puis, réussir une telle opération au nez et à la barbe d’un dispositif policier surdimensionné et suréquipé est un beau pied de nez à Darmanin et à ses petits soldats obéissants de préfets.
Deux manifestations
Pendant ce temps, malgré barrages et contrôles, ce sont près de 10 000 personnes qui ont réussi à rallier le point de rassemblement pour la manif massive du jour. Après quelques hésitations concernant le nombre de cortèges et les parcours (dues à la confiscation in extremis, juste avant la manif du camion transportant tout le matériel de l’ingénieuse sonorisation mobile des cortèges), deux manifs se sont élancées. L’une, très massive et familiale le long de la côte. L’autre, déterminée et néanmoins festive (plusieurs super fanfares militantes) sur un parcours plus urbain. Les deux en direction du port de commerce, objectif du jour.
C’est là qu’on a pu voir grandeur nature la philosophie du maintien de l’ordre à la sauce macroniste avec toutes ses facettes, des choix de stratégies policières au récit officiel orchestré par les médias en passant par les intimidations et les provocations.
Sauf si vous étiez en vacances dans une contrée éloignée, vous avez sûrement entendu à la radio ou vu à la télé et sur les réseaux sociaux l’épisode du “saccage” des commerces et en particulier d’une supérette U où tout était réuni pour un beau récit des méchants black-blocs contre les gentils commerçants. “Un couple qui venait d’acheter ce magasin avec les économies d’une vie et s’étaient installés quelques semaines auparavant. Des dizaines de casseurs qui ont détruits portes et vitrines pour piller un magasin dévasté après leur passage…”. Oui, c’était une vraie connerie de ciblage politique de s’en prendre à cette petite supérette pour y dérober quelques sandwichs et des bouteilles d’alcool. Mais il faut relativiser. Dès le lendemain, le magasin était réouvert (devant les caméras !), quelques jours après, les dégâts réparés, tout ça grâce à la “solidarité des habitants, des collègues franchisés U et l’action immédiate des assurances”. Beau tableau de la France qui travaille. On est toutefois en droit de se demander comment se fait-il que la police présente en masse dans la ville n’ait pas été en mesure de protéger préventivement la supérette ? Comment se fait-il que parmi les “casseurs” figuraient quelques personnes qui avaient l’air assez étrangères à la manif ? Comment se fait-il que l’enquête qui devait être “rapide” n’ait encore livrée aucune piste ? En revanche, cette action a permis un récit officiel et médiatique qui a largement invisibilisé la remarquable action du matin dont le récit, peu glorieux pour les forces de l’ordre, aurait fait tache dans la version officielle.
D’autres actions ont eu la faveur des médias comme le caillassage des abribus. Là encore, il aurait sûrement été préférable de les utiliser pour taguer des slogans que de les détruire. En revanche le ciblage d’une agence AXA avec la signature “Fallait pas financer l’A 69 ” était plutôt bien vu. On ne pleurera pas non plus sur le sort de l’agence Banque Populaire et on notera que le bar PMU a été épargné tout comme la petite épicerie maghrébine ouverte récemment. Et on pourra carrément se réjouir que les murs aient repris la parole le temps d’un après-midi, ceci parfaitement illustré par ce graph “Cette ville est trop sage”. Effectivement, dès le lendemain matin aux aurores, les services municipaux étaient au travail pour effacer tout passage de la manif, le standing de La Rochelle n’aurait sans doute pas supporté ces expressions sauvages et populaires. Les qualificatifs “Belle et rebelle ” qui ont un temps été accolés au nom de la ville ne sont décidément plus qu’un slogan d’office de tourisme. Et la bourgeoisie rochelaise s’en remettra aussi vite que le DAB de la Banque Pop.
Techniques de maintien de l’ordre !
En revanche, ce qui reste le problème majeur de cette journée, ce sont les techniques utilisées pour un soi-disant maintien de l’ordre. Le cortège urbain s’est en effet assez rapidement fait nasser par les CRS. S’en sont suivis des tabassages en règle, des gazages, des tirs de LBD… le tout face à une grande majorité de manifestant·es qui n’avaient pas de moyens de protection contre ces agressions policières. Il n’y avait pas d’issues pour fuir cette nasse. Les plus en forme ont escaladé des murs pour se mettre à l’abri dans des jardins. D’autres ont essayé de fuir à travers une résidence ce qui, traduit en langage officiel, a donné “l’envahissement d’un EHPAD”. En réalité, il s’agissait d’une ancienne résidence seniors reconvertie en résidence tout à fait ordinaire depuis plusieurs années. Quelques-un·es qui avaient réussi·es à fuir dans les petites rues du quartier poursuivi·es et gazé·es par des policiers zélés en quête d’arrestations n’ont dû leur salut qu’à quelques habitant·es du quartier qui les ont protégé·es en leur ouvrant la porte de leur maison. Les différents témoignages sont assez terribles sur les violences complètement gratuites subies. Un recueil de ces récits est en cours et nul doute qu’il viendra contredire la version manichéenne livrée par la préfecture. Nombre de camarades présent·es dans ce cortège saluent très positivement le rôle du black bloc qui par son action collective a réussi à protéger une grande partie du cortège tandis que plusieurs de ses membres venaient en aide aux personnes sans équipement, blessé·es, choqué·es quand les médics étaient débordés. Au bout de longues minutes de tabassages et de suffocation sous les gaz, une grande partie des manifestant·es a réussi à se dégager et a pu rejoindre la côte et le cortège familial. Les CRS ont alors déployé les blindés Centaure et les canons à eau pour contraindre tout le monde à regagner le point de départ et la plage où un grand bain collectif au son des fanfares a été improvisé et dont les images joyeuses ont fait le tour du web.
Non seulement Darmanin n’avait pas lésiné sur les moyens sur terre, sur mer et dans les airs mais il avait également choisi d’envoyer au contact la CRS 8 à la réputation ultra-violente. Composée de policiers triés pour leur goût de la baston et leurs sympathies d’extrême droite, c’est cette compagnie qui est envoyée sur tous les mauvais coups, que ce soit mettre au pas la jeunesse des quartiers ou pour réprimer les manifs les plus engagées. Pour accréditer son récit guerrier et manipulateur, justifier la gabegie de moyens militaires de toutes sortes et les violences de ses troupes, Darmanin est contraint à une escalade sans limite. On peut se demander ce qu’il serait advenu si les forces de l’ordre s’étaient contentées de défendre les sites stratégiques de l’agro-business au port de commerce ? Comme personne n’avait intérêt à un nouveau Sainte-Soline, il fallait bien que le pouvoir justifie son positionnement radical. C’est ce qu’il a fait à La Rochelle, de plus dans un environnement urbain où il maîtrise parfaitement toutes les techniques répressives.
Un bel exemple d’énergie militante
À l’heure des bilans, on retiendra néanmoins une mobilisation massive, festive, joyeuse et déterminée comme on n’en avait jamais vu à La Rochelle. Une énergie partagée qui donne envie de se mobiliser jusqu’à l’obtention d’un moratoire sur tous les projets de bassines, ici et ailleurs. Mais aussi contre cette agro-industrie qui, obnubilée par ses profits, méprise jusqu’à la vie des enfants atteints de cancers pédiatriques en raison de toutes les saloperies répandues dans les vastes étendues de la plaine d’Aunis. Pour ces luttes essentielles qui ne pourront trouver leur aboutissement que dans un changement radical de système, nous avons besoin d’être inventif·ves, déterminé·es et nombreux·euses. Cette grande mobilisation de l’été où l’auto-organisation tenait une part essentielle, outre qu’elle était un grand pied de nez au pouvoir, constitue un bel exemple de ce que de l’énergie militante est capable de produire quand elle n’est pas cadenassée dans de vieilles organisations verrouillées aux schémas d’action dépassés.
Michel Busse
Pour aller plus loin :
Les Paysans-Travailleurs-Autonomes sur l’action de blocage des entrepôts Soufflet (Chaine YouTube BNM) : https://www.youtube.com/watch?v=Gbjlk4IWbBk
Florilège des violences policières en roue libre sur le cortège “Nord” : https://contre-attaque.net/2024/07/20/megabassines-la-rochelle-sous-les-matraques/
Un bon reportage vidéo de Partager c’est sympa : https://www.youtube.com/watch?v=7YYiGpZ-UCY
Et les syndicats dans tout ça ?
Du côté des centrales syndicales, la CGT et Solidaires étaient présentes au Village de l’eau avec des stands. Solidaires faisait même partie des co-déclarants de cette partie de la mobilisation et ses militant·es étaient actif·ves parmi les bénévoles mais également parmi les manifestant·es des 19 et 20 juillet. Les cégétistes étaient beaucoup plus discret·es même si pas mal étaient présent·es à titre individuel dans les manifs.
Mais la grande absente du Village et des manifs était sans conteste la FSU. Même les militant·es de quelques-uns de ses syndicats nationaux, en particulier celui de l’enseignement agricole, pourtant présent·es à Sainte-Soline, avaient, sur ce coup, déserté le terrain. Il faut dire que la fédération de Benoit Teste, qui se fend chaque semaine de nombreux communiqués sur à peu près tous les sujets, n’était même pas signataire de l’appel au Village de l’eau. Ses dirigeant·es et ses militant·es (excepté ceux d’Émancipation !) ont été notoirement absent·es de cette séquence estivale qui comptera pourtant comme un fait marquant du mouvement social de ces dernières années. Manque de clairvoyance politique ? Recentrage corporatiste ? Virage réformiste pour une centrale qui se revendique pourtant de la “transformation sociale” ? Son prochain congrès prévu dans quelques mois nous éclairera peut-être sur cette nouvelle “ligne” ?
Dans la continuité de la lutte contre les mégabassines, plus de 30 000 participant·es se sont réunies entre Melle et La Rochelle entre le 16 et le 21 juillet pour affirmer la nécessité d’en finir avec ces projets et agir contre l’ensemble du système agro-industriel dans lequel ils s’inscrivent. À l’origine de l’initiative, le collectif Bassines Non Merci et les Soulèvements de la Terre avaient été rejoints par plus d’une centaine d’organisations.
Plusieurs camarades de la tendance intersyndicale Émancipation se sont engagé·es en tant que tel·les ou individuellement dans ces mobilisations : préparation, fonctionnement de la base de soin , manifestations et actions des 19 et 20 juillet … Cet article revient sur la participation à une partie des rencontres “pour une alliance planétaire des bassins versants”.
L’esprit général des rencontres
La préparation collective de l’atelier avait permis d’aboutir à la présentation suivante :
“Il est plus que temps de nous organiser. Il nous faut créer, à côté des ripostes dans les rues ou des réponses dans les urnes, des espaces d’audace, d’alliances et d’autonomie qui permettent de nouvelles compositions. Ces espaces, nous les appelons des « pays dans le pays ». Ce sont des espaces territoriaux toujours en lien avec des gens et un ruisseau, une rivière, un fleuve, un océan. Instaurer des « pays » à partir de bassins versants permet de faire d’un enjeu vital, l’eau, un espace politique.
Alors que l’Europe flirte avec le fascisme et que nos institutions se délitent, nous œuvrons à faire de nos milieux des ouvertures sur le monde. Nous proposons de redessiner ensemble, à partir de l’eau, une géographie démocratique désirable et vivable pour tous et toutes les vivant·es. En même temps, nous n’inventons rien. D’autres que nous ont pensé ces pays depuis longtemps, comme les peuples premiers qui ont réussi à rester en relation avec leur territoire. Cette idée forte, combattue par des siècles de colonialisme et d’extractivisme, nous proposons de la prendre avec nous.
Cette proposition de faire pays sait aussi qu’elle n’est pas seule au monde et que le monde est fait de fascismes, de capitalisme et de brutalités. Qu’elle n’est pas déconnectée. Elle sait ce qu’elle doit défendre et dans quel temps et quel contexte elle vit. Cette proposition sait qu’elle n’est pas seule et qu’elle ne peut pas aller seule. Si elle entend construire, elle n’oublie pas pour autant tout ce qui est détruit. Et tout ce qu’elle peut défendre. Et tout ce qu’elle doit combattre.
Faire pays localement en ne cédant rien aux contraintes géopolitiques ni aux politiques nationales, cela suppose aussi de nous relier, de nous fédérer, de nous sentir rassemblés, de nous soutenir aussi, de mettre ensemble nos pratiques, nos idées et nos moyens. C’est pourquoi il nous faut trouver aussi une forme qui nous permette de converger durablement, pourquoi pas de façon planétaire”.
Comment avons-nous abordé ces rencontres ?
Nous n’avons hélas pu participer qu’aux échanges du mercredi 17 juillet, consacrés aux “Nouvelles formes de légitimités et d’habitabilités en face et dans le temps de la légalité actuelle” et aux ateliers “S’organiser, s’autoorganiser, mutualiser, contribuer” et “Se relier, exister à partir de l’existant, partir du déjà là”. Cette journée du mercredi n’a constitué qu’une petite partie des échanges mais elle était déjà d’une grande richesse.
La conscience de la nécessité d’échanger “en vrai” et de l’erreur d’analyser la dynamique d’un mouvement par le prisme déformant des réseaux sociaux ou autres médias, nous a par exemple permis de nous rendre compte que certaines stratégies pourtant évoquées lors de la préparation des ateliers étaient peu représentées parmi les militant·es, du moins ces jours-là. C’est le cas par exemple du projet “Vers une internationale des rivières” basé sur un travail de développement de droits de la nature et la personnalisation juridique des écosystèmes ou encore du projet de “Conseil diplomatique des bassins versants ” . La recherche de validation institutionnelle ou de statut d’interlocuteur·trice auprès des institutions ont d’un côté le mérite de représenter un débouché politique pour les personnes qui ne s’engageraient pas sans cet horizon.
D’un autre côté, les points d’appuis que ces débouchés peuvent représenter peuvent aussi se transformer en piège quand ils se substituent à la construction de rapports de forces par des actions qui dépassent leurs champs et pourtant nécessaires, ou quand ils n’interrogent pas les structures de mises en œuvre des décisions : comment faire respecter le droit ? Par qui ?
Pour l’animation des ateliers, nous avons proposé que les initiatives soient analysées avec le prisme des contradictions, sans balayer les unes ou les autres d’un revers de main comme s’ils en existaient des purement bonnes ou purement mauvaises afin de favoriser l’élaboration d’une synthèse collective. C’est ainsi que nous avons proposé de creuser les initiatives de coopératives intégrales comme étant des lieux d’expérimentation de socialisation et de résistance mais posant des questions d’échelle, de reproductibilité dans d’autres environnements ou encore de conflictualité larvée avec des réseaux capitalistes capables de les écraser si elles se mettent à représenter un danger effectif pour leurs intérêts. Dans le même esprit de proposer des prismes contradictoires d’analyse, nous avons abordé l’“Internationale Boulangère Mobilisée” comme permettant de faire du lien à partir d’actions très concrètes mais contournant de fait certaines questions politiques qui se posent à grande échelle, ou par rapport à d’autres secteurs de production et d’échange.
En cohérence avec ce prisme d’analyse, nous nous étions apprêtés à développer un argumentaire sur le projet de réseau écosyndicaliste qui s’adresse à des personnes qui travaillent dans des secteurs intégrés au capitalisme mais qui, via la question écologique et de santé au travail, sont aussi des clés pour enrayer la machine voire même développer des alternatives à partir de leurs milieux professionnels. Nous avons également évoqué nos pistes de réflexion sur une structuration syndicale qui dépasserait le champ purement professionnel pour intégrer des collectifs de défense de lieux de vie, à l’image de ce que peut faire la CSP Conlutas au Brésil . Ces réflexions s’inscrivent dans la réflexion autour de la création d’espaces politiques (au sens large) liés à des bassins versants par exemple, en les distinguant des structures de gestion qui existent déjà.
Lors d’une interview en aparté de ces ateliers, nous avons également évoqué le rôle que pouvait jouer l’Éducation dans les problématiques de préservation et de partage de l’eau.
Des perspectives prenant en compte la diversité des situations et des expériences
Nous n’avons pas pu participer à la synthèse des ateliers et des rencontres qui ont eu lieu les jours d’après. Par rapport aux formes de convergences et de fonctionnement communs concrets, il faut déjà considérer l’acquis que constituent les enrichissements consécutifs aux échanges de situations très diverses, au même titre que la participation internationale aux différentes manifestations liées à l’évènement. Pour prendre une partie de la mesure de ces acquis, il faut aussi considérer la capacité à réunir des militant·es du Mexique, du Brésil, d’Espagne, de Belgique, d’Inde, du Maroc, du Rojava, de Palestine, de Suède, de Colombie, du Tibet, d’Allemagne, du Portugal, du Chili, d’Italie, d’Irlande, du Liban ou encore de Kanaky… et les interventions que ces militant·es permettent de diffuser à une large échelle1 et qui permettent de se rendre compte que nous ne sommes pas seul·es à nous battre, y compris dans des contextes parfois plus difficiles.
Pour celles et ceux qui restent un peu sur leur faim en matière de construction d’outils de solidarité et d’action communes à l’échelle internationale, la diversité des contextes, des expériences et des moyens ont également montré qu’il n’y aura sans doute pas de solution simple et qu’il faut se donner du temps pour les construire.
Par exemple, la capacité de répondre à l’échelle de toute une région comme le Rojava est notamment la conséquence de l’oppression de tout un peuple et n’est pas forcément transposable en Belgique ou des camarades ont trouvé comme solution de constituer des groupes affinitaires spécialisés dans certaines tâches en relation avec leurs envies pour faire vivre des lieux de solidarité… Dans un autre “style”, une coopérative intégrale comme celle de Catalogne qui réunit entre 3000 et 4000 personnes ne donne pas les mêmes capacités et n’est pas soumise aux mêmes problématiques que d’autres initiatives qui se réclament de ce modèle mais beaucoup plus petites comme celle de la Commune de Scévolles par exemple.
Quoiqu’il en soit, les contacts sont établis et de nouvelles rencontres sont déjà dans les cartons. L’intelligence et l’action collective vaincront.
Mathieu et Serge
Un appel à la gève par une intersyndicale au plein cœur de l’été ce n’est pas banal ! C’est ce qui s’est passé à la Protection Judiciaire de la Jeunesse le 14 août. Notre camarade Claude Marill, retraité du SNPES PJJ/FSU s’est entretenu avec Stéphane Viry, co-secrétaire général du SNPES/PJJ.
L’Émancipation : Un appel à la grève un 14 août relève d’une situation insolite. Quelles sont les motivations d’un tel appel dans un contexte de vacance de pouvoir ?
Stéphane Viry : Les personnels de la PJJ ont été pris de court par la décision brutale de la Direction de la PJJ de supprimer des postes dont 144 en Île-de-France et ce dans une situation de déficit chronique de postes à l’échelle nationale. Dans les faits, ce sont près de cinq cents postes qui, bien que promis, ne seront pas renouvelés nationalement. Toutes les inter-régions sont concernées par ces coupes sombres dont évidemment le 93, mais aussi l’Alsace, le Nord, et des départements plus ruraux comme la Côte-d’Or, le Maine-et-Loire.
La décision prise par la direction de la PJJ ne répond pas à celle de notre ministre de tutelle Dupont Moretti, lequel avait promis de mettre trois millions “sur la table” pour renouveler les contrats, mais à Bruno Lemaire, ministre des Finances en charge de réduire les dépenses de l’État. Cette décision cynique éclaire sur l’esprit de notre gouvernement démissionnaire ! Et de la direction de la PJJ. Bruno Lemaire décide donc de mettre à mettre à mal une institution qui se trouve déjà au bord de l’asphyxie, pourtant en charge de l’Enfance en danger, et de jeter sur “le carreau” les personnels. En Île-de-France, le 1er septembre ce sont 1500 enfants qui seront en attente d’une prise en charge sachant par ailleurs que sur la Seine-Saint-Denis et certaines unités parisiennes une mesure éducative prise par le juge pour enfants est exécutée, dans le meilleur des cas, dans un intervalle de six à douze mois.
Les personnels dans un premier temps sidéré·es se sont rapidement ressaisi·es au sein d’une intersyndicale regroupant la FSU, la CGT, l’UNSA CFDT (FO refusant de s’y joindre, et Sud se trouve quasi absent), laquelle a appelé à cesser le travail ce 14/08/24. La grève a été suivie de façon différenciée selon les régions. À hauteur de 35 % dans le 75, et ce malgré de nombreux départs en vacances. Rendez-vous a été pris pour une forte mobilisation à la rentrée.
Notons qu’il faut remonter à 1953, en pleine guerre d’Indochine pour qu’un gouvernement de Centre droit, procède à de telles attaques budgétaires contre la Fonction publique, laquelle avait alors aussi riposté par la grève un 14 août ! (En plein congés payés !)
L’Émancipation : Ces restrictions budgétaires drastiques, occasionnant la suppression de près de 500 postes, ne participent-elles pas d’une volonté de l’État de restreindre le suivi et les activités éducatives des jeunes afin de subvertir la finalité éducative de nos missions en faveur d’une incitation au contrôle social ?
S. V. : Cette optique politique est clairement affirmée dans les faits. “Éloigner, Surveiller, Punir” comme le déclinait Michel Foucault. Aujourd’hui credo de nos actuels ministres “responsables” de la Justice et des Finances, lesquels ignorent ce que sont les missions de d’éducation et de prévention qui constituent notre profession. L’illustration la plus claire relève de la mise en place de Centres éducatifs fermés, ou encore de Centres éducatifs renforcés, lesquels vont à l’encontre de notre éthique professionnelle, de surcroît d’un coût excessif pour des prises en charge contre-productives.
Ajoutons à cela l’absence de démocratie institutionnelle à la PJJ qui répond d’abord aux injonctions du ministère des Finances, faisant ainsi fi de sa subordination à son ministre de tutelle, ce qui renforce la dynamique de contrôle social.
Par ailleurs les multiples réformes de l’Ordonnance 45 qui ont occasionné la mutation de l’Éducation surveillée aujourd’hui nommée Protection Judiciaire de la Jeunesse (le 30/01/2020) ont limité le travail d’investigation et donc de prévention de nos missions éducatives. Désormais la PJJ n’assume que celles relevant du pénal, abandonnant à l’ASE la prise en charge des enfants considérés en situation de danger… laquelle n’est guère assumée par cette institution, parent pauvre du Conseil régional peu doté pour assurer le financement de l’Aide sociale à l’enfance.
Ainsi nous pouvons penser que les organisations criminelles, tels les marchands de drogues ou de proxénétisme sont très actives sur le “marché de l’emploi” de cette jeunesse en déshérence dans les quartiers populaires.
Les brigades policières ajoutent au désastre par leurs incessants contrôles au faciès et leurs violences arbitraires auprès des jeunes.
Nous sommes dans un régime de contrôle social, de répression, de privatisation de libertés et d’abandon de la jeunesse en danger.
L’Émancipation : Quel avenir pour notre institution ? Assistons-nous à un processus de privatisation réduisant la fonction régalienne de l’État à une responsabilité gestionnaire ?
S. V. : En termes de privatisation, l’exemple le plus trivial est la cession des centres fermés au groupe privé “SOS” subventionné par l’État, lequel fait le pont vers la privatisation. Les personnels de la PJJ ainsi dépossédés du suivi éducatif en milieu ouvert sont amenés à faire de la gestion et non un travail éducatif efficient.
L’Émancipation : La perte de sens du travail éducatif conduit- elle à la désespérance des personnels ou à la volonté d’infléchir la politique de la direction de la PJJ par une opposition combative ?
S. V. : Après le 14/08, en plein été, il ne nous est pas paru opportun de reconduire le mouvement immédiatement du fait du week-end du 15 août et des congés. Mais nous avons néanmoins déposé un préavis de grève qui permet aux collègues localement de poursuivre l’action.
Le corps professionnel de la PJJ ressent cette réalité globalement comme désespérante, selon des modes différenciés dans les services. La tendance serait à la résignation, par exemple changer de boulot, mais elle n’est certainement pas à l’approbation des orientations prises par le pouvoir.
Nous savons que la combativité naît de la conviction qu’une opportunité politique peut créer une possibilité de dynamique sociale.
Nous constatons une incapacité à mobiliser la profession dans son ensemble mais la réaction du 14/08 face à l’attaque du pouvoir, et l’unité syndicale qui a su faire front, fait renaître l’espoir ! Cette unité syndicale FSU/CGT/ UNSA/CFDT, joue un rôle moteur.
Ce rapport de force sera d’autant plus concrétisé s’il est popularisé auprès des élus de la gauche dit NFP, et porté par eux à l’Assemblée nationale. Dans ce sens des sections et des régions ont déjà interpellé des élu·es.
Par ailleurs l’unité du NFP porte aussi un espoir d’avoir un gouvernement à l’écoute de nos revendications
À la rentrée, il nous faudra aussi penser un élargissement du mouvement vers d’autres secteurs de la protection de l’enfance dont l’ASE.
L’Émancipation : Le SNPES/PJJ prépare-t-il pour la rentrée sociale d’octobre un mouvement de refus des mesures prises par le gouvernement par la grève ?
S. V. : Nous sommes partant·es pour la grève, et ce pour deux raisons. La première concernant la situation catastrophique que nous connaissons dans notre administration, la seconde est la casse dramatique des services publics à l’échelle du pays, ce qui représente notre bien commun !
Et nous avons précisément ce bien commun à travers l’éducation, la santé, la justice. Toutes institutions frappées de destructrices coupes budgétaires !
Il faut en finir avec cette politique fiscale qui sert les riches, les actionnaires, ce qui creuse l’écart entre classe dominante bourgeoise et classes représentatives du monde du travail. L’amplitude des inégalités sociales sont insupportables.
L’actualité et l’efficacité de la grève sont conditionnées par l’unité de la classe ouvrière, aujourd’hui divisée par la démagogie de l’extrême droite. Il faut œuvrer à retrouver notre unité car la lutte des classes est au cœur des enjeux actuels.
L’émancipation : La question des salaires, des retraites n’exige-t-elle pas un “tous ensemble” dans la grève générale reconduite jusqu’à satisfaction de nos revendications ? (Public /privé)
S. V. : Oui nous devons arriver à poser cette question-là ! Un tous ensemble pour imposer la grève générale. Mais elle trouverait toute son efficacité si elle se déployait à l’échelle européenne. Nous devons penser nos luttes syndicales dans une perspective internationaliste, et nous avons les outils et les liens syndicaux pour le faire ! Quel pays européen échappe aujourd’hui à la casse sociale ?
Œuvrons à l’unité de notre classe ouvrière solidaire qui se construit aussi en dynamique dialectique avec l’unité syndicale européenne dans la lutte, et pourquoi pas dans la grève générale. Stratégie internationaliste que nous devons d’ores et déjà penser et mettre en œuvre !
Propos recueillis par C. M.
Çatalhöyük est un village néolithique localisé sur le plateau de l’Anatolie, en Turquie. Ses vestiges, découverts en 1958, ont subi plusieurs phases de fouilles. Celles-ci, associées au développement des techniques scientifiques et notamment celles de la bioarchéologie, ont apporté de sérieux arguments à l’existence de sociétés néolithiques où femmes et hommes avaient un statut égal.
Un village fondé sur l’agriculture et l’élevage
Sur la colline est de Çatalhöyük, sont superposés 21 mètres de vestiges représentant 1200 ans d’histoire, de 7100 à 6000 avant notre ère. Pendant ces 1200 ans, l’habitat reste le même : les maisons en adobe forment des blocs, elles sont accolées les unes aux autres et on y entre par le toit, grâce à une échelle. Les habitants circulaient ainsi à travers le village en marchant sur les toits, plats. Aucune rue n’est présente, sauf dans la dernière période d’occupation, avec les premières rues qui apparaissent.
Dans chaque maison on trouve une pièce principale, avec un coin cuisine où le feu est entretenu, et des pièces annexes. On y prépare des plats à base de céréales et de légumineuses cultivées dans les champs entourant le village, de plantes sauvages, de viande provenant des troupeaux élevés et pâturant dans les alentours (chèvres et moutons notamment), mais aussi de viande d’animaux sauvages 1 .
Famille biologique… et sociale
Sous le sol des maisons, des défunts sont enterrés : cette spécificité permet aux archéologues de comprendre les relations entre habitants d’une même maison et entre maisons 2 . Chaque maison définit un habitat, et ses habitants, une unité appelée famille. Pour connaître la structure de cette famille, sociale ou génétique, les chercheurs peuvent procéder à des analyses génétiques. Eren Yüncü et ses collègues 3 ont ainsi étudié l’ADN extrait d’une centaine de squelettes répartis dans une trentaine de maisons. Ils ont montré que les individus étaient plus proches génétiquement au sein d’une maison qu’entre deux maisons. Le cœur des maisonnées est donc constitué d’une famille biologique.
Toutefois, les chercheurs ont observé que la structure de la famille change au cours du temps. Ainsi, sur les 1200 ans d’histoire, la famille de la première période, la plus ancienne, est constituée d’individus présentant une forte proximité génétique (du premier au troisième degré) 4 , mais par la suite cette proximité diminue : après la première période, une fréquence importante d’individus jeunes enterrés dans les maisons et n’ayant pas de lien de parenté avec les autres individus est observée. En étudiant les régimes alimentaires, les chercheurs ont mis en évidence un processus d’adoption ou d’accueil permanent 5 . Ainsi à Çatalhöyük, la famille est passée en plusieurs siècles de famille biologique à famille biologique et sociale. Cette évolution étant conjointe à l’apparition d’indices d’inégalités, dans des sociétés considérées sur les trois périodes comme globalement égalitaires, une hypothèse avancée pour expliquer ce processus d’adoption serait de rééquilibrer les inégalités entre foyers et de consolider les liens entre maisonnées.
Si la structure de la famille évolue au cours des 1200 ans d’histoire de Çatalhöyük, le statut de la femme apparaît, dans la famille et dans la société, égal à celui de l’homme sur tout ce millénaire. Comment les chercheurs arrivent-ils à le démontrer ?
Des sociétés non patrilocales
Peinture intérieure d’un mur d’une maison de Çatalhöyük [Tchatalheuyuk]
Le patriarcat est une forme d’organisation de la société caractérisée par un système de plusieurs classes sociales dont la classe supérieure est la plus riche et possède des terres ou autres moyens de production. La conservation de la richesse de chaque famille au cours des générations se fait via la lignée paternelle (on parle de patrilinéarité du patrimoine, associée à la patrilinéarité du nom). Ceci nécessite que le père soit certain de sa descendance et entraîne ainsi un contrôle du corps des femmes, et avec, leur oppression et exploitation. Par conséquent les sociétés patriarcales sont historiquement à résidences patrilocales : lors des mariages, la femme quitte sa famille et emménage sur le lieu de résidence de la famille de son mari (sur ses terres à lui). Cela vaut pour les classes possédantes, mais peut se répercuter sur l’ensemble de la société 6 .
La patrilocalité et la matrilocalité (l’homme quitte dans ce dernier cas sa famille pour vivre dans le lieu de résidence de la famille de sa femme) sont des systèmes de changement de lieu de résidence de l’un des deux sexes d’un couple permettant le brassage génétique et donc évitant la consanguinité. Qui dit patrilocalité ne dit pas obligatoirement patriarcat. Mais qui dit matrilocalité dit absence de patriarcat.
Et c’est ce que viennent de démontrer les chercheurs de l’équipe de Eren Yüncü. Ils ont étudié l’ADN du chromosome Y (hérité génétiquement du père) et l’ADN du chromosome des mitochondries (organites contenus dans les cellules et hérités de la mère lors de la fécondation) d’une centaine de squelettes, dont le sexe a été déterminé génétiquement. Les résultats obtenus montrent qu’il n’y avait pas de patrilocalité à Çatalhöyük, sur les plus de mille ans de son histoire. Infirmant également l’hypothèse de consanguinité, les chercheurs ont montré que la société était à 50 % matrilocale et à 50 % mixte : par exemple, dans le village, si l’on suit chaque maison sur plusieurs générations, dans 50 % des maisons, les femmes restent dans leur maison et les descendants hommes quittent la résidence familiale pour aller dans celle de leur compagne (résidence matrilocale) et dans 50 % des maisons, les descendants hommes ou les femmes quittent leur maison familiale, en alternance, pour aller dans la résidence de la personne de l’autre sexe (résidence mixte). Çatalhöyük est donc un site où ont évolué des sociétés non patrilocales, et donc non patriarcales, et cela pour les trois périodes des 1200 ans d’histoire du site 7 .
Des femmes non opprimées ?
Mais les modes de résidence matrilocal et mixte sont-ils une preuve de l’absence de l’oppression des femmes ? La réponse est non, tout comme la patrilocalité n’est pas une preuve de l’oppression des femmes. D’autres observations amènent les chercheurs à conclure qu’à Çatalhöyük, hommes et femmes avaient des statuts égaux : ceux-ci avaient le même régime alimentaire et le même état de santé.
Le régime alimentaire est notamment donné par l’analyse des atomes isotopiques stables du carbone et de l’azote récupérés dans le collagène (une protéine) contenue dans les os. Ces analyses montrent que pour les deux sexes, le régime est globalement le même, et notamment que le taux de viande mangé était relativement important et du même ordre de grandeur. (1)
L’état de santé peut être donné par la présence de caries sur les dents : hommes et femmes ont le même nombre de caries (contrairement aux différences observées dans d’autres populations, et liées à un régime alimentaire différent). En outre, la proportion d’ostéoarthrite, une maladie qui dépend de plusieurs facteurs, dont la nutrition et les stress mécaniques, est la même pour les deux sexes (1).
Enfin l’analyse de squelettes indique une très faible violence interpersonnelle, et vraisemblablement aucun féminicide (voir article dans la revue de décembre).
Faible division sexuée du travail
À Çatalhöyük, la division du travail semble peu sexuée. L’absence ou présence de différence sexuée dans les tâches quotidiennes n’est pas obligatoirement synonyme d’absence ou de présence d’oppression. Ainsi un statut égal entre hommes et femmes peut avoir lieu dans le cadre d’une division du travail sexuée ou non 8 . Tout dépend concrètement de la nature des tâches sexuées et du degré de division sexuée du travail. Toutefois, une division faiblement sexuée du travail est souvent présentée comme un indice cohérent avec un statut égal entre les sexes.
Certains travaux physiques peuvent entraîner des déformations squelettiques, et c’était déjà le cas dans la préhistoire. Ainsi dans le site néolithique de Abu Hureyra (Syrie), des lésions notamment au niveau des articulations des chevilles et des genoux chez les femmes mais pas chez les hommes ont mis en évidence que celles-ci passaient plus de temps à la mouture du grain, en position agenouillée. Or sur le site de Çatalhöyük, de telles lésions ne sont pas observées. En outre, l’analyse de la géométrie des fémurs qui reflète la mobilité des individus (c’est-à-dire une forte activité de marche ou de course) ne montre pas de différence significative entre hommes et femmes. De même l’analyse de chaque type d’articulation affectée par l’osteoarthrite ne montre pas de pattern différent entre homme et femme (1). De plus, des traces de suies, déposées en même quantité sur les os des hommes et femmes, montrent qu’ils passaient le même temps dans les maisons. Les tâches qui étaient effectuées semblent donc globalement assez similaires, au regard d’autres sociétés. Mais s’il n’y a pas d’indices physiques de tâches journalières différentes selon le sexe, cela ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de différence.
Çatalhöyük est un site réputé pour ses peintures présentes sur les murs intérieurs des habitations. Les scènes représentant la chasse sont dominées par la représentation d’hommes (figures anthropomorphiques en majorité avec une barbe, aux côtés d’autres figures anthropomorphiques non sexuées) et l’identification de femmes sur les peintures est rare. Ainsi la place de l’homme semble plus importante dans la chasse et a minima, cette place est importante dans la figuration à une époque : de fait, ces peintures ne sont présentes que sur 200 ans environ, après 6400 avant notre ère, et avant comme après, des silhouettes non sexuées sont représentées. Des statuettes de femmes associées à l’agriculture apparaissent également à cette période. Ces représentations artistiques différenciées selon le sexe sont corrélées à l’observation de modifications dans la structure de la société ; et malgré cela, toujours aucune de ces différences n’est enregistrée dans les squelettes.
Des femmes considérées
Hommes et femmes avaient donc, à Çatalhöyük, le même état de santé, le même régime alimentaire et des tâches quotidiennes peu différenciées, ce qui amène à penser que leur statut était probablement le même. Considérant l’ensemble des informations, la différence liée à la sexuation des corps humains n’apparaît pas comme étant le principe primaire structurant les sociétés de Çatalhöyük, écartant ainsi tout système d’oppression d’un sexe sur un autre.
Mais l’on pourrait objecter la possibilité de sociétés où les individus seraient matériellement égalitaires tout en ayant une part d’entre eux opprimés : la fameuse “absence de preuve” de l’oppression qui ne veut pas dire absence d’oppression… Il peut y avoir plusieurs degrés d’oppression, une oppression hypothétique qui ne marque pas les corps serait en toute cohérence une oppression relativement faible.
Qu’à cela ne tienne, les travaux de recherche de Eren Yüncü et de ses collègues ont fait une étonnante découverte : alors que dans les tombes, les individus sont souvent enterrés avec des objets, ils ont observé que les filles de moins de vingt ans sont enterrées avec cinq fois plus d’objets que les garçons (chez les adultes la différence est moindre et non significative, et dans tous les cas, la nature des objets n’est pas spécifique de chaque sexe, et semble personnalisée). Une marque de considération difficile à dénier. Et difficile à juxtaposer avec le terme d’oppression.
Matriarcat ?
Faut-il considérer les sociétés de Çatalhöyük comme matriarcales ? Tout dépend de la définition que l’on donne au terme matriarcat ! Ce terme est souvent utilisé comme antonyme de patriarcat, donc une société matriarcale désignerait alors une société dans laquelle les femmes oppriment les hommes et détiennent tout le pouvoir politique et économique. Or une telle société ne correspond pas aux observations faites à Çatalhöyük et n’a, en outre, jamais été observée.
Toutefois, certains donnent un autre sens à matriarcat, car ce mot est fondé étymologiquement sur le terme “mater” (la mère) et sur “arche” qui en grec a plusieurs significations. En effet, le verbe ἄρχω veut dire “être le premier” et le nom commun ἀρχή veut dire : “le commencement” ou “le pouvoir” (le commandement). Ainsi pour certains, le terme matriarcat fait référence à une société “qui commencerait” avec la mère (société matrilinéaire et matrilocale) et qui serait sans hiérarchie, notamment entre hommes et femmes.
Dans le cas de Çatalhöyük, le plus simple est de parler de société non patriarcale. Ou de société non patrilocale, sans classes sociales et sans oppression des femmes. Ou de société matrilocale et mixte, égalitaire d’un point de vue économique et dans laquelle hommes et femmes ont un statut égal (ce qui n’empêche pas une division faiblement sexuée du travail).
Statut social et mode de production
Depuis l’Antiquité grecque au moins, en Europe, hommes et femmes vivent dans des systèmes patriarcaux, qui ont présenté des variations et nuances au cours des siècles et ont imprégné de façon variable les milieux sociaux. Ce que nous montre l’histoire de Çatalhöyük c’est que certains modes de production et d’organisation de la société peuvent, dans certaines conditions, permettre une égalité de statut entre hommes et femmes. Dit autrement, c’est aujourd’hui le mode de production capitaliste qui génère l’oppression des femmes.
Çatalhöyük nous montre aussi, s’il fallait le rappeler, que ce ne sont pas des propriétés soi-disant innées qui amèneraient la femme à être soumise, et que dans une société avec une division du travail peu sexuée (dans le cas de Çatalhöyük, une telle division concerna a minima l’allaitement et en partie la chasse), hommes et femmes peuvent avoir des statuts égaux. Ainsi, si la revendication de pouvoir exercer tous les métiers quel que soit son sexe est légitime, il ne doit pas occu lter le combat pour renverser le système économique capitaliste, condition nécessaire à la fin définitive de l’oppression de toutes les femmes.
Laure Jinquot, le 12/08/2024
Depuis sa création, la tendance intersyndicale et pédagogique Émancipation se définit comme anticapitaliste, internationaliste, féministe et antimilitariste. C’est la raison pour laquelle, alors que le capitalisme tout puissant apporte la guerre, “comme les nuées, l’orage” comme le disait Jean Jaurès, et que les puissants détournent les richesses pour la préparer, la mener : budgets colossaux en augmentation, militarisation à tous les niveaux, nous proposons l’ouverture d’une rubrique régulière antimilitariste dans notre revue. Ce serait à chacun·e de la nourrir avec de courtes informations, illustrations, glanées ici ou là (préciser la source).
Durant la belle semaine estivale 2024, cette dimension a été largement abordée : le SNU et la militarisation de la jeunesse, les impérialismes, la campagne dynamique Stop arming Israël, qui va se poursuivre dès la rentrée.
Pour commencer, voilà un court article (info in L’Humanité du14/7/2024) en espérant que d’autres lecteurs, lectrices prendront leurs plumes ou leurs claviers… À bas la guerre et les tyrans !
Qui est Tal Mitnick ?
C’est un jeune Israélien de 18 ans qui refuse d’accomplir son service militaire. Après un refus réitéré après le 7 octobre, il est condamné à 30 jours de prison, puis 185 jours, il a été exempté le 10 juillet : “Un soulagement, j’ai eu l’occasion de participer à la lutte contre la guerre et l’occupation seule la paix peut garantir la sécurité […] Je ne suis pas un héros alors que des gens sont massacrés à Gaza” . Tal Mitnick est le troisième refuznik libéré depuis le 7 octobre, il a purgé le plus long enfermement de tous objecteurs depuis dix ans, mais il précise : “Je ne suis pas le seul, il y a des militants pour la paix, des gens qui choisissent de ne pas rejoindre l’armée” .
Emmanuelle
À suivre
C’est le sujet abordé dans la dernière livraison des Utopiques (n°26).
Dans la continuité de nos précédentes livraisons, ce numéro donne la parole à une large majorité de travailleurs et de travailleuses, de syndicalistes ; de Solidaires, mais aussi d’autres organisations. Le dossier porte sur le sport.
Amanda Gutiérrez Domínguez, présidente de FUTPRO, répond à nos questions à propos de ce syndicat “composé exclusivement de joueuses de football évoluant en Espagne, dont l’objectif est de défendre les droits du travail des joueuses en promouvant le changement et l’évolution dans le monde du football” . Un syndicat féministe, les batailles menées en attestent.
Christian Mahieux, militant SUD-Rail/ Solidaires94, décrit deux campagnes autour de la Coupe du monde de football : celle pour le boycott de l’organisation par la dictature militaire et sanguinaire argentine de l’édition de 1978 ; et “La Coupe est pleine”, initiative internationale de soutien aux mouvements brésiliens, avant la Copa de 2014 ; quelques mois après la création du Réseau syndical international de solidarité et de luttes, la CSP Conlutas et Solidaires étaient au cœur de cette solidarité syndicale internationale concrète.
Les membres de la commission Antifa de l’Union syndicale Solidaires nous parlent des supporters antiracistes et antifascistes, et de ce qui se passe dans les gradins, “ce terrain de luttes méconnu”.
Bertrand Dumont, co-animateur de Solidaires Groupe RATP, illustre un autre aspect des luttes antiracistes et antifascistes, à travers l’association Schoolidaires qui organise “un soutien juridique, scolaire, culturel et sportif”.
Loïc Bervas retrace l’histoire du Miroir du football , magazine mensuel auquel il collabora. C’est aussi l’occasion de revenir sur l’occupation de la Fédération française de football en Mai 68 (“Le football aux footballeurs ! ”) ou la création du Mouvement football progrès en 1974.
Yann Dey-Helle raconte le site Dialectik Football qu’il anime : “un point de vue critique et documenté sur le football et son actualité, une ligne éditoriale clairement anticapitaliste” , qui fait “la part belle aux expériences de résistance, aux luttes émancipatrices et alternatives” .
À la fin des années 1970, la population lorraine s’est massivement mobilisée pour tenter de s’opposer à la destruction de l’industrie sidérurgique. L’occasion de conter comment, sous l’impulsion de l’Union interprofessionnelle locale CFDT, la Coupe de France de football fit un détour non prévu par Longwy. Théo Georget, de SUD éducation Lorraine, éclaire ce pan d’histoire syndicale.
Auteur d’Une histoire politique du ring noir , Chafik Sayari s’attarde pour nous sur la vie de Jack Johnson, boxeur noir, qui, à l’aube du XXe siècle, osa remettre en cause ce que certains appelaient “la suprématie blanche”.
Comment la lutte des classes et le fascisme traversent l’histoire du rugby à XIII ? C’est ce que nous racontent Chispa, journaliste de L’Empaillé et Jean-Charles Sutra, lecteur de ce journal.
Qu’en est-il des revendications syndicales à propos du sport en entreprises ? Gabriel Bonnard, de SUD éducation Somme explique les évolutions et les manques.
En collaboration avec la FSGT, le Musée de l’histoire vivante présente, jusqu’au 29 décembre 2024, l’exposition “Sport en banlieue parisienne”. Nous en proposons un aperçu.
Les sports, vus du ministère du même nom, comment ça se passe ? C’est ce que nous explique Raphaël Million, un des membres fondateurs de Solidaires Jeunesse et Sports.
Militante du SNEP-FSU en Ille-et-Vilaine, Sophie Larue rappelle que l’école est “le lieu premier de l’accès de toutes et tous à la culture sportive”, et que “les maux du sport sont le reflet de notre société capitaliste”.
La Grande cause nationale de l’année 2024 est dédiée à la promotion de l’activité physique ; Nicolas Kssis, journaliste à So Foot et pour la FSGT, démontre l’hypocrisie de cette annonce.
“Presque plus personne ne critique l’idéologie et la pratique sportive” déplore le sociologue Jean-Marie Brohm dans une interview parue dans Le chiffon , tandis que Didier Pagès, de SUD éducation Puy-de-Dôme, nous montre, exemples à l’appui, que “la critique radicale du sport, ce n’est pas d’aujourd’hui”.
Trois articles hors dossier complètent cette livraison : en ouverture, les messages adressés aux congressistes Solidaires par les premiers et premières responsables des organisations nationales interprofessionnelles CFDT, CGT, CFE-CGC, UNSA, CFTC et FSU.
Alain Véronèse, militant d’ATTAC-France et d’AC !, interroge : “Qui travaillera demain ?”. Enfin, Georges Ubbiali nous a confié une interview inédite de Charles Piaget et Roland Vittot, à propos de “Mai 68 à Lip” ; ils animaient alors la section syndicale CFDT de l’usine, à Besançon.
Christian Mahieux
Altruisme : “Ma guerre est la vôtre” a déclaré Nétanyahou devant le Congrès américain. Quelle générosité.
Arbitrage : En sport comme dans la vie, le choix de l’arbitre pour imposer ce qui est le droit et la justice est fondamental.
En 1993, entre Israélien·nes et Palestinien·nes, le choix s’est fait sur… les États-Unis. Résultat : 700 000 colons supplémentaires, un génocide armé et financé par l’arbitre et le fascisme décomplexé en Israël.
En Kanaky, entre “loyalistes” (loyaux à qui, au fait ?) et indépendantistes, on a choisi comme arbitre l’État français. Éloi Machoro n’était plus là pour contester ce choix. Résultat : Sonia Backès au ministère, un referendum trafiqué et boycotté et un vote du Parlement français qui nous rend nostalgique du “bon temps des colonies”. Aux chiottes, l’arbitre !
Bonne bouffe : Bien manger est fondamental et surtout, l’important est de savoir avec qui on mange. Édouard Philippe a mangé avec Marine le Pen et il ne voit vraiment pas où est le problème. Et Cyril Hanouna a organisé un grand repas dans sa nouvelle propriété de Saint-Tropez avec Jordan Bardella qui bizarrement passait par là.
Chiffre 2 : C’est le chiffre magique du néo-libéralisme : il n’y a aucun problème pour voler deux ans de leur vie à l’ensemble des salarié·es en repoussant l’âge de la retraite. Par contre, prélever 2 % de plus aux 500 milliardaires les plus riches, ça c’est impossible.
Géométrie : Contrairement à ce que les mathématicien·nes imaginent, la géométrie peut être tout à fait variable. Prenons les drapeaux par exemple. Le député insoumis Sébastien Delogu brandit un drapeau palestinien en plein Parlement et il est immédiatement sanctionné : 15 jours de suspension, ça ne se fait pas. Yaël Braun Pivet arbore un pins avec les drapeaux israélien et français, aucun problème : ce sont deux grandes démocraties, non ?
GIGN : “Mais comme on ne tire plus vraiment, tu trouves ça triste”, chantait Maxime Le Forestier dans Parachutiste . Cette frustration est réparée : un dixième Kanak a été tué le 10 juillet par le GIGN. Il se trouvait à 700 m du tireur qui était donc forcément menacé.
Jeux Olympiques : On espérait du suspense, des exploits individuels, des matchs serrés. Et finalement tous les favoris ont gagné sans trembler : ils ont nom Coca Cola, Carrefour, Toyota, LVMH, Caisse d’épargne… C’est ça la noble incertitude du sport. Et il n’y a pas eu de miracle pour les outsiders : les Sans-abris ont été rapidement éliminé·es et déporté·es loin de la vue des spectateur·trices.
Médailles : Dans la razzia de médailles obtenues par la France aux Jeux Olympiques, la palme revient à Sodexho, médaille d’or de la malbouffe (grâce aux exploits réalisés par la cantine du village olympique) qui a écrasé tous ses concurrents. Sodexho remettra son titre en jeu à Los Angeles en 2028.
Mérite : Il n’est pas toujours facile de savoir si un individu ou un groupe d’individus méritent ce qui leur arrive. D’où la question angoissante : Le PCF méritait-il Fabien Roussel ?
Propreté : À Marseille, quasiment tous les élus qui se sont occupés des poubelles depuis 50 ans ont fini en prison. Les déchets, ça rapporte. Pour éviter une telle mésaventure les élu·es d’Île-de-France ont trouvé la parade : assurer la “propreté” telle qu’iels la conçoivent en vue des Jeux Olympiques. Plus de 5000 Sans Abris ont été déporté·es en province. Comme disait Tartuffe : “Cachez-moi ces migrant·es que je ne saurais voir ”.
Raisonnement : Si voter servait à quelque chose, cela aurait été interdit depuis longtemps.
Retour vers le passé : Pour Éric Ciotti, on est en 1938 : “Plutôt Hitler que le Front Populaire”. On est peut-être même en 1593 : “Paris vaut bien une messe”.
Marine Le Pen croyait qu’on était en 1940. Elle a proposé à Arnaud Montebourg qu’il se rallie à elle. Réponse de l’intéressé : “Je ne suis pas Laval”.
Que dire de Serge Klarsfeld qui appelle à voter RN contre LFI ? Son inspiration vient de la bourgeoisie juive italienne qui avait favorisé l’arrivée de Mussolini au pouvoir. C’était 20 ans avant la rafle des Juif/ves de Rome.
Sports de combat : Il y a le judo, le taekwondo, le karaté, la boxe, la lutte gréco-romaine, le tir à l’arc, le tir au pistolet. Il manque l’assassinat d’athlètes. Peut-être parce que ce serait offrir sans discussion la médaille d’or à Israël. Près de 400 athlètes palestinien·nes ont été tué·es depuis le 7 octobre.
TF1 : Très critiquée pour son manque de pluralisme en interviewant Nétanyahou en prime time, et affectée par les nombreuses fermetures de compte chez Bouygues en guise de protestation, cette noble chaîne de télévision a promis de se montrer pluraliste à l’avenir : elle va interviewer Poutine, l’ayatollah Khameneï et Bachar el Assad. Pour ce dernier, la demande sera transmise par le PDG des ciments Lafarge.
Pierre Stambul
Nombre de collègues intervenant au collège ou au lycée s’interrogent et cherchent à mettre en cohérence l’analyse, les revendications et les valeurs alternatives portées syndicalement par Émancipation, avec leur pratique pédagogique quotidienne.
Le cloisonnement disciplinaire, l’organisation des emplois du temps, l’isolement dans des équipes pédagogiques regroupant pour une même classe des enseignant·es aux pratiques parfois radicalement différentes, constituent autant d’obstacles et de freins spécifiques au second degré pour se lancer dans des pratiques alternatives fondées sur la coopération.
Pour répondre aux difficultés et aux hésitations, le secteur second degré de l’ICEM-Pédagogie Freinet a justement publié en aout 2023 un livre, S’engager en pédagogie Freinet au second degré dont la présentation suit. Depuis, le secteur second degré a communiqué sur sa liste de diffusion une série de fiches complémentaires. Avec l’accord du secteur second degré, que nous remercions chaleureusement, nous entamons donc la publication d’une série de fiches touchant à diverses disciplines, dans l’espoir de susciter l’envie de se lancer, d’échanger, de prendre contact avec l’ICEM-Pédagogie Freinet.
Dans cette première fiche consacrée aux mathématiques, la partie “Focus” correspond à un commentaire du secteur second degré.
S’engager en pédagogie Freinet au second degré
La pédagogie Freinet existe-t-elle dans l’enseignement secondaire ? Au collège, au lycée, peut-on travailler dans une visée émancipatrice ?
Les réflexions issues des travaux d’Élise et Célestin Freinet ont d’abord nourri l’enseignement primaire ; comment se renouvellent-elles et s’adaptent-elles aux réalités actuelles du collège et du lycée ?
Le secteur Second degré de l’ICEM pédagogie Freinet s’est emparé de ces interrogations pour y répondre collégialement en sollicitant des praticiens et des praticiennes.
Cet ouvrage éclaire d’abord les principes qui guident le travail en pédagogie Freinet, avant de proposer une série de témoignages commentés.
Autant d’entrées possibles, de formats variés, pour découvrir la “Méthode naturelle” au cœur des pratiques et pour résister aux désarrois que notre époque distille aux plus tenaces, à l’école comme au collège ou au lycée.
Raymond Jousmet
S’engager en pédagogie Freinet au second degré , ICEM-Pédagogie Freinet, collection Pratiques et Recherches, n° 75, août 2023, 294 p., 28 €.
Pour prendre contact : https://www.icem-pedagogie-freinet.org/contact-icem
Pour commander le livre : https://www.icem-vente-en-ligne.org/node/418
L’Autre Côté de l’École est un collège Freinet bruxellois. À condition de respecter les programmes scolaires, la liberté scolaire en vigueur en Belgique permet au comité organisateur d’un établissement scolaire d’engager les professeur·es de son choix tout en étant (partiellement) subventionné par l’État belge. Ainsi, parents, enfants, équipe pédagogique, comité organisateur, tous les acteurs et actrices avancent dans le même sens pour mettre en œuvre le travail qui illumine.
Depuis le début de l’année scolaire, les professeur·es de mathématiques de l’école invitent les élèves à imiter les doctorant·es de cette discipline : dans un premier temps se poser des questions et problématiser pour ensuite utiliser et développer des outils afin de répondre à leur question. La mise en recherche est parfois la partie plus difficile, et ce, pour deux raisons principales :
les élèves ne sont pas habitué·es à se poser eux et elles-mêmes une question ;
iels éprouvent des difficultés à faire la différence entre le problème scolaire (par exemple : Paule donne cinq euros à Pierre qui lui en rend le quart du double, combien reste-t-il ?) et ce qui peut faire problème pour un élève donné. Par exemple : comment faire pour retrouver le centre d’un cercle lorsque ce point central n’est plus visible ?
Ainsi, l’objectif de la recherche mathématique est triple :
apprendre à se poser des questions qui permettent d’apprivoiser et de nous approprier l’environnement ;
construire les mathématiques comme un outil nécessaire pour cet apprivoisement et non comme un reliquat d’une culture arbitraire décidée par des pédagogues et responsables politiques. Ici, l’enjeu est sociopolitique : c’est la question du rapport au savoir ;
provoquer la jubilation, la sensation de maîtrise par la combinaison d’éléments de réflexion, de tracés et d’écrits. L’aboutissement au résultat est une victoire, une conquête, preuve de l’augmentation de la puissance de vie.
C’est sur ce dernier objectif que nous allons revenir.
Comment caractériser un élève absorbé par un travail, porté par un élan vital ?
L’élève dans un travail authentique arrive à se concentrer même s’il y a du bruit autour de lui. Iel est très appliqué·e à sa tâche : seule sa démarche a de l’importance. Iel est d’ailleurs difficile de l’en sortir en fin d’heure de cours.
Arthur, lors de sa recherche était totalement et paisiblement occupé à énumérer les différents multiples de chaque nombre naturel compris entre 1 et 10 pour ensuite construire une table avec tous les nombres les plus “rémunérés” 1 . C’est cette combinaison paradoxale entre application intense au travail et calme qui est la marque de fabrique de la puissance de vie.
Pourtant, lors d’exercices moins intéressants, il s’est plaint de petits bavardages autour de lui. Mais ici, absorbé dans un vrai travail, il n’avait pas conscience du bruit environnant et ne parlait que pour demander une aide rapide à un autre élève : “125 divisé en 5 c’est bien 25, hein ?”
Comment dire qu’une recherche se termine ?
Une horloge dans un monde en base 3
La jubilation éprouvée lorsqu’iel arrive à trouver la réponse, qu’iel essaie par d’autres moyens et constate que “ça marche” pousse l’élève à vouloir encore plus. Si bien que nous, professeur·es et élèves devront redoubler d’imagination pour prolonger les pistes de réflexion pour lui ou elle.
Parfois la tâche est trop compliquée. Alors iel préfère présenter son travail en l’état à la classe. Parfois iel ose prendre encore plus de risques. Le/la professeur·e est là pour prendre soin de cette braise vitale, lui souffler dessus par moments mais pas trop fort, au risque qu’elle donne un feu de paille pour finalement s’éteindre trop rapidement.
Dans cette recherche sur la conception du monde en base 3, Lou n’a pas compté son temps : il lui fallait continuer jusqu’au bout de son étincelle de vie. Elle pouvait tout maîtriser, tout comprendre ; cela devait marcher, cela ne pouvait que marcher.
La présentation au groupe : consécration, apogée de la jubilation ?
Lorsque l’élève arrive à répondre à sa question (seul·e ou avec l’aide du/de la professeur·e et/ou des élèves), iel est invité à mettre au propre son travail et surtout à le présenter devant la classe
Ici, le fait de pouvoir trouver la racine cubique de n’importe quel nombre dont la racine cubique est un nombre naturel entre 10 et 100 a bluffé tous les autres élèves. Ce n’était pas un tour de magie car il y avait une raison mathématique. Le sentiment de plénitude éprouvé par Victor était visible par la facilité et la décontraction avec laquelle il a pu expliquer sa recherche. En retour, le regard admiratif des autres, l’intérêt qu’iels ont porté à sa recherche ont conforté ce sentiment de plénitude.
Recherche de Victor en 3ème : Comment trouver la racine cubique d’un nombre en sachant que cette racine cubique est un nombre naturel compris entre 10 et 100 ? Table des nombres au cube 0³=0 1³=1 2³=8 3³=27 4³=64 5³=125 6³=216 7³=343 8³= 512 9³=729 À titre d’exemple, prenons un nombre qui admet un nombre naturel compris entre 10 et 100 comme racine cubique : 79 507.D’abord, on regarde le nombre d’unités de milliers : 79.79 étant compris entre 64 et 125, on en déduit que la racine cubique commencera par 4 (on prend le nombre en dessous) car 4³=64.Ensuite on observe le dernier chiffre se trouvant dans 79 507 => 7. Donc, le second chiffre sera 3 car 3³ = 27.La racine cubique de 79 507 est 43.Relance à la classe : trouver la racine cubique de 592 704 et de 29 791.
Prendre des risques
Très souvent, certain·es sont en demande d’idées de recherche car iels ne savent pas quoi faire. Après quelques mois, les élèves ont déjà tellement de sujets, aussi passionnants qu’extravagants, que nous pourrions constituer un fichier mathématique reprenant des dizaines d’idées pour ceux et celles qui en ont moins. Mais répondre à une question qu’on ne s’est pas posée ne permet pas de se lancer corps et âmes dans une recherche. Ce faisant, l’élève s’éloigne des trois objectifs initiaux : se poser une question, construire soi-même le savoir pour y répondre et augmenter sa puissance de vie.
Et à force d’essayer de se rassurer auprès du professeur·e en lui demandant des idées et des vérifications pour être sûr·e que les étapes de son raisonnement sont correctes, iel ne prend finalement plus aucun risque. Iel veut “avoir fait une recherche” et non chercher pour répondre à une question. Iel cherche l’approbation du professeur·e (motivation extrinsèque) plutôt que la vraie jubilation de la conquête (motivation intrinsèque). Si bien que nous préférons lui laisser prendre le temps de se poser une vraie question que de le forcer à faire une recherche sur une question qui ne fait pas problème pour lui ou elle.
Créer la nécessité, faire ressortir ce qui fait problème mais aussi accompagner progressivement vers la problématisation sont les trois postures clé du professeur·e ; pour le reste, il suffit de laisser la vie faire son travail et elle ne cesse de nous surprendre.
Philippe Le Hardy
N.B : Merci au groupe math de l’Icem pour nos excellents échanges à Rostrenen et à Viviane Monnerville (Mons-en-Baroeul) pour tous ses conseils
FOCUS
Ce dispositif de travail en mathématiques au collège incite les élèves à faire des recherches personnelles sur les sujets de leur choix et tente de favoriser chez les élèves une posture de chercheur·euses, à la mesure de leurs capacités.
À l’origine de la recherche libre, un sujet choisi. Ce choix puis l’élaboration d’une question, pertinente et nécessaire pour l’élève, permet de donner du sens à son travail, sans valorisation autre que l’attrait intellectuel de la recherche.
Philippe le Hardy tente de caractériser cette démarche authentique par des signes extérieurs visibles et un changement de comportement : concentration, fierté de la réussite, demande d’aide à ses pair·es, prise de risque dans une nouvelle recherche.
Toutes les étapes de la recherche sont donc identifiées : une question qui fait problème pour l’élève chercheur·e, ce qui rend la recherche indispensable, une recherche et une démonstration, attestées par un compte rendu, et la “jubilation de la conquête” du savoir.
Même s’il ne le détaille pas, l’enseignant souligne l’importance du rôle du professeur·e, qui donne du temps pour laisser les enfants choisir leur sujet, qui aide à la problématisation et soutient la recherche.
Il accepte aussi la part d’expression liée au travail, même si celle-ci aboutit à une erreur (l’emploi personnel du mot “rémunérés” dont le sens sera précisé plus tard).
Pour les sionistes, la Palestine était une “terre sans peuple pour un peuple sans terre” 1 et le peuple autochtone n’existait pas. En votant le plan de partage le 29 novembre 1947, l’ONU a donné plus de la moitié de la Palestine aux colons qui ne formaient qu’un peu plus du tiers de la population. L’idée de “deux États” existait, mais particulièrement injuste. Les sionistes et la dynastie hachémite 2 s’étaient entendus pour se partager la Palestine 3 et, après la guerre de 1948-49, il n’y aura pas d’État palestinien. La Cisjordanie et Jérusalem-Est seront annexés par la Jordanie. Gaza sera sous protectorat égyptien.
Ce déni de l’existence, des droits et de la dignité des Palestinien·nes se prolongera après cette guerre. Immédiatement après avoir dirigé un nettoyage ethnique prémédité, David Ben Gourion déclarera : “nous n’avons expulsé personne, les Arabes sont partis d’eux-mêmes” .
Avec la conquête de toute la Palestine historique en 1967 et le début de la colonisation de ce qui n’avait pas été conquis en 1948, la volonté de faire disparaître la Palestine devient claire. En Israël, le mot “palestinien” n’existe pas et il est toujours question que ces “Arabes” se dissolvent dans le Proche-Orient.
Oslo ou la grande illusion
Une seule chose a été signée à Oslo en septembre 1993 : la “coopération sécuritaire”, c’est-à-dire l’obligation pour l’occupé d’assurer la sécurité de l’occupant. Et cette signature a définitivement transformé l’Autorité Palestinienne en une entité collaboratrice.
Les questions clés pour la Palestine, à savoir l’occupation, la colonisation, l’État palestinien, Jérusalem, les prisonnier·es, le droit au retour des réfugié·es…, on en a parlé et rien n’a été signé. Pendant les 26 mois qui séparent la signature des accords d’Oslo de l’assassinat de Yitzhak Rabin, ce dernier installe 60 000 nouveaux et nouvelles colons et envoie l’armée israélienne à Hébron pour les protéger. De quelle paix s’agissait-il ? Il y avait environ une centaine de milliers de colons installés dans les territoires occupés en 1993. On approche aujourd’hui les 900 000.
La “communauté internationale” va jouer un rôle détestable. Elle va prétendre qu’il existe un “processus de paix” alors que le rouleau compresseur colonial se développe. Les “négociations” 4 qui sont autant de demandes de capitulation des Palestinien·nes sur leurs droits vont se multiplier.
Charles Enderlin raconte dans Le Rêve brisé comment Ehud Barak et Bill Clinton essaieront de pousser Yasser Arafat à la capitulation à Camp David. Quand Arafat refuse de signer, Clinton lui explique “qu’il est un homme mort” et “qu’on lui fera porter la responsabilité de l’échec” . Et Barak déclare : “nous avons fait des offres généreuses qu’Arafat a refusées. Nous n’avons plus de partenaire pour la paix ”. Ces fameuses “offres généreuses” consistaient à faire du village d’Abu Dis la capitale palestinienne, l’occupant gardant Jérusalem et les principales colonies. Et bien sûr, il n’était pas question de retour des réfugié·es.
Depuis 20 ans, on est dans l’hypocrisie la plus totale. Officiellement, l’ONU, l’Union Européenne et même les États-Unis défendent la “solution à deux États”. Israël est contre, multiplie les nouvelles colonies et institutionnalise l’occupation. Et la “communauté internationale” protège l’occupant, criminalise le soutien à la Palestine et même, en plein génocide à Gaza, arme les génocidaires.
Deux États ? Pas possible !
Quand on franchit la “ligne verte” 5 , on se demande instantanément “où est la Palestine” ? On voit partout les colonies, le mur et les “routes de contournement” 6 . Toutes les grandes villes palestiniennes et la plupart des villages sont encerclées. Le Monde Diplomatique avait publié il y a quelques années une carte de l’Archipel palestinien, pour souligner que les territoires palestiniens n’ont aucune unité ou continuité territoriale. L’archipel est devenu quelques tâches isolées.
Interrogé sur la viabilité de deux États en 2007, Victor Batarseh, maire FPLP 7 de Bethléem, avait montré la situation dans sa ville : il y avait autrefois une belle forêt entre Jérusalem et Bethléem. Il y a aujourd’hui la gigantesque colonie de Har ‘Homa dont les immeubles arrivent devant la mairie de Bethléem. “L’État palestinien, vous le mettez où ?”
Il y a eu dans l’histoire des évacuations de colons israéliens et israéliennes : une dizaine de milliers au moment de l’évacuation du Sinaï après la paix avec l’Égypte (1978-1979) et environ 8 000 lors de l’évacuation des colonies de Gaza (2005) décidée par Ariel Sharon. Les colons en Cisjordanie et à Jérusalem-Est sont des centaines de milliers. Parmi eux et elles, il y a beaucoup de membres de l’extrême droite religieuse et iels sont armé·es. Il n’y a aucune possibilité réaliste de les évacuer sans très grande violence.
Les économies de Gaza et de la Cisjordanie ont été détruites par l’impossibilité de produire ou de commercer normalement, par la transformation de ces territoires en marchés captifs obligés de consommer des produits israéliens souvent de mauvaise qualité. Des dizaines de milliers de Palestinien·nes ont été dans le passé des travailleur/euses immigré·es en Israël, précaires et sous-payé·es et surtout licencié·es régulièrement selon le bon vouloir de l’occupant.
Bref penser que ce qui reste de la Palestine puisse se transformer en État viable, c’est du rêve.
Deux États ? Pas souhaitable !
L’idéologie sioniste est au départ une théorie de la séparation, affirmant que Juif/ves et non Juif/ves ne peuvent pas vivre ensemble, ni dans le pays d’origine, ni dans le futur État juif. La séparation a mené au colonialisme de peuplement, au concept meurtrier d’État ethniquement pur et à présent au fascisme. Deux États, ça signifie le maintien de l’État juif. Un État qui n’est pas celui de tou·tes ses citoyen·nes est un État d’apartheid et n’est pas légitime.
Il y a entre Méditerranée et Jourdain sensiblement sept millions de Juif/ves israélien·nes et sept millions de Palestinien·nes. Les premier·es ont tout : la puissance militaire, la richesse, les droits. Les second·es ont été fragmenté·es en plusieurs sous-statuts de domination différents et iels n’ont rien. Même en admettant que l’évacuation des colons soit possible, au nom de quoi donnerait-on 78 % du territoire aux un·es et 22 % aux autres 8 ?
La principale raison pour laquelle la “solution à deux États” est totalement injuste, c’est la question des réfugié·es. Le crime fondateur de cette guerre, c’est l’expulsion préméditée des Palestinien·nes en 1948. Leurs descendant·es sont aujourd’hui plus de dix millions. Près de six millions de Palestinien·nes ont la carte de l’UNRWA, l’office des Nations Unis qui prend en charge les réfugié·es. On comprend bien que la “solution à deux États” les sacrifie. Aucune paix juste ne peut oublier le droit au retour des Palestinien·nes que l’ONU a reconnu 9 . Les réfugié.es constituent aujourd’hui 75 % de la population de Gaza et 35 % de la population en Cisjordanie, leur retour concerne bien sûr l’Israël dans ses frontières d’avant 1967. Et même si seulement la moitié des réfugié·es font valoir leur droit au retour, le maintien d’un État juif n’a plus aucun sens.
Dans le livre Chroniques de Gaza 10 , les rares Gazaoui·es qui se disent favorables aux deux États disent en gros : “Le monde est injuste, ils vont nous donner un morceau de désert qu’ils appelleront État palestinien et nous serons tellement faibles que nous serons obligés d’accepter” . “Et les réfugié·es ?” “Les réfugié·es, c’est une cause sacrée. Tant que le droit au retour ne sera pas reconnu, la lutte pour l’obtenir continuera”.
Un État ?
Une partie des Juif/ves arrivé·es en Palestine avant 1948 sont venu·es parce qu’iels ne savaient pas où aller et iels n’avaient pas pour projet d’expulser les Palestinien·nes. Il existait pendant le mandat britannique (de 1920 à 1948) un courant “binationaliste”. En 1944, en plein génocide nazi, dans une élection interne au Yichouv 11 , une liste pour un État binational, conduite par le philosophe Martin Buber (1878-1965) obtient 45 % des voix. Mais ce courant disparaîtra dès le début des combats en 1948.
Au moment du vote du plan de partage, le “Haut Comité Arabe” qui rassemble tous les courants politiques palestiniens, propose à l’ONU une Palestine de tou·tes ses citoyen·nes. Le plan prévoit que la Palestine accueillera les réfugié·es juif/ves. Comme l’explique Élias Sanbar 12 dans le film Le Char et l’Olivier 13 , pour Ben Gourion, cette proposition est un cauchemar et elle sera enterrée.
L’OLP 14 se prononcera assez vite pour “Un seul État laïque et démocratique”. Cette position sera abandonnée en 1988 à la Conférence d’Alger où l’OLP reconnaîtra Israël dans ses frontières d’avant 1967. Yasser Arafat sera critiqué par plusieurs partis politiques de gauche (dont le FPLP) et par des personnalités comme l’écrivain Edward Saïd (1935-2003). Cet abandon permettra la signature des accords d’Oslo.
En Israël, l’organisation d’extrême gauche Matzpen 15 , aura aussi comme perspective l’État laïque et démocratique.
Un seul État, c’est sûrement le plus juste. Mais il est clair qu’il n’existe aucun rapport de force dans la région pour imposer une telle solution et surtout une solution reposant sur le “vivre ensemble dans l’égalité des droits”.
Quand on interroge les Palestinien·nes qui sont favorables à “un seul État”, dans leur vision c’est un pays qui s’appellerait Palestine, avec drapeau palestinien et dans lequel les Juif/ves israélien·nes qui accepteraient l’égalité resteraient.
L’ONU, une solution ?
Tous les Palestinien·nes s’insurgent sur le fait qu’on ne leur applique pas le droit international.
Le droit international, ce n’est pas feu la Société des Nations et ce n’est pas l’ONU. La Société des Nations en 1920 avait donné à l’Empire Britannique le mandat sur la Palestine en expliquant que les Palestinien·nes n’étaient pas assez “mûrs” pour être indépendant·es et qu’il fallait les guider vers la maturité.
L’ONU a violé le droit international à plusieurs reprises. Le vote du plan de partage en 1947 a été obtenu en achetant le vote de plusieurs pays. L’ONU n’avait aucun droit sur ce territoire. Dans les six mois qui séparent le vote du plan de partage de la déclaration d’indépendance d’Israël (14 mai 1948), la quasi-totalité des 400 000 Palestinien·nes vivant dans l’État juif octroyé aux sionistes par le plan de partage, ont été expulsé·es. L’ONU est responsable de la moitié de la Nakba 16 .
L’ONU vote en 1948 la résolution 194 sur le retour des réfugié·es palestinien·nes. Réponse d’Israël : l’interdiction de ce retour, la confiscation des terres et des biens de ceux et celles qui ont été chassé·es, la destruction de centaines de villages et l’effacement des traces de la Palestine. Israël sera pourtant admis à l’ONU avec la mention “respecte le droit international”.
Plus récemment, en 2019, la CESAO 17 demande aux juristes Richard Falk et Virginia Tilley, un rapport sur la situation en Palestine/Israël. La conclusion de ce rapport est sans appel : Israël pratique une politique d’apartheid, tel que ce concept est internationalement défini. Le Secrétaire Général de l’ONU, Antonio Gutteres interdira la publication du rapport.
Même si aujourd’hui les dirigeants israéliens qualifient l’ONU “d’organisation antisémite” et même si une très grande majorité des pays membres de l’ONU ont reconnu l’État palestinien, ce n’est pas de l’ONU que viendra la solution.
Le droit international
Il est constitué essentiellement de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme du 10 décembre 1948 qui complète la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789.
Que dit ce droit international pour la Palestine ?
D’abord la liberté : fin de l’occupation et de la colonisation, destruction du mur qui balafre la Cisjordanie, fin du blocus de Gaza, libération des prisonnier·es palestinien·nes 18 .
Ensuite l’égalité des droits pour tou·tes les habitant·es de la région, quelles que soient leurs origines, leur identité réelle ou supposée, leur religion ou leur non-religion.
Enfin la justice : le crime fondateur de cette guerre ayant été un nettoyage ethnique prémédité, c’est le droit au retour des réfugié·es palestinien·nes. C’est aussi le jugement des criminels de guerre.
L’appel palestinien au BDS 19 ne se prononce pas sur un ou deux États. Il se base sur ces trois points. En même temps, on comprend bien que le retour des réfugié·es est contradictoire avec la solution à deux États.
L’application de ce droit, c’est la garantie pour les Juif/ves israélien·nes de rester, exactement comme la fin de l’apartheid a permis aux Blanc·hes Sud-africain·es de rester. Il est clair que l’idée qu’Israël pourra éternellement s’imposer par la force et la violence est à la fois criminelle et absurde.
Les dirigeants néo-libéraux ou néo-conservateurs se trouvent devant un dilemme : jusqu’à présent, ils prétendaient défendre le droit et la démocratie face à la Russie, l’Iran, la Syrie, la Chine… Ces pays occidentaux, depuis octobre 2023, sont plus que complices d’un génocide. Laisser faire Nétanyahou, c’est achever toute idée de droit international, c’est retourner à la loi de la jungle, c’est achever de détruire les institutions internationales.
Cette guerre se joue sur deux plans. D’un côté, empêcher la destruction de la société palestinienne et de l’autre, obliger les complices d’Israël à cesser de soutenir cet État, à le sanctionner. Il est fondamental d’imposer le fait que toute négociation devra se faire sur la base du droit international et uniquement sur cette base.
Ce droit signifie clairement la fin de l’État juif et du sionisme.
Il n’y a pas d’alternative au “vivre ensemble dans l’égalité des droits” ni là-bas, ni ici.
De la Mer au Jourdain, l’égalité des droits !
Pierre Stambul
Nous publions ci-dessous le texte Palestine adopté par l’AG statutaire de la Semaine d’Émancipation à La Bussière.
Soutien à la résistance du peuple palestinien
De la Mer au Jourdain, l’égalité des droits
La situation du peuple de Gaza est catastrophique avec 50 000 morts directs de l’attaque Israélienne et 180 000 indirects, dont à chaque fois 70% de femmes et d’enfants, avec le déplacement de 1,5 million de personnes, avec la famine qui se généralise aggravée par le blocage israélien des convois humanitaires, avec la destruction de tout ce qui fait société logements, hôpitaux, écoles, infrastructures… Autant de crimes de guerre et contre l’humanité dénoncés par l’ONU et plusieurs instances de justice internationales qui mettent en garde contre la commission d’actes de génocide et envisagent de poursuivre Netanyahou et certains de ses ministres ainsi que des responsables du Hamas. En Cisjordanie les colons, souvent aidés par l’armée, pratiquent meurtres, expulsions et vols de terres.
Pour engager ce massacre, que Netanyahou prolonge pour la survie de son gouvernement d’extrême droite et son immunité vis-à-vis de la justice israélienne, le pouvoir israélien suprémaciste et raciste a pris prétexte de l’opération militaire de plusieurs groupes armés palestiniens le 7 octobre. Celle-ci, qui a donné lieu à des massacres et des crimes de guerre, est une des réactions aux 75 ans d’oppression coloniale, de destruction de villages palestiniens, d’entassement de refugié.es dans des camps, de spoliation des terres, de tirs à vue. Elle peut être comparée au soulèvement de 1954 contre l’occupation et la colonisation française en Algérie, qui a tué des civils comme des militaires.
L’issue urgente de cette guerre génocidaire passe par un cessez-le-feu immédiat, la livraison massive et immédiate de l’aide humanitaire et, pour l’avenir, l’application du droit international Liberté, Égalité, Justice (droit au retour et jugement des criminels de guerre) pour le peuple palestinien. Ce qui nécessite d’amplifier encore la vague de solidarité internationale de manifestations de rues, dans les universités, de grèves de soutien, les campagnes internationales lancées par les syndicats et les associations de Palestine comme Stop Arming Israël, la campagne pour cesser d’armer Israël et BDS (boycott, désinvestissement, sanction). Ce qui nécessite de se confronter plus aux institutions sionistes et au gouvernement et aux médias français qui soutiennent inconditionnellement l’État d’Israël, qui instrumentalisent l’antisémitisme pour criminaliser l’antisionisme et qui dédouanent l’extrême droite de son antisémitisme foncier.
Émancipation tendance intersyndicale, La Bussière, le 18 juillet 2024
Cette série de trois articles fait suite à un débat organisé dans le cadre de la Semaine Émancipation 2024. Le premier de ces articles revient sur la notion d’impérialisme, et met en évidence, en particulier, l’apparition, au cours des dernières décennies, de nouveaux impérialismes, chinois et russe. Le second article traitera de certains traits fondamentaux que revêtent les affrontements inter-impérialistes dans la période actuelle. Le troisième article s’intéressera à divers aspects des résistances populaires face à ces évolutions.
Avant toute chose, nous devons dire quelques mots de la notion même d’impérialisme, en commençant par nous demander quels critères permettent de parler de pays impérialiste. Sur un sujet aussi vaste, on ne pourra ici que soulever quelques questions et poser quelques jalons, afin de construire des repères nécessaires à l’analyse des situations concrètes. Nous serons alors en mesure de percevoir les grandes évolutions récentes dans la structuration du monde entre impérialismes concurrents, et en particulier l’arrivée dans l’arène mondiale d’un impérialisme chinois et d’un impérialisme russe. Pour finir, nous verrons ces nouveaux impérialismes à l’œuvre, en particulier, sur le continent africain.
L’impérialisme, quésaco ?
L’idée sous-jacente à celle d’impérialisme, c’est que le monde, à partir de ses structures économiques et sociales, est un assemblage de pays inégaux et hiérarchisés. Pour parler simple, il est constitué de pays dominés et de pays dominants, et pas seulement de pays pauvres et de pays riches. Il nous semble toutefois qu’entre ces deux ensembles, il se trouve aussi des “puissances régionales”, dont la nature mériterait une élaboration plus poussée. On pourrait faire rentrer dans cette catégorie des pays comme l’Iran, l’Inde, l’Afrique du Sud, le Brésil. Ces pays sont dominés économiquement (par les structures financières impérialistes et les multinationales en particulier), tout en possédant une certaine emprise économique et/ou politique et/ou militaire sur les pays plus faibles qui les entourent. La plupart des pays au monde appartiennent toutefois à la catégorie des semi-colonies : ils subissent une domination complète de la finance internationale et des grandes multinationales, en lien, très fréquemment, avec une domination politique sous diverses formes. Observons aussi que cela concerne des pays aux niveaux de vie et de développement très différents : aussi bien des pays européens tels que la Grèce, que la plupart des nations africaines, par exemple.
Quels critères pour définir un pays comme impérialiste ?
Si l’on reprend l’ensemble de critères fournis par Lénine en 1916 1 , on trouve au moins ceux qui suivent. C’est un ensemble de critères, et il nous semble toujours bien fonctionner, même s’il pourrait être utile de nous demander si, aujourd’hui, il ne faudrait pas en ajouter d’autres. L’impérialisme états-unien coche toutes les cases. On pourrait d’ailleurs y ajouter le critère de la militarisation à un haut niveau. Ce qui n’est pas le cas de l’Allemagne – du moins jusqu’à il y a peu de temps – ou du Japon. Pour qu’un pays donné soit une puissance impérialiste, tous les critères ne doivent pas forcément être remplis. Ils peuvent l’être plus ou moins, mais certains peuvent faire défaut. Mais il faut au moins qu’un pays coche plusieurs cases pour qu’il rentre dans la catégorie des pays impérialistes. Les critères sont les suivants :
Domination de l’économie par de grands monopoles.
Domination de l’économie par le capital financier (fusion du capital bancaire et du capital industriel).
Importance prise par l’exportation des capitaux.
Participation du pays au partage du monde entre grandes puissances.
Expansionnisme territorial et/ou colonialisme.
Tentons maintenant de repérer les pays impérialistes à l’époque capitaliste actuelle.
Anciens et nouveaux impérialismes
Nous ne prétendrons pas à l’exhaustivité. Commençons, pour plus de simplicité, par les pays impérialistes anciens. Il s’agit d’abord des pays européens qui ont participé au partage colonial du monde au XIXe siècle et au début du XXe : Royaume-Uni, Pays-Bas, France, Allemagne, Italie. Il convient d’y ajouter des pays européens moins puissants économiquement, mais qui satisfont néanmoins dans les critères de pays impérialistes : l’Espagne, les pays scandinaves. Le Japon ne doit pas être oublié. Ni, bien sûr, les États-Unis. Observons que certains pays ont perdu le statut de pays impérialiste : c’est le cas du Portugal, qui a été rétrogradé au statut de néo-colonie, après la perte de ses colonies africaines dans les années 1970, puis du fait de la politique des institutions financières internationales et l’intrusion de l’UE plus récemment.
Mais il existe clairement de nouveaux pays impérialistes, qui cochent au moins une partie de ces cases. La question de l’impérialisme se pose aujourd’hui différemment de la période où il existait des pays dits “socialistes” (URSS et Bloc de l’Est, Chine, etc.) et des pays indiscutablement capitalistes à l’Ouest, dont un certain nombre de pays impérialistes, plus ou moins puissants. La question est : parmi les pays où le capitalisme a été rétabli, a-t-on vu se mettre en place des impérialismes, ou non, et quels pays sont concernés ?
C’est un exercice sans doute exigeant, mais le faire modifie forcément les perspectives. Beaucoup d’entre nous, à gauche ou à l’extrême gauche, surtout parmi les plus ancien·nes, ont été amené·es à penser à l’IMPERIALISME (au singulier) pour parler des USA seuls ou bien du bloc de l’Ouest. Cette vision est devenue fausse. Nous devons l’actualiser, opération nécessaire pour saisir le monde d’aujourd’hui et y intervenir. À présent, nous devons comprendre que la Chine et la Russie sont non seulement devenus des pays capitalistes, mais également des pays impérialistes. Nous donnons plus loin un aperçu de ce que cela implique.
• La Chine
Elle est dominée par des entreprises géantes, qui vont des industries extractives à la haute technologie, où l’État intervient souvent mais où la logique du profit règne en maitre. La bourse a pris une grande place, le capital financier s’est énormément développé et s’exporte massivement. On constate un net expansionnisme au niveau commercial et à celui des investissements ; c’est particulièrement vrai en Asie et en Afrique, mais pas que…
• La Russie
Le pays est également sous la coupe d’entreprises géantes. Cela concerne des industries primaires, mais pas seulement ; elles se sont constituées après les privatisations mafieuses qui ont eu lieu dans les années 1990. Il y a un développement du capital financier en Russie. Ce pays se caractérise aussi par un expansionnisme militaire évident et barbare. Autour de la Russie, d’abord (Tchétchénie, Géorgie, Kazakhstan, et bien sûr l’Ukraine). Il s’agit aussi de “placer des billes” avec des alliés (Bachar el-Assad par exemple). Mais on notera aussi de nombreuses opérations en Afrique.
Questions de blocs
La thèse autrefois développée par Toni Negri et consorts sur “l’Empire”, autrement dit l’idée qu’il y aurait un super-impérialisme ultradominant, est battue en brèche par l’histoire. Il existe une pluralité de blocs impérialistes, rivaux les uns des autres. Les impérialismes ne sont pas isolés, coupés les uns des autres et en rapport seulement avec les pays qu’ils dominent. On a aujourd’hui quatre blocs impérialistes avec des alliances plus ou moins mouvantes entre eux. L’impérialisme le plus fort, celui des États-Unis, est l’allié traditionnel, mais dans un rapport de concurrence, avec les impérialismes européens, et avec l’UE à leur service.
On observe une opposition croissante entre l’impérialisme états-unien, le plus puissant, et l’impérialisme chinois qui le menace. Cela donne lieu à une guerre commerciale très claire entre ces deux pays. C’est tout l’impérialisme yankee qui est mobilisé sur cette question. Mais la stratégie diverge aux sommets de l’impérialisme US. Trump défend une alliance avec Poutine contre la Chine. Les démocrates sont contre et tiennent à garder leur leadership sur l’alliance atlantique. Dans ce contexte, on saisit évidemment que les élections de novembre auront sans doute de fortes répercussions sur la guerre en Ukraine.
L’Afrique, terrain de chasse des nouveaux impérialismes 2
Récemment, les opérations des impérialismes chinois et russe se sont multipliées en Afrique.
La Chine en Afrique
Si l’action de l’impérialisme chinois est globale, ses investissements sont tout particulièrement importants dans six pays :
Le Kenya : en particulier dans les infrastructures de transport (chemins de fer, ports…).
L’Éthiopie : notamment dans des parcs industriels et des projets énergétiques.
Le Nigeria : ce pays étant riche en hydrocarbures, les investissements chinois affluent dans les secteurs pétrolier et gazier, mais aussi dans les télécommunications et infrastructures.
La Zambie et la République Démocratique du Congo : c’est vrai notamment pour les exploitations minières de cuivre et de cobalt.
L’Afrique du Sud : la Chine a procédé à divers investissements, notamment dans les mines, le secteur manufacturier et la finance.
Si l’on opte pour une approche plus sectorielle, on constate que les investissements chinois en Afrique concernent une gamme assez étendue de secteurs clés.
Les infrastructures , d’abord, avec des projets majeurs dans le domaine des transports (routes, ponts, chemins de fer, ports) ; mais aussi l’énergie (centrales électriques, énergies renouvelables ou fossiles). Exemple : la centrale hydroélectrique de Karuma en Ouganda.
L’exploitation minière et les ressources naturelles : les entreprises chinoises sont très impliquées dans l’exploitation de minerais tels que le cobalt, le cuivre et l’or. La Chine investit dans l’extraction et le raffinage du pétrole et du gaz (Nigeria, Angola, Soudan).
L’agriculture : la Chine est dans l’agrobusiness, contribue à moderniser les infrastructures agricoles, opère des transferts de technologie et développe des projets agricoles.
Manufacture et industrialisation : la Chine intervient dans la création de parcs industriels, notamment des “zones économiques spéciales” (en Éthiopie et au Nigéria en particulier).
Télécommunications et technologie : des boites comme Huawei et ZTE développent les infrastructures de télécommunications et la Chine transfère ses technologies.
Santé : l’impérialisme chinois construit des hôpitaux, fournit du matériel médical et de l’expertise. Cela a été très visible en Afrique pendant la pandémie de COVID-19.
Immobilier, urbanisme, construction : des entreprises chinoises participent activement à la construction de projets immobiliers résidentiels et commerciaux.
L’impérialisme russe en Afrique
La Russie mise aussi beaucoup sur l’Afrique. Elle y a augmenté ses investissements dans divers secteurs clés, pour y renforcer sa présence économique et politique. Les principaux pays africains cibles d’investissements russes sont les suivants :
L’Algérie : c’est vrai pour l’énergie, l’armement et la coopération économique.
L’Égypte : les investissements russes concernent l’énergie nucléaire, le pétrole et le gaz.
L’Afrique du Sud : les boites russes investissent dans les mines, les métaux, l’énergie.
Le Zimbabwe : cela concerne l’exploitation minière.
La Centrafrique : le pays se tourne vers la Russie pour l’armement et la sécurité.
Voyons à présent les principaux domaines dans lesquels la Russie joue un rôle clé en Afrique.
L’énergie et les ressources naturelles : cela concerne le pétrole et le gaz, avec en particulier ses entreprises géantes Rosneft et Gazprom, impliquées dans des projets de développement et d’exploration (notamment en Algérie et en Égypte). Cela touche aussi les minerais et les métaux, en particulier pour accéder à des ressources telles que le platine, le nickel, le manganèse, et les diamants.
L’énergie nucléaire : Rosatom, l’agence nucléaire russe, est active dans la construction et le développement de centrales nucléaires (en Égypte, en Afrique du Sud…).
L’agrobusiness : la Russie renforce ses liens agricoles avec l’Afrique, investissant dans les infrastructures agricoles et les projets de production alimentaire (Mozambique, Angola…).
Armement et sécurité : c’est un élément crucial. La Russie est grand fournisseur d’armes à de nombreux pays africains. Elle propose également des formations militaires.
Infrastructures et construction : la Russie est impliquée dans divers projets, en discussion ou en développement, de construction et de financement d’infrastructure, y compris des routes et des chemins de fer. C’est le cas notamment en Éthiopie et au Nigeria.
La présence de l’impérialisme russe en Afrique se traduit aussi par l’extension de sa présence militaire sur ce continent, notamment au Mali, au Burkina Faso et au Niger, des pays aujourd’hui marqués par un rejet profond de la Françafrique. Nous y reviendrons dans un prochain article. Nous tenterons, avant cela, de saisir quelques-unes des principales tendances des rivalités inter-impérialistes aujourd’hui.
Patrick Krasso
La déconfiture des conservateurs s’explique aussi par la montée de l’extrême droite qui a obtenu 14 % des voix et quelques député·es. Cette extrême droite a monté une attaque généralisée très violente dans tout le pays contre les migrant·es et les musulman·es. Passages à tabac, pillages, destructions de commerce, scènes de lynchage, attaques de mosquées ou de centres de réfugié·es. Elle a exploité un fait divers dont l’auteur n’était ni migrant, ni musulman. Elle a été soutenue par Elon Musk sur le réseau X. Certes, il y a eu une réponse antifasciste dans la rue, mais l’ampleur des agressions annonce une période dure.
À chaque crime de masse commis par l’occupant (un jour un camp de tentes, un autre une école, un troisième un hôpital…), la “communauté internationale“ se dit “préoccupée”, voire “horrifiée”. Et rien ne change : les athlètes israélien·nes ont pu participer aux Jeux Olympiques avec leurs couleurs. Les armes fournies aux génocidaires continuent d’arriver. Et la Justice française poursuit pour “apologie du terrorisme” ceux et celles qui remettent en cause le discours officiel.
À Gaza, les conditions de vie sous la tente au milieu des eaux usées provoquent une grave épidémie de maladies cutanées.
En Israël, le rapport de l’organisation B’Tselem dénonce des prisons israéliennes transformées en centres de torture. De nombreux prisonniers seraient morts à Sde Teiman.
Neuf soldats israéliens ont été mis aux arrêts pour avoir sodomisé collectivement un prisonnier palestinien. Un commando soutenu par plusieurs ministres et députés a essayé de les libérer. La fascisation d’une partie de la société israélienne est en marche.
L’effondrement du Rana Plaza en 2013, où des milliers d’ouvrières étaient exploitées, avait causé la mort de 1100 personnes. Le président provisoire Muhammad Yunus est un économiste qui a eu le prix Nobel pour avoir développé le micro-crédit. S’attaquera-t-il à l’oligarchie ? Rien n’est moins sûr et la déstabilisation a déjà commencé : des violences ont éclaté contre les réfugié·es Rohingyas et la minorité chrétienne.
Que c’est bon de lire un essai préfacé par Michel et Monique (Pinçon-Charlot) en 2020, écrit par Selim Derkaoui et Nicolas Framont, réédité en poche en 2023, conseillé par Le Monde diplomatique, qui donne l’impression à chaque page d’avoir raison.
Le pitch
Avoir raison ? C’est précisément là que tout se complique. On se méfie de cette impression, souvent fallacieuse !
De quoi est-il question dans La Guerre des Mots ?
De la dénaturation du langage par la classe bourgeoise dominante. Après une préface en chêne sur le “totalitarisme idéologico-linguistique” des Pinçon-Charlot, les deux auteurs, Derkaoui et Framont, proposent une liste des mots dévoyés par le capitalisme. On se réjouit avec eux de passer à la moulinette les “charges patronales”, la “grogne sociale”, “les classes moyennes ” ou encore l’horripilante “résilience ” qui suggère que le malheur est un bienfait qui s’ignore.
Le jeu de chamboule-tout est plaisant car il oblige à s’interroger sur l’usage que l’on fait de toutes les expressions qui structurent linguistiquement la société et que chacun·e d’entre nous reprend à son compte, de façon décomplexée.
Légitime défiance
Au-delà de la connivence confortable qui s’établit entre le sociologue (Nicolas Framont), le journaliste (Selim Derkaoui) et le/la lecteur·trice, on est en droit de se demander si La Guerre des Mots n’est pas qu’un divertissement pour gens de la “vraie gauche” qui pensent juste (en opposition bien sûr à la gauche bourgeoise et réformiste qui penche du côté du pouvoir). Les deux auteurs dans une introduction qui se veut rassurante, insistent sur la pureté de leurs intentions et surtout sur leur statut à part. Les voilà en quelque sorte les incorruptibles descendants d’Usbek et Rica dans les Lettres persanes : non contaminés par la bourgeoisie capitaliste (à la place de la monarchie absolue pour les deux persans), ils l’observent et la critiquent. Ils se présentent : “Respectivement journaliste et sociologue, nous sommes issus de la classe laborieuse et ne sommes ni « transfuges » ni « infiltrés »” . Ouf, ces deux-là, si l’on en croit cette profession de foi, ne rejoignent donc pas la cohorte des contempteurs bourgeois de la bourgeoisie. Ils sont au-dessus, au-delà ou ailleurs mais en tout cas pas dedans. Dans leur magazine web Frustration , il n’est pas question de complicité avec les “élites intellectuelles”. Vigies vertueuses plutôt que chiens de garde critiques (un oxymore) du système.
Un peu court, un peu facile
Au début de l’essai, “bourgeois”, succinctement défini sous forme de rappels historiques, devient le mot à abattre. Il est, en effet, dans un premier temps, plus facile d’abattre un mot qu’une classe sociale. Les deux compères, non-bourgeois auto-déclarés autant qu’auto-satisfaits, ne s’en privent pas et à ce jeu-là, comme le remarque Le Monde diplomatique , ils ne manquent pas “d’humour mordant”.
D’accord mais on attend un peu plus que le “nous” (les laborieux) opposé à “eux” (les bourgeois) ou que la conclusion mollassonne à laquelle parvient le duo. La dernière phrase s’arrête, comme trop d’ouvrages de cet acabit, plus ironiques qu’exhaustifs, précisément à l’endroit où l’on aimerait qu’il commence. Comment se satisfaire d’une phrase de clôture qui ne fait pas de mal à une mouche après 250 pages “mordantes” ? Il flotte comme un parfum d’arnaque, un-tout-ça-pour- ça qui dérange. On se croirait dans une tribune de Libération qui se la joue de gauche, “en vrai”. Selim Derkaoui et Nicolas Framont nous parlent, “à nous” (toi+toi+toi etc.) et se lancent avec vaillance : “Et puisque voter pour la « gauche » est désormais dépourvu de sens, alors il ne nous reste plus qu’une seule alternative : aller reprendre la Bastille du XXIe siècle aux bourgeois” .
De cette Bastille du XXIe, brandie comme une tête au bout d’une pique, on ne saura rien de plus. Quant à la façon de la reprendre, les auteurs se contentent d’une vague déclaration d’intentions qui ne mange pas de pain mais fait trembler d’aise (le bourgeois de gauche ?) “aucune victoire n’a jamais lieu sans violence ”. On dirait un proverbe ce qui, au terme d’un essai qui a l’ambition de dénoncer les fraudes et ruses du langage capitaliste, ne manque pas de sel. Le couple violence/ victoire est peut-être une allitération qui a de la gueule mais qui a aussi un sens, souvent illustré par des siècles d’histoire sanglante.
Conclusion désenchantée
Alors, cette Guerre des Mots ? On peut participer au combat, se dire “ils pensent comme moi” ou “je pense comme eux” et passer à autre chose. On se demande quand même si, à rebours des deux auteurs convaincus du contraire, le bourgeois ne nous ressemble pas un peu. Et là, on commence à être subversif car on prend conscience que l’on est une partie du problème.
Sophie Carrouge
La guerre des mots, Combattre le discours politico-médiatique de la bourgeoisie , Selim Derkaoui et Nicolas Framont, Passager Clandestin, 2020, 256 p., 17€.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
R. Creagh, dans son article “La pesanteur sociale et les ailes de l’utopie”, publié pour la première fois en 1994, analyse les échecs des communautés libertaires utopiques du XIXe siècle. A. Lucet revient sur “le double échec” des rencontres de Saint-Imier 2023, tandis que Jean-R. Delépine et G. Gourc dans “La grève désinvestie” abordent l’échec du mouvement social de 2023 à partir des analyses qu’en ont fait G. Goutte, syndicaliste révolutionnaire de la CGT du Livre, et Ch. Mahieux. Pour sa part P. Samzun évoque la mise en échec par Israël et ses soutiens des instances internationales, des ONG, de la Cour internationale de justice, mais aussi notre impuissance militante à empêcher le génocide à Gaza, à imposer une politique de désarmement pacifiste, ou à soutenir efficacement une résistance palestinienne armée et laïque.
Réévaluer l’échec et agir
Mais il ne s’agit pas ici de se limiter à des constats d’échec. Il s’agit aussi d’interroger les possibilités d’une réévaluation de l’échec, sans en faire ni une simple étape vers la réussite ni une sorte de culte romantique des “perdants magnifiques”. Et c’est peut-être dans le monde du travail, et donc dans l’intervention syndicale, qu’on peut le mieux procéder à cette réévaluation de l’échec. L’expérience de l’échec est aussi l’expérience d’une résistance du réel. Réévaluer l’échec est probablement ce qui protège le mieux contre l’aveuglement et le déni, et aussi ce qui permet de conserver capacité et volonté d’agir.
Rien n’est encore décidé, mais ce numéro est peut-être le dernier que nous propose l’équipe de Réfractions. L’équipe a en effet décidé de faire une pause, après 26 ans de publication régulière, pour reprendre de l’énergie et réfléchir à l’avenir de la revue. Une seule chose est certaine : il n’y aura pas de numéro 53 à l’automne prochain.
Souhaitons à l’équipe de trouver les modalités qui permettront de partager la richesse des réflexions proposées dans cette revue.
Raymond Jousmet
Réfractions n° 52, L’échec et le réel , printemps 2024, 160 p., 15 €.
Dans la nuit du 13 août 2024, au Bacamp, une des occupations de la Zad contre l’A69, un groupe de fachos incendient des couchages, un véhicule et agresse plusieurs camarades en pleine nuit. Un de ces camarades est rescapé de justesse. Nous soutenons les agressé·es et nous relayons le CP de la ZAD.
Le communiqué de la ZAD
Il était 3h10 à la lisière du bois, sous la cime d’un arbre. Plusieurs ami·es étaient en train de se coucher dans leur tente et leur véhicule quand trois silhouettes sont apparues au loin. Alors que cela semblait être des camarades, une attitude hyper menaçante a permis de comprendre que c’était en réalité des personnes venues pour nous agresser.
En quelques secondes, l’un des trois miliciens a placé sa main avec un objet, vraisemblablement un couteau, sous la gorge de notre ami pour empêcher de bouger. Un autre commençait à asperger la tente et le véhicule d’essence.
Dans la foulée, alors qu’un autre ami rejoignait la scène pour essayer de calmer la tension, il s’est fait asperger d’essence. Alors l’un des agresseurs a mis le feu aux couchages dans un même geste qui aurait pu immoler entièrement notre ami couvert du liquide inflammable.
Enfin, les trois incendiaires ont pris la fuite alors que nous arrivions plus nombreux·ses.
Malgré nos quelques extincteurs et nos efforts pour empêcher le feu de se propager vers la forêt nous n’avons pu qu’observer impuissant·es la voiture et tous les effets personnels de ce groupe d’ami·es venu·es pour la semaine, disparaître sous nos yeux.
Par la suite, les pompier·es sont rapidement intervenu·es pour éteindre l’incendie.
La préparation d’une telle action par des groupes fascistes est la concrétisation sans équivoque d’une bascule en cours. Les petits ténors de la facho-sphère locale que sont les pères et fils Carayon, Guy Bousquet et autres Cabroliers, Terliers et Bugis récoltent aujourd’hui les fruits d’un long travail réactionnaire. Depuis le début, nous subissons des attaques dangereuses qui renforcent chaque fois un peu plus notre détermination à nous organiser pour un anti-fascisme populaire et déterminé.
Pour soutenir les camarades dans les dépenses à venir, on a ouvert une caisse de dons.
Vous la retrouvez dans notre linktr.ee/stop_a69 ou sinon en tappant ZAD A69 sur le site : opencollective.com.
Circulez, la ville sous surveillance , Thomas Jusquiame, Marchialy, avril 2024, 256 p., 20€.
L’amour et la révolution , Johanna Silva, Textuel, mars 2024, 288 p., 21,5€.
Méfiez-vous des femmes insomniaques , Annabel Abbs, Arthaud, septembre 2024, 368 p., 21,5€.
Pour Britney , Louise Chennevière, P.O.L., septembre 2024, 144p., 15€.
Commentaires sportifs et/ou sexistes
Journaliste britannique d’Eurosport, Bob Ballard a eu ce commentaire édifiant à l’issue de la victoire des Australiennes sur le 4 fois 100 m 4 nages des Jeux Olympiques. “Les femmes viennent de finir, vous savez comment sont les femmes… Elles traînent, elles se maquillent”. Pour une fois, la sanction n’a pas traîné : il a été exclu.
Pierre
Disparition
Claire Auzias, décédée le 6 août dernier, a été incinérée le 19 août, au cimetière du Père Lachaise.
Ses cendres seront dispersées dans une quinzaine de jours et un hommage lui sera rendu le 19 octobre à Paris à l’EDMP.
Je perds une amie chaleureuse, d’une lucidité extrême ; nous perdons une historienne rigoureuse et engagée, passionnée par tou·tes les exclu·es, depuis les dames ovalistes de Lyon, dans les années 1800, jusqu’aux Roms (en particulier ceux et celles de Fontenay) et autres “tricards” des dernières décennies. Elle était venue à la semaine d’Avignon pour intervenir sur les féminismes et le monde ouvrier.
C’était toujours un bonheur de la rencontrer et de l’écouter. Sa voix va nous manquer…
Sororellement triste.
Éliane
JO de Paris : des avancées pour l’égalité hommes-femmes ?
Le CIO affiche sa volonté en faveur de l’égalité hommes femmes. Mais de quelle “avancée” s’agit-il ?
La compétition sportive permet-elle de faire progresser l’égalité entre les femmes et les hommes, c’est-à-dire une égalité en tant que personne, en tant qu’être humain ?
Le ravalement du corps humain au rang de chose, la réification des corps à tous les niveaux par l’utilisation d’appareils de mesures et de contrôle strict des corps s’applique plus encore aux corps féminins. Ainsi, sépare-t-on poussins et benjamins, minimes et cadettes, juniors et seniors, valides et invalides, moins de 50 kg et moins de 53 kg (aux JO, la lutte féminine compte six catégories de poids), moins de 10 nmol de testostérone et plus de 10 nmol, etc. On assiste à une multiplication des tests de plus en plus intrusifs : tests génétiques, tests hormonaux, tests articulaires, musculaires, de dopage… Cette catégorisation des corps est censée offrir les conditions de l’affrontement dans l’égalité.
La polémique qui a éclaté à propos du physique androgyne de la boxeuse algérienne Imane Khelif, remettant en cause sa légitimité à concourir en catégorie féminine est illustrative de la classification des corps imposée par la compétition. La lutteuse indienne Vinesh Phogat a été disqualifiée avant la finale de la lutte (moins de 50 kg) pour un surpoids de 100 gr ; le Tribunal arbitral du sport (TAS) a rejeté son appel…
“L’égale possibilité, l’égal droit à la jouissance de son corps n’échouent-ils pas dès lors que l’on prétend annuler le rapport de domination homme/femme en sportivisant, stadifiant, olympisant le corps féminin de même que tout corps ? Les souffrances quotidiennes, physiques et parfois morales, l’éloignement des proches, les blessures, les interdictions multiples, l’isolement social et culturel, la soumission perpétuelle aux incantations des entraîneurs, autant de réalités qui devraient permettre de relativiser les discours sur l’émancipation politique des championnes. Bien évidemment, il n’en est rien. Alors, s’agit-il d’émancipation politique des femmes ou d’esthétisation sportivo-olympique de la situation des femmes des pays représentés ?” (Ivan Bizet et Nicolas Oblin, La femme et l’olympisme ou le fantasme de l’émancipation politique par le sport).
La compétition sportive induit la recherche permanente du “dépassement de soi” afin de battre des records, et pour cela une lutte contre soi (son propre corps) et contre les autres (les concurrents, les adversaires…). Alors s’agit-il d’émancipation ou d’aliénation ?
À méditer.
Hélène
Clap de fin avant l’été.
Éditorial de juin, dixième numéro, que dire pour clore cette saison ?
Le 7 octobre 2023, on apprend que le Hamas a attaqué Israël et qu’il retient en otages des civil·es. Dans les jours qui suivent commence en représailles, l’opération “Glaive de fer”.
Le 28 mai 2024, on compte les mort·es, du moins ceux et celles qui ne sont pas enseveli·es sous les gravats. Une dernière offensive, dans la nuit du 26 au 27 mai sur un camp de déplacé·es à Rafah vient de tuer plus de 40 personnes. Un massacre.
En France, les manifestations de soutien pro-palestiniennes sont réprimées et quiconque proteste est accusé “d’apologie du terrorisme” et évidemment d’antisémitisme. Sciences-po rue Saint-Guillaume devient l’épicentre de la contestation. La gauche, comme à son habitude, se déchire et les insultes volent bas. LFI soutient les manifestant·es et la voilà accusée de faire campagne pour des élections européennes dont tout le monde se fout tant les médias ont déjà vendu Bardella aux Français·es catatoniques. On entend déjà les analyses à chaud le soir du 9 juin et les projections pour 2027 où cette fois-ci, on nous vendra Le Pen.
Macron en Nouvelle-Calédonie rappelle certaines vignettes de Tintin au Congo, Milou en moins. La cravate dénouée, dans l’avion du retour, il annonce en aparté au Parisien, un “référendum national” sur le dégel du corps électoral. On se frotte les yeux à moins que cela ne soit les oreilles, un quoi ? Y’a bon.
On continue de se faire mal dans ce dernier édito ? On parle des flics cogneurs, de l’écologie massacrée, de l’autorité comme horizon ultime pour la jeunesse, des groupes de niveaux au collège qui n’en sont plus mais en sont encore, de la fascisation du continent européen.
Et si on tentait un édito plus optimiste, un exercice presque subversif pour nous toutes et tous si rompu·es à l’exégèse du pire.
Adopter une grille de lecture autre de l’actualité demande un effort tant on a intégré celle des médias dominants, des partis politiques les plus dangereux, des chefs de bande. Penser le monde autrement qu’au travers du filtre de la barbarie est-il encore possible ?
Changer le discours ambiant de la peur par la solidarité c’est possible. Prenons les exemples de notre vie quotidienne : les rues des villes sont pleines de personnes de toutes origines, qui vivent, travaillent et s’aiment ; alors qu’une étudiante sans-papier désespère de trouver un stage rémunéré, des restaurateurs solidaires font fi de leur peur de l’administration pour la prendre. À Dijon, les défenseur/euses d’un terrain que la mairie cède à bas prix, se battent pour cette “Réserve Urbaine de BiodiverSité” et gagnent au tribunal administratif.
Même si les luttes globales, des travailleur/euses peinent, les formes locales de solidarité avec la Palestine, les sans-papiers et les luttes écologiques gagnent en force de rassemblements et de militance.
Alors permettons nous de rêver et de faire rêver à un monde sans aucune domination, entre vivants, humain et non humain, d’un monde sans frontières, sans hiérarchies. Le rêve est un puissant moteur de changement et de révolution, sinon, comment imaginer la mise en place du programme du Conseil national de la résistance dans un pays ruiné à la sortie de la deuxième guerre ? Comment expliquer les luttes des peuples opprimés, colonisés, massacrés ?
“La vie est un peu triste mais elle est toujours belle ” dit Belmondo dans Pierrot le fou.
Sophie Carrouge, Marine Bignon
Tri social précoce à l’école avec le “choc des savoirs”, problématiques de l’inclusion scolaire, militarisation de l’école et de la société, retournement des valeurs et ordre moral, mais aussi luttes environnementales, questions féministes, soutien au peuple palestinien avec notamment la campagne Stop Arming Israël, et bien entendu syndicalisme, autant de domaines d’intervention et de luttes à poursuivre et d’interrogations aussi de nos pratiques pédagogiques.
Dans un cadre très agréable au bord de la Gartempe, à 10 km des célèbres fresques de l’abbaye de Saint-Savin (XIe-XIIe siècles) inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO, venez débattre et refaire le plein d’énergie pour affronter les enjeux de cette rentrée de septembre 2024.
Inscrivez-vous dès maintenant à l’adresse du GD 17 : emancipation.17@wanadoo.fr, en précisant quel hébergement vous souhaitez (il reste encore quelques lits individuels dans un grand gîte).
Pour venir en train, quelle que soit votre gare de départ il faut passer par Poitiers et de là prendre un car SNCF pour Chauvigny ou pour Saint-Savin où vous pourrez trouver tous les services.
Pour consommer local, un point de vente de producteurs, La ferme du Vieux Bellefonds est ouverte seulement les vendredi et samedi matin, mais il est possible de commander une semaine à l’avance (site : http://levieuxbellefonds.fr ). Si vous commandez, contactez-nous (06 10 35 87 43) pour organiser la livraison.
R. J.
Demandez le programme
Il est prévisionnel et sera adapté à l’actualité samedi matin.
Matin (9h30-11h45) Après-midi (14h-16h) Après-midi (16h30-18h30) Soir (21h-23h30) Samedi 13 juillet AG d’organisation ; prise en compte de l’actualité La revue :quelles perspectives ? Émancipation dans les mobilisations Dimanche 14 juillet Travailleur·euses du public, du privé :comment combattre les attaques à venir ? Comment lutter contre l’agro -industrie ?Luttes locales, luttes nationales, interventions d’Émancipation Comment lutter contre l’agro -industrie ?Luttes locales, luttes nationales, interventions d’Émancipation Agir dans son syndicat : l’unité syndicale, sur quelles bases ? Lundi 15 juillet Commissionfemme non-mixte École : contre le tri social et l’offensive capitaliste, quelles mobilisationset quelles pratiques de résistance ? Inclusion scolaire, école pour tous / toutes : quelles revendications ? Militarisation de la société, militarisation de l’école : bilan et perspectives de la lutte contre le SNU Mardi 16 juillet Faire face à l’autoritarisme d’État, à la répression et à la fascisation Comment lutter contre les offensives sexistes, homophobes,transphobes… ? Pratiques pédagogiques :enseigner sans dominer ? Débat international : affrontements des impérialismes et résistances des peuples Mercredi 17 juillet Rédaction de textes Détente Détente Campagne « Stop arming Israël », BDS… où en est-on ? Jeudi 18 juillet Assemblée Générale statutaire Assemblée Générale statutaire Assemblée Générale statutaire Repas anticapitaliste,féministe, laïque et convivial Vendredi 19 juillet AG de rentrée AG bilan Remise en état collective. En gras les débats publics.
Conséquence logique du sabotage méthodique du processus de décolonisation par l’État français, l’heure est à l’affrontement en Kanaky-Nouvelle-Calédonie, qui a déjà fait plusieurs morts.
Il est urgent de dénoncer la responsabilité première de la politique coloniale française, des colons sur place, de s’opposer à la menace qui plane sur les indépendantistes et la CCAT (Cellule de coordination des actions sur le terrain) en particulier et de soutenir la lutte légitime du peuple Kanak.
La Nouvelle Calédonie est toujours une colonie française, c’est d’abord une réalité matérielle et une continuité historique : occupation militaire, politique d’installation de colons, spoliation des terres, racisme, massacres et violences diverses qui ont jalonné ces 171 années d’occupation. L’inscription du pays sur la liste des territoires à décoloniser de l’ONU depuis 1986 vient rappeler cette évidence.
En 1988, les accords de Matignon puis Nouméa avaient clôturé une période d’affrontements violents et ouvert la voie à un processus de décolonisation, qui prévoyait le transfert progressif des compétences que l’État français s’était arrogées, pour aller vers “la pleine émancipation”. L’application de ces accords a été difficile et sans cesse menacée tant par les gouvernements français que par les colons sur place. Depuis l’accession au pouvoir d’Emmanuel Macron, la France a mené un travail de sabotage radical de ce processus, dont la loi sur le dégel du corps électoral n’est que le dernier épisode 1 . En 2022, le choix de nommer Sonia Backès, issue des franges extrêmes des partis coloniaux locaux, au gouvernement français était un symbole fort de ce basculement.
Contre le retour aux années 1980 et la criminalisation de la CCAT
Il y a 40 ans, le niveau de violence avait fait plus de 90 morts, en très grande majorité kanak. On retrouve aujourd’hui plusieurs ingrédients du pourrissement de l’époque : entêtement français autour de la question du statut et des modes de scrutin, mépris des Kanaks et de la revendication indépendantiste, militarisation de la répression, armement à outrance des colons… Faudra-t-il en arriver à un épisode comparable au massacre de la grotte d’Ouvéa pour que l’État français fasse machine arrière ?
Nous dénonçons la volonté exprimée ouvertement par le gouvernement français de criminaliser la CCAT qualifiée par Gérald Darmanin de “groupe mafieux”. Les médias français reprennent sans distance la qualification de “frange la plus radicale du Front de libération Kanak socialiste (FLNKS )” distillée par l’État. Cela ne correspond nullement à la réalité, et surtout, participe à une stratégie volontaire visant à isoler une partie du mouvement indépendantiste, préparant les esprits à son élimination politique ou même physique. Dans les années 1980, cette même stratégie avait été déployée par la France et avait abouti notamment à l’assassinat direct d’Éloi Machoro par le GIGN 2 , présenté comme un élément radical, dissocié artificiellement du reste des indépendantistes.
Aujourd’hui, plusieurs membres actifs de la CCAT se cachent et se savent visés tant par la répression étatique que par les milices de colons. Gabriel Attal vient d’annoncer l’assignation à résidence de personnes désignées comme membres de la CCAT, dans le cadre de l’état d’urgence. Le gouvernement français serait directement responsable de toute atteinte à leur intégrité physique.
Bien nommer : exécutions arbitraires, prisonniers politiques
Car si, a priori, on peut imputer à des colons d’avoir tiré sur les jeunes Kanaks hier, la responsabilité première en incombe bien à l’État et à sa politique. C’est son entêtement et sa fermeture qui ont conduit à la situation actuelle. Il est donc responsable de l’éclatement du conflit et de toutes les morts qui en découlent. De nombreux témoignages indiquent d’ailleurs un bilan plus élevé chez les Kanaks que les trois morts annoncés par l’État à l’heure de la rédaction de ce texte.
On constate aussi concrètement un parfait alignement entre les acteurs étatiques et les milices coloniales. Les gendarmes et policiers protègent et ouvrent la voie à ces milices que les colons se targuent d’essayer de créer “dans chaque quartier”. Ces groupes portent ouvertement des armes, même en présence des forces de l’ordre, sans être désarmés. Le Haut-Commissaire et le commandant local de la gendarmerie ont tenu une conférence de presse conjointe avec Sonia Backès, présidente de la Province Sud. Aujourd’hui, le vice-président de cette province, s’affiche ouvertement sur les réseaux sociaux et sur le terrain, en tenue paramilitaire, pour donner des instructions à ces groupes armés.
L’assassinat de jeunes Kanaks correspond pleinement à la définition d’exécutions arbitraires au sens de l’ONU, d’après la résolution 1994/67 de la Commission des droits de l’homme de l’ONU, qui considère que cette définition s’applique aussi quand ces actes sont commis par “des groupes paramilitaires, des forces de défense civile ou d’autres forces privées coopérant avec le gouvernement ou tolérées par lui”. Le Haut-Commissaire, qui représente l’État français dans le pays, a eu pour première réaction de relativiser la mort d’un des jeunes Kanaks, en considérant qu’il avait été tué par “quelqu’un qui a certainement voulu se défendre” 3 .
Par l’utilisation de termes comme “délinquants ”, les autorités françaises cherchent à disqualifier les mobilisations des jeunes Kanaks en lutte contre la colonisation, qui leur impose discriminations racistes, paupérisation et exclusion.
Solidarité avec le peuple Kanak dans sa lutte légitime pour son émancipation
L’association Survie exprime toute sa solidarité aux proches des victimes de cette violence coloniale, aux personnes arrêtées pour leur activité politique.
Nous nous opposons à la répression coloniale actuellement à l’œuvre : milices paramilitaires, déploiement de l’armée, état d’urgence, coupure de réseaux sociaux, et même, selon ce qui a pu nous être remonté, des coupures du réseau 4G.
Nous dénonçons la stratégie menée par la France de dissocier et isoler la CCAT du reste du mouvement indépendantiste, qui fait planer une menace politique, judiciaire et même physique sur ses membres, et nous réitérons notre soutien à l’ensemble de la lutte d’émancipation du peuple Kanak.
Survie, le 16 mai 2024
Une entreprise qui s’appelait la Serp société d’études et de relations publiques créée en 63 dans le but de trouver une activité à Jean-Marie Le Pen, sans emploi depuis qu’il avait perdu son mandat de député.
Très vite la Serp devient une maison de disques qui éditait des vinyles puis des cassettes.
Parmi les fondateurs de la Serp des noms qui ne sont pas très connus du grand public, mais qui restent très connu dans le monde de l’extrême droite : celui de Jean-Marie Le Pen, mais aussi celui de Léon Gautier qui était passé de la propagande à Vichy à l’engagement sur le terrain dans les rangs des Waffen-SS en uniforme, cofondateur aussi de la Serp Philippe, Marsay ancien de l’Algérie Française, Pierre Durand, futur trésorier du FN qui commentait les discours d’Adolf Hitler ou de Philippe Pétain sur des cassettes éditées par la Serp
Ils font partie des fondateurs du Front National, créé en 1972, en vue des élections législatives de 1973, par Ordre nouveau, un groupuscule composé d’anciens partisans du Reich qui souhaitaient la mise en place d’un État fasciste en France, ainsi que par des anciens de l’OAS, en vue des élections législatives de 1973.
Les disques et les livrets circuleront très largement, chez les cadres supérieurs du Front National, mais aussi dans toutes les fêtes BBR, Bleu-Blanc-Rouge, qui jalonneront les années 80/90 au moment où le FN décollera dans les urnes
La première grande enquête auprès des électeurs de base du FN, date de 1987, c’est Au Front un livre d’Anne Tristan 1 , journaliste infiltrée, qui raconte qu’elle a vu s’acheter, s’échanger dans les vide-greniers, ces objets édités par la Serp
Les militant·es et les sympathisant·es écoutaient des chants qui n’étaient pas considérés à l’époque comme néo-nazi, mais nazi tout court.
Finalement dirigé par Marie Caroline Le Pen, la sœur de Marine Le Pen, la Serp arrêtera ses activités en 1999, et pendant ces 37 années elle aura converti en argent des chants hitlériens, quatre siècles de musique militaire, dont un disque de l’armée rouge et puis quantité de discours à la gloire du Reich, non sans perdre un procès pour apologie de crimes de guerre…
Et alors que le Front national a entretenu des liens étroits avec le parti néofasciste MSI depuis un demi-siècle…
B. F.
(Sur la base d’une chronique d’Angélique Boin sur France Culture ; voir aussi Nicolas Lebourg, historien spécialiste de l’extrême-droite)
Pour bien comprendre les raisons profondes des émeutes en Nouvelle- Calédonie, il faut revenir en arrière.
En 1983 une négociation a lieu à Nainville-les-Roches entre la France et le Front indépendantiste à propos du droit électoral, objet du litige actuel. À la table de ces négociations, se trouvent invités ceux que les indépendantistes n’attendaient pas : des partis représentants des non-indépendantistes, majoritairement composés des descendant·es d’Européen·nes RCPR et FNSC (autonomistes). Le résultat de ce coup stratégique de l’État français, accepté par les Kanaks, fut “hybride” et aboutit à la déclaration de la Table Ronde : “Reconnaissance de la légitimité du peuple kanak premier occupant du territoire se voyant reconnaître en tant que tel un droit inné et actif à l’indépendance dont l’exercice doit se faire dans le cadre de l’autodétermination prévue et définie par la Constitution de la République Française, autodétermination ouverte également pour des raisons historiques aux autres ethnies dont la légitimité est reconnue par le peuple kanak”. On bascule donc de la question de l’autodétermination du peuple kanak à celle de l’ensemble du territoire de Nouvelle-Calédonie1 .
Dilemme non tranché derrière les accords officiels et qui ressurgit parfois violemment comme à présent à chaque nouvelle décision de l’État français aggravant l’inégalité électorale. Ce fut encore le cas avec le statut Lemoine en 1984, adopté par l’Assemblée nationale et refusé par les Kanak·es. Lors de son congrès le FNLKS déclare que les élections à l’Assemblée territoriale n’auront pas lieu.
Pour des raisons analogue le statut Pons ouvrant un nouveau référendum en 1987 sera rejeté avec celui-ci. Le tout dernier référendum le fut aussi : les indépendantistes étant en pleine période de deuil rituel.
Objectivement ce qui pose problème est ce “troisième acteur”. Ceux et celles qu’on appelle les victimes de l’histoire : descendant·es d’un peuplement forcé de bagnards, de communard·es, d’une main d’œuvre asiatique soumise elle aussi à l’indigénat. Victimes que les indépendantistes acceptent comme légitimes dans le processus électoral.
Politiquement la France va “jouer” sur cette catégorie pour rendre les Kanak·es minoritaires électoralement : aujourd’hui en l’étendant à celles et ceux qui vivent sur le territoire depuis plus de 10 ans mais sans référence au début symbolique de cette durée :1988 les accords de Matignon, ce qui fausse le système dont il avait été convenu et dépossède les indépendantistes de leur priorité politique. Coup de force donc de l’État français qui devait provoquer logiquement la révolte des leurré·es. Que celle-ci soit dévoyée comme dans tout mouvement collectif violent par des jusqu’auboutistes moins politisé·es mais comme les autres exaspéré·es par les roueries d’une tutelle coloniale interminable ne change rien au fond du problème.
Darmanin et Macron comme pour les émeutes de juillet dernier en métropole, tentent de jouer une fois de plus la carte des “voyous”, des mal élevés et de leurs proches… ou de la manipulation nationale ou internationale. On connaît la chanson.
On peut poser le problème inversement : que vaut une démocratie dite “représentative” qui provoque en cascade rejets et émeutes ?
Ce n’est pas d’un “geste” du gouvernement qu’il est besoin en cette situation mais du retrait pur et simple de ce projet injuste.
Marie-Claire Calmus
À Djibaou et Yeweiné Yeweiné
Djibaou, Yeweiné
un deuil comme jamais
J’ai perdu terre et mère
père et ciel
Djibaou, Yeweiné
à travers sang et larmes vous riez
d’espoir et de confiance
non en notre parole que vous saviez truquée
mais dans la certitude
que viendrait tôt ou tard
mieux vaut tard que jamais
le droit pour la peau noire et les cheveux crêpus
les vrais tenants des terres chassés tués exclus
de vivre et d’apprendre
désirer entreprendre
comme tel ou telle qui depuis sa peau claire
se fit roi juge et dieu
Djibaou, Yeweiné
ceux qui vous firent taire
parlent tous à présent de votre intelligence
courage bonté vaillance
c’est l’humour qui était la plus exacte mesure
de votre modestie et de votre orgueil
de cette lutte folle et lente
de cette foi rusée patiente
stoïque et immortelle
en l’équité !
Marie-Claire Calmus
Sans le vouloir, presque par paresse, on adopte le langage du pouvoir en place. En prendre conscience est une nécessité.
Austin et Chevalier
Je me souviens avoir lu dans mes jeunes années Quand dire c’est faire de John Longshaw Austin. Dans les bibliographies de classe préparatoire, prêt-à-penser des étudiant·es, figurait également en bonne place Classes laborieuses et classes dangereuses de Louis Chevalier. Moi qui n’avais pas lu grand-chose, du moins pas grand-chose de sérieux, je me sentais subitement armée pour comprendre :
1) Que le verbe se fait chair, comme dans la Bible . Si tu dis Lève-toi et Marche, tu le fais. Jésus/Lazare performatifs.
2) Que les pauvres, on s’en méfie autant qu’on les surveille et les punit pour leur bien.
Question et tentative de réponse
Attal aurait-il eu, par hasard, accès aux mêmes bibliographies ? Il semblerait que oui mais en version abrégée.
Il aura retenu de J. L Austin que dire est le comble de l’action et de L. Chevalier, qu’un pauvre en liberté est une menace. Attal est un ministre littéral plus que premier. À partir de deux titres, il imagine des sous-titres à rallonge. Classes laborieuses et Classes dangereuses ou comment raboter l’assurance chômage, faire travailler les plus démuni·es 15 heures hebdomadaires pour le prix d’un RSA, user les corps plus vite avec un âge de départ à la retraite de plus en plus lointain, dresser et encager la jeunesse et restreindre la liberté d’expression. Quand Dire c’est Faire ou comment transformer un refus d’obtempérer en potentielle sentence de mort à exécution immédiate ou un soutien à Gaza en apologie du terrorisme.
Métaphore
Autre métaphore possible, la cuisine française. La gastronomie du fond des âges aime le faisandé. Faire pourrir la viande lui donne du goût, de la texture, de l’odeur. Si on transpose ce principe à la politique, cela fonctionne bien.
Chaque mesure proposée par l’État actuel pue le sanglier qui a mariné dans la vinasse.
Si on décide de s’occuper des enfants, cela n’est pas pour les instruire ou éveiller leur esprit critique. On gagne du temps, au contraire si, dès l’école élémentaire, les petit·es apprennent à occuper une place et à s’y tenir. Les conseils de discipline au plus jeune âge sont une des pistes proposées qui préparent déjà au collège et au lycée voire à la vie active. Des “cours d’empathie” sont expérimentés en CM2 pour lutter contre le harcèlement. L’empathie est évidemment un trompe-l’œil. Si l’on veut à tout prix résumer les mesures annoncées par Attal à Viry-Châtillon, sans avoir ni à les énumérer ni à les commenter une à une, le mot empathie n’est finalement pas si mal choisi. L’enfant, l’adolescent·e, le/la jeune adulte apprendra de plus en plus tôt l’empathie avec le capitalisme. Chérir le système transforme en chien de garde qui débusque tout danger venu “de l’intérieur”. Si le capitalisme est attaqué, victime de “l’entrisme” (de la Charia dans les établissements scolaires par exemple, citée par le ministre dans son discours du 18 avril, comme un fait avéré ou plutôt une vérité révélée), on est prêt·e à souscrire à toutes les mesures proposées par l’État pour le défendre, même à ses dépens. On peut accepter d’être sanctionné·e pour s’amender si l’État décide que l’on est un “parent défaillant”.
Hypnose linguistique
Quel prodige se déroule sous nos yeux ! Des hommes et des femmes ont pris l’ascendant sur nos vies à tel point qu’iels n’ont même plus besoin de feindre d’être doué·es de raison. Il leur suffit de parler sans cesse, un bruit de fond hypnotique venu de leur néant. Quand cesserons-nous d’user notre intelligence à faire comme si des phrases telles que, au hasard, celle-là “c’est la République qui contre-attaque. La culture de l’excuse, c’est fini ” suppose une réponse argumentée. Quelques analystes politiques n’ont pas hésité à expliquer avec sérieux la référence à Star Wars et des journaux ont rapporté le propos dans leurs éditoriaux. Pourquoi ?
Réveil !
Le langage est donc un enjeu car il façonne la réalité et de façon très brutale en ce moment. Sur ce terrain, le/la militant·e, le/la syndicaliste de 2024 est défait s’il parle avec les mots de l’ennemi (le nommer ainsi fait gagner du temps), s’iel les reprend à son compte. En quelques années, les mots du pouvoir en place ont contaminé l’espace public. On se souvient alors avoir lu avec effroi et fascination LTI, la langue du troisième Reich de Victor Klemperer. La philologie de combat, plus que jamais d’actualité, urgente même. Quand on tourne les pages de cet essai autobiographique, écrit à partir de son Journal , on comprend que désapprendre la langue du chef cynique, du colon, de l’assassin est un travail indispensable voire un devoir moral. Les “éléments de langage” n’existent pas si on ne les fait pas exister.
De Victor Klemperer
“Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir ”.
Détox
On commence alors ?
Finies les valeurs républicaines.
Terminée l’Autorité avec majuscule.
Enterrés les chocs de tous ordres, les places nettes XXL, les jeunes-de-quartier, le réarmement civique, l’écologie-punitive, l’énergie-verte-nucléaire, le-petit-geste éco-responsable, le savoir-être, le vivre-ensemble, l’incivilité, la défaillance, le mérite, les dispositifs anti-tout, les pactes, la France, cette France qui travaille, la jeunesse-de-France, la disruption, la co-construction, l’énergie qui libère, le processus de décivilisation. Poudre de perlimpinpin et carabistouilles !
Que le langage ne soit plus assigné à résidence et nous avec. Jamais les mots, avant aujourd’hui, n’auront autant servi à mater, à formater et à emprisonner le réel. Ils font du chômeur un·e profiteur·e, du/de la militant·e, un·e hors-la-loi, du jeune, un·e aspirant·e soldat et de la guerre, un horizon désirable.
Et de nous qui acceptons d’être bilingues, des complices passif/ves.
Sophie Carrouge
En clair, le néo fascisme, le post fascisme et autres facettes de la fausse monnaie fasciste sont aux portes du pouvoir en France et en Europe. Ils surfent sur la énième crise du capitalisme qui engendre aujourd’hui un tsunami de déclassements, de misère, d’inégalités, d’injustices et d’arrogances des riches toujours plus riches.
Comme au début des années 30, une partie de la droite, par conviction ou pour la gamelle, les rejoindra tandis que l’orchestre rose des Harkis du capitalisme (libéral, natürlich), ne manquera pas de “s’indigner”, dans le respect des lois du moment qui, dans un premier temps, ne seront que les lois d’hier. Une fois de plus, une fois encore, ces dernier·es se montreront surpris de voir ceux et celles à qui iels auront ouvert la porte, s’y engouffrer alors qu’iels ont toujours annoncé la couleur.
Exemple : “Nous [National-socialisme] entrons au Parlement afin de nous approvisionner dans l’arsenal de la démocratie, avec ses propres armes […] Si la démocratie est assez stupide pour nous salarier […] c’est son affaire”. Joseph Goebbels, in Der Angriff , 1928.
Et, pendant ce temps-là, les dirigeant·es de ce qu’iels osent encore appeler “la gauche” s’étripent à qui mieux mieux et les derniers brontosaures d’une révolution sociale, quand iels ne pataugent pas dans des problématiques identitaristes libertariennes, se battent comme des chiffonniers à propos de la place d’une virgule dans un tract que personne ne lira.
On l’aura compris, s’il convient de toujours garder le pessimisme pour des temps meilleurs, la météo n’incite pas à l’optimisme. Mais on peut toujours casser le thermomètre ou bien… rêver à une fédération de différences unies autour d’un essentiel. La Première Internationale avait ouvert le bal du pluralisme socialiste en mêlant réformistes de tous poils et révolutionnaires de tous poils.
Bref, avant-gardisme sectaire et religieux ou pluralisme progressiste mêlant évolution et révolution (La laïcité à la française, en muselant le totalitarisme religieux permet un vivre ensemble entre croyant·es et non croyant·es et ne nuit en rien au développement de l’athéisme). Il faut choisir.
Pour moi, c’est fait !
Jean-Marc Raynaud, Oléron le 10/05/24
Il parait que l’avenir [est] sera pire que le pire des inventions de la littérature d’Anticipation et de SF, la dystopie La Servante écarlate https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Servante_écarlate de Margaret Atwood, excellent roman (The Handmaid’s Tales publié en 1985) et magistralement adapté en série (au moins les deux premières saisons) en est l’éclatant exemple, mais reste, pour l’instant du moins et heureusement, du domaine fictionnel dans le monde occidental.
Or quand la “réalité” de Minority Report https://fr.wikipedia.org/wiki/Rapport_minoritaire_(nouvelle) de Philip K. Dick (publié en 1956) qui décrit un système prédictif des crimes, (un organisme, Precrime, est chargé d’empêcher l’accomplissement des crimes à venir par l’arrestation des personnes qui, sans cela, pourraient potentiellement les commettre – le roman passionnant a été très bien adapté au cinéma par Steven Spielberg), or donc, quand cette réalité fictionnelle devient celle de la France (voire de l’Europe) de 2023, il y a bien lieu de s’inquiéter.
Lighthouse Reports https://www.lemonde.fr/signataires/lighthouse-reports-1/ , consortium de journalistes, dont ceux et celles du journal Le Monde , a enquêté sur l’algorithme des Caisses d’allocations familiales (CNAF) et ses dérives, et son enquête : “Profilage et discriminations : enquête sur les dérives de l’algorithme des caisses d’allocations familiales” https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2023/12/04/profilage-et-discriminations-enquete-sur-les-derives-de-l-algorithme-des-caisses-d-allocations-familiales_6203796_4355770.html n’est rien moins qu’inquiétante.
Cette enquête vient recouper ce qu’avait dévoilé la Quadrature du Net https://www.laquadrature.net/2022/10/19/caf-le-numerique-au-service-de-lexclusion-et-du-harcelement-des-plus-precaires/ https://www.humanite.fr/societe/algorithmes/lalgorithme-de-la-caf-profile-et-discrimine-ses-allocataires qui, après un long combat, avait obtenu le code source de l’algorithme et expliqué qu’il fonctionnait sur les bases “d’un « score de suspicion » plus élevé pour les personnes aux faibles revenus, les chômeurs et chômeuses, les allocataires des minima sociaux et les habitant·es de quartiers dits défavorisés” .
La CNAF justifie son action en raison d’une suspicion de fraude sociale importante mais cette chasse à la fraude est sans commune mesure avec les montants récupérés, ni avec son ampleur… Pour rappel, “la fraude sociale” est estimée à huit milliards d’euros, alors que la fraude fiscale est estimée à 100 milliards d’euros, sans parler des défauts de paiement des cotisations sociales par les employeurs, et des super profits réalisés lors de la “crise de l’énergie” et que Bercy refuse de taxer.
Ainsi ces hypothèses invérifiables sont surtout la mise en œuvre de politiques de lutte contre la fraude “érigées en objectifs institutionnels poussés par la droite et l’extrême droite dans le débat public ”.
Discriminer les plus vulnérables
“Dis-moi qui tu es, l’algorithme dira si tu es suspect…”
Généralisée depuis 2010, son utilisation se fait la plupart du temps en toute opacité, et après une décennie d’utilisation rien ou presque n’avait filtré au sujet des critères utilisés par l’organisme, jusqu’à l’étude et la publication du code-source par la Quadrature du Net :
“Pour fonctionner, il doit associer des scores de suspicions élevés aux personnes qui perçoivent, soit des minima sociaux, soit sont en situation de famille monoparentale (80 % des parents isolés sont des femmes), ou bien qui bénéficient de l’allocation adultes handicapés”.
Mais le plus important est la façon dont ces suspicions sont recherchées : “Plus votre revenu est faible, plus votre score de suspicion est élevé”, “plus vous êtes longtemps aux minima sociaux, plus votre score est élevé”.
D’autres variables ont été introduites, par exemple les situations dites “d’instabilité”. Parmi les personnes précaires, l’algorithme vise donc “les séparations récentes, l’instabilité professionnelle, les changements de domiciles…”
D’autres paramètres comme le lieu de résidence, le type de logement (social…), le mode de contact avec la CAF (téléphone, mail…) ou le fait d’être né·e hors de l’Union Européenne sont utilisés, sans que l’on ne sache précisément comment ils affectent cette note.
La Quadrature du Net dénonce une “surveillance prédictive aux accents dystopiques ” et juge cette pratique comme davantage “politique” et “policière” que sociale.
Vincent Dubois, sociologue et professeur à l’Institut d’études politiques de Strasbourg et auteur du livre https://www.raisonsdagir-editions.org/catalogue/controler-les-assistes/ Contrôler les assistés. Genèse et usage d’un mot d’ordre (éditions Raisons d’agir), paru en 2021, interrogé par Médiapart dit “n’ [être] pas surpris par les données obtenues par La Quadrature du Net,… [et] que la révélation du code source utilisé par la CNAF confirme son « surcontrôle des populations précaires »” .
L’ancien Défenseur des droits Jacques Toubon avait fustigé en 2017, dans un rapport https://www.defenseurdesdroits.fr/rapport-lutte-contre-la-fraude-aux-prestations-sociales-quel-prix-pour-les-droits-des-usagers-294 une démarche fondée sur des “préjugés et des stéréotypes”.
Depuis quelques années de nombreux médias, du Monde à Radio France , en passant par StreetPress , ont documenté la détresse des allocataires face à un système implacable, puisque les allocations, souvent vitales pour ces personnes, sont suspendues et que leur rétablissement semble très difficile à obtenir, quand les “fraudeurs” étiquetés ainsi par la CNAF ne se voient pas demander aussi des remboursements.
Contrôle social suite… !
Le conditionnement du versement du RSA à quinze heures d’activité hebdomadaires (travail en entreprise ou formation) qui peinait à être mis en place, va être généralisé dans le cadre du plan de “réarmement” décidé par le nouveau “fringant” Premier ministre, accompagné de mesures “anti-sociales” pour que les bénéficiaires “reviennent sur le chemin de l’emploi…”
Cette nouvelle loi prévoyait également le remplacement de Pôle Emploi par la plateforme France Travail (Famille Patrie) dès le mois de janvier 2024, or auparavant, les demandeurs du RSA n’étaient pas dans l’obligation de s’inscrire à Pôle Emploi pour pouvoir toucher des allocations. Les nouvelles directives imposant aux bénéficiaires du RSA “d’engager activement leur réintégration dans le monde du travail”, cette inscription permettra de faire un suivi et des vérifications.
“Pour mettre les allocataires du RSA au travail, la puissance publique recourt à des investisseurs privés pour financer l’action sociale, avant de les rembourser avec intérêts…”
À ce sujet Médiapart a révélé que diverses stratégies se mettent en place pour effectuer ces contrôles, par exemple le Conseil Départemental du Nord les a externalisés vers le privé.
Fin 2023 il a signé un contrat de 4,5 millions avec Positiv visant à réinsérer les “auto-entrepreneurs” allocataires du RSA, (Positiv fondée par Jacques Attali compte dans son conseil d’administration l’ancienne ministre du travail Muriel Pénicaud, des membres des conseils d’administration des plus grands groupes EY, anciennement Ernst & Young, l’Oréal, Orange et quelques entrepreneurs issus des quartiers populaires).
Dans le cadre du premier volet du dispositif, Positiv reçoit, à partir de juin 2023, chacun des 6 500 allocataires du RSA et auto-entrepreneurs recensés dans le Nord pour sélectionner parmi eux et elles les 760 les plus à même de viabiliser leur auto-entreprise. Pour ce diagnostic, l’association reçoit, dans un premier temps une subvention du département de 2,4 millions d’euros (entre autres, le dispositif est tentaculaire, le contrat que s’est procuré Médiapart comporte 200 pages et ne peut être présenté en quelques lignes).
Afin de les faire sortir du RSA, le deuxième volet consiste à accompagner ces 760 allocataires dans la création et le développement de leur entreprise. Ils/elles sont pour cela encadrés par des conseiller·es de Positiv pendant dix-huit mois – sans plus de précisions sur la nature de l’accompagnement, puis des investisseurs privés entrent en jeu pour la suite du dispositif.
Et enfin pour faire bonne mesure, une énième réforme de l’assurance chômage est annoncée, alors qu’une nouvelle convention chômage avait déjà été signée fin 2023, dont l’agrément a été différé par le gouvernement, les règles actuellement applicables (réforme de 2019) étant prolongées jusqu’au 30 juin 2024.
Bernard Foulon
Pourquoi tant d’agitation et parfois de passion autour de la loi qui se prépare et dont l’intitulé est un moyen terme entre “assistance” (en fin de vie) et plus crûment “euthanasie”.
Toutes sortes de débats s’instaurent : sur la légitimité éthique de l’intervention au jugé (très incertain) du temps de vie de l’intéressé probablement restant, sur la qualité de l’arbitre ou des décisionnaire(s), etc.
Le fond du problème est plutôt : pourquoi une telle loi en cette période précise alors que les dispositions légales sur ce sujet de la mort privée – O combien délicat et sensible ! – existaient déjà, de toutes façons débordées comme toutes les précédentes par la pratique des soignant·es – et exceptionnellement des proches – en des situations critiques de souffrance du ou de la malade.
On comprend les tâtonnements légaux sur le plan philosophique : ayant dans nos pays supprimé la peine de mort, nous ne nous sentons guère le droit, même dans les fonctions d’autorité les plus hautes, d’intervenir dans le plus intime de l’intime et par essence le domaine où les conséquences de l’action seront définitives.
Sur le plan politique les raisons de cette préoccupation gouvernementale me semblent plus glauques et plus effrayantes.
On a ôté toute espérance à la plupart d’entre nous : le néo-libéralisme s’est aggravé et a gagné toutes les sphères de la société, réduisant une masse énorme et grandissante de gens à la misère ou à la pauvreté, détruisant notre système socialo-sanitaire, en particulier hospitalier, jetant à la rue toutes celles et ceux que la flambée des loyers et des prix, surtout dans les grandes villes, rend incapables de les payer avec des salaires stagnants voire dérisoires ou des indemnités de chômage régulièrement réduites.
Un député suggérait que cette aide à mourir risquait d’être un moyen, pour le gouvernement, de faire des économies sur les dépenses de santé augmentant avec l’âge !
On peut se demander aussi si légiférer sur ce gravissime sujet ne s’intègre pas au retrait des libertés fondamentales – d’expression et de choix de vie – visible dans la répression de ceux et celles qui refusent de soutenir les consensus officiels.
Pour qui est au bas de l’échelle sociale, nulle échappatoire possible à cette situation et pour les mieux nantis·e, une marée montante de sottises passant pour de l’information et de la culture, et de passe-temps technologiques pour de la liberté. Aucune source de vie et de socialisation dans tout cela.
Internationalement on nous entraîne déjà mentalement dans une guerre possible contre la Russie et une participation aux combats en Ukraine… pour commencer : ça nous occupera l’esprit.
Comment dans ces conditions, malgré la lutte continue pour l’égalité, la culture et la création pour tous et toutes, continuer d’espérer, d’aimer la vie et rester décidé·es à la défendre coûte que coûte, à l’améliorer, la fortifier et la reconquérir quand elle est psychiquement ou physiquement en péril ?
Le plus facile serait de se laisser couler et pour favoriser cette tendance, laisser la médecine ou nos proches décider de notre fin.
Pour le pouvoir, se trouverait résolu cet encombrant et insoluble problème des luttes persistantes individuelles comme collectives.
Marie-Claire Calmus
Le “Choc des savoirs” est la partie la plus visible de l’offensive globale du gouvernement contre l’Enseignement public, la jeunesse, et les personnels. Ce “tri” des élèves s’accompagne d’une intensification de la répression de la jeunesse et de la caporalisation des personnels.
Violence de la jeunesse ou mineurs en danger ?
La concertation sur “l’autorité” engagée par N. Belloubet le 3 mai, est cadrée par le discours de Macron évoquant un “processus de dé civilisation” et ceux du Premier ministre à Viry-Châtillon annonçant des mesures ultra répressives. Cela alors que la jeunesse subit de plein fouet les conséquences de l’exploitation capitaliste (conditions de travail, salaires, chômage, dégradation de l’environnement…) et la politique scolaire de Macron qui renforce la sélection et développe l’embrigadement (SNU, classes défense, uniformes…).
Le gouvernement fait porter à la jeunesse le poids d’un certain nombre de faits tragiques. Or, les chiffres du ministère de la Justice ne révèlent pas une hausse de la violence imputable aux jeunes, bien au contraire. Par contre, le nombre de mineurs en danger est lui en nette hausse, victimes des politiques publiques : protection de l’enfance et prévention exsangues ; durcissement de la Justice des mineurs, la prison se substituant à l’éducation.
Et les nouvelles mesures annoncées vont aggraver la situation :
Diminution des postes de personnels enseignants, attaques contre le métier, les garanties collectives (réforme Attal du recrutement et de la formation ; réforme Guerini de la Fonction publique) ; nouvelles restrictions budgétaires.
Réformes qui nient le droit aux études pour tous et toutes (choc des savoirs, réforme de l’enseignement professionnel, Parcoursup…) ; la course aux résultats (avec les évaluations imposées) va accroitre la concurrence, générer un stress permanent.
Graves mises en cause des libertés démocratiques, (liberté d’expression, de manifestation…) ; des libertés académiques à l’université…
“Autoritarisme” et embrigadement de la jeunesse
N. Belloubet qui prétend ne pas confondre “autorité” et “autoritarisme”, reprend en fait les directives de Macron et Attal, pour qui “autorité” veut dire ordonner, interdire, sanctionner (répression des lycéens protestant devant leur lycée, des étudiants et de tous ceux et toutes celles qui manifestent pour l’arrêt de la barbarie à Gaza…).
La concertation qu’elle a engagée le 3 mai vise à masquer les dégâts provoqués par les contre réformes, dégâts que les enseignants devraient réparer. Comment comprendre que les directions syndicales aient accepté de s’y rendre et qu’elles puissent participer à l’audience du 15 mai annoncée par la ministre 1 ?
Et comment comprendre qu’elles aient accepté, le 6 mai, “les discussions sur la réforme de la formation initiale et des concours censée entrer en vigueur dans quelques mois” 2 ? Ces concertations légitiment Macron, lui permettent de mettre en œuvre sa politique. Car pour mettre en œuvre le “choc des savoirs”, “l’école du futur” de Macron, pour mettre au pas la jeunesse, il faut modifier le métier, recruter et former des enseignants réduits à exécuter une méthode imposée, avec un manuel imposé, selon une progression uniforme. Cela nécessite de s’attaquer aux garanties statutaires, en lien avec le projet de réforme du statut de fonctionnaire annoncé par le ministre Guerini.
Une issue pour le combat
Ce dont a besoin la jeunesse, c’est d’une école dotée de tous les moyens nécessaires pour qu’elle puisse se construire un avenir. C’est d’un enseignement dont l’objectif est l’acquisition de savoirs disciplinaires et de méthodes permettant la formation d’un esprit critique, libre, et non soumis.
Cela implique de commencer par mettre en avant des revendications claires : retrait des projets Macron de “dressage” des jeunes, retrait du projet de réforme du recrutement et de la formation des enseignants, retrait du projet de loi Guerini qui veut s’attaquer au statut des fonctionnaires…
Exiger l’abrogation des décrets et arrêtés sur le choc des savoirs, c’est refuser toute discussion sur sa mise en œuvre et non quémander un autre “dialogue social” avec les ministres de Macron. Combattre cette politique implique la rupture immédiate avec ce gouvernement, le boycott de toutes les réunions et structures de dialogue social.
C’est sur ces bases que doit se construire l’unité des syndicats et personnels dans l’action sur l’objectif d’infliger une défaite à Macron Il est encore temps de centraliser les mobilisations contre le gouvernement en organisant une manifestation nationale de tous les personnels de l’Enseignement public en direction du ministère.
GD 69, 10 mai 2023
Le Lycée autogéré de Paris est subitement remis en cause dans ses fondements par le rectorat de Paris, après 42 ans d’existence. Ses ancien·nes élèves, parents d’élèves et professeur·es, aux côtés de ses membres actuels, se mobilisent activement pour sauver son existence et surtout ses principes fondamentaux, que le rectorat de Paris tente insidieusement de démanteler, un par un.
C’est le rêve fou d’une équipe de 24 professeur·es et d’élèves passionné·es, fervent·es de pédagogies expérimentales et défendant de nouvelles méthodologies d’apprentissage, qui prend réalité en 1982 sous le ministère de l’Éducation nationale d’Alain Savary. Sous l’impulsion du professeur Jean Lévy, la création du Lycée autogéré de Paris fait partie, avec trois autres lieux (Oléron, Saint-Nazaire et Hérouville-Saint-Clair) d’établissements expérimentaux, instaurés à l’époque pour y tester des méthodes pédagogiques alternatives.
Unique en son genre, non sectorisé, laïc et gratuit, le Lycée autogéré de Paris fonctionne sans administration et ses seuls membres, lycéen·nes et enseignant·es, régissent la vie du lycée. À travers la notion de démocratie directe, élèves et professeur·es votent à voix égales, toutes les décisions importantes et nécessaires à son fonctionnement.
Soutien affiché en 1993
Une expérience démocratique singulière, qui résistera aux 18 différents ministères de l’Éducation nationale depuis 1982, avec un soutien affiché en 1993 de la part du directeur des collèges et des lycées au ministère de l’Éducation nationale, M. Forestier.
En effet, ce dernier, qui deviendra par la suite directeur du Haut conseil de l’évaluation de l’école, commandera une inspection administrative et pédagogique du LAP, afin d’en comprendre les mécanismes et dissiper toutes les rumeurs autour du lieu. Le rapport reconnaitra : “des résultats pédagogiques tout à fait estimables, au regard du peu de moyens attribués” , estimant que “le lycée autogéré remplit une fonction importante”. M. Forestier ajoutera : “il faut maintenant attribuer à ce lycée des conditions de travail décentes et un cadre légal qui lui permette d’exister dans la durée tout en conservant les principes qui fondent sa spécificité ”.
En 2004, le lycée recevra également un accompagnement précieux et sans faille de la part de l’administration, dans le cadre d’un changement provisoire de locaux.
Ces relations institutionnelles se dégraderont par la suite, plus particulièrement auprès du rectorat de Paris, qui tente, à travers deux grandes inspections, et lors de la signature quinquennale du renouvellement de la convention dérogatoire du lycée, de fragiliser, voire de mettre en péril son existence, occultant son mode de fonctionnement à part entière. Notamment en 2011, où une décision de supprimer 20 % de l’effectif encadrant, soit cinq professeur·es, est finalement réduite à un demi-poste après des mois de lutte. La conséquence de la suppression de ces cinq postes aurait immédiatement conduit à la fin de l’expérience. Le demi-poste, également extrêmement impactant dans le fonctionnement si particulier du lycée, sera rendu quatre ans après, suivant une mobilisation des élèves et des professeur·es, puis retiré une nouvelle fois en 2019.
Aventure unique
Les trois piliers fondamentaux nécessaires au bon fonctionnement du Lycée qui sont l’autogestion, la libre fréquentation et la cooptation des professeur·es, garantissent la pérennité et la réussite de l’expérience, depuis aujourd’hui 42 ans.
L’aventure est unique, certes imparfaite, mais la majorité des nombreux témoignages intergénérationnels le prouvent, le LAP leur a offert soit une seconde chance, soit la possibilité de continuer dans le cycle général, soit de les réconcilier avec le système éducatif avec lequel iels étaient en rupture – pour différentes raisons – soit d’accéder à une expérience autogestionnaire et politique hors du commun. Des centaines de textes d’élèves et de parents d’élèves, ancien·nes et actuel·les, sont aujourd’hui rassemblés pour alerter sur la possible disparition d’un lieu émancipateur, vecteur de liberté, où se côtoient coopération, débats d’idées – parfois houleux – et sens du collectif. Des témoignages poignants, tous articulés autour du chamboulement que la structure a provoqué en eux/elles : “Un nouveau souffle, une nouvelle manière d’apprendre, d’interagir socialement ”. La plupart s’interrogent également sur ce qu’iels auraient fait si le LAP ne les avait pas accueillis au moment de leur rupture avec le système éducatif traditionnel : “Une chance, un privilège”.
Les profils sociaux économiques sont par ailleurs variés, et les parcours qui mènent au LAP sont divers ; de l’élève décrocheur/euse à l’élève surdoué·e, en passant par l’élève en situation de handicap léger ou à l’élève à la recherche d’une expérience politique. Tou·tes ont cependant en commun une histoire personnelle face un système éducatif traditionnel qui n’a pas su s’adapter à leur besoin ou à leur différence, et souvent, en leur imposant une orientation.
Blocage de la convention en 2022
C’est en juin 2022 que le LAP est à nouveau officiellement attaqué dans son existence via le blocage du renouvellement de sa convention dérogatoire. Cette convention n’existe que depuis 2010 et valide le fonctionnement spécifique du LAP… Les motifs de ce non-renouvellement provenant du rectorat de Paris restent flous, non expliqués, et contribuent à créer des tensions dans l’établissement, plongeant dans un flou abyssal ses membres qui ont peu de visibilité sur leur avenir. La machine administrative se met en route et les réponses qu’apporte le rectorat sont de plus en plus obscures et espacées dans le temps. Ses élèves et ses professeur·es se sentent en danger, la convention étant la condition sine qua none à l’existence du lycée.
Des négociations ont lieu, mais les réponses qu’apportera le rectorat, à chaque veille de vacances, seront à chaque fois plus violentes, tant par leur lenteur que par l’intensité de leur signification : affectation arbitraire de professeur·es non coopté·es par l’équipe et ignorant les particularités de l’établissement, versement du budget de l’établissement avec 11 mois de retard, annonce de la fin du projet de l’établissement, nomination d’un proviseur, mesures confiscatoires de l’utilisation des locaux, suspension et procédures disciplinaires pour des professeur·es. Le rectorat ira même jusqu’à utiliser une remontée écrite par sept enseignant·es, concernant des violences sexistes et sexuelles, pour déclencher une enquête administrative sans que l’inspection ne se déplace au sein du lycée. Cette enquête administrative sans aucun critère d’évaluation, ni période d’observation donnée, s’est focalisé sur d’autres sujets et les conclusions de cette dernière iront dans le même sens que toutes les attaques menées depuis juin 2022 : la remise en cause des trois piliers qui font la spécificité de l’établissement : autogestion, libre fréquentation, et cooptation. Certain·es pensaient que le rectorat pouvait aider… Or cette remontée n’a non seulement n’a pas été traitée, mais a été vecteur de dissensus historiques dans le collectif, notamment sur l’attitude à adopter vis-à-vis du rectorat.
La situation incertaine et tiraillée où se mêle l’une des attaques les plus violentes de l’administration depuis 42 ans, à une crise interne majeure et historique, laisse présager une issue qui pourrait bien amener à la disparition de l’établissement tel qui l’a été pensé, créé, et prouvé.
Remise en cause structurelle
Une plaie béante où le rectorat, au lieu de jouer son rôle envers un micro établissement accueillant des élèves en difficulté représentant 0,01 % des lycéen·nes et 0,005 % des professeur·es en France, décide de s’acharner sans répit, quitte à user de méthodes destructrices, fallacieuses, et non éthiques. Comme si la particularité que représentait ce lycée ne lui donnait pas le droit d’avoir les mêmes problématiques qu’un établissement classique peut rencontrer, et le privait de recevoir l’aide et l’accompagnement nécessaires en cas de difficulté. Pire encore, que ces problématiques lui soient fatales et amènent à une remise en cause structurelle, et en conséquence, à sa disparition pure et simple.
La démarche du rectorat, entreprise en juin 2022, de mettre fin au projet qu’est le LAP, en reniant ses 42 ans d’existence, sans y mener aucune investigation ni inspection, et de surcroît en instrumentalisant des conflits internes afin de nuire à son existence et saboter son fonctionnement, est donc factuellement bien en place. Cette démarche injuste, met aujourd’hui en danger, non seulement la structure qui a fait ses preuves de par sa longévité, mais également ses 250 élèves, 25 professeur·es dont cinq suspendu·es et deux convoqué·es en conseil de discipline.
Ces dernières années, d’autres écoles alternatives ont subi des entraves majeures à leurs fonctionnements : le Lycée expérimental de Saint-Nazaire, le Collège coopératif d’Aubervilliers, le CLEPT de Grenoble, le Collège et lycée expérimental d’Hérouville Saint-Clair, ou en encore l’École Vitruve à Paris.
Une pétition en ligne regroupant plus de 22 000 signataires, demande expressément et sans condition, l’arrêt du démantèlement du Lycée autogéré de Paris. Le comité de soutien s’oppose à la répression subie par les professeur·es suspendu·es et défend la poursuite de l’expérience du LAP tel qu’il s’est construit depuis plus de 40 ans.
Guillaume Squinazi
Pour joindre le comité de soutien : vivelelap@riseup.net, https://lap.espivblogs.net
La France s’est fixée, dans le cadre de la loi Climat et résilience, la cible de “Zéro Artificialisation Nette des sols” en 2050, avec un objectif intermédiaire de réduction de moitié de la consommation d’espaces naturels, agricoles et forestiers dans les dix prochaines années, d’ici à 2031. Depuis, c’est la course à l’accaparement des terres avant qu’il ne soit trop tard. Des sociétés immobilières comme Axtom pour le projet Carcassonnais spéculent sur le foncier agricole qui va devenir rare et cher. À Salvaza, on parle de 18 ha artificialisés, un projet d’entrepôt logistique XXL plus grand que la cité de Carcassonne et aujourd’hui cultivés en bio ! Les élus locaux laissent faire et même encouragent le projet en modifiant le PLU (Plan Local d’Urbanisme) afin de le mettre en accord avec l’accueil d’une telle activité logistique et mettent en avant la création d’emplois, mais de quels emplois parle-t-on? Des emplois ultra-précaires, déshumanisants, dont les conditions sont désormais bien connues : fort turn-over, payés au SMIC, aucune évolution de carrière et avec autant d’accidents du travail que dans le BTP. Voici le témoignage instructif de Chloé, 26 ans.
L’Émancipation : Dans quels entrepôts logistiques as-tu travaillé ?
Chloé : J’ai travaillé chez U Logistique à Clermont-l’Hérault de juillet 2020 à novembre 2020 et ensuite pour les entrepôts d’Intermarché à Pézenas et à Béziers de novembre 2023 à mars 2024.
L’Émancipation : Quelle société d’intérim t’a proposé cet emploi ?
Chloé : En fait c’est moi qui ai postulé chez Manpower à Clermont-l’Hérault. D’ailleurs je travaille toujours avec Manpower aujourd’hui, dans l’embouteillage. À l’agence ce sont que des filles presque, il y a un homme, elles sont okay. Elles sont compréhensives, elles me proposent toujours des missions, elles sont à l’écoute. Quand j’ai une question, elles me répondent toujours. Top.
L’Émancipation : Quel type de contrat as-tu signé avec la société d’intérim ?
Chloé : Ce n’est pas l’agence d’intérim qui choisit le type de contrat, c’est le client, donc les sociétés U et Intermarché. À Clermont-l’Hérault (chez U logistique), c’était des contrats à la semaine. Si t’avais le chef dans la poche cela pouvait être des contrats au mois. En fait, quand tu ne tenais pas la cadence ou que tu ne taffais pas bien une semaine alors t’étais au placard une semaine, ou deux… Après, ils pouvaient proposer de passer en CDI, mais avec l’agence d’intérim, et comme cela, il pouvait t’envoyer dans des entrepôts loin, à 50 km, mais avec les frais de voiture et d’essence, ce n’est pas rentable. Chez Intermarché, c’était des contrats de un à trois mois.
L’Émancipation : Quel emploi y occupais-tu ?
Chloé : J’étais préparatrice de commandes, je travaillais avec un chariot élévateur, un Fenwick c’est la marque.
L’Émancipation : Y avait-il beaucoup de femmes qui occupaient ce type d’emploi ?
Chloé : Non. À Clermont-l’Hérault, dans l’équipe du matin on était en fonction des jours entre 50 et 70 personnes. Parmi elles, il y avait six femmes, une cariste (c’est conduire un gros chariot, il faut le CACES 5) et 5 préparatrices. À Pézenas, c’était un petit entrepôt avec juste de l’épicerie. Dans l’équipe du matin, il y avait deux femmes sur 20. À Béziers, deux femmes sur 15 pour l’épicerie mais pas de femme pour la boisson et l’alcool parce que c’est lourd ! Donc, sur à peu près 50, il y avait deux femmes.
L’Émancipation : As-tu dû t’arrêter pour des raisons de santé liées à ce travail en entrepôt ?
Chloé : Oui, deux fois. La première fois c’était à Clermont-l’Hérault. C’est arrivé pendant une commande “voyage”. Une commande voyage c’est quand pour une seule commande tu as beaucoup de colis et que tu dois faire toutes les allées. Il me restait encore trois ou quatre colis à prendre alors que la palette elle était déjà plus haute que moi, et je mesure 1m77 ! Et là je suis envoyée aux huiles. Un carton d’huile, c’est 20kg. En portant le carton pour le mettre sur le dessus parce que, en vérité je n’avais pas trop le choix, je me suis fait un lumbago, je pouvais plus bouger. Le chef il m’a renvoyé chez moi. Je suis allée voir le médecin qui a dit, si c’est arrivé pendant le travail alors c’est un accident du travail. Mais après le chef, il a menti, il a dit que j’avais déjà mal chez moi et que j’étais quand même venue travailler. À la sécu, ils n’ont pas pris en compte l’accident, ils ont dit c’est de la maladie. J’ai été en arrêt maladie deux mois, sans chômage. J’ai été pénalisée. Après, je n’ai pas repris dans cet entrepôt, c’est à ce moment-là que j’ai commencé à travailler dans l’embouteillage.
La deuxième fois, c’était à Pézenas. La voice (la commande vocale) déconnait. Normalement tu ne dois jamais aller en arrière. Là elle me fait aller en arrière et j’ai trébuché sur les fourches du chariot. C’est très dangereux les fourches. Ça a tapé sur ma cheville sur la malléole. L’ambulance est venue, j’ai eu un accident de travail de 10 jours. Après, il y a eu une reconstitution de l’accident avec la patronne de Manpower et le chef de la sécurité de l’entrepôt. Ce chef de la sécurité, je ne l’avais jamais vu sur le terrain, il était toujours dans son bureau. Je lui ai dit, c’est très bien, tout ça, les gestes posture, mais on n’a pas le temps, on a la pression. On aurait dit qu’il ne comprenait pas trop ce que je lui disais. Après ça a été galère contre galère. Comme je les avais mis en galère avec cet accident alors j’ai eu que des commandes de merde.
L’Émancipation : Travaillais-tu avec commande vocale ?
Chloé : Oui. C’est pesant. Il faut toujours répéter. Avec l’accent du sud, elle ne te comprend pas, surtout quand tu dis “cinq”. Quand t’arrives, tu t’identifies, t’as un numéro. Après elle te dit tu as 40 pickings, 70 colis. Elle te dit aussi le support, c’est soit des palettes en plastique soit en bois. Par exemple elle dit, allée 40. Tu vas aller 40, là elle dit picking 7. Au picking 7, tu lis le code, 4 zéros par exemple. Elle dit 3 colis et toi tu répètes : 3. C’est fatiguant, le soir après, il fallait plus me parler.
L’Émancipation : As-tu reçu une formation avant ou pendant ?
Chloé : À Clermont-l’Hérault, j’ai fait une semaine de formation. J’ai passé mon CACES 1. Aussi, il y avait durant cette semaine, un jour en binôme pour apprendre le montage de palette, c’est tout un art le montage de palette ! Sur la sécurité, il y avait un diaporama de deux heures. Ils apprenaient les postures et à pas descendre du chariot s’il n’est pas arrêté. Chez Intermarché, j’ai eu deux jours de formation pour la sécurité, l’hygiène, faire le tour de l’entrepôt. Je n’ai rien appris de plus. Bon mais en fait la sécurité, ce n’est pas possible de la respecter parce que tu as des objectifs. C’est 1250 colis en sept heures. Pour speeder, tu trouves tous les moyens ! Tout le monde descend du chariot en marche et personne ne respecte les postures. Aussi, il faut parler de l’hygiène. À l’Intermarché à Béziers, c’est un entrepôt immense, il y a des crottes de chat et des souris. Au niveau des conserves c’est horrible, il y en a des périmées avec plein de vers. Le poisson, le thon et les maquereaux. Je ne comprends pas pourquoi il n’y a pas des sociétés extérieures qui viennent faire des contrôles. Par contre à Pézenas, c’était un petit entrepôt et c’était très propre. C’est l’équipe qui faisait le nettoyage.
L’Émancipation : Quel était ton salaire de base ? Avais-tu des primes ?
Chloé : J’étais payée au SMIC. Après tu gagnes des primes si le quota est dépassé. Le quota c’est 1250 colis par jour. Si tu fais 1250 colis par jour tous les jours alors tu gagnes 150 € de prime brut pour le mois. Mais s’il y a un seul jour où tu ne les fais pas, tu n’as pas la prime. Moi, je le faisais mais j’étais la seule fille à le faire. Aussi en fait ça dépend de ton chef. S’il veut, il te donne des commandes faciles et tu peux faire l’objectif. Pour 1400 colis par jour, tu touches 350 € brut. Presque personne peut le faire, que ceux qui sont privilégiés par le chef.
L’Émancipation : Combien de jours / heures travaillais-tu par semaine ?
Chloé : La semaine c’est 35 heures. Je faisais soit cinq jours soit six jours. Je commençais le matin à 4h ou 5h. Je finissais à 12h. De 4h à 5h c’est du travail de nuit. Je pouvais faire des heures supplémentaires, deux par semaine en général.
L’Émancipation : Quelles sont les principales difficultés que tu as rencontrées ?
Chloé : Les quotas, c’est difficile. Les femmes ne sont pas égales parce que c’est très physique. Quand tu travailles dans un entrepôt, tu n’as plus de vie, tu fais que dormir. Pour les hommes aussi c’est difficile. Mais quand tu as besoin d’argent et que tu n’as pas de diplôme tu le fais. Une autre difficulté c’est que quand tu es une femme dans un entrepôt, c’est un univers de mecs, alors tu es un appât. Je ne sais pas comment dire, tu te fais beaucoup draguée. Et puis les chefs ils mettent la pression. Parfois, ils disent, lui je veux plus le voir alors il lui donne que des mauvaises commandes.
L’Émancipation : Y a-t-il des aspects positifs ?
Chloé : Non, il n’y a pas d’aspects positifs. T’es un robot, on t’apprend à pas réfléchir. C’est de la merde, t’es mal payé et t’es pas pris en considération. Il n’y a pas de possibilité d’évolution. Tu peux devenir cariste ou chef mais ça prend au moins cinq ans. Je n’aime pas les valeurs de ce travail. Pour tenir le rythme, beaucoup de personnes prennent de la cocaïne. Moi ça me répugne.
L’Émancipation : En conclusion ?
Chloé : Je ne recommande à personne. Ça peut dépanner juste pour les gens qui n’ont pas d’expérience, pas de diplôme.
Entretien réalisé par Valérie K, du Collectif Laisse Béton Salvaza
Apologie : Rima Hassan est poursuivie pour apologie du droit international. On ne peut que comprendre : une généralisation d’un tel comportement mettrait en danger notre gouvernement.
Bernie Sanders : “N’insultez pas l’intelligence du peuple américain en essayant de nous distraire des politiques immorales et illégales de votre gouvernement extrémiste et raciste ”. Il s’adressait à Nétanyahou.
BHL : On savait, grâce à ce grand philosophe, qu’Israël était une grande démocratie qui bien sûr n’a jamais commis de génocide ni organisé la famine. On découvre, ce qui n’était pas évident au vu de la platitude de ses écrits, qu’il aime aussi le travail bien fait. Parlant de l’invasion de Rafah, il a déclaré : “on n’éteint pas un incendie aux ¾ en laissant brûler le dernier quart”.
Bon sens : “L’exécution de détenus palestiniens est le meilleur moyen de lutter contre la surpopulation carcérale ”. C’est de Itamar Ben Gvir, ministre israélien et dirigeant du parti “Force Juive”. Yann Moix connaissait-t-il cette déclaration quand il a doctement proposé qu’on condamne à la prison ferme les étudiant·es de Sciences Po qui manifestent ?
Choc des savoirs : Gabriel Attal a vraiment du mal à définir ce concept. Heureusement Raoul Vaneigem en avait parlé dans son Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations (1967) : il s’agit “d’améliorer les techniques de dressage pour que l’animal soit rentable ”.
Crise de la médecine : Les athlètes des Jeux Olympiques engagés dans les épreuves en eaux vives dans la Seine ont un délai moyen de 14 mois pour obtenir un rendez-vous chez un·e dermatologue.
Droit : En cette époque trouble où les droits fondamentaux sont bafoués à tout moment, Raphaël Glucksman a apporté sa contribution : “La direction de Sciences Po a le droit de décider d’évacuer les étudiants propalestiniens” .
Flamme olympique : Les migrant·es, à bord de canots surchargés et menacés de couler à tout moment, ont été ému·es en voyant passer le voilier de luxe Belém qui transporte la flamme olympique. “Pourvu qu’elle arrive à bon port !” se sont-ils/elles écrié·es.
Française des Jeux : Statistiquement, vous avez plus de chance de mettre fin au capitalisme que de gagner à l’euromillion. Ça se tente.
Ingratitude : En Novembre 1947, l’ONU avait voté la partition de la Palestine rendue possible par l’achat de plusieurs votes. Dans la foulée, la quasi-totalité des Palestinien·nes de l’État juif octroyé par l’ONU étaient expulsé·es. Peu après, alors qu’Israël violait la résolution 194 exigeant le retour des réfugié·es en interdisant ce retour et en détruisant villes et villages, Israël était admis à l’ONU avec la mention “respecte le Droit International” . Le 10 mai dernier, Gilad Erdan, ambassadeur d’Israël à l’ONU, a passé à la broyeuse la Charte de l’ONU. Ça s’appelle “accoutumance à l’impunité”.
Mise en condition : “Le problème n’est pas que vous n’ayez pas été éduqué. Le problème est que vous avez été éduqué juste assez pour croire ce qu’on vous a enseigné, mais pas assez pour remettre en cause tout ce qu’on vous a dit”. C’est Edgar Morin.
Monsieur Jourdain : Il faisait de la prose sans le savoir. Il semble que nous soyons très nombreux à faire du wokisme sans le savoir. Quelqu’un saura enfin expliquer ce que c’est ?
Ordre républicain : Il n’arrête pas d’être menacé : par les étudiant·es de Sciences Po, de vrai·es terroristes. Par les Soulèvements de la terre, qui attaquent lâchement la police. Par des Kanak·es qui osent remettre en cause le colonialisme. Voir ordre des actionnaires, impunité policière.
Pacte de solidarité : Pacte, ça sous-entend une entente fraternelle. Solidarité, c’est le “tou·tes ensemble” qu’on adore. Du coup, très logiquement, le “Pacte de solidarité européen” introduit des mécanismes pour limiter drastiquement le droit d’asile et renvoyer les migrant·es au fond d’une mer Méditerranée dont ils n’auraient jamais dû sortir. Le précédent “Pacte des solidarités” prévu pour lutter contre la pauvreté en France a été fauché en plein vol par les nouveaux décrets sur l’assurance chômage.
Partenariat : Le Rwanda multiplie les “partenariats” avec des pays européens. Pour enfin élucider la responsabilité européenne dans le génocide qui a fait un million de mort·es il y a 30 ans ? Pas vraiment. Le Rwanda a signé avec les conservateurs britanniques un “Partenariat migratoire”. Quand on enlève la novlangue coloniale, c’est simple à comprendre : on embarque les Afghan·es et autres Albanais·es arrivé·es “illégalement” vers ce merveilleux pays qui reçoit en échange un dédommagement en livres sterling. Les doutes de la Cour suprême de Londres ont vite été balayés. Qui a affirmé que l’argent n’a pas d’odeur ?
Victor Hugo : “Il me convient d’être avec les peuples qui meurent. Je vous plains d’être avec les rois qui tuent” . Voir Gaza.
Pierre Stambul
C’est avec stupeur que nous avons pu lire dans la revue un article de Christian Eyschen titré : Un ouvrage qui fera date et qui s’en prend à Jean Pierre Obin le traitant de raciste et de xénophobe.
Il y a de quoi être doublement outré :
• Cette revue, continuatrice de l’École Émancipée d’avant 2004, la plus ancienne revue du syndicalisme radical de l’enseignement, créée en 1910, n’a jusqu’alors jamais faibli dans son opposition à tous les intégrismes : chrétiens, juifs ou musulmans… Et voilà qu’est publié, en bonne place et sans aucun recul, un texte d’un militant extérieur à la tendance (dont la revue est l’expression) et qui a condamné l’interdiction du port des signes religieux ostensibles à l’école, ne visant pourtant qu’à garantir le rejet de toute emprise religieuse sur la liberté des élèves.
• On peut avoir des désaccords sur la laïcité, avec Jean-Pierre Obin le cas échéant, mais il est infâme qu’on lui fasse un procès en racisme et en xénophobie.
Voici ce qu’on peut lire dans L’Émancipation :
“L’ouvrage de Françoise Lantheaume et Sébastien Urbanski fera date, il vient à point nommé pour faire le contrepoint des propos racistes, xénophobes, à la solde du gouvernement macroniste, du dénommé Jean-Pierre Obin, auteur de L’école face à l’obscurantisme religieux, éditions Max Milo en 2006, encensé par tout ce que la sphère “officielle” compte de réactionnaires. Ce « nouveau croisé », Inspecteur général commandité par le gouvernement de Dominique de Villepin, se prend pour Charles Martel en 732 à Poitiers, il n’est jamais vraiment descendu de cheval depuis.”
Que Christian Eyschen (ancien militant FO, Franc-maçon, dirigeant de la “Libre Pensée”), s’en prenne aux intrusions politiques dans l’école publique, c’est son droit. Cela étant, l’État, dans le cadre de sa responsabilité, peut décider d’organiser des temps forts symboliques sans instrumentaliser l’école lorsque par exemple, des enseignants sont assassinés pour avoir assuré leur mission, par des fous de dieu. Par ailleurs, les intrusions politiques dans l’école ne datent pas d’aujourd’hui et ont toujours été dénoncées et combattues par les instituteurs syndicalistes qui, au début du siècle dernier, dénonçaient l’emprise des potentats locaux.
Mais pourquoi ne pas dénoncer bien d’autres intrusions, notamment de la part des militants de l’islam politique, instrumentalisant des élèves ? Le dénoncer, est-ce être raciste ? Les premières victimes de l’intégrisme islamique ne sont-elles pas les jeunes filles de culture musulmane, sommées de se conformer à des diktats religieux dont la légitimité est loin de faire l’unanimité chez nos concitoyens musulmans ?
Ce sont des jeunes filles musulmanes qui, les premières, en 2003, ont demandé qu’on ne recule pas en matière de laïcité, car si le port du voile était autorisé au sein de l’école, elles seraient obligées de le porter.
On ne compte plus les agressions en milieu scolaire imputables aux musulmans intégristes. Deux enseignants ont été assassinés, d’autres ont été menacés… Récemment, dans un département d’Ile-de-France, une professeure qui avait parlé de la Shoah dans sa classe a été menacée par un “père d’élève” et frappée chez elle. Évidemment qu’on ne dira pas son nom : protégée par la police, elle a été de nouveau menacée. Elle a peur. Qui n’aurait pas peur à sa place ?
Dans son article, Christian Eyschen dénonce les provocations politiques venant de mairies de droite et d’extrême droite voulant supprimer les repas de substitution sans porc dans les cantines. Mais que n’est-il pas dénoncé en même temps que, pour “faciliter le service” des restaurants scolaires, on laisse se multiplier des tables “sans porc” distinctes des autres auxquelles sont parfois assignés des enfants en fonction de leurs souhaits supposés. On traite ainsi certains enfants non plus à égalité de droit mais chacun selon sa communauté supposée, par assignation ce qui constitue l’air de rien une discrimination, tout en encourageant le séparatisme.
Alors oui à la contradiction, mais en développant une argumentation construite sans manier ce vil procès en racisme et en xénophobie qui, par l’atteinte morale entend faire table rase de tout débat, et abîme notre démocratie.
Que Jean Pierre Obin ne soit pas vu comme un révolutionnaire aux yeux de certains, n’autorise en rien ces attaques abjectes qui touchent à l’honneur d’un homme. Rien ne peut étayer ces accusations dans ses propos ou ses écrits. Lorsque j’ai dirigé la publication du livre collectif sur la laïcité , Christian Eyschen, sans l’avoir lu ni même ouvert, l’a désigné publiquement ainsi : “La laïcité, une exception menacée , co-signé entre autres par Jean-François Chalot, Caroline Fourest, Éddy Khaldi, Guylain Chevrier, bref, le ban et l’arrière-ban des pseudo-laïques pétris de xénophobie antimusulmane”. C’est ainsi qu’il nous voit et nous désigne à la vindicte de ceux qu’ils considèrent comme les “vrais” laïques, uniquement ceux qui pensent comme lui.
Pour nous, la laïcité, ce sont des principes qu’il faut défendre, notamment la liberté de conscience qui est l’émanation de la liberté de pensée, et le devoir pour la République de protéger l’ensemble de ses enfants contre tous les intégrismes, quels qu’ils soient.
Jean-François Chalot et Jean Mourot
Depuis, le colonialisme de peuplement français a dû un peu reculer. Et puis Macron est arrivé. Sonia Backès qui représente l’aile “dure” des colonialistes a été ministre (avant d’être battue aux élections sénatoriales). Le pouvoir a maintenu un “référendum” boycotté par les indépendantistes avec l’idée de clore définitivement l’avenir du pays. Et dans la foulée, un Parlement français, gagné au colonialisme d’antan, a décidé de modifier le corps électoral.
La révolte qui vient d’éclater interrompt ce rouleau compresseur colonial. Tenté par la violence, des milices caldoches, inspirées par ce que fut l’OAS, s’arment et tirent. Macron-Zorro va devoir choisir : appuyer l’OAS ou s’inspirer de la fin de la guerre d’Algérie. Et il ne choisira la deuxième que s’il y est contraint et forcé par le rapport de force.
Mais l’opinion mondiale bouge. Après la Colombie ou le Chili, trois pays européens ont reconnu la Palestine. À l’ONU, il y a une majorité écrasante pour cette reconnaissance. Le rêve sioniste que la Palestine disparaisse est mal en point. Et puis il y a des gens célèbres, artistes de l’Eurovision ou du festival de Cannes, personnalités comme le couple Clooney qui ont pris publiquement position. Israël est en route vers le statut d’État paria
La CPI (Cour Pénale Internationale), qui recueille les plaintes individuelles, aura mis 15 ans à enfin demander l’inculpation de dirigeants israéliens (Nétanyahou et Galant) et Karim Khan s’est senti obligé de mettre sur le même plan l’occupant et l’occupé en inculpant trois dirigeants du Hamas. Il n’empêche, cette inculpation met en grave difficulté le camp occidental qui va avoir de plus en plus de mal à soutenir les meurtriers.
Des parents d’otages, tout en exigeant la démission de Nétanyahou, pensent “qu’il faudra donner des droits égaux aux Palestinien·nes”. Certes, les effets de décennies de déni et d’impunité font tenir le camp de la guerre. Mais ce camp se délitera quand Israël sera sanctionné.
À Gaza, l’attaque contre Rafah s’accompagne d’une reprise des combats à Gaza ville et à Jabalia, dans des zones que la vaillante Tsahal s’était vantée d’avoir nettoyées.
Des centaines de milliers de personnes sont à nouveau déplacées. La frontière de Rafah est fermée et les colons attaquent les camions qui apportent les vivres à Gaza. Le port flottant construit par les États-Unis est une supercherie : ses capacités sont 30 fois inférieures aux besoins de Gaza. L’impérialisme collabore au génocide en cours.
Avec en plus des mesures racistes meurtrières contre les migrant·es subsaharien·nes renvoyé·es dans le désert sans eau ni abri et une crise économique qui pousse la population à tenter l’émigration vers l’Europe
Dans l’article Face à la guerre génocidaire en Palestine, que faire ? (Revue n°9) , il y a, de mon point de vue, plusieurs inexactitudes. Et un point de vue général qui nous éloigne du soutien au peuple palestinien.
• Cette guerre n’est pas une guerre Israël-Hamas . C’est une guerre de destruction du peuple palestinien. Il n’y a eu ni riposte, ni représailles de l’État colonial. Gaza est attaqué en permanence, quelle que soit la période. Faut-il rappeler le bilan des “marches du retour” ? 350 mort·es et près de 10 000 estropié·es alors que les manifestations étaient pacifiques.
• Dans une guerre coloniale, il y a un oppresseur et un opprimé . Il ne me semble pas correct de mettre sur le même plan Israël et ses alliés avec les alliés du Hamas. Certes le régime iranien est une horreur. Mais ce qui se passe à Gaza n’a rien à voir avec l’Iran ou avec le boucher de Damas. Au contraire, c’est l’intérêt de Nétanyahou d’internationaliser la guerre de génocide qu’il mène.
• Les témoignages sur ce qui s’est passé en 2007 à Gaza sont formels. Il y a eu une tentative de coup d’État d’un dirigeant mafieux du Fatah (Mohammed Dahlan) encouragé par l’Occident et par les dirigeants israéliens. Voyant qu’il allait échouer, il s’est enfui, laissant ses troupes se faire massacrer. Le Hamas n’avait pas “prémédité” de prendre le pouvoir à Gaza.
• Le Fatah n’a pas été “chassé” de Gaza . J’ai rencontré sans problèmes ses dirigeants (en 2016) qui ne sont pas clandestins. J’ai rencontré de même les dirigeants du Hamas, du Jihad Islamique, du FPLP, du PPP, de l’Union Démocratique Palestinienne…. Gaza n’est pas une dictature. C’est une société pluraliste où, quand on rentre dans un taxi collectif, on entend aussi bien “vive le Hamas ” que “à bas le Hamas, ce sont des corrompus”. Les gens s’expriment librement.
• Claude qualifie l’attaque du 7 octobre “d’incontestablement terroriste”. Le “terrorisme” fait partie de l’arsenal juridique français (et européen) et on voit l’usage qui en est fait : quiconque remet en cause la version des génocidaires à propos du 7 octobre, est accusé “d’apologie du terrorisme”. Ce terme n’existe pas dans le droit international. Par contre les termes “crimes de guerre”, “crimes contre l’humanité”, “apartheid” et “génocide” sont très précisément définis et l’État d’Israël coche les quatre cases.
• S’il faut comparer le 7 octobre à un événement qui concerne la France, c’est le 1er novembre 1954. Ce jour-là, les insurgés algériens ont tué des civil·es : instituteurs/trices, médecins, agriculteurs/trices… Je ne sais pas quel autre choix ils avaient. Comme disait Mandela : “C’est toujours l’oppresseur et non l’opprimé qui choisit la forme de lutte” . Amnesty International parle de “crimes de guerre ” le 7 octobre. Restons-en là. Et il est préférable de reprendre l’expression des anticolonialistes israéliens sur le 7 octobre : “c’est une cocotte-minute qui a explosé” (Michel Warschawski).
• J’étais au Caire le 7 octobre dans un hôtel rempli de Gazaouis . Apprenant que la “barrière” avait été coupée et que des dizaines d’Israélien·nes étaient emmené·es à Gaza, la réaction a été : “on va pouvoir les échanger. Enfin nos prisonniers vont rentrer à la maison ”. Faut-il rappeler que 900 000 Palestinien·nes ont connu la prison depuis 1967.
Plus de la moitié de l’article de Claude porte sur l’Iran et ses alliés. Je m’excuse, dans un article sur la guerre génocidaire à Gaza, c’est totalement hors sujet.
Il y a sûrement une vraie question : pourquoi la société civile palestinienne pluraliste, éduquée, résiliente, unitaire, organisée en une multitude d’associations petites et grandes, est-elle non écoutée ou silencieuse ?
Répondre à sa souffrance c’est l’aider à rester debout, à ne pas être vaincue comme d’autres peuples l’ont été. C’est lutter pied à pied dans nos sociétés pour briser la complicité obscène de nos dirigeant·es et de nos médias avec les génocidaires.
L’Occident présente cette guerre comme celle de la démocratie contre le fanatisme. Claude la présente comme la guerre du Mal contre le Mal.
Ce n’est ni l’un, ni l’autre. C’est juste la tentative de destruction d’un peuple qui aspire à la liberté, à l’égalité et à la justice.
Pierre Stambul
Grèce 2015, une alternative était possible
Éric Toussaint fait une lecture critique du livre de Yanis Varoufakis Conversations entre adultes : dans les coulisses secrètes de l’Europe . Varoufakis raconte ce qu’il a vu et fait en tant que ministre des Finances en Grèce dans le gouvernement Tsipras, de janvier à juillet 2015. Toussaint reprend les explications de Varoufakis, les commente et, face à l’échec de l’action du gouvernement Syriza, avance des propositions qui auraient pu changer le rapport des forces.
Une expérience et un débat indispensables à connaître pour tout parti et tout militant ayant la perspective d’arriver au pouvoir avec pour objectif l’émancipation de la société.
Dans un pays exsangue, un immense espoir porté par Syriza
Dès 2010, la Grèce s’est trouvée soumise à une austérité sévère conduite sous le contrôle des institutions financières créancières de sa dette publique insoutenable. La population a été soumise à des reculs sociaux odieux : baisse de 27 à 40 % des salaires, chômage à 26 % (à 50 % chez les jeunes), étranglement des services publics, baisse de 25 % du PIB, explosion du nombre de sans-abris, etc. Les luttes se sont multipliées, menant à l’occupation de la Place Syntagma en 2011 devant le Parlement (la Vouli).
Plusieurs groupes et partis radicaux de gauche s’étaient rassemblés pour créer Syriza.
Le programme de ce petit parti, aux élections de 2012, comprenait un Audit de la dette publique, la renégociation des intérêts à payer et la suspension des paiements jusqu’à ce que la croissance économique et la création d’emplois aient repris. Ce programme portait l’imposition à 75 % des revenus au-dessus de 500 000 €, l’augmentation du salaire minimum au niveau de 2010 (750 €), la nationalisation des banques, la séparation de l’Église et de l’État, des référendums sur les traités et sur les accords avec l’Europe, la protection des migrant·es et des réfugié·es, la fermeture des bases militaires étrangères, la sortie de l’OTAN, l’augmentation du financement de la santé publique, etc.
Son résultat électoral passait de 4 % en 2009 à 16 % en mai 2012, puis à 27 % en juin 2012.
Yanis Varoufakis, un économiste brillant, est contacté par l’équipe dirigeante de Syriza (Alexis Tsipras, Nikos Pappas, Yanis Dragasakis). Celui-ci est en désaccord avec le programme de Syriza réaffirmé à Thessalonique en septembre 2014 . Il accepte pourtant de travailler avec la direction de Syriza à six conditions qui sont acceptées par cette équipe : restructuration de la dette, limitation de l’excédent primaire à 1,5 %, réduction de la TVA et de l’impôt des sociétés, privatisations avec la préservation des droits du travail et relance des investissements, création d’une banque de développement, transfert des actions et de la gestion des banques à l’Union européenne.
Le 25 janvier 2015, aux élections législatives, Syriza obtient 39 % des voix et 149 sièges à la Vouli. Le 27, Tsipras forme un gouvernement de coalition où Varoufakis est ministre des Finances.
De compromis en compromis, de capitulation en capitulation
Le 30 janvier, à la conférence de presse entre Varoufakis et le président de l’Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem, les désaccords qui existent entre le gouvernement Syriza et les institutions européennes sont vivement exposés. Ses autres interlocuteurs sont sur la même ligne. Wolfgang Schäuble lui dit : “Des élections ne sauraient changer une politique économique” . Le 4 février, la Banque centrale européenne refuse que les banques grecques aient accès aux liquidités et refuse de reverser le 1,9 milliard €de profits réalisés sur les titres grecs. La population grecque se mobilise massivement ; Tsipras confirme qu’il mettra en œuvre le programme de Thessalonique. Le 11 février, les institutions européennes exigent un accord avant le 28 février, date de la fin du mémorandum en cours. Varoufakis s’engage à assumer les obligations contractées par les gouvernements précédents. Le 12, le gouvernement verse 747,7 millions e au FMI.
Le 20 février, le président de l’Eurogroupe annonce que le solde de 11 milliards € du Fonds de recapitalisation des banques ne sera pas mis à la disposition de la Grèce (c’est ce que devait coûter la réalisation du programme de Thessalonique). Il annonce également que le versement de la dernière tranche de crédit (7,2 milliards €) attribué par la Troïka 1 n’aura pas lieu. Pourtant, Varoufakis signe le communiqué de l’Eurogroupe fixant le cadre des négociations à venir les quatre mois suivants. Le 23, Varoufakis envoie la liste des réformes proposées dans le cadre de l’accord du 20 (rédigée en réalité par la Commission européenne !).
Le débat dans le gouvernement est houleux ; un tiers des députés Syriza s’opposent à l’accord du 20 ; au comité central de Syriza le rejet de l’accord du 20 et de la liste des réformes du 23 obtient 41 %.
En mars, la Grèce rembourse 1,532 milliard € au FMI en quatre versements. La présidente de la Vouli, Zoé Konstantopoulou, crée la Commission pour la vérité sur la dette publique coordonnée par Éric Toussaint.
Le 3 avril, le cabinet des ministres décide d’annoncer au FMI que la Grèce suspendra le paiement de la dette ; le 5, Tsipras dit à Varoufakis, qui se trouve à Washington pour l’annoncer, de renoncer à la suspension du paiement de la dette ! La Grèce rembourse 448,6 millions € au FMI. La Chine, la Russie et les États-Unis sont sollicités, en vain. Le 20 avril tous les organismes publics doivent transférer leurs réserves de liquidités à la Banque de Grèce pour payer le versement de juin au FMI, sans que Varoufakis dise mot. Le 27 avril, sous la pression des dirigeants européens, Yanis Varoufakis, toujours ministre des Finances, est remplacé par Euclide Tsakalotos comme coordinateur de l’équipe de négociation.
Les pressions de l’Eurogroupe et de la Troïka se poursuivent dans le sens d’une plus grande libéralisation de l’économie et d’une austérité encore plus sévère. Le 24 mai, 44 % du comité central de Syriza critiquent le cours des négociations et appellent à des mesures unilatérales. Le 3 juin, Tsipras accepte de dégager un surplus primaire de 3,5 % pendant 10 ans, de baisser de nouveau les retraites et d’augmenter la TVA. Pour augmenter la pression sur le gouvernement, le FMI propose de grouper les remboursements (1 532,9 millions €) pour le 30 juin, fin du deuxième mémorandum.
Les 17 et 18 juin, la Commission pour la vérité sur la dette publique grecque rapporte que la dette est odieuse, illégitime, illégale et insoutenable.
Le 22 juin, Tsipras est prêt à réduire une nouvelle fois les retraites, mais la Troïka veut plus. La pression continue. Le 27 juin, Tsipras convoque un référendum pour le 5 juillet pour trancher : accepter ou non les nouvelles exigences de la Troïka. Immédiatement, la BCE fait en sorte que le gouvernement doive fermer les banques. Juncker, le président de la Commission européenne, dénonce le référendum et appelle discrètement à voter Oui. Benoît Cœuré, vice-président de la BCE, déclare que le Non provoquera la sortie de la zone euro et que le Oui entraînera de l’aide de la part de la Troïka. Le 30 juin, les caisses sont vides et la Grèce ne peut pas rembourser. La population se mobilise pour le Non.
Le 5 juillet le Non rassemble 61,31 % des suffrages.
Tsipras décide de ne pas respecter le résultat du référendum : c’est la seconde capitulation.
Le 6, Varoufakis démissionne. Euclide Tsakalotos assisté de Georges Chouliarakis le remplacent. Tsipras réunit les partis qui ont appelé à voter Oui pour élaborer des propositions conformes aux attentes de la Troïka. Le 8, Tsipras annonce une nouvelle réduction des retraites, l’accélération des privatisations, l’augmentation de la TVA, un surplus primaire de 3,5 %… Le 13, suite à une réunion des chefs d’État de la zone euro, le gouvernement grec accepte un troisième mémorandum avec des conditions plus dures que celles rejetées le 5 par référendum. Cent neuf membres (sur 201) du comité central de Syriza rejettent l’accord du 13. Les 15 et 16 les nouvelles mesures d’austérité sont votées à la Vouli moins 39 voix de députés de Syriza (sur 149), dont celle de Varoufakis.
Le 17 juillet, la Commission européenne débloque un prêt de 7 milliards €, Alexis Tsipras remanie son gouvernement et congédie Panagiotis Lafazanis et Dimitris Stratoulis, membres de la Plateforme de gauche.
Des fautes dues à des erreurs d’appréciation et à des erreurs de stratégie
Tout au long de cette histoire, en s’appuyant entre autres sur le récit de Varoufakis, Toussaint pointe les erreurs politiques tant de la part de Syriza que de Varoufakis.
Il dénonce les propositions faites par Varoufakis que la direction de Syriza a acceptées. La restructuration de la dette sans réduction du stock dépend de la Troïka, c’est un vœu pieux. Cela correspondrait de fait à une mutualisation de la dette en Europe, que les gouvernements ne voulaient pas. Varoufakis complète en disant vouloir respecter la dette due au FMI et aux créanciers privés et arriver à un arrangement avec les Européens, à qui il souhaite d’être “des partenaires de la croissance de la Grèce” (alors que les créanciers ne voulaient pas desserrer le nœud de la dette). Il dit vouloir faire un excédent primaire ne dépassant pas 1,5 %. Cela conduisait à diminuer les dépenses sociales et d’investissement et par là continuer l’austérité et prolonger le ralentissement de l’économie. Pour ce qui concerne les privatisations, il prône le compromis contrairement au refus des privatisations de Syriza. La création d’une banque de développement publique a peu de sens quand les privatisations continuent et quand il propose de transférer la gestion des banques à l’Union européenne (alors que Syriza avait la nationalisation des banques dans son programme ; et aussi la proposition de Varoufakis remettait dans la main des créanciers le système bancaire grec).
Deux points clés soutenus par Syriza et Varoufakis sont le refus de contrôler les capitaux (31 milliards € sortiront de Grèce pendant ces cinq mois) et le refus de sortir de la zone euro. Ils sont sujets à débat dans Syriza d’autant que l’appartenance à la zone euro entraîne d’imposer une dévaluation interne qui consiste à réduire les salaires.
Les propositions de Varoufakis, acceptées par le groupe autour de Tsipras, sont contradictoires avec le programme de Syriza qui se prononçait pour la suspension du paiement de la dette le temps de son audit. Les dirigeants de Syriza adoptent ainsi subrepticement une stratégie de négociation appelant des compromis, stratégie qui se substitue à une politique de confrontation avec les créanciers. Enfin, ils sous-estiment la détermination des institutions financières décidées à ne rien céder, à toujours exiger plus et à faire plier ce gouvernement. Plus généralement, à mener une thérapie de choc appliquée à la société grecque.
La tournée européenne de Varoufakis où il s’est heurté à l’intransigeance de ses interlocuteurs, puis l’attaque frontale menée par la BCE le 4 février montraient clairement que la négociation était impossible. La population se mobilise et Tsipras réaffirme s’en tenir au programme de Thessalonique. Mais, en coulisse, il continue à mener une politique de compromis dans un rapport de force défavorable. Le 20 février, Varoufakis accepte de se placer sur le terrain des créanciers en voulant se montrer responsable à leurs yeux ; il signe en son nom propre les accords. Pendant ce temps, Syriza présente l’accord aux Grecs comme une avancée. C’est la première capitulation.
Varoufakis s’était entouré de conseillers très compétents, mais décidément pas recommandables pour mener une politique radicale de gauche. Mardas attaquait Syriza une semaine avant le 25 janvier ; Chouliarakis lui est imposé par le droitier Dragasakis et jouera double jeu avec la Commission européenne ; Élena Panaritis vient de la Banque mondiale et a travaillé pour Fujimori ; Mathieu Pigasse de la banque Lazard, conseille la Grèce depuis 2010 et a gagné 25 millions d’honoraires ; Summers dirige la Banque mondiale, il est artisan de la loi de fusion des banques de dépôts et d’affaire, etc. Galbraith sera le seul ou presque à apporter une aide constructive.
En arrivant au ministère, Varoufakis s’aperçoit que les remboursements prévus en 2015 représentent 45 % de la totalité des impôts à percevoir et qu’il aurait besoin de 42 milliards € pour “rouler” la dette, soient 24 % du revenu national. Pourtant, il s’engage toujours à rembourser la dette !
Tout du long des quatre mois, qui voient la Grèce payer les remboursements de la dette en vidant ses caisses, les négociateurs se plient aux exigences de la Troïka avec de courts moments de révolte sans suite. Le petit groupe à la direction de Syriza travestit la réalité en direction des Grecs, des parlementaires et même du reste du gouvernement. Menant une politique en complète contradiction avec ses engagements, il lui est difficile de faire appel à la mobilisation de la population et à la solidarité des peuples.
Varoufakis ne parle pas de la Commission pour la vérité sur la dette publique grecque, pas plus qu’il ne prend connaissance de ses conclusions. Tsipras assiste à la remise du rapport, mais n’en fait pas état. En effet, l’audit faisait partie du programme de Syriza et ses conclusions condamnent de fait la politique qui est suivie.
Ne pas refaire l’histoire, mais voir ce qui aurait pu être mis en œuvre
À la condition de ne pas renier le programme de Syriza, Éric Toussaint pense qu’il était possible de réussir. Il énonce un certain nombre de propositions.
Il estime que l’idée de sortir de la zone euro n’était pas primordiale et, déjà, absente du programme de Syriza. Par contre, il était prioritaire d’effacer la majorité du stock de la dette, de mettre fin au mémorandum, de s’affranchir de la troïka, d’améliorer les conditions de vie de la population et prendre le contrôle des banques.
Concrètement, rétablir le salaire minimum à son niveau de 2009, réduire la TVA sur les produits de première nécessité, annuler une partie des dettes des ménages, réduire l’impôt foncier, rétablir l’électricité pour les 300 000 ménages qui en sont privés, établir la gratuité de la santé et des transports publics pour les plus pauvres. Tout ceci faisait partie du programme de Syriza.
Sachant que la Troïka n’était pas disposée à réduire la dette, il fallait suspendre le paiement dès le 12 février et ne pas verser les 746 millions €. Se doter de rentrées d’argent par des mesures visant les grosses entreprises nationales ou étrangères, décréter la fin du mémorandum et lancer un programme de reconstruction nationale. Lancer un audit, prévu d’ailleurs dans un règlement européen de 2013, assainir les banques dont celles où les pouvoirs publics sont majoritaires. Mettre en place le contrôle des capitaux et un système de paiement complémentaire.
À défaut d’avoir réagi dès le début février, au cours de ces cinq mois, le gouvernement pouvait s’opposer de façon plus cohérente. Après la signature de l’accord du 20 février avec l’Eurogroupe (organe informel) par le seul Varoufakis, ils pouvaient constater son échec et expliquer publiquement les méthodes de la Troïka. Du fait de son insolvabilité et des besoins humains à satisfaire, ils pouvaient invoquer l’état de nécessité pour suspendre les remboursements.
Tsipras, Pappas et Dragasakis, ont cultivé leur ambiguïté consistant à se présenter à la population comme les artisans de la sortie de crise tout en menant des politiques qui conduisaient à des capitulations certaines. La confrontation suppose de mobiliser la population en respectant ce pour quoi elle a élu ses responsables, en lui disant la vérité. Affronter les créanciers suppose de gagner des soutiens à l’international par la mobilisation des mouvements syndicaux et politiques qui feront pression sur les décisions des dirigeants des autres pays européens.
La crise grecque était le fruit de la classe capitaliste grecque, il fallait attaquer le pouvoir des institutions nationales, créer des comités populaires pour renforcer les décisions du gouvernement et contrôler son action.
La bourgeoisie et les institutions européennes ont expérimenté l’exploitation d’une crise sociale, économique et politique dans un pays de l’Union pour en faire payer le prix à sa population. On connaît maintenant le chantage dont ils sont capables pour atteindre leurs objectifs. On sait également ce qu’il ne faut pas faire pour résister avec des chances de succès. C’est une expérience qui doit nous éviter de faire les mêmes erreurs.
Michel Bonnard, le 3 mai 2024
Le texte ébouriffant de Roland Dubillard sonne étonnamment juste dans notre société au libéralisme effréné soutenu par une technologie invasive qu’il n’aurait pu imaginer.
La compétition en tous domaines n’est pas autre chose que se gorger du sang de l’autre après l’avoir abattu. Ce sang prend diverses formes : argent, succès, pouvoir.
La fiction fantastique d’une fête dans un étrange château où les invité·es venu·es impatient·es et joyeux/euses passent mystérieusement à la trappe hormis quatre d’entre eux – au moins temporairement – plus un retardataire qui tout naïf qu’il semble, parviendra à désarmer le piège et à en inverser l’effet par un tour de magie donne à l’horreur de nos rapports destructeurs et du fonctionnement social toute sa dimension.
Voilà un bon exemple de ce que peut atteindre un imaginaire vraiment libre, soutenu par une grande maîtrise du langage-celui-ci devenant pour finir le ressort symbolique de l’intrigue dans son rythme chaotique et ses diverses tonalités.
La mise en scène enrichit et allège ce texte par une série de prestations collectives dansées et chantées du meilleur effet et qui nous donne envie de monter sur scène accompagner la troupe.
Un spectacle qui mérite un large public… de tout âge puisque cette sombre et alerte mascarade, sans être comprise dans tous ses dessous dont l’actualité de ses résonances, peut enchanter jusqu’aux enfants.
Marie-Claire Calmus
Il ne faut pas boire son prochain de Roland Dubillard, mise en scène d’Agathe Dizarn assistée de Thomas Chaillou. Au TDM – Théâtre Darius Milhaud, 80 Allée Darius Milhaud (Paris 19).
C’est le thème du numéro 25 de la revue Les utopiques . La date retenue comme point de départ de ce quart de siècle est le congrès de décembre 1998 où fut décidé de mettre le mot “Solidaires” dans notre nom statutaire commun.
Disons-le d’entrée : comme cela est signalé dans un des articles, “nous parlons des 25 ans de Solidaires, mais l’histoire ici contée [l’éclosion des SUD] date de 28 ans, celle de SUD PTT et de SUD Santé remonte à 36 ans… 76 ans si on parle de Solidaires Finances publiques, héritier de 1948, 106 ans pour le Syndicat national des journalistes, fondé en 1918”.
La mémoire collective de notre organisation tient une place importante de ce numéro. Mais il ne s’agit pas d’une commémoration. Partager, apprendre, comprendre, discuter notre histoire permet de solidifier les liens d’aujourd’hui et de demain. “Réfléchir, lutter, gagner”, nous disent Simon Duteil et Murielle Guilbert.
Notre Union syndicale a des origines diverses ; la revue n’étant pas une encyclopédie, il nous fallait faire des choix ; nous avons voulu qu’ils représentent les différentes facettes de l’histoire de Solidaires. Daniel Gentot nous parle du Syndicat national des journalistes (SNJ), Gérard Gourguechon du Syndicat national unifié des impôts (SNUI, aujourd’hui Solidaires Finances publiques) ; voilà pour nos syndicats ancêtres, toujours sur la brèche ! Les SUD historiques devaient trouver leur place ici : Annick Coupé raconte SUD PTT, Pascal Dias le CRC Santé-Sociaux, devenu SUD Santé-Sociaux. Après la grève de 1995, on vit “l’éclosion des SUD”, ici évoquée par Christian Mahieux à travers l’exemple du secteur ferroviaire. Des responsables de SUD Industrie expliquent le cheminement amenant à passer de syndicats d’entreprise à des syndicats départementaux.
Les Unions interprofessionnelles locales et départementales sont des pièces essentielles de notre syndicalisme. Mathilde Peyrache nous donne un aperçu de leurs réalités à travers son expérience en Loire-Atlantique.
Des thèmes sont transverses à notre activité militante. Gérard Gourguechon indique comment nous sommes passé “du fonctionnement de fait aux règles statutaires ” ; la recherche du consensus, le refus de se contenter de majorité/minorité qui freinent la construction commune, sont au cœur de notre “fonctionnement innovant inspiré d’autres pratiques ”, comme nous le rappelle Élisabeth Gigant Claude. Dans ce qui sera son dernier article, Gérard Coste, décédé en mars 2024, revient sur l’histoire, la pratique et les débats liés à la formation syndicale. Annick Coupé, Cécile Gondard-Lalanne, Murielle Guilbert et Julie Ferrua traitent de “l’évolution des questions féministes dans Solidaires” .
Trois moments font l’objet d’articles spécifiques. Les Marches européennes contre le chômage, la précarité et les exclusions de la fin des années 1990, sont l’occasion pour Patrice Spadoni de revenir sur l’expérience, toujours vivante, de Canal Marches. Anouk Colombani traite du mouvement contre la LEC-CPE en 2006. Christian Mahieux resitue le contexte de la manifestation nationale organisée par Solidaires en mars 2012.
Sophie Béroud, Martin Thibault d’une part, Jean-Michel Denis d’autre part, nous offrent leurs regards de sociologues sur une organisation qu’ils et elles suivent depuis au moins 25 ans. “1989, 1996, 2003 : SUD, Solidaires, vu d’ailleurs” , le long entretien croisé entre Annick Coupé, Maryse Dumas, Gérard Aschiéri, Christian Mahieux, Claude Debons et Patrice Perret entre en résonnance avec la volonté d’ouvrir Les utopiques aux autres courants syndicaux, aux contributions de militantes et militants d’autres organisations, que nous remercions pour leurs contributions.
Sans doute fallait-il quelques repères chronologiques pour mieux situer cette aventure, ces aventures. Nara Cladera nous en propose vingt-cinq. Enfin, Judicaël Livet nous dit “Solidaires à 25 ans, moi aussi”. Quelle belle note pour clore ce numéro. Une ouverture vers la suite !
Ce 25ème anniversaire de notre organisation nous donne l’occasion de remercier deux personnes qui ont énormément œuvré à sa construction : Gérard Gourguechon, co-fondateur et porte-parole du Groupe des 10, premier porte- parole de l’Union syndicale Solidaires, de sa création à 2001, et Annick Coupé, porte-parole de 2001 à 2014. Leur engagement militant, leur intelligence politique, leur souci des personnes ont donné l’élan nécessaire aux structures du G10 et aux SUD nouvellement créés pour se connaître, se respecter et agir ensemble pour gagner des revendications, penser une société plus juste et plus humaine, organiser les salariés·es ! Leur relation égalitaire et confiante est remarquable et nous inspire encore aujourd’hui ! Et ne voyez surtout pas dans ces quelques mots un culte de la personnalité ou une idolâtrie ! Simplement, il s’agit de reconnaître l’apport essentiel de certaines personnes aux organisations collectives.
Un numéro particulier puisqu’il y a deux couvertures différentes et deux 4ème de couv. différentes. Vous avez donc soit Annick, soit Gérard en couverture et l’inverse en 4ème de couv.
De par son thème, ce numéro nous a amené à citer plus de noms, à mettre plus de photos de militantes et de militants qu’à l’accoutumée. Bien d’autres auraient pu, auraient dû, y figurer. Le nombre de pages, qu’il faut bien limiter, ne le permet pas.
Mais l’outil commun, Solidaires, n’est propriété de personne, il nous appartient à tous et toutes, celles et ceux qui l’ont fait vivre, le faisons vivre, le ferons vivre ; vivre et évoluer en fonction d’une perspective, celle de l’émancipation sociale. Le syndicat est à chacune et chacun d’entre nous, mais n’existe et n’est utile que sous sa forme collective.
Christian Mahieux
Abonnement :
2 ans/6 numéros 40€ ; 1 an/3 numéros 20€.
Règlement par chèque à l’ordre de Union syndicale Solidaires – Les utopiques, 31 rue de la Grange-aux-Belles 75010 Paris.
Les congrès académiques du SNES puis le congrès national, se sont déroulés en février-mars 2024. Ils sont l’occasion d’une mise en scène qui traduit une conception du syndicalisme et de la société qui n’est pas la nôtre. C’est ce qu’a observé notre camarade au cours du congrès académique d’Aix-Marseille.
Un congrès bien huilé
Le Congrès du SNES de l’Académie d’Aix-Marseille s’est admirablement déroulé : salle pleine, lieux confortables et spacieux, déjeuner dans une salle pourvue de moquette, présence de Sophie Venetitay, secrétaire générale, organisation impeccable, emploi du temps maîtrisé, horaires tenus, équipe dirigeante plus collective, rajeunie et très féminisée, tendance U&A confortée à 80 %, représentation des S2 de façon presque équilibrée avec des photos réjouissantes de mobilisations vauclusiennes contre la modification de l’âge de la retraite, des cortèges drôles, massifs, festifs, joyeux. Si un département des Alpes n’a qu’une équipe squelettique, la dispersion de l’habitat et le caractère rural du territoire peuvent expliquer cette solitude du responsable. Les retraité·es sont bien représenté·es globalement. L’appareil syndical fonctionne donc à merveille, les rouages sont parfaitement huilés. L’autosatisfaction domine, le bilan est salué avec enthousiasme. C’est un sans faute féministe puisque la mesure du temps de parole, à un débat près, penche très nettement en faveur des femmes, majoritaires à la tribune.
Des débats court-circuités
On en oublierait presque la lente érosion du syndicalisme dans son ensemble. Et du point de vue de la tendance minoritaire qui est la nôtre, ce qui frappe, c’est l’absence de débat sur des sujets pourtant brûlants, la laïcité, l’inclusion, le soutien à Gaza ou le bilan de la lutte contre la réforme des retraites. Nous tentons d’aborder ces thèmes passionnants, mais nos interventions doivent tenir, selon les cas en 5, 4, 3 minutes voire moins, et une sonnerie fatidique retentit quand le moment est venu de se taire. Il faut donc une grande capacité de synthèse et une bonne résistance au stress pour s’exprimer dans de telles conditions. Le résultat, c’est non seulement la marginalisation des tendances autres qu’Unité et Action (Émancipation, ainsi que l’École Émancipée, URIS) mais encore l’impossibilité de témoigner du malaise des enseignant·es – l’émancipation pédagogique serait hors sujet – ou d’évoquer les problèmes des professions minoritaires (CPE, PSY-EN : par exemple, la fermeture d’un CIO insalubre qui prive de locaux les collègues concerné·-s). Dans la “salle” on renonce à s’inscrire plutôt que de se plier aux règles impitoyables de la tribune. De quoi est-il question alors ? D’un féminisme consensuel (cellule de veille, féminisation des textes…), de syndicalisation, de rapprochement avec la CGT. Les critiques de la signature d’accords sur la PSC qui nous éloignent du 100 % Sécu et pénalisent les retraité·es sont immédiatement évacuées puisque d’autres organisations de “transformation sociale” ont signé. Quant au mouvement sur les retraites, il a permis de décrocher… la classe exceptionnelle pour quelques privilégié·es ! Nous avons d’ailleurs gagné… “la bataille des idées”. Certes, l’opinion publique était largement favorable à la mobilisation… pour quel résultat ? Un camarade d’École Émancipée a tenté d’évoquer ce combat, le lien entre syndicat et politique… En trois minutes chrono, une question de fond est évacuée.
Une verticalité qui s’applique partout
Certes, l’organisation syndicale est calquée, grosso modo, sur la hiérarchie de l’Éducation nationale. Et ce système hiérarchique est celui de toute la société française, à commencer par le pouvoir politique du Président de la République, chef de guerre, qui fait passer des réformes contre l’ensemble des syndicats, de la population, en enjambant le Parlement, avec la complicité de ses ami·es du Conseil Constitutionnel (certain·es lui doivent leur nomination). Ce modèle vertical (souvent patriarcal… mais il ne suffit pas de remplacer un homme par une femme, ou d’appliquer la parité pour redonner de la vitalité à la démocratie… car la proportion de femmes a cru considérablement parmi les ministres, les parlementaires depuis l’instauration de la Ve République, et jamais la verticalité jupitérienne n’a donné autant le vertige) s’applique partout, dans les municipalités, les associations où des têtes élues (flanquées d’expert·es) imposent leurs vues à des assemblées, à des conseils souvent transformés en simples chambres d’enregistrement. Un seul, une seule, ou un petit noyau monopolisent la parole, prennent les rênes. On ne tient pas vraiment “conseil”. Pour en revenir à l’Éducation nationale, qui remet en cause, aujourd’hui, les pouvoirs de l’inspection et les refuse ? Dans le premier degré, les directions ne se distinguent-elles pas de plus en plus des professeur·es, qu’est devenu le “conseil des maîtres” ? Comment fonctionnent les conseils de classe, d’établissements, d’administration ? Y a-t-il des mouvements antihiérarchiques ?
Une autre conception du syndicalisme et de la société
Nous avons une vision différente de la société en général, et du syndicalisme en particulier. Nous nous situons dans le couloir syndical très étroit d’une tendance minoritaire à la FSU. Mais les aspirations à une expression moins verrouillée, dans les conseils syndicaux, les heures d’information syndicales (qui s’inspirent aussi de ce schéma pyramidal) pourraient rencontrer des échos, même en dehors de milieux très militants. Il y a les positions que nous défendons sur tel ou tel sujet, et aussi la forme, le carcan dans lequel sont enfermées, non seulement l’opposition à la direction, mais encore toute la base qui n’a pas l’habitude des “ténors”, ou des pros du syndicalisme. Des temps de parole très courts, l’impossibilité de réagir et répondre spontanément ; quand une question est posée, il faut attendre son tour (qui décide de l’ordre des interventions ?). Toutes ces pratiques formalisées, en apparence égalitaires, réduisent la plupart des gens au silence. D’autant que les responsables, eux ou elles, ont tout loisir d’introduire la réunion en prenant une heure, si bon leur semble, et en réduisant drastiquement les échanges. Il va sans dire que l’absence de structuration peut profiter à un gourou, un leader charismatique, et qu’un fonctionnement horizontal (autogestionnaire ?) ne serait pas simple à construire dans un monde où l’individualisme gagne du terrain, où l’on vénère des icônes, des “grands hommes” (et désormais quelques “grandes femmes”) en oubliant la dimension collective des résistances (Manouchian) ou des avancées sociales (Simone Veil). Il existe des moyens, tour de table où chaque personne s’exprime sans distinction de statut dans les “conseils”, présidence de réunion tournante, rapports courts pour laisser l’essentiel du temps au débat, rotation rapide des mandats etc… Et des adhérent·es plus impliqué·es dans le syndicat pourraient l’être aussi dans divers domaines. Mais ce serait une autre histoire, moins lisse, moins consensuelle, plus conflictuelle que ce Congrès dont les responsables ont tout lieu de se féliciter, malgré les cuisantes défaites du mouvement social.
Marie-Noëlle Hopital
Auteur de Polar revendiqué, Patrice Gain possède aussi une sensibilité écologique très forte du fait de sa formation : il est en effet ingénieur en environnement, et de sa profession qui lui fait côtoyer la haute montagne. Ces deux parcours constituent les fondements de ses romans, qui sont donc des objets hybrides “roman noir” sur fond de plaidoyer pour l’environnement.
Il pointe la dysharmonie entre l’humain et la nature dont la présence dans ses textes est hostile, brutale voire, souvent, mortelle, comme elle l’est dans la réalité -bien pire parfois- avance-t-il, et d’ajouter que “s’il y a quelque chose de cruel dans mes textes, c’est que le monde fonctionne ainsi. Notez que je suis bien plus dans la retenue que lui, qui nous confronte régulièrement à une effroyable réalité” .
Toutefois chaque roman reste en prise avec la /notre réalité sociale et politique présente constamment dans les intrigues.
Les récits se déroulent dans des “endroits forts” et “d’une beauté rare” dit-il, le canyon de la Tara dans le Parc de Surmitor au Montenegro, pour Le sourire du scorpion , l’Arctique dans De silence et de loup et les Îles Féroé dans Les Brouillards Noirs .
Il reconnaît pour certains de ses textes des influences littéraires voire cinématographiques : le Délivrance de James Dicley, si bien adapté au cinéma par J. Boorman, par exemple, ou Dennis Lehane, celui d‘Un dernier verre avant la guerre plutôt que Shutter Island et/ou Mystic River , adaptés aussi au cinéma par Clint Eastwood et Martin Scorsese, mais on peut en percevoir bien d’autres lors d’une lecture (plutôt relecture, car le lecteur, lors de la première, est bien trop pris par l’intrigue…).
Les personnages principaux/ales sont confronté·es à des situations extrêmes, à la fois drames intimes et confrontation avec les éléments de la nature, qui les font basculer d’un avant “ordinaire” à un “après” traumatique dont ils essaient de se remettre, oscillant entre oubli, dépression et tentative de retour à une “vie normale”.
En ce qui concerne Les Brouillards Noirs , [qui ne peut être un mauvais roman puisqu’il s’ouvre sur une citation de Nàzim Hikmet,] Raphaël, le protagoniste, paisible musicien, violoncelliste, soliste, au sein de l’orchestre de l’Opéra de Lyon, voit sa vie basculer lorsque, lors d’un appel de son ex-femme, il apprend la disparition de sa fille, Maude, qu’il n’a pas vue depuis onze ans.
Maude se serait rendue dans les îles Féroé et ne donnerait plus de nouvelles depuis plusieurs jours ; quant à son compagnon, il est injoignable lui aussi…
Raphaël décide d’aller sur place et apprend que le voyage de sa fille n’avait rien de touristique, d’ailleurs l’environnement ne s’y prête guère, l’archipel des Féroé étant un milieu hostile, glacé, désertique, battu par les vents et soumis régulièrement à d’effroyables tempêtes. …
En fait Maude est venue avec une ONG, Océan Kepper, s’opposant au Grindadràp https://fr.wikipedia.org/wiki/Grindadr%C3%A1p coutume barbare qui consiste à nasser un maximum de globicéphales noirs, dauphins à flancs blancs et grands dauphins dans la baie, puis de les tuer en les égorgeant ou en les harponnant, les locaux pour ce faire, pataugeant dans un océan de sang et de cadavres… [1400 cétacés tués dans la seule journée du 12 septembre 2021 https://fr.wikipedia.org/wiki/Grindadr%C3%A1p#/media/Fichier:Whaling_in_the_Faroe_Islands.jpg ].
Raphaël dans sa recherche désespérée va se heurter à l’hostilité d’une grande partie des habitant·es défendant ongles et bec ce qu’ils/elles considèrent comme une tradition sur fond de nationalisme exacerbé tendance extrême droite.
Une tradition très contestée aussi bien en Europe, que par les instances Européennes, à laquelle les îles Féroé n’ont pas adhéré bien que faisant partie du Danemark, contestée notamment en raison de la sauvagerie et de l’inutilité de cette “pêche” la viande n’étant plus comestible car gorgée de substances chimiques, du mercure par exemple, dont les océans sont pollués…
Aller plus avant serait divulgâcher, Les Brouillards noirs étant un polar, l’auteur déroule l’intrigue selon les codes en vigueur, alternant les moments forts, poignants et les rebondissements inattendus.
On ressort de la lecture non pas “les larmes aux bords des yeux” comme le proclame le critique de France-Inter , mais les tripes nouées de rage et de colère, les événements du récit entrant en résonance avec la situation climatique mondiale, la criminalisation actuelle des luttes et des militant·es et l’extrême droitisation de l’Europe.
Bernard Foulon
Les Brouillards Noirs , Patrice Gain, Le livre de Poche, 232 pages, 7,90€.
“Traduire c’est s’engager, se plonger, s’abîmer dans le texte source”
Aujourd’hui, le clavier est offert à une traductrice, Sophie Aslanides. Elle est la voix française de Jake Hinkson, James Ellroy, John Boyne, Craig Johnson… Elle parle d’eux mais elle parle aussi d’elle.
Ce sont mes questions, voici ses réponses.
L’Émancipation : Bonjour Sophie Aslanides, comment êtes-vous devenue traductrice ? Êtes-vous spécialisée dans le “noir” ? Quels sont vos projets à venir ?
Sophie Aslanides : Je suis devenue traductrice parce que j’avais envie de trouver un lieu où faire vivre ensemble les langues que je portais en moi, où pratiquer l’agilité du passage de l’une à l’autre dans un contexte autre que l’enseignement.
Je ne crois pas être spécialisée dans le “noir”. Ce n’était même pas mon genre littéraire préféré. Il se trouve que je traduis beaucoup de romans noirs, mais je ne considère pas pour autant qu’il s’agisse d’une spécialité. Je ne suis pas certaine que l’activité de traduction soit particulièrement sensible à la catégorie du genre, même s’il faut une certaine culture littéraire, et surtout, une expertise de lecteur-lectrice pour traduire. J’aborde chaque roman, noir ou autre, comme une nouvelle aventure intellectuelle et émotionnelle. Son appartenance à telle ou telle tradition littéraire, tel ou tel genre, sera un aspect du travail d’analyse que je fais en amont de la traduction elle-même.
Mes projets à venir ? Terminer le James Ellroy à quatre mains, traduire le prochain roman de Jake Hinkson, puis l’ambitieux projet de John Boyne… Mais je ne vous dirai pas tout.
L’Émancipation : Comment définiriez-vous votre travail ? Que répondez-vous à ceux/celles qui pensent traditionnellement : “Traduttore, traditore” ? Pensez-vous, comme Leyris, que la traduction vise à “l’imperfection allusive” ou à “dire presque la même chose” comme l’a écrit Eco ? Peut-il exister deux bonnes différentes traductions ?
S. A. : Je vais répondre en commençant par la fin. Oui, il peut y avoir deux bonnes traductions différentes d’un même texte. Dans la traduction il y a une part de sensibilité, donc de subjectivité. Si je pensais qu’une traduction est forcément une trahison, je ferais un autre métier. Une traduction ne doit pas se penser en termes de distance (proche, lointaine, donc de fidélité, donc de trahison). Pour moi, traduire c’est s’engager, se plonger, s’abîmer dans le texte source, et s’attacher à trouver les meilleurs moyens linguistiques français pour rendre le mille-feuille de l’original, jusqu’aux émotions de lecture qu’il suscite, et l’offrir au lectorat français. Et s’approcher le plus possible de ce but idéal.
L’Émancipation : Vous êtes, je crois, engagée dans votre métier (à l’ATLF) : vous le promouvez, vous le défendez et vous accompagnez les collègues. Pouvez expliquer pourquoi vous vous êtes lancée ainsi dans ce rôle militant ?
S. A. : Je suis arrivée à un moment de ma vie et de ma carrière où il m’est apparu que je pouvais, que je devais donner du temps et de l’énergie à la communauté. En trente ans, j’ai vu le métier changer ; les traducteur·trices se professionnalisent, la traduction est de moins en moins souvent une activité annexe. Un traducteur·trice doit être un peu agent·e (pour trouver des contrats) un peu comptable (pour faire ses déclarations), un peu juriste (pour lire et négocier ses contrats), un peu communicant·e (pour faire sa promotion), etc. Toutes ces choses s’apprennent. D’autre part, il est important, je crois, d’avoir une culture du monde du livre, de se tenir au courant des actualités économiques, politiques du secteur. En tant qu’association, nous nous attachons à faire entendre la voix de notre profession auprès de nos interlocuteur·trices et pour offrir un accompagnement à nos adhérent·es.
L’Émancipation : Quels sont vos rapports avec vos collègues ? La confrérie est-elle solidaire ? solitaire ?
S. A. : Je crois pouvoir dire que mes rapports avec mes collègues sont bons. J’ai des relations assez étroites avec les autres membres du CA de l’association, et beaucoup d’ami·es traducteur·trices. Nous nous parlons, échangeons bons plans, recommandations, contacts, ressources. Les moments solitaires, tout aussi exaltants, sont ceux que nous passons avec notre texte.
L’Émancipation : Comment procédez-vous pour traduire un texte ? Rencontrez-vous ceux (celles ?) que vous traduisez ? Êtes-vous en contact avec eux/elles pendant votre travail ? Admirez-vous leur travail ? Pensez-vous qu’il est nécessaire d’avoir à l’inverse du recul, voire une forme de neutralité ?
S. A. : Je ne signe jamais un contrat pour un texte que je n’ai pas lu du début à la fin. Surtout d’auteur·es que je n’ai pas encore traduits. Il arrive que j’aie besoin de les contacter pour leur demander un éclaircissement sur une image, une blague, une référence culturelle dont je sens qu’elle m’échappe. Certains sont devenus de véritables amis, comme Craig Johnson, que je connais maintenant depuis plus de 15 ans. Je peux admirer leur travail, aimer plus ou moins leur texte, mais quand je travaille sur le roman, je suis dans une approche technique. Je peux même trouver des défauts à tel ou tel roman, ce qui ne m’empêchera pas de le traduire, et j’espère, bien.
L’Émancipation : Comment avez-vous abordé plus particulièrement ce challenge, à l’initiative de Rivages, de traduire James Ellroy, un auteur réputé difficile, jugé burné, au style direct, fourmillant de trouvailles, d’insultes, d’argot ? Quelle en sont la genèse, le but, les difficultés ?
S. A. : Le premier roman de James Ellroy que j’ai traduit, je l’ai fait en tandem avec Jean-Paul Gratias. Je n’aurais jamais accepté de m’y attaquer seule. Je reparlerai de cette expérience en détail juste après. La langue d’Ellroy est très particulière, oui. Extrêmement créative, inventive. C’est évidemment intimidant, mais il faut oser, créer, innover. C’est une forme de liberté assez jouissive, en fait. Et je ressens évidemment une forme de devoir vis-à-vis des traducteurs précédents d’Ellroy et de ses lecteurs et lectrices.
L’Émancipation : Aborde-t-on le grand James comme n’importe quel autre auteur ou est-on conscient de la charge à porter ? Avec le retour de Freddy Otash, apparu dans une novella ( Extorsion ) traduite par un collège, Jean-Paul Gratias (avec lequel vous avez travaillé sur La Tempête qui vient – This Storm ), vous êtes-vous “moulée” dans ses pas ou vous en êtes-vous “affranchie” ?
S. A. : Avant de commencer à traduire avec Jean-Paul, j’ai fait un gros travail de lecture en côte à côte du précédent tome du Quatuor, créé un lexique de vocabulaire ellroyen de plusieurs centaines d’entrées. Nous avons discuté de certains de ses choix antérieurs, et modifié de concert certaines formules. Chacun de nous relisait les parties traduites par l’autre et nous avons pris le temps de reprendre ensemble la totalité du roman.
L’Émancipation : Où en êtes-vous dans The Enchanters , le prochain Ellroy, nouvel opus du second Quatuor de Los Angeles ? Travaillez-vous, comme on l’a lu 1 , avec une collègue, Séverine Weiss ?
S. A. : C’est exact, je travaille avec Séverine Weiss sur ce volume. Après avoir traduit seule Panique Générale , qui était de l’Ellroy, +++ en termes de difficultés linguistiques (innombrables assonances et allitérations…), j’ai préféré retourner dans un quatre mains. Séverine est non seulement une collègue, c’est une amie ; j’étais certaine que nous allions bien fonctionner. Et c’est le cas. Elle a plongé les mains dans le cambouis ellroyen, comme je l’ai fait il y a quelques années avec Jean-Paul comme superviseur, et tout se passe bien.
L’Émancipation : Quel livre rêveriez-vous de traduire ou auriez-vous rêvé de traduire (celle existante vous satisfaisant) ? Pour vos lectures personnelles, lisez-vous toujours une œuvre en langue originale ou vous arrive-t-il de lire la traduction d’un autre ? Lisez-vous l’œuvre comme lectrice ou la traductrice reprend-elle toujours le dessus ?
S. A. : Je lis en VO et je lis aussi des traductions de collègues pour voir comment ils/elles se sont sorti·es de telles ou telles embûches. Souvent, quand je traduis, mes lectures sont proches de mes préoccupations du moment – littérature irlandaise contemporaine quand je traduis Boyne, classiques du roman noir quand je travaille sur Hinkson, westerns ou littérature amérindienne quand je traduis Johnson. Je lis aussi de la littérature française pour le plaisir, et quand c’est de la littérature traduite, je suis un peu traductrice, évidemment, quelle que soit la langue source… Mais je crois que je parviens à prendre un plaisir proche de celui de la simple lectrice – ce que je suis avant tout.
L’Émancipation : Un auteur mort est un auteur qu’on ne lit plus. Bruen, depuis, Sur ta tombe (Fayard, 2013, traduit par Catherine Cheval et Marie Ploux) est aphone en français, Manzini pourrait bientôt l’être (Ombres et poussières, Denoël, 2022, traduit par Samuel Sfez). Qu’en pensez-vous ?
S. A. : Les éditeurs français de littérature étrangère ont des impératifs qui les conduisent à choisir de traduire ou ne plus traduire tel auteur. Les facteurs sont multiples et hors de notre portée. Nous pouvons, nous traducteurs et traductrices, porter des projets à des éditions (beaucoup de traducteur·trices de langues moins connues le font, vu la faible probabilité que l’éditeur français maîtrise la langue source ou qu’il connaisse le paysage littéraire du pays en question). Mais c’est un travail coûteux et rarement payant. Les maisons d’édition achètent les droits sur des textes dont ils et elles jugent qu’ils ont un potentiel commercial en France. Vous imaginez bien que cela dépend de mille critères, dont certains relèvent même de phénomènes de mode. À nous de saisir toutes les occasions de porter des textes étrangers que nous voudrions rendre accessibles au lectorat français.
L’Émancipation : Quel est votre “bilan hexagone” ? De combien de traductions êtes-vous responsable ? Quelle est celle qui vous a posé le plus de problèmes ? Celle qui vous a valu le plus de louanges ?
S. A. : Je n’ai pas compté, mais je dois aujourd’hui avoir une bibliographie d’environ quatre-vingt titres, seule ou à quatre mains. Celle qui a été la plus douloureuse, par sa difficulté et ma lenteur, c’est Panique Générale . À ma connaissance, ce sont mes traductions de Craig Johnson qui m’ont valu le plus de louanges. Comme j’accompagne souvent Craig dans des festivals et événements en librairie, je rencontre de nombreux lecteur·trices, qui me disent apprécier la traduction, y compris ceux qui ont lu la VO.
L’Émancipation : Êtes-vous agacée, énervée, indifférente qu’on ne parle des traducteur·trices que quand on pointe leurs erreurs (affaire Millénium ) ou pensez-vous que la plus grande qualité d’un texte traduit est quand on ne s’aperçoit pas qu’il l’est ?
S. A. : Je suis agacée qu’on ne mentionne pas systématiquement le traducteur·trice quand on parle d’un livre. S’il existe, c’est en grande partie grâce au travail du traducteur ou de la traductrice. Il est normal que le/la client·e qui achète un livre sache qu’il est traduit, et par qui. Il ne s’agit pas d’être transparent, il s’agit d’être bon.
Évaluer la qualité d’une traduction est difficile, puisqu’il faudrait avoir la même compétence en VO qu’en VF. Quand le texte français est fautif, maladroit, lourd, on sait que la traduction est mauvaise et on le remarque. Mais une bonne traduction n’est pas une traduction qui saurait se faire oublier.
L’Émancipation : Traduire Jake Hinkson oblige-t-il à s’immerger dans l’eau bénite et Craig Johnson à porter un stetson et des santiags ? Comment ressort-on d’une œuvre : lessivée comme après un travail bien fait ? essorée comme après une purge ? démoralisée comme après une mort ? changé à jamais comme Olivier Mannoni ( Traduire Hitler , Éditions Héloïse d’Ormesson) ou Jean-François Merle ( Rafaël, derniers jours – The Brave de Gregroy McDonald, Fleuve noir) ?
S. A. : Chaque texte exige qu’on se plonge dans le contexte culturel, historique, dans lequel il s’inscrit. Je fais des recherches, je m’informe le plus possible. Après avoir traduit le troisième roman de Craig Johnson, j’ai voulu aller voir ce Wyoming que je ne connaissais qu’en photo. J’ai la faiblesse de penser que les deux mois que j’ai passés là-bas me permettent de mieux appréhender les textes de Craig.
L’Émancipation : Puisqu’on en est aux “choses qui fâchent” quelle est votre position sur l’écriture inclusive ou l’emploi de pronoms non genrés comme “iels” ?
S. A. : Je n’ai pas de position tranchée sur l’écriture inclusive. Évidemment, je ne peux que souscrire à la volonté de faire en sorte que la langue reflète mieux l’égalité homme-femme. Toute la difficulté sera de faire évoluer la langue sans perdre de vue son histoire. À ma connaissance, il n’y a pas vraiment de consensus sur le fait que la priorité du masculin dans la langue française ait été une démarche purement volontariste, donc politique. La féminisation des noms de professions, dont Benoîte Groult parlait déjà dans les années 1970, est bien entrée dans la langue aujourd’hui. Pour ce qui est des pronoms non-genrés, j’ai été directement confrontée à leur utilisation quand j’ai traduit un roman de John Boyne, Le Syndrome du canal carpien . En anglais, le pronom non-genré est they, d’où un potentiel de quiproquos sur le nombre singulier/pluriel que j’avais du mal à rendre avec iel/iels…
L’Émancipation : Quelle serait la réponse à la question que je ne vous ai pas posée ?
S. A. : Merci à vous de m’avoir interrogée sur mon métier, de donner ainsi un peu de visibilité à notre métier, qui a bien besoin de coups de projecteur !
L’Émancipation : Merci Sophie Aslanides de nous avoir accordé un peu (beaucoup) de votre temps.
François Braud
Sophie Aslanides 1 , traductrice de talent, facilite le passage d’eux à nous. Eux, ce sont Boyne, Ellroy, Hinkson, Johnson, Swierczynski… Zoom sur trois d’entre-eux…
Swierczynski
“Je sais pas si t’es là, grand-père, ou là-haut, peu importe. Je suis ta petite-fille. Je ne cherche pas à utiliser ta mort pour réussir, je te le jure. En fait, je me sers de ta mort pour éviter de me noyer” (page 168 – Revolver ).
Le 7 mai 1965 va marquer la famille Walczak. L’officier de police Stan Walczak n’emmènera pas son fils Jim voir les Phillies de Philadelphie : il n’a, et son coéquipier George Wildey aussi, que quelques minutes à vivre quand “le soleil se déverse dans le bar, accompagné d’une nouvelle vague d’air chaud” car “un homme avec une arme ” vient de rentrer. “Un revolver”. (page 27) 50 ans plus tard, devant la plaque commémorative de l’assassinat – jamais résolu – se tient toute la famille, Jim, le fils à la retraite, dit le Captain, Staś son aîné qui est flic comme le fils de son père était le fils du sien et Audrey, la tante de Houston, en formation dans l’école de police judiciaire, grosse, tatouée, alcoolique, à part, et qui va décider, entre deux bloody mary, de reprendre le fil de l’enquête pour savoir qui a tué son grand-père.
Malgré une fin quelque peu poussivement explicative (côté résolution), le plaisir est immense à lire Revolver et de s’imprégner de ces tourments d’un passé qui ne passe pas (côté noir) avec, au bord du cœur, le sentiment naissant d’un délice cauteleux d’avoir rencontré un auteur. Quelle écriture ! On navigue dans les pensées de chacun·e, on s’immisce dans les dialogues, et, par touches successives à l’image d’une peinture pointilliste, on voit poindre une vérité plus désastreuse que le mensonge qui s’était installé. De là à faire mentir l’adage : toute vérité est bonne à dire ? Non mais toute vérité n’est pas forcément bonne à entendre.
Hinkson
“Les deux obsessions de mes jeunes années – la religion et le crime – m’habitent encore aujourd’hui.” Jake Hinkson
Hypocrisie est le maître-mot du travail de romancier de Jake Hinkson (né en 1975 en Arkansas). Il n’a de cesse de dépoiler les bigots et de désaper les dévots mais, venant de ce milieu rigoureux rigoriste réac, s’il l’asperge de toute son acidité roborative, il n’en garde pas moins une certaine tendresse pour certains personnages qui, par la pureté qu’ils perdent au contact de la société, du mal et de l’hypocrisie ambiante, gardent en eux cette fraîcheur qui fait qu’on peut croire encore, deux secondes, à l’humanité.
Jake Hinkson pourrait être d’une méchanceté redoutable tant il connaît bien l’Église, ses pasteurs, ses diacres et ses ouailles, tant il sait que ces communautés sont rongées elles aussi par tous les péchés capitaux, la luxure au premier chef, évidemment, et il sait ce qu’est de vivre dans une région oubliée du temps, de la modernité et de la profondeur, dans laquelle la surface prime. Il aime alors gratter la couche de vernis, la voir s’écailler et mesurer l’étendue des dégâts, percer la surface et plonger dans les profondeurs, remuer le couteau dans la plaie et voir comment le corps et l’âme réagissent. Mais ce n’est pas pour autant qu’il s’en réjouit. Il essaye de comprendre et de soumettre la foi à l’épreuve de la réalité, comme quand on met la croyance face à la science pour voir comment elle s’en sort. Et chaque personnage qu’il fait souffrir doit avancer, péleriner sur son chemin de croix, quitte à oublier, un temps, les paroles du seigneur et les sentences de la Bible : “Comment se fait-il qu’ils ne se rendent pas compte à quel point tout ça, ce sont des conneries ?” (L’Enfer de Church Street – Hell on Church Street , page 113).
Ellroy
“Je suis prêt à faire tout, sauf commettre un meurtre. Je suis prêt à travailler pour n’importe qui, sauf les communistes ” (page 15, Panique générale ).
Et puis, et puis, et puis… il y a Ellroy, ce chien fou (je l’ai rencontré une fois au Festival de Grenoble en 1987 ou 88, il m’a dédicacé un roman en hurlant à la lune !). Panique générale, une pause dans le nouveau quatuor, après Perfidia , traduit par Jean-Paul Gratias et La Tempête qui vient , traduit par Jean-Paul Gratias et Sophie Aslanides et, en attendant The Enchantors , traduit par Sophie Aslanides et Séverine Weiss, on peut se jeter dans ce roman et, au fur et à mesure de la lecture, on se demande comment la traductrice Sophie Aslanides a pu se dépatouiller de ce style inimitable du dog Ellroy…
Le pervdog Freddy Otash, flic pourri, privé maître chanteur, indic, balance, mouchard mal embouché, informateur trompeur (page 284), journaliste de caniveau pour Confidential, secoue le tout Hollywood avec ses photographies, ses micros, ses empreintes et ses écoutes, ses papiers, ses photostats, ses rapports et ses coups de putes et de poings et vous apprendra qu’il existe une photo de Marlon Brando avec une bite dans la bouche, que John Wayne aime se travestir, que Natalie Wood est nympho, Art Pepper dingue des gamines autant que de la came et que, comme tout, tout est négociable. Tout ? Pas sûr car le Freddy a un côté fleur bleue et en pince pour des demoiselles qui le mènent par le bout du ragot et le font tomber dans un romantisme de pacotille (“Nous écartons les draps et nous nous serrons très fort”, page 304). Du pur Ellroy, de l’expérimental, ça se scande plus que ça ne se lit et on est épaté par le travail de la traductrice Sophie Aslanides qui a dû se coltiner cette logorrhée jouissive, créative et explosive. “Batista a un requin apprivoisé qui s’appelle Himmler. Il vit dans une grande piscine, derrière le palais présidentiel. Himmler mange les dissidents communistes. Les hommes de main de Batista les jettent dans la piscine et Himmler se régale. Lyndon Johnson m’a dit que c’est un spectacle à ne pas manquer ” (page 258).
François Braud
Revolver , Duane Swierczynski traduit par Sophie Aslanides, Rivages/Noir, 2023, 410 pages, 10€.
L’Enfer de Church Street – Hell on Church Street, Jake Hinkson traduit par Sophie Aslanides, Gallmeister, Totem n °85, 2017, 204 pages, 8€50, Prix Mystère de la Critique 2016.
Panique générale – Whitespread Panic , James Ellroy traduit par Sophie Aslanides, Rivages/Noir, 2022, 328 pages, 23€.
Le nettoyage ethnique de la Palestine, Ilan Pappé, traduction de l’anglais Paul Chemla, La fabrique, mai 2024, 396 p., 20 €.
Pour une politique écoféministe Comment réussir la révolution écologique , Ariel Salleh, traduction July Robert, Le passager clandestin, mai 2024, 372 p., 25 €.
Premières secousses , Les Soulèvements de la terre, La Fabrique, 296 p., 15 €.
Nantes, ville Révoltée Une contre-visite de la cité des Ducs , Contre Attaque, mai 2024, 190 p, 13 €.
Le gouvernement Attal veut imposer une nouvelle et brutale régression des droits des chômeur·ses, pour ponctionner les caisses de l’UNEDIC actuellement bien remplies par les cotisations patronales et les cotisations des salarié·es. L’unité syndicale devrait pouvoir se réaliser pour le retrait total de ce projet censé s’appliquer avant le 1er décembre 2024. Nous publions ci-dessous de larges extraits des communiqués de Solidaires et de la CGT.
Gabriel Attal vient d’annoncer une nouvelle réforme de l’assurance chômage. Comme les deux précédentes, elle va toujours dans le même sens : moins de droits et d’indemnités pour les chômeur·ses. Alors qu’à peine un tiers d’entre elles et eux sont actuellement indemnisé·es, le gouvernement Attal ose prétendre agir ainsi pour l’emploi en luttant contre l’“assistanat”. Le but : parvenir à imposer l’équivalent des lois Hartz allemandes de 2003/2004 obligeant les privé·es d’emploi à accepter n’importe quoi à n’importe quel salaire (pourquoi pas des jobs à 1 euro ?), lois qui ont conduit à une explosion de la précarité et de la misère outre-Rhin, comme ce qui s’est également passé en Angleterre.
Alors que le comité d’évaluation de la réforme de 2019, pourtant tout acquis à la cause du gouvernement, a déclaré qu’aucun emploi stable n’avait été créé par sa réforme, celui-ci va :
• Durcir encore l’accès à l’indemnisation qui passera de six mois travaillés (sur une période de 24 mois) à huit mois travaillés sur une période de 20 mois. Un tiers des chômeur·ses indemnisé·es sera concerné, à commencer par les plus précaires et les plus jeunes et l’Unedic pourra faire ainsi 2,8 milliards d’euros d’économies.
• Réduire de 18 à 15 mois la durée de l’indemnisation, cette réduction pouvant aller jusqu’à 12 mois en cas de taux de chômage officiel de moins de 6,5 %. Ce qui pourra faire économiser à l’Unedic 3 milliards supplémentaires !
• Reporter l’âge d’accès au régime “sénior” de 53 à 57 ans sans même une mesure de lissage. Résultat une réforme d’une brutalité absolue pour plusieurs dizaines de milliers de chômeur·ses “seniors” qui voient leur durée d’indemnisation pour certain·es réduite d’un an ! […]
Pour que ce braquage contre nos droits et moyens de subsistance cesse, il nous faut porter le combat dans l’unité la plus large, ne lâchons rien !
Communiqué de l’Union Syndicale Solidaires, le 26 mai 2024
[…] Dans un contexte de multiplication des plans de licenciement que la CGT a révélé, le gouvernement s’apprête à mettre en œuvre la plus violente de ces cinq réformes d’assurance chômage.
Revendiquant le “modèle allemand”, il prévoit 3,6 milliards d’économies soit près de 10 % des dépenses, trois fois plus que les précédentes réformes.
Les plus violemment touché·es seraient les travailleuses et travailleurs précaires, dont le seuil d’affiliation passerait de six mois de travail sur 24 à huit mois sur 20. 2,8 milliards d’euros vont être économisés sur le dos de 185 000 personnes par an, écartées du droit à allocation. […]
Cette mesure est particulièrement dure pour les jeunes de moins de 25 ans, surreprésenté·es parmi les précaires. Le gouvernement poursuit son objectif de précariser la jeunesse.
Autres perdant·es: les seniors entre 53 et 57 ans. Le palier qui permet une indemnisation légèrement plus longue à 53 ans serait supprimé et celui à 55 ans, reporté à 57. Combinée avec le précédent décret de février 2023, cette mesure conduit à diviser par deux l’indemnisation maximale à 56 ans par exemple, passant de 36 mois à 18 mois.
Officiellement justifiée par la transposition du recul de deux ans de l’âge de départ en retraite, ce recul est immédiat et anticipe de huit ans la double peine combinant recul sur la retraite (64 ans d’ici 2032) et baisse drastique des droits entre 53 et 57 ans. […]
Communiqué de la CGT, 24 mai 2024
Kazakhstan : un procès sans précédent pour un féminicide
Elle s’appelait Saltanat Nukenova, elle avait 31 ans ; en novembre dernier, elle est morte suite aux coups particulièrement violents de son mari. Le meurtrier, Kuandyk Bishimbayev, est un homme d’affaires, ancien ministre de l’économie, ce qui explique certainement l’impact de ce féminicide dans le pays tout entier.
Dans ce pays d’Asie centrale, les violences domestiques très répandues sont considérées comme “des affaires privées”, un sujet tabou. En 2017, le parlement Kazakh avait pris des mesures pour éliminer la possibilité de poursuites pénales en cas de violences domestiques, en supprimant les articles relatifs aux “atteintes délibérées à la santé” et aux “coups et blessures”, les transférant au code administratif. Ces violences étaient ainsi décriminalisées et leurs auteurs n’encouraient qu’une simple amende et au pire quelques jours de prison.
Selon les autorités locales, 80 femmes seraient victimes chaque année de féminicide, mais les statistiques de l’ONU avancent le nombre de 400 victimes, ce qui est énorme pour un pays d’à peine 20 millions d’habitant·es. Le retentissement de la mort atroce de Saltanat Nukenova, a créé une véritable onde de choc, obligeant le gouvernement à faire bouger la législation de manière à sanctionner beaucoup plus sévèrement les agresseurs. À l’issue d’un procès historique et très médiatisé qui s’est tenu en avril, l’ancien ministre vient en effet d’être reconnu coupable de “torture” et “meurtre particulièrement cruel” et condamné à une peine de 24 ans de prison.
Les dominations physiques, psychologiques, économiques, liées au patriarcat, ont la vie dure. Combien faudra-t-il encore de Saltanat Nukenova, au Kazakhstan, et ailleurs pour que les mentalités évoluent ? Pour que plus aucun homme ne considère sa compagne ou son ex-compagne comme sa propriété, “sa chose” et s’arroge le pouvoir de vie et de mort sur elle ?
Joëlle
Le 24 avril dernier marquait le 11 ème anniversaire du désastre du Rana Plaza au Bengladesh
Le 24 avril 2013, une usine de textile près de Dhaka s’effondrait, provoquant la mort de plus de 1130 personnes et en blessant 2500 autres, principalement des travailleuses. Cette tragédie représente des failles d’un système économique basé sur le profit, un système qui s’allie à la dévalorisation du travail des femmes, surtout celles travaillant dans le Sud global. L’effondrement est survenu après que des travailleuses eurent remarqué des fissures dans les murs et les piliers du bâtiment bétonné trop vieux, trop mal construit. Après une journée de fermeture de l’usine, le propriétaire rappelle les travailleuses et les force à réintégrer leur poste sous peine de renvoi. Quelques heures plus tard, le bâtiment s’écroule sur elles. Sur des milliers de corps de femmes décharnés par l’impact. Depuis chaque année des actions, souvent à l’initiative de la Marche Mondiale des Femmes, ont lieu partout dans le monde pour rappeler la responsabilité des multinationales et l’impunité scandaleuse dont elles disposent.
Des articles à lire :
https://marchemondialedesfemmesfrance.org/2018/04/23/24-avril-anniversaire-de-leffondrement-du-rana-plaza-organisons-24-heures-daction-solidaire-feministe-autour-du-monde/
Une courte vidéo de La Marche Mondiale Femmes : https://youtu.be/itg4XGze1P0?si=kYBdQ74sP__SdvRY
Extrait de Solidaires & Égales, mai 2024
Contre-choc
Jeudi 05 octobre : quelques heures après la publication d’une enquête internationale sur les systèmes éducatifs (PISA), le ministre Bruno Attal annonce le “choc des savoirs”. Partant de l’idée que l’école publique dysfonctionne, il annonce une série de transformations d’ampleur. Les “groupes de niveau” en mathématiques et français ont fait la “Une” de l’actualité, mais le “choc des savoirs” ne s’y réduit pas. Il articule à la fois des mesures sur les structures du système éducatif, les contenus d’enseignement, le métier (et ses implications statutaires) enseignant.
On remarquera que le gouvernement se plaint de l’état d’un système éducatif qu’il a déjà soumis à de nombreuses contre-réformes depuis presque sept ans : le principal responsable du délabrement de l’école publique qu’on feint de déplorer, c’est lui-même. C’est lui qui a supprimé des postes, provoqué une crise de recrutement, engendré des classes pléthoriques dans de nombreux endroits, cassé le sens du métier et l’implication pédagogique de nombre de personnels (liste non-exhaustive)…
Dans ces conditions, il est logique, pas étonnant, que les personnels, à commencer par ceux et celles des collèges, se révoltent contre le “choc des savoirs”. Ils et elles connaissent déjà cette politique éducative, ils et elles ont déjà subi les prémices de ce que le gouvernement veut faire : un système éducatif avec une école publique en ruines et des personnels précarisés d’un côté, une école privée dotée de toutes les attentions d’un autre côté.
Ils et elles perçoivent plus ou moins consciemment les bases de la politique de Macron et de son gouvernement. Il n’y a pas de mystère : le débat récent sur “la dette publique”, dans un contexte de difficultés économiques, de concurrence internationale accrue, de l’explosion des dépenses pour les budgets liés à la guerre… impliquent un plan d’austérité massif : les 20 milliards d’économies annoncés risquent de n’être qu’une première étape. Dès lors, renforcer l’autoritarisme est à l’ordre du jour, car tout cela ne se fera pas sans résistance.
Cet autoritarisme au nom des marchés et de l’impérialisme, partagé par une grande partie du champ politique jusqu’à “gauche” (cf. la campagne atlantiste et réactionnaire de Glucksmann) explique la vague de répression contre ceux et celles qui défendent les droits du peuple palestinien bafoués par un État colonial. C’est aussi cet autoritarisme qui préside aux annonces récentes d’Attal : une partie de la jeunesse (et des familles) de ce pays, d’origine populaire, doit être soumise par la répression et la mise à l’écart, pour ne pas dire la mise à l’index. C’est encore lui qui aboutit à criminaliser de simples critiques verbales contre une institution policière en voie de fascisation, comme dans le cas du militant Olivier Cuzon de SUD éducation 29. C’est enfin lui qui entend, notamment par le “choc des savoirs”, transformer les enseignant·es en simple exécutant·es dociles de la politique et de l’idéologie du gouvernement (y compris bientôt par le licenciement, avec la future loi sur la Fonction publique).
Autant dire que les enjeux des luttes actuelles sont majeurs, et inséparables d’une lutte plus globale contre ce pouvoir et sa politique. Depuis des semaines elles existent dans l’éducation, souvent en alliance avec les parents d’élèves : grèves reconductibles comme en Seine-Saint-Denis où les personnels poursuivent l’action, manifestations, “nuit des établissements”, opérations “collèges morts”, boycott des “formations” et refus de mettre en place les mesures du “choc des savoirs”. Le potentiel de refus est là, il est temps qu’enfin le syndicalisme donne des perspectives d’unification de ces luttes : en les soutenant, les faisant connaître, les généralisant et en leur donnant un cadre national pour obtenir le retrait des contre-réformes, et la satisfaction des revendications urgentes.
Quentin Dauphiné,le 26/04/2024
Fin mars, un “document de travail” ministériel “fuitait”, concernant le recrutement et la formation initiale des enseignant·es, CPA et PsyEN. De fait, il propose déjà un projet assez précis de transformation des concours et des métiers. Il n’y a pas à perdre de temps : au lieu de réclamer des “concertations”, il est indispensable d’en demander le retrait et mobiliser les personnels.
De fait, le projet ministériel, qui se trouve maintenant facilement sur Internet, affiche une ambition pompeuse : il est question de rien de moins que d’“écoles normales du XXIe siècle”. Dans ce domaine comme dans d’autres, voici un intitulé qui joue sur une espèce de nostalgie de l’école “républicaine” du début du XXe siècle. Il est de fait que les “écoles normales” ont joué un rôle important dans l’école publique, et pu constituer un progrès social notamment pour les jeunes enseignant·es issu·es de la classe ouvrière et paysanne. Bien entendu, ce n’est pas de cela qu’il s’agit dans le projet du gouvernement.
Soumettre les personnels…
De fait, un grand nombre de contre-réformes dirigées contre l’école publique ont fait l’objet d’une résistance des personnels. Depuis la contre-réforme du bac de Blanquer qui se heurta à un profond mouvement auto-organisé… jusqu’au succès du mot d’ordre “Nous ne trierons pas nos élèves ” opposé à la mise en place du “choc des savoirs” en collège, le constat est le même : de larges secteurs des personnels s’opposent à ces politiques réactionnaires.
Cela a même pu limiter dans certains cas, voire entraver en partie la mise en œuvre des contre-réformes, mais sans les abattre. Ainsi le “Pacte enseignant” n’a pas recueilli le succès escompté. Le SNU (Service national universel) ne suscite pas d’engouement, et même rencontre des réactions d’opposition. D’ailleurs son idée même vient du constat du peu d’entrain des enseignant·es à assurer la propagande militariste sous couvert d’“éducation à la défense”… et on pourrait multiplier les constats similaires.
Sauf que le gouvernement ne veut plus de cette résistance. On peut détruire le bac national, supprimer des milliers de postes, porter atteinte aux libertés pédagogiques… il reste que fondamentalement les personnels ont encore des droits statutaires et une liberté de pensée qui permettent une résistance. Comment forcer des gens à appliquer des consignes autoritaires (dans certaines écoles primaires, on donne parfois des consignes à coups de vade-mecum pour dire aux enseignant·es que tel exercice doit être fait en X minutes précises) ? Comment éviter des phénomènes de désobéissance parfois massifs ?
On peut bien entendu les précariser et renforcer l’arbitraire hiérarchique : c’est le rôle que joue le projet de loi Guérini pour toute la Fonction publique. Le “mérite” qu’il met en avant, c’est plus concrètement l’individualisation des rémunérations, la casse des garanties collectives en opposant les “compétences” (appréciées par le supérieur hiérarchique) aux diplômes 1 , la fin de la Fonction publique de carrière au profit de la Fonction publique d’emploi… autrement dit, les personnels “méritant·es” ce sont les personnels soumis.es à la hiérarchie.
… en les formatant
Et pour cela, dans l’éducation il faut modifier fondamentalement le recrutement et la formation initiale des personnels. On notera d’ailleurs que cette question a toujours été considérée comme un enjeu fondamental de politique éducative (y compris les fameuses “écoles normales”) depuis toujours. Les oppositions entre appareils syndicaux du SNES et du SNI-PEGC (avant même que le SNES soit dirigé par la tendance Unité & Action) se sont cristallisées en grande partie sur cette question. Car pour répondre à la question : quel système éducatif ? Il faut répondre à la question : avec quels personnels ?
Les grandes lignes du projet ministériel sont assez simples, même s’il y a de nombreuses incertitudes “techniques”. Le concours de recrutement serait placé en bac+3, suivi de deux années de “formation” avec de la “mise en responsabilité” (du temps d’enseignement) croissante. Le principal problème n’est pas celui du niveau de recrutement, il est plus vaste : quel recrutement et quelle formation ?
De toute évidence, le contenu est donné : une place importante – et croissante – donnée aux “valeurs de la République” : dans le premier degré, la “Licence préparatoire au professorat des Écoles” leur fait la part belle, elles sont insérées dans un ensemble “didactique et pédagogie ” dès bac+1 (de 20 % à 40 % de la formation), qui se poursuit après l’obtention du concours. On sait tout ce que cela signifie. Dans le second degré, elles sont intégrées à des “modules spécifiques” définis comme “adossés à une licence disciplinaire ”, et représentant une partie importante de la formation. Le but de tout cela ? Le rapport Obin sur la formation des personnels aux “valeurs de la République” 2 , l’a déjà énoncé clairement : enrégimenter les personnels au service d’une politique de plus en plus nationaliste et xénophobe contre les jeunes.
Et comme le temps n’est pas extensible, cela signifie une diminution des études disciplinaires, parfois considérable. Autrement dit, une formation au rabais concernant les contenus d’enseignement. Autrement dit aussi, une subordination idéologique revendiquée à la hiérarchie : les enseignant·es comme simple exécutant·es dociles des politiques gouvernementales. Exécutant·es dociles, avec les outils qui vont avec : manuels “labellisés” (autrement dit obligatoires), formations hors temps de travail pour appliquer les dernières consignes ministérielles… il n’est pas innocent d’ailleurs que la formation initiale des nouveaux/nouvelles recruté·es soit annoncée comme étroitement cadrée par le niveau central, les formateurs et formatrices devant ici aussi faire preuve du plus de docilité possible.
Une autre particularité remarquable : la page 9 du document ministériel évoque en passant la notion de “professeurs de collège”. Qu’est-ce à dire ? Les “professeurs de collège” cela n’existe pas : il y a des certifié·es et des agrégé·es (ce qui n’épuise pas la discussion sur cette division catégorielle). La notion de “professeur de collège” renvoie à une professionnalité spécifique, à un métier spécifique… et finalement à un statut et à un recrutement spécifique. Quelle spécificité ? Si on additionne plusieurs pièces du puzzle, on commence à l’entrevoir. Il y aurait donc des professeur·es de collège, mais dans le même sac que les professeur·es de lycée professionnel “sections bivalentes”. Si on ajoute à cela la volonté de faire venir en nombre des professeur·es d’école en collège pour le français et les mathématiques 3 4 , et si on se rappelle que le “choc des savoirs” vise aussi… à mettre en place des filières (nommées “groupes de niveaux”) par le biais du français et des mathématiques, on voit poindre un projet gouvernemental ancien : l’“école du socle”, voire la mise en place de la bivalence ou de la polyvalence disciplinaire en collège.
Une riposte syndicale à la hauteur
Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle est mal partie. Elle a tendance à se focaliser sur la question du niveau de recrutement. On ne sera pas surpris·es de constater que c’est le cas des syndicats nationaux de la FSU (SNES et SNUipp surtout), qui se divisent sur le recrutement à bac+3 ou bac+5 suivant des logiques catégorielles. On sera davantage surpris·es par les positions d’une fédération comme SUD éducation, qui approuve quasiment le projet gouvernemental 5 , et écrit : “Une partie des revendications de SUD éducation ont été reprises par le ministère” ! Comme quoi, les processus de prise de contrôle par une organisation politique d’extrême gauche – même déguisée en partisane de la Charte d’Amiens et de l’indépendance syndicale – produisent des effets néfastes quand on met en place un fonctionnement verticaliste, ici comme ailleurs.
Cette discussion est légitime en soi, d’ailleurs Émancipation ne se prive pas de défendre ses propres positions à ce sujet dans les congrès syndicaux, et effectivement nous sommes pour un pré-recrutement après le bac, puis un recrutement à bac+3 suivi de deux années de formation 6 .
Sauf qu’en l’occurrence, la discussion est plus globale : quel recrutement pour quelle formation et quel·les enseignant·es… pour quelle école ? C’est dans ce cadre qu’il faut analyser le projet gouvernemental… pour mieux le combattre.
Et sous cet angle, il est frappant que les directions syndicales restent très attentistes. Les syndicats de l’enseignement supérieur organisent certes une “journée morte” dans les INSPE, mais ils ne peuvent rester seuls à lutter ! Et pour lutter, il faut un minimum de clarté, c’est-à-dire revendiquer le retrait du projet gouvernemental. De ce point de vue, comment analyser la position de la direction de la FSU lors de son dernier Conseil national : face à une motion demandant le retrait du projet, elle répond qu’elle partage le fond de l’analyse de la dite motion… mais qu’on ne peut pas refuser d’emblée le projet du gouvernement !
Il est donc nécessaire que partout dans les écoles et établissements les personnels puissent débattre de cette question, et que les organisations syndicales se donnent les moyens de le faire, car maintenant il est temps d’engager la lutte !
Quentin Dauphiné
Le gouvernement en a décidé ainsi : formation laïcité obligatoire pour tous les enseignants et enseignantes. Comprendre : travail 3h gratuit imposé par l’employeur (cela se fait sur notre temps de préparation de cours et corrections de copies… donc il nous faudra trouver trois heures dans notre week-end pour rattraper). Comprendre également : les formateurs et formatrices seront sûrement formatés par la laïcité version Macron. Alors que faire : y aller avec un paquet de copies ? Et écouter d’une oreille distraite ? Ou s’y investir pour porter la contradiction… dans quel but ?
Les retours reçus des collègues qui ont déjà eu cette formation ont été divers, souvent bien vus pour ceux et celles qui n’avaient aucune notion, avec toutefois une grande diversité dans la qualité des impressions selon les formateurs (femmes et/ou hommes). Voici ci-après le retour de l’une de ces formations, peut-être instructif, sans être révélateur de toutes les formations.
Textes officiels et Quizz
Cela a commencé par la petite musique : “les professeurs d’histoire-géographie en ont marre de devoir tout porter sur les épaules lorsqu’il y a un souci donc il faut que tous les enseignants soient capables d’aborder la question de la laïcité avec les élèves” .
Puis un petit rappel des textes sur lesquels s’appuyer pour faire respecter la laïcité dans les établissements scolaires et leur diversité d’application (comme des signes religieux “discrets” autorisés aux élèves mais aucun pour les enseignants). “Madame vous pourrez nous donner votre présentation power-point pour avoir une trace ?” Réponse : “Non il s’agit d’interprétations, les textes sont accessibles sur les sites de l’Éducation nationale” .
S’en suit un petit Quiz pour tester notre “culture générale” avec l’outil magique d’internet et du QR code… (“c’est les profs d’histoire-géo généralement qui gagnent !”). Bref on a hâte de gagner ou on refuse de “jouer”. De fait, la finalité du test a de quoi interroger. On retiendra par exemple que la loi de 1905 a été votée en… décembre (très important), ou que la religion chrétienne est très présente en France car elle a eu un lien avec l’État qui a duré 1400 ans (de 500, avec le baptême du roi Clovis) jusqu’à 1905. Après chaque question, apparaît le pourcentage obtenu pour chacune des réponses proposées et s’en suit un petit discours bien pensé.
Situations pratiques
Puis vient la partie “étude de situations pratiques” sur lesquels les enseignants et enseignantes sont amenés à réfléchir par groupes, situations et questions présentées comme imposées nationalement dans la formation. C’est la partie la plus intéressante car cela permet d’échanger avec les collègues, même si le caractère est très formel et qu’en cinq minutes, on a fait le tour du problème. Les enseignants et enseignantes doivent pour chaque situation indiquer sur quels textes ils s’appuient, voir comment une telle situation aurait pu être évitée, proposer une façon de réagir face à la situation étudiée.
Les exemples (une dizaine) sont divers : de la demande de séparation fille/garçon lors de la sieste en maternelle, au refus de rentrer dans un monument religieux lors d’une sortie scolaire, en passant par le changement de régime demi-pensionnaire/externe lors de la période de ramadan, ou la remarque d’un élève qui estime qu’en Angleterre certaines religions peuvent être pratiquées plus librement qu’en France. Après chaque étude de cas présentée par un groupe, la formatrice déroule à nouveau un power-point très cadré, tout en faisant passer le message que l’on ne peut pas toujours suivre les textes à la lettre et qu’il faut s’adapter à la situation du terrain.
Mais l’essentiel n’est pas là. Si certaines interventions de la formatrice au cours des deux premières heures ont titillé plus d’une oreille, la dernière partie de la formation renchérit et marque noir sur blanc une idéologie sous-jacente plus que problématique.
Du pointillisme au… réalisme dogmatique
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On avait déjà eu droit à plusieurs reprises à une approche “France terre chrétienne” (pour les formatrices le territoire français est apparu par miracle en 500 et les païens et polythéistes n’ont jamais existé tout comme leurs fêtes), on avait dû encaisser une mention à un “tournant” du RN présenté comme dorénavant laïque et une critique centrée sur la laïcité à la Zemmour, modulée selon les religions, on avait eu droit à la référence d’un historien comparant “la minute de silence” à une “prière intérieure” (et aux interrogations suscitées par cette comparaison, qui peut amener les élèves à considérer la laïcité comme une religion, la réponse avait été “c’est l’historien qui le dit”), on a le droit maintenant à un cours de religion, ou comment aborder la religion avec les élèves. “Il faut leur montrer que leur religion fait partie de leur culture et la valoriser” (diapositive avec un émoticon souriant), leur montrer que pour toute religion, une autre religion présentera des blasphèmes (avec la confusion entre des individus croyants qui peuvent être très tolérants entre eux, même s’ils n’ont pas la même religion, et certains représentants institutionnels des religions qui sont intolérants voire appellent à la haine ou à la mise à mort).
Et puis la formatrice se met à confondre “fait religieux” et “religion ”, en présentant deux séquences en classe (étude d’un tableau religieux et d’une fête religieuse). Tout en consacrant 99 % de ce temps à la religion catholique, on cherche, en vain, la notion de laïcité dans son intervention. Il s’agit de dire “la Bible dit que” à travers l’étude d’un tableau ou d’une fête religieuse, et aussi de réagir face à un élève qui lui aurait rétorqué à son grand étonnement “pourquoi vous dites la Bible puisque c’est vrai ?”. On avait eu déjà eu droit à un échange ubuesque avec une enseignante de la salle sur “on ne peut pas démontrer que Dieu existe” / “on ne peut pas démontrer que Dieu n’existe pas”. Maintenant on part dans le “je crois que c’est vrai” / “je crois que ce n’est pas vrai ”. Et on cherche en vain les objectifs pédagogiques de ces séquences.
Puis la formatrice nous explique que les athées ont pour ennemi la religion (sic !!!). Le préfixe privatif “a” devant “thée” (pour “dieu”) qui donne au terme de “athée” la définition de “sans dieu” se transforme en particule “anti”… “contre dieu”. Un tour de passe-passe classique de l’idéologie du clergé qui devient… pesante. Et la dame de conclure que les élèves doivent nous croire dans nos enseignements car on ne leur démontre rien (en fin, elle se reprend, “un peu mais très rarement”). Et de développer avec une belle et dernière diapositive : les sciences répondent à la question de “comment”, et la religion et la philosophie à la question de “pourquoi” (!).
Macron, les dogmes et l’école
Une formation avec une formatrice touchée par la grâce de Macron… on aurait pu s’y attendre. Mais une formatrice (enseignante dans le secondaire) qui confond l’enseignement de savoirs qui peuvent être questionnés par les élèves (et que nous nous devons de justifier, argumenter, démontrer) avec l’enseignement d’une religion… cela a de quoi inquiéter. D’autant plus que cette attitude rejoint la politique de Macron vis-à-vis de la Science : ce dernier associe la Science à des dogmes au service de sa politique. Ce détournement des savoirs (et débats) scientifiques lui permet d’asseoir son idéologie. On peut notamment rappeler la crise du Covid au cours de laquelle tout débat scientifique a été interdit et la science présentée sans cesse sur les plateaux des grands médias de façon dogmatique, la petite phrase de Macron lors de son allocution du 31 décembre 2022 “Qui aurait pu prédire […] la crise climatique ?”, les pressions politiques vraisemblables afin de retarder la publication de l’avis critique de l’Ansee sur les nouveaux OGM après le vote prévu au parlement européen le 7 février 2024. Et la “continuité” entre science et religion est ouvertement assumée par Macron : “Je crois profondément qu’il peut exister des continuités entre Dieu et la science, religion et raison” (décembre 2021) 1 .
Résister à cette offensive de dogmatisme au sein de l’école, dont l’endoctrinement via le SNU, l’intrusion de l’armée ou le port de l’uniforme en sont aujourd’hui la partie la plus visible passe par l’élaboration d’un travail avec les élèves (transversal et pluridisciplinaire !) sur comment les savoirs scientifiques se fabriquent. Notamment, la démarche commune à toutes les disciplines qui permet de dégager une fiabilité aux résultats ou processus dégagés (et l’ouverture à leur réfutabilité). Ainsi en premier lieu la science, quand elle n’est pas formelle, appréhende la matière (qu’elle soit minérale ou humaine et donc, à moins qu’un dieu soit considéré comme matériel, elle ne s’en occupe pas), elle use de transparence dans ses procédures, se doit de justifier les données choisies, utilise la logique… Que les sciences soient formelles, expérimentales et/ou humaines c’est un lieu où chacun débat et cherche selon ce régime de preuves, croyant ou non croyant, quel que soit ses opinions politiques, ses traditions… Ce combat va au-delà de celui qu’il nous faut mener au sein de l’École. Car enseigner, pratiquer, s’appuyer sur la démarche scientifique aujourd’hui, c’est dans de nombreux domaines se confronter au pouvoir, qu’on le veuille ou non.
Laure Jinquot (Lyon-69, 15/04/2024)
Au milieu du siècle dernier, le monde paysan représentait la moitié de la population française. Ils/elles vivotaient. Aujourd’hui les exploitant·es agricoles (et parmi eux quelques paysan·nes) n’en représentent plus que 2 %. Et ils/elles arrivent de moins en moins à simplement survivre. Cherchez l’erreur !
Hier encore
Mon grand-père maternel était paysan. Un petit paysan ne possédant que trois hectares. Il pratiquait la polyculture. Un grand jardin pour les légumes, un peu de blé, d’orge, de maïs…, quelques rangs d’asperges, quelques vignes, des poules, des lapins, des canards, un cochon, trois vaches, il faisait son vin, son pain, labourait avec la jument, nourrissait la terre avec du fumier, allait à la pêche et à la chasse pour améliorer l’ordinaire… Il était autonome au niveau bouffe, n’avait pas beaucoup de sous, mais en dépensait encore moins. Trois fois par semaine il allait au marché de Rochefort (à 8 km) pour vendre ses productions. Ça l’faisait ! Ça lui suffisait. Et surtout il était heureux de vivre de son travail et de vivre tout court.
Comme tout bon charentais, il mangeait cinq fois par jour. Au réveil, à six heures, quelques cagouilles (escargots) cuites sur le restant de braises de la cheminée, un grand bol de café, quelques tartines de pain beurrées tartinées de confiture, une pomme et un bon coup de vin blanc, pour se remonter le cœur. À 10 heures, une belle tranche de pâté de lapin, un bon morceau de fromage, une pomme et un bon coup de… À midi, la grand-mère avait préparé une daube de bœuf ou une blanquette de veau et pour faciliter la digestion pendant la sieste qui s’ensuivait, fromage, un bon coup de rouge, café et une lichette de cognac maison. Vers 17 heures, un grand ramequin d’œufs au lait, un petit graton bien gras, une pomme et un bon coup de vin blanc pour… À 20 heures, une bonne soupe de légumes, godaille (on nettoie l’assiette en la remplissant de vin rouge), un bon bout de fromage, une part de tarte aux pommes, un petit café, une lichette de cognac, un petit cigare et, pipi, laver les dents, la prière à Jean-Jaurès et au lit. C’était autre chose que d’aller s’enfourner à midi un Mac de bidoche pourri en cinq minutes et le soir de se baffrer une pizza industrielle que même le chat refuse de manger ! Et pour autant, mon grand-père n’était pas qu’un estomac sur patte !
Il avait fait 14-18 (dans la cavalerie), 39 (toujours dans la cavalerie). Deux fois prisonnier, direction l’Allemagne. Dans une ferme. Je le soupçonne de ne pas avoir toujours dormi dans la grange. Deux fois libéré. Deux fois retour à pied en Charente-Maritime. Il me disait : “J’en ai marre, et c’est vraiment dommage qu’on ne parle pas la même langue car les boches sont des braves gens comme nous et ce sont les enfoirés d’en haut qui profitent de cela pour qu’on se foute sur la gueule” . Mieux, ayant dans sa jeunesse été ouvrier pendant deux ans à l’usine pétrochimique de Tonnay-Charente où c’était tellement dur que 90 % des ouvriers étaient des Algériens, il avait acquis une conscience de classe et se disait socialiste. À la mode de Jean Jaurès, bien sûr. Pas à celle des petits marquis guindés d’ENA d’aujourd’hui qui se targuent de l’être. Il lisait le journal tous les jours. Il s’intéressait à la vie politique et sociale. Il fut même conseiller municipal de son village. Et cela faisait qu’il tranchait quelque peu avec le plouc lambda du moment. Ma grand-mère me disait souvent : “Ton grand-père est vraiment un brave homme. Il est toujours gentil avec moi et les enfants. Il est travailleur. Il ne boit pas. Ne court pas le jupon. Il m’a acheté une machine à laver, un frigidaire, une télé, il m’a obligé à passer le permis de conduire et il ne m’interdit pas d’aller à la messe”. Et, effectivement, tous les dimanches matin, la grand-mère allait à la messe pendant que le grand-père allait au bistrot juste en face l’église. Bon d’accord, tout cela est du passé. Ma grand-mère qui avait eu la chance, pour une petite servante de ferme, d’aller une année à l’école publique et mon grand-père, valet de ferme à 13 ans, qui avait eu la “chance” d’être ouvrier, tout ça c’est fini. Et tant mieux. Mais il est des finitudes qui perdurent… sous d’autres formes.
Aujourd’hui
Aujourd’hui, un petit paysan, c’est à minima 70 hectares, souvent en monoculture de céréales ou de bestioles (des centaines de vaches, des milliers de cochons, des dizaines de milliers de poules…). Il a d’énormes tracteurs (désormais reliés par satellite et bientôt pilotés par l’IA), d’énormes emprunts (pour acheter des terres, des tracteurs, des engrais, des pesticides…), des journées de travail à plus d’heures…, et tout cela pour commencer la fin du mois au début de chaque mois.
Ses charges (matos toujours plus sophistiqué, engrais, pesticides, antibiotiques, vétérinaire, mises aux normes, gas-oil, logiciels de gestion…) ne cessent d’augmenter tandis que le prix de vente de ses productions ne cesse de baisser, le contraignant à toujours produire plus et à travailler toujours plus pour gagner, dans le moins pire des cas, la même chose, c’est-à-dire pas grand-chose.
Mais, comment tout cela est-il possible et, surtout, comment tout cela a-t-il pu être ?
Au royaume du mensonge déconcertant
Dès le milieu du XXe siècle, ON a expliqué aux paysan·nes qu’il fallait qu’ils/elles se retroussent les manches et produisent plus pour nourrir le pays qui sortait de la guerre. Noble projet ! Et pour cela, il fallait qu’ils/elles concentrent leurs terres jusqu’alors dispersées (d’où le remembrement), qu’ils/elles s’agrandissent, qu’ils/elles se mécanisent, qu’ils/elles laissent tomber le fumier au profit des engrais chimiques, qu’ils/elles inondent leurs cultures de pesticides, qu’ils/elles empruntent pour investir…, bref, il fallait qu’ils/elles se modernisent.
Dans un premier temps ça l’a fait. Les terres, les engins, les engrais, les pesticides, les emprunts…, c’était au prix d’avant. Comme les prix de vente des productions agricoles. Et puis, il en a fallu toujours plus, ce qui a fait monter les prix. L’éternelle loi du marché régissant les rapports entre l’offre et la demande. Et, dans le même temps, toujours because la loi du marché, les prix de vente se sont orientés à la baisse.
Au royaume du capitalisme tout cela était prévisible. Mais, pour nourrir le pays ne fallait-il pas faire des efforts ? Pour nourrir le pays ?
Aujourd’hui l’agriculture française est exportatrice (pour certaines productions) et rapporte des milliards (à certains agro-industriels). Par contre, il n’est pas certain qu’elle soit en capacité de nourrir le pays. Car la France se nourrit de plus en plus d’importations pourries de pesticides, d’antibiotiques, produites par des masses surexploitées de miséreux du tiers monde et cela, parce que ces productions pourries s’achètent moins chères que nos productions qui sont réglementées (pas des masses, mais quand même).
Et c’est ainsi que, bien qu’étant en capacité de produire localement des fraises, des tomates, des…, le consommateur, la consommatrice lambda préfère acheter des fraises, des tomates, des… en provenance d’ailleurs, qui sont pourries, mais… moins chères. Et, comme les riches, il/elle peut en manger en hiver.
Vive l’agriculture paysanne, autogestionnaire et écolo
La plupart des paysan·nes d’hier se sont fait rouler dans la farine par les idéologues technocrates capitalistes. Il/elle leur faut produire toujours plus, quitte à empoisonner le sol et les consommateur·trices, pour gagner, hormis pour quelques gros agro-industriels, toujours moins. D’où leur révolte actuelle.
Est-il besoin de le préciser, il n’est pas question de se réjouir de leur crevaison. Reste que, si un certain nombre de leurs revendications sont légitimes, ce n’est pas pour autant qu’ils/elles ne doivent pas se remettre en question. Par rapport au type d’agriculture productiviste, industrielle, polluante, capitaliste…, qu’ils/elles pratiquent. Et par rapport aux enfoiré·es qu’ils/elles se sont majoritairement donné comme représentant·es (ces crapules de la FNSEA pour les nommer).
Certain·es l’ont fait et le font de plus en plus. Car, oui, on peut vivre, et pas si mal que ça, avec seulement quelques hectares. En faisant de la polyculture qui limite les pandémies. En n’utilisant qu’a minima la mécanisation. En cultivant en butte pour économiser l’irrigation. En éraflant le sol au lieu de l’éventrer. En n’utilisant qu’un minimum d’engrais et de produits chimiques. En s’orientant chaque jour un peu plus vers le bio. En fonctionnant en coopératives d’entraide. En s’affranchissant du productivisme et de la dépendance aux centrales d’achat de la grande distribution capitaliste. En ignorant les industriels et les banques de toutes sortes. En construisant une banque du peuple, “citoyenne” comme on dit aujourd’hui. En visant à être le plus autonome possible. En ne vendant qu’en direct, à la ferme ou dans un réseau de magasins coopératifs unissant producteur·trices et consommateur·trices ou en n’échangeant que le surplus des productions. En vous dotant de représentant·es issu·es de vos rangs du style de ceux et celles de la Confédération paysanne. En vous regroupant. En vous organisant à la base. En vous renseignant sur les collectivités agricoles libertaires espagnoles d’Aragon et de Catalogne qui ont vu le jour lors de la révolution de 1936-1939…
Bref, vous n’êtes pas condamné·es à vous suicider, à crever de faim, à être les esclaves des banques, des industriels, de la grande distribution. Et vous n’êtes pas davantage condamné·es à empoisonner le sol et les gens qui consomment vos productions végétales ou animales. Mais pour cela… !
De la faucille et du marteau
Camarades paysan·nes, vous êtes capable de vous nourrir et de nous nourrir et même d’aider à se nourrir ceux et celles qui ne le peuvent pas. N’oubliez pas ce dernier point, car l’agriculture paysanne ne se résume pas à produire pour VENDRE.
Mieux, vous êtes capables de vous et de nous nourrir sainement en n’exploitant la nature qu’à hauteur de ce qu’il est possible sans la détruire.
Camarades paysan·nes, faites nous rêver ! Rejoignez le grand peuple des exploité·es et des opprimé·es qui, comme vous, sont victimes de la logique mortifère et suicidaire d’un capitalisme marchand assoiffé de toujours plus de profit, quitte à tondre le mouton jusqu’au sang. Construisons, ensemble, une civilisation de liberté, d’égalité, d’entraide, de bon sens, de respect de tous les différents aspects de la vie.
Seul·es, malgré l’obtention de subventions et de dérogations, vous reculerez pour mieux sauter dans la même mare puante du productivisme et de la destruction de la nature. Ensemble, coude-à-coude sur le front d’une révolution sociale, il n’est pas encore trop tard pour vous sauver, nous sauver et sauver les conditions d’une vie digne pour tous et de la vie humaine sur cette planète, tout court.
Jean-Marc Raynaud, Oléron le 03/02/24
Malgré l’échec retentissant de la procédure engagée contre les Soulèvements de La Terre, Macron et Darmanin détiennent le record des dissolutions. Pour contribuer à y faire face, Pierre Douillard-Lefèvre, après Nous sommes en guerre , vient de publier Dissoudre . Il a bien voulu nous accorder cet entretien.
L’Émancipation : Pour cet essai, tu as choisi un format court, qui fait pourtant une large part aux rappels historiques. Pourquoi ce choix ?
Pierre Douillard-Lefévre : Je suis historien de formation et je m’intéresse aux différentes modalités de répression depuis que j’ai été blessé par un tir de Lanceur de Balles de Défense de la police dans mon adolescence. Dans un précédent ouvrage, Nous sommes en guerre, il s’agissait de décrypter le processus de militarisation de la répression policière. Avec Dissoudre, ce sont les procédures d’exception qui permettent au gouvernement de dissoudre les associations ou “groupements de fait”, qui sont analysées.
Ces dernières années, Macron a dissout plus de collectifs qu’aucun autre président avant lui depuis que les dissolutions administratives existent. Pour comprendre la situation présente, il faut donc remonter à l’Histoire, comprendre les processus qui conduisent, aujourd’hui, à cet usage sans précédent des procédures de dissolutions contre les groupes écologistes, antifascistes, mais aussi musulmans et pro-palestiniens avant eux. Qu’est-ce que cela dit de notre époque, de la nature du pouvoir ?
Comme pour mon précédent ouvrage, j’opte pour un format court et le plus accessible possible, sans jargon universitaire ou militant, lisible simplement. Il ne s’agit pas d’un traité juridique ni d’un livre d’histoire, mais d’un petit livre qui propose quelques outils d’autodéfense intellectuelle dans une période de confusion généralisée et d’offensives contre le langage.
L’Émancipation : Dans la généalogie des dissolutions, tu rappelles que les premières procédures ont été adoptées dans les mois précédants la victoire électorale du Front Populaire pour lutter contre l’extrême droite, puis utilisées très tôt par les politiciens les plus réactionnaires comme Pierre Laval. L’inversion des concepts et des valeurs n’a donc rien de nouveau ?
P. D. : S’intéresser aux dissolutions renvoie à la montée du fascisme, qui fait d’ailleurs écho à la période que nous vivons aujourd’hui. Cette procédure est un outil d’exception, puissant, qui est un recul considérable sur la liberté d’association durement conquise 30 ans plus tôt avec la célèbre “loi de 1901”.
Dans les années 1930 donc, le nazisme s’installe au pouvoir en Allemagne, Mussolini a mis l’Italie au pas, le Franquisme s’apprête à renverser la République en Espagne. En France, les groupes d’extrême droite rêvent aussi de prendre le pouvoir pour installer un régime parent des fascismes voisins, et s’en donne les moyens. Des Ligues réunissent des centaines de milliers d’adhérent·es, disposent de puissants organes de presse et de groupes paramilitaires. Le 6 février 1934, une émeute sanglante des Ligues a lieu devant le Parlement. Dans les jours qui suivent, les antifascistes sont réprimés à leur tour, et la police tue à nouveau.
Dans ce contexte de tension et de menace existentielle pour la République, une grande manifestation unitaire de gauche défile à Paris derrière un calicot qui appelle à “Dissoudre les Ligues factieuses” : c’est l’ébauche du Front Populaire, qui arrive au pouvoir deux ans plus tard.
Au début de l’année 1936, Léon Blum subit une tentative d’assassinat en pleine rue par les Camelots du Roi, une milice de l’Action française, un groupe monarchiste et antisémite.
C’est dans ce climat qu’après sa victoire électorale, le Front Populaire vote une loi permettant de démanteler “les groupes de combats et les milices armées” et dissout plusieurs Ligues. Le député d’extrême droite Pierre Taittinger lance à l’Assemblée Nationale cet avertissement : “Prenez garde que les mesures prises ne se retournent un jour contre les hommes qui aujourd’hui [les] approuvent”.
À l’époque, le politicien Pierre Laval est encore un responsable “radical socialiste”, un centriste, et c’est lui qui porte le premier l’idée d’une loi permettant les dissolutions au nom d’une prétendue “défense de la République”. Tragique ironie, il sera à la tête du gouvernement de Pétain, et virulent collaborateur avec les nazis. Les procédures de dissolutions n’auront absolument pas rempli leur rôle initial, à savoir limiter le danger de l’extrême droite.
L’Émancipation : Tu détailles les étapes d’un renversement des valeurs permettant l’habillage des politiques liberticides. En quoi la loi “séparatisme” est-elle un tournant décisif ? Le caractère des dissolutions actuelles a-t-il vraiment changé ?
P. D. : Comme la plupart des mesures liberticides présentées comme exceptionnelles, c’est à dire justifiées par une “crise”, et temporaires, les dissolutions ont en réalité été maintenues et étendues. Nous l’avons vu récemment avec l’état d’urgence, la surveillance “anti-terroriste” ou encore l’usage du QR code pour se déplacer, qui sera déployé pour les Jeux Olympiques de Paris.
Dans le cas des dissolutions, le Front Populaire va rapidement utiliser cet outil pour frapper les mouvements anti-colonialistes : dès 1937, quelques mois seulement après avoir dissout les Ligues, c’est l’Étoile Nord Africaine, un mouvement algérien, qui est visé. En plus des groupuscules fascistes, ces procédures vont attaquer régulièrement jusqu’à aujourd’hui les groupes qui s’opposent au colonialisme de l’État français : kanaks, malgaches, corses, bretons, ou encore les mouvements de libération nationale, par exemple des groupes kurdes…
Le véritable tournant intervient en 2021, avec la loi “confortant le respect des principes de la République” dite “loi séparatisme”, imposée par Darmanin. Elle constitue un recul sans précédent pour la liberté d’association et la possibilité même de s’organiser collectivement.
D’abord, cette loi étend drastiquement les possibilités de dissolutions : il ne s’agit plus de neutraliser les “milices armées” mais tout collectif qui menacerait la “République”, un terme volontairement flou permettant de larges interprétations. Darmanin fait ajouter à la loi de dissolution la mention de “provocation à des atteintes aux biens”, et explique qu’il rend ainsi possible la dissolution de groupes “d’ultra-gauche”, qui n’étaient jusqu’ici quasiment jamais concernés.
En effet, appeler à une manifestation, diffuser la photo de tags ou de banques dégradées lors d’un cortège peuvent être considérées comme “provoquant à des atteintes aux biens”. Pire, un collectif lyonnais a été dissout notamment pour avoir utilisé l’acronyme ACAB. Ou un décret visant une association musulmane considère que sa dénonciation de “l’islamophobie d’État” est une provocation contre la République. La dissolution version Darmanin est davantage un héritage des “Lois scélérates” qui visaient à interdire la presse anarchiste au XIXe siècle qu’aux dissolutions du Front Populaire. Ce sont des propos ou des intentions qui sont réprimées. Et c’est une atteinte de plus à la liberté d’expression.
Ensuite, cette loi impose aux associations qui perçoivent des subventions un “pacte d’engagement républicain”, ce qui menace de fait des dizaines de milliers d’associations d’asphyxie financière si elles osent faire un pas de côté. Autrement dit, pour le macronisme, les associations ne peuvent être que des courroies de transmission du pouvoir, sinon elles risquent des représailles économiques voire des dissolutions.
L’usage du mot “République” est une illustration de ce grand renversement. Ce signifiant vide semble avoir viré de bord : la République était invoquée dans les années 1930 pour s’opposer au fascisme – en 2002, il existait encore un “barrage républicain” contre Jean-Marie Le Pen – alors qu’aujourd’hui, le nouvel “arc républicain” va de Zemmour à Darmanin, et englobe les nuances de la droite et de l’extrême droite, unies contre la gauche, désormais présentée comme “anti-républicaine” !
Le périmètre de la République s’est déplacé à droite : pour être “républicain”, il faut par exemple soutenir inconditionnellement la police, Israël… Quiconque est exclu de ce périmètre est menacé d’ostracisation, de répression voire de dissolution. Alors que le clan Le Pen a achevé sa dédiabolisation et a installé son hégémonie dans les médias, la France Insoumise, première force de gauche, est diffamée sans relâche. Et plusieurs député·es ont même réclamé sa dissolution pour avoir soutenu le peuple palestinien !
L’Émancipation : En cette période où la démocratie semble menacée comme jamais, tu esquisses quelques pistes de résistance aux dissolutions. Considères-tu cette résistance comme centrale dans la lutte contre « l’ordre nouveau » qui se profile ?
P. D. : Face à tous ces sombres constats, comment se rendre indissoluble ? D’abord en regagnant la bataille culturelle : celle des mots. Les dissolutions se fondent sur un récit, elles visent des catégories médiatiquement construites : le “musulman radicalisé”, “l’antifa”, “l’éco-terroriste” ou “l’islamogauchiste”. Désarmer le récit du pouvoir est la meilleure arme pour empêcher les répressions de triompher.
Ensuite, il s’agit de se rendre indissoluble : à la manière des manifestant·es de Hong-Kong, qui ont adopté la stratégie “be water”, des petits cortèges disséminés se dispersant et se reformant dans d’autres quartiers pour rendre la répression inopérante. Cela peut s’appliquer à l’échelle des collectifs : multiplier les formes d’organisations, les liens, les modes d’expression pour être insaisissables. À ce titre, le mouvement des Soulèvements de la Terre est exemplaire, il s’agit d’une coalition d’individu·es, de syndicats paysans, de groupes affinitaires, d’associations, eux-mêmes répartis en 200 comités locaux. L’échec de la dissolution du mouvement tient autant à la mise à nu des mensonges de Darmanin qu’à la quasi-impossibilité matérielle de rendre effective une dissolution.
Enfin, on l’a vu, les dissolutions dessinent les différents “ennemis intérieurs” désignés par le pouvoir. Construire des liens et des alliances entre les différents collectifs visés : associations musulmanes, collectifs décoloniaux, antifascistes, écologistes et autres, sans pour autant renier les spécificités et les désaccords, est une piste pour résister à cette dissolution programmée des contre-pouvoirs.
Propos recueillis par Raymond Jousmet
Dissoudre , Pierre Douillard-Lefevre, éditions Grévis, mars 2024, 120 p., 10 €.
Peut être commandé à la librairie de l’EDMP.
Georges Charpak, prix Nobel de physique : “Nous sommes arrivés à la conclusion que tout ce qui concerne la sécurité ne peut pas être laissé aux seuls responsables politiques ou aux ingénieurs assurant la surveillance”.
Un documentaire de Cécile Delarue, La pile, mon village nucléaire , produit par Apple TV et disponible sur France TV, revient sur deux événements méconnus du grand public (c’est à dire vous et moi). Il s’agit d’accidents nucléaires qui ont eu lieu dans le Loir-et-Cher, dans les années 1969 et 1980.
Les deux accidents survenus à la centrale de Saint-Laurent-des-Eaux sont les événements nucléaires les plus importants jamais recensés en France. Ils se sont produits sur des réacteurs de la filière uranium naturel graphite gaz, une technologie abandonnée depuis, les centrales étant désormais, difficilement, en cours de démantèlement.
Un article du Point “Le jour où la France a frôlé le pire” , en 2011, assez bien documenté, fait émerger le sujet, relevant que “quarante-deux ans plus tard, l’événement reste quasi inconnu du grand public”.
Ce que l’on pourrait continuer à dire en 2024…
Les accidents qui se sont produits en 1969 et 1980 sur les réacteurs n°1 et 2 ont vu “des combustibles fusionner” , pour le dire plus crûment c’est à dire que les cœurs ont commencé à fusionner, comme à Three Mile Island , l’un des accidents les plus graves survenu aux États-Unis en 1979, qui a conduit à l’abandon (temporaire) de la construction de nouvelles centrales. [un film prémonitoire, Le syndrome chinois qui décrivait un accident de ce type, était sorti une dizaine de jours avant et eut un écho considérable dans l’opinion publique américaine et alimenta le mouvement antinucléaire].
La catastrophe nucléaire de Tchernobyl, plusieurs dizaines d’années plus tard est l’illustration de ce qui se produit dans ce cas : les cœurs ayant fondu et les réacteurs ayant cessé d’être correctement refroidis une pollution, hautement radioactive due à plusieurs explosions, s’est répandue d’abord aux alentours, en Ukraine, puis à travers l’Europe.
L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) classera l’événement français au niveau 4 de l’échelle INES. Ce niveau correspond à un accident entraînant des rejets mineurs dans l’environnement. Three Mile Island en 1979 a été classé au niveau 5 (accident avec rejets limités) faute d’études sur les retombées, Tchernobyl en 1986 et Fukushima en 2011 au niveau 7 (accident avec effets considérables sur la santé et l’environnement), Fukushima dont on continue à subir les terribles conséquences.
Aucune étude complète en ce qui concerne la centrale de Saint Laurent des eaux, n’a, semble-t-il, été réalisée, pas plus qu’un rapport détaillé complet publié.
Même manquement en ce qui concerne les salarié·es d’EDF ainsi que ceux et celles des sous-traitants (le recours à des sous-traitants est, depuis, devenu la règle pour ce type d’opérations) ce sont donc plus de 500 personnes intervenues pour nettoyer et remettre en état de marche le réacteur, qui ont été touchées sans que l’on sache la gravité et les conséquences de leur exposition aux radiations.
Les soi-disant “gendarmes du nucléaire”
Il est tout à fait intéressant de savoir que les soi-disant “gendarmes du nucléaire” [ASN & IRSN] comme aiment à les nommer les médias mainstream, n’ont fait état de ces accidents qu’en 2015, et encore parce que le journal Le Point publie (2011) un article suivi d’un reportage sur Canal+ quelques années plus tard (en 2015), ce qui en dit long sur le sérieux du rôle de surveillance et d’information du public, cad de notre sécurité et de notre information…
Peu d’informations publiques sont disponibles sur ces accidents, voire aucune pour celui de 1969.
Cette année-là, seul un article du journal Le Monde fait état d’un “incident” présenté comme mineur et sans conséquence.
Il faudra attendre 1980 pour que l’on trouve dans la revue Sites et monuments : bulletin de la Société pour la protection des paysages et de l’esthétique générale de la France un encart qui révèle que le réacteur 2 de la centrale de Saint Laurent-des-Eaux a connu un “incident sérieux”…
L’IRSN, déclare lui-même qu’il “ne dispose pas d’éléments détaillés sur la production d’effluents et les rejets radioactifs associés aux opérations de remise en état du réacteur… [mais] que les travaux ont duré jusqu’en 1982 et que l’installation a redémarré en octobre 1983” 1 .
Pourtant il est fort probable que des rejets radioactifs ont été disséminés dans les environs, et qu’il y a eu des rejets d’eaux contaminées dans la Loire.
La CRIIRAD dans un communiqué du 25 mars 2016 demande un bilan de l’exposition des riverain·es et des travailleur·euses pour les accidents qui se sont produits en 1969 et 1980. En effet aussi bien le rapport de l’IRSN de 2015 qu’une note antérieure du CEA (1981) s’ils font bien état “d’une augmentation des rejets radioactifs plus de 30 fois supérieurs à ceux des années précédentes [pour le CEA] et de pics de concentration de plutonium pour les années 1969 et 1980” à la suite de prélèvements de carottes de sédiments sur les berges de la Loire – pour l’IRSN – ne renseignent pas sur les doses subies à l’époque par les populations riveraines, ni sur le taux de rejet dans le fleuve.
Contamination en plutonium
La contamination en plutonium des sédiments de la Loire en aval de la centrale de Saint-Laurent-des-Eaux est connue depuis longtemps.
Elle a été révélée dans les années 80 par des études universitaires, dont celle de Alain J. Thomas de l’Université Pierre-et-Marie-Curie de Paris , reprise par Aurélien Portelli, et Michaël Mangeon , dans un article pour The Conversation [média généraliste en ligne qui fédère les établissements d’enseignement supérieur et de recherche francophones].
Ainsi que par J.M. Martinet (Institut de Biogéochimie Marine, École Normale Supérieure, Paris ) durant un colloque organisé par le Conseil Général du Tarn-et-Garonne à Montauban du 21 au 23 janvier 1988 (10) dont les Actes ont été publiés en 1989 : Nucléaire santé, sécurité : actes du colloque : Montauban, 21-22-23 janvier 1988 .
Mécanismes d’oubli à l’œuvre : Il existe une analyse de fond autour des mécanismes d’oubli à l’œuvre dans la société, plus particulièrement en ce qui concerne les centrales : “Les accidents nucléaires de 1969 et 1980 à Saint-Laurent-des-Eaux : Quand la transition engendre l’oubli ”, accompagnée d’une documentation très intéressante sur le site : https://www.researchgate.net/publication/358479884_Les_accidents_nucleaires_de_1969_et_1980_a_Saint-Laurent-des-Eaux_Quand_la_transition_engendre_l’oubli
Pour en revenir à la fusion
Pour en revenir à notre point de départ, la fusion de IRSN et de l’ASN, ainsi qu’au documentaire La pile, mon village nucléaire , cette fusion dont le but évident est de limiter encore plus les “contrôles” et la circulation de l’information, notamment ceux de l’IRNS, on voit bien qu’ils n’ont été véritablement mis en place qu’à partir de 2015 sous la pression des médias et de l’opinion publique. Alors qu’il est question de relancer le développement des centrales nucléaires, technologie qui n’est toujours pas maîtrisée (pour preuve l’annonce du raccordement au réseau d’un réacteur de la centrale de Flamanville avec 12 ans de retard et un dépassement colossal du budget de l’ordre d’un dizaine de milliards soit quatre fois le budget prévu)…
Contrôles de l’IRSN et circulation de l’information pourtant bien limités, face aux puissants acteurs du nucléaire CEA, EDF, lobby, etc., comme le reconnaît lui-même l’IRSN, dans les conclusions en 2015 d’un rapport au sujet des rejets dans la Loire : “Les concentrations en 238Pu et 239, 240Pu et les rapports d’activité 238Pu/239, 240Pu mesurés dans l’archive sédimentaire collectée le 21 juillet 2015 à Montjean-sur-Loire attestent de rejets d’origine industrielle dans la Loire, qui pourraient avoir pour origine les accidents survenus en 1969 et 1980 sur les unités SLA1 et SLA2 du CNPE de Saint-Laurent-des-Eaux” [ Saint-Laurent A1 (SLA1) et Saint-Laurent A2 (SLA2) ; puissances nominales respectives étaient de 390 et de 450 MWe].
Conclusions corroborées par le Groupement de Scientifiques pour l’Information sur l’Énergie Nucléaire en 2020 : “Jusqu’à fin 1980, EDF a rejeté allègrement du plutonium dans la Loire mais rien ne l’interdisait. De 1981 à juin 1985, les rejets liquides auraient dû être exempts d’émetteurs alpha. L’autorité de sûreté de l’époque n’a pas réussi à contraindre EDF à respecter la réglementation avant juin 1985 ” – Réglementation d’ailleurs modifiée à plusieurs reprises, par l’élévation des taux admissibles de rejet…
L’ASN a publié en décembre 2023, sans doute de manière préventive alors qu’il était déjà question de fusion avec l’IRSN, un premier numéro des Cahiers Histoire de l’ASN consacré au thème des “accidents nucléaires”, le présentant comme “un éclairage sur la sûreté nucléaire et la radioprotection par les acteurs d’hier et d’aujourd’hui. L’intention est de compléter le récit des faits, tels que l’histoire les retient, avec les témoignages des acteurs de l’époque”.
Adoptant un positionnement salutaire bien que tardif, ASN rappelle (et elle est la seule en 2024) que “[…] dans une société qui se veut sans risque, il est nécessaire de rappeler que le risque zéro n’existe pas et le nucléaire n’échappe pas à cette règle universelle”. Ce faisant, l’ASN essaie de légitimer son existence en faisant un travail historique “sur les accidents du passé, […] en explorer les causes profondes et en tirer les enseignements qui permettront d’anticiper le potentiel accident, de le gérer au mieux, ainsi que la phase post-accidentelle”.
Quant au documentaire de Cécile Delarue
Il met au jour le problème de la répercussion du fonctionnement des centrales sur la santé des riverains et des travailleurs du nucléaire.
Peu d’études documentées existent en ce qui concerne la santé des riverains et encore moins celle des travailleurs, d’autant plus qu’à partir des années 1980, EDF – gestionnaire des centrales – va faire appel à des sous-traitants pour effectuer les travaux de maintenance les plus dangereux, faisant échapper cette problématique aux syndicats et aux CHS.
Il s’agit d’une tendance générale que l’on retrouve dans toute l’Europe, notamment en Allemagne, dont fait état un livre Tête de turc de l’écrivain et journaliste allemand Günter Wallraff en 1985.
Cet ouvrage, rapporte l’enquête de l’auteur, qui pourrait avoir lieu en 2024, auteur qui s’est fait passer pendant deux ans pour un travailleur immigré turc sans carte de travail acceptant n’importe quel travail : ouvrier non-qualifié pour le bâtiment ou en aciérie… autant que pour l’intervention d’urgence dans les zones dangereuses d’une centrale nucléaire.
Ce recours à la sous-traitance et aux travailleurs sans papier est toujours largement utilisé, en 2024, en témoigne les différentes enquêtes de l’inspection du travail ou des médias sur les chantiers des J.O, permettant aux grands du BTP des super profits en utilisant des travailleurs sans papier . Il existe aussi sur des chantiers plus petits comme l’illustre l’article paru dans Politis “Mort au travail” relatant un accident sur le chantier d’un hypermarché Leclerc ayant conduit à la mort d’un travailleur, victime d’un “défaut de sécurité”. L’entreprise l’employant étant une sous-traitance d’une sous-traitance d’une sous-traitance…
Bernard Foulon
La lecture de l’article en ligne permet un accès facile aux éléments surlignés. En effet cet article à nécessité l’utilisation d’un certain nombre d’éléments issus de nombreux sites, ce qui explique la présence d’un nombre important de liens. Il n’y a pas pour 1969 de document synthétique, même orienté et/ou incomplet, auquel renvoyer. Il existe un peu plus de sources pour 1980 mais dispersées sur plusieurs sites de la CRIIRAD, bien sûr, mais aussi sur celui du Groupement de Scientifiques pour l’Information sur l’Énergie Nucléaire (GSIEN), ainsi que des éléments épars sur différents sites officiels IRSN et ASN, Universités, Normale Sup, Conseil Général…
Après plus de 50 années passées en Allemagne, après une chronique régulière intitulée “Vu d’Allemagne”, me voici revenue en France.
J’ai mis environ deux ans à, peu à peu, prendre des distances vis-à-vis de mes différentes activités, à “lâcher” : soutien scolaire pour enfants d’immigrés, jardin international, conseil des étrangers, accompagnement des demandeur·euses d’asile, lutte contre le racisme et l’extrême droite ; j’ai commencé par réduire mon périmètre d’activité, ne prenant plus aucune responsabilité qui dépassait le cadre local. J’ai préparé mon départ en cessant de me sentir responsable du bon fonctionnement de diverses associations, en faisant confiance à d’autres.
Maintenant, je ne suis plus “non-résidente” mais résidente en France. Je demande mon inscription sur les listes électorales de Domène, code postal : 38420. Là où je réside désormais. Je pensais que cette démarche allait être très rapide. Je vais à la mairie, il y a bien des employées physiquement présentes, mais on me prie de revenir, il n’y aurait pas de rendez-vous disponible… J’y retourne, on me donne un rendez-vous pour le 16 avril, mais il faut qu’il soit confirmé. J’ai appris dernièrement que le rendez-vous avait été accepté. Je suis presque rassurée, la date limite d’inscription sur les listes électorales est le 1er mai.
Prédemande de demande
Autre aventure bureaucratique : mon passeport délivré en 2013 dans le département de la Moselle arrivant à expiration en septembre 2023, je me rends dès septembre à la mairie de Saint-Avold, en Moselle, pendant les heures d’ouverture. Il n’y a pas moins de quatre employées présentes.
On me demande si j’ai fait sur Internet une prédemande de demande. Je déclare ignorer de quoi il s’agit et voudrais seulement qu’on me donne les formulaires à remplir et la liste des documents à fournir. On me dit que ce n’est pas possible, qu’il faut faire la prédemande de demande sur Internet.
Je consulte mes amis, ma famille, personne n’y arrive. Finalement, mon amie et ex-collègue du lycée se rend à la mairie et obtient un rendez-vous pour moi, mais il n’y aurait pas de rendez-vous avant deux mois. J’accepte. Je me rends deux mois plus tard à la mairie de Saint-Avold, où j’ai encore un domicile. Je n’ai pas encore eu le temps de m’asseoir que la préposée me demande : “Vous avez la prédemande de demande ?”. Je l’ai, mais il manque un document qui justifie que j’aie coché la case “Veuve”. On me demande où mon mari est décédé, là je vois que ça ne va pas être facile. “En Allemagne ? Alors le certificat de décès est en allemand, il nous faut des pièces en français” .
Nouvelle prédemande de demande, retour à la mairie, je présente le certificat de décès avec traduction certifiée conforme…. On me dit qu’il faut un certificat de décès de moins de trois mois.
Retour à la case départ, quand un document manque, tout est annulé, il ne reste rien du dossier dans l’ordinateur. En Allemagne, je raconte cette histoire à des amis. Ils attrapent le fou-rire.
À la mairie de Lich, deux personnes me disent que c’est probablement le tampon de la mairie qui doit avoir moins de trois mois, pas le décès. Pas de fou-rire.
Des mois se sont écoulés, je me rends à nouveau dans l’Est et dépose mon dossier, je fais une demande de passeport et une demande de carte d’identité. On prend mes empreintes digitales, quatre doigts de chaque main, sauf le pouce.
Nouveau rendez-vous à la mairie : on me dit que pour le passeport, le dossier est bon, mais pour la carte d’identité, la signature a été refusée, je ne peux plus déposer aucune demande, j’ai été “bloquée”.
Une dame suggère que la signature a été mal scannée, une autre affirme qu’il fallait que je signe avec mon nom de jeune fille.
Je n’ai toujours pas de passeport, car il faut que j’aille le chercher moi-même à Saint-Avold, il faudra qu’on prenne à nouveau mes empreintes (quatre doigts de chaque main, pouce excepté).
Entre temps, je réside à Domène, dans l’Isère, et en profite pour refaire une demande de carte d’identité. Deux mois pour avoir un premier rendez-vous.
Kafka ou Courteline
L’aventure n’est pas terminée : à Domène, je vais à la Banque Populaire Rhône-Alpes, on me dit qu’il faut que j’ouvre un nouveau compte, le compte de la Banque Populaire Alsace-Lorraine ne peut pas être transféré tel quel. Très bien, je fais une demande de rendez-vous. Une semaine plus tard, je suis à nouveau dans le bureau, mon passeport périmé depuis septembre 2023 est refusé par la machine.
La jeune femme tout à fait aimable qui s’occupe de moi téléphone à son chef et me demande si j’ai un permis de conduire. C’est avec mon permis de conduire, photo à l’appui, datant de 1961, que j’ai ouvert un compte.
L’aventure franco-allemande avait, en fait, commencé bien avant, lorsqu’il s’est agi de louer un appartement à Domène. Les agences immobilières ont toutes refusé de prendre en compte mes revenus allemands, je ne pouvais présenter comme ressources que ma retraite de l’Éducation nationale et pas la retraite de veuve que m’accorde le Land de Hesse. “On ne prend pas en compte les revenus étrangers !” Comme si j’avais eu de mystérieux revenus dans une île lointaine.
Même chose à la banque. On me demande quelles sont mes ressources, les revenus allemands sont laissés de côté. “Ce sera plus simple” !
Tout ceci serait anecdotique, je ne risque pas la reconduite à frontière, mais imaginons ce type de fonctionnement à l’échelle d’un pays tout entier. Dans les mairies, les dossiers sont scannés et envoyés à la préfecture. Si une pièce a été mal scannée, tout est refusé. Les passeports et cartes d’identité sont fabriqués ailleurs, de façon centralisée. C’est comme sur les autoroutes, il peut y avoir des ralentissements, voire même des blocages. Une personne peut rester des mois sans papiers. Ma signature a été acceptée et refusée le même jour par la même administration. La “dématérialisation” des démarches a des conséquences dramatiques pour les étranger·es qui veulent prolonger leur permis de séjour ou l’obtenir. La prédemande de demande sévit partout et doit être effectuée longtemps à l’avance. Combien de temps à l’avance, nul ne le sait.
En Allemagne, la “dématérialisation” s’effectue moins brutalement. On appelle ça “Digitalisierung”.
Cependant, on constate que les administrations gardent portes closes depuis le Corona virus. Le rêve de tout appareil bureaucratique, que ce soit en France ou en Allemagne, est de ne surtout pas être dérangé. On aurait, paraît-il, jamais bu autant de café dans les bureaux.
La prédemande de demande, qu’on pourrait aussi appeler le rendez-vous pour prendre un rendez-vous, est-ce digne de l’univers de Kafka, ou bien plutôt de celui de Courteline ?
Françoise Hoenle
Qui a dit que la réalité est pire que la pire des fictions ?
En tout cas les showrunners d’Hollywood – dont certains sont d’un grand talent, David Simon et Éric Overmyer, qui ont écrit par exemple les scenari de la série la plus regardée dans les cités durant les années 90, The Wire ou celui de la série Treme dénonçant l’incurie du gouvernement des États-Unis à la suite de l’ouragan qui a dévasté la Louisiane – ont sous la main un sujet en or et vont pouvoir sans trop se fatiguer développer une nouvelle dystopie, les éléments sont fournis gratuitement par la réalité.
Au Royaume-Uni
Des maladies de l’ère victorienne associées à la misère sont de retour au Royaume-Uni…
En effet le R-U connaît une recrudescence des cas de scorbut, de gale ou encore de rachitisme, maladies associées à la malnutrition et à la pauvreté, très répandues au XIXe siècle, il suffit de relire les romans de Dickens, ou celui de Charles Palliser Le Quinconce , tome 3, par exemple.
Les conservateurs, au pouvoir depuis près de quinze ans et qui ont repris la suite des années noires thatchériennes, sont en partie responsables de la situation, après avoir mené des coupes budgétaires dans les aides sociales et la santé, alors que le coût de la vie a augmenté, en raison d’une inflation galopante.
Le Guardian nous apprend que les cas de malnutrition ont quadruplé en douze ans (scorbut et rachitisme sont considérés comme des indicateurs de la malnutrition) pour laquelle 10 000 Britanniques ont été hospitalisé·es en un an, c’est à dire quatre fois plus qu’il y a douze ans…
Et en France
Les coupes budgétaires de ces dernières décades, encore amplifiées depuis le début de l’ère Macron, ainsi que la volonté de déconstruire le système social français basé sur la solidarité et notamment le service public hospitalier, vont nous amener tout droit vers les mêmes conséquences.
Pour rappel, il y a en France en 2024 environ 9 millions de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté (le seuil de pauvreté est de 965 euros ou de 1 158 euros par mois, selon qu’il est fixé à 50 % ou à 60 % du niveau de vie médian).
14,5 % de la population vit avec moins de 1 158 euros par mois et 8,3 % avec moins de 965 euros, et plusieurs millions de familles sont mal et ou pas du tout logées. La Fondation Abbé Pierre considère que plus de quatre millions de personnes sont mal logées .
Près d’un million n’ont pas de domicile personnel, 100 000 vivent dans une habitation de fortune toute l’année, dont une grande partie de famille monoparentale, en majorité des femmes avec enfants. Ce qui s’est amplifié depuis 2017 malgré les déclarations péremptoires du Président en 2017 “[…] à la fin de l’année plus personne ne dormira dans la rue ” alors que, en 2024, plus de 2000 enfants sont contraints de dormir dans la rue en France.
Le DAL, Emmaüs, la fondation Abbé Pierre ne cessent d’alerter sur la nécessité d’y remédier en lançant un grand plan de construction de logements sociaux mais en vain… et le nouveau ministre du logement qui s’est illustré comme député en portant une loi durcissant les expulsions d’occupant·es de logements vides, n’est pas la bonne réponse aux problèmes, loin s’en faut.
Bernard Foulon
La révolution des œillets -Portugal 1974 , Gérard Filoche, éditions Atlande, mars 2024, 25 €.
Ce que je sais de Rokia , BD de Quitterie Simon, illustration de Francesca Vartuli, éditions Futuropolis, février 2024, 176 p., 23 €.
Kollontaï – Défaire la famille, refaire l’amour , Olga Bronnikova, Matthieu Renault, éditions La fabrique, mars 2024, 296 p., 18 €.
Hussardes noires : des enseignantes à l’avant-garde des luttes – De l’affaire Dreyfus à la Grande Guerre , Mélanie Fabre, éditions Agone, février 2024, 432 p., 23 €.
Il serait faux de se réjouir trop tôt. Erdogan contrôle toujours l’entièreté de l’appareil d’État. Son armée intervient dans de nombreux pays et des milliers d’opposant·es croupissent en prison.
Après le massacre de centaines de personnes à l’hôpital al Shifa, les bombardements se poursuivent sur le Sud de la bande de Gaza. L’annonce du désengagement terrestre de l’occupant ne change rien sur le terrain. Le massacre continue. L’autorisation donnée que les femmes et les enfants puissent repartir vers le Nord a été une tromperie de plus. Plusieurs convois ont été bombardés.
Hors de Gaza, c’est la même cruauté. L’écrivain Walid Daqqah est mort en prison. Il était emprisonné depuis 38 ans et souffrait d’un cancer qui n’a pas été soigné. Il a été torturé à plusieurs reprises et les autorités israéliennes refusent de rendre son corps à la famille.
La répression et la criminalisation des trafiquant·es et des usager·es a provoqué une explosion de la criminalité. Le capitalisme réédite l’expérience de la prohibition de l’alcool aux États-Unis avec son cortège de meurtres et de gigantesques fortunes amassées.
L’Allemagne vient de décriminaliser l’usage du cannabis. Il serait temps d’en faire autant. Même si hélas ça ne met pas Darmanin au chômage technique, vu l’ampleur de ses activités.
La réponse iranienne prévenant tout le monde qu’il envoyait des drones sur Israël aura permis à Nétanyahou de recevoir tous les soutiens possibles : les États-Unis, la France, les féodaux arabes. La sacro-sainte “sécurité d’Israël” n’a pas de prix.
Le piège a fonctionné : depuis des décennies, les dirigeants israéliens essaient d’internationaliser la guerre qu’ils mènent contre le peuple palestinien. Dans le cadre d’une guerre régionale, Israël se retrouve à nouveau à la tête du “camp du bien” contre celui du mal. Ne nous laissons pas abuser. La vraie guerre c’est la tentative d’anéantir Gaza.
On touche là une des contradictions du gouvernement de Giorgia Meloni. Elle est arrivée au pouvoir sur un programme ouvertement xénophobe. Mais elle fait tout pour brouiller les accusations contre elle. Elle attaque en diffamation l’historien communiste Luciano Canfora qui l’a traitée de “néonazie dans l’âme”.
Mais Meloni a un double discours sur l’immigration. La situation démographique de l’Italie et la voracité des grands patrons italiens l’obligent à fermer les yeux sur l’immigration et même à régulariser certain·es sans papiers.
À Mayotte, Darmanin récidive en relançant un second Wuanbushu. Avec la même brutalité et la même inefficacité.
Le peuple gazaoui entre dans son septième mois de calvaire, victime d’une guerre coloniale implacable, génocidaire, conduite par l’État sioniste d’Israël, dont les conséquences pourraient être pires que celles de la Nakba de 48.
Outre les massives pertes humaines et les innombrables blessé·es , la destruction des infrastructures, du réseau routier, de l’habitat, les pollutions des terres arables, de la nappe phréatique et des eaux de surface feront que, peut-être, cette terre ne sera plus en mesure de répondre aux besoins vitaux d’une population de plus de deux millions d’habitant·es.
En effet, suite aux effets de l’utilisation d’armes toxiques, le déferlement balistique quotidien sur 365 km2 , sans relâche depuis plus de six mois, pourrait rendre cette terre inhabitable et compromettre l’accueil de la population existante. Cette guerre faite au peuple gazaoui est génocidaire. Cette réalité catastrophique incombe au seul État d’Israël, qui vise à spolier les Gazaoui·es de leur terre.
Situation explosive
L’enfermement des populations gazaouies dans un espace muré, cadenassé au nord comme au sud, portait en soi un risque d’explosion sociale désespérée.
Nonobstant, le peuple gazaoui a fait montre d’une capacité de résistance, de combativité et de générosité résiliente qui a généré un fort potentiel humain de refus de la domination coloniale.
Aucune stratégie libératrice en Palestine n’est envisageable après l’abandon des États arabes, la traîtrise des accords d’Abraham, les turpitudes de l’Autorité palestinienne, et les visées politiques de l’organisation islamiste Hamas alliée avec le Qatar, les Mollahs iraniens, le Hezbollah, les Houtis du Yémen, le boucher de Damas.
Bras de fer entre le Hamas et le Fatah
Le 25 janvier 2006, le Hamas gagne les élections à Gaza. Face au Fatah corrompu, Ismaïl Haniyeh prend le pouvoir pour ne plus le mettre en jeu dans des confrontations électorales.
Le Hamas, tacitement soutenu par Israël, entreprend alors une guerre de légitimité politique contre le Fatah. Le Fatah sera chassé de Gaza, et son autorité en Cisjordanie en sera d’autant plus déconsidérée et ternie.
Le Hamas, dans la tradition des frères musulmans organise ses réseaux clientélistes auprès des populations idéologiquement favorables, et gère la société selon des principes religieux, lesquels font litière des revendications sociétales démocratiques. Le peuple gazaoui vit alors la souffrance d’un double enfermement spatial et existentiel qu’abonde une précarité économique drastique, imposée de surcroît par la réalité de rapports de classes capitalistes.
Le Hamas prêche le partage avec les plus démuni·es, mais se nourrit du système capitaliste qu’il conforte. Ainsi le Qatar, son meilleur allié et bailleur de fonds, soutient massivement en argent et en armements l’organisation Hamas à Gaza. Celle-ci engrange le contenu de valises diplomatiques qui transitent par Israël avec les bons soins du Mossad ! Trois cents millions de dollars US par mois.
Cette manne pérenne permet au Hamas de se doter d’un système de protection de caches, d’entrepôts, de tunnels et d’habitacles souterrains à l’abri des bombardements.
Le peuple gazaoui, quant à lui, n’est pas concerné par l’objet politique et stratégique de ces projets ! Il en est tenu écarté, de fait désarmé dans le contexte d’un éventuel conflit majeur.
Ces infrastructures réalisées, son arsenal militaire accumulé, le Hamas se pense alors en mesure d’affirmer sa position de force politique et militaire face au Fatah et à Israël, lequel a pourtant cru tactiquement judicieux de le conforter contre l’Autorité palestinienne.
L’opération du 7 octobre 2023
Cette opération conduite en terre usurpée, sous commandement du Hamas, a plongé dans la sidération les peuples arabes tant la puissance d’Israël semblait invulnérable. S’en est suivie une journée de liesse populaire à Gaza, et de “fierté retrouvée”.
Cette opération militaire menée dans le plus grand secret est indéniablement une opération inédite, révélatrice du savoir-faire militaire, de la tonicité combative et du courage des milices armées du Hamas.
Est-elle pour autant justifiable au regard des graves transgressions commises ?
Cette attaque incontestablement terroriste quant à son mode opératoire, ne saurait être cautionnée en référence au droit de la guerre. Les crimes qui ont été commis relèvent de crimes de guerre, même si l’armée israélienne a, de surcroît, contribué avec perversité au massacre des populations. Cette intrusion qui s’apparenterait à une “razzia” ne pouvait que donner à un État colonial d’extrême-droite prétexte et justification à une riposte d’une violence débridée et massacrante, et renforcer l’esprit d’unité nationale de l’ennemi, alors que le mafieux Nétanyahou se trouvait confronté à une tourmente de fortes contestations, massivement exprimées dans la rue.
Les contradictions et oppositions de classe au sein de la société israélienne allaient faire tomber un soldat Nétanyahou prêt à choir, que l’assaut a sauvé.
Cette action conduite dans le plus grand secret, sans l’aval de la branche politique du Hamas, et moins encore avec celui de la population, a fait fi d’un élémentaire soutien démocratique populaire.
Comment gagner face à un tel ennemi surarmé, fascisant, conforté par une puissance impérialiste dominante, sans être porté par un peuple en armes démocratiquement auto-organisé ?
Quel soutien international ?
Le Hamas est doublement assujetti à ses puissants parrains au Moyen-Orient, l’Iran et le Qatar, voire au Kremlin. Il serait peu concevable que le passage à l’acte du 7 octobre soit une initiative de la seule branche armée de cette organisation. Le Hamas a certainement eu le feu vert de Téhéran, mais sans engagement réel de soutien. Le Kremlin ne pouvait, non plus, être tenu écarté de cette prise de décision.
Le parti des Mollahs, opposé dans sa partie d’échec à la puissance américaine, pour faire advenir sa puissance nucléaire et arc-bouté dans ses principes religieux pour faire taire les contestations des femmes et d’un peuple en quête de justice sociale et de liberté, soucieux de marquer son influence impériale en direction de la mer Méditerranée au sud, jusqu’au Yémen et à l’Afghanistan à l’est, entend jouer de ses “proxis” afin d’affirmer son leadership au Moyen-Orient.
Dans son combat contre l’impérialisme américain, “le grand Satan”, et Israël, “le petit Satan”, le parti des Mollahs se doit d’activer ces forces islamistes affidées que sont le Hamas, le Hezbollah libanais, les Houtis yéménites, ainsi que les milices chiites irakiennes et iraniennes le long de l’Euphrate, lesquelles harcèlent les bases militaires américaines.
Cependant, l’Iran n’engagera pas de conflit majeur, il n’en a pas les moyens. Vouloir en finir avec l’État d’Israël en serait un, de premier ordre.
Le Hamas comme le Hezbollah sont autorisés à porter des coups, mais pas pour en finir avec l’état sioniste. Il se trouve aujourd’hui peu soutenu dans la tourmente qu’il a bien imprudemment provoquée. Il en paie le prix du sang, faute de n’avoir pas pris soin de protéger ses arrières et de s’être assuré de ses alliances.
Appui islamiste à la contre-révolution !
Quand, à partir de 2010, le monde arabe s’est enflammé, après la Tunisie, en Libye, Égypte, Syrie, Bahreïn, Irak, ou Liban, au Soudan voire encore en Perse, partout les forces sociales progressistes se sont heurtées aux partis islamistes, tous inscrits dans la contre-révolution.
Un signe avant-coureur ? Le Caucase Nord n’avait pas été épargné par l’activité djihadiste.
La Tchétchénie, qui s’était libérée de la tutelle coloniale russe après une première guerre de libération qui dura de 1994 à 1996, conclue par un traité de paix à Khassaviourt, perdit cet acquis historique suite aux menées des chefs de guerre wahhabites tchétchène et saoudien.
Chamil Bassaîev et son allié saoudien Khattab, en entretenant d’incessantes guerres de frontières au Daghestan donnèrent prétexte au nouveau président, un certain Poutine, pour revenir en force en Tchétchénie “buter le dernier terroriste tchétchène jusque dans les chiottes”. Ce qui fut fait lors de la seconde guerre coloniale génocidaire de 2000 à 2007.
…au Machrek
La démonstration se poursuit, avec les mêmes jeux d’alliances mortifères.
La révolution syrienne en sera un cas d’école. Surgissant dans un pays tenu par une dictature d’une particulière férocité, le peuple qui se lève en mars 2011 se revendique peuple “Un”, toutes confessions confondues, pour se libérer des chaînes que lui impose la dynastie des Assad et aspire à des élections libres, une république laïque, démocratique, et “du travail et du pain”, revendications élémentaires.
Bachar al Assad répond à l’insurrection en faisant intervenir ses forces armées, ses milices de moukhabarats, voyous tortionnaires et violeurs patentés, pour la plupart libérés de prison, payés pour exécuter les basses œuvres, également appuyés par les milices du “Parti de Dieu” venues du Liban, et les brigades islamiques iraniennes, organisées par feu Qassem Souleimani de sinistre mémoire.
Toutes forces coiffées par la soldatesque russe à la manœuvre sur terre, sur mer et particulièrement massacrante par air à partir de 2015.
Sans oublier la constitution et l’intervention de Daesh, manipulé par Bachar al Assad contre son propre peuple, ainsi que la présence de Al Qaïda aujourd’hui nommé Hayat Tahrir al Sham (HTS) qui sévit toujours contre le peuple du gouvernorat d’Idleb.
Le Hamas, pourtant sunnite, à nouveau domicilié à Damas, allié obligé de Bachar, aux côtés du Hezbollah (Parti de Dieu) et des milices islamistes de la république d’Iran sous l’autorité des Mollahs, se trouve associé à l’arc chiite islamiste fascisant, qui terrorise les peuples syrien et iranien et maintient les peuples irakien et libanais sous une férule sans concession.
L’arc chiite islamiste peut-il être propalestinien ?
Sans avoir trop à convoquer l’histoire, nous nous contenterons de rappeler les massacres avérés de populations palestiniennes perpétrés par ceux-là mêmes qui prétendent soutenir “la cause palestinienne”.
Bachar al Assad, avec les méthodes que nous lui connaissons, assure la continuité dynastique des Assad, dont le père, Hafez, craignant en 1976 que ne se constitue au Liban une force nationale gouvernementale entre forces progressistes libanaises et forces palestiniennes, prévient les milices chrétiennes maronites et le Mossad israélien du danger que représenterait cette instance politique potentielle libano-palestinienne. Ainsi alertés, milices chrétiennes et commandos israéliens participeront de conserve au massacre des populations palestiniennes du camp de Tell al-Zaatar (la colline du thym), peuplé de plus de 50 000 habitant·es, encerclé·es par les troupes syriennes. Massacre qui fit plus de deux milles mort·es.
Autre massacre emblématique, celui du camp de Yarmouk, dans la banlieue de Damas. Yarmouk, “le cimetière des Palestiniens de Syrie”, comme le rappellent les Palestinien·nes, capitale non déclarée de la diaspora palestinienne, ville de réfugié·es de 150·000 résident·es, en compte aujourd’hui moins de trois cents.
Dès 2012, les Palestinien·nes de Yarmouk se divisent sur leurs orientations : le FPLP-CG reste fidèle au régime tandis que le mouvement Liwa el-Assifa regagne les rangs de l’armée syrienne libre (ASL), écœuré par le simulacre d’un assaut contre les forces israéliennes mis en scène par le FPLP-CG de Ahmed Jibril, envoyant des adolescents démunis sur le front du Golan. S’en suivra une perte de neuf mineurs combattants palestiniens.
Suite à cette ignominie, l’insurrection naît à Yarmouk.
Les guerres intestines et l’intrusion dans le camp facilitée par Bachar al-Assad, de Hayat Tahrir al Cham puis de Daesh feront fuir massivement les populations restantes, moins de cinq mille habitant·es, affamé·es, bombardé·es, pris·es dans une nasse sans issue : d’innombrables cadavres et disparitions, dans les pires circonstances.
Le Hamas, alors encore en dissidence d’avec le régime syrien, paiera le prix fort de sa présence au Yarmouk.
Alliances morbides et contre-révolution
Pour le Hamas, se replacer sous l’aile de tels parrains ne peut que perpétuer ses échecs sanglants, aussi et surtout pour les peuples qui s’y subordonnent.
Ce qui frappe, c’est sa capacité combative et sa cécité stratégique, mais plus encore le franc soutien ou critique que lui accordent les organisations et partis constitutifs de la sphère de gauche et d’extrême gauche, ici en France, et à l’international, y compris celles et ceux qui prétendent ne pas vouloir se situer dans les problématiques campistes et se prétendent “anticapitalistes”.
Les pays arabes, les organisations islamistes ou formations pseudo-marxistes dégénérées “propalestiniens” sont tous et toutes attaché·es au système capitaliste, et en cela ne sauraient laisser la maîtrise de la reconquête de leur terre aux Palestinien·nes. Ces organisations islamistes ne pourraient être progressistes et libératrices en Palestine et fascisantes et criminelles en Iran et en Syrie.
Leur accorder une once de légitimité est contre-révolutionnaire.
À ne pas vouloir “hurler avec les loups” en écho à ceux de la bourgeoisie, les loups islamistes mordent la nuque des peuples qui se lèvent dans le monde arabe et en Perse.
Quels soutiens à la résistance palestinienne ?
Il convient d’élargir la focale au-delà de la seule Palestine et d’amorcer une réflexion internationaliste.
Soutenir les peuples qui se lèvent au Machrek serait aussi affirmer notre soutien au peuple syrien, qui se bat contre tous les impérialismes et toutes les puissances coloniales, au premier rang desquelles l’Iran avec ses milices du Hezbollah. Aujourd’hui, ce peuple en guerre depuis treize ans contre un régime génocidaire, qui compte près d’un million de mort·es dans sa communauté sunnite se lève dans des manifestations violentes dans la région druze, à Deraa, à Idleb toujours, dans sa volonté de chasser le tyran, mais aussi l’autorité islamiste de Hayat Tahrir al Cham, qui tente de s »imposer en tant que direction religieuse, politique et militaire.
Soutenir le peuple syrien en lien avec le peuple palestinien, mais également avec le peuple ukrainien et ses avant-gardes prolétariennes, donnerait sens à un soutien politique en termes de classe internationaliste à ces peuples qui ne peuvent compter que sur eux-mêmes.
Cela relèverait de nos tâches de syndicalistes de nous adresser en ces termes à nos camarades syndicalistes de Cisjordanie, en leur rappelant qu’à Soueïda, à Deraa, à Idleb, le peuple s’est rassemblé pour soutenir le peuple de Gaza, drapeau palestinien en première ligne, en affrontant les forces de répression de Bachar ou celles de Hayat Tahrir al Cham.
Une camarade de notre tendance syndicale, drapée du drapeau palestinien a, ainsi animée de cette volonté internationaliste, transmis ce message lors de la commémoration de la révolution syrienne place de la Bastille le 16 mars 2024 devant un millier de manifestant.es qui regroupait Syrien·nes, Ukrainien·nes, Tatar·es de Crimée, Belarus·ses, Tchétchènes et opposant·es russes à la guerre.
Tous et toutes étaient convaincu·es que, sans solidarité internationaliste, aucune victoire démocratique ne serait acquise…
Soutenir l’idée d’un seul État palestinien laïque et libéré du capitalisme ouvert à toutes communautés doit être mis en exergue de nos messages de campagne.
Enfin, amplifier l’activisme militant décliné dans toutes ses composantes, manifestations, meetings conférences pour exiger le retrait de toutes les forces sionistes de la bande de Gaza, l’arrêt immédiat des bombardements et l’ouverture aux convois humanitaires. Halte au génocide !
Menons campagne pour le boycott des produits israéliens, exerçons la pression la plus forte sur les entreprises pourvoyeuses d’armes en direction d’Israël tout en prenant contact avec leurs travailleur·es
BOYCOTT ISRAËL / STOP ARMING ISRAEL
PALESTINE VAINCRA !
Claude Marill, le 4/4/24
Jacques Higelin, lui, n’était qu’un grain de poussière, Galia Tapiero et Marion Brand, elles, ne sont qu’un tout petit grain de sable. La montagne est immense, immobile. Le grain de sable infiniment petit, roulant dans la main. Entre les deux le périple est étonnant, les dangers menaçants et le rocher qui se détache de la montagne va s’user face aux éléments qui se déchainent, le vent, la pluie, l’eau, le tonnerre, et le polissent jusqu’au grain, fils de la terre et du vent, fils du soleil et du vent. L’économie de mots réduits à leur simplicité entraîne une foule de questions, la finesse des dessins, le pastel des couleurs des images sonores, rendent le toucher sensible. Le tout est un petit livre de Kilowatt, au prix léger (11€) et à la poésie éthérée et tranchante, au didactisme constructif, émancipateur. Un grain de sable peut bloquer la machine et n’est donc pas perdu comme un enfant dans l’œil du firmament. Et dans la main de l’homme, il devient une arme, un argument, une alerte.
François Braud
Un tout petit grain de sable , Galia Tapiero et Marion Brand, Kilowatt, 2022, 11€.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Lors du dernier Conseil national de la FSU, la direction de la FSU a proposé au vote un protocole d’association avec un syndicat de police, le SNUIPN (Syndicat national unitaire Intérieur Police Nationale). Il ne s’agit pas pour l’instant d’une adhésion pure et simple à la FSU, c’est plutôt un processus transitoire pour mieux « faire passer la pilule ». Le vote en faveur du protocole a été largement majoritaire, mais l’affaire n’est pas close ; car au-delà d’un élément ponctuel, ce débat pose une question de fond : la police a-t-elle sa place dans le mouvement syndical ? Nous reproduisons l’intervention d’une membre du CDFN, au titre d’Émancipation pour expliquer le vote « contre » d’Émancipation.
Le secrétariat fédéral de la FSU propose de voter un protocole d’association avec le SNUIPN (syndicat national Intérieur Police nationale). Quelques remarques :
Le principal : le fond
La principale discussion est celle du rôle de la police aujourd’hui, et du rôle qu’elle pourrait jouer demain. Comme pour d’autres sujets (syndicats de l’enseignement privé par exemple), il faut distinguer deux choses : l’institution dans laquelle les personnels travaillent d’une part, les personnels qui travaillent dans cette institution d’autre part.
Le SNUIPN et le protocole d’accord partent de l’idée qu’il existe des personnels réactionnaires, mais que les principaux problèmes de l’institution policière sont avant tout constitués par le manque de moyens et de formation des personnels. Autrement dit, il y a des dérives individuelles et syndicales qui trahissent l’esprit de l’institution policière républicaine.
Nous pensons que c’est l’inverse : il y a des policier.es progressistes dans l’institution. Mais l’institution elle-même est répressive de manière systémique (notion de “violences policières”, réactionnaire, se caractérisant aussi par le racisme systémique. Oui, la police (en tant qu’institution) tue, la police est violente. De même, l’institution scolaire est de moins en moins émancipatrice (sans bien sûr être de même nature que l’institution policière), nous nous battons contre cela.
C’est pourquoi le SNUIPN refuse la notion de “violences policières”, lui préférant l’idée de “violences de certains policiers ”. On remarquera que le protocole d’association adopte déjà implicitement cette notion, parlant de “pratiques de police” et de “pratiques policières ”, ayant du mal à nommer les choses par leur nom : la notion de “violences policières” est déjà évacuée du langage de la FSU, comme d’ailleurs le SNUIPN le demandait déjà au congrès de 2019.
Cette divergence renvoie à une analyse de la situation : s’il y a des violences policières, ce n’est pas seulement parce que des policiers sont insuffisamment formés (et encore moins parce qu’ils sont en sous-effectif), mais plutôt :
– parce que la hiérarchie, et en fait le gouvernement, couvre voire encourage les violences policières. La police n’est, en dernière instance, pas là pour défendre les droits des citoyen·nes, mais les nécessités de l’État et du gouvernement… y compris contre les citoyen·nes.
– parce que la police est surarmée et se militarise (LBD, etc.).
Ainsi, faute de disposer d’un site Internet, on ne connait pas la position du SNUIPN sur certains sujets et pas des moindres : la loi de sécurité intérieure, la loi sécurité globale, la loi “séparatisme”, l’armement et la militarisation de la police etc.
Comment peut-on prendre une décision de partenariat sans avoir des éléments sur ces sujets ?
Sur la forme : quelques points à noter
Il n’y a pas d’intégration directe du SNUIPN dans la FSU, mais une situation transitoire jusqu’au premier semestre 2027. On notera que, sauf exception, tous les protocoles d’association ont débouché sur une intégration dans la FSU jusqu’à maintenant.
Par ailleurs, Unité & Action nous dit en substance que l’intégration de ce syndicat serait en quelque sorte un non-événement puisque, voyez-vous, ces policiers étaient déjà dans la FSU. Pourtant, le protocole est tout à fait inhabituel dans ses modalités, notamment au vu du temps très long.
Enfin, la question du fonctionnement de la FSU : la FSU est une fédération de syndicats nationaux, autrement dit ses positions sur une question dépendent avant tout de la position du syndicat national concerné. Nous contestons cette organisation en syndicats nationaux, mais pour l’instant c’est ce qui existe et qui définit le fonctionnement de la FSU. Du coup, en toute cohérence, les positions de la FSU sur les questions liées à la police (et notamment le “maintien de l’ordre”) devraient s’aligner avant tout sur les positions du syndicat de policiers. Normalement la position de la FSU se calque sur celle du syndicat national concerné, mais concernant la police ça ne va pas être aussi simple… sauf que bien entendu, on laisse déjà discrètement tomber la notion trop compromettante de « violences policières ».
Camille Scorta
C’était un constat partagé lors du congrès du SNES : Macron et son gouvernement préparent un basculement de toute l’école publique, de la maternelle à la Terminale. Le “choc des savoirs” est un ensemble de mesures réactionnaires qui attaque les statuts, et qui accentue le tri social des jeunes dès le collège, pour en faire une main d’œuvre exploitable et docile. Ce qui était moins partagé dans le congrès, c’est la façon de s’opposer à cette offensive massive… Émancipation y a défendu une orientation résumée ci-dessous.
Ces attaques sont d’ailleurs liées à d’autres pièces d’un puzzle cohérent, notamment : le “Pacte enseignant”, la réforme annoncée par Guérini contre la Fonction publique de carrière, au profit du “mérite”, le projet de réforme du recrutement des enseignant·.es, CPE et PSYEN (psychologue de l’Éducation nationale) (“écoles normales du XXIe siècle”) pour faire des personnels de simples exécutant·es de la politique ministérielle, menaçant les garanties statutaires et la liberté pédagogique. Le tout dans le cadre d’un sévère plan d’austérité… uniquement pour le public.
Cette politique éducative s’inscrit dans un projet plus large : un État autoritaire et xénophobe, le “réarmement” idéologique et démographique (explosion du budget militaire, service national universel pour la jeunesse, mise en demeure de “repeupler” le pays pour les femmes), la répression des mouvements sociaux…
En face, des mobilisations comme celles des personnels, des parents et des élèves (en Seine-Saint-Denis et dans plusieurs régions) refusent cette politique. Le SNES doit construire la riposte à partir de ces luttes, en reprenant leurs revendications claires et chiffrées, leurs formes de lutte… et non s’engluer dans des concertations sur les agressions gouvernementales (dans le vain espoir de “limiter la casse”) ponctuées de journées d’actions espacées.
C’est une telle orientation qu’Émancipation propose 1
Les revendications immédiates doivent s’intégrer dans un projet global, anticapitaliste, de l’école, de la société et du syndicalisme… car c’est le système capitaliste qui tire les ficelles de la politique de Macron :
– le retrait/l’abrogation de toutes les contre-réformes, à commencer par le “choc des savoirs”, doit être la première étape dans la perspective d’une école publique égalitaire et laïque, du droit à l’éducation pour tou·tes, sans ségrégation ni hiérarchie entre les savoirs, favorisant le développement de l’esprit critique. Tout jeune doit pouvoir développer ses potentialités dans tous les domaines, et pas seulement son “employabilité” ;
– un plan d’urgence pour l’école publique, avec la création de tous les postes nécessaires et des revendications unifiantes pour les personnels : unification par le haut des conditions de travail, des statuts, réemploi et titularisation immédiate de tous les non-titulaires, augmentations uniformes des salaires et leur indexation sur l’inflation, baisse généralisée du nombre d’élèves par classe, défense et extension de l’éducation prioritaire…
– développer, face aux contre-réformes, les actions de désobéissance collective : refus de participer à la mise en place du SNU, des “stages” de Seconde, des groupes de niveau… l’école ne peut fonctionner sans les personnels !
Laïcité
Les dérives répétées des établissements privés comme Stanislas à Paris, rappellent une réalité : ils organisent un séparatisme social avec la bénédiction de la bourgeoisie et de l’Église catholique. Défendre la laïcité ce n’est pas imposer un ordre moral xénophobe et diviseur, c’est : la défense de la loi de 1905, l’abrogation de tous les dispositifs anti-laïques (loi Debré) et de la loi “séparatisme”. Une école émancipatrice et unifiée nécessite la nationalisation laïque de l’enseignement privé sous contrat.
Féminisme
La grève féministe prend de l’ampleur et doit être construite par des AG, des réunions d’information, sur les lieux de travail et avec les nombreux collectifs auto-organisés qui la revendiquent. Sur ce sujet comme pour la lutte contre les violences sexistes, sexuelles et pour les droits des personnes LGBTQIA+, la généralisation dans tous les départements de commissions syndicales non-mixtes est nécessaire.
Un syndicalisme de lutte, démocratique, internationaliste
Un tel projet d’école et de société implique un syndicalisme revitalisé favorisant :
– la démocratie dans les luttes (AG unitaires et souveraines des personnels sur les lieux de travail, se coordonnant à tous les niveaux) : le syndicalisme ne doit pas craindre l’auto-organisation et les collectifs de lutte, mais au contraire les développer. La grève, y compris reconductible, reste un moyen d’action privilégié . Développer des cahiers de revendications à partir du niveau local, comme dans le 93, est aussi un moyen de construire la lutte !
– la solidarité entre les personnels : soutien politique et financier aux secteurs en grève, popularisation des luttes existantes face au silence médiatique, organisation de caisses de grève notamment pour soutenir les personnels les plus fragilisé·es (précaires)…
– la participation aux mouvements sociaux qui combattent les oppressions : collectifs féministes et LGBTQIA+, mouvements de lutte écologistes (Soulèvements de la Terre), collectifs contre les guerres et les militarismes (contre le Service national universel par exemple)…
– la lutte contre tous les racismes et pour l’égalité des droits dans tous les domaines, par l’action pédagogique au quotidien comme par la mobilisation contre les idéologies racistes et xénophobes ;
– des pratiques de solidarité internationaliste et de solidarité entre mouvement sociaux , de manière indépendante des États (par exemple la campagne “Stop Arming Israel” à l’appel des syndicats palestiniens, la solidarité matérielle avec les syndicats ukrainiens…).
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L’offensive capitaliste menée par le gouvernement actuel se déploie sur de multiples fronts.
Tri social précoce à l’école avec le “choc des savoirs”, problématiques de l’inclusion scolaire, militarisation de l’école et de la société, retournement des valeurs et ordre moral, mais aussi luttes environnementales, questions féministes, soutien au peuple palestinien avec notamment la campagne Stop Arming Israël, et bien entendu syndicalisme, autant de domaines d’intervention et de luttes à poursuivre.
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Dans un cadre très agréable au bord de la Gartempe, à 10 km des célèbres fresques de l’abbaye de Saint-Savin (XIe-XIIe siècles) inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO, venez débattre et refaire le plein d’énergie pour affronter les enjeux de cette rentrée de septembre 2024.
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Aujourd’hui, cap sur un métier vital à la littérature non francophone (pour un francophone) : le traducteur. Après Jean Esch (lire L’Émancipation 8 : https://www.emancipation.fr/la-revue/avril-2024/ aimez-vous-toujours-ce-metier-apres-toutes-ces-annees/), entretien aevc Pierre Bondil afin qu’il nous parle de son travail – colossal – dans la retraduction d’un mythe : Sherlock Holmes ! Ce sont mes questions, voici ses réponses.
L’Émancipation : Bonjour Pierre Bondil, comment êtes-vous devenu traducteur ? Pourquoi vous êtes-vous spécialisé dans le “noir” ? En vit-on ou a-t-on besoin de courir après le manuscrit ou d’empiler d’autres travaux, voire un autre métier (je crois savoir que vous êtes/avez été enseignant) ?
Pierre Bondil : Par copinage. Cela me faisait envie, j’avais passé le CAPES d’anglais, avait été nommé dans un collège du nord de la France. À l’époque, il n’existait pas de formation menant au métier de traducteur. Je souhaitais faire autre chose parallèlement à l’enseignement et, un jour, j’ai vu sur la première page d’un livre, dans une boutique de Maubeuge, le nom de François Guérif, que j’avais connu à la Fac à Nanterre et qui était devenu directeur de collection chez Pac. J’ai téléphoné chez son éditeur et, coup de chance, François était là. On s’est vus à Paris ensuite, il m’a confié une nouvelle de Donald Westlake, C’est ça la mort , qu’il voulait publier dans sa revue Polar . C’était il y a presque cinquante ans ! Qui se sont écoulés en toute amitié et dans une confiance mutuelle.
Ma mère enseignait l’anglais, lisait beaucoup de romans policiers. Je les lisais aussi. J’avais aussi une prédilection pour les films noirs, Humphrey Bogart, Raoul Waslh… J’ai donc traduit des romans policiers par choix, mais aussi de la littérature plus générale, des auteurs amérindiens (dont Louis Owens), des livres de photos sur les Indiens, quatre ou cinq scénarios… J’ai aussi participé à des revues 813 (avec une interview infinie de George V. Higgins d’abord publiée en Angleterre, etc.) Translittératures (de l’ATLF), et ai participé au Mesplède , le Dictionnaire des Littératures Policières de l’ami Claude. François m’a ensuite proposé des livres chez Fayard Noir, puis est survenue la fantastique odyssée Rivages/Noir avec ses plus de mille titres publiés. J’ai traduit le n°1, Liberté sous condition , de Jim Thompson, le n°6 Là où dansent les morts , de Tony Hillerman 1 …
Ayant deux métiers qui me plaisaient, j’ai pu soigner les traductions en leur consacrant le temps nécessaire, j’y reviendrai plus tard.
Je suis rentré en région parisienne assez vite pour enseigner l’anglais (génie mécanique en IUT), et l’Histoire du cinéma dans un autre établissement universitaire.
L’Émancipation : Comment définiriez-vous votre travail ? Que répondez-vous à ceux qui pensent traditionnellement : “Traduttore, traditore” ? Pensez-vous, comme Leyris, que la traduction vise à “l’imperfection allusive” ou à “dire presque la même chose” comme l’a écrit Eco ? Peut-il exister deux bonnes différentes traductions ?
P. B. : Je suis un soutier, à bord d’un bateau à destination de la France qui appareille de New-York, de Liverpool, de Dublin, de Sydney, du Canada ou d’Afrique du Sud. Je travaille dans la chaleur de la salle des machines et ai du cambouis jusqu’aux coudes. Le voyage pourrait être plus serein, moins agité, plus rapide, mais les délais seront tenus et je garantis que j’aurai fait le maximum pour que tout fonctionne et que cargaison et passagers arrivent à bon port. Je ne me pose pas de questions intellectuelles, j’ai une ligne toute tracée : être le plus fidèle possible au texte et à l’auteur, trop peut-être.
Je n’ajoute rien, ne supprime rien. Je rentre en contact avec l’auteur. En cas d’interprétations multiples c’est lui qui tranchera. J’essaie de rester invisible.
Je ne sais pas s’il peut exister deux bonnes traductions différentes, je suppose que oui. Je sais qu’elles sont, heureusement, toutes différentes, et que l’intelligence artificielle ne préservera pas cette particularité absolument nécessaire. Poe traduit par Baudelaire est un grand texte qu’il faut absolument préserver, mais qu’il était aussi nécessaire de retraduire, mais pas pour le remplacer.
L’Émancipation : Comment procédez-vous pour traduire un texte ? Rencontrez-vous ceux que vous traduisez ? Êtes-vous en contact avec eux pendant votre travail ? Admirez-vous leur travail ? Pensez-vous qu’il est nécessaire d’avoir à l’inverse du recul, voire une forme de neutralité ?
P. B. : Je lis le livre avant de l’accepter ou non (j’ai refusé plusieurs auteurs qui étaient célèbres ou le sont devenus, de Mark Twain à James Ellroy, sans le regretter 2 .
Je fais un premier jet de traduction intégral, au kilomètre, en résolvant la majeure partie des problèmes, un deuxième jet pour détecter les contre-sens encore présents et améliorer le tout en relisant parallèlement avec la v.o. Ensuite viendront toutes les corrections au fil des relectures successives ; un roman “facile” demande quatre jets au total, un texte difficile peut en exiger dix ou onze. Je relis les épreuves avant publication (les deux s’il y en a deux), demande à voir le travail du relecteur ou de la relectrice et à travailler avec lui ou elle si nécessaire. Hervé Delouche et Inès Gallmeister me comblent par leur talent, leur gentillesse et leur compréhension.
Quand l’auteur viendra en France, j’essaierai de le rencontrer même si je n’habite plus à Paris. Souvent dans des festivals de polar. En attendant, je lui écris. Par courrier au temps jadis, en lui laissant du temps pour répondre car il est peut-être en tournée pour la sortie de son prochain livre. Longtemps l’échange s’est fait par la poste (Tony Hillerman par exemple). Depuis janvier 2000 et Voleurs , de Christopher Cook, j’utilise internet, toujours en respectant leur droit de ne pas se trouver chez eux. Tous ces courriers sont à la BNF, de même que nombre des étapes de la traduction de certains livres. Sur papier d’abord (brouillons, textes dactylographiés), sur support numérique ensuite. Je n’ai jamais pensé que mon travail était si important que cela, mais un problème lors d’une traduction douloureuse (celle des romans de Dashiell Hammett) m’a obligé à défendre la vérité. Les preuves sont donc disponibles sur demande rue de Richelieu où j’ai été chaleureusement reçu il y a une douzaine d’années. Deux sont devenus des amis proches, Tony Hillerman qui m’a reçu, moi et ma famille, à Albuquerque, et Christopher Cook, à qui j’ai rendu visite à deux ou trois reprises à Prague, où il réside surtout et que j’ai revu à Paris, où il était pour quelques jours, la semaine dernière. J’aimais aussi beaucoup Louis Owens qui nous a quittés il y a longtemps. On partage beaucoup avec les auteurs que l’on traduit… Ni eux, ni nous, ne sommes des machines. Tous veulent être traduits en France et nous avons un immense avantage : ils croient indifféremment, au début du moins, que leur traducteur est le meilleur.
J’ai eu la chance de travailler pour des gens intelligents, à commencer par François Guérif, des gens qui savent bien que le traducteur (ou la traductrice, bien sûr, précision valable pour tout ce texte car l’écriture inclusive me hérisse) a besoin d’aimer le livre pour en proposer la meilleure traduction possible. Ils ont toujours accepté que je refuse un livre, sans pour autant cesser de m’en proposer d’autres. Tous les directeurs de collections n’en font pas autant.
Pas de neutralité, de l’humilité : on se doit, pour moi, de défendre le texte étranger sans trahir la langue française. Mais on a aussi le devoir de violenter notre grammaire si l’auteur violente la sienne, surtout dans les dialogues mais sans limites. Et l’éditeur doit le comprendre et l’accepter.
L’Émancipation : Comment avez-vous abordé plus particulièrement ce challenge de (re)traduire Sherlock Holmes de Conan Doyle à l’initiative de Gallmeister ? Quelles en sont la genèse, le but, les difficultés ?
P. B. : La genèse fut la proposition de l’éditeur, Oliver Gallmeister. J’avais le temps de m’y mettre en dépit de l’ampleur du projet, j’ai donc dit oui, tout en achevant un livre commencé chez Rivages.
Le but est, comme toujours, de rendre la meilleure traduction possible, sans aucune modernisation, ni intervention sur le texte. Je respecte donc les différentes sortes de fiacres, les phrases prononcées (Holmes n’a, par exemple, jamais dit : “Élémentaire mon cher Watson”. Une seule fois “Élémentaire”, et c’était autant destiné, je pense, à Watson qu’à lui-même. J’essaie de ne pas utiliser un seul mot français qui n’existait pas à l’époque où le livre a été écrit, et j’utilise bien sûr des dictionnaires anglais pour les textes britanniques, américains pour ceux d’outre-Atlantique, datant de la fin du XIXe et du début du XXe pour Conan Doyle. Pour Edgar Poe, nous nous sommes servis, ma co-traductrice et moi, du premier dictionnaire américain, de 1828 je crois (Poe est mort en 1849). Cela, inutile de le dire, demande beaucoup de temps supplémentaire. Il faut également ne pas rajouter des objets, des machines, etc. qui n’existaient pas encore. Respecter aussi la réalité historique dans les mentalités. Conan Doyle était ni plus ni moins raciste que ses contemporains, certaines de ses formulations peuvent choquer beaucoup de gens aujourd’hui. Holmes avait une idée très tranchée sur les femmes, mais il n’entre pas dans ma conception de la traduction de modifier quoi que ce soit. Ces livres appartiennent à l’histoire de la culture avec ses grandeurs et ses faillites. L’histoire des idées et des croyances a beaucoup changé depuis aussi. Il y a donc de nombreuses notes de bas de page que le lectorat n’est pas obligé de lire, mais qui explicitent le texte.
L’Émancipation : Quel livre rêveriez-vous de traduire ou auriez-vous rêvé de traduire (celle existant vous satisfaisant) ? Pour vos lectures personnelles, lisez-vous toujours une œuvre en langue originale ou vous arrive-t-il de lire la traduction d’un autre ? Lisez-vous l’œuvre comme lecteur ou le traducteur reprend-il toujours le dessus ?
P. B. : Il y a un nombre incalculable de livres que j’aurais aimé traduire. Par exemple, tous les W.R. Burnett que l’on ne m’a pas proposés, les Ken Bruen dont les éditeurs m’ont privé et qui sont passés entre d’autres mains. Il y a aussi Ross MacDonald, également Beyond this point are Monsters de Margaret Millar, The Friends of Eddie Coyle , de George V. Higgins, son seul roman en français que je n’ai pas traduit, les Wessel Ebersohn (je n’ai pu travailler que sur Le Cercle fermé ). Philip K. Dick. James Cain. Andre Brink. William Faulkner… D’autres que j’espère encore participer à faire “renaître”.
Je viens de terminer, pour Gallmeister, un auteur anglais de la fin du XIXe que je lui avais proposé avec succès. C’était un rêve. Ce volume, contenant quatre romans, paraîtra en temps utiles.
Je ne lis aucun livre de langue anglaise en français. La traduction (que ce soit celle de quelqu’un d’autre ou la mienne) sera toujours inférieure au texte de départ, ne serait-ce que parce que les sons des mots diffèrent d’une langue à l’autre.
Une exception cependant : lorsqu’on me demande de reprendre une série avec un personnage récurrent (Jack Taylor de Ken Bruen entre autres), je lis ce que mes collègues ont fait avant moi, j’essaie de faire modifier ce qui me paraît décevant (par exemple de l’argot dans un texte qui est plutôt familier, ou qui n’est pas écrit à la première personne mais utilise quand même de l’argot dans le descriptif alors qu’il n’y en a pas en anglais).
L’Émancipation : Un auteur mort est un auteur qu’on ne lit plus (ce qui, grâce à vous n’est pas le cas de Jim Thompson, Peter Corris, Charles Willeford…). Pensez-vous qu’un auteur non traduit est un auteur aphone ? Connaissez-vous des auteurs qui exigent d’avoir tel ou tel traducteur/trice ? Avez-vous cette “chance” ?
P. B. : En principe, en dépit de variations au fil du temps voulues par l’auteur, sa voix est la même. Il est donc logique que sa voix reste la même dans la langue où il est traduit. Préférable que la personne qui traduit devienne la voix de l’auteur à condition qu’elle soit la plus proche possible de celle de la langue originale. Pour de multiples raisons, cela est loin d’être la règle et parfois impossible.
L’auteur ne meurt jamais tout à fait. George V. Higgins a influencé Elmore Leonard qui à son tour a influencé Quentin Tarantino etc. Ils l’ont reconnu publiquement.
Les auteurs américains (je ne sais pas trop pour les autres nationalités), se consacrent à l’écriture de leurs livres et confient la gestion de tout le reste à leur agent littéraire qui ne se posera jamais le problème d’un éventuel changement de traducteur. Par conséquent, si le traducteur prévient l’auteur, peut-être celui-ci fera-t-il pression. Rien n’est moins sûr. Non, je n’ai pas eu la chance de pouvoir suivre tous les auteurs en particulier Ken Bruen, Wessel Eberhson, William Riley Burnett.
N’oublions pas non plus que parfois, le traducteur se lasse de traduire tel ou tel auteur et demande à en changer. Et qu’il meurt parfois avant son ou ses auteurs, l’inverse étant également possible. J’ai pour l’instant la chance que cet inverse ne se soit jamais produit.
L’Émancipation : Quel est votre “bilan hexagone” ? De combien de traductions êtes-vous responsable ? Quelle est celle qui vous a posé le plus de problèmes ? Celle qui vous a valu le plus de louanges ?
P. B. : Environ 170 livres, dont beaucoup en collaboration, d’autres en simple relecture finale avec la v.o (ceux-ci ne figurent pas dans les livres que je recense).
Le plus de problèmes : il y a toujours des problèmes plus ou moins importants. Le plus gros chantier : la totalité des Contes d’Edgar Poe, près de deux ans et demi à deux, avec en parallèle juste un livre, co-traduit lui aussi, mais quel livre, L’Insigne rouge du courage, de Stephen Crane (chez Gallmeister).
D’autres sont aussi d’une grande difficulté, G.V. Higgins, qui raconte ses histoires de malfrats uniquement par les dialogues entre personnages. Il faut être très attentifs car ils ne veulent pas être compris par d’autres que leurs semblables (surtout pas par la police). Voleurs, de Christopher Cook, sans tirets de dialogues, avec un certain nombre de néologismes, une langue précise et difficile, une absence totale de traits d’union (on trouvera donc par exemple bleupâle ou grisvert en un seul mot, comme dans son texte en anglais) : en même temps que ma traduction, j’ai rendu plusieurs pages d’explications à l’éditeur français. François Guérif m’a suivi sur tout, une immense satisfaction.
Chez Rivages toujours, j’ai commencé à traduire les romans policiers de Tony Hillerman au début des années 1980 (souvenez-vous, internet n’existait pas), alors que presque personne ne connaissait les Indiens Navajos et que les ethnologues racontaient n’importe quoi car les Navajos leur mentaient surtout pour préserver le domaine du sacré. L’auteur plongeait son lectorat américain, aussi inculte que nous concernant cette “tribu”, dans un texte sans explications autres que les mots du récit. J’ai donc ajouté à la fin du livre un glossaire sur cette civilisation après avoir beaucoup fréquenté les bibliothèques (de celle de la Fac de Nanterre à celle du Jardin des Plantes), et lu les 400 pages du Diné bahane’ qui relate leur histoire, ses légendes et ses croyances, ainsi que leur organisation sociale actuelle). Cela aussi a été accepté par François pour une collection de poche, ce qui était presque inconcevable alors.
Je vais terminer par Peter Temple et son personnage de détective. Ses livres sont d’une complexité et d’une précision diabolique, son style achevé et inventif, sachant faire alterner des passages lents ou précipités, utilisant l’argot australien et de terribles raccourcis de langage, n’expliquant pas tout, ou à son rythme. Si un bien plus jeune traducteur que moi, Simon Baril a eu l’immense chance de traduire son fabuleux roman appelé simplement Vérité (Truth ), j’ai eu celle infinie “d’hériter” d’Une rose de fer, son second roman par ordre de qualité à mon goût. Et j’ai exposé aux Australiens, que ces travaux intéressent, dans un article paru down under (et non traduit en français ce que je pense faire un de ces jours) : “Translating Peter Temple’s An Iron Rose into French ” (Vol. 22, July 2016), dans The Tranlator , repris dans Translating National Allegories , (Routledge, 2018).
L’Émancipation : Êtes-vous agacé, énervé, indifférent qu’on ne parle des traducteurs que quand on pointe leurs erreurs (affaire Millénium) ou pensez-vous que la plus grande qualité d’un texte traduit est quand on ne s’aperçoit pas qu’il l’est ?
P. B. : Je pense les deux. Les compliments sont rares, les critiques faciles et parfois injustes. Les jeunes traducteurs qui ont un loyer, à Paris particulièrement, ne peuvent pas consacrer tout le temps souhaité à la traduction d’un livre difficile. Les problèmes liés aux traductions proviennent donc souvent de données économiques. J’ai toujours eu deux boulots, l’enseignement et la traduction, j’ai donc été privilégié sans jamais négliger l’un ou l’autre (mes vacances, oui).
Ce qui est important, vous l’avez compris, c’est que le lectorat ne puisse pas voir qui est le traducteur. Par exemple, si vous prenez un livre traduit par le “grand” traducteur Marcel Duhamel, vous allez trouver le verbe “s’amener” conjugué à toutes les sauces, mais rajouté pour obtenir un “style” relâché, alors que l’anglais utilise “come” souvent suivi d’une postposition (into, from…)
L’Émancipation : Que pensez-vous, vous qui avez traduit Ken Bruen (que je considère comme le plus grand auteur de romans noirs vivant aujourd’hui), du fait que le lectorat français ne puisse plus suivre les aventures de Jack Taylor depuis la dernière traduction chez Fayard ( Sur ta tombe , 2013, traduit par Catherine Cheval et Marie Ploux) ?
P. B. : Ces deux traductrices avaient traduit cet auteur avant moi chez Gallimard. L’éditeur, qui n’était pas enthousiaste, m’a appelé en me donnant un délai royal pour glisser le roman suivant, Le Martyre des Magdalènes , dans mon programme. La traduction du précédent n’étant pas encore bouclée, je l’ai relue pour gommer certains points délicats. J’ai adoré travailler sur Bruen, l’ai rencontré à Paris, ai une belle correspondance de travail avec lui, et ai traduit cinq superbes romans pour lesquels je suis reconnaissant.
Un beau jour (je m’interroge sur les raisons, je crois en grande partie financières, les livres ne rapportant pas assez), l’éditeur a décidé de ne plus faire traduire Ken. Il y avait deux séries de livres essentiellement, les deux ont été touchées. Le Jack Taylor suivant a été acheté par Fayard, à qui j’ai fait offre de travail car je voulais vraiment suivre la série, mais on m’a répondu que l’on faisait confiance aux traductrices de la maison. J’en ai touché un mot discret à Ken qui n’a pas réagi. Pas davantage que son agent littéraire français.
Ce sont donc ces deux traductrices qui ont travaillé sur le livre que vous citez, mais pas sur les suivants qui n’ont jamais été traduits. Je n’en sais pas plus. Mais j’aimerais reprendre et harmoniser la série de mon ami Jack Taylor.
L’Émancipation : Quels sont vos rapports avec vos collègues ? La confrérie est-elle solidaire ?
P. B. : Nous travaillons enfermés dans notre bureau, nous ne faisons guère de nouvelles connaissances au fil du temps. En plus de 813 , je suis membre de l’Association des Traducteurs Littéraires de France, d’ATLAS en Arles, de la Société des Gens de Lettres. Mais n’ayant jamais eu de tendances administratives, et ayant peu de temps libre, je ne participe pas directement à la vie de ces associations, sinon à différentes rencontres ou conférences organisées ici ou là, et je m’en excuse.
J’apprécie humainement et professionnellement mes collègues Jean-Paul Gratias, Freddy Michalski (hélas décédé il y a deux ans), Jacques Mailhos, Johanne Le Ray, Simon Baril, d’autres encore.
L’Émancipation : Quelle serait la réponse à la question que je ne vous ai pas posée ?
P. B. : Oui, j’ai l’intention de continuer tant que mon cerveau me le permettra, en ralentissant un peu quand même car ce que j’ai fait ces deux dernières années, et qui n’est pas fini (l’auteur dont j’ai parlé plus haut, quatre romans ; le tome 1 consacré à Sherlock Homes, puis le 2 actuellement et le 3 ensuite : au total 4 romans et 56 nouvelles) a été très exigeant.
Merci à vous qui allez devoir éditer ce magma dont la densité est, j’espère, gage de sincérité et d’amour du métier.
L’Émancipation : Merci Pierre Bondil de nous avoir accordé un peu de votre temps.
Entretien réalisé par François Braud
Le dernier travail de Pierre Bondil qu’il m’ait été donné à lire, c’est la retraduction de Sherlock Holmes de Conan Doyle (1859-1930) dans une nouvelle collection de Gallmeister, Litéra.
Le projet est de retraduire, comme le dit Pierre Bondil dans l’entretien que vous venez de lire, “au total 4 romans et 56 nouvelles” , c’est colossal et surtout (mais après Poe, rien n’effraie Pierre Bondil) vertigineux de s’attaquer à un mythe aussi encombrant que dangereux tant le canon qui le protège est toujours prêt à tirer à boulets rouges si vous écornez les pages du grand escogriffe du 221B Baker street. Les lecteurs, les lectrices et Dieu sait s’ils sont tatillons, si elles sont précieuses, ont en tête une version et les en faire changer n’est pas chose aisée ni sans risque. J’y reviendrai en évoquant les traductions de Bernard Tourville (1909-1980) dans Œuvres complètes chez Laffont (1959), Éric Wittersheim 1 (2005, Omnibus ou Sherlock Holmes Collection ,2021) et, of course, Pierre Bondil (Gallmeister, Litéra, 2023) 2 .
Une brique dans le mur de la littérature mondiale
Je voudrais d’abord évoquer le plaisir. Plaisir de lire sur “papier bible” dans une présentation soignée, voire luxueuse, les aventures de la machine à déduire. Litéra, c’est son nom, va décliner ses gammes au plus haut dans ce qu’il est convenu de nommer les classiques de la littérature (Twain, Austen, Tolstoï et, donc, Doyle) dans une facture qu’il faut plus appeler objet que livre. Chaque volume s’insère dans un coffret épuré et coloré qui fait de “chaque œuvre” une brique d’un mur qui devrait monter au firmament “des histoires hautes en couleur de la littérature mondiale” , soigneusement retraduites pas des “spécialistes passionnés” pour des raisons “d’ancienneté, d’interprétation et de qualité” des anciennes traductions et composées en Mrs Eaves sur du papier Primapage ivoire 50-60 g et Salzer Eos naturel 80 g 3 . Prochaines briques : Dumas, Stevenson, Scott Fitzgerald et Dostoïevski.
Holmes l’increvable
Sherlock Holmes est un héros (créé en 1887) récurrent qui déclenche plus l’admiration que l’empathie et dont l’immortalité a même empêché son créateur de l’éliminer. Il a bien essayé de le noyer dans les chutes du Reichenbach (Le dernier problème – The Final Problem , 1891) mais le fin limier, de ce mauvais pas, comme écrivaient les “surréalistes” de Fantomas , s’en est tiré pour réapparaître à l’étonnement bon enfant du Dr Watson dans La Maison vide – The Adventure of the Empty House , plus de dix ans plus tard (1903) ; même s’il renaît dès 1901 dans Le Chien des Baskerville – The Hound of the Baskervilles . Plus qu’à la tristesse et à la nostalgie de Conan Doyle, Sherlock Holmes doit sa renaissance au lobby intensif et impétueux des lecteurs et lectrices de Strand Magazine (dirigé par l’éditeur George Newnes).
“C’est par les nouvelles que le personnage de Sherlock Holmes se fera réellement connaître du grand public ” (page XXIV de la préface).
Retrouver le couple infernal du candide Watson (narrateur qui tient le rôle du lecteur, étonné) et de l’impétueux détective (héros qui tient le rôle de l’auteur, ironique) est toujours un plaisir. Et si l’image reste sépia, le ripolinage de la nouvelle traduction de Pierre Bondil lui redonne un semblant de jeunesse. Pour cela, j’ai testé trois versions (je n’ai pas la prétention de juger mais celle de ressentir) : la traduction de Bernard Tourville (BT) dans Les Œuvres complètes de Sherlock Holmes (Laffont, 1979), celle d’Éric Wittersheim (EW) pour Omnibus (2005), Les Aventures de Sherlock Holmes (édition intégrale bilingue) et celle de Pierre Bondil (PB) pour Litéra chez Gallmeister, Sherlock Holmes I (2023). Le temps, la langue, le talent me manquant, je me suis contenté de (re)lire (pour cet article) triplement Un scandale en Bohème et de vous livrer mes impressions de lecteur.
Un scandale en Bohème en triple vision
Un scandale en Bohème – A Scandal in Bohemia (juillet 1891, 1892 dans Les Aventures de Sherlock Holmes – The Adventures of Sherlock Holmes ) est la première des 56 nouvelles mettant en scène Sherlock Holmes après Une étude en rouge – A Study in Scarlet, 1887 et Le Signe des quatre – The Sign of the Four , 1890.
Souhaitant revoir son ami Sherlock Holmes, le Dr Watson se rend au 221B Baker Street et y trouve un Holmes excité à l’idée de recevoir un inconnu lui ayant envoyé une lettre “sur une question de la plus haute importance” 4 . Cette question (p.399, PB) est un problème chez EW et une affaire chez BT. On sait par avance qu’Holmes va être confondu par une femme dès l’incipit 5 : “Pour Sherlock Holmes, elle est LA femme” (BT, page 295). Pour EW, “elle sera toujours la femme”. Le “la” perd ses majuscules, mais gagne des italiques (comme dans la version originale). Pour PB, “elle est toujours la femme” mais le verbe perd son futur et retrouve le présent.
Ce ne sont, vous l’aurez compris, que quelques “détails” (mais tout est affaire de détails), presqu’annexes mais qui témoignent d’une époque où en 1959, on adapte pour une meilleure lisibilité, en 2005, on respecte et en 2023 on précise en recontextualisant. Car le travail de Pierre Bondil est aussi pédagogique que respectueux ; il indique dans des notes de bas de page, précise ce qu’il est bon de savoir quand on lit ce qu’écrivait Conan Doyle à la fin du XIXe siècle et va jusqu’à traduire les dédicaces et exergues : Les Aventures de Sherlock Holmes sont dédiées “À mon ancien professeur Jospeh Bell 6 , D, &c. 2 Melville Crescent Édinbourg” (p.391).
Ainsi, préfère-t-il respecter et contextualiser au lieu d’adapter et pour aider à la lecture, il précise en bas de page. L’accueil de Holmes 7 envers le Dr Watson n’est pas “expansif” mais il offre un cigare et lui indique qu’il peut utiliser “un tantalus et un gazogène” (p.396, PB). Kezaco ? BT trouve aussi Holmes discret : “il ne me prodigua pas d’effusion” mais “toutefois ” lui offre un cigare et lui “désigna une cave à liqueurs et une bouteille d’eau gazeuse” (p.297). Chez EW, l’attitude de Holmes n’est “pas très chaleureuse ” mais avec le cigare lui “désigna la cave à spiritueux et une bouteille d’eau de Seltz” (p.391). Si on comprend mieux avec les traductions de BT et EW, on est plus avisé avec la note de bas de page de PB : “Tantalus ou tantale, généralement deux ou trois carafes contenant de l’alcool, masquées ou non par du verre ou du bois, avec des verres, le tout équipé d’un système de verrouillage interdisant aux domestiques de se servir. Le gazogène dont il s’agit ici sert à gazeifier les boissons”. Je crois que le travail de PB donne ce plus qui nous permet d’être au 221B Baker Street aux côtés de Holmes et Watson ; on entend les bouteilles tinter et le gaz bouillonner.
On peut aussi évidemment glisser sur ces choix et, après avoir terminé Un scandale en Bohème attaquer la nouvelle suivante : La Ligue des rouquins (BT et EW) nommée La Ligue des roux par PB (et placée d’ailleurs après Énigme identitaire et non pas avant comme chez BT et EW)… Les détails ont la peau dure. Et surtout la lecture entraînant la lecture, le travail de Pierre Bondil a surtout une conséquence roborative : on a envie de relire l’œuvre complète. Je serai au rendez-vous du tome II.
Je pense que ce travail aura l’heur de plaire aux farouches spécialistes et défenseur·es du canon holmésien 8 et guidera les lecteurs et lectrices vers un Conan Doyle plus visible ou au moins plus vrai car mieux compris par le talent d’un homme, d’un soutier, qui s’est mis “les mains dans le cambouis jusqu’aux coudes” (9) pour nous permettre de voyager dans ce Londres interlope, capitale d’un Empire qui ne sait pas encore qu’il périclite et d’une société qui sait déjà qu’elle développe les inégalités engoncée dans ses certitudes que l’auteur assène comme on repasse à l’amidon un col de chemise.
“Car les enquêtes sont toujours l’occasion d’entrapercevoir, derrière le modèle policé de la société victorienne, un univers beaucoup plus trouble, fait de haines familiales, de manipulations et de pulsions” (préface, page XXX).
Car oui, Conan Doyle est un homme de la fin du XIXe (et du début du XXe) et ses positions (“Conan Doyle était ni plus ni moins raciste que ses contemporains, certaines de ses formulations peuvent choquer beaucoup de gens aujourd’hui” 9 ) ne l’empêchent pas de livrer, avec cette œuvre “policière” un état des lieux de l’Europe et plus particulièrement de l’Empire britannique et de bouleverser la littérature du genre avant que les Pulps ne la dynamitent.
François Braud
Bunker : Ce mot vous fait penser au “Mur de l’Atlantique” la veille du 80ème anniversaire du débarquement ? Vous avez tort et le Président du Sénat Gérard Larcher vient nous rappeler sa vraie signification : “Sciences Po ne doit pas devenir un bunker islamo-gauchiste”. On pourrait rajouter que le Sénat devrait cesser d’être un bunker maccarthyste et néo-pétainiste.
Choc des savoirs : Gabriel Attal estime que c’est nécessaire. Par exemple les compétences : tout le monde sait que c’est l’idéologie entrepreneuriale. Ça n’a rien à voir avec les savoirs. Hop, à la poubelle. Et les groupes de niveau ! C’est l’instrument rêvé du tri social pour permettre la reproduction des dominants et des dominés. Hop à la poubelle. Dans le cadre de ce choc salutaire, expliquer à nos jeunes que la société est divisée en classes sociales antagoniques et que l’inégalité est tout sauf naturelle. C’est beau le savoir.
Déficit : L’explosion du déficit inquiète les “marchés financiers” et risque de provoquer la “dégradation de la note de la France”. C’est insupportable. Tout cela parce qu’on n’a pas fermé assez d’hôpitaux et que certains profs absents sont toujours remplacés. Il est temps d’y remédier.
Fascisme : Le fascisme, ça commence avec les fous, ça se réalise grâce aux salauds, et ça continue avec les cons.
Voir… Impossible, la liste est trop longue.
Fierté : “Vous êtes notre fierté, vous êtes notre honneur. Sans vous, on ne serait pas là ! Vous faites vivre l’État d’Israël”. C’est Gérard Darmon, visitant une base militaire israélienne. Apparemment, il ne jouait pas la comédie.
Humoriste : “Si les Gazaouis sont d’accord avec le Hamas, alors il n’y a pas de dommages collatéraux. On a à faire à des sauvages, qui ont dévoilé leur vrai visage ”. C’est Michel Boudjenah. Comme disait le regretté Pierre Desproges : “On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui”.
Innocence : “Il n’y a pas de population civile innocente à Gaza” avait déclaré l’avocate franco-israélienne Nili Kupfer-Naouri. Elle a précisé sa pensée depuis : elle appelle désormais à “raser Gaza”, qualifie la population civile de “voisins barbares ” et a trouvé la solution à cette guerre : “une émigration de masse des Arabes de Gaza” .
Julien Dray : Vous l’aviez oublié, ce grand leader de la “gauche” du PS ? Il n’a rien perdu de sa fougue : “l’armée israélienne se retire de Gaza… Il y a un truc qui ne va pas, elle devrait l’occuper et l’annexer… Les Gazaouis circulent, ça c’est pas normal, ils devaient être exterminés. L’aide humanitaire rentre au point qu’on ne sait pas la distribuer. Il devrait y avoir la famine…”. Ces déclarations posent un grave problème : c’est quoi la droite du PS ?
Mensonge : “Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien… On est privé de sa capacité d’agir, de penser, de juger”. C’est Hannah Arendt.
Voir Cnews, BFM, France Info…
Mérite : L’introduction du salaire au mérite dans la Fonction publique aurait dû provoquer une satisfaction généralisée chez nos cher·es ministres. Tou·tes ont coupé les budgets, généralisé la précarité, licencié, bloqué les salaires. Il y a pourtant de la jalousie : c’est toujours Darmanin qui est favorisé.
Mortalité, natalité : A priori, ce genre de statistiques est facile à réaliser. Quoique… CNews a innové en intégrant les avortements dans les statistiques de mortalité. Et l’Alabama a intégré les embryons congelés dans les statistiques de naissance.
Robin des Bois : C’est le nom du dernier livre de Bruno Lemaire. Le héros vole l’argent des pauvres pour le donner aux riches. En plus ces riches font en sorte que l’argent ne sorte pas de leur cercle. Grâce à un autre héros du livre, Bernard Arnault, c’est l’industrie du luxe qui rapporte le plus d’argent. Un vrai thriller dont le scénario se répète à l’infini.
Stratégie de la dégradation : “Pour faire accepter une mesure inacceptable, il suffit de l’appliquer progressivement, en dégradé sur une durée de 10 ans. C’est de cette façon que des conditions socio-économiques radicalement nouvelles (néolibéralisme) ont été imposées durant les années 1980-90. Chômage massif, précarité, flexibilité, délocalisations, salaires de misère, autant de changements qui ont été rendus possibles”. C’est Noam Chomsky.
Voir Casse des retraites, de l’école, de l’hôpital…
Téléphone : Le peuple palestinien appelle le monde, mais ça sonne toujours occupé.
Tuez les tous… : Dieu reconnaîtra les siens. Arnaud Amalric, obscur légat du pape, est célèbre pour cette belle sentence prononcée en 1209 lors du siège de Béziers (Croisade des Albigeois). Faut le comprendre, seul Dieu pouvait distinguer entre un bon chrétien et un hérétique. Et à Gaza aujourd’hui, seul Dieu peut distinguer entre une femme ou un enfant et un terroriste. Décidément l’avenir est radieux mais la voie est sinueuse.
Théorie du complot : C’est un type de discours qui décrit un événement comme résultant de l’action planifiée et dissimulée d’un petit groupe. Cette approche rejette l’investigation historique. Il vous faut un exemple ? L’intervention de Macron et d’Attal à Sciences Po Paris dénonçant l’antisémitisme de centaines d’étudiant·es alors qu’ils/elles dénoncent un génocide.
Pierre Stambul
Au 30 mars, parmi les 1550 exposants annoncés, plus de 70 exposants israéliens sont déjà enregistrés . Parmi eux, on retrouve des géants de l’industrie de l’armement israélienne, tels que Elbit Systems, Rafael, ou Israel Aerospace Industries, des entreprises spécialisées dans les technologies de surveillance comme Controp Precision ou Maris Tech mais également le Ministère de la Défense israélien.
Les entreprises israéliennes utilisent, de longue date, les territoires palestiniens comme laboratoire à ciel ouvert pour développer de nouvelles technologies militaires et répressives . L’industrie d’armement israélienne est florissante, tout comme son industrie de technologies de surveillance et de contrôle. Profitant de son état de guerre permanent, Israël est devenu l’un des principaux exportateurs mondiaux d’équipement militaire. D’année en année, le nombre d’exposants israéliens présents lors des foires internationales d’armement ne cesse d’augmenter.
Après chaque offensive, les ventes d’armes israéliennes s’envolent : les entreprises présentent à la clientèle internationale leurs dernières innovations, vantées comme étant « combat proven », c’est-à-dire testées sur le champ de bataille, lors de situations de combat bien réelles. L’offensive actuelle sur Gaza ne fait pas exception : parmi les entreprises présentes à Eurosatory cette année, on retrouve par exemple Smartshooter, qui a testé cet hiver sa dernière invention meurtrière : le drone sniper Smashdragon.
Outre le fait que les produits exposés par les entreprises israéliennes présentent le risque d’avoir été développés et utilisés dans le cadre d’opérations contraires au droit international , il est également possible que soient présents parmi les exposants eux-mêmes – représentants des firmes d’armement ou personnels militaires faisant partie de la délégation israélienne – des personnes qui ont participé activement à des crimes de guerre commis à Gaza .
La Cour Internationale de Justice des Nations Unies a estimé plausible le risque qu’un génocide soit commis par Israël à l’encontre du peuple palestinien. Dans ce contexte, il est inacceptable que la France offre une telle vitrine à Israël et à ses entreprises d’armement.
Si la présence d’industriels de l’armement internationaux qui vendent actuellement des armes à Israël est en elle-même condamnable, nous exigeons, a minima, du GICAT et du gouvernement français qu’ils prennent leurs responsabilités, et qu’ils annulent la venue de l’ensemble des exposants israéliens lors du salon Eurosatory 2024 , comme a décidé de le faire le gouvernement chilien pour l’édition d’avril 2024 de la FIDAE, Foire de l’air et de l’espace de Santiago, et comme cela a été fait pour la Russie depuis l’édition 2022 d’Eurosatory.
Nous appelons toutes les associations, collectifs, syndicats et partis politiques à se joindre à cet appel et à se mobiliser avec nous contre cette présence inacceptable.
Premiers signataires (mis à jour le 14/04/2024) Association France Palestine Solidarité (AFPS), ATTAC, Campagne BDS France, Émancipation Tendance Intersyndicale, FSU, Stop Arming Israel France, Union Juive Française pour la Paix (UJFP), Union Syndicale Solidaires
Cyberharcèlement contre la maire de Besançon
Le 12 avril dernier, la maire écologiste de Besançon, Anne Vignot a annoncé qu’elle venait de porter plainte pour cyberharcèlement. C’est la seconde plainte de l’élue en quelques jours.
En effet, indignée par des pancartes anti-migrants, exhibées le dimanche 7 avril pendant la fête du carnaval de la ville, Anne Vignot avait déjà porté plainte le 8 avril pour “incitation à la haine et à la violence contre des personnes en raison de leur origine ou de leur prétendue race”. Les pancartes, associant immigrés et violeurs, étaient brandies par des militantes du collectif d’extrême droite Némésis. Suite à cette première plainte, une jeune femme du collectif a été placée en garde à vue quelques heures puis relâchée.
À l’annonce de ce premier dépôt de plainte, Anne Vignot a immédiatement subi un harcèlement d’une extrême violence sur les réseaux sociaux : des centaines d’injures et propos haineux ou dégradants, des outrages la visant en sa qualité de maire, des appels à commettre des crimes à son encontre, des menaces de viol.
Dans la même semaine, le jeudi 11 avril, lors d’une séance du Conseil régional de Bourgogne Franche-Comté, des élus RN ont à leur tour brandi des pancartes en soutien aux militantes de Némésis, ce qui a conduit la présidente Marie-Guite Dufay à porter plainte à son tour pour “incitation à la haine”.
Saluons le courage de celles qui disent “il ne faut pas laisser passer” ni les propos abjects des militant·es de l’extrême droite à l’encontre des étranger·es, ni le harcèlement sur les réseaux sociaux contre celles qui dénoncent leurs agissements nauséabonds. Et soutenons-les.
Joëlle
Ça suffit !
920 substances chimiques impliquées dans le cancer du sein. La France en tête, dans le monde pour ce diagnostic avec un doublement de cas en trente ans : 19100 décès en 2022, 26100 prévus en 2050, en dépit des progrès scientifiques, et des profits colossaux des industries pharmaceutiques. Un collectif interassociatif pour l’environnement milite pour que la France réduise enfin l’exposition à ces substances toxiques, causant aussi, évidemment, des cancers chez les enfants, première cause de leur mort par maladie, alors qu’il est établi que les 1000 premiers jours de la vie sont essentiels pour en être en partie, préservé. Mais que fait le gouvernement Macron-Attal ?
Il a obtenu au parlement européen, le 24 avril 2024, que le texte sur le “devoir de vigilance” des entreprises responsables, soit drastiquement réduit : 70 % des entreprises en seront exemptées.
Autant dire que ce texte, après des années de tergiversations, n’existe pas, ou plus. Il n’aura aucune incidence sur nos faibles outils d’interpellation des gouvernant·es pour la santé publique. Quant à la santé des femmes, et des enfants, leur mépris est tout simplement manifeste. Décidément, les batailles écologistes sont plus que jamais, des batailles de classe et de genre.
Emmanuelle
En Italie, 50 % des m édecins refusent de pratiquer l ’IVG
Et comme si cela n’était pas suffisant comme entrave au droit des femmes à disposer de leur corps, une nouvelle mesure vient d’être adoptée en avril : le parlement a pris la décision d’autoriser la présence d’organisations anti-avortement dans les centres médicaux et les cliniques qui délivrent les attestations nécessaires à une IVG. Un coup de pression supplémentaire de ce gouvernement d’extrême droite pour dissuader les Italiennes d’avorter. Une attaque intolérable !
Joëlle
Après l’atonie qui dans l’Éducation nationale a suivi l’échec du mouvement contre la réforme des retraites, la lutte actuelle dans le 93 ouvre de nouvelles perspectives, que nous avons défendues tandis que se tenait le congrès national du SNES.
Depuis la rentrée 2023, les établissements de Seine-Saint-Denis ont établi des cahiers de doléances pour chiffrer les besoins de l’école publique sur leur territoire. Ce travail a permis de préparer un mouvement d’ampleur qui égale celui de 1998. La revendication principale est un plan d’urgence. La mobilisation est impressionnante, elle réunit des enseignant·es, des parents d’élèves, des élèves avec des manifestations importantes à l’échelle du département comme le 7 mars avec 5 000 personnes devant le ministère de l’Éducation nationale puis le 14 mars avec 5 000 personnes à Bobigny.
Ce mouvement est aussi caractérisé par la tenue d’assemblées générales massives locales, puis plus centrales, avec par exemple une AG à la Bourse de travail le mardi 5 mars, réunissant 160 collègues dont 60 mandaté·es par leurs établissements ou AG de ville.
Les enseignant·es sont mobilisé·es depuis trois semaines dans une grève reconduite dans les établissements et entre établissements, avec des temps forts de mobilisation. L’implication dans la grève des collègues peut être expliquée par leurs conditions de travail mais aussi par le travail réalisé en amont de recensement des besoins qui les a inscrits dans la lutte.
Ce mouvement soutenu par l’intersyndicale montre comment il est possible de construire des luttes, à la fois par la base en incluant les travailleur·euses de l’éducation nationale et avec les sections locales des syndicats qui appellent et soutiennent. Mais les revendications ne portent pas seulement sur des moyens supplémentaires, elles portent aussi le refus de l’école du tri social que la réforme Blanquer, puis le “choc des savoirs”, approfondissent.
Aujourd’hui, refuser le tri des élèves, c’est agir sur le plan national en revendiquant l’abrogation des textes (décret et arrêtés) sur le “choc des savoirs”. Cela implique localement de se mettre en opposition avec l’organisation des enseignements et de l’orientation à tous les niveaux :
Il s’agit de mettre en débat dans les AG le refus collectif de toutes les modalités du tri :
– refus de toutes les évaluations imposées tout au long des cycles du primaire et du secondaire ;
– refus de toutes les pratiques menant au tri social, en particulier celles liées aux décisions des conseils de classe de la fin du collège à Parcoursup, et même dès le primaire ;
– refus de toutes les instances et travaux de mise en place des groupes de niveau du “choc des savoirs” ;
– refus de la mise en place du SNU et des stages de fin de seconde ;
– enfin refus de la surveillance et de la correction des épreuves du DNB et du bac, instrumentalisés en vue de préparer ou d’entériner le tri. Ce dernier refus implique de faire grève.
Pour ne pas laisser les mobilisations (celle du 93 comme les actions de refus) dans l’isolement, les organisations syndicales doivent prendre leurs responsabilités et organiser les boycotts et les grèves nécessaires au refus effectif du tri social, et élargir ces boycotts à tout ce qui dégrade notre statut et nos fonctions, dont le Pacte.
Refuser de mettre en place les réformes en s’opposant à nos hiérarchies, c’est commencer à instaurer un rapport de force et contribuer à créer des collectifs capables d’une victoire plus large, par des grèves destinées à soutenir et amplifier nos revendications. Mais aussi dans des perspectives de plus long terme, de formation de collectifs de résistance, portant des valeurs émancipatrices et refusant la transformation de l’éducation nationale en opérateur de tri.
Si nous sommes capables de résister, les grèves seront plus puissantes et seront davantage victorieuses.
Les camarades Émancipation au congrès national du SNES, le 27 mars 2024
La grève reconductible du 93, les AG nombreuses (450 le 7 mars) les manifs massives (5000 le 14 mars), la commission action de l’AG, le fort soutien des parents, des élèves et la très bonne couverture médiatique… Autant d’éléments qui ressemblent au mouvement du 9-3 au printemps 1998 (3000 postes gagnés et 43 ZEP en sus des 21 existantes).
Il y a des différences pourtant
En 1998, l’AG 93 avait une équipe d’animation pour les propositions stratégiques aux AG, particulièrement les objectifs des manifs, une commission presse pour la cohérence et l’indépendance de la couverture médiatique et une banderole des “Établissements et des écoles en grève du 93” qui a pris la tête de toutes les manifs y compris nationale… En 2024, l’intersyndicale départementale CGT, CNT, SNES et Sud Éducation a préparé et dirige le mouvement. Elle met ses moyens au service du mouvement (caisse de grève, banderoles sur le périph, infos sur la grève, qui restent moins systématiques qu’en 98…). Mais elle se refuse à appeler à un élargissement de la mobilisation en Île-de-France. Ses propositions alternatives de passer directement à une coordination nationale a actuellement encore moins de crédibilité qu’une coordination Île-de-France. Isolé, le 93 ne peut gagner autre chose que des miettes. Par ailleurs l’intersyndicale 93 cautionne le refus de certains syndicats nationaux de laisser la tête de la manif du 19 mars au 93, qui a pourtant contribué à “doper” cette manif et qui est légitime à ouvrir la manif par son niveau de mobilisation.
En 1998 l’AG 93 avait vite délaissé IA/DSDEN et rectorat pour viser le ministère. Et elle manifestait deux fois par semaine, en général mardi et jeudi, à Paris pour aller à la Région, ou pour tenir des actions médiatiques, mais le plus souvent au ministère, qui a fini par céder. Devant la force de la grève actuelle Belloubet “va tenir compte de la situation dans le 93”. Mais elle ne reçoit pas pour annoncer en quoi elle va en tenir compte. Il ne faut donc pas la lâcher. Et la décision de l’AG du 14 mars de diriger la manif vers Attal, l’initiateur des attaques, en dehors de toute mobilisation interprofessionnelle, ne doit pas interrompre la confrontation avec la ministre de l’Éducation nationale.
En 1998, le gouvernement de gauche se sentait encore un peu tenu de ménager l’École et ses personnels. Aujourd’hui, le virage encore plus à droite de Macron se manifeste par une offensive des plus réactionnaires contre l’Éducation nationale, pour livrer la jeunesse à l’exploitation patronale, au militarisme ou à l’enseignement privé qui n’est jamais contrôlé et doit être nationalisé… et pour dégrader les conditions de travail. Et il y a aussi la loi Darmanin contre les exilé·es et les élèves et étudiant·es étranger·es. Le 93 combat ces attaques, mais ne peut pas gagner seul là-dessus.
En Île-de-France et dans les autres régions, des établissements des villes ou groupes de villes, des départements se mobilisent contre le choc des savoirs, pour des dotations décentes horaires et en personnels de toutes catégories et souvent en soutien au 93 : intersyndicales 64, 44, 76, 78,75, Ivry-Vitry dans le 94, Nanterre et Argenteuil dans le 92, le Lyonnais… L’AG du 95-Est, une vingtaine d’établissements autour du lycée Simone de Beauvoir de Garges-lès-Gonesse, a occupé pendant cinq jours le rectorat de Versailles et a gagné des compléments de DHG. Elle a compris aussi qu’après ça l’objectif était le ministère.
Donc le 95-Est gagne au prix d’une lutte dure des mesures d’urgence certes bien insuffisantes, et la force de la Seine-Saint-Denis impose les mesures cosmétiques à Belloubet sur le choc des savoirs. Ensemble ils renforceraient leurs chances de gagner à la fois le plan d’urgence et le retrait du “choc des savoirs”.
Quelques efforts organisationnels favoriseraient cette évolution urgente
La mise en place d’une équipe d’animation regroupant les syndicats et des délégué·es élu·es de l’AG.
L’ajout à la plate-forme du 93 (et aussi des autres départements) de l’exigence d’une loi de finance rectificative pour refuser le redéploiement.
Un appel à tenir des AG partout en Île-de-France, puis à se coordonner avec le 93, pour étendre le mouvement.
Des manifestations Île-de-France communes ayant pour objectif la ministre de l’Éducation nationale, tant qu’elle n’a pas reçu sur des réponses concrètes.
Émancipation tendance intersyndicale,
le 18/03/2024
Après quatre semaines de mobilisation, nous avons demandé à l’un des acteurs du mouvement son point de vue sur les suites, à la veille de la période délicate des vacances de printemps
L’Émancipation : Quelles sont les perspectives de la lutte pour un Plan d’urgence 93 ?
Tristan (CGT 93) : À l’heure actuelle il est difficile de savoir sur quoi va déboucher la grande grève du 93 initiée depuis le 26 février. Après quatre semaines de mobilisation intense, on se rend compte que l’on peine à entraîner largement de nouveaux et nouvelles collègues dans la lutte. Même, certains établissements les plus investis dans les deux premières semaines se sont résolus à reprendre le travail. Malgré la dynamique de certains bassins (en particulier celui d’Aulnay-sous-Bois, Sevran et Villemomble) et celle des AG départementales, on constate une baisse de régime dans la mobilisation. Cela peut se comprendre par le nœud que représente la question de l’élargissement de la lutte. Il est souvent reproché à l’intersyndicale 93 de ne pas vouloir étendre la lutte, or ce n’est pas tout à fait ce qu’il se passe. L’intersyndicale compte gagner sur des revendications locales, en mobilisant localement. Son discours est : “si d’autres départements veulent exiger un plan d’urgence, qu’ils le fassent, nous les soutiendrons”. Leur hypothèse, de fait erronée lorsque l’on voit la tendance que prend la mobilisation (mais que l’on ne doit pas modifier afin qu’elle corresponde à nos schémas de pensée), est de considérer qu’il est possible d’obtenir satisfaction en se concentrant sur du local. Mais, comme le montrent aussi les débats internes aux AG et les tentatives d’agrégation des établissements mobilisés d’Île-de-France, c’est la conscience que l’isolement affaiblit qui est en train de se dégager. Pourtant, malgré les sauts sur la gauche dans l’AG du 93 avec l’interpellation des directions syndicales nationales pour entraîner dans la lutte l’ensemble des collègues de l’éducation1 , la condamnation des violences policières suite à la mort de Wanys ou encore la dénonciation de la loi de 2004 et de son continuum incarné par l’interdiction des abayas en début d’année2 la mobilisation semble peiner à trouver une dynamique de masse. Les perspectives ne sont pas bouchées, mais avec les vacances dans deux semaines, de nombreuses interrogations sur la pérennité du mouvement vont émerger.
L’Émancipation : Quelle est la dynamique des lycées professionnels dans le cadre le la lutte pour un Plan d’urgence 93 ?
Tristan : Les LP sont très peu mobilisés : les rares taux de grévistes atteignent péniblement les 20 % et il est rare de voir des cortèges de LP dans les manifestations. Cela s’explique, à mon avis, par au moins trois raisons principales. D’abord, le LP est en première ligne de l’offensive destructrice menée par Macron. Si la dynamique a été enclenchée en 2008 avec la suppression d’une année complète de formation (le bac pro qui se déroulait en quatre ans est passé à trois) et la suppression du BEP, il y a une nette accélération depuis 2019, qui ne cesse de s’approfondir. La destruction du LP est en cours, avec l’adéquation des formations sur les bassins d’emplois et les diverses tentatives d’annualisation du temps de travail introduites, notamment, par le Pacte (qui trouve un écho très important dans les LP). Ensuite, la sociologie du lycée professionnel n’est pas la même que dans les autres corps de l’Éducation nationale. Par exemple, nous connaissons des taux de contractuel·les très élevés (jusqu’à 70 % dans certains établissements du 93). Ces collègues, souvent peu formé·es, viennent du privé et n’ont pas les réflexes qui se retrouvent dans les autres secteurs de l’Éducation nationale. La grève, la participation aux heures d’information syndicales, la manifestation ne font pas vraiment partie de leur registre d’action. Enfin, l’isolement structurel dont pâtit le LP : considéré comme une voie de garage (qui accueille tout de même plus de 700 000 élèves !), le lycée professionnel est comme une sorte d’enfant pauvre de l’Éducation nationale, notamment parce qu’il scolarise, justement, les enfants des familles les plus pauvres. Alors qu’il s’agit du lycée le plus populaire, il s’agit aussi du lycée le moins disponible à la mobilisation, tant au niveau des travailleurs/euses de l’éducation que des élèves. Si l’on ajoute à cela la volonté de faire passer les LP sous la tutelle de régions en vantant l’autonomisation, on perçoit les différentes tentatives d’affaiblissement des établissements. Lorsque certains parviennent à remporter des victoires locales (contre l’augmentation des effectifs en classe ou contre des fermetures) d’autres subissent de plein fouet le revers (augmentation d’effectifs, fermetures de classes…).
L’Émancipation : Quelles sont les orientations qui pourraient permettre un saut qualitatif et quantitatif dans la lutte ?
Tristan : Pour ma part, je considère que, malgré quelques manœuvres anti-démocratiques (refus de faire voter des collègues d’autres départements lors d’AG, nomination spontanée de la tribune sans contrôle démocratique…), ce n’est pas l’intersyndicale du 93 qui porte seule la responsabilité de la baisse de dynamique du mouvement. La responsabilité provient d’abord de l’intersyndicale nationale du second degré (en particulier les organisations qui sont importantes dans les collèges, dont le SNES) qui n’appelle à aucune mobilisation sérieuse contre le “choc des savoirs” et les groupes de niveaux qui signent la mort du collège unique et l’extension du tri social. Dans la lutte du 93, ce sont les collègues de collège qui sont à la pointe de la manifestation, car ils et elles ont compris ce que signifiaient les décrets Attal. Il faut donc interpeller régulièrement ces organisations qui contribuent, par leur passivité, à avaliser la politique de destruction de l’école publique menée par Macron et Attal.
L’extension du mouvement ne pourra pas reposer sur le volontarisme, aussi précieux soit-il, de groupes de collègues dans différents départements. La lutte du 93 montre justement qu’une intersyndicale préparée, déterminée, contrôlée sur sa gauche par les AG et soutenue par les fédérations de parents comme la FCPE peut entrer dans un rapport de force conséquent contre le ministère. Tout porte à croire que si l’intersyndicale du second degré appelait nationalement les collègues à entrer dans la lutte, avec un plan de bataille de à la hauteur des enjeux et l’ouverture de larges caisses de grève, un mouvement d’ampleur de l’Éducation nationale serait possible. De plus, l’expérience du 93 permettrait de mettre en garde sur la nécessité de démocratiser immédiatement le mouvement, en mettant en place régulièrement la tenue d’AG d’établissements, de villes, départementales puis nationales.
Enfin, il y a toujours un élément, plus ou moins incontrôlable, qui peut aussi contribuer à élever nettement le rapport de force : l’entrée des lycéen·nes dans la lutte. On a vu que les élèves du lycée Blaise Cendras à Aulnay-sous-Bois, avec une communication efficace (vidéos Tiktok) et une présence en manifestation ont permis de dynamiser le mouvement. À Paris, des blocus lycéens radicaux émergent tandis qu’à Toul, en Meurthe-et-Moselle, des élèves de lycée pro ont organisé un barrage filtrant pour exiger leurs allocations de stages. Aucune de ces actions n’est coordonnée, mais si elles l’étaient il serait possible d’imaginer la puissance qui s’en dégagerait. Mais là encore, il est nécessaire d’avoir des organisations capables d’organiser le rapport de force, mais ce n’est pas le cas.
Entretien réalisé par Olivier Vinay
Motion du Collège Fabien de Montreuil, reprise par l’AG 93 du 21 mars
La répression qui a frappé les élèves du collège Delaune à Bobigny, vendredi lors d’une action de blocage de leur établissement, nous rappelle combien les adolescent·es racisé·es subissent dès le plus jeune âge la brutalité policière, expression d’un racisme institutionnel qui fait partie malheureusement de leur quotidien. Nous condamnons et continuerons inlassablement de condamner ces violences policières à l’encontre de nos élèves, les actuel·les comme les ancien·nes.
Le meurtre de Wanys (ancien élève de La Courneuve) et les blessures d’Ibrahim commis par la police la semaine dernière à Aubervilliers nous mettent dans une profonde colère. La jeunesse de son quartier s’est révoltée ce week-end, et nous les comprenons. La répression a déjà commencé à s’abattre sur eux/elles suite à cet énième crime policier. Nous nous devons d’être à leur côté face à la répression policière et judiciaire qui va suivre (mise en contact avocat, soutien pour financer les frais) et exiger une amnistie totale pour les révolté·es.
Le continuum des violences racistes est aussi dans l’accès au logement. Des élèves et leurs familles risquent d’être expulsé·es de leurs logements, ainsi que celles qui habitent dans le squat de la rue Gambetta à Montreuil. Nous avons au moins deux élèves qui risquent d’être chassés de leur logement dans notre collège Fabien. Nous exigeons l’abrogation de la loi Kasbarian qui facilite les expulsions et aggrave les conditions de vie de nos élèves.
L’accès à l’éducation est entravé par le DASEN qui bloque l’inscription de jeunes mineur·es isolé·es sous prétexte d’un manque de places dans les classes UPE2A. Il n’est pas à son coup d’essai, lorsqu’il était le DASEN de la Moselle il soutenait l’initiative d’un maire de ne pas scolariser de jeunes enfants Roms. Les pratiques racistes existent déjà dans notre administration et l’on se doit de les dénoncer comme telles. Nous devons exiger l’abrogation de la loi Darmanin qui entérine et généralise ces pratiques.
Enfin, alors que nous venons de “fêter” sinistrement les 20 ans de la loi 2004, matrice judiciaire d’un cadre islamophobe répressif, nous exigeons l’abrogation de la note de service sur l’interdiction des abayas et des qamis, qui au delà d’être une diversion, renforce la ségrégation dans l’espace scolaire de nos élèves musulmanes et le harcèlement de l’institution scolaire à leur encontre.
Militantes SUD Éducation et SNES-FSU du collège Fabien à Montreuil
Une analyse inspirée par deux articles du Monde (3-4 décembre 2023) : celui de de Philippe Bernard, Les gros dégâts des petits arrangements, et celui d’Éléa Pommiers, Une réforme de l’école inclusive censurée par le Conseil Constitutionnel.
Le caractère pitoyable, qu’on dirait rocambolesque si les résultats n’en étaient aussi tragiques et alarmants, des tribulations autour de la “loi immigration” avec, pour finir, la pirouette de Macron renvoyant l’affaire aux censures possibles au Conseil constitutionnel prouvent, s’il en était besoin, que le régime parlementaire est moribond pour ne pas dire inexistant, et la Constitution vulnérabilisée par ce rôle d’arbitre. Certains attribuent même au Président et à son ministre de l’Intérieur un calcul machiavélique : ils auraient consenti à durcir cette loi pour agréer aux demandes de la droite et de l’extrême droite et tenteraient de rétablir un semblant d’équilibre, en confiant la conclusion de toute façons contestable mais peut-être moins scandaleuse au Conseil Constitutionnel.
Le “mais quand même”
C’est ce que Philippe Bernard définit comme des accommodements et qui prend le pas sur les règles de la vie démocratique.
Pour illustrer son propos, il prend d’abord l’exemple de la suppression du retrait de points de permis pour les excès de vitesse n’atteignant pas vingt kilomètres. Avec d’autres “spécialistes de l’accidentologie” Pierre Lagache vice-président de la Ligue contre la violence routière dénonce la mesure prise par Darmanin comme “irresponsable, injuste et incohérente”.
On pourrait reprendre les adjectifs pour qualifier l’attitude du même à propos de cette “loi immigration” en sa phase finale. “On retrouve Gérald Darmanin dans un tout autre genre de « mais quand même » d’État, celui qui a consisté à batailler pendant des mois pour une loi sur l’immigration puis à alléguer son inconstitutionnalité partielle une fois votée au forceps par le Parlement […] Cette loi est un bon texte mais « quand même » elle est inconstitutionnelle avance l’exécutif. […] Si les juges de la constitutionnalité censurent en janvier 2024 certaines dispositions de la loi à peine votée – celles ébranlant des principes fondamentaux comme l’égalité des droits sociaux et le droit du sol – ce sera le signal de la curée sur « le gouvernement des juges » et contre la Constitution elle-même, accusée d’entraver la volonté du peuple.
Si le Conseil constitutionnel fait référence à la Convention Européenne des Droits de l’homme qui interdit la discrimination et protège le « droit au respect et à la vie familiale » l’hallali s’étendra aux juges de Cour Européenne des droits de l’homme auxquels on reprochera d’imposer leurs normes […] exactement ce qu’attendent Marine Le Pen et ses imitateurs du parti Les Républicains qui veulent démanteler notre héritage constitutionnel pour imposer « une préférence nationale » porteuse de honte nationale et de guerre civile”.
Censure des “cavaliers”
L’article d’Éléa Pommiers montre comment le Conseil Constitutionnel estime que certaines dispositions transformant l’aide de l’école aux handicapés n’avaient pas leur place dans un projet de loi finances (article 233).
Celui-ci est porteur de modifications structurelles importantes dont celles des PIALS (pôles inclusifs d’accompagnement localisés) en PAS (pôles d’appui à la scolarité) d’ici 2026.
Là encore le gouvernement, en mal de majorité, a voulu éviter le risque d’un vote parlementaire défavorable à un projet entraînant des modifications majeures : “La création du PAS retirerait aux MDPH (la mise à disposition du matériel pédagogique adapté) le pouvoir de définir les modalités de la mise en œuvre de l’aide et notamment le nombre d’heures durant lesquelles un élève doit bénéficier en classe d’un AESH (aide éducative et scolaire à l’enfant en situation de handicap).
Ces compétences revenaient aux PAS, donc à l’État . […]. Ce véhicule législatif induit un travail et des débats parlementaires dans un délai contraint, alors même que cette mesure suscite de nombreuses interrogations auprès des acteurs concernés” .
Ces tours de passe-passe contournant le fonctionnement des institutions et les ébranlant devraient être au centre de notre vigilance et de l’opposition radicale au règne macronien qui en prépare un pire.
Marie-Claire Calmus
Quand Macron avait annoncé qu’il allait “panthéoniser” Manouchian, l’UJFP avait publié un communiqué intitulé “Une OQTF pour Manouchian ?”
À quoi sert la mémoire ?
Ce n’est bien sûr pas un devoir. Se souvenir d’un événement dont on pense qu’il a été bénéfique pour l’humanité, c’est propager les actes et les idées de celles et ceux qui l’ont vécu. C’est quelque part considérer ces actes comme des exemples, des sources d’inspiration, des voies à suivre.
Dans ce qu’on appelle le groupe Manouchian, il y a l’Affiche Rouge (10 noms) et les 23 fusillés du Mont Valérien (Olga Bancic a été guillotinée à Stuttgart). Plus largement, il y a les 67 arrêté·es lors de la rafle organisée en novembre 1943 par la police française (les Brigades Spéciales) qui ont été torturé·es et livré·es à la Gestapo. Il y a aussi quelques membres qui ont échappé à la rafle et survécu à la guerre (Cristina Boïco, Boris Holban…).
Ces militant·es venu·es de nombreux pays avec une forte proportion de Juifs/ves étaient communistes et internationalistes. Beaucoup avaient combattu en Espagne dans les Brigades Internationales. Ils/elles combattaient le fascisme, le racisme, le militarisme. Ils/elles ont été combattu·es par un appareil d’État français entièrement dévoué à l’occupant.
Monsieur “En même temps” en a fait autre chose. Il en a fait des “patriotes”. Il a gommé l’internationalisme et le rôle central du régime de Vichy. Mais surtout, il a permis aux ennemi·es de toutes les valeurs de Manouchian de participer à cette commémoration. On y trouve bien sûr les héritiers de Pétain, Jordan Bardella qui pense que Jean-Marie Le Pen n’est pas antisémite ou Éric Zemmour pour qui “Pétain voulait sauver les Juifs” .
Célébrer des étranger·es quand on laisse les migrant·es se noyer en Méditerranée, qu’on projette de supprimer le droit du sol et qu’on vote la loi immigration qui établit la préférence nationale, tout ceci a un côté obscène. Darmanin et Macron y ont rajouté le fait que le cercueil des époux Manouchian a été porté par la Légion étrangère, celle qui a torturé et fait tourner la gégène en Algérie.
Arcueil le 22 février
Deux couples de FTP-MOI ont vécu pendant l’occupation à Arcueil, avenue Richaud. Ils/elles ont été suivi·es puis arrêté·es par la police française. Il y avait le couple Tenenbaum-Lerner. Baruch Lerner a été fusillé en octobre 1943. Hadassa Tenenbaum a été déportée à Auschwitz. Elle en est revenue, a retrouvé son fils Daniel et a émigré en Israël.
Et il y avait le couple Chilischi-Stambul. Menika Chilischi, communiste bessarabienne, a été gazée dès son arrivée à Auschwitz. Yakov Stambul, mon père, a probablement été le seul des 67 raflé·es de novembre 1943 à avoir survécu à la guerre. Il a été déporté à Buchenwald et est revenu.
La mairie d’Arcueil a organisé le 22 février une cérémonie très digne devant une cinquantaine de personnes, toutes plus ou moins liées à la M.O.I. Le maire a terminé son discours en dénonçant la montée de l’extrême droite et la loi immigration. Rien à voir avec la tentative de récupération au Panthéon.
J’ai prononcé un petit discours. Sur mon père, depuis le jeune juif communiste affrontant les “gardes de fer” à Bucarest, jusqu’à la torture et Buchenwald en passant par les déraillements de train. J’ai cité des propos qu’il a tenus peu avant sa mort en 1989 et qui s’appliquent tellement aux Palestinien·nes. Évoquant son engagement dans le groupe Manouchian, il m’a dit “tu sais, on savait que si on ne combattait pas, on était condamné à mort et si on combattait, on était aussi condamné à mort. Alors on a choisi de combattre ”. J’ai terminé mon discours sur l’actualité : le droit du sol, la loi immigration. Et j’ai dit que le génocide à Gaza m’était d’autant plus insupportable que je suis juif et que le crime se fait en mon nom.
Daniel Lerner a été très gêné. Il a expliqué brièvement que son père a eu le même genre de jeunesse que le mien. Et il a dit qu’il est Israélien et qu’il n’oubliera jamais qu’Israël a été un refuge pour les Juif et Juives persécuté·es. Il m’évitera toute la soirée. Ses propos me renforcent dans l’idée que la communauté internationale s’est défaussée de sa responsabilité majeure dans le génocide nazi en se débarrassant de ses Juif/ves et en faisant payer le prix de ce génocide aux Palestinien·nes.
Comment devient-on génocidaire ?
Aucun peuple, aucun groupe humain ne peut être sûr de ne pas sortir un jour de l’humanité. Au sortir de la Deuxième guerre mondiale, des soldats qui avaient combattu les nazis ont commis les pires crimes de guerre en Algérie ou en Indochine. Des rescapé·es du génocide nazi ont participé au nettoyage ethnique contre les Palestinien·nes.
Hannah Arendt parle de la banalité du mal après avoir observé Adolf Eichmann à son procès. Un être normal, plutôt médiocre, voulant à tout prix prouver qu’il pouvait réaliser tout ce qu’on lui demandait.
On en est là en Israël : des soldat·es peuvent visiter le mémorial Yad Vashem à Jérusalem. Au lieu d’en déduire : “Plus jamais ça, plus jamais de génocide, de racisme, de déshumanisation de l’autre ”, ils et elles assimilent collectivement les Palestinien·nes aux Nazis puisque la propagande officielle dit que ceux et celles qui contestent la politique israélienne sont des antisémites. Ils disent : “Que cela ne NOUS arrive plus jamais ”. Autrement dit, au nom de notre sacrosainte sécurité, tout est permis, y compris exterminer les femmes et les enfants…
Et ils tuent sans état d’âme.
Israël est une société toxique qui transforme des gens normaux en des racistes suprémacistes. Au jardin d’enfant, on construit des chars avec des bouchons et des buvards. Dès que l’élève sait écrire, il/elle envoie une lettre aux soldat·es. On lui explique en histoire que les Juifs et Juives ont toujours vécu là, que les Arabes sont des intrus·es, que personne n’aime les Juif/ves. Les Juif/ves sont des victimes et leur seule chance de ne pas être jeté·es à la mer, c’est d’être toujours les plus fort·es. À 18 ans, filles et garçons partent à l’armée. Deux ans pour elles, trois ans pour eux. Ils/elles en ressortent décervelé·es et dans certains cas, ils/elles ont déjà commis des meurtres de masse. Ils/elles ne rencontrent plus les Palestinien·nes : le mur et le blocus de Gaza font que “l’autre” n’existe plus.
C’est comme cela que l’extrême droite, même divisée, est devenue hégémonique dans tous les secteurs de la société israélienne. C’est comme cela que politicien·nes, médias et rabbins appellent ouvertement à tuer et affamer toute la population de Gaza sans état d’âme, sans avoir l’impression de faire quelque chose d’immoral.
La société israélienne jouit d’une impunité totale, quoi qu’elle fasse. Elle a longtemps vécu dans le déni : “Nous n’avons expulsé personne”, “Nous avons été attaqués, nous avons le droit de nous défendre”. Elle assume désormais : “Nous ne voulons pas vivre avec ces gens-là”, “Nous aurions dû tous les chasser, nous allons finir le travail” .
Comment devient-on complice des génocidaires ?
Depuis le 7 octobre, en moyenne un enfant de Gaza est tué tous les quarts d’heure. Comment en est-on arrivé là ? Comment les dominant·es peuvent-ils impunément soutenir politiquement, économiquement et militairement les génocidaires ?
Le capitalisme qui règne sur la planète est en grave crise. En quelques années, une énorme partie des richesses est passée du salariat, de plus en plus précarisé, vers les dividendes des actionnaires. L’inégalité est plus criante que jamais. Par millions des humains partent au risque de leurs vies vers les métropoles capitalistes.
Les droits difficilement acquis par les peuples et par les travailleur·euses deviennent un obstacle face à la rapacité qui s’est généralisée dans le capitalisme mondialisé.
Dans ce monde incroyablement inégalitaire, l’écrasement des Palestinien·nes est un enjeu pour les dominant·es. C’est montrer qu’on peut tout écraser, même la résistance d’un peuple qui dure depuis des décennies.
Israël est devenu un modèle pour beaucoup de classes dominantes : un pays capable d’enfermer et de réprimer une population réputée dangereuse, un pays utilisant les technologies les plus avancées et les armes les plus novatrices, un exemple de reconquête coloniale, d’apartheid assumé…
En abreuvant Israël d’armes, les dirigeants états-uniens prennent des risques : celui d’être considérés (à juste titre) comme complices d’un génocide. Et celui de généraliser la loi de la jungle sur la planète en achevant ce qui reste du droit international.
Il y a d’autres complices : ceux qui, après avoir perverti la laïcité, pervertissent le féminisme et la mémoire de l’antisémitisme. Le jour où ces lignes sont écrites, Gabriel Attal débarque à Sciences Po Paris et exige des sanctions contre des étudiant·es qui ont organisé un meeting pour la Palestine. L’accusation est multiple : antisionisme, wokisme, séparatisme.
Ce maccarthysme est aussi dangereux qu’obscène. Le sionisme est une idéologie raciste et suprémaciste. Invoquer l’antisémitisme pour défendre des génocidaires, ça devrait être impossible.
Manouchian, reviens, ils sont devenus fous.
Pierre Stambul
Alors que dans beaucoup de pays, on constate de nombreux freins et même des reculs concernant le droit à l’avortement, la procédure de constitutionnalisation de l’IVG en France, et le vote en congrès à une écrasante majorité ont donné lieu à nombre de manifestations de soulagement, voire même d’enthousiasme, de “victoire”, dans la majorité des organisations syndicales, politiques “de gauche” et féministes.
Toutefois, une critique importante a été formulée de nombreuses fois, à juste titre : le texte inscrit dans la constitution parle d’une “liberté” et non d’un “droit”. En effet, le “droit” doit être garanti ; il permet d’exiger de l’État tous les moyens nécessaires rendant l’accès effectif à l’avortement.
Mais ce n’est pas seulement la question du terme “liberté” (à la place de “droit”) qui pose problème, c’est toute la phrase : “La loi détermine les conditions dans lesquelles s’exerce la liberté garantie à la femme d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse”.
En droit, comme dans toute expression cohérente, le vocabulaire, comme la syntaxe sont essentiels.
1975 : l’avortement est “décriminalisé”
L’avortement était criminalisé au moins depuis l’édit de 1556. Le Code pénal de Napoléon de 1810 le définissait comme un crime jugé aux assises et puni d’une peine de réclusion (les membres du corps médical ayant pratiqué un avortement étaient passibles des travaux forcés). Cette criminalisation a perduré jusqu’à la loi Veil en 1975.
La loi Veil a défini un cadre contraint dans lequel s’exerce la possibilité d’avorter. Il a fallu 50 ans de mobilisations pour que ce cadre soit progressivement assoupli sans être pour autant supprimé (exemple : la loi fixe à 12 semaines de grossesse la possibilité d’avorter).
On doit rappeler l’exigence des femmes qui se s’étaient mobilisées avant cette loi Veil. “Être féministe, c’est lutter pour l’avortement libre et gratuit” proclamait, en 1971, le Manifeste des 343. Et ces femmes affirmaient nettement que : “La plus libérale des lois réglementerait encore l’usage de notre corps. L’usage de notre corps n’a pas à être réglementé” ; “Nous ne voulons pas une meilleure loi, nous voulons sa suppression pure et simple”.
2024 : la “liberté” d’IVG n’est toujours pas garantie
La phrase qui vient d’être inscrite dans la constitution “La loi détermine les conditions dans lesquelles s’exerce la liberté garantie à la femme d’avoir recours” à l’IVG constitue-t-elle une protection ?
Cette phrase indique qu’il revient au législateur de fixer les modalités d’exercice de cette liberté. Ce faisant, elle donne au Parlement, dit le Syndicat des avocats de France dans un communiqué, “les coudées franches pour restreindre l’accès à l’IVG” 1 .
Cette “constitutionnalisation” ne protège pas l’accès à l’IVG. Et elle est en contradiction avec la revendication “L’usage de notre corps n’a pas à être réglementé”.
L’enjeu de la reconnaissance de l’IVG comme liberté fondamentale est de reconnaître aux femmes qu’elles sont maîtresses de leur propre corps et elles seules. C’est aussi reconnaitre la capacité de chaque femme à exercer cette liberté en fonction de ses convictions intimes. Cette défense politique s’inscrit dans la lutte historique contre les rapports de domination.
Or, la phrase inscrite dans la constitution n’est ni une protection du “droit” à l’IVG, ni même une garantie de la “liberté” de l’avortement.
Macron qui par ailleurs, défend un “réarmement démographique”, tout comme le RN, aura tous les moyens, si les conditions s’y prêtent, pour restreindre les “conditions” dans lesquelles une femme peut avoir recours à l’IVG (rappelons que la loi avait été durcie au lendemain de la Première Guerre mondiale pour pallier à la chute démographique).
Par contre, Macron tire aujourd’hui tout un bénéfice politique du résultat de cette opération louée par les directions syndicales, la quasi-totalité des forces politiques et des associations féministes qui considèrent qu’il s’agit d’un “progrès” sur lequel on peut s’appuyer pour demander des moyens. Nombre de communiqués affirment qu’il s’agit là d’un “moment historique”, d’“une promesse pour les femmes du monde entier”.
Défense de la liberté et du droit inconditionnel à l’IVG
Le combat pour la reconnaissance de l’IVG comme liberté fondamentale nécessite de faire toute la clarté sur ce “leurre grossier” que constitue cette procédure de constitutionnalisation (pour reprendre les termes du SAF).
Le combat pour le droit effectif à l’IVG doit plus que jamais être poursuivi, à commencer par la réouverture de tous les centres d’IVG fermés (130 depuis 15 ans selon le Planning Familial) et la possibilité effective d’un accès gratuit, sans restriction selon l’origine à l’IVG et sur l’ensemble du territoire (France métropolitaine et Outre-mer).
Hélène Bertrand, 20 mars 2024
L’utopie ou la mort ! écrivait René Dumont il y a plus de cinquante ans, et c’est de plus en plus d’actualité, non ? Une utopie qu’il est urgent et nécessaire de faire advenir passe par la rupture avec le capitalisme, un capitalisme tout puissant qui détruit tout sur son passage.
Dans cette période de révolte paysanne, que la FNSEA instrumentalise au profit de ses cadres agro-industriels, voici un focus sur une lutte en cours : celle contre les engrais chimiques azotés, produits notamment à partir d’ammoniaque.
La multinationale Yara en produit, en stocke et en commercialise. Le marché est juteux : des profits multipliés par sept en deux ans (voir dans la revue d’octobre 2023, Yara géant aux pieds fragiles … ), et un total mépris du vivant, un cas d’école avec une entreprise, classée Seveso+, située à Montoir, commune proche de Saint-Nazaire, qui constitue le petit maillon d’une chaîne, dans un système international.
Mais Yara, c’est quoi ?
Une destruction de la santé
Les rejets toxiques dans l’air, les sols et l’eau sont inhérents à cette production, mais il y a des normes minimales à respecter, la DREAL (Direction régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement) et le service préfectoral en sont garants. Depuis des années, cette entreprise ne les respecte même pas, et les autorités ont fermé les yeux jusqu’à cet automne pendant lequel une vaste campagne de mobilisation s’est tenue, mais les amendes infligées sont dérisoires et la réponse patronale est de licencier plutôt que d’engager des travaux de remise aux normes.
Ces rejets, de diverses entreprises sur l’estuaire, dont Yara, entraînent une surmortalité notable (plus de 26 % : cancers, maladies respiratoires et cardio-vasculaires sur le territoire), sans qu’aucune enquête épidémiologique qualitative soit menée. Cherchez l’erreur !
Alcoolisme et tabagisme sont invoqués par les “autorités”, dans un cynisme et un mépris scandaleux pour la population.
Une enquête dans Le Monde (22.11.2022) faisait état d’un coût induit de plus de 13 milliards d’euros annuels concernant les pesticides. Et concernant les engrais chimiques, avatars des explosifs utilisés pour tuer, dans les guerres ? Enquête à mener !
En plus des rejets toxiques, il y a le risque d’une explosion majeure, avec un effet domino (terminal méthanier voisin) qui anéantirait tout sur plusieurs kilomètres à la ronde (cf. AZF ou Beyrouth). Sans parler des flux et transports de ces produits…
Face à ce danger industriel destructif immense, le cirque du “confinement” auquel il faut désormais “s’entraîner” dans les écoles notamment, fait figure de triste plaisanterie et renvoie à une incurie programmée de la puissance publique, à une impréparation coupable…
Une destruction des droits au travail
Nous avons trop peu d’éléments précis sur ce qui se passe dans les mines de phosphates, et autres lieux d’extractions diverses dans le monde, une autre enquête à mener ! Mais, à Montoir, ce qui est certain c’est qu’aux 180 salariés dits postés, en CDI s’ajoutent une myriade de sous-traitants, non syndiqués, atomisés, sans aucun suivi médical quant aux conséquences des émanations.
En octobre dernier, un salarié précaire est décédé, en travaillant sur le site, on attend toujours les résultats de l’enquête… l’omerta règne.
Et puis il y a les conséquences pour les agriculteurs et agricultrices pris dans l’engrenage des achats d’entrants toxiques pour augmenter la productivité.
On voit le résultat : des maladies professionnelles graves, une paysannerie ruinée, épuisée, dépendante aux engrais, toujours plus chers, des désespérances, des suicides, un “plan social” massif : toujours moins de paysan·nes, pendant que les actionnaires de cette agro-industrie se gavent.
Une destruction de l’environnement
La production de ces engrais nécessite une grande quantité d’énergie fossile, en l’occurrence du gaz (discours mensonger sur l’autonomie !). Et ces engrais produisent en plus un gaz à effet de serre, lors de l’épandage, un gaz bien plus puissant que le CO2 ! (voir L’énergie fossile dans nos assiettes par Les amis de la terre, 2023).
Faut-il en rajouter sur les particules fines, à effet cocktail, les pollutions à l’azote des eaux qui ruissellent (phénomène des algues vertes), le déversement irrégulier, “accidentel” d’ammoniac dans les eaux, la Loire est servie !
Et puis, bien sûr, ces engrais abîment rapidement les sols, contrairement aux engrais verts associés au fumier.
Un néo colonialisme intensif
Les matières premières sont toutes importées, extraites dans des conditions inacceptables.
Le lobbying est très puissant, au niveau européen mais pas que, car il s’agit maintenant de rendre dépendante toute la petite paysannerie du sud (Afrique, Brésil) qui depuis des siècles nourrit la population sans ces intrants, et de vendre toujours plus, à coup de greenwashing : “Yara nourrit le monde”, conquérir des marchés, au mépris du vivant.
Le livre de Nicolas Legendre : Silence dans les champs, 2023, est une enquête précise et sensible qui parle de l’agro-industrie en Bretagne. Trois parties : Les fondements de l’empire armoricain, Le bal des vampires, et Une lumière d’automne. C’est cette lumière qu’il est nécessaire de faire vivre. Par exemple, un État indien de 55 millions d’habitant·es a décidé de rompre avec ce système mortifère et de (re)développer une “mosaïque agro-écologique” .
Et lire aussi : Reprendre la terre aux machines de L’atelier paysan, 2021.
Il s’agit de sortir de l’agro-industrie pour retrouver le cycle naturel de l’azote (utilisation notamment de légumineuses) et évidemment réformer fondamentalement la PAC.
Alors, ici, comme ailleurs, on se dit, avec les Soulèvements de la Terre et autres associations ou collectifs, qu’il ne faut jamais lâcher.
On organise dans un premier temps une rencontre le samedi 25 mai, à Montoir, site de Gron, pour s’informer, penser les alternatives et puis aussi, on chantera et on dansera, contre Yara et son monde.
Soyons nombreux·ses et déterminé·es .
Emmanuelle Lefèvre
Badinter : Ce qui est dur avec sa disparition, c’est qu’il nous laisse avec sa femme, réputée être une grande philosophe féministe : “L’extrême gauche a réussi à faire croire que les Palestiniens seraient les nouveaux juifs alors que les Israéliens seraient les nouveaux nazis”.
Ben Gvir : “Nous devons encourager la migration de la population de Gaza, car c’est la bonne solution, la plus juste, la plus morale et la plus humaine ”. Goebbels : reviens, ils sont devenus fous. Il est revenu : l’AFD, parti d’extrême droite allemand prône la “remigration” de plusieurs millions de migrant.es.
Charité bien ordonnée : L’inflation étant vraiment impitoyable, député·es et sénateur·trices ont décidé de s’augmenter de 700 euros par mois. C’est la preuve que tous les salaires ne sont pas bloqués.
Diversité : Le monochrome ne fait pas un tableau, une seule note ne fait pas de la musique, juste un son. Un clone ne fait pas l’humanité, une même plante ne fait pas la nature. La diversité, c’est la vie. Voir Zemmour, Ciotti, Darmanin, loi immigration.
Hospitalité : C’est quand le “chez moi” s’ouvre et devient “chez nous”, quand la peur de l’autre se transforme en accueil et partage. Il est temps de passer de la civilisation de l’hostilité, ses barbelés et ses armées, à celle de l’hospitalité aux dimensions de la planète. Voir Lampedusa, Gaza, centres de rétention, OQTF.
Légion étrangère : Au bon temps des colonies, ses exploits terrorisaient. En Algérie, elle est devenue spécialiste des ratonnades, de la gégène, des viols et plus si affinité. Tombée dans l’oubli, elle est à nouveau célébrée. Grâce à Macron, c’est elle qui a transporté les cercueils des époux Manouchian au Panthéon. Voir obscénité, “en même temps”…
Menaces : Quand on est un assassin, il existe une justification imparable : dire “qu’on s’est senti menacé”. On doit donc comprendre les tankistes israéliens, confortablement installés dans leurs chars Merkava. Ils voient une foule autour d’un camion de vivres à Gaza ville, qui n’avait pas mangé depuis de nombreux jours. Ils/elles ne se sont pas mis·es en rang, ces sauvages étaient forcément menaçants. Bilan : 112 mort·es et 700 blessé·es. Voir “droit de se défendre”.
Radicalité : Cela consiste à reprendre les choses, les difficultés, les projets à la “racine” ; c’est revoir les fondements et pas simplement l’apparence, à partir des fondamentaux pour que ça change vraiment et durablement.
Voir lutte des classes, révolution, anticapitalisme, “du passé faisons table rase”.
Réarmement civique : Réarmement civique, réarmement démographique, service national universel, uniforme à l’école. L’armée française s’est fait virer du Sahel, son avenir est clairement en France. Le Maréchal Macron y veille.
Remigration : “Les bougnoules à la mer” ; “Non à l’invasion négro-mauresque”, ça c’était avant. Les fachos sont respectables à présent. Ils parlent plutôt de “remigration”, ça fait politiquement plus correct, non ?
Salaires : Pourquoi Arnaud Rousseau, président (directeur général !) de la FNSEA n’a-t-il pas exigé des prix planchers pour les agriculteur·trices révolté·es ? Peut-être à cause de son salaire : 187 000 euros en 2022 soit plus de 15 000 euros par mois. Par contre, il va changer le nom de son organisation : Fédération Nationale des Syndicats Exploiteurs d’Agriculteurs. Voir collaboration de classe
Solidarité : Une cinquantaine de dirigeant·es dont vingt président·es de fédérations sportives ont signé une pétition pour Amélie Oudéa-Castéra. On les comprend. Eux/elles au moins savent pourquoi elle avait un salaire mirobolant (30 fois le SMIC) à la Fédération Française de Tennis, ils/elles ont autant de fric, voire plus. La noble incertitude du sport est une bonne affaire pour les requins.
Stanislas : Ils avaient un petit business intégriste qui marchait super : 487 000 euros de subventions publiques, des classes non mixtes, une direction sexiste et homophobe, des classes prépa qui échappaient à Parcours Sup, des profs jamais absents ou remplacés. Et patatras, à cause de l’autre naze, tout le monde est au courant. Pas de panique : Pécresse a dit qu’elle “respectait la loi” et qu’elle n’allait pas supprimer les subventions.
Statistiques : Cette science a pour but de quantifier les choses. Parfois, les chiffres sont difficiles à interpréter. L’aide de l’Union Européenne à l’Ukraine depuis le début de l’agression russe se monte à 85 milliards d’euros. Pour l’UNRWA, après avoir suspendu tout versement, les Européens vont verser 50 millions. 10 centimes par habitant·e.
Statistiques (bis) : Les 500 familles françaises les plus riches détiennent 1 000 milliards d’euros. Si on augmentait de 500 euros les 26 millions de salarié·es, ça représenterait 1,3 % de ce pactole. Mais oui, mais c’est bien sûr !!
Traîtres : “En Marche, c’est des traîtres de gauche et des traîtres de droite”. C’est de Rachida Dati, elle savait de quoi elle parlait. Voir le proverbe anarchiste “Le pouvoir corrompt”.
Utopie : Un autre monde est non seulement souhaitable, mais aussi possible. Il faut y croire et s’y mettre ensemble. Nous ne sommes rien, soyons tout.
Vive la gauche : Le général israélien Yaïr Golan est membre du Meretz, parti situé à la gauche du parti travailliste. Devenu très populaire après le 7 octobre, il a sa solution pour terminer cette guerre. Il suggère qu’on laisse les Gazaouis mourir de faim.
Pierre Stambul
À propos du “post modernisme” intersectionnel.
Signe des temps en ce temps où le signe est roi, l’insignifiance signifiée ne cesse de l’être chaque jour un peu plus.
Jadis, c’est-à-dire hier encore, les exploité·es et les opprimé·es se battaient contre TOUTES les causes de leur état, dans le cadre d’une lutte GLOBALE politique, économique, sociale… Et ce, au nom de valeurs UNIVERSELLES comme la liberté, l’égalité, l’entraide, l’anti-capitalisme, l’anti-racisme, l’anti-colonialisme, l’anti-sexisme, l’anti-militarisme, l’anti-cléricalisme…
C’était une longue histoire. La révolution de 1789, 1830, 1848, la Commune de Paris, la révolution russe, le Front Populaire, la révolution espagnole de 1936-1939, mai 68… s’inscrivaient dans cette démarche.
À la baguette il y avait plusieurs chefs d’orchestres et orchestres. Celui, volcanique, des révoltes populaires. Celui, de chambre, des réformistes. Celui, rock-métal, des révolutionnaires politiques et des révolutionnaires sociaux. Celui, méli-mélo, des un petit peu tout ça à la fois… Mais, tous se revendiquaient des mêmes valeurs universelles et des mêmes luttes contre l’exploitation et l’oppression de l’être humain par l’être humain.
Oh, certes, les fausses notes n’étaient pas rares, les espoirs souvent déçus, et les trahisons récurrentes. Mais il restait l’amour de la musique et le respect des orchestres.
Aujourd’hui, c’est-à-dire depuis peu, un nouvel orchestre, venu, comme par hasard d’outre-atlantique, tente d’imposer sa petite musique inter-sectionnelle soi-disant post-moderne, comme il se doit.
L’EN-SOI inter-sectionnel
L’inter-sectionalisme énonce, comme une grande découverte, que l’exploitation et l’oppression de l’être humain par l’être humain sont non seulement multiples mais qu’elles peuvent s’additionner. En clair, on peut être ouvrier, femme, de couleur, homosexuel, plutôt de là-bas que d’ici, plutôt de telle religion que de telle autre, voire petit, gros, borgne, handicapé…, et cumuler une exploitation et une oppression de classe, avec une exploitation et une oppression sexiste, raciste, homophobe, religieuse, sociétale… Bref, c’est connu, mieux vaut être riche, jeune et en bonne santé que pauvre, vieux et malade.
Jusque-là rien à redire à propos de l’inter-sectionnalisme si ce n’est qu’on ne voit pas en quoi il relève du post-modernisme. Les révolutionnaires sociaux n’ont jamais rien dit d’autre sans pour autant confondre une soi-disant nouvelle jeunesse de la révolte avec l’éternelle révolte de la jeunesse. Mais comme dit le proverbe : “C’est à la fin de la foire qu’on compte les bouses”. Et pour l’heure, bien que la foire ne soit pas encore terminée, on en compte beaucoup.
Le POUR SOI qui tue l’EN SOI
C’est connu, un seul pet peut gâcher le meilleur repas. Alors quand il y en a plusieurs ? Plusieurs pets, bien sûr !
Cela commence, en effet, à se voir, à s’entendre et… à se sentir. Car, autant en soi, l’inter-sectionnalisme, bien que découvrant l’Amérique largement après Colomb, a tout pour plaire en ré-énonçant des évidences de toujours, autant ses différentes déclinaisons à la mode queer, woke, LGBT+ ou -, cancel culture…, laissent à tout le moins perplexe.
La cancel culture qui se réclame de l’anti-colonialisme dénonce à juste titre un certain nombre de choses et de personnes du passé comme du présent qui incarnent la vérole colonialiste. Jusque-là, là encore, pas de problème. Mais en quoi détruire des statues de colonialistes fait-il avancer l’anti-colonialisme ? Ces statues existent depuis des siècles. Elles font partie de l’histoire et largement du passé. Plutôt que de les détruire, mieux vaudrait, donc, peut-être, se battre pour que soit apposé une plaque expliquant qui était l’affreux méchant colonialiste statufié. Car détruire une statue ne détruira pas le passé. Un passé qui, qu’on le veuille ou non, appartient à l’HISTOIRE. Et l’histoire, c’est tout à la fois le passé, le présent et l’avenir. Le “grand” Staline s’était essayé à cette réécriture permanente du passé et de l’histoire. On a vu ce que ça a donné.
Paris, le 8 mars 2015. Manifestation à l’appel de la marche mondiale des femmes, à partir de la place de la République, en direction de l’Hôtel de ville.
La cancel culture, auto-proclamée procureur général de l’anti-colonialisme et de l’anti-racisme, ne se contente pas de détruire des statues. Elle interdit, y compris physiquement, l’expression de ceux et celles qui n’ont pas la même conception de l’anti-colonialisme et de l’anti-racisme qu’elle. Comment ça, l’esclavage existait aussi entre blancs, et des arabes, des noirs, des jaunes, des rouges, des…, l’auraient également pratiqué ? Incroyable ! Le colonialisme et l’esclavage ne serait donc pas le seul fait d’une couleur de peau et aurait une connotation universaliste ? Et bé, oui ! Alors, là encore, ou bien on regarde les choses en face, ou bien on se contente de n’avoir en face de soi que des choses en s’imaginant qu’on puisse s’en débarrasser en les niant. Comme si on pouvait nier le passé, et les faits.
Quant à la mode queer, woke, LGBT+ ou -…, c’est du même tonneau. Les féministes blanchies sous le harnais de luttes héroïques seraient des anti-féministes qu’il convient de dénoncer et d’agresser physiquement. Les anti-sexistes de toujours seraient d’affreux sexistes. Le Front de libération homosexuel d’action révolutionnaire serait un nid de ringards. Les anarchistes, des traîtres qu’il convient de châtier. Les révolutionnaires sociaux, des vieilles barbes à envoyer en EHPAD…
On peut le voir comme ça ! Voire estimer que le féminisme, l’anti-sexisme, l’anti-racisme, l’anti-homophobie, l’anti-plein de choses, ne sont pas assez mis en avant. Mais, de là à se cantonner à telle ou telle lutte, en privilégiant la lutte contre ceux et celles qui luttent déjà contre tout cela au motif qu’ils et elles ne seraient pas assez “radicaux” et “radicale”, c’est une autre histoire. Une histoire vieille comme le monde. Celle des imbéciles sans espoir qui ne comprendront jamais que la hiérarchie des luttes débouche toujours sur la lutte pour une nouvelle hiérarchie.
Du moi-nous universaliste au moi-je libertarien !
Toutes les luttes d’émancipation spécifiques sont légitimes. Mais toutes ne sont pas révolutionnaires et, pire, peuvent déboucher sur une reproduction de l’intolérable dénoncé. Exemples.
Qui peut être contre les luttes de libération nationale ? Mais qui peut s’enthousiasmer pour le remplacement d’un pouvoir colonial par un pouvoir néo-colonial national, par le remplacement d’une bourgeoisie coloniale par une bourgeoisie nationale, par le remplacement de patrons coloniaux par des patrons nationaux, par le remplacement d’une armée et d’une police coloniales par une armée et une police nationale parfois pires…?
Qui peut être contre l’égalité hommes-femmes, hétéro-homo, handicapés et non handicapés… ? Mais qui peut s’enthousiasmer pour une Thatcher au pouvoir, pour des ministres homos, des militaires en fauteuil roulant… ?
Qui peut être contre la liberté d’expression ? Mais qui peut s’enthousiasmer pour le tagage de librairies libertaires, pour le brûlage de livres libertaires lors d’une rencontre “anti-autoritaire”, pour les agressions physiques contre des anti-colonialistes au motif de la couleur de leur peau… ?
Qui peut, et surtout pourquoi ?
La mondialisation capitaliste (à la mode privée ou d’État) a conquis le monde au plan économique, politique, social et surtout de valeurs uniformes liquéfiant toutes les spécificités. Mais l’uniforme est incapable de détruire les spécificités qui fondent l’éternel humain. Et, donc, chassez les spécificités en leur faisant passer la porte et elles rentreront par la fenêtre. Et c’est ainsi que plus l’uniforme s’étend et plus les spécificités pointent leur nez à la fenêtre. Mais dans le CADRE capitaliste, c’est-à-dire à la mode populiste libertarienne. Moi-je, moi d’abord, moi uniquement.
Moi-je homo, moi-je trans, moi-je femme, moi-je anti- raciste, moi-je anti-colonialiste…, et de moins en moins moi-je ouvrier, moi-je anti-clérical, moi-je athée, moi-je chômeur, moi-je rémiste, moi-je vivant dans la rue, moi-je entre le marteau de la fin du mois et l’enclume de la fin du monde.
En clair, on passe d’une conscience de classe à une conscience de soi. Et d’une conscience de soi à une conscience identitariste et patriotique. C’est la définition du libertarisme nord-américain et sa loi de la jungle où seul·es les plus fort·es survivent.
On en est là !
Ai-je dit que tous les inter-sectionnels étaient des libertariens, des identitaristes à front bas, des analphabètes politiques et autres idiot·es utiles du capitalisme ? Bien sûr que non ! Mais tant qu’ils ne dénonceront pas les agissements1 de certain·es d’entre eux/elles, je réserve mon jugement !
Désolé, mais en tant qu’universaliste, persuadé que seule l’unité entre tous ceux et toutes celles qui se battent contre toutes les exploitations et toutes les oppressions de l’être humain par l’être humain pourra seule permettre de couper toutes les têtes de l’hydre capitaliste, j’aurais plus que du mal avec certains moi-je. Car moi-je sans moi-nous, déconstruire sans détruire, et sauvegarder sa hutte en se branlant du village, cela se résume au néo libéralisme capitaliste. Sans moi ! Et de toute évidence, sans NOUS !
Jean-Marc Raynaud, Oléron le 21/01/24
Nous publions ci-dessous la version abrégée d’un article de Christian Eyschen, dont la version complète est à lire dans le club de Mediapart , au sujet du livre Laïcité, daiscriminations, racisme, les Professionnels de l’Éducation à l’épreuve.
L’ouvrage de Françoise Lantheaume et Sébastien Urbanski1 fera date, il vient à point nommé pour faire le contre-point des propos racistes, xénophobes, à la solde du gouvernement macroniste, du dénommé Jean-Pierre Obin, auteur de L’école face à l’obscurantisme religieux (éditions Max Milo en 2006) encensé par tout ce que la sphère “officielle” compte de réactionnaires. Ce “nouveau croisé”, Inspecteur général commandité par le gouvernement de Dominique de Villepin, se prend pour Charles Martel en 732 à Poitiers, il n’est jamais vraiment descendu de cheval depuis.
Ses écrits ne sont que ragots et rumeurs, hypocrites et plein de sous-entendus du genre : “Je ne peux les citer, car les gens ont peur de témoigner, mais il y a beaucoup de propos antisémites dans les écoles tenus par des élèves musulmans” . Bien entendu, une telle méthode le dispense de montrer ses preuves. C’est bien commode, même si ce n’est pas très courageux et “franc du collier”.
Sa plume est au service tout entier de la matraque de tous les racistes et xénophobes, “de droite comme de gauche” pour mener des ratonnades, d’abord médiatiques (mais ensuite ?) contre les présumé·es musulman·es qui nous envahissent. Avec lui et bien d‘autres : le Concept précède la Preuve . Le danger, c’est “l’Islamisme qui est dans nos murs et qui nous menace de partout”. C’est un discours de guerre civile.
On voit bien les méthodes de manipulation de l’opinion publique. On déclare à tue-tête que les signalements d’atteintes à la laïcité dans l’École se multiplient dangereusement : 730 signalements ! Rendez-vous compte ma bonne dame, et on oublie de rajouter : sur 12 millions d’élèves. Ce qui quand même donne une autre idée du contexte.
Une étude scientifique menée sur le terrain
Il ne s’agit pas, pour la Libre Pensée et les auteur·es de cet ouvrage remarquable de nier les problèmes de laïcité dans l’École publique (pour notre part, ce qui se passe dans l’enseignement privé relève de la responsabilité de l’Église catholique), mais de tenter de comprendre leur réelle importance, leurs causes et leurs effets, notamment à l’aune de la loi Stasi de 2004.
Au contraire des problèmes des “robinetteries”, (dignes d’un sujet du certificat d’études : sachant qu’il n’y a pas de vague islamiste, comment y faire croire ?), cette étude s’appuie sur 966 interviews d’une heure chacune (un millier d’heures d’enregistrées), soit l’équivalent de 15 000 pages retranscrites, enquêtes menées dans 66 établissements publics et 35 privés. Une véritable enquête sur les faits et leurs interprétations et non des “bruits de couloirs”. Il s’agit là d’un véritable travail d‘enquêtes basées sur les principes de la sociologie. On peut donc en tirer des conclusions salutaires et instructives.
Les intrusions politiques dans l’École publique
Les auteur·es montrent avec précision que le rôle de l’extérieur est fondamental dans la compréhension des problèmes. Un fait discutable arrive à la connaissance de l’extérieur et les médias et certains politiques s’en emparent pour en faire un sujet médiatique et politique qui débouche sur n’importe quoi. Peu importe si c’est vrai ou pas, si la cause est celle-ci ou une autre, la médiatisation à outrance explose le cadre dans lequel les problèmes peuvent être résolus, si problème il y a. La solution alors devient la cause du problème, elle crée de manière artificielle le problème. L’École publique laïque n’est plus un sanctuaire, mais un lieu où l’on fait des sacrifices rituels pour exorciser la population.
Il y a un autre aspect de l’intrusion du “Politique” dans l’École, c’est la manie détestable de s’en servir pour des opérations politiciennes comme les minutes de silence pour tel ou tel évènement, de préférence “bien saignant” et bien clivant. Au lieu de protéger l’École publique de la tourmente extérieure, on l’introduit à gros bouillons. Dès lors, comment s’étonner qu’il puisse y avoir des problèmes que l’on va utiliser pour les sur-médiatiser ? L’intrusion du Politique est le terreau pour créer des incidents, rien de mieux que d’agiter le chiffon rouge devant des jeunes qui sont prompts à réagir sans connaître les codes. Ces “incidents” sont totalement artificiels et montés de toute pièce.
En off, les directeurs d’établissements catholiques se sont glorifiés de dire à certains enquêteurs de ce livre, que cette minute de silence a été l’occasion de faire prier tous les élèves sous la direction d’un prêtre quelle que soit leur religion ou pas.
Pour le coup, c’est vraiment religieux, mais de la part du Pouvoir politique. “Dieu” qui a tout créé, a donc aussi créé le Péché originel . Il peut empêcher Adam et Ève de commettre l’irréparable, non seulement il les laisse faire, mais attise leur tentation. Et il les punit de toute éternité et pour leur descendance aussi pour leur faute qu’il aurait pu empêcher. Curieuse pédagogie d’éducation parentale. C’est très exactement ce que font les différents gouvernements, ils créent artificiellement les problèmes possibles et ensuite répriment les élèves qui sont tombés dans leur panneau, c’est criminel et irresponsable.Avec la raison aggravante que l’on ne peut traiter les élèves comme des adultes , cela renforce le caractère intolérable des provocations gouvernementales.
Il peut y avoir aussi d’autres provocations politiques de l’extérieur, quand les mairies de droite et d’extrême droite veulent imposer les menus avec porc dans les cantines scolaires. Les réactions sont alors inévitables qui se transforment en signalement pour “atteintes à la Laïcité”. Obliger des personnes, et de surcroît des enfants, à manger ce qu’ils ou elles ne veulent pas est une atteinte à leur intégrité et à leur liberté de conscience en formation. Faire manger de la viande à un végétarien est une abomination reconnue, il en est de même pour le porc pour ceux et celles que cela heurte par conviction. Faire cela au nom d’une “laïcité” est encore plus scandaleux, on est alors sûr que l’élève ne sera jamais un chaud partisan de la Laïcité. C’est profondément ignoble et ne peut inspirer que le dégoût le plus profond.
Qu’est-ce que l’enseignement privé ?
Il y a 2 100 établissements hors contrat (loi Debré) et 8 000 sous contrat. 96 % sont catholiques.
Voici les statuts de l’enseignement catholique :
Art. 8 : “Aujourd’hui comme hier, l’Église catholique est engagée dans le service de l’éducation. Elle accomplit ainsi la mission qu’elle a reçue du Christ : travailler à faire connaître la Bonne Nouvelle du Salut…”.
Art. 17 : “Le caractère ecclésial de l’école est inscrit au cœur même de son identité d’institution scolaire”. Cette particularité “pénètre et façonne chaque instant de son action éducative, partie fondamentale de son identité même et point focal de sa mission ”.
Art. 23 : L’Évangile est la référence constante des projets éducatifs, car “c’est le Christ qui est […] le fondement du projet éducatif de l’école catholique”.
Art. 41 : Une école au service du projet de Dieu : “L’Église poursuit l’œuvre du Seigneur par l’annonce de la Bonne Nouvelle qui est Jésus-Christ lui-même. C’est dans cette Église que s’inscrit et se comprend l’école catholique : la préoccupation éducative qu’elle porte, et avec elle le souci de la proposition et de l’annonce de la foi, est celle de l’ensemble de la communauté ecclésiale, dans laquelle elle trouve force et soutien” .
Art. 28 : “Comme pasteur de son peuple, l’évêque est le promoteur et le gardien des écoles catholiques dans la portion de l’Église qui lui est confiée”.
Art. 32 : “Une école catholique […] se constitue autour d’un chef d’établissement qui reçoit mission de l’Église”.
Art. 178 : “Une école catholique reçoit sa mission de l’Église, qui est au principe de sa fondation. C’est par l’autorité de tutelle que lui est donnée une existence ecclésiale. Tout établissement catholique d’enseignement relève donc nécessairement d’une autorité de tutelle, mandatée ou agréée par l’évêque du lieu. Aucune école catholique ne saurait s’en dispenser”.
Il y a 300 écoles juives dont 100 sont sous contrat et 90 écoles musulmanes dont 10 sous contrat, et 400 écoles protestantes dont 5 sous contrat.
46 % des parents choisissaient de mettre leurs enfants dans le privé catholique par conviction. Il y a une ghettoïsation par le haut dans le privé et une prolétarisation par le bas dans le public. 99 % des élèves sont de nationalité française.
La participation aux événements religieux est obligatoire pour les collèges et par libre consentement dans les lycées (page 222 de l’ouvrage).
La loi de 2004 sur les signes religieux ne s’applique pas, ni l’obligation d’afficher la Charte de la Laïcité.
Les auteur·es notent que dans les établissements publics leur approche des personnels enseignants a été très libre, alors que dans les établissements privés, c’est la direction qui désignait les “volontaires” pour répondre. Dans d’autres milieux, on appelle cela « l’omerta ».
Distinguer principes et valeurs
Il y a aussi dans cet ouvrage, des comparaisons salutaires avec des écoles d’autres pays qui permettent aussi de discerner les points communs et les différences. Dans ces pays, il s’agit d’abord et avant tout de “tolérance” et non de “laïcité”. Ce qui éclaire, par exemple, toute la fanfare qui est faite en France sur les “valeurs républicaines” et l’on cite : “justice, responsabilité, liberté, égalité, fraternité, solidarité, tolérance, non-discrimination, laïcité, respect, dignité”.
Toutes choses qui ne sont pas sur le même plan. Liberté-Égalité-Fraternité, ne sont pas des valeurs, mais des Principes , qui sont traduits en Droits . La tolérance est une valeur (il faut mieux être tolérant·e qu’intolérant·e), et non un principe, rappelons ce que disait Mirabeau à la tribune de l’Assemblée nationale en 1789, quand est discutée la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen : “La tolérance est le fait du Prince, car il peut ou pas tolérer, alors que l’Égalité en Droit est un principe”. Comment voulez-vous traduire en droit juridique la Tolérance ? Être intolérant n’est pas un délit pénal. Par contre, remettre en cause la Liberté de quelqu’un·e, l’Égalité des Droits d’une personne, la Fraternité par le racisme sont des délits pénaux punis par la Loi.
La Laïcité est un principe politique et juridique d’organisation des Institutions publiques par la mise en œuvre de la neutralité métaphysique qui garantit le respect de la Liberté de conscience, par le principe de Séparation des Églises et de l’État. Ce n’est pas une valeur, la violer est punissable de la Loi, ne pas avoir les mêmes valeurs, non, car cela procède de la Libre opinion de chacun·e.
Mélanger Valeurs et Principes donne un salmigondis où personne ne peut comprendre, faire la part des choses et agir en conséquence. C’est ce qui est voulu par le verbiage des “valeurs républicaines”, plus personne n’y comprend rien et c’est le Pouvoir qui décide et qui tranche. Le libre entendement des citoyens et citoyennes n’a alors plus cours. Ce n’est plus la conviction individuelle, c’est la contrainte étatique.
Qu’est-ce qu’une atteinte à la Laïcité ?
Rappelons que cela peut entrainer un signalement à l’administration et alors le Ministère de l’Éducation nationale l’enregistre comme tel et communique avec grands renforts de fracas dans la sphère médiatique.
On s’aperçoit au fil des interviews que c’est l’arbitraire le plus absolu dans ces classements.
Quelques exemples :
– Un élève n’a pas fait son devoir, il évoque pour éviter une sanction que c’est le ramadan. L’affaire prend alors un tour “religieux”, alors que ce n’est qu’une ruse d’un adolescent qui a un poil dans la main. Cela peut dégénérer très vite. La solution trouvée peut conduire à créer un problème de manière artificielle. Tout dépend comment cela est traité dans l’établissement.
– Des élèves parlent de manière provocante, comme des jeunes un peu stupides, en employant des expressions comme “Allez, fais pas ton Juif, donne-moi ton stylo”, ou “Inch Allah”. Les Inquisiteurs qui s‘offusquent ne verront rien, par contre, comme atteinte à la laïcité dans des expressions comme “Nom de Dieu ”, ou “Mon Dieu ”.
– Une étudiante (voilée nécessairement) lit le Coran en interclasses ou en récréation. C’est louche, à surveiller, une possible radicalisation ? Les mêmes qui verront un élève (non voilé bien sûr) lire, dans les mêmes conditions, la Bible , n’auront rien à dire. C’est bien de chez nous, pas de problème.
En fait, les interviews montrent que le même fait, selon la manière dont il est traité en interne dans l’établissement peut déboucher sur une mise au point ferme, une ignorance du fait pour ne pas lui donner une importance qui amplifierait les réactions, ou un signalement, avec parfois, des conséquences graves avec la Police et la Justice pour “radicalisation”. En fait, il apparaît que souvent c’est la solution qui crée le problème , selon que c’est la volonté ou pas de protéger les élèves qui l’emporte.
Les rapports entre milieu enseignant et élèves
Ajoutons, et l’ouvrage le montre bien, que la question de la distanciation sociale entre le milieu enseignant et la population du quartier (donc les élèves qui en viennent) a aussi son importance. Dans les milieux ruraux la distance peut être grande, alors que dans les villes, les enseignant·es peuvent être du même milieu que les élèves. Cela peut créer des éloignements ou des rapprochements qui modifient les décisions prises en cas d’“atteintes”.
La distance sociale entre le milieu enseignant et les élèves est d’autant plus grande qu’ils/elles exercent dans des milieux populaires en général. Aussi, cette distance devient abyssale dans les quartiers populaires des grandes villes. Elle est parfois plus importante que dans les milieux ruraux. La dénonciation des atteintes à la laïcité est plus souvent le cas quand la distance est importante, C’est un rapport de classe lié aux principes de domination, mais que l’ouvrage n’interprète pas de cette manière.
Prenons deux exemples extrêmes :
– Dans un milieu rural, pas très élevé culturellement, l’enseignement doit porter aussi sur l’Islam. Réaction possible : “Pas de cela chez nous, qu’ils s’en aillent chez eux ”. C’est l’influence du milieu des parents qui crée alors les tensions, les problèmes et les atteintes signalées.
– Le milieu culturel des parents est du même niveau que celui des enseignant·es. Alors les parents vont se mêler et s’ingérer dans les cours, en sachant mieux que lui ou elle ce qu’il faut faire. Inévitablement les élèves reproduiront les frasques des parents, ne serait-ce que par provocation adolescente pour faire le “kéké” auprès de leurs copains et copines. D’où alors les tensions, les problèmes et les atteintes signalées.
Dans les deux cas, c’est la politique des différents gouvernements de la volonté d’intrusion dans l’École qui est responsable, mettant les enseignants et enseignantes dans des situations difficiles et conflictuelles.
Il est aussi bien indiqué dans l’ouvrage que le milieu enseignant peut être aussi source de problème quand ils ou elles n’arrivent pas à gérer leurs propres convictions par la distanciation nécessaire avec les élèves, du fait d’un manque de formation pédagogique. On les livre souvent à eux-mêmes en les jetant dans “la cage aux lions” sans réelle formation préalable.
Cette “ouverture de l’École sur la vie” a aussi un aspect d’extériorisation et pas seulement d‘intrusion interne. On va alors mener les élèves vers l’extérieur (entreprises, etc.). Les règles de l’extérieur ne sont pas les règles de l’intérieur, c’est une évidence, l’École a ses règles, les entreprises les leurs et il peut y avoir tensions, donc problèmes et atteintes signalées. L’ouvrage donne des exemples assez précis sur ces faits.
Nous sommes dans une société multiculturelle et ce qui pouvait sembler évident à une époque, ne l’est plus aujourd’hui. Dans le cadre des “découvertes du monde extérieur”, il est proposé d’aller visiter des bâtiments religieux (églises, temples, synagogues, mosquées) sous couvert de “culture” artistique ou pas. Inévitablement, il va y avoir des tensions, en plein conflit par exemple sur la Palestine, amener des enfants maghrébins dans une synagogue ou des enfants juifs dans une mosquée ne va pas être évident. Il y aura donc tensions, problèmes et possibles atteintes signalées.
Avec les moyens modernes d’enseignement, n’y a-t-il pas moyen d’éviter cette confrontation, par Internet par exemple. L’objectif d’ouverture est gardé à juste titre, mais l’effet de la tension n’existe plus. C’est un contournement qui évite un problème. Les enseignants et enseignantes interrogé·es ont été nombreux et nombreuses à chercher à apaiser les conflits en “refroidissant” les situations tendues, en tentant malgré tout de ramener les élèves aux apprentissages. C’est en tout cas, à mon sens, quelque chose à réfléchir, car la solution “C’est comme cela, c’est obligatoire” est plus source de problèmes que de règlements de conflits.
Vrais enjeux et faux débats
On a fait force tapage sur le thème “les territoires perdus de la République ”, toujours sur le thème de “l’islamisation”, voire du “Grand Remplacement”. Fort heureusement, l’ouvrage traite aussi des réponses et d‘analyses différentes autrement plus positives, comme “les Territoires vivants de la République” qui récusent ce constat alarmiste.
Dans l’introduction de l’ouvrage, on peut lire : “Une redéfinition de la Laïcité par le bas et dans les pratiques elles-mêmes, au nom de l’Universalisme républicain, est en train de se construire. Cette redéfinition est caractérisée par un grand pragmatisme, mais celui-ci est-il sans principes ? Ce n’est pas ce que montre notre enquête, puisqu’une conception inclusive et universaliste de la Laïcité domine…”
Cela sera le mot de la fin. Il y a bien d’autres aspects forts intéressants dans ce livre, notamment les comparaisons avec les écoles des autres pays, ou même à La Réunion qui a un petit goût d’ailleurs. J’y reviendrais peut-être dans un autre article.
Cet ouvrage montre aussi la formidable duperie des campagnes médiatico-officielles qui dénaturent l’École publique laïque et ses missions au nom de la mise en œuvre d’une idéologie d’État, qui ne veut pas dire son nom tellement il est honteux, et qui est totalitaire par essence, toute idéologie d’État etant totalitaire et liberticide par essence.
Mais cet ouvrage montre aussi, au verso, la formidable résistance du corps enseignant qui cherche toujours les voies et les moyens pour résister et instruire les jeunes générations pour leur émancipation future. C’est assez réjouissant.
Ce travail, réalisé avec les outils qui se veulent objectifs dans la mesure du possible, fait tomber quelques idées reçues. En particulier celle qui voudrait que l’expression de la religion musulmane perturbe, de manière primordiale, le fonctionnement des établissements scolaires. À bien lire cet ouvrage, on est bien obligé de se rendre à l’évidence, l’échec scolaire, les difficultés des élèves, le manque de moyens et les programmes vidés de leur contenu émancipateur sont majoritairement dénoncés dans les discours recueillis et définis comme la gangrène du système. Les questions liées à la religion, au racisme, à l’antisémitisme n’ont rien à voir avec ce qu’en disent les médias et le discours officiel”.
Noëlle Monin
Vous aurez compris que c’est un livre produit d’un travail considérable et positif et que je recommande vivement sa lecture. Vous y trouverez une mine inépuisable d’arguments pour défendre notre cause commune d’Émancipation de l’Humanité par la promotion de la liberté de conscience.
Laïcité, j’écrirai toujours ton nom !
Christian Eyschen
Ce pouvoir par les riches pour les riches ne cesse de museler la société, de confisquer des libertés (interdictions de manifestations, violences policières, gestion totalitaire de la crise sanitaire…)
Et maintenant voici la mise au pas de la jeunesse, SNU, Marseillaise obligatoire sans critique de paroles revanchardes, nationalistes, puis le retour, d’abord expérimental, de l’uniforme cher à tous les régimes autoritaires, qu’ils soient fascistes, staliniens ou théocratiques. Signe d’une militarisation de la société, car, même dans le domaine des loisirs, le scoutisme par exemple n’a pas de racines civiles. L’uniforme à l’école rallie les suffrages du sabre et du goupillon (tenue correcte, neutre, décente).
Les établissements scolaires catholiques ont longtemps exigé l’uniforme dans notre pays, avant que la déchristianisation n’entraîne un changement des mentalités : il s’agissait alors de distinction sociale, et non plus religieuse. Si on n’est plus contraint à prier catho, manger catho, penser catho, on ne s’habille plus catho. L’habit ne fait pas le moine, mais il y contribue, seules les plus intégristes des institutions ont gardé le port obligatoire de l’uniforme.
Quel bon en arrière toute ! Feuilletant l’ouvrage Mai 68 par celles et ceux qui l’ont vécu, je note l’aspiration à en finir avec les contraintes vestimentaires ; une lycéenne parisienne évoque les “cahiers de doléances” : “L’une d’elle était de supprimer le port obligatoire de la blouse, vestiaire obligé : deux blouses hebdomadaires en alternance, l’une bleue l’autre rose, avec nos nom, initiale du prénom et classe brodés au fil blanc ”. Autre témoignage, l’abandon du port du voile infirmier, encore imposé à l’époque.
Il n’est pas étonnant que Robert Ménard, le maire médiatique de Béziers, très proche de la famille Le Pen sur bien des points, se précipite pour expérimenter l’uniforme dans sa cité, et les contrevenant·es seront exclu·es de l’établissement concerné.
Une mesure liberticide
Ne parlons pas d’égalité, car Macron et ses soutiens font la guerre aux pauvres et creusent un abîme entre les classes, réduisant les indemnités chômage, les allocations, pourchassant les migrant·es… Il s’agit bien d’une mesure liberticide de plus, qui coûtera cher, soit aux familles, soit à l’État qui devrait consacrer davantage d’argent à l’Éducation nationale ; enfants et jeunes seront dont privés de la liberté de choisir leurs vêtements, alors qu’il s’agit d’une forme d’expression de soi, de créativité, d’art éventuellement (costumes, carnaval, loin de l’industrie du luxe). Ce n’est pas anodin, cette offensive réactionnaire (de l’ordre, de l’ordre, de l’ordre, selon Macron, adepte d’un vocabulaire martial digne d’un Zemmour) qui vise à restaurer une discipline d’un autre âge. Certes, l’uniforme existe déjà dans des établissements spécifiques, lycée hôtelier public notamment. Pour y être intervenue, je sais combien la tenue pèse à certain·es élèves (au point d’être un motif pour quitter le lycée) et la façon dont ils ou elles l’enfilent prestement à la porte de l’établissement afin de se fringuer de façon plus décontractée à l’extérieur. Le (désormais) premier ministre avait commencé par l’interdiction de l’abaya (quid des autres robes longues ?), qui lui avait donné une auréole autoritaire et avait permis de diviser la gauche (laïcité contre risque de stigmatisation d’une population déjà ciblée par le voile). Le Ministère est désormais confié à une femme qui traitait de “fariboles” la résurgence de l’uniforme. Elle a mangé son chapeau et applique à présent la feuille de route ultraconservatrice du chef.
Face à ces régressions, il faut une réaction citoyenne à la hauteur : syndicats, fédérations de parents d’élèves, organisations lycéennes doivent s’unir et refuser ces retours en arrière, où la nostalgie de l’ordre moral se mêle aux accents guerriers. L’expérimentation suscite déjà des levées de bouclier, elle s’amplifiera, espérons-le, afin que les générations futures ne subissent pas ces obligations rétrogrades, autoritaristes : elles préparent l’avènement de l’extrême-droite.
Marie-Noëlle Hopital
En français, le mot “élection” vient d’un mot latin qui veut dire “choisir”. En russe “élection” et “choix”, c’est le même mot. Les élections présidentielles russes ont eu lieu le 15 mars. Où était le choix ?
Pendant ce temps à Rafah, des centaines de camions sont bloqués par l’armée israélienne et leur marchandise pourrit.
Pendant ce temps à Gaza, on commence à mourir de faim. Les épidémies se propagent. Les médecins français qui ont travaillé dans l’hôpital européen de Khan Younis racontent les horreurs qu’ils ont vues : des corps d’enfants explosés, des amputations sans anesthésiants, des dyalisé·es qu’on voit mourir faute de médicaments…
Pendant ce temps, Macron reçoit le CRIF dont le président explique aux journalistes qu’Israël est une grande démocratie.
Je m’apprête à quitter l’Allemagne et pensais ne plus rien écrire pour la rubrique “Vu d’Allemagne”.
Erreur ! J’ai encore des choses à dire.
Comme plusieurs fois par semaine, je regarde, il y a quelques jours, Al Jazzera en anglais et vois les images montrant des centaines de jeunes affamés prendre d’assaut les camions de ravitaillement. De la farine se répand par terre, des enfants la ramassent, il y en a qui se la mettent directement dans la bouche ou râclent de la farine mélangée à du sable.
Peu de temps après, je vois pour la première fois la réunion pendant laquelle le nommé Gallant dit “They are human animals. We will treat them like animals ”. Il énumère avec les doigts de la main ce dont les Palestinien·nes de Gaza seront privés : “No food, no water, no fuel, no electricity…”
À ce moment-là, surgit de ma mémoire ce jour déjà lointain où mon beau-père, déjà très âgé, se met à parler de la Seconde guerre mondiale. Soldat de la Wehrmacht, il a été en Hollande, en Norvège et en Russie.
Après la guerre, comme beaucoup d’autres, il s’est muré dans le silence, mais ce jour-là il a rompu son silence pour des raisons que j’ai oubliées. Je retranscris ce qu’il a dit : “C’était dans une gare, en Hollande. On avait pour mission de monter la garde autour de trains de déportés juifs. Ils n’avaient ni eau ni nourriture. Des personnes ont lancé du pain dans les wagons, ils se sont jetés dessus. Ce n’étaient pas des humains, c’étaient des animaux”.
Quand je regarde les images transmises de Gaza, je pense aux camps de concentration. Serai-je accusée d’antisémitisme ?
En ce moment, il y a de nombreuses manifestations contre la montée de l’extrême droite. Il y a quelques jours, un manifestant a brandi, à Gießen, une pancarte : “Contre tous les racismes, que ce soit à Hanau ou à Gaza”. C’était le 4ème anniversaire de la tuerie de Hanau, ville proche de Francfort, où un fanatique d’extrême droite a tué dix personnes d’origine étrangère en février 2020.
Le représentant de la communauté juive de Gießen, qui devait parler, a pris le micro pour protester contre cette pancarte scandaleuse et dire que, dans un tel climat d’antisémitisme, il renonçait à parler.
Sarah Wagenknecht vient de fonder son parti BSK, “Alliance Sarah Wagenknecht”, les transfuges du parti Linke sont nombreux et nombreuses. Des sondages créditent ce nouveau parti de 7 % des suffrages lors des différentes élections de cette année. D’où viendront ces voix ?
Depuis quelque temps, la presse se livre à des exercices d’équilibriste. Si une page est consacrée à Gaza, avec, de façon incessante, le rappel qu’il s’agit d’une guerre entre l’armée israélienne et les terroristes du Hamas, la page suivante donne la parole à des Israéliens ou Israéliennes.
Dans un journal qui se veut de gauche, un journalitse israélien interviewé rappelle le massacre du 7 octobre, parle longuement des viols atroces commis lors de cette attaque et affirme que l’armée israélienne, elle, contrairement à ces monstres, ne s’attaque pas aux femmes en tant que telles. Ce serait toute la différence entre une armée morale et une bande de hors la loi.
Je viens de faire mes adieux à la seule personne de religion juive et de nationalité israélienne qui vive à Lich. Elle ne m’en a pas voulu de lui rappeler, publiquement, la différence entre antisémitisme et antisionisme. Elle venait, en réunion publique, d’affirmer que le monde entier, dans les manifestations, était contre les Juif·ves. Nous sommes restées en très bons termes.
Françoise Hoenle
Le 16 octobre 2023, 30 syndicats palestiniens ont lancé un appel mondial à l’aide : “End all complicity. Stop Arming Israel ”. En France, la campagne a été inaugurée par un rassemblement d’activistes devant le salon de l’armement Milipol, le 15 novembre en banlieue parisienne. Quatre mois plus tard, nous vous proposons de faire à nouveau un bilan d’étape.
Bilan international
À échelle internationale, plus de 40 organisations ont répondu à l’appel. Ces dernières semaines, des structures importantes ont annoncé rejoindre la campagne : le 14 février, le syndicat des dockers indiens a annoncé que ses membres refuseront de charger et de décharger des bateaux transportant des armes à destination d’Israël. Le 1er mars, la CUT, première organisation syndicale du Brésil, a annoncé qu’elle militait dorénavant pour que le pays arrête d’importer du matériel militaire en provenance d’Israël.
Certains pays commencent à annoncer l’interruption des exportations d’armes vers Israël (Espagne, Canada…). Nous devons être vigilant·es face à ces déclarations, qui, bien qu’elles puissent constituer des points d’appuis, sont souvent plus des effets d’annonce que des victoires réelles. Ces interruptions sont-elles permanentes ou simplement temporaires ? Concernent-elles uniquement les nouvelles licences d’exportation, ou affectent-elles les contrats déjà en cours ? Le matériel à double usage (civil et militaire) et les coopérations entre les entreprises sont-elles également concernées ?
Les journées internationales d’action
La mobilisation grandit dans le monde entier. Le 4 mars, des actions coordonnées contre les entreprises d’armement ont eu lieu dans plusieurs villes de Belgique, et en Suède. Lundi 11 mars, dans le cadre d’une journée mondiale d’action contre les entreprises d’armement complices du génocide, plus de 20 actions ont eu lieu dans au moins quatre pays. À l’international, quatre actions ont eu lieu en Allemagne (Berlin, Munich, Ulm et Nuremberg) et également à Tromso en Norvège, et à Aarhus au Danemark.
En France, au moins quatre actions ont eu lieu en région parisienne, à Malakoff, Corbeil, Créteil et Paris. Trois actions ont eu lieu autour de Toulouse et deux à Lyon, et d’autres encore à Marseille, Cholet, Dijon, Cannes, Brest et Saint-Nazaire. Les entreprises visées : Safran, Thales, et Exxelia. Déploiements de banderoles, rassemblements déclarés ou non, sites redécorés par les militant·es, die-in, tractages et blocages festifs… Les activistes ont rivalisé de créativité pour dénoncer et perturber le commerce d’armement avec Israël.
Depuis la dernière journée d’action du 7 février, le nombre d’actions coordonnées a ainsi doublé. Le mot d’ordre et la campagne sont repris dans différentes villes dont Bordeaux, Nantes ou Strasbourg, sous forme de pancartes dans les manifestations, de graffitis, de réunions publiques et de stands dans les universités.
L’impact de la campagne en France
La campagne a un fort impact sur les directions des entreprises visées. À chaque tractage annoncé, et à chaque action, dans le but de nous intimider, elles déploient un dispositif de sécurité disproportionné, appellent la police, déplacent les renseignements territoriaux, font descendre les chefs de la sécurité de leurs bureaux. Cependant, le tractage étant une action parfaitement légale, elles ne peuvent pas faire plus. De fait, un tel déploiement renforce la conviction des militantes et militants de l’impact de leur si modeste présence. Par ailleurs, il est amusant de savoir que les entreprises écrivent systématiquement des mails à leurs salarié·es pour les mettre en garde, ce qui contribue à nous faire connaître !
Les travailleur·euses, au contraire, continuent de généralement bien accueillir notre présence, et nous recevons des mails de sympathie de certains d’entre eux/elles. Nous avons également soutenu la grève des salarié·es de Safran pour des hausses de salaire, ce qui nous a permis de renforcer nos liens avec les travailleur·euses et syndicalistes de cette entreprise.
Dimanche 17 mars 2024, nous avons publié un Guide des entreprises d’armement françaises complices d’Israël (https://padlet.com/stoparmingisraelfrance/ressources ), qui regroupe l’essentiel de nos recherches à ce jour. Celui-ci devrait permettre à encore plus de militant·es de se mettre en action.
Nous sommes très optimistes pour la suite de la campagne : de plus en plus de militant·es et de groupes locaux s’en saisissent, les directions d’entreprises sont de plus en plus sous pression, et l’accueil des salarié·es de l’armement est très positif. Plus vite nous amplifierons cette campagne, plus vite nous pourrons arracher des victoires.
Isa
Les médias mainstream se sont récemment emparés de ce sujet, brève sur France-Culture dans le journal de 8h en février, et documentaire sur France3 le même mois, par exemple. Ces médias surfent sur l’effet #metoo et ses répercussions dans la société, sur le débat autour du droit à l’IVG à inscrire dans la Constitution ainsi que celui autour du partage de la charge de la contraception.
Bien sûr depuis quelques temps on peut s’adresser à des centres de contraception et d’IVG (CIVG), comme le centre Simone Veil du CHU de Nantes comme on peut le lire dans l’article de la revue de mars .
Mais la vasectomie, puisqu’il s’agit de cela, ne date pas d’il y a quelques mois…
À Bordeaux en 1936
Le Métron
Le 30 avril 1936, cinq hommes, militants anarchistes sont condamnés par le tribunal correctionnel de Bordeaux et plusieurs dizaines de militants sont poursuivis ; ils le sont avant tout parce qu’ils se revendiquent militants anarchistes, mais ce n’est qu’un prétexte pour la justice, ils sont en fait poursuivis pour s’être fait pratiquer une vasectomie.
En effet c’est les 23 et 24 mars 1935, à la demande du Groupe libertaire de Bordeaux, que le médecin Norbert Bartosek pratique des vasectomies sur 15 hommes.
Or pour l’État cette atteinte à leur corps, à leur capacité de reproduction (fabriquer de la chair à canon, rôle qui est principalement assigné aux femmes, l’est forcément aussi aux hommes) n’est pas acceptable.
La vasectomie n’est pas interdite par les lois françaises, c’est l’acte chirurgical du médecin qui l’est : assimilé à une mutilation volontaire par la loi, ce qui la fait tomber sous le coup des articles 9 & 10 du code pénal qui prévoit amende et peines de prison.
D’ailleurs le seul médecin du groupe de Bordeaux, le docteur Bartosek , de nationalité autrichienne, sera condamné à trois ans de prison et les militants anarchistes “vasectomisés”, Harel et Prévôtel, seulement à six mois pour “complicité de coups et blessures”.
La presse s’en mêle et un débat s’installe dans la société, les accusés faisant appel.
La Cour d’appel se saisit du dossier et le 8 juillet elle confirme les motifs de la condamnation, mais applique alors l’article 316 du code pénal, qui réprime la castration et l’article 311 qui vise les violences “coups et blessures volontaires”, mais diminue les peines, ramenant notamment celle de Bartosek à un an ferme, ce qui le fait libérer immédiatement, et à quatre mois pour Harel et Prévôtel.
Autoriser la vasectomie
La stérilisation est la première méthode contraceptive utilisée dans le monde , 26 % des Américains du Nord de 50 à 70 ans sont vasectomisés.
Aux États-Unis, il se pratique chaque année environ 500 000 vasectomies dans un but contraceptif. En Grande Bretagne ou au Canada, la vasectomie est utilisée par plus de 20 % des couples. En Belgique, en Espagne ou en Suisse, la proportion s’élève à environ 8 %.
Le sujet de la vasectomie revient dans les cercles militants lors du vote de la loi Neuwirth en 1967 qui autorise l’usage des contraceptifs, et notamment la contraception orale.
La loi vient abroger celle du 31 juillet 1920 qui interdisait non seulement toute contraception, mais aussi l’information sur les moyens contraceptifs. Elle n’est appliquée qu’à partir de 1972 à cause de multiples freinages de l’administration d’État et des partis politiques.
Cette loi stipulait que “[…] les individus peuvent, à bon escient, réclamer et obtenir de leur médecin les moyens de limiter leur fécondité […]”.
Mais ce sont les débats ouverts lors de l’adoption de la loi portée par Simone Veil en 1974 qui relancent l’intérêt pour cette méthode de contraception masculine.
Un militant libertaire nantais , Noël Leroux, se fait vasectomiser en avril 1975 et écrit une lettre ouverte au procureur de la République pour l’en informer.
Une brochure est éditée par la Fédération Anarchiste “La vasectomie, une contraception masculine interdite” , Le Monde Libertaire publie un article “L’année de la Femme ou une vasectomie subversive ” la même année.
On trouve des débats autour de cette contraception dans les mouvances féministes et anarchistes, la journaliste Marina Mollof en fera écho dans un article publié par le journal Le Monde en juillet 1975.
Noël Leroux réalise un petit film militant, en 1976, évoqué par Le Monde Libertaire de janvier 1976 , montrant une vasectomie in vivo, accompagnée de schémas comparatifs sur la vasectomie et la ligature des trompes, popularisant les idées libertaires autour de l’inégalité homme/femme à ce sujet, et sur la nécessité d’y mettre fin en autorisant la vasectomie.
Tout reste donc à faire …
Bernard Foulon
Valentine Imhof se renouvèle à chaque livre dépliant le noir (même si elle ne peut pas prétendre que le noir ait été un “choix délibéré” comme elle le dit dans l’entretien publié sur le site de l’Émancipation https://www.emancipation.fr/2024/03/29/le-choix-du-noir-entretien-avec-valentine-imhof/ ) jusqu’à plier nos certitudes, troublant le jeu troublé du créateur et de son lecteur et de sa lectrice et nous entrainant dans le tourbillon inexorable d’une bonde.
Son premier roman, Par les rafales , empruntait les codes du polar pour s’en affranchir rapidement, in utero, tant la poursuite n’aura d’intérêt que pour découvrir la raison de la fuite d’Alex. Zippo poursuivait le genre en l’obscurcissant par une relation dépassant les convenances où l’essentiel n’est pas ce que l’on fait mais ce que l’on est. Avec Le Blues des phalènes (Trophée 813 du roman francophone 2023), Valentine Imhof entre dans une nouvelle dimension ; elle s’affranchit des codes, ne s’impose pas de limite, ni dans le temps, ni sur la durée, ni dans les personnages multiples, multipliés et uniques dans ce qu’ils nous disent…
Si la folie s’empare de ses personnages, c’est parce qu’ils sont mis à mal “par ce qu’ils subissent ” alors ils basculent et collent à leur destin auquel il semble illusoire d’échapper . Ses livres sont des tragédies et ils/elles nous apprennent, sinon à les éviter, à détourner les balises et les contraintes. Comment définir mieux un appel à la révolte ? Par la littérature ?
Tatoo, c’est tout toi
Alex se sent proie et les chasseurs sont nombreux. Elle doit fuir, se débarrasser d’eux et s’en protéger. La bougeotte, une adresse mail par jour, l’élimination des sbires à ses trousses, un homme dans les Shetlands, un autre dans une chambre d’hôtel, et une gangue tatouée sur le corps comme une cotte de mailles , sauf au-delà du cou et en-deçà des chevilles et des poignets, composée des mots, des armes littéraires de la fiction poétique et de la poésie fictionnelle. Le tout sur fond de rock n’roll. Une femme tue car ils sont à ses trousses. Elle ne donne pas son prénom, “il le connaît déjà, c’est sûr. Ça et tous les autres renseignements que l’autre bâtard lui aura donnés ” (page 13), elle butine entre Metz et Gand tandis que dans les Shetlands, Kelly tente de l’identifier… Une révélation. Un clavier brûlant et sonore dont vous ressortirez ému·e et changé·e en conservant l’image d’Alex, la femme-livre, une femme incandescente, éthérée et liquide : “Elle est à la fois vent, roche et flocon, l’eau qui se gonfle et se fracasse, la respiration rauque de la tourmente, la glace qui craque et tombe par plaques dans l’océan écumeux” (page 281).
Tu viens plus aux soirées ? Non, j’ai pas le temps, je lis
Le plaisir du Zippo qu’on ouvre, qu’on vrille et qu’on fait claquer, vous connaissez. Impossible d’arrêter de fumer si on possède un Zippo disait Gainsbarre. Mais celui qui consiste à introduire le feu dans le jeu amoureux, ça, vous ne connaissiez pas. C’est particulier. C’est celui auquel jouent Ted et Éva. Mais Éva s’en va. Et Ted la quête. “Il est le maître de ses émotions, de sa volonté, de sa souffrance”. Mais il ne la trouve pas. Alors il lui laisse des messages. Il brûle des jeunes femmes blondes. C’est tordu. “Seul compte l’instant de terreur que l’on saisit dans le regard de la victime au moment où on l’arrose d’essence, quand elle comprend ce qui va se passer.” Les flics Mia et Peter suivent son bilan carbone. C’est chaud. Ce roman bouillant, ardent est un appel aux douleurs, à l’abandon du pardon, au passé qui ne passe pas, au présent qui déçoit et au futur qui n’existe pas. Car chacun, le pied debout sur le frein, chacune les yeux bandés au volant, fonce droit sur le mur avec l’allant du communiant qui doute. Un roman. Une flaque d’essence. Un baiser. Un brasier. Un aphrodisiaque. Une claque. Dérangeant, renversant, époustouflant. Une narration sans pause. Un style sans concession.
La misère sans soleil
“Ailleurs, plus loin, les barrages, les canaux, l’irrigation, le maraîchage, les cohortes de cueilleurs à 1¢ de l’heure, les routes les rails, les convois de désespérés qui affluent tous les jours plus nombreux pour fuir leur misère et découvrir qu’elle les accompagne où qu’ils aillent, où qu’ils soient, qu’elle les talonne, qu’elle les précède, qu’elle est partout, irrémédiable.” Le Blues des phalènes , page 13.
Il est des livres qu’on avale, où la tension narrative est telle qu’on ne peut supporter l’arrêt de la lecture, il faut finir coûte que coûte, quitte à manger les lignes. Le Blues des phalènes n’est pas de ceux-là. Le roman de Valentine Imhof exige la réflexion, nécessite l’arrêt, pousse à se poser plus de questions que de donner des réponses. C’est, je crois, l’intérêt et la force du roman noir sur le policier. Il questionne là ou l’autre s’efforce de résoudre. Il pousse à quand l’autre impose de.
Valentine Imhof semble écrire en transe, survoltée par une colère constructive et délie ses personnages de leurs obligations sociétales. Elle parle elle de “constat désabusé”.
Roman choral qui suit quatre destinées en jonglant dans la chronologie et le temps, à rebours, en sautant en arrière, en avançant, quitte à perdre le lectorat, dans ces années trente aux États-Unis d’Amérique, années de la pauvreté et de la misère, des hobos et des clodos. Quatre fulgurances mortelles : Arthur, jeune, collectionnait les animaux en souffrance, adulte, devient le soldat porteur de morts, Pekka l’insaisissable qui change de nom (Joséphine, Jane…) pour changer d’avenir et Nathan, son fils, l’enfant de l’explosion que le mal pourchasse, tous deux nés de coups de bûche donnés sur la nuque d’un mari et beau-père violent et Milton le mouton noir de la famille qui a pris la route, s’est exilé (“dans un lieu qui n’intéressait plus les hommes ”, p.17) et refuse le monde.
Ces personnages sont nés à Halifax, en 1917, lors de l’explosion causant des milliers de mort·es, annonçant d’autres à venir. La déflagration détruit, elle expulse et elle crée. Les conditions de notre monde, nos années trente, notre guerre, notre fin. En l’attendant, chacun chacune va survivre, à sa manière, en acceptant ou refusant ce qu’on leur met sous les yeux ou dans la bouche. C’est leur seul luxe ici-bas car rien n’existe là-haut (“[…] elle a renoncé à la religion”, à “devenir un de ces Bienheureux et avoir, enfin, le droit de se vautrer dans la béatitude aux côtés de l’Éternel, il fallait d’abord claboter […]”, p.352) qui puisse consoler, pauvres ils sont ou devenus, pauvres ils resteront ou deviendront “tant qu’on peut continuer à tricoter son bas de laine en la tondant sur le dos des autres” (p.275).
Ils fuient par nécessité ou par courage leur ligne de vie. L’avenir est aussi radieux que le présent, et ce n’est pas parce que les lendemains ne chantent pas qu’il faut ne pas rêver de fredonner jusqu’à ce que le “fanal fumeux d’un espoir illusoire” soit agité et que “les phalènes viennent s’y brûler ” (p.293).
On pense à Steinbeck*. On a envie de relire Zinn**. On évoque McCarthy***.
* Les raisins de la colère, ** Une histoire populaire des États-Unis, *** La Route.
On est tout simplement dans un roman de Valentine Imhof.
Le Blues des phalènes est le récit de la violence intolérable qui s’abat, s’abat et s’abat. Valentine Imhof rend hommage à ces passagers transparents de notre monde, “toujours les mêmes qui morflent”.
François Braud
Par les rafales , Valentine Imhof, Le Rouergue noir, 2018, 285 pages, 20€.
Zippo , Valentine Imhof, Le Rouergue, 2019, 265 pages, 20e.€Poche 8.50€.
Le Blues des phalènes , Valentine Imhof, Le Rouergue noir, 2022, 474 pages, 23e. 10/18 polar, 9.20e.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Aujourd’hui, c’est Jean Esch, le grand traducteur de King, Westlake, Connelly, Winslow (voir critique en fin d’interview https://www.emancipation.fr/?page_id=7791 ), entre autres, qui a gentiment accepté de répondre à quelques questions.
Émancipation : Bonjour Jean Esch, comment êtes-vous devenu traducteur ? Pourquoi vous êtes-vous spécialisé dans le “noir” ?
Jean Esch : Traducteur est le seul métier que j’ai exercé (jusqu’à présent). C’est une activité qui m’a toujours attiré. Adolescent, je traduisais pour mon plaisir les paroles des chansons anglo-saxonnes que j’écoutais.
Je me suis “spécialisé” dans le noir grâce à ma rencontre avec François Guérif, puis avec Patrick Raynal. Pendant longtemps. Le genre s’est élargi depuis…
Émancipatio : :Comment définiriez-vous votre travail ? Que répondez-vous à ceux qui pensent : “Traduttore, traditore” (traducteur, traître) ?
J.E. : Je vois ça comme un travail d’artisan. Je dispose de tous les éléments, à moi de construire un meuble qui tient debout. Si en plus, il n’est pas trop moche, tant mieux.
Je ne suis certainement pas un “auteur”. Je n’ai pas l’angoisse de la page blanche. Quand je m’installe à mon bureau le matin, tout est déjà là, devant moi.
Concernant le problème de la “trahison”, son ampleur dépend de la difficulté du texte. Il faut faire de son mieux… et ne pas trop y penser.
Émancipation : Comment procédez-vous pour traduire un texte ? Rencontrez-vous ceux que vous traduisez ? Êtes-vous en contact avec eux pendant votre travail ? Admirez-vous leur travail ? Pensez-vous qu’il est nécessaire d’avoir à l’inverse du recul, voire une forme de neutralité ?
J.E. : En règle générale, je ne lis pas le livre entièrement avant de commencer à traduire. (Cela peut générer quelques mauvaises surprises.) J’aime rester dans la peau d’un lecteur… surtout quand je vais passer plusieurs mois sur un livre.
L’idéal, c’est de traduire un auteur vivant… qui accepte de répondre à vos questions. J’ai découvert des gens très attachants, passionnants, d’autres beaucoup moins.
Il faut se méfier d’une trop grande admiration, qui interdit de “toucher” au texte.
Émancipation : Lisez-vous toujours une œuvre en langue originale ou vous arrive-t-il de lire la traduction d’un autre ?
J.E. : Je ne lis que l’anglais, donc je n’ai pas le choix pour les autres langues. J’avoue avoir du mal à lire les traductions de l’anglais. Mes réactions vont de l’agacement à l’admiration. Et trop souvent, je m’arrête dans ma lecture pour essayer de deviner la phrase originale.
Émancipation : Que pensez-vous de la retouche que j’ai signalée aux lecteurs de broblogblack sur l’incipit du Poète de Michael Connelly ? “La mort, c’est mon truc” est devenue “La mort, c’est ma spécialité” https://broblogblack.wordpress.com/2022/03/15/death-is-my-beat/
J.E. : Vous me permettrez de ne pas m’étendre sur ce sujet.
Émancipation : Quel Donald Westlake conseilleriez-vous à quelqu’un·e qui ne connaît pas l’œuvre de ce grand auteur ? Quel souvenir gardez-vous de la traduction d’Aztèques Dansants et de son fantastique incipit (il renouvelle d’ailleurs deux fois cette liste dans le roman) ?
J.E. : Je conseillerais Aztèques Dansants, justement. Je garde un merveilleux souvenir (et aussi quelques maux [mots ?] de tête) de tous les romans de Donald Westlake que j’ai traduits car ce sont des bijoux de dérision, et parce que je les associe à leur auteur, un homme délicieux.
Émancipation : Quand vous traduisez King en 2019 après plusieurs autres traducteurs, tenez-vous compte de leur travail ou prenez-vous le texte comme s’il était le premier de l’auteur ? Ou en reprenant la suite de Freddy Michalski pour le triptyque de Don Winslow, La Griffe du chien, Cartel et La Frontière ?
J.E. : Je me suis bien gardé de lire les traductions précédentes.
Émancipation : Vous avez traduit 24 heures chrono. Procède-t-on différemment d’avec un livre ? Une anecdote court sur Kiefer Sutherland : apprenant que les spectateurs buvaient un verre d’alcool à chaque fois qu’il jurait, il aurait multiplié ses fuck au tournage. Si elle est vraie, avez-vous respecté ces “débordements” ?
J.E. : Comme vous vous en doutez, le sous-titrage pose avant tout des problèmes de concision, à cause du temps de lecture (12 à 15 caractères par seconde). Du coup, tous les “fuck” et autres passent à la trappe. D’autant que le public les entend ! Supériorité de la V.O. sous-titrée sur le doublage.
Émancipation : Quel livre rêveriez-vous de traduire ou auriez-vous rêvé de traduire ?
J.E. : On m’a proposé récemment de retraduire un monument de la littérature anglo-saxonne. J’hésite encore… Trop de problèmes. On se sent obligé de se démarquer de ce qui a été fait, même si c’est bien.
Émancipation : Quelle serait la réponse à la question que je ne vous ai pas posée ?
J.E. : Oui, toujours.
La question étant : Aimez-vous toujours ce métier, après toutes ces années ?
Émancipation : Merci Jean Esch de nous avoir accordé un peu de votre temps
. Entretien réalisé par François Braud
Jean Esch est un traducteur, un artisan du livre. Aussi me suis-je plongé dans une de ses dernières créations traductions : City on fire de Don Winslow paru aux Éditions Harper Collins sous le titre de La Cité en flammes ..
J’ai découvert Don Winslow il y a peu. J’en avais entendu parler et un bon nombre de ses livres squattent mes étagères (dont Satori , que j’ai lu et apprécié, bel hommage à Trevanian en reprenant son personnage de Shibumi). Je ne sais pourquoi je ne me suis pas lancé dans sa trilogie de La Griffe du chien, Cartel et La Frontière . Il aura fallu qu’un de ses ouvrages Le Prix de la vengeance soit sélectionné pour le Trophée 813 de la nouvelle pour que je prenne conscience enfin de l’importance de cet auteur, de la qualité de ses écrits. Quelle claque ! Un souffle bluffant, des dialogues ciselés, incisifs et faisant mouche à chaque fois. Cet auteur a un talent pur, pour, en quelques lignes, deux trois dialogues, mettre en scène toute une histoire et révéler des vies bousculées, des espoirs tendus et des destins qui vont morfler. Le livre m’avait épaté. J’en parle, plus longuement, sur broblogblack https://broblogblack.wordpress.com/2021/08/25/au-pays-de-maupassant/
Vous pouvez sauter le paragraphe suivant si vous estimez que les remerciements sont toujours… dégoulinants
Je terminais cette critique d’ailleurs sur ses remerciements, étonnamment universels, contrairement à ceux de ses petits camarades qui ne louent en général que la présence de leur compagne ou compagnon, voire l’apport de leurs parents, le travail de leur éditeur/éditrice agent/agente et l’amitié de quelques congénères. Don Winslow y remerciait, en plus des sus-cités, les professeurs, les contribuables, les ouvriers, les policiers, les militaires et, ce qui pourrait passer pour de la démagogie, fleurait bon l’humanisme franc et la reconnaissance réelle. Là encore, avec ce livre, il remercie d’abord, avant son agent, le personnel soignant et tous ceux et celles qui ont permis à son livre d’exister de la correctrice à l’agent marketing, du libraire au lectorat. Grand bonhomme, comme dirait Ken Bruen.
“Elle est synonyme d’ennuis”
Tout commence par une apparition : “Danny mate la femme, à l’abri de ses lunettes noires. Cheveux blonds, yeux d’un bleu profond et un corps que le maillot noir souligne plus qu’il ne le cache. Le ventre est plat et ferme, les jambes musclées et fuselées. On ne l’imagine pas dans quinze ans avec des hanches larges et un gros cul, dus aux patates et aux spaghettis à la sauce bolognaise” . C’est Hélène de Troie ou plutôt Pam de Providence (Rhode Island) ou Dogtown.
Le clan troyen des Murphy, des Irlandais, Pat Murphy, Liam Murphy et Danny Ryan sont trois gamins de Dogtown et même si Danny Ryan (un Irlandais enfant unique, une anomalie) qu’on pressent Énée, n’est pas issu du père John Murphy, il mange à la table depuis que son père à lui, Martin Ryan, n’inspire plus la peur mais la pitié. Le clan a ses femmes, Catherine, la mère, épouse de John, ses filles Cassie (qui s’émancipe de la dope et de la bibine aux AA) et Terri, la femme de Danny. Et puis il y a les hommes de main comme Ned, élevé aux poings et au cuir à rasoir, les deux orphelins qui tueraient père et mère…
En face, c’est le clan grec, les Moretti, des ritals. “Peter Moretti est l’archétype du mafieux : cheveux noirs épais lissés en arrière, chemise noire aux manches retroussées pour exhiber sa Rolex, jean de marque et mocassins. Paulie Moretti est un rital chétif […] à la peau caramel” et aux cheveux permanentés. Et il y aussi le rouquin Chris Palumbo et leur tueur patenté Sal Antonucci et son gars Tony Romano…
Et tous les week-ends du Labor Day, Pasco Ferri organise le samedi soir une grande fête à laquelle il convie tout le monde pour des beignets de palourdes cuits sur un feu dans le sable. Les Moretti et les Murphy trinquent quand soudain Danny la voit “remontant de la plage… cette femme. La déesse sortie de l’eau ”.
“Elle est avec Paulie Moretti”. Et Liam, Pâris célibataire, va y laisser trainer ses mains. Sur ses nichons. “Elle est synonyme d’ennuis” . Et de gros.
On sait dès le départ vers quoi on va. Le mur. Et pourtant, dans ces 391 pages, on ne peut guère enlever plus d’une ligne. Tout est vital.
Vous vous perdrez sans doute entre tous ces personnages, vous habituant peu à peu à eux, quand, soudain, ils disparaîtront à cause de la guerre entre les deux clans, car, évidemment, il va y avoir la guerre, le sang va couler (à un moment le nombre de morts est même cité, 53, je crois). La faute à Liam et ses mains baladeuses. Mais on finit par s’arranger, on a tout intérêt, on discute, on échange, on donne, on prend et Paulie Ménélas croit enfin, un en l’affront réparé et deux en la “fin de l’histoire”. “Sauf que ce n’est pas la fin”. Ça redémarre quand Liam pique Pam, la fiancée de Paulie et se marie avec elle. Là, c’est un peu trop. Et si “on peut dire qu’elles s’étaient combattues, ces deux tribus d’immigrants, pour se faire une place. Les Irlandais à Dogtown, les Italiens à Federal Hill ”. Et bien, elles vont recommencer, encore une fois, une dernière fois ?
“S’il pleuvait de la soupe, les Irlandais se précipiteraient dehors avec des fourchettes”
Savoir se perdre comme on flâne dans une ville, vous n’aurez de cesse d’avancer dans La Cité en flammes pour comprendre comment on peut en arriver là et comment va faire Danny, que l’on suit plus particulièrement, pour sauver sa famille. Quitte à être un mouchard ? “Il n’y a rien de pire”. “Si, se dit-il : un homme qui ne protège pas sa femme et son enfant” . Car c’est ça qui compte pour lui : “Danny n’est pas un sympathisant de la Cause. Il trouve que ce « patriotisme » larmoyant envers un pays qu’ils n’ont jamais connu, c’est du pipeau. Il n’en a rien à foutre que les Six Comtés restent britanniques ou qu’ils soient rattachés à l’Irlande… ou à l’Islande même ”. Il trouve les “Irlandais prisonniers de ce [qu’ils sont], toujours à la recherche de [leur] prochaine défaite” . Danny aimerait bien se détacher de ces traditions de perdants mais c’est difficile car “les Irlandais marchent vers la mort comme si c’était une jolie femme” . Et elle a le visage de Pam.
On referme La Cité en flammes avec deux envies : 1. la curiosité de (re)lire L’Iliade d’Homère afin d’établir les correspondances entre les deux récits (et Don Winslow affirme qu’il y a, dans son roman, un pendant à tout personnage de l’Iliade https://lille.maville.com/actu/actudet_-don-winslow-fait-de-l-iliade-un-roman-noir-_54135-5210735_actu.Htm ) et 2. l’envie de lire la suite promise (la quatrième de couverture nous annonce que c’est le premier tome d’une trilogie et il y a même un bandeau : la nouvelle trilogie explosive).
“Il y a dans L’Iliade tous les ressorts des romans noirs. Chacun de mes personnages est un miroir de ceux du récit antique, même les dieux ” Ouest-France (4 mai 2022)
Ouvrez cette Iliade contemporaine. Et vous remercierez Jean Esch.
François Braud
La Cité en flammes , Éditions Harper Collins, collection Noir, 2022, 391 pages, 21€90.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Militante au SNES-FSU, je n’ai jamais envisagé d’adhérer à FO mais j’estime que le syndicalisme doit savoir dire NON, par exemple à la PSC quand l’objectif devrait être le 100 % Sécu, ou à l’acte II de l’inclusion qui va aggraver les difficultés du système éducatif, faute de formation, et de moyens adaptés. Les salaires des AESH et leurs conditions de travail suffisent à démontrer le peu de cas que ce gouvernement, comme les précédents, fait de l’accompagnement des enfants en situation de handicap. C’est lui qu’il faut cibler en priorité.
Marie-Noëlle Hopital
Depuis quelques années, la dystopie, en littérature et au cinéma, fait recette. Un petit peu de réchauffement climatique, de totalitarisme, de réflexion sur l’humain, le tout nimbé de pessimisme métaphysique pour faire sérieux. On mélange et on obtient… Qui après nous vivrez d’Hervé Le Corre.
Quatre générations incarnées par quatre femmes, Rebecca, Alice, Nour et Clara vivent dans un monde post apocalyptique. Rebecca est la seule à avoir connu le monde d’avant, déjà au bord de l’abîme, qui bascule définitivement dans le chaos quand l’électricité s’arrête. Sa fille, sa petite-fille et son arrière-petite-fille sont des enfants du désastre écologique.
Les incendies ravagent la nature, les villes sont détruites, les épidémies s’enchaînent et les êtres humains vivent en hordes.
Un air de déjà lu ?
Oui.
Un écrivain visionnaire ?
Non.
Quand on lit le roman d’Hervé Le Corre, on passe d’un chapitre à l’autre, consacré soit à l’arrière-grand-mère, soit à la grand-mère, soit à la petite-fille, soit à l’arrière-petite-fille et on a hâte que la famille s’éteigne pour passer à autre chose. La mécanique narrative pourtant bien huilée grince et le bruit des roulements empêche l’émotion ou la réflexion d’advenir.
Des habits trop grands
N’est pas Orwell qui veut. La prescience que l’on peut avoir d’une époque n’a rien à voir avec la divination mais tout à voir avec l’analyse politique et sociale que l’on peut en faire. Hervé Le Corre n’a pas cette ambition. Il exploite en bon artisan de la littérature un filon et extrapole à partir de ce qu’il sait de l’extinction du vivant. Un roman écrit par un lecteur de Socialter, voilà ce que l’on a l’impression de lire. Le narrateur fait subir à ses personnages, surtout féminins, les pires outrages, tel Sade qui punit Justine d’être trop vertueuse, car au moins une chose reste intacte dans cet univers ravagé, le patriarcat dans sa forme la plus sauvagement archaïque.
Et là, le malaise s’installe. Seul le paysage atteste du basculement dans une ère sans retour, on ne compte plus les descriptions de maisons éventrées, d’arbres qui poussent au travers des balcons et de ruines calcinées. Pour le reste, c’est-à-dire la brutalité d’un monde en partie dominé par les hommes, rien ne change. Hervé Le Corre a lu La Servante écarlate et dans un chapitre s’en inspire pour décrire une communauté virile et féodale où la femme travaille au champ, sert à la reproduction et au plaisir vite consommé. L’homme est un guerrier qui viole sa femme de quinze ans après avoir affronté des ennemis.
La bonne nouvelle, si l’on cherche à être cyniquement sexiste, est que dans ce monde d’après la catastrophe, #Metoo est balayé. On revient au point zéro, la femme si elle compte sur des lendemains qui chantent, s’abuse. Elle est vouée à l’éternel retour à sa condition matricielle. On peut répondre à cela que dans Qui après nous vivrez, l’homme n’est guère épargné et a aussi son lot de malheurs. C’est vrai mais de façon presque périphérique pour respecter une sorte d’équilibre qui peine à convaincre.
Le point de vue des mourant·es
Ainsi donc, que l’on se rassure. Le monde de demain est la continuité de celui d’aujourd’hui, l’électricité et l’hyper technologie en moins. Là où Orwell (ou avant lui, Jack London dans un court récit La Peste écarlate ou dans Le Talon de Fer ) éveille les consciences, Hervé Le Corre les distrait et les divertit dans les teintes glauques. Il émaille toutefois son roman de quelques monologues sentencieux qui accusent sur le thème “Comment a-t-on laissé faire cela ?” et il n’a pas son pareil pour évoquer la crasse qui s’accumule sur les corps et la beauté insolite des femmes au milieu de la désolation. Soit.
La littérature dystopique actuelle adopte le point de vue univoque des mourant·es que nous sommes tou·tes censé·es être sans le savoir, le moins imaginatif finalement. L’écrivain tire le fil du pire sans se fatiguer. Un peu plus de maladies incontrôlables, de domination des plus forts, de phénomènes climatiques extrêmes et le tour est joué, la presse qualifie alors le livre de “noir, visionnaire, poétique”. Certains critiques voient même dans le roman d’Hervé Le Corre un hommage rendu aux femmes qui résistent et se battent pour sauver leur humanité et l’humanité. Il est vrai que Rebecca, Alice, Nour et Clara incarnent des “Mères Courage” mais ne parviennent pas à faire oublier que des milliers d’autres se font torturer, battre et violer. Elles restent des figures épiques sans épopée, privées du pouvoir de réinventer le monde.
Un conseil
On préfère lire un premier roman aux éditions Gallmeister écrit par Christina Sweeney-Baird, La Fin des Hommes . Quand 90 % de la population masculine est décimé par une pandémie, qu’advient-il du monde ? Loin de céder à la facilité, l’autrice évoque les rapports entre les femmes dominantes et les hommes survivants avec une acuité sans complaisance et sait mêler l’intime et l’universel. Peu importe qu’elle accumule de façon répétitive les scènes d’horreur. Il dérange sans esbroufe, sans goût pour la surenchère et a le mérite de mettre en scène le monde dans sa plus grande diversité. Le contraire d’un monochrome.
Sophie Carrouge
Qui après nous vivrez , Hervé Le Corre, Rivages, 2024, 400 p., 21.90€.
La Fin des Hommes , Christina Sweeney-Baird, Gallmeister, 2023, 480 p., 12,20€.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
“Toutes les affaires d’homicides ne sont pas identiques. Certaines te collent à la peau pour toujours. Tu les portes en toi comme des cicatrices” (p.442).
Un prologue inquiétant à l’incipit hameçonnant : “Des cinq policiers affectés à l’enquête sur le meurtre de Dolores Murgia, je suis la seule encore en vie ”. Qui Parle ? La seule encore en vie à la fin, ce sera laquelle des deux enquêtrices Rais Mara ou Eva Croce ? Cette question sous-tend le roman jusqu’aux dernières pages ou presque mais là ne réside pas son attrait essentiel. Comme l’auteur le déclare, le personnage central c’est la Sardaigne ; “Je voulais, plus particulièrement raconter la vraie Sardaigne, son âme profonde , […] la Sardaigne de l’intérieur, la moins connue. Celle de la Barbagia” . Sauvage et moins touristiques que la cité de Cagliari avec “Sa genti arrubia”, “le peuple rouge”, “les flamants roses ; Ici on les appelle comme ça” (page 193).
Mutées pour “différends avec la hiérarchie” (c’est plus complexe mais c’est à découvrir), les deux femmes, Rais , la locale, femme humiliée, “belle femme d’une quarantaine d’années”, “blonde de taille moyenne”, “yeux bleus ciels ”, aux “rondeurs voluptueuses ”, aussi incisive dans son humour et ses réparties, ses jurons, qu’elle peut paraître superficielle dans sa manière bourgeoise de s’habiller (“élégante dans son tailleur sombre et ajusté ”, page 73) et Eva , la Milanaise d’origine irlandaise (elle a teint ses cheveux roux en noir avant d’arriver en Sardaigne mais n’a rien pu faire pour ses “taches de rousseur sur son visage ”), mère traumatisée, “yeux céruléens”, “aux traits délicats, presque elfiques”, (pages 75-76), punk rockeuse (“rangers éraflés, jean déchiré, T-shirt d’un groupe de roc k […] blouson en cuir, piercing au nez et une flopée de boucles d’oreilles”, page 204) sur pattes qui a du chien, sont affectées au sous-sol au service des Crimes non résolus (il faut ici comme ailleurs faire du chiffre pour que les politiques puissent s’en vanter) dirigé par Farci , un homme qui affiche dans son bureau l’affirmation suivante : “Si tu n’entres pas avec une solution, c’est que tu fais partie du problème” (page 80).
Lui, Moreno , est hanté par deux affaires (“Tous les policiers en ont au moins une : une affaire non résolue qui les empêche de dormir qui continue de les tourmenter pendant des années, qui les réveille au milieu de la nuit, tailladés par la culpabilité, en proie à des rafales de souvenirs et d’images indélébiles”, page 26), deux crimes rituels, ancrés dans le passé (1975 et 1986) qu’il veut absolument résoudre, à tout prix, avant de mourir puisque ses jours sont comptés et que sa mémoire déraille. Il va alors tout faire pour contaminer les deux femmes…
Et, c’est la pauvre Dolores Murgia qui va réunir le trio. Déclarée disparue, Moreno Baralli est persuadé qu’elle est en danger et que le tueur va frapper à nouveau.
On découvrait Piergiorgio Pulixi avec L’île des âmes . En 130 chapitres courts alternants les époques et les protagonistes, la fresque happe dès les premières lignes et on plonge dans cette nature quasi primaire, étouffante, dans cette mythologie agro-pastorale troublante, dans cette Sardaigne où “le silence est presque une religion” (page 23) ; il sera difficile de faire parler les hommes qui ne cherchent pas à dominer la nature car ils la craignent et les femmes qui se taisent car elles obéissent aux hommes.
L’île des âmes est un roman sur le deuil : de l’innocence, de la vérité, de la résolution. Mais aussi sur l’espoir : de tenir, de croire, de vivre.
“On vit vraiment une époque formidable : des gamins de couleur battus jusqu’au sang, près d’un féminicide par jour, des étoiles de David dessinées sur les portes des personnes d’origine juive et des slogans antisémites tagués devant les écoles. Et maintenant ce crétin qui fait des procès sur Internet. On n’a pas respiré un air aussi serein depuis l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, hein ?” (Piergiorgio Pulixi)
C’est avec délice qu’on plonge dans la “suite”.
Dans notre duo déboule Vito Strega , criminologue. Mais le prof est aussi flic. C’est un grand et bel homme qui sculpte son anatomie dans les piscines. Un beau mâle.
Le Dentiste ; le nom que l’on donne à celui que l’on recherche en fonction de son modus operandi est toujours révélateur du temps que l’on va mettre à l’arrêter. Avec le dentiste, il faudra prendre son mal en patience, comme avec une rage de dent : “Serre les dents, on a presque terminé…” (page 43), “– Tu as faim ? Envie de te mettre quelque chose sous la dent ?” (page 70), “… tu as résolu une bonne fois pour toutes le problème des caries, non ?” (page 195). Et ce n’est pas à proprement parler un serial killer. Pas de “cooling-off”, cette “période d’accalmie entre deux meurtres”, “c’est comme s’il connaissait à la perfection le tempo médiatique ” (page 229).
Aujourd’hui, on note tout le monde : le coursier, le restaurateur, le transporteur, la technicienne de surface, le vendeur sur internet alors pourquoi ne voterait-on pas aussi pour tout ? Pour le président, le député, le conseiller régional, départemental, municipal, le shérif, le juge déjà. Pourquoi pas la peine du condamné ?
C’est ce que propose le Dentiste . Clair et efficace : “Le plan était banal dans sa simplicité : la haine était l’engrais et la colère sociale le terreau” (page 57). Sur un calendrier bien serré (la justice étant le plus souvent peu prompte à réagir) : enlèvement du suspect (un pédophile, un juge corrompu…), première peine plancher (extraction des dents), indemnisation de la victime (un sachet de dents humaines), procès vidéo : “Toute la scène évoquait un film d’horreur. Sauf que c’était réel ” page 49 (annonce de l’accusation et dualité de la peine : rien – acquittement – ou tout – condamnation à mort avec exécution immédiate). Simple. Binaire. Éfficace. Pas très juste mais très vite viral et populaire. Ce n’est pas une question de justice mais de pouvoir. Pas un problème de droit mais de devoir. Pas un problème d’équité mais d’égalitarisme. Le Dentiste “lubrifie la machine judiciaire avec du sang” (page 165), il éduque “les gens à la haine” (page 282), cela “pour faire exploser le système” (page 166).
Car, “en Italie, le meurtre vend plus que le cul” (page 58). Et la journaliste, “cette salope qui pisse du botox” (page 68) va surfer sur la vague grâce à “son magnétisme télévisuel ” (page 153). “Dans ta gueule le quatrième pouvoir” (page 150).
L’illusion du mal , c’est le combat mené entre ce qui semble juste mais qui ne l’est pas et ce qui semble injuste et l’est évidemment. L’illusion du mal , c’est aussi le combat d’une vie gâchée. L’illusion du mal, c’est enfin la crédulité que chacun·e est toujours en position de penser qu’il sert le bien commun, la justice et la démocratie.
“C’est mon métier, mais ce n’est pas ça qui m’attire [coffrer des gens]. Ce qui m’intéresse, c’est de rendre justice aux victimes” (p.68).
Le nouveau Pulixi qui vient de sortir n’est pas une suite. En fait, il s’agit du premier roman de l’auteur mettant en scène Victor Strega . Si la Sardaigne est à nouveau absente, on y retrouve le talent de l’auteur de nous rendre la lecture addictive à l’aide de 117 courts chapitres.
Le thème, des meurtres sanglants d’adolescents qui ne sont pas les victimes : “Ce n’est pas tant le mode opératoire qui [était perturbant], que le fait que la meurtrière avait seulement treize ans” (p.19), n’est pas d’une folle originalité mais l’intérêt de ce roman, Le Chant des innocents , est ailleurs. Il tient dans le personnage de Victor Strega dont on comprend maintenant que son aura attractive qui sourd dans L’Illusion du mal (L’illusion du mâle ?) cache en réalité une noirceur tapie dans l’ombre de ses actes : il n’accepte pas le départ de sa femme (qui l’a quitté car “il vit avec les morts, avec les fantômes”) et consulte une psychologue après avoir, dans un cadre professionnel, été à l’origine d’un meurtre : “– Dites-moi qui vous avez tué ? […] – J’ai abattu Jacopo Di Giulio, inspecteur chef de la police d’État, mon binôme de toujours, dit Strega dans un souffle” (p.18).
Comment va-t-il se sortir du guêpier administratif et sera-t-il réintégré par la psychologue qu’il méprise ouvertement ? Jusqu’où est-il prêt à aller pour convaincre sa femme de revenir vers lui alors qu’il fait l’objet d’une mesure d’éloignement ? Et, enfin, comment va-t-il faire pour enquêter sur cette nouvelle affaire qui secoue l’Italie, du moins Milan. Car il est persuadé de pouvoir y arriver. Trouver le marionnettiste qui manipule ces gamins et ces gamines. Faire taire ses tourments, le “chœur tragique” des victimes qui le hante “par leurs accusations et leurs récriminations” (p.111) : ce chant des innocents.
Moins luxuriant que L’Ile des âmes , moins corrosif que L’Illusion du mal , Le Chant des innocents est plus troublant, plus insidieux, dérangeant et sa lecture nous démange autant qu’elle nous apaise : ni héros ni maudit, Victor Strega n’est qu’un homme, intelligent certes, borderline souvent mais humain qui ne noie pas ses “démons dans l’alcool […], impossible, ils ont appris à nager” (p.92).
Et Piergeorgio Pulixi, sans n’être moins que Victor Strega , est un auteur de plus en plus surprenant, envoûtant, dont on attend le prochain roman avec, désormais, la certitude qu’il sera au rendez-vous mais pas forcément à l’endroit attendu.
Sans doute la découverte de ces dernières années, dans ce genre que nous aimons, le roman noir…
François Braud
Le premier livre a été acheté en librairie, les deux suivants ont été reçus en service de presse ; merci à Olivia Castillon.
Piergiorgio Pulixi, Lîle des âmes (L’Isola delle anime), traduit par Anatole Pons-Reumaux), Gallmeister, 2022, Totem n°214, 555 pages, 13,20 €.
Piergiorgio Pulixi, L’Illusion du mal (Un colpo al cuore ), traduit par Anatole Pons-Reumaux), Gallmeister, 2021, Totem n°224, 592 pages, 13,20 €).
Piergiorgio Pulixi, Le Chant des innocents (I canto degli innocenti), traduit par Anatole Pons-Remaux), Gallmeister, 2023, 336 pages, 23,80 €.
Le personnage de la mère, grotesque et outrageusement conventionnelle, devient dans la seconde partie celui de la fille, Tita, rebelle et déjantée.
Visage quelconque, chevelure hirsute, silhouette lourde dénuée de la moindre grâce : les tenues comme les accessoires, de la manifestante à l’épouse, étant aussi peu seyants et bien assortis que possible. Disharmonie qui interpelle comme contestation de l’élégance obligatoire pour le genre féminin.
Le talent de la comédienne à travers ces métamorphoses de la mère à la fille et vice-versa est étourdissant de savoir-faire, notamment dans les jeux de physionomie et le rythme du monologue avec ses changements de ton hilarants.
Deux écueils viennent affaiblir cette savante et hardie élaboration.
Le majeur est la faiblesse du texte, surtout dans la première partie où la mère est en scène. Tout l’art du théâtre ne peut sauver un texte faible. Là surgit le dilemme bien connu des auteur·es de théâtre et des auteur·es tout court : comment donner relief à un tissu de platitudes, les nôtres dans l’ordinaire de nos vies consensuelles, dociles aux canons de la société ? C’est là qu’intervient la magie de la littérature celle, pour ne citer que les plus notoires, des Beckett, des Ionesco, des Adamov et de romancier·es telle Marguerite Duras. En effet il ne s’agit pas de reproduire telle quelle la banalité d’un discours mais de la travailler par de mystérieux retraits, ajouts, décalages de plans, rapprochements inattendus qui vont transformer le réel en matière artistique et provoquer, avec la réflexion, sourire et rires grinçants du public : de quelles sottises, de quelles inanités sommes-nous capables, caractéristiques de notre époque et de notre milieu !
Sans doute est-ce cette comparaison implicite avec des textes prodigieux qui font tant remarquer et regretter ce “degré zéro” 1 du texte, dans sa majorité.
Dans la deuxième partie où la fille est en scène, il s’envole parfois grâce à des trouvailles comme à propos des psychanalystes… ou de la solitude de chacun·e : “Je n’arrive pas à trouver ma place…”. Il faudrait en truffer aussi la partie précédente, longue et pesante.
Deuxième écueil, quant à la mise en scène cette fois : la volonté de renverser l’habituel usage des corps féminins parfaits sur scène comme à l’écran est suffisamment apparente pour ne pas en rajouter ; le nez rouge est de trop et semble vouloir faire basculer le texte déjà essoufflé dans une pantomime clownesque où il disparaîtrait tout à fait…
Un peu d’allègement et de risque imaginaire, tant dans la prose que dans l’accoutrement augmenterait d’un cran la valeur de la démonstration et du coup l’intérêt des spectateur·trices.
Ces remarques n’ôtent rien à l’admiration qu’on peut éprouver pour la performance d’Anne Touati à qui nous souhaitons un beau succès en ce printemps et au-delà.
Marie-Claire Calmus
La grâce de la tortue ou comment je n’ai pas réussi à rater ma vie de et avec Anne Touati, mise en scène de Laurence Labrouche, TDM. (Théâtre Darius Milhaud, 80 allée Darius Milhaud, 75019 Paris). Les 7, 21, 28 avril 2024 et le 5 et 26 mai 2024 à 15h.
Dissoudre , Pierre Douillard-Lefèvre, éditions Grevis, mars 2024, 120 p., 10 €.
Vert de rage – Les enfants du plomb , texte de Martin Boudot, illustré par Sébastien Piquet, éditions Michel Lafon, février 2024, 96 p., 21,95 €.
Avec tous tes frères étrangers De la MOE aux FTP-MOI , Dimitri Manessis et Jean Vigreux , éditions Libertalia, février 2024, 260 p., 10 €.
Paris 2024 Une ville face à la violence olympique , Jade Lindgaard, éditions Divergences, janvier 2024, 200 p., 15 €.
En retraçant les filières du béton, du maïs ou des colis, on tombe inévitablement sur la logistique. C’est elle qui fait circuler les biens et les matières aux quatre coins de la planète, qui rend possible une production déconnectée des territoires, hors de portée et de maîtrise des habitant·es et des travailleur·euses. C’est pour elle que s’ouvrent toujours plus de nouveaux chantiers routiers et d’entrepôts.
Cette gigantesque machine s’organise autour d’axes stratégiques, des “corridors” le long desquels elle concentre ses forces, mais aussi ses faiblesses. Ce faisant, elle connecte malgré elle des luttes locales et des luttes sociales auxquelles elle offre des prises communes. Ainsi les projets d’A133-134 dans la région rouennaise, de canal pharaonique Seine Nord-Europe et d’entrepôt géant en Seine-Saint-Denis s’inscrivent dans un même continuum, comme les résistances locales à ces aménagements.
Cette saison, nous vous donnons rendez-vous du 24 au 26 mai en Seine-Saint-Denis.
Au cœur de la métropole du Grand Paris, les promoteurs et l’État veulent construire une méga-plateforme logistique : Greendock ! Cette manif-action sera une première étape pour stopper ce projet et défendre les espaces de fraîcheur et la biodiversité au cœur des banlieues populaires. Nous nous retrouverons ensuite de nouveau en masse les 8 et 9 juin contre le projet d’autoroute A69, en ouverture d’une série d’actions décentralisées de la Déroute des Routes annoncée pour la troisième semaine de juin.
De leur conception jusqu’au dernier coup de truelle, nous sommes là pour mener la résistance à chaque projet et atteindre le seuil critique à même de les faire tous tomber.
D’une saison à l’autre : tisser la trame du mouvement
Si le mouvement a pris son essor en s’organisant autour de calendriers d’actions saisonniers, il se déploie aujourd’hui sur un ensemble d’autres dimensions. Des dynamiques au long cours se construisent. Le maillage territorial des comités locaux se renforce. Les premiers Greniers des Soulèvements voient le jour. Autour, des réseaux cousins et alliés, “Naturalistes des terres”, “Bâtisseur·euses des terres”, “Grimpantes des terres”, s’organisent sur la base de pratiques et de passions communes. […]
Les Soulèvements de la terre n’ont pas fini de se métamorphoser et de grandir. Mais des premières secousses qui ont vu émerger le mouvement aux bouleversements majeurs qu’il appelle de ses vœux, il y a encore un gouffre. Nous avons besoin de toutes les énergies pour le combler ; pour quitter la sidération et le fatalisme que suscite bien souvent la crainte de l’effondrement, pour raviver la possibilité d’un basculement.
Rejoignez votre comité local le plus proche !
Les Soulèvements de la Terre
La carte des comités avec leurs divers contacts est disponible ici : https://lessoulevementsdelaterre.org/en-eu/comites/la-carte-des-comites
L’IA est sexiste
Sous couvert de satisfaire des fantasmes visuels à usage strictement personnel, des sites de partage de contenus pornographiques proposent, par l’intermédiaire de leur créateur, grâce à des logiciels d’IA de montage, en libre accès, de remplacer le corps habillé d’une femme, par un corps nu, ou de substituer la tête d’une autre femme à celle d’une actrice de vidéo pornographique. Pour se dédouaner, le site précise qu’il ne s’agit pas de revenge-porn, que cela ne peut se faire sur des mineur·es ou personnes inconnues. Mais la banalisation même de ce qu’il faut nommer comme une violence en ligne montre le peu de questionnement des utilisateurs. Le ton et la facilité même à obtenir l’image désirée déconcertent. Le créateur demande juste photos, nom de la personnalité et la situation dans laquelle elle doit se trouver.
98 % des deepfakes sont à contenu pornographique, 99 % d’entre-elles concernent des femmes1 (dans les media on entend surtout des commentaires sur les risques politiques des deepfakes en cette année 2024 où ont lieu des élections décisives). Mathilde Saliou autrice de Technoféminisme, comment le numérique aggrave les inégalités (Grasset 2023) évoque des alertes restées sans suite. Alors que les outils d’IA sont à 84 % programmés par des hommes, pour qui la plupart du temps ces deepfakes ne sont pas problématiques, la prise en compte de cette violence en ligne passe par davantage de femmes et de diversité dans la formation et l’embauche dans le domaine des usages de l’IA. Le règlement européen sur le numérique, AI Act , assimile les deepfakes à des “risques limités” et soumet donc ces images à une régulation moins lourde que celle appliquée à la reconnaissance faciale. Les modérateurs de diverses plateformes tardent à supprimer ces images générées par l’IA. Les victimes culpabilisent par l’injonction qui leur est faite de contrôler leurs images intimes. Cependant, ce contrôle leur échappe avec ces nouveaux outils. Surfeuses du net et utilisatrices de plateformes en ligne du monde entier unissez-vous !!
Véronique
Gambie : la loi pénalisant l’excision menacée
Depuis 2015, les mutilations génitales féminines comme l’excision sont interdites dans ce pays d’Afrique de l’Ouest, à grande majorité musulmane. Mais sous la pression des religieux, cela pourrait être remis en question.
En effet, en mars, un projet de loi a été présenté devant le parlement visant à “préserver les principes religieux et à sauvegarder les normes et les valeurs culturelles”. Le 18 mars, c’est une écrasante majorité de députés qui ont voté ce projet de loi levant l’interdiction de l’excision. Une commission parlementaire doit effectuer un dernier examen du texte avant un vote final dans quelques mois.
Ce 18 mars, des centaines de personnes se sont réunies devant l’Assemblée nationale à Banjul, capitale de la Gambie, pour protester contre ce projet de loi. L’enjeu de la mobilisation est considérable pour l’avenir des droits des femmes et des filles dans ce pays et bien au-delà. En effet, les chiffres sont terribles : 230 millions de femmes et de petites filles ont subi l’excision de part le monde.
Joëlle
Équateur
Huit organisations militantes féministes et de défense des droits de l’homme réunies en collectif viennent de solliciter la Cour constitutionnelle équatorienne afin de dépénaliser le recours à l’avortement. Alors que l’OMS estime à sept le nombre de jeunes filles, adolescentes ou femmes enceintes qui auraient recours à un avortement toutes les heures en Équateur, la criminalisation de l’IVG y perdure depuis plus de 150 ans. Au cours des dix dernières années, près de 500 personnes ont été condamnées à des peines d’emprisonnement allant de six mois à plusieurs années. Ce sont majoritairement les femmes pauvres, les femmes indigènes qui subissent l’impact de cette criminalisation. La liberté de disposer librement de son corps reste une lutte essentielle pour toutes les femmes sur la planète. Solidarité avec nos sœurs équatoriennes !
Joëlle
Les luttes féministes ont gagné du terrain partout dans le monde ces dernières années. Des mobilisations en faveur de l’interruption volontaire de grossesse, aux mouvements de grève féministe en passant par la libération de la parole permise entre autres par le mouvement #MeToo, les femmes et les minorités de genre sont en première ligne des mouvements de lutte.
Elles sont devenues une composante à part entière du mouvement social, comme l’a montré le récent mouvement contre la réforme des retraites où, dans de nombreuses villes, des collectifs féministes ont appelé à des cortèges pour dénoncer les inégalités et discriminations véhiculées par les réformes ultra libérales.
Comme toujours dans le système dans lequel nous sommes, plus un mouvement prend de l’ampleur, plus il est réprimé et méprisé. Le contre-feu du gouvernement a été relativement rapide : sous couvert de faire de l’égalité entre les femmes et les hommes la grande cause du quinquennat, le gouvernement n’a de cesse de protéger sa classe et ses alliés accusés de viols ou violences sexuelles, à l’image du soutien honteux de Macron à Gérard Depardieu.
Pire encore, la France s’est tristement illustrée en refusant la définition du viol par le non-consentement lors de la mise en place d’une directive européenne de lutte contre les violences faites aux femmes.
En revanche les femmes sont devenues les moyens d’un “réarmement démographique” d’autant plus scandaleux qu’il charrie des valeurs sexistes mais aussi racistes, tant les politiques de stérilisation dans les territoires d’Outre-Mer nous restent en mémoire.
À l’international aussi, les luttes féministes sont réprimées ou instrumentalisées. Ces derniers mois, Israël s’est illustré par une instrumentalisation des mouvements LGBT en diffusant par exemple des images de l’armée israélienne avec le drapeau des fiertés. Dans le même temps, Aurore Bergé songe à supprimer les subventions aux associations féministes qui montreraient “la moindre ambiguïté” au sujet des attaques du Hamas du 7 octobre.
Partout dans le monde, on nous fait taire, mais cette volonté doit aussi être interprétée comme la preuve de la force du mouvement. Alors continuons nos luttes !
À l’heure où l’idée de grève féministe est de plus en plus médiatisée, nous pouvons tracer un chemin pour lutter ensemble contre ce système capitaliste, sexiste et raciste ! Nous avons les outils et de plus en plus de collectifs féministes s’en emparent : constructions d’assemblées féministes, organisations de soirées de soutien – comme les nombreuses soirées de soutien à la Palestine qui ont été portées aussi par les collectifs féministes –, prise de position contre l’armement d’Israël, revendication de moyens pour les centres d’IVG, organisation sur nos lieux de travail, avec la jeunesse mobilisée, avec les secteurs les plus précarisés ou en lutte. Notre force tient aussi à l’inventivité de nos luttes, à la joie militante que les collectifs féministes portent dans les mouvements sociaux.
Dans ce numéro, nous décortiquons les dernières attaques du gouvernement contre les femmes et minorités de genre, nous revenons sur les luttes féministes dans l’histoire et analysons aussi, dans le contexte scandaleux des JO 2024, le sens du sport, en particulier à l’école. Nous mettons aussi en avant les approches du travail par les femmes.
Comme nous le faisons depuis plusieurs années maintenant, ce numéro est écrit entièrement par des autrices… notre manière de montrer qu’une autre conception des choses est possible, de donner le monde à voir par nos yeux, aussi.
Parce que notre féminisme est nécessairement anticapitaliste, anti-impérialiste et anti-raciste, nous espérons que ce numéro vous donnera envie de rejoindre les luttes féministes partout où vous êtes !
Commission femmes d’Émancipation
Lors de la conférence de presse du 16 janvier dernier, Macron a tenu un discours une nouvelle fois alarmant et se rapprochant de façon décomplexée de celui de l’extrême droite et des régimes totalitaires du XXe siècle.
Travail, fécondité, mérite, réarmement, Macron est en guerre contre tou·tes celleux qu’il considère comme les traîtres de sa nation : les travailleur·euses qui refusent de se tuer à la tâche jusqu’à 64 ans, les pauvres et les chômeur·euses, responsables de la dette, les immigré·es, qui ne respectent pas “les valeurs de la République”, les fonctionnaires et contractuel·les des établissements scolaires qui refusent de faire de nos enfants des travailleur·es naïf·ves et de bons soldats au service de notre société capitaliste et patriarcale, mais surtout, les grandes traîtresses à l’honneur de son dernier discours : les femmes, coupables de la baisse de la natalité de notre nation. En septembre 2022, plusieurs député·es RN avaient déjà déposé une résolution à l’Assemblée nationale, visant à faire de l’année 2024 “une année dédiée à la relance de la natalité française ”. Macron aurait pu s’inspirer de l’Allemagne, plus dynamique économiquement mais moins fertile depuis la fin du XXe siècle, mais c’est sur un tout autre chemin qu’il a choisi de marcher, celui du RN et des politiques menées par Meloni en Italie et Orbán en Hongrie, reprenant la rhétorique martiale et fasciste du “réarmement démographique ” et de la “régénération”. Pour rappel, lors du premier conseil des ministres quelques jours plus tôt, Macron s’exprimait ainsi devant sa nouvelle armée : “Votre mission est d’éviter le grand effacement de la France face au défi d’un monde en proie au tumulte. Si vous ne vous en sentez pas capable, quittez cette pièce à l’instant. Vous n’êtes pas seulement des ministres, vous êtes les soldats de l’An II du quinquennat”. Bienvenue dans la démocrature 1 jupitérienne !
Une natalité choisie
Endiguer la baisse des naissances et le vieillissement de la population française donc, mais pas n’importe comment : avec une natalité choisie. Alors que le Conseil Constitutionnel a rendu son avis sur la loi Immigration ce jeudi 25 janvier, loi qui prend racine dans la peur d’une invasion migratoire fantasmée, Macron s’attaque désormais à la question de la natalité et témoigne ainsi de son obsession sous-jacente du “Grand Remplacement”. Qui peut s’en étonner ? Aujourd’hui, on humilie, on criminalise, on enferme et on tue des enfants français·es,“mais” racisé·es, sans s’inquiéter que des cagnottes soient créées pour soutenir leurs assassins. Alors que la loi Immigration entend fermer encore les frontières, elle entérine également un traitement différencié et abject des enfants. Selon l’article 44 (non censuré), un·e jeune placé·e à l’ASE de nationalité étrangère n’a plus les mêmes droits, à sa majorité, qu’un·e enfant placé·e français·e. Dès demain, des milliers de jeunes seront livré·es à elleux-mêmes. Aujourd’hui, on traite déjà sans égards les nourrissons des exilé·es sans papiers, souvent mis·es à la rue sans solution d’hébergement au bout d’un mois de vie. Les femmes sans papiers sont pourtant un public à risques, leurs pathologies associées étant peu prises en charge avant la grossesse et l’accouchement. Alors que 49 % des bénéficiaires potentiel·les de l’AME n’en font pas la demande actuellement et que la suppression de ce déjà maigre dispositif reste à l’agenda politique de 2024, qu’adviendra-t-il de ces mères et de leurs enfants ? À Mayotte, on exclut déjà de l’AME les Comorien·nes et les Centres de Protection Maternelle et Infantile ont été sommés de refuser toute prise en charge aux femmes comoriennes. À Mayotte, on nie déjà le droit du sol depuis 2018, rendant l’accès à la nationalité plus difficile encore aux enfants né·es de parent·es étranger·es dans ce 101ème département français. À Mayotte, la promotion de la ligature des trompes auprès des femmes, majoritairement noires et musulmanes, apparaît plutôt comme une impérieuse injonction face à la pénurie de pilules abortives qui sévit depuis 2022 sur l’île. Dans Le Ventre des femmes (2017), Françoise Vergès a montré comment, à la Réunion, l’État français a encouragé, dans les années 1960-70, les femmes blanches à procréer, tout en menant une politique de stérilisation des femmes racisées et en fermant les yeux sur des avortements forcés. Peut-on encore tolérer cette violence et supporter le cynisme d’un appel paternaliste au réarmement démographique “pour que la France reste la France” ? Macron mène une politique nataliste réactionnaire qui révèle toute son idéologie : totalitaire, eugéniste, coloniale et raciste.
Nous ne nous tairons pas
Nous ne pouvons nous taire sur les menaces envers nos droits reproductifs :
Nous voulons une prise en compte du désir d’enfants, et pas seulement la mise en place d’un plan de lutte contre l’infertilité. Le contexte dans lequel nous vivons peut, à bien des égards, dissuader de faire des enfants : conditions économiques précaires, cumul de petits boulots, difficultés à trouver un emploi stable avec des horaires de travail compatibles avec la vie de famille, des conditions environnementales alarmantes… Mais, encore une fois, on stigmatise les femmes qui ne souhaitent pas avoir d’enfants, plutôt que de fournir de meilleures conditions aux personnes qui le souhaitent.
Nous soulignons le fait que la PMA n’a toujours pas été ouverte aux personnes trans qui désirent avoir des enfants. De même, les personnes handies subissent encore des stérilisations forcées (parfois obligatoires pour être admis·es en institution), et lorsqu’elles souhaitent devenir parent·es, elles sont infantilisées et privées d’autonomie sur leur corps. S’ajoute le maintien dans la précarité qui rend l’accès à la parentalité d’autant plus difficile. Les objectifs de Macron sont d’augmenter la natalité, mais pas n’importe laquelle : blanche, valide, malléable…
Nous dénonçons également l’hypocrisie totale de Macron qui parle du “fléau de l’infertilité” contre lequel il faudrait lutter alors qu’il a lui-même réautorisé l’utilisation du glyphosate et d’autres pesticides connus pour être des perturbateurs endocriniens.
Nous alertons également sur les risques pour les droits reproductifs et l’accès à l’IVG de tels discours. Nous pourrions nous réjouir de la constitutionnalisation de l’IVG, mais n’oublions pas qu’il s’agit d’une victoire en demi-teinte : le 17 janvier dernier la commission des lois a approuvé “la liberté garantie pour les femmes de recourir à l’IVG” . Or, le projet formulait : “Nul ne peut être privé du droit à l’interruption volontaire de grossesse”. Après un amendement déposé par Aurore Bergé (ministre des Solidarités et des Familles), ce “droit” s’est transformé en “liberté”, qui ne garantit donc plus l’accès à l’IVG pour toutes, puisque les moyens ne seront pas assurés pour son accessibilité. De plus, en utilisant le mot “femmes”, les personnes trans sont bien évidemment écartées de ce projet de loi. Les femmes sont de nouveau essentialisées à leur fonction reproductive. Ne nous laissons donc pas berner par cette “constitutionnalisation de la liberté d’IVG” qui cache, en fait, des relents transphobes et sexistes.
Nous ne pouvons nous taire sur les défaillances de notre système de soins :
Pour que les personnes qui souhaitent avoir des enfants puissent le faire dans de bonnes conditions, il s’agirait d’abord d’agir sur les violences gynécologiques et obstétricales. Jusqu’ici, malgré une demande du HCE (Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes) en 2017 et des préconisations claires, aucune étude et aucune action n’ont été menées.
À l’heure de la privatisation de notre santé, il parait essentiel aussi d’agir sur la question des hôpitaux et maternités surchargés, vétustes, aux équipes restreintes et éreintées, seuls accueils possibles des femmes précaires. En 2019, les soignant·es de Lariboisière, n’étant plus en mesure d’assurer la sécurité des patientes et de leurs bébés, annonçaient dans leur communiqué “un craquage”. La tribune révélait notamment qu’il existait une pièce dédiée à l’hébergement d’urgence pour les mamans sans-abris. Cet été, plusieurs sage-femmes d’établissements de Seine-Saint-Denis et du Val-d’Oise, départements parmi les plus pauvres de France, dénonçaient la saturation des services. Selon l’ARS, jusqu’à 50 femmes étaient hébergées chaque semaine dans les maternités d’Île-de-France.
Tout cela dans un contexte où la mortalité infantile augmente et est supérieure à la moyenne européenne. Plutôt que de demander aux femmes de “faire des bébés”, peut-être est-il plus que temps d’améliorer les conditions de vie des parent·es, mais aussi celles des enfants ?
Nous ne pouvons nous taire sur l’accueil déplorable réservé aux enfants :
Au motif de “lutter contre l’éloignement des femmes du marché du travail”, Macron propose un raccourcissement du congé parental en le remplaçant par un congé de naissance. En proposant de modifier ce congé, devenant possible pour les deux parent·es, sans pour autant en faire une obligation, Macron ne fait que rendre la parentalité plus difficile encore. Les parent·es auront alors le choix de prendre leur congé de six mois ensemble, ce qui serait un réel soulagement pour les personnes venant de mettre un enfant au monde, mais ne soyons pas dupes. La précarité toujours en hausse et la difficulté de trouver des modes de garde vont mener à se partager les congés pour atteindre les un an de l’enfant et retarder la dure et angoissante recherche d’un mode de garde. Partage temporaire de la charge éducative peut-être mais surtout moins de temps en famille, plus de temps au travail alors que son enfant grandit auprès d’autres… Les coûts de cette garde sont parfois équivalents au salaire d’un·e parent·e, notamment dans les familles modestes. Les femmes racisées, occupant très majoritairement les emplois de garde d’enfants, doivent donc retourner s’occuper de celleux des autres.
Les places en crèche municipale sont tellement rares et les conditions de travail si difficiles que des postes ont été ouverts en 2023 à des personnes non formées. Un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales d’avril 2023 mettait d’ailleurs en lumière de nombreux cas de maltraitances et de négligences terribles d’enfants dans ces structures d’accueil du fait de la pénurie de personnels et du manque de moyens.
Nous demandons également des moyens pour lutter contre l’adultisme : rendre la société plus accessible pour les enfants et les protéger des biais et violences des adultes.
Aux vues des conclusions du rapport de la CIIVISE, nous ne pouvons que constater que la France ne sait pas protéger les enfants de l’inceste et de la pédocriminalité. Tant que de vraies actions n’auront pas été effectuées dans ce sens, il nous parait bien mal intentionné d’exiger de nous de “faire des bébés”.
Nous exigeons aussi des moyens dans l’Éducation nationale. Celle-ci est à bout de souffle, ses professeur·es sont épuisé·es, ses locaux délabrés, mal équipés et mal chauffés… à quoi bon faire des enfants dans ces conditions, si ce n’est pour qu’iels deviennent de bons petits soldats en uniforme chantant La Marseillaise avant de se rendre au SNU ?
Nous refusons d’être perçu·es et utilisé·es comme des utérus-machines appartenant à un État autoritaire et totalitaire, mettant au monde des bébés-machines du capitalisme, élevés sur une planète en péril et en guerre perpétuelle. Constanza Spina dans son Manifeste pour une démocratie déviante (2023) écrit : “Lutter contre le fascisme, contre l’extrême droite et ses dérives, c’est prendre la mesure de ce que le patriarcat peut devenir s’il reste au pouvoir dans nos démocraties ”. Alors ne nous laissons plus faire, réarmons-nous face à ce gouvernement !
Si Macron dit “réarmement démographique”, nous répondons grève féministe ! Tant que notre liberté sera remise en question, notre féminisme sera toujours dans la résistance et l’affirmation d’autres choix possibles. ✊
Collectif Féministes Révolutionnaires Nantes
Iris Brey 1 me semble avoir une position juste, équilibrée sur la question des agressions sexistes. De tels déballages vont se multiplier, et même s’ils sont peu ragoûtants et durs à entendre, c’est une bonne chose.
Elle écrit : “Depardieu nous permet de remettre en question un système, les hiérarchies de pouvoir sur les plateaux de cinéma, les représentations des violences sexistes et sexuelles au cœur des films, l’impunité des hommes de pouvoir dans les sphères médiatiques, politiques et culturelles. Cette prise de conscience permet de renouveler notre regard. De comprendre un environnement culturel qui a un impact sur la manière dont on construit notre désir, sur la manière dont on perçoit le corps des femmes. Nous aimerions pouvoir chérir des œuvres à jamais, nous aimerions pouvoir chérir des acteurs à jamais […] des figures paternelles à jamais […] et pourtant écouter les voix qui n’ont pas été entendues depuis si longtemps peut nous faire évoluer […] renouveler les codes, apprendre à désirer sans domination, à s’aimer joyeusement, à valoriser le consentement. Un monde qui proposera des images sans écrabouiller les personnes au passage, un monde qui propulsera d’autres génies du cinéma, existant sans avoir à être ni des ogres ni des monstres sacrés” .
À l’opposé de ce monde idéal, les commentaires de l’acteur sur le corps des femmes dépassent en grossièreté tout ce qu’on peut imaginer !
L’octroi de la Légion d’honneur à un tel personnage est non seulement une mascarade mais une insulte à ce qui reste de symbole dans cette récompense, attribuée cette fois non au mérite mais au brio d’une star. Encore une erreur de Macron, mais qui en dit long sur ses choix éthico-politiques.
Et la valeur de l’acteur en soi dans tout ça ?
Ce n’est pas elle qui est en cause mais la valeur… de cette “valeur” face à un tel comportement. Au-delà c’est la remise en question du métier le plus exposé à l’admiration publique. Voire celle de l’art comme profession. Même chose en effet pour les cinéastes, les peintres et créateurs de toutes sortes dont la légende publique fait partie du ressort artistique-même. Et plus complètement dans la sphère par définition médiatique des arts du spectacle.
On ferait mieux de ramener ces carrières à des métiers comme les autres qu’il faut accomplir du mieux possible, d’autant plus qu’ils sont choisis au départ. Ce que confirment les critiques de l’acteur Damien Bonnard à l’égard du culte extravagant de l’acteur au détriment des autres emplois du spectacle, notamment au cinéma 2 : “Il y a beaucoup trop d’infantilisation et de privilèges vis-à-vis des acteurs et des actrices. C’est un moyen de nous rendre complètement cons. Hors monde. Il peut arriver que même si une poubelle est à deux mètres, un assistant me propose d’aller jeter mon gobelet à ma place. De la même manière que dans les bibles de tournage, il y a le numéro de téléphone de tout le monde, sauf celui des acteurs remplacé par celui de leur agent. Alors quoi ? Je peux contacter tout le monde mais moi personne ne peut me contacter ? Des carrés VIP dans des carrés VIP, à l’infini… Non merci !” Récemment il a signé des pétitions pour la revalorisation des salaires des technicien·nes du cinéma et pour la création d’un César pour les maquilleur·euses.
Sans perdre de vue que dans des circonstances – donc dans une société différente – bien d’autres pourraient exercer ces professions. Ils ne seront pas plus libres pour autant, soumis à toutes sorte de contraintes dont celles de paraître sous son meilleur jour le plus souvent et le plus longtemps possible.
Célébrité et exercice du pouvoir
Je dirais que pour le genre masculin, le risque d’osmose entre la fonction et le comportement personnel est d’autant plus grand qu’il s’appuie sur une complaisance sociale encore majoritaire. Comme je le développais dans Privé-Public 2020 3 , le rôle public, la célébrité qui l’accompagne, sont à l’origine même de ce pouvoir désinvolte et sans frein que certains hommes exercent sur les femmes, et tous les abus psychologiques et physiques qui peuvent en découler. C’est à chacun·e de suivre, avec la plus grande lucidité, ce que sur ce plan il ou elle sent et décèle : je me suis ainsi totalement détachée du goût que je pouvais avoir pour l’acteur Depardieu comme de celui de j’éprouvais pour tel ou tel réalisateur, tel artiste, en apprenant ses frasques et délits sexuels et son mépris de notre genre.
Hélène Frappat dans L’Humanité 4 fait un pas de plus dans l’intrication du privé et du public chez ces célébrités masculines : leurs amitiés avec des despotes. “On ne peut pas isoler le racisme et le sexisme des viols de l’amitié avec les dictateurs […] il y a entre eux une continuité et un changement d’échelle”. Et elle cite le texte de Rebecca Solnit dans Le Guardian : “Le féminisme m’a appris tout ce que j’ai besoin de savoir sur les hommes comme Trump et Poutine [ …] Comme tous les hommes coupables d’abus, les dictateurs cherchent à contrôler qui peut parler et quels récits on peut croire”.
Et, dans ce dernier ordre d’idées, à propos de la loi immigration : “Je me demande parfois si le gaslighting n’est pas devenu la langue officielle , [Macron] est en train de faire passer une loi de collaboration pour une loi de résistance” .
Pour en revenir au cas Depardieu, au-delà de la suppression de toutes “récompenses” officielles pour de tel personnages, paraissent urgentes les remises en causes privées : celle de notre propre comportement à nous, femmes, avec ses vestiges de soumission. Il faut cesser de béer passivement devant le moindre talent des hommes, au risque d’en oublier, voire y sacrifier les nôtres, et, par aveuglement sur leur être, l’ensemble de notre existence.
Marie-Claire Calmus
NDLR : voir aussi l’article de Sophie Carrouge #Metoo au cinéma en page 32
“Je me libère de ma charge mentale !” C’est le titre “accrocheur” d’un magazine, le n° 4 d’une série dont le nom “OBJECTIF BONHEUR” , ne peut qu’attirer l’attention de celles et ceux qui (s’im)patientent à la caisse de leur superette de proximité.
La couverture
Perso, j’y ai vu un petit clin d’œil racoleur au slogan des luttes féministes des années 70, “Ne me libère pas, je m’en charge”, et en même temps, j’ai immédiatement été interpellée, agacée par ce que je pouvais lire d’autre sur la couverture : “Des témoignages pour la comprendre et l’identifier”, bon, passe encore mais “Des outils pour lâcher prise et retrouver la sérénité” et enfin “Toutes les clés pour se créer une vie sans stress”, et là vraiment je me dis mais je rêve… Comment peut-on ?
Sans parler de l’illustration de couverture : le dessin d’une femme, jeune, aux lèvres roses, aux joues rosées, à la chevelure châtain parsemée de fleurs mauves assorties à son vêtement lui-même orné de fleurs : une gamme de couleurs alliant donc le châtain, le mauve, le lilas, le rose, et… le violet ! Couleur liée au féminisme.
À l’intérieur
D’emblée énervée mais décidée à voir jusqu’où cette presse de gondole (publication du groupe Reworld Média) pouvait aller sur le versant développement personnel, j’ai lâché 8,99 € pour disséquer à loisir la publication dégoulinante de rose et de bons conseils.
L’édito rappelle que face à la charge mentale, on est tous concernés (pas de féminisation, d’ailleurs il n’y en a aucune dans le magazine) à partir du moment où nous ressentons tous un fardeau psychologique, dû aux dizaines de choses à programmer et à effectuer qui occupent notre esprit et provoquent la surchauffe de notre cerveau. Cela impacte profondément nos relations voire notre santé. Tous concernés lisais-je et voici la fin de la phrase, “mais nous ne la vivons pas de la même manière”. Aucune allusion au caractère genré de la charge mentale (la fin de phrase pouvait le laisser entrevoir), non, et la suite navrante finit de me désespérer ou plutôt de m’exaspérer : “À l’aide d’une bonne méthodologie et d’outils simples, vous pouvez à tout moment, reprendre le contrôle de votre mental, et retrouver de la clarté d’esprit, de la sérénité”.
Elle est pas belle la vie ! La charge mentale est tout au plus un sujet de société, même pas un problème, et peut donc se résumer à la bonne “gestion d’une boîte à outils” ! Sous-entendu si vous n’y arrivez pas… vous n’êtes pas doué·e (c’est moi qui féminise). Ne cherchez pas du côté du poids de la société patriarcale dans laquelle nous baignons depuis des temps immémoriaux ! (Réflexion de ma part car l’opuscule de 112 pages, n’y fait bien entendu aucune allusion). La charge mentale n’est pas remise en question, pas plus que le système qui la génère et nous accable : nous devons faire avec, la “gérer” afin d’“optimiser notre productivité ”, et afin d’“éliminer ce qui entrave notre efficacité”. Tout ce qui est entre guillemets dans la précédente phrase provient de la publication et traduit clairement l’objectif de “performance” qui n’est jamais perdu de vue dans le monde actuel et dans le magazine. Mais pas d’inquiétude : un “Cahier-journal pour alléger votre charge mentale au quotidien” est inclus dans la publication.
Au pays des bisounours ?
En affinant le “Qui est concerné ?” Bien obligé de reconnaître qu’il existe dans la société “une disparité entre les hommes et les femmes et surtout les mères” . En page 21, est évoquée la “double journée” de Samia photographiée à la maison. Samia est secrétaire médicale dans un cabinet dentaire, elle aime son métier, elle a un mari qui fait “sa part” (sans préciser laquelle) mais elle a finalement opté pour un 4/5 ème de temps, pour réussir à tout faire… Exemple éclairant pour le magazine, mais tellement démoralisant par ailleurs.
Surprise page 22 : l’autrice Emma 1 est citée pour avoir contribué à faire émerger le concept de la charge mentale, (c’est la moindre des choses !) ; on évoque l’humour de la BDiste, on ne parle pas du caractère caustique de ses propos. Les textes et les dessins d’Emma appellent à une évolution sociétale et plus largement à la remise en cause du système. Rien de tout ça ici.
Passons au témoignage de Benoît, photographié lui à son bureau, devant son ordi, les yeux fermés, lunettes sur le front, n’est-il pas accablé le pauvre par le monde implacable de l’entreprise ? Écoutons-le : “C’est surtout au travail que je ressens de la charge mentale, avoir de multiples responsabilités et dossiers à gérer et ne pas pouvoir les traiter sans être interrompu”. Néanmoins, Benoît travaille à temps plein lui et rien ne laisse entrevoir une quelconque charge mentale à la maison en ce qui le concerne. Les différents témoignages et les photographies qui les accompagnent, véhiculent des stéréotypes de genre et émanent de personnes du haut de la middle class.
Les “outils” de la libération
En voici quelques-uns issus du chapître “Gérer son temps” : la méthode “temps en boîte”, où l’on divise la journée en blocs dédiés à des choses spécifiques, la méthode “Zen to done ”, pour promouvoir la simplicité et l’équilibre entre vie professionnelle et personnelle, la boîte à outils d’Eisenhower, l’art de la liste, et j’allais oublier, “la vie en jaune ” cette couleur est associée à l’énergie positive et à l’optimiste en chromothérapie (précision utile si on s’adresse à des syndicalistes !). D’autres préconisations pour se relaxer mentalement, yoga, jardinage, méditation, peinture, musique, “écriture des ruminations pour faire taire la petite voix intérieure ” qui aurait le plus souvent besoin de hurler pour décharger toute sa colère, à mon avis.
Le cahier-journal inclus est sensé vous permettre individuellement et régulièrement de faire le point sur votre propre charge mentale afin de “vous libérer de ce trop-plein quotidien et de profiter de la vie” ! Quiz, test, questionnaires introspectifs le composent pour vous aider à faire la différence entre une pensée utile et une rumination, à quitter “le mode automatique”, à mieux vous connaître ou à identifier vos limites.
De la colère
Petite mise au point nécessaire : loin de moi l’idée de remettre en cause les bienfaits de la respiration ou de l’observation des pensées pour nous permettre des pauses salvatrices. Mais alors qu’est-ce qui m’a donc poussé à acheter ce magazine, alors que je pressentais que ce qu’il contenait me donnerait envie de mordre ? Et ensuite envie de me mettre au clavier pour le débiner en partage avec vous.
De la colère devant cette presse guimauve, représentative d’une société ultra-individualiste. Objectif bonheur, inscrit sur la couverture… Aucune dimension collective, aucune conscience commune de l’oppression, de la domination, de l’aliénation, fondées sur le genre. Le propos n’est là qu’une recherche individuelle basée sur des pratiques du développement personnel, lesquelles s’accommodent du chacun-pour-soi ambiant si démobilisateur face aux problèmes gravissimes qui menacent le bonheur de milliards d’habitant·es de la planète. De la colère face à tout ce qui participe de ce repli sur soi, une des facettes du néolibéralisme dans lequel nous sommes englué·es depuis plusieurs décennies. Mais heureusement, c’est dans cette colère que je puise la motivation pour continuer d’agir pour un monde meilleur pour toutes et tous.
Joëlle Lavoute
Le sport, emblème du dépassement de soi ? Référence morale pour la jeunesse ? La réalité de ce que doit absorber un “sportif de haut niveau” tord le cou à ces affirmations.
En août 2023, Paul Pogba surnommé “La Pioche”, un footballeur international français est contrôlé positif aux métabolites de testostérone. Sous contrat avec la Juve, il a été suspendu à titre provisoire par l’Agence italienne antidopage (Nado) en attente de son jugement par le Tribunal national antidopage, à l’issue duquel il risque quatre ans de suspension.
“Les gens sont surpris du dopage dans le foot. Mais ça fait partie intégrante du sport de haut niveau ” 1 . Ces propos de Tibo InShape postés sur YouTube ont provoqué la colère de nombreux sportifs français.
Rappelons que l’article paru dans le numéro précédent de L’Émancipation syndicale et pédagogique a fait une claire distinction entre “sport” et “activité physique”.
Une grande imposture
Spécialisé dans le domaine de la musculation, Tibo InShape vend des produits nutritionnels, notamment des boosters pour augmenter les “performances sportives”, “maintenir la masse musculaire ”, et qui “vous aideront à vous surpasser chaque jour un peu plus”. Il connaît parfaitement le milieu sportif.
Suite aux propos de Tibo InShape, la ministre des Sports Amélie Ouedéa-Castéra a aussitôt réagi :
“Oui, le dopage existe dans le haut niveau comme dans le monde amateur. Mais respectons l’immense majorité des athlètes qui, à l’entraînement comme en compétition, respectent les règles et qui, à chaque instant, sont susceptibles d’être contrôlés […] Respectons nos institutions indépendantes qui réalisent de nombreux prélèvements et analyses pour garantir un sport propre. Ces contrôles, et les moyens qu’on y consacre, sont d’ailleurs en hausse continue : rien qu’au niveau national, l’Agence française de lutte contre le dopage va réaliser cette année plus de 12 000 prélèvements, contre moins de 8 000 il y a cinq ans » 2 .
Or, en matière de lutte contre le dopage, l’Agence Mondiale Antidopage, (AMA) et ses affidés, l’Agence Française contre le Dopage (AFLD), l’Agence de contrôle international (ITA) et autres “institutions” ne sont pas crédibles.
Le docteur Jean-Pierre Mondenard , médecin du sport, spécialiste des questions relatives au dopage précise que les médicaments de la performance “nécessitent une connaissance approfondie de tous leurs aspects”. Pourtant, “les personnes nommées à la présidence de l’Agence n’ont jamais fait d’étude de physiologie, de pharmacologie ou de médecine leur permettant de diriger efficacement cette institution hyper-technique”.
Or, “tout le milieu de la compétition le sait, certaines substances illicites sont encore indétectables à ce jour”, ou “sont absents de la liste” .
Des mesures qui libéralisent le dopage
Le code mondial anti-dopage distingue : les substances interdites en et hors compétition et les substances prohibées uniquement en compétition . Ces dernières peuvent donc être consommées à l’entraînement jusqu’à deux jours avant la compétition suivante afin que les substances prohibées ne soient plus détectables.
Parmi ces substances autorisées hors compétition, on trouve des stimulants du système nerveux comme la cocaïne, la Carphédon…, des narcotiques (la morphine…). “Ces substances lèvent les inhibitions mentales et physiques tout en boostant la motivation. Elles favorisent la rage de s’entraîner plus longtemps de flirter avec ses limites”, et “l’ensemble des avantages acquis à l’entraînement sera parfaitement exploitable en compétition” 3 .
Depuis 2004, sous la pression de Coca-cola (sponsor aux JO et sur le Tour de France), l’AMA autorise le dopage à la triméthylxanthine. La caféine appartient à la famille des xanthines. Elle est utilisée sous forme de chewing-gums énergisants, de maté, de guarana de comprimés… Elle a un réel pouvoir d’amélioration de la précision du tir et de la détente verticale des footballeurs.
Le cannabis et les glucocorticoïdes sont aussi utilisés. Des études montrent que les corticoïdes “potentialisent les effets de l’EPO”. “Ils permettent de réduire les doses d’EPO et donc de rendre plus difficile sa détection lors des contrôles antidopage ”.
Dans un autre article titré “L’inefficacité des contrôles dans la lutte antidopage. La preuve par les témoignages et les enquêtes judiciaires ”, le Dr Mondenard met en évidence le fait que “seuls les imbéciles, les maladroits, les mal conseillés ou les simplets se font prendre par les radars analytiques ”. Par contre, “les pros de la dope franchissent les tests le sourire aux lèvres ” 4 .
La réalité, c’est que, contrairement aux assertions de la ministre AOC, comme le montre Christian Godin, les contrôles réalisés dans le cadre des JO n’ont pas pour finalité l’éradication dopage dans le sport de compétition mais la diffusion d’un message bien déterminé : les Jeux sont essentiellement “propres”, et lorsqu’il y a dopage, c’est le fait de quelques tricheurs qui seront durement sanctionnés.
Le pire est à venir
Si une compétition était simplement une affaire de jeu, il n’y aurait pas ce recours effréné aux techniques et technologies extrêmes. Mais le sport est un spectacle avec la fabrique de champions et de championnes, de stars, de dieux du stade. La recherche permanente à atteindre des résultats meilleurs, conduit à l’utilisation de produits et de technologies pour tenter de dépasser les limites humaines.
D’ores et déjà, les champions sportifs ne présentent plus en général l’apparence physique ordinaire qu’ils avaient auparavant. Et aujourd’hui, c’est le recours à la thérapie génique par les athlètes qui est au cœur des débats.
Un article de Sciences et Avenir – La Recherche considère qu’une “nouvelle stratégie de fraude potentiellement indétectable devient possible”. Cela est possible grâce aux “techniques de thérapie génique et autres façons de modifier l’expression des gènes, telle l’injection d’ARN utilisée par les vaccins à ARN contre le Covid-19”. “Des séquences d’ADN ou d’ARN sont introduites dans des tissus spécifiques pour altérer l’activité de certains gènes et l’expression des protéines […]. Ce matériel génétique constituerait des séquences codantes pour des protéines associées à la performance physique telle que l’érythropoïétine (EPO), une hormone qui augmente le nombre de globules rouges et donc la teneur en oxygène du sang. La respiration devient plus aisée et la récupération est plus rapide” .
La loi dite olympique, adopté par le Parlement le 12 avril 2023, a légalisé les tests génétiques jusqu’à présent interdits en France, dans le cadre de la lutte contre le dopage. Et ce, de façon pérenne et pas seulement de façon expérimentale.
Ainsi, au nom de la transposition du code mondial antidopage dans le droit français le Laboratoire antidopage français (LADF) pourra comparer les empreintes génétiques des sportifs pour détecter des substitutions d’échantillons ou des transfusions sanguines. Il pourra également mettre en œuvre des techniques plus intrusives d’examen de caractéristiques génétiques visant à détecter des mutations génétiques naturelles ou le recours à des techniques de dopage génétique.
Or, les experts craignent pourtant que cette fraude persiste à rester indécelable.
EE-LV et La France insoumise ont dénoncé “la possibilité de procéder à l’examen de caractéristiques génétiques sans le consentement de la personne ”. Le Conseil constitutionnel a néanmoins validé la loi.
Les prélèvements et les analyses qui pourront être effectués sans l’accord des personnes concernées ouvrent ainsi la voie à ce que ces tests soient pérennisés rapidement. Se profile ainsi une profonde atteinte aux libertés fondamentales.
La vraie solution : abandonner la compétition
Le dopage est indispensable pour produire des champions, de la performance et du spectacle. Il est au service d’une fuite en avant pour dépasser les limites humaines : toujours “plus vite, plus fort, plus haut”.
Même si la santé du sportif est prise en compte, même si “l’esprit du sport” est respecté, “l’individu est ravalé au statut de machine à battre des records”. “Il est donc presque impensable qu’on puisse empêcher des athlètes de se doper pour se dépasser, quand l’exigence de ceux qui les font vivre (sponsors, spectateurs…) est qu’ils battent des records et qu’ils gagnent ” 5 .
Les auteurs considèrent que la véritable alternative au dopage, c’est “l’abandon de la compétition, de la guerre de tous contre tous. Une telle lutte souvent considérée comme inhérente à la nature humaine pourrait être avantageusement remplacée par la coopération. Cela demandera des changements de valeurs, de normes sociales, qui ne se produiront pas aisément”.
Cela impose l’organisation d’une autre société, d’un autre système économique où la production et la science seront mises au service de l’ensemble de la population et dont le moteur ne sera plus la recherche du profit maximum pour une minorité, celle qui détient les moyens de production, et qui vit de l’exploitation du travail humain de l’immense majorité de la population.
Le combat pour y parvenir est d’autant plus nécessaire qu’au-delà du sport, cette course à la performance au profit des firmes mondialisées, inhérente au capitalisme, touche tous les domaines. Elle accroît notamment les possibilités de la marchandisation des corps.
Hélène Bertrand, 18 février 2024
Saviez-vous que lors des rencontres internationales anti-autoritaires qui se sont déroulées à Saint-Imier en juillet 2023, le stand de la Fédération anarchiste a été attaqué à quatre reprises et certains livres brûlés parce qu’ils déplaisaient à certain·es se réclamant des “anarcho queers, transactivistes” ? C’est ce qu’on peut lire dans le nouveau livre de Vanina, édition Acratie : Les leurres postmodernes contre la réalité sociale des femmes. Faits confirmés par des camarades présent·es, médusé·es.
Mais comment est-ce possible ?
Vanina met en lumière, en s’appuyant sur des observations et des articles comme celui de J. Halberstam, comment, dans certains groupes qui se disent radicaux, intersectionnels, sont énoncés inlassablement les concepts de bienveillance et d’inclusion, et pourtant on s’y entre-déchire en s’accusant avec des termes comme TERF, transphobe, putophobe, grossophobe, cis blanc·he dominant·e, voire plus grave. Il s’agit de diaboliser celui ou celle qui pense autrement, sur le voile, la GPA, ou la prostitution par exemple. Iel devient un·e adversaire, il faut l’isoler, l’exclure en lui taillant une réputation qui le ou la rend indéfendable pour les autres. Pour se faire, les réseaux sociaux sont un terrain favori… mais cela se passe aussi en réunion ou manifestation comme contre des militantes du CREAL 76, le 8 mars 2023 qui ont rendu publique leur agression sur leur site. Le CREAL se décrit comme engagé contre l’extrême droite et pour les libertés, contre toutes les religions mais pas contre les croyant·es, et contre l’ennemi commun qu’est le patriarcat. Le 8 mars, elles ont été traitées de racistes, de fascistes. De jeunes hommes leur ont arraché leurs pancartes avec des injonctions de quitter la manifestation. Face à ces pratiques, relevant de la police de la pensée, pour préserver une illusoire unité féministe, beaucoup d’entre nous évitent ces questions qui fâchent.
Il faut aussi citer Marguerite Stern qui en février 2019 lançait, avec d’autres, les collages féministes puis elle se met en retrait car de plus en plus de messages n’étaient plus en rapport avec les féminicides mais en rapport avec le transactivisme qu’elle considère comme renforçant les stéréotypes de genre imposés par le patriarcat. Elle dit ne pas être transphobe, mais que se proclamer femme ne le fait pas devenir. Depuis deux ans elle reçoit des insultes, des menaces de viol et de mort.
Mais comment en est-on arrivé là ?
Pourquoi cela prend-il tant de place, pourquoi cela est-il si diviseur dans les luttes anticapitaliste, antipatriarcale, internationaliste, que nous menons ?
Vanina donne des éléments de réponse en faisant l’histoire des thèses “post modernistes”, qui avec le néolibéralisme font émerger à partir des années 1980, d’abord aux USA, une idéologie valorisant les classes moyennes et leur style de vie, tourné vers soi, vers le “ressenti”, et une forme de victimisation quant aux dominations (race, sexe, classe).
Dans les années soixante-dix, les luttes féministes ont attaqué avec force le rôle social imposé aux femmes sur la base de leur sexe biologique (leurs organes sexuels et leur capacité procréative). Ce rôle rebaptisé genre est devenu dans la pensée postmoderniste une “identité” reposant sur le ressenti. Ces conceptions s’arrangent très bien du capitalisme, de l’exploitation, de la marchandisation des corps, tout en générant de la division de classe. En attestent le marché et les bénéfices que représente la transidentité pour les laboratoires pharmaceutiques et les établissements de “réassignation sexuelle” et l’économie de la reproduction avec “les femmes-ventres à louer” de la GPA (gestation pour autrui).
J’ai trouvé ce livre dense. Il pose une question essentielle et apporte un appareil critique toujours nécessaire, alors que l’égalité des droits et les droits des femmes sont toujours à défendre et à conquérir dans le monde entier. Comment donne-t-on davantage de force au féminisme anticapitaliste et antipatriarcal ? Comment être plus efficaces pour soutenir les femmes iraniennes, et celles qui de par le monde sont maltraitées et réprimées du fait de leur sexe ?
Emmanuelle Lefèvre
Les leurres postmodernes contre la réalité sociale des femmes, Vanina, éditions Acratie, septembre 2023, 300 p., 18€.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Le mot écoféminisme a été inventé en 1974 par Françoise d’Eaubonne dans son livre Le féminisme ou la mort 1 . Elle y met en évidence un lien entre le féminisme et l’écologie, mais pas que.
Le 2 mai 2023 lors de la première assemblée de constitution du Comité de soutien aux Soulèvements de la terre (SdlT) plus d’une centaine de personnes s’étaient réuni·es à la Bourse du travail de Dijon ; représentant·es de syndicats, d’associations, militantes et militants, simples citoyennes… ; tou·tes doublement révolté·es par la violence inouïe de la répression étatique lors de la manifestation contre les mégabassines de Sainte-Soline et par la dissolution des SdlT. Lors de plusieurs AG des SdlT qui ont suivi, composées uniquement de femmes, nous nous sommes dit “mais on est un comité écoféministe !”. De fait, une grande majorité de nous autres participent aux AG, aux réunions de préparation d’actions et aux dites actions – par exemple contre l’extension de la carrière de Saint-Cécile (71) le 9 décembre en coordination avec les autres comités de Bourgogne-Franche-Comté. Lorsque nous avons échangé sur les requêtes au Conseil d’État contre la dissolution, nous avons constaté qu’il n’y avait que des co-requérantes dans notre comité (ce qui n’exclut pas des co-requérants ne participant pas au comité de soutien).
La parole est fluide, les expressions claires et multiples, les ordres du jour, les modalités d’action, tout ça roule et remplit l’environnement d’énergie et d’idées. Peu ou pas d’hommes cisgenres ! On ne peut s’empêcher d’être suspicieuse, de penser qu’il n’y a rien à gratter pour eux en termes de pouvoir, rien à gagner !
Pourtant la présence de femmes dans les luttes écologiques est ancienne. Dans les années 50-60 Rachel Carson (biologiste) avec son livre Printemps silencieux fit un gros travail de recherche et d’investigation sur les pesticides (elle utilisa le terme biocides) qui aboutit dix ans plus tard à l’interdiction du DDT. Dans les années 80 nous avons été de toutes “les mobilisations locales, composées dans leur énorme majorité de femmes ” 2 d’Afton/USA à Bhopal/Inde en passant par Plogoff où pendant six semaines, ce sont des ELLES qui tiennent tête aux gendarmes mobiles .
Des Écoféminismes
“Ni les femmes, ni la terre ne sommes des territoires de conquêtes ” Muerais creando.
De 19 ans (Lili, Antifa) à 82 ans (Maryvonne faucheuse historique), venu·es d’ATTAC, de la LDH, des ami·es de la Conf, de XR, de LFI, de Solidaires tout ce compagnonnage de rage, de pensées scientifiques, de réflexions philosophiques anime le comité, mais pas de femmes racisées, pas encore. Un compagnonnage qui se retrouve, se recompose, s’articule sur d’autres luttes contre la loi immigration, pour la défense du squat de Fontaine-les-Dijon, pour Gaza et le peuple palestinien.
À Dijon lors de la manifestation non déclarée (mai 2023) de soutien aux luttes locales contre les écocides et la bétonisation – Quartier Larrey, Berges du Suzon, méga-méthaniseur, quartier libre des Lentillères… – fi du défilé tristoune : batucada, bas résilles, masques et étendards aux effigies d’animaux, enfants sur des charrettes, chants, drag-queens. On pourrait croire à un défilé de carnaval mais les chants, les banderoles, les slogans (“tout le monde déteste la police”) appellent à une convergence des luttes écologiques, féministes, antifascistes. Cet aspect festif attire des personnes qui posent des questions, ne comprennent pas la présence d’un important dispositif policier. Cet aspect festif attire des commentaires acerbes de certains camarades enkystés dans une brume des siècles passés. Nous supputons ce qui gêne, quelque chose entre les bas résilles et l’attaque frontale des violences policières ? Déjà en 1910-11 des milliers de femmes “pillent les marchés et taxent les produits […] boycottent les spéculateurs […] les syndicats critiquent ce mouvement instinctif, désordonné […]” 3 et font rentrer les ouvrières, ménagères dans leur foyer.
Nous ne nous trompons pas d’ennemi·es. L’oppression étatique, branche armée du capitalisme patriarcal limite, encadre, blesse, tabasse, garde à vue, les oppositions à l’extractivisme, aux biocides, aux racismes, aux mégabassines, aux syndicalismes et à la pauvreté.
Élisabeth Diaferia
Le poids des stéréotypes de genre est très lourd dans la société en général et dans le monde du travail bien entendu. Dans les métiers du bâtiment, cela se traduit par des filières très genrées, très masculines. Néanmoins, des femmes se lancent dans ces professions avec passion. La menuisière Mélanie est l’une d’entre elles.
L’Émancipation : Peux-tu nous présenter rapidement ton parcours professionnel ?
Mélanie : J’ai suivi une formation initiale d’ingénieure mention mécanique, thermique, énergétique et j’ai une expérience d’environ 15 ans comme cheffe de projets puis ingénieure méthodes dans diverses entreprises de la métallurgie, de la PME aux grands groupes industriels.
Je me suis reconvertie comme menuisière il y a six ans avec une formation en alternance pour obtenir le CAP Menuisier Fabricant que j’ai poursuivie deux ans de plus pour obtenir le Brevet Professionnel. J’ai créé mon enseigne en juillet 2021 pour apporter aux particulier·es du conseil en agencement, leur pose (dressings, bibliothèques, portes de placards, etc.) et du montage de meubles à domicile.
L’Émancipation : Qu’est ce qui a été déclencheur dans ta nouvelle orientation professionnelle ?
Mélanie : Un puissant besoin de redonner du sens à mon projet professionnel, et de m’extraire des managements toxiques et sexistes que j’ai rencontrés, par exemple les remarques “lourdes” sur la tenue, le maquillage, les calendriers de femmes dénudées, toutes ces choses jamais recadrées. S’ajoutent à ça, les challenges techniques “naturellement” proposés aux hommes, comme si les femmes ingénieures étaient moins compétentes, des façons de faire consternantes et dévalorisantes. Et enfin, les réunions placées tard en fin de journée alors que la pause méridienne assez longue n’était pas suffisamment exploitée. Tout cela montrait que l’entreprise ne considère pas la dimension familiale et ne prend pas en compte le travail “en dehors” reposant encore trop largement sur les femmes. C’est pourquoi j’ai choisi de me mettre à mon compte et d’être indépendante. J’ai aussi fait de belles rencontres qui m’ont permis de reprendre confiance en moi et en mes compétences.
L’Émancipation : Comment s’est déroulée ta réorientation, ta nouvelle formation ?
Mélanie : J’ai commencé par quitter l’entreprise dans laquelle je subissais un management vraiment toxique et nocif pour tout le monde, et suite à une courte période de dépression, j’ai suivi un programme de retour à l’emploi. Par chance, l’animatrice avait une vision globale de la problématique “chômage” et les exercices qu’elle nous a proposés m’ont permis de prendre conscience que j’avais réellement des compétences, alors que pour moi, jusqu’alors, ce que je faisais était “normal”. J’ai donc pu écouter mes besoins et construire mon projet professionnel en fonction. Puis j’ai cherché les ressources dont j’avais besoin, la formation en menuiserie auprès des Compagnons du devoir, et j’ai sollicité mon réseau pour trouver une entreprise où exercer l’alternance. Tout s’est ensuite enchaîné sans accrocs majeurs en dehors des confinements dus à la pandémie de COVID. D’ailleurs, cela m’a permis de réfléchir à ce que j’aime vraiment faire et donc à mon offre de services, et de me lancer à mon compte plus rapidement que ce que j’avais imaginé au départ. Et je ne regrette absolument pas !
L’Émancipation : Quelles difficultés as-tu rencontrées ? Comment les as-tu surmontées ?
Mélanie : L’idée de me lancer dans un tel changement, n’allait pas de soi au départ. Ça peut paraître étrange, mais je ne me sentais pas légitime, comme si je ne pouvais pas être capable d’être autonome professionnellement parlant. Puis, au fil de rencontres et de discussions avec d’autres entrepreneuses, j’ai vu que c’était possible de changer de voie, qu’elles étaient épanouies, et que je n’avais aucune raison véritable de ne pas me lancer. Avançant dans ma formation, et m’entourant de femmes entrepreneuses, j’ai pris confiance en moi et affiné mon projet.
L’Émancipation : Y-a-t-il un lien entre ta vie professionnelle et ton engagement féministe ? Si oui lequel ?
Mélanie : Je n’y avais pas vraiment songé, mais oui, sûrement… Dans le fait de se prendre en main, de percevoir son environnement professionnel avec un regard différent. De ne plus, en tant que femme, laisser les autres, et en particulier les hommes qui sont chefs de service ou d’entreprise, orienter mon avenir. Notre société patriarcale élève les filles de façon à ce qu’elles soient persuadées qu’elles sont moins compétentes que les hommes, en dehors de leur foyer hétéronormé, et qu’elles sont totalement tributaires des hommes pour avoir justement un foyer. Les femmes qui travaillent ont donc naturellement, à mon sens, un sentiment d’illégitimité à devenir autonomes. Il faut savoir qu’en France, seulement une entreprise sur dix est dirigée par une femme alors qu’il a été démontré que les entreprises dirigées par des femmes ont deux fois moins de risques de faire faillite !
L’Émancipation : Depuis que tu travailles dans la menuiserie, est-ce que le fait d’être une femme questionne les client·es, est-ce que tu le ressens comme un atout ? Y a-t-il une évolution dans la perception de ce métier massivement occupé par des artisans hommes, jusqu’à présent à ton avis, chez la clientèle ?
Mélanie : On me dit souvent que c’est rare de voir des femmes faire ce métier. Et ça suscite plutôt de l’admiration chez mes client·es. J’ai aussi l’impression que les client·es s’attendent à un travail plus soigné. Alors, oui, j’ai un certain sens du détail et du “travail bien fait”, mais c’est une philosophie que j’ai toujours eue : quand je fais quelque chose, je m’implique et j’essaie de le faire bien. Certains artisans masculins font très bien leur travail aussi… Enfin, les client·es me proposent souvent spontanément leur aide pour manipuler ou porter des choses lourdes, ce qu’iels ne font pas avec des hommes. Pourtant, même si je suis un petit gabarit, je n’ai généralement pas besoin d’aide sur mes chantiers. Et si je ne peux pas le faire seule, soit je ne prends pas le chantier, soit je fais appel à des collègues.
Concernant une évolution de la perception sur le “genre des métiers”, il faut que l’égalité femme-homme soit réalisée à tous les niveaux des entreprises et qu’elle soit visible.
L’Émancipation : Existe-t’il un “réseau” de femmes artisanes dans les métiers du bâtiment ?
Mélanie : Oui, depuis un peu plus d’un an il existe un réseau qui promeut les artisanes du bâtiment en Nouvelle-Aquitaine : www.batifemmes.fr . Vous allez sur la plateforme, émettez votre demande et pour une légère contribution financière, le réseau vous met en relation avec plusieurs artisanes proches de chez vous. Ensuite, vous êtes libre de faire affaire ou non avec l’une d’entre-nous.
L’Émancipation : Qu’est-ce que tu aimes particulièrement dans ton métier ? Tes joies ? Tes peines ?
Mélanie : Même s’il peut être parfois physiquement compliqué, j’aime mon métier, c’est certain ! J’adore chercher et trouver des solutions techniques aux problématiques rencontrées. Mon métier consiste principalement à assembler et fixer des meubles mais aussi à analyser les besoins des client·es pour conseiller et concevoir des agencements appropriés. Je fais aussi de la pose de parquets. La menuiserie est plus vaste que cela, je parle ici seulement de mon offre de services. Le fait d’être auto-entrepreneuse m’oblige aussi à gérer tout de A à Z : la prospection, la communication, les rendez-vous, l’établissement des devis, les commandes de matériel, l’entretien des machines, les chantiers, la facturation, la comptabilité et les déclarations fiscales. Je crois que j’ai fait le tour ! J’étais cheffe de projets avant, alors toutes ces tâches connexes au métier en lui-même ne me faisaient pas peur lorsque je me suis lancée. Tout ça c’est du boulot, certes, mais j’ai une grande autonomie lorsque je dois faire des choix (c’est-à-dire pratiquement tout le temps) et j’en suis très satisfaite. Mais ce qui m’apporte le plus de satisfaction, je crois, c’est quand les client·es me remercient en fin de chantier et disent “Ah ! ça rend bien !” Ou alors avec un grand sourire : “Je vais enfin pouvoir ranger !” (Je fais pas mal de dressings).
L’Émancipation : Qu’en est-il du sexisme dans les métiers du bâtiment ?
Mélanie : Contrairement aux idées reçues, j’ai ressenti plus de sexisme dans l’ingénierie que dans le bâtiment, tant dans mes années de formation (dans deux entreprises différentes) que sur les chantiers où je suis amenée à travailler avec d’autres menuisier·es ou d’autres corps d’état.
Propos recueillis par Joëlle Lavoute
L’entreprise Boeing est actuellement dans une tourmente peut être fatale. N. Mariotte, dans un article sur LinkedIn, l’explique par le “passage de Boeing, d’une culture d’ingénieurs à une culture de financiers et de commerciaux” qui a mené à deux crashs en 2018 et 2019 qui ont fait en tout 346 morts. De plus, en janvier 2024 un drame été évité quand une porte de 737 s’est détachée en plein vol pour des boulons mal vissés. D’après les analystes, le changement de culture a imposé au new management des mesures drastiques d’économie : externalisation de la maintenance des avions, recherche d’économies à tout crin dans la conception même des appareils, délocalisation pour baisser les salaires, etc. Le but étant de tout miser sur la financiarisation. Conséquences de cela : départ d’ouvriers et des ingénieurs remplacés par des commerciaux, ce qui a privé Boeing de la précieuse expertise des salariés anciens. Et à présent se pose la survie même du mastodonte qu’était Boeing.
M. C.
L’Émancipation syndicale et pédagogique a rencontré E., médecin généraliste qui travaille aussi au centre Simone Veil ou CIVG, centre de contraception et d’IVG du CHU de Nantes. Elle anime aussi des formations sur la contraception masculine à l’attention des médecins.
L’Émancipation : Qu’est-ce que le centre Simone Veil et comment travaillez-vous ?
E. : C’est un centre où sont pratiqués des IVG, mais qui est aussi dédié aux questions de contraceptions, et également de contraceptions masculines. Notamment nous réalisons des vasectomies sous anesthésie locale. Nous sommes actuellement quatre médecins généralistes et trois urologues – une majorité de femmes – l’équipe s’est étoffée, mais nous peinons malgré cela, à répondre à toutes les demandes dans des délais rapides.
L’Émancipation : À quoi est due cette augmentation des demandes selon toi ? Comment la contraception masculine est-elle médiatisée ? Y a-t-il encore des freins ?
E. : Il y a clairement un manque de volonté politique d’en parler : il y a des campagnes d’information sur les contraceptions féminines mais pas masculines.
Moi, seule, je ne peux rien y changer et je me sens impuissante. Une collègue fait partie d’un groupe de réflexion qui fait des propositions à l’ARS (Agence Régionale de Santé), donc en soi tu peux avoir un poids mais ça demande tellement d’investissement qu’il faudrait presque vivre pour ça. Mais je suis généraliste et je n’ai pas envie de n’avoir qu’un seul cheval de bataille.
Mais sur la vasectomie, il y a un changement de mentalité ces dernières années, qui ne vient pas des campagnes d’info, mais plutôt du bouche à oreille entre les hommes qui ont été vasectomisés. Cela s’accompagne d’une lente prise de conscience que ce sont les femmes qui sont en charge de la contraception et que cette charge est lourde. En tout cas, il y a des gens différents qui viennent de milieux divers se renseigner sur la vasectomie et les vasectomies ont été environ multipliées par 10 en 10 ans.
Au CHU, on peine d’ailleurs à répondre à cette augmentation : il y a actuellement neuf mois d’attente pour avoir un rendez-vous. Auxquels il faut ajouter les qutre mois de réflexion médico-légales, requis avant l’intervention. La vasectomie est ensuite efficace trois mois après l’intervention… la procédure est longue. Au Canada, la vasectomie est pratiquée par le généraliste en cabinet. Nous n’en sommes pas là en France… et du coup la vasectomie touche au Canada des milieux que nous touchons peut-être un peu moins ici.
S’ajoutent à cela les critères parfois décourageants des cliniques privées : si tu as moins de 37 ans et même si tu as trois enfants, on te refuse. On se retrouve au CHU avec les gens qui sont rejetés des cliniques.
Autre problème que la médiatisation et l’accès à la vasectomie : la sécurité sociale ne rembourse que 67 euros sur l’acte. Or, dans un système qui valorise la tarification à l’acte, la vasectomie n’est pas rentable sur cette base de la sécurité sociale, ce qui pousse beaucoup de cliniques à faire des dépassements d’honoraires… cela trie encore un peu plus les candidats.
L’Émancipation : Tu animes des formations sur la contraception masculine pour les médecins, comment procèdes-tu ?
E . : On a quelques choix à proposer en termes de contraception masculine, mais pas beaucoup et la question est de savoir jusqu’où on va en tant que médecin. La meilleure contraception c’est celle qu’on choisit, donc il faudrait ajouter les options de contraception masculine au panel de ce que l’on propose, mais il est difficile de présenter ces contraceptions masculines comme l’alternative par excellence. C’est pour ça que je fais des formations sur ça, pour que les médecins sachent que ça existe, et en informent les patients, les orientent, en fonction de toutes les possibilités.
Je commence ma formation par un débat mouvant sur la question : peut-on faire confiance aux hommes sur la contraception ? Il y a pas mal de “non” : en effet, quoiqu’il en soit, ce sont les femmes qui doivent gérer les conséquences d’une éventuelle défaillance de la contraception. D’où la nécessité de présenter les choses autrement, pour faire évoluer les mentalités.
Il y a également des initiatives locales avec par exemple à Nantes l’association, les “gonades” qui accompagne les hommes qui se questionnent et fabriquent du matériel de contraception masculine, c’est très artisanal.
L’Émancipation : Selon toi, que faudrait-il pour faire bouger les choses ?
E. : Une petite révolution en France c’est le principe de la remontée testiculaire, qui consiste à faire remonter les testicules pour bloquer la production de spermatozoïdes, par exemple avec un anneau. C’est une pratique de niche, qu’on retrouve plutôt dans les milieux militants pour le moment. Le Planning Familial de Nantes propose une consultation dédiée et le CHU aussi. Mais il y a peu d’infos qui circulent là-dessus. En plus, le créateur de l’anneau n’a pas breveté son invention, et il n’a pas été commercialisé comme dispositif médical, ce qui fait qu’il est vendu comme… talisman sur internet ! C’est difficile de présenter un dispositif qui n’est pas tout à fait dans les clous même s’il n’est pas illégal et qu’il fonctionne. En plus, c’est un dispositif contraignant : il faut le porter 15h par jour en journée. Si tu perds une heure, c’est un mois de contraception perdue. Il faut refaire un spermogramme. Les démarches sont lourdes.
Sur la contraception masculine hormonale (injections ou crèmes), il n’y a pas beaucoup d’études : ce n’est pas remboursé, il y a des effets indésirables pénibles (tout comme les pilules contraceptives pour les femmes d’ailleurs), et ce n’est prescriptible que pour un an et demi par des endocrinologues. C’est très contraignant, donc ça ne se pratique pas trop. Mais ce n’est pas impossible de trouver des solutions… On a réussi à faire la “prep” (prophylaxie pré-exposition) contre le VIH, c’est une révolution, mais on n’arrive pas à créer une contraception masculine moins contraignante ! C’est aberrant, c’est clairement un manque d’études sur le sujet.
Après il reste les contraceptions “classiques” mais efficaces : il faut savoir que pour les moins de 26 ans, les préservatifs sont gratuits en pharmacie sur présentation de la carte d’identité. C’est un droit. Pour les plus de 26 ans, les médecins peuvent prescrire des préservatifs sur ordonnance : deux marques sont remboursées.
Je prescris des préservatifs et la pilule d’urgence au cas où ils craquent, je la prescris aussi aux hommes au cas où et pour partager la responsabilité et la prise en charge des conséquences, et qu’ils puissent eux aussi aller la chercher en pharmacie pour leur partenaire. C’est intéressant, chez les ados notamment, pour montrer que les hommes ont aussi une part à jouer… On peut les conscientiser sur le préservatif et la pilule d’urgence.
Évidemment, cela pose aussi la question des cours – supposés être faits chaque année – à l’éducation sexuelle et affective : parler de la contraception et de la vasectomie, juste pour savoir que ça existe, serait important.
Propos recueillis par Karine
“Un homme musicien d’une quarantaine d’années raconte […] les musiciens qui l’entourent tendent, de manière a priori totalement inconsciente selon lui, à limiter les possibilités d’expression et d’improvisation des rares femmes musiciennes présentes […]”. On appréciera l’accumulation des précautions : de manière, a priori, totalement et enfin tout cela est inconscient. Ben voyons !
“[…] On me coupe tout le temps la parole . […] C’est toujours lui [son collègue homme, avec lequel elle est officiellement en codirection] qui leur explique. Quand on est en petite commission, je peux parler, mais en grande réunion, c’est lui qui restitue, c’est surtout lui qui parle […]” (gestionnaire administrative de 40-50 ans).
Y : Mais enfin ! il suffit qu’elle prenne la parole, il suffit qu’elle parle plus fort, il suffit qu’elle lui dise !
X : Ben non ! Il suffit que le temps de parole soit réparti et alterné et surtout qu’une fois cette décision prise elle soit respectée intelligemment.
Limiter le temps d’improvisation d’une femme dans la musique, limiter le temps de parole d’une femme dans une réunion, serions-nous encore et toujours dans un système patriarcal et sexiste ?
Élisabeth Diaferia
Catherine Garnier-Davey est enseignante de français langue seconde dans des dispositifs UPE2A en collège en Côte-d’Or. Ces dispositifs ont été allégés à la rentrée 2023.
L’Émancipation : UPE2A, FLE, FLS, MNA, l’Éducation nationale adore les sigles ! Qu’est-ce que ça signifie ?
Catherine Garnier-Davey : Les dispositifs d’accueil pour élèves migrants (UPE2A : Unité Pédagogique pour Élèves Allophones Arrivants) permettent aux jeunes allophones arrivant en France de suivre entre 12h et 18h de cours de français par semaine (FLS, Français Langue Seconde et Flsco, Français de Scolarisation) pour s’insérer progressivement dans le système scolaire français. C’est le cadre que pose la circulaire de 2012 (n° 2012-141 du 2/10/2012) qui stipule l’inclusion en classe ordinaire comme modalité principale de fonctionnement. En clair un emploi du temps d’un élève allophone comporte 12 à 18h de FLS complété progressivement jusqu’à hauteur de 26h par des cours ordinaires dans différentes matières. Les cours sont assurés par des professeur·es formé·es ayant la certification FLE/FLS (Français Langue Étrangère, c’est à dire le français LV1 ou LV2 apprise à l’étranger). Ces derniers s’occupent aussi de l’accueil, du positionnement et de l’intégration de ces élèves à leur arrivée ainsi que de leur orientation et aiguillage social ultérieur (vers l’aide sociale, l’infirmière, les psychologues). Ils/elles sont aussi en lien avec les éducateur·trices lorsque l’élève est un MNA (Mineur Non Accompagné).
L’Émancipation : Quelle est la spécificité de la prise en charge pédagogique de ce public ?
C . G-D : Notre objectif est que les élèves aient les outils linguistiques, didactiques pour suivre en classe ordinaire, qu’ils et elles aient les codes. Ça passe par la désignation du matériel scolaire, l’organisation du cahier, la mise en page d’une copie, des choses aussi simples que la marge à gauche ou le sens de la lecture gauche-droite !
On travaille aussi beaucoup les consignes propres à chaque matière, ce qui fait qu’on est en lien avec les équipes pour être au plus près des besoins de chacun·e.
On les habitue rapidement à l’écrit, ce qui n’est pas le cas dans d’autres systèmes surtout dans l’apprentissage des langues reposant davantage sur l’oralité. On s’aperçoit qu’en France, on doit tout rédiger dans toutes les matières. C’est une difficulté supplémentaire. C’est un changement important même pour les élèves qui ont été scolarisés dans leur pays d’origine.
Concrètement, on est une sorte de sas, on prépare l’inclusion complète qui est un peu un saut dans le vide pour les élèves. L’UPE2A est perçue souvent comme un cadre rassurant, un cocon au sein duquel les élèves développent des amitiés fortes et durables.
L’Émancipation : Sur quels types de savoirs repose l’enseignement en UPE2A ?
C. G-D : Ce qui fait l’intérêt et la difficulté de cet enseignement, c’est qu’il demande des savoirs variés, savoirs linguistiques, bien sûr mais aussi disciplinaires. Il faut de plus faire passer des savoir-être et des compétences interculturelles. Cela demande une bonne dose de psychologie ! Tout·e enseignant·e tient compte des émotions de ses élèves, a fortiori avec un public fragile, déraciné, venant de zones de conflits ou ayant vécu des situations traumatiques. On doit être d’autant plus vigilant·e et à l’écoute. Aborder des souvenirs heureux de leur passé peut être un support efficace et peut libérer la parole en français mais il faut le faire avec délicatesse. Décrire son jardin, son plat préféré, partir du vécu des élèves, de documents authentiques, autant de situations d’échanges souvent riches et forts.
L’Émancipation : Avec qui travailles-tu ?
C . G-D : L’arrivée d’un allophone, ça n’est pas anodin dans un établissement et ça déstabilise beaucoup de monde. On doit être là pour répondre aux questions de chacun·e à tous les niveaux. On est en lien aussi bien avec la direction, les secrétaires, les collègues de toutes matières – qu’il faut parfois rassurer – qu’avec les familles, les éducateur·trices, l’assistante sociale, les équipes en charge d’un éventuel suivi psychologique. On est de fait le réceptacle de toutes sortes de demandes, y compris personnelles. On est souvent le/la premier·e interlocuteur·trice, on représente beaucoup pour l’élève, malgré nous. Sans vouloir être intrusif, on est parfois confronté à des réalités intimes, perte d’un logement, manque d’argent pour la cantine, maladie, OQTF, qu’on ne peut pas ignorer. Le/la jeune, démuni·e, ou sa famille se tourne souvent vers nous. Il s’agit alors de trouver la bonne distance et la bonne réponse qui ne relève pas toujours du pédagogique.
L’Émancipation : Est-ce que tu perçois des évolutions dans ton travail ces dernières années ?
C. G-D : Dans un contexte de loi d’immigration qui considère les migrant·es comme des délinquant·es et des coupes budgétaires qui rigidifient les dispositifs voire les mettent en danger, l’ambiance est morose.
Depuis cette rentrée, les dispositifs UPE2A en collège de l’académie sont tous passés à 9h, en deçà de la circulaire nationale, sous prétexte d’ouvrir de nouveaux dispositifs. La logique qui préside à cette évolution est purement comptable. À moyens constants on veut afficher des UPE2A vitrines en augmentation mais qui sont en réalité dépouillées de moyens viables pour assurer l’intégration des élèves.
Il faut qu’il y ait une vraie prise de conscience de tou·tes, collègues comme personnel administratif : le nombre de migrant·es ne va pas diminuer et la réussite de leur intégration passe par une prise en charge de qualité par des personnels compétents et formés.
L’Émancipation : Mais pour être plus précise, quelles sont les conséquences sur le suivi des élèves ?
C. G-D : Du fait d’une prise en charge allégée, les élèves se retrouvent perdu·es, à la recherche d’une salle de classe, de quelqu’un·e qui leur explique les démarches d’orientation ou un papier administratif, les emplois du temps, les démarches de stage.
Normalement le rôle de suivi devrait être désormais assuré par les professeur·es principaux des classes d’inclusion. En réalité ils/elles ne connaissent pas les élèves d’UPE2A, méconnaissent les spécificités et les contraintes de l’orientation d’un élève allophone, n’ont pas le temps (ou ne le prennent pas) de se consacrer à ce public particulier. Pour information les élèves à besoins particuliers bénéficient d’une scolarité complète avec la présence d’un référent ULIS (Unité localisée pour l’inclusion scolaire) à 18h pour un dispositif à 12 élèves maximum. Comparaison n’est certes pas raison, mais une telle organisation serait bien plus adéquate pour les élèves allophones comme c’était le cas à l’origine lors de la création du dispositif. On en a perdu l’esprit et on n’a pas su faire face à l’afflux de jeunes allophones dans le système éducatif. Aujourd’hui, on gère la pénurie et les urgences. On divise par deux l’horaire alors qu’il faudrait au contraire renforcer le dispositif. La réduction du temps de cours à 9h contrevient à la directive de 2012. Concrètement il manque 3h de cours de FLS par semaine aux élèves, à charge pour chaque établissement de trouver le financement et le personnel ressource pour les assurer. On est loin d’atteindre cet objectif. Les établissements ont d’autres priorités budgétaires et le personnel compétent en FLS n’est pas si nombreux.
L’Émancipation : Quels sont les arguments du Rectorat sur le sujet ?
C. G-D : Les motifs principaux des changements de dispositif étaient qu’aucun ne fonctionnait de la même façon sur l’académie et que nous étions vus comme un dispositif fermé, comme une classe sans contact avec le reste de l’établissement. Or il fallait à tout prix inclure ! C’est pourtant ce que je fais depuis 2008 en intégrant systématiquement les élèves dès leur arrivée, dans des classes ordinaires. En général ils et elles sont affecté·es dans les cours d’EPS, d’éducation artistique et musicale. Puis viennent rapidement les cours de maths et ceux d’anglais. De fait j’ai toujours été en contact avec les équipes d’autant plus qu’on est dans de petites structures où il est facile de rencontrer les collègues. Cela devient plus difficile désormais quand on est à cheval sur deux établissements ! Et nous attendons toujours les orientations officielles du nouveau dispositif. Pour l’instant le Rectorat a surtout critiqué l’ancienne organisation sans donner un cadre précis à leurs attentes. On est toujours dans le flou. On agit pour le mieux bien sûr mais on tâtonne en permanence et c’est assez éprouvant ! On n’est pas fermé aux évolutions mais il faut que cela se fasse dans un cadre serein, à la fois pour les élèves, pour nous, pour l’administration et les autres collègues. Je viens de rencontrer une ancienne élève qui a maintenant un master euro média. Pas sûre qu’elle aurait acquis autant d’assurance avec seulement 9h de FLS ! Et c’est bien là l’enjeu du dispositif : intégrer ces jeunes, comme autant d’atouts pour notre société.
Interview réalisé par Nathalie Morel
Dans cet article, je présente le travail réalisé avec des élèves de première sur les inégalités entre les femmes et les hommes en enseignement moral et civique (EMC).
Présentation de la classe et des enjeux
Enseignante de biochimie génie biologique en première sciences et technologie de laboratoire (STL) spécialité biotechnologies, je fais aussi le cours d’EMC pour la deuxième année dans ce niveau, et six ans avant en terminale. Ce cours m’apporte un espace de liberté dans les contenus enseignés et dans la manière de le faire : je ne peux pas être contrôlée dans ma manière de faire et il y a encore quelques années il n’y avait pas de notation. J’enseigne avec une collègue documentaliste du lycée, Dominique et nos échanges nous permettent sans cesse de nous stimuler pour mieux nous adapter aux élèves.
En première STL, le programme d’EMC est sur le lien social. Nous avons centré notre travail avec les élèves sur les inégalités femmes-hommes, au vu de notre expérience de l’année précédente, où nous avions observé que les élèves de cette filière sont à la fois plutôt conscient.es des inégalités de genre mais aussi très démuni·es sur les solutions. Nous avions pu voir que les élèves sont encore très scolaires et se projettent peu dans la société, leur futur travail et leur vie. Ils.elles sont souvent résigné·es à la société telle qu’elle fonctionne actuellement et n’envisagent pas de la changer. Adapter les supports, la manière de traiter les thèmes est donc primordial pour conscientiser les élèves aux inégalités mais aussi à la domination des hommes, au patriarcat et leur… montrer que ces rapports ne sont pas immuables et qu’ils peuvent évoluer.
Premier thème : la masculinité
Nous avons commencé l’année par un arpentage. Cette méthode est empruntée au milieu militant et consiste à découper un livre en autant de parties que le nombre d’élèves présent·es (voir article de janvier 2023 pour ma première expérience d’arpentage en classe). L’idée est de partager la lecture pour la rendre moins longue, chaque élève a environ trois pages à lire et ensuite à restituer au reste de la classe, en expliquant l’idée de sa partie, quelles questions elle pose et ce qu’il/elle en pense. Pour réaliser un arpentage en classe, il est nécessaire de choisir un livre qui a des chapitres ou parties courtes et avec une idée centrale facile à identifier (cela peut se faire par le titre par exemple) et enfin un niveau de langue correspondant au niveau de la classe. Nous avons choisi le livre Les couilles sur la table de Victoire Tuaillon, journaliste et rédactrice en chef de Binge Audio . Le livre regroupe le travail réalisé initialement par podcast, où la journaliste travaille sur la masculinité dans la société : comment elle résulte d’une construction sociale et comment elle aboutit à des “privilèges” masculins, tant sur les standards de construction, d’urbanisme, de position dans la ville que sur le travail et bien sûr sur la domination masculine vis à vis des femmes. Elle montre aussi comment la masculinité crée l’exploitation des femmes, le travail invisible mais aussi la violence des hommes vis à vis des femmes.
Les normes de genre : histoire et conséquences
Nous avons ainsi continué l’année par l’étude des schémas de construction de la masculinité et des stéréotypes régissant notre société par l’étude de deux textes tirés des livres Renversante (chapitre “Depuis la nuit des temps”) et Renversante, Y a encore du boulot (chapitre “La taxe bleue ”) de Florence Hinckel (livres chroniqués dans la revue l’année dernière). Ces livres destinés à des préadolescent·es et adolescent·es, sont basés sur l’inversion des normes de genre : les femmes dominent les hommes, depuis la “nuit des temps”. Le premier extrait choisi permettait de travailler sur des notions historiques de domination et des stéréotypes justifiant la domination masculine, alors que le deuxième texte évoquait plutôt les standards de beauté qui contraignent les corps des femmes.
Avec l’appui, d’une vidéo sur La Mécanique sexiste , de Marine Spaak, sur la chaine You tube du centre Hubertine Auclert, les élèves ont pu qualifier des parties pour différencier les passages de péjoration, de domination, de sexisme, de stéréotypes notamment. En confrontant les qualificatifs trouvés, cela nous a permis de reprendre les mécanismes qui conduisent aux violences vis à vis des femmes : de la différenciation vers la péjoration qui “autorise” des comportements masculins contre le mental et le corps des femmes. Les élèves ont aussi montré leur étonnement sur le passage sur la place des femmes au cours de l’histoire, et notamment le fait que les études plus récentes montrent que les femmes n’ont pas toujours été reléguées aux tâches domestiques. Avec l’appui d’une interview de Titiou Lecoq , nous avons pu le montrer aux élèves avec l’exemple du Moyen-âge où les femmes exerçaient une gamme de métiers beaucoup plus large qu’au XIXe siècle. Cela nous a permis aussi d’introduire l’idée d’évolution des droits des femmes, qui n’est pas linéaire et ne va pas toujours vers un gain. Suite à ces séances, les élèves voulaient que nous commencions à travailler sur la charge mentale et les inégalités au travail. Nous avons pourtant intercalé un thème intermédiaire et moins complexe pour commencer à introduire les débats dans notre pédagogie.
La féminisation des noms de rue
Les élèves ont d’abord commencé par bouder ce thème : ils.elles pensaient qu’il y avait des changements plus urgents et importants à faire dans la société. Nous avons commencé par montrer que seules 9,5 % des noms de rue sont féminins à Dijon. Nous avons ensuite pris le temps de mettre en évidence l’influence des noms de rue sur notre vie : ils permettent de se repérer mais ont aussi un rôle mémoriel, de reconnaissance de la personne, de défense de valeurs ; ce qui a permis de faire comprendre l’importance de féminiser les noms de rue ou de promouvoir des valeurs liées à l’égalité entre les femmes et les hommes. Nous avons aussi fait un pas de côté pour montrer l’importance de la volonté politique pour aller vers une égalité femmes-hommes en prenant l’exemple des lois de 2000 pour favoriser l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux puis de 2013 pour la parité dans les conseils départementaux et régionaux : ces deux lois ont fait progresser la proportion de femmes dans la vie politique.
Les élèves ont opposé que ce n’était pas simple de féminiser puisque se pose la question de quels noms de rues il faudrait changer (donc enlever un nom masculin ou une valeur) en plus des problèmes matériels (plans de ville, panneaux, GPS, papiers d’identité et adresses des particuliers…).
Nous avons alors travaillé sur l’évolution du nom de quelques rues de Dijon, pour montrer qu’il y avait des rues et places qui avaient souvent changé de noms, du fait de leur importance géographique et des valeurs que les différents pouvoirs en place voulaient promouvoir : l’actuelle place de la Libération (place centrale à Dijon, où il y a la mairie) a été nommée à la sortie de la Seconde guerre mondiale mais lors des royautés était nommée place Royale, après la révolution place d’Armes, puis la place Impériale et pendant le régime de Vichy, la place du Maréchal Pétain. À travers d’autres exemples, nous avons pu montrer que les évènements historiques modifient les noms des rues, tout comme la volonté de reconnaître certains personnages célèbres.
Nous avons ensuite réparti les élèves en groupe de quatre et donné à chaque groupe une fiche avec un nom de femme ou de valeur ; nous avons choisi : Adelphité , 21 avril 1944 , Madeleine Brès , Sophie Rude , Jeannette Guyot , Marguerite Boucicau t. Nous avions choisi ces femmes car elles ont été oubliées par l’histoire, ont fait des études ou du commerce au XIXe siècle alors que la société le réprouvait, ont fait des œuvres importantes mais ont été éclipsées par la notoriété de leur mari, ou ont pu devenir médecin car les hommes étaient à la guerre… Elles illustraient ainsi différents processus d’invisibilisation.
Les élèves devaient trouver une rue, une place ou un monument et changer le nom puis expliquer au reste de la classe ce choix. Contrairement à leur apparente indifférence pour le thème, nous avons vu qu’ils.elles se prenaient au jeu et que le choix créait du débat au sein des groupes voire des conflits pour savoir quelle rue allait être débaptisée. Trois groupes ont réalisé des choix intéressants : un a changé la place Darcy par la place de l’Adelphité car elle se trouve au bout de la rue de la Liberté et que cela faisait référence à la devise républicaine liberté, égalité… adelphité ! Un autre groupe a remplacé la place Wilson par la place Madeleine Brès dans l’idée, comme cette place est importante, que cela pousserait les dijonnais·es à se renseigner sur cette femme. Enfin, un groupe a souhaité changer le nom d’une artère partant de la place de la République pour Jeannette Guyot car toutes les rues partant de cette place étaient attribuées à des hommes, et qu’il fallait bien en changer !
Cette première partie d’année a été riche d’expériences et d’échanges pour remettre en question des stéréotypes qu’avaient les élèves et montrer que la société était en constante évolution (positive ou négative !). Nous poursuivons le travail sur la charge mentale et les inégalités au travail en passant par le travail invisible. La plupart des élèves apprécient et sont maintenant enthousiastes de venir travailler et débattre.
Marine Bignon
d’une certaine Éducation nationale,
celle qui défendait l’idée de l’émancipation
par les savoirs pour tous et toutes !
Dans l’Éducation nationale, un autre enseignement est mis en place voué au tri et à l’orientation des élèves pour satisfaire aux besoins des entreprises.
Un certain François Bayrou, il y a 20 ans au Figaro , a dit une chose juste, une fois n’est pas coutume, qu’il fallait “arrêter de faire croire que l’Éducation nationale est responsable du chômage ! […] tout le monde sait que le problème de l’emploi, c’est celui de l’économie. Si les jeunes sont au chômage, ce n’est pas parce qu’ils et elles ne sont pas formés. C’est d’abord parce que l’économie ne crée pas suffisamment d’emplois !” Fin de la citation et de l’accord avec Bayrou.
Un crash en trois temps
La stratégie utilisée vise avant tout à brider les personnels enseignant et au-delà tous les personnels. Un premier temps a été la réforme du lycée avec Parcours-sup, la casse du groupe classe, le contrôle continu et les spécialités. Il fallait, avec cette réforme, empêcher l’expertise des profs, empêcher qu’ils et elles permettent à la majorité des élèves d’entrer à l’université, les empêcher de faire ce qu’ils et elles savent et peuvent faire quand on leur lâche la bride.
Le deuxième temps ou “bascule” pour beaucoup, est programmé pour 2024. C’est la réforme Attal, le “choc des savoirs” pour le collège, qui réduit les disciplines, casse les classes, instaure les groupes de niveaux, un nouveau DNB, et les classes prépa-lycée. Cette réforme, comme au lycée, est aussi destinée à empêcher que les profs, les experts, fassent ce qu’ils et elles savent faire, ouvrir la voie vers le lycée au plus grand nombre d’élèves possible.
Le troisième temps, c’est le crash final de l’enseignement, la réforme Guérini. Prévue en mars, elle vient d’être reportée au second semestre 2024. Celle-ci promet d’une part le salaire au mérite, mesure qui se veut incitative pour les profs qui obéiraient le mieux aux nouvelles injonctions et d’autre part, la remise en cause du concours, c’est à dire la remise en cause complète du statut (des droits) des fonctionnaires. Son but, en finir avec les prérogatives du métier d’enseignant, avec son statut de cadre, aussi diviser en imposant une compétition et une hiérarchie pour imposer des missions et contrôler.
Poursuivre les réformes jusqu’au bout !
Une seule variante, le nom du/de la ministre ! À son arrivée, N. Belloubet est claire et va dans le sens de toutes les réformes en cours. Pas de remise en cause non plus de la décision de Macron de faire de l’école un “sujet régalien”, son “domaine réservé”. Elle a confirmé les priorités du gouvernement, à commencer par le harcèlement sans parler de son lien avec la pénurie d’adultes dans les établissements.
Elle a repris à son compte toute la programmation d’Attal, jusqu’à la fin du second quinquennat, des mesures qui vont causer la dégradation des établissements scolaires vers une gestion entrepreneuriale et managériale. À savoir la décentralisation, l’autonomie des établissements. De plus, Cécile Rilhac vient de déposer le vendredi 16 février, un projet de loi pour donner un statut juridique aux écoles.
Elle déclare qu’elle œuvrera pour un enseignement moins vertical, ce qui signifie l’individualisation de l’enseignement dont le but est d’inverser l’enseignement, mettre le ou la prof “au service des besoins” dit-elle de l’élève, ou “projet” selon la vision entrepreneuriale de la chose. Conséquence, multiplication des niveaux, déstructuration du groupe classe.
D’autre part, selon ses déclarations, une chose semble se préciser, c’est la suppression d’autres disciplines que la technologie. Bien sûr toutes les revendications des enseignants et enseignantes ont été ignorées et les mesures déjà prises justifiées comme les mesures salariales, le PACTE.
Aucun doute non plus quant à la réforme du lycée professionnel passée en catimini par Oudea-Castera juste avant son départ.
Quant au besoin en professeur·es pour les nouvelles mesures, il est acté qu’il s’agit d’un grattage savant de morceaux de postes récupérés par tous les moyens, qui manipule des pourcentages de personnel enseignant et d’élèves comme n’importe quel produit manufacturé.
Comprendre les stratégies gouvernementales !
La première des stratégies c’est la rapidité des réformes, l’effet submersion. À peine promulguée, une autre lui succède. Deuxième stratégie, l’expérimentation, autorisée trois à cinq ans. Inscrite dans le Code de l’éducation le gouvernement l’utilise pour passer des mesures sous forme de projets locaux, pérennisés ensuite tels que suppression des manuels, pédagogie des îlots, embauche contractuelle, méthodes d’inclusion, partenariats divers…). Des expérimentations qui ne sont jamais évaluées car les critères sont ceux du gouvernement, inavouables. Quant à l’inclusion scolaire, je pense également qu’une des stratégies du gouvernement c’est de l’instrumentaliser sans vergogne pour son objectif de révolutionner l’institution. Sujet sensible et douloureux s’il en est, elle est une démonstration évidente, une de plus, du caractère inhumain voire abject de ce gouvernement. Car si le sujet divise, un constat commun peut être établi, c’est qu’au-delà du fait que l’inclusion a été décidée sans moyens suffisants, un des principaux objectifs de la manœuvre était d’économiser des moyens, entre 3000 et 4000 euros pour chaque élève inclus. Les inclusions réalisées ont déjà permis la fermeture de nombre d’instituts médicalisés malgré le fait qu’officiellement, à ce jour, 11 000 familles sont demandeuses. Je pense que l’inclusion, ne devrait pas être considérée tant que le facteur coût reste la préoccupation première du gouvernement. Et ce, tant dans l’Éducation nationale qu’au niveau médical, donc Sécu, dont dépendent les établissements spécialisés médicaux éducatifs. Et on doit regarder en face le fait que l’inclusion telle qu’imposée, peut maltraiter et empêcher le ou la professeur·e d’enseigner et pour l’élève de l’école publique d’apprendre au niveau de ses capacités. Car les conditions sont telles, et le gouvernement ne l’ignore pas, que l’inclusion, de fait, multiplie les niveaux et impose une individualisation jusqu’à l’absurde qui déstabilise gravement les enseignants et enseignantes. C’est dans ce sens que l’inclusion est instrumentalisée et devient une stratégie.
L’urgence, c’est l’union primaire-secondaire
Et cela repose sur les enseignants et enseignantes du primaire qui doivent aussi rentrer dans la bataille ! Pour plusieurs raisons :
• La première étant que primaires et secondaires combattent les mêmes mesures !
• Parce que les pseudo rattrapages pendant les vacances que préconise le gouvernement pour éviter les redoublements, dont tout le monde sait qu’ils ne servent à rien sinon justifier le non-redoublement, ces pseudo rattrapages donc ne sont là que pour justifier le travail des enseignants et enseignantes pendant les vacances. D’ailleurs la classe prépa-lycée, qui n’a rien d’une troisième normale, montre à l’évidence que le gouvernement ment quand il parle d’autoriser le redoublement. Une mesure d’économie de 2 à 3 Mds € qui pourrait justifier un certain redoublement-bashing.
• Parce que c’est tout de suite, maintenant, que le primaire peut jouer un rôle majeur, empêcher la mise en place des groupes. Car établir les groupes de niveau en collège dès septembre prochain cela signifie que le gouvernement table bien sur le primaire pour les définir dès juin de cette année 2024. Les évaluations de 6ème, ensuite, permettraient juste d’ajuster à la fois le tir et le tri.
• D’autre part Belloubet l’a confirmé sur France Inter, elle compte bien utiliser les professeur·es des écoles qui ont accepté le PACTE pour combler une partie des besoins en profs dans les collèges. Cette mutualisation de professeur·es dans les deux cycles confirme que le socle se met bien en place et que le primaire est donc bien concerné par cette réforme qui n’est pas seulement celle du collège. L’urgence est de faire l’unité primaire-collège pour exiger le retrait de cette réforme du “choc des savoirs”.
• Et enfin si l’on gagne, unis, cela nous rend plus fort pour empêcher les nouvelles réformes comme le projet de loi Rilhac pour la création des EPLEP (Établissements publics locaux d’enseignement public).
Marie Contaux
M. C.
Alors que E. Macron se montre sur internet avec des gants de boxe pour exhorter à faire du sport… alors que les Jeux Olympiques, particulièrement liberticides et écocides en 2024 à Paris, nous sont vendus sur toutes les chaînes, sur tous les tons, s’interroger sur l’éducation physique et sportive, présente dans les programmes de l’Éducation nationale est de circonstance.
Le livre de Serge Durali et Guillaume Diestch : Une histoire politique de l’EPS du XIXe siècle à nos jours (De Boeck Supérieur,2022), et le numéro spécial de Questions de classe : En corps à l’école (2023) y contribuent.
Aux origines de l’EPS
Après la défaite militaire de1870 face à la Prusse, le projet scolaire de la troisième République va s’inscrire dans la perspective d’une revanche militaire. L’éducation physique apparait alors comme “un moyen de préformer le futur combattant en le renforçant physiquement et en le préparant aux techniques militaires ”, et cela durera au moins jusqu’en 1914. En 1882, il y a la mise en place des Bataillons scolaires, le maître de gymnastique est un militaire et la discipline relève d’une double tutelle, celle de l’Instruction publique et celle de la Guerre. Ce n’est qu’en 1926 que le budget de l’éducation physique sera transféré au ministère de l’Instruction publique et l’enseignement des instructeurs militaires est interdit dans les établissements scolaires : on est après l’hécatombe de 14-18. Cette dimension militariste s’articulant avec des enjeux hygiénistes prenant de plus en plus de place, mais ce n’est qu’en mars 1938 que les instructions officielles actent l’entrée de la pratique sportive à l’école. Selon Léo Lagrange, elle doit être un instrument de paix et de solidarité sociale, où le corps ne serait plus seulement un outil de travail, dévalorisé : le sport doit devenir populaire : le sport pour tous contre le sport spectacle, le sport loisir contre le sport de compétition.
Sous Vichy, ce n’est plus cette perspective qui est avancée mais celle de la “volonté de discipliner et endoctriner les corps”. Les nouveaux programmes inscrivent 11 heures d’activités sportives par semaine, les effectifs d’enseignant·es d’EPS sont multipliés par 5, soit 4 000 en 1945. C’est le colonel Pascot qui va poster sous Vichy une orientation raciste et autoritaire, interdisant les joueurs étrangers dans les clubs de foot, excluant les juif·ves des compétitions, instituant des chantiers de jeunesse afin de transmettre les “valeurs de la République nationale”. Cela résonne fort avec le SNU…
Dans l’après-guerre
Avec le Gaullisme, le sport va être mis au service du “rayonnement et de la modernisation de la France ”. Il s’agit de former une élite sportive, le citoyen·ne doit être compétitif·ve et performant·e. Cela va être l’époque, après 68, où le SNEP et sa tendance communiste U&A vont gagner de l’influence et où l’EPS sera présente dans tous les établissements scolaires. En 1984, les activités physiques prônent moins le contrôle des corps que leur libération, leur expression, les modalités d’évaluation sont revues, prenant en compte l’investissement, et non pas seulement la performance, mais le virilisme, la compétition restent très prégnants : il s’agit, derrière les textes, et le discours gouvernemental sur le sport comme “amour du dépassement et du collectif, les valeurs du sport sont les valeurs de la République” , de former des “auto entrepreneur·es”, musclé·es, dans la compétition capitaliste. (Note de la claviste !).
La critique du sport
Les travaux de Jean Marie Brohm, Claude Pujade-Renaud, et aussi de Ronan David et Nicolas Oblin, avec notamment la revue Illusio, développent un courant critique sur le sport comme produit de la modernité capitaliste. Leurs travaux de recherches visent au dévoilement et à la compréhension des processus de domination et de réification, marchande et technologique du corps et de la culture à l’œuvre dans les sociétés capitalistes. Dans un petit ouvrage Jouer le monde (Le bord de l’eau, 2017) les auteurs montrent comment les sports : culture de la sélection, de la compétition, de la domination (y compris sexiste et sexuelle) s’imposent et se substituent aux jeux. Ils soulignent que les jeux libres des enfants sont l’antithèse de ces compétitions : “l’enfant sportivisé s’identifie aux performances uniformisées qu’il produit, le récit est déjà écrit, alors que les jeux sont une expérimentation renouvelée des possibles où l’on joue à éprouver en soi la multiplicité des rôles. Le jeu se situe aux antipodes de la quête sportive qui exclut toute pensée comme le précise la Charte olympique qui exclut quiconque exprime une opinion politique”.
Dans le cauchemar à venir des JO 2024, à Paris, préférons les jeux aux sports olympiques !Emmanuelle Lefèvre
Janvier 2024 : une militante iranienne a reçu 74 coups de fouet. Incarcérée en 2023 pour avoir publié sur les réseaux sociaux une photo d’elle, tête nue, Roya Heshmati avait tout d’abord été condamnée à une amende et à 13 ans de prison. La peine d’emprisonnement avait été annulée en cours d’appel. Mais pas l’amende, ni les coups de fouet. Accompagnée par son avocat, elle a été fouettée le 3 janvier. Elle a largement médiatisée le déroulement de l’exécution de cette peine : sommée de remettre son foulard à plusieurs reprises, elle a refusé jusqu’au bout, même dans la pièce qu’elle décrit comme “une chambre de torture médiévale” où elle a été fouettée. Cet acte d’insoumission s’est propagé sur les réseaux sociaux ; il s’inscrit dans la droite ligne du mouvement “Femme, vie, liberté” suite à la mort de Jina Mahsa Amini. Défiant le régime iranien Roya Heshmati affirme : “Continuez avec votre loi. Nous continuerons notre résistance”.
Le résultat des élections de novembre 2023 ne laissait rien présager de bon pour les droits sociaux du peule argentin en général et pour les droits des femmes en particulier. Celui qui avait fait campagne en se présentant comme le candidat “anti système” n’avait pas caché son hostilité envers l’avortement. Niant les inégalités entre les femmes et les hommes, il a également annoncé qu’il s’attaquerait à l’éducation à l’égalité et à la sexualité qu’il qualifie “d’endoctrinement du genre”. Bien décidé à tenir ses promesses, dès son investiture, il a tout bonnement supprimé le ministère des droits des femmes. Mais pourra-t-il mettre à exécution son programme délirant ? Il a déjà dû faire face à un mouvement de grève générale d’ampleur en janvier, à l’annonce de son projet de loi visant à déréguler l’économie du pays. Les Argentines se sont battues pour gagner des droits ; malgré les intimidations, les menaces, elles ne se laisseront pas déposséder de celui qu’elles ont si chèrement acquis, le droit de disposer librement de leur corps.
Une récente étude publiée dans le journal de l’Association médicale américaine estime qu’il y a eu près de 520 000 viols depuis 16 mois dans les 14 États interdisant l’IVG entraînant plus de 64 000 grossesses. L’État du Texas (où aucune exception n’est autorisée pour l’IVG) avec 26 000 grossesses issues de viol, arrive en tête de ce sinistre décompte devançant largement d’autres États du sud comme le Tennessee, l’Arkansas, l’Oklahoma ou la Louisiane (dans chacun de ces États, autour de 4500 femmes violées sont tombées enceintes et ont dû poursuivre leur grossesse dans les 16 derniers mois). Greg Abbot, Gouverneur de l’État avait promis de s’attaquer au problème des viols… Force est de constater que son résultat est lamentable quand on regarde les données chiffrées précédentes. Et il faut en ajouter une autre des plus préoccupantes : l’an passé, pour la première fois depuis 15 ans, le nombre de jeunes filles entre 15 et 18 ans qui ont accouché, est lui aussi en hausse.
Le Kenya reste encore aujourd’hui un des pays où l’on excise le plus de petites filles au monde. Les mutilations génitales féminines (MGF) y sont interdites depuis 2011 et une baisse très significative de ces pratiques y avait été enregistrée pendant une dizaine d’années. Cependant, depuis 2021, des statistiques montrent que les excisions seraient de nouveau en hausse. Les conditions climatiques des deux dernières années (sécheresses historiques dans ce pays) ont réduit les habitant·es des zones rurales à une très grande précarité, conduisant aux mariages forcés des fillettes, et donc à leur excision, pour convenir aux traditions encore vivaces. Lors du Covid et de la fermeture des écoles qui avait suivi, une augmentation des MGF avait déjà eu lieu. Ces excisions sont dites “médicalisées” sous prétexte qu’elles seraient pratiquées par un “personnel médical” et dans des lieux nommés “cliniques” qui sont en fait des maisons privées. Même médicalisées, elles demeurent une violence contre les filles que dénoncent nombre de celles qui l’ont subie au Kenya et ailleurs.
À partir du 1er février de cette année, les personnes condamnées dans le passé pour homosexualité peuvent demander leur réhabilitation ainsi qu’une réparation financière. Le gouvernement a voté une loi en ce sens et prévu une enveloppe de 33 millions d’euros à cet effet. En Autriche, l’homosexualité avait été décriminalisée en 1971 mais elle est restée indirectement pénalisée jusqu’en 2002 date à laquelle les dernières dispositions homophobes du droit autrichien ont été abrogées par la Cour constitutionnelle. Les personnes autrefois condamnées (environ 11 000) verront leur peine annulée et recevront la somme de 3 000 € à laquelle s’ajouteront 1 500 € supplémentaires pour chaque année d’emprisonnement. “Cela ne pourra pas compenser les souffrances mais nous assumons, en tant qu’État, la responsabilité de notre histoire”, a déclaré la ministre de la Justice, Alma Zadić, Une victoire de plusieurs décennies de lutte de la communauté LGBTQI.
En 2002, de terribles émeutes, accompagnées de massacres de musulman·es et de viols avaient eu lieu dans l’État du Gujarat. 11 hommes avaient été arrêtés, jugés coupables du viol collectif d’une jeune femme et de l’assassinat de 12 membres de sa famille. À l’époque, Narendra Modi, actuel premier ministre indien, était à la tête de cet État. Accusé d’avoir laissé faire ces massacres, en 2012 il avait été blanchi un peu avant que son parti politique ne prenne le pouvoir. En 2023, lors de la journée de l’indépendance de l’Inde, les onze hommes condamnés ont été libérés de prison sur recommandation d’un groupe d’experts du gouvernement de l’État et accueillis en héros. Dans tout le pays, cette mise en liberté avait déclenché des manifestations d’autant plus qu’elle avait coïncidé avec un discours de Modi où il évoquait justement la sécurité des femmes. En janvier dernier, la Cour suprême du pays a annulé leur libération, les violeurs devront retourner en détention, purger leur peine.
2019, la loi 51 est adoptée. Elle est censée protéger des risques de la route les journalier·es qui travaillent dans les champs. Cinq ans après sa publication, les accidents de la route se comptent par centaines. 51 femmes en ont été victimes en janvier dernier. Les ouvrières agricoles sont obligées de recourir à des transports informels pour rejoindre les champs où elles forment les plus gros contingents de travailleur·es : entassées les unes sur les autres, elles sont chargées comme du bétail, dans l’indifférence des autorités régionales et nationales. 92 % des femmes actives dans le secteur agricole sont privées de la couverture sociale, 98 % d’entre elles sont payées en dessous du salaire minimum agricole garanti (SMAG) et 78 % sont victimes de violences. Non assurées, non syndiquées, elles subissent les traitements insecticides à visage découvert.
Pauline Delage, sociologue au CNRS dans l’unité CRESPPA-CSU à Marseille, était invitée par l’assemblée générale de la grève féministe de Dijon le 7 février 2024 pour parler et débattre de son livre, coécrit avec Fanny Gallot et paru en 2020, Féminismes dans le monde, 23 récits d’une révolution planétaire . Pauline Delage a cofondé le réseau VisaGe pour fédérer les auteur·es de recherches en cours sur les violences fondées sur le genre.
Histoire des féminismes et la vague “Metoo” actuelle
Pour Pauline Delage, nous entrons dans un nouveau cycle de mobilisation à partir de Metoo, qui touche beaucoup les questions des violences sexistes mais aussi le travail salarié et la justice reproductive1 . Elle se passe dans un cadre international avec des traits communs entre les différents mouvements et des spécificités locales.
Il existe un débat sur les périodes (ou vagues) de féminismes : la première vague a eu lieu au XIXe et début du XXe siècle avec les luttes pour le droit au suffrage ; vient ensuite une deuxième vague dans les années 60-70 avec le MLF qui revendique le droit à disposer de son corps (notamment avec le droit à l’avortement et à la contraception) et que le privé est politique. Certain·es historien·nes des mouvements féministes ajoutent une troisième vague dans les années 90-2000 qui interroge l’universalité de l’expérience des femmes avec des approches intersectionnelles (diversité socio-raciale et sexuelle) et queer (binarité des sexes et des genres). Cette troisième vague a des temporalités différentes suivant les pays. Enfin, dans la continuité de la troisième vague (ou dans cette troisième vague suivant les points de vue), se situe la quatrième vague Metoo.
Cette vague se situe dans un contexte particulier où de plus en plus d’États et d’organisations nationales ou supranationales reconnaissent l’égalité et l’accès aux droits, alors qu’il persiste des inégalités et l’absence de reconnaissance de(s) femme(s), des minorités de genre et que la diversité des femmes est niée. Les mobilisations prennent d’autres formes avec un renouvellement des militantes, l’arrivée de primo-militantes avec des usages des réseaux sociaux, qui ouvrent rapidement à l’international et intègrent encore plus les rhétoriques intersectionnelles. Les mobilisations se situent autour des enjeux des égalités de genre avec une juxtaposition et/ou une intégration dans d’autres mouvements sociaux. Cette intégration questionne aussi les mouvements sociaux eux-mêmes pour intégrer les luttes contre les inégalités dans les revendications mais aussi dans les pratiques militantes.
Présentation du livre
Dans le livre Féminismes dans le monde, Pauline Delage et Fanny Gallot ont regroupé 23 récits de militantes de tous les continents et font découvrir des luttes féministes locales ou nationales dans 23 pays sur différentes thématiques comme les violences sexuelles, les droits procréatifs, le travail salarié, l’anticolonialisme, le mouvements transgenres, et les grèves féministes.
Deux axes ont été développés au cours de la conférence : la grève féministe à travers le monde et le mouvement Metoo.
La grève féministe à travers le monde
Ce mode d’action est redevenu central avec le renouvellement militant, même s’il ne constitue pas le seul mode d’action féministe. Le 24 octobre 1975, 90 % des islandaises cessent le travail rémunéré et domestique, provoquant la quasi-fermeture du pays pour une journée. La grève oblige ainsi les pères à amener leurs enfants au travail, les femmes refusant la garde et les garderies étant fermées. Cette grève est accompagnée d’une large manifestation et oblige le parlement islandais à adopter une loi garantissant l’égalité des droits.
La grève féministe reprend le mode central du mouvement ouvrier pour rendre visible le travail des femmes dans le salariat, le travail productif et dans le non salariat, invisible, le travail reproductif. Plusieurs exemples plus récents de grève féministe émergent : en Pologne en 2016 contre un projet de loi bannissant l’avortement. À partir de 2015, en Argentine, dans un contexte de réduction des droits des femmes et d’oppression patriarcale, les Argentines s’organisent pour appeler à une journée internationale de grève féministe pour le 8 mars 2017, le “Paro International de Mujeres” (PIM), pour revendiquer le droit à l’avortement libre mais aussi dénoncer le manque de reconnaissance et de répartition du travail de soins non rémunérés, valoriser le travail invisible et construire des réseaux de solidarité. La grève est précédée d’actions menées le 25 novembre 2016 pour la journée internationale des violences faites aux femmes et le 21 janvier 2017 en solidarité avec la Women’s march de Washington. Le slogan de cette grève féministe est “la solidarité est notre arme ”. La militante Celina Rodriguez souligne d’ailleurs : “il n’y a pas de faits magiques dans l’histoire des femmes, le PIM est un processus de lutte où deux éléments ressortent : la grève comme outi l […] et l’internationalisme”.
La grève du 8 mars 2017 essaime de par le monde et permet la formation depuis de comités et d’assemblées pour organiser des grèves féministes avec le même type de mots d’ordre qu’en Argentine. Ainsi, le 8 mars 2018 constitue une journée importante de grève en Espagne, tandis qu’en Suisse, les femmes et les hommes sont appelé.es à faire grève le 14 juin 2019. Cette grève est menée par les syndicats dans lesquels les femmes ont mené la bataille pour l’appel à la grève mais aussi dans des comités locaux non syndicaux. Elle est massive et de très nombreuses actions sont menées pendant 24 heures, et autour de 15h24, heure à laquelle les femmes commencent à travailler gratuitement et aussi plus 60 000 manifestant·es à Lausanne qui s’est trouvée trop petite pour accueillir tant de monde. Les entreprises et plus généralement le monde capitaliste ont voulu s’approprier ce jour en proposant aux salarié·es de porter des badges de solidarité avec les femmes ou en proposant aux femmes de prendre un congé pour ce jour. En plus de ces exemples développés lors de la conférence, le livre reprend d’autres coordinations de grèves féministes en Belgique par exemple. Les témoignages du livre mettent en avant les différentes modalités de constitution des assemblées locales et l’organisation des grèves féministes le plus souvent en articulation avec des syndicats.
Place de la lutte contre les violences sexuelles et sexistes, de genre et masculines
En 2017, l’actrice américaine Alyssa Milano utilise sur twitter l’expression Metoo pour décrire les violences sexuelles subies lors de sa carrière, la libération de sa parole est la conséquence de la publication de l’enquête contre Harvey Weinstein par le New York Times . Elle provoque une déferlante sur le réseau social par des retweet de nombreuses femmes qui font part de leur solidarité et/ou de violences similaires. Le mouvement perdure d’autant plus sous la présidence de Donald Trump avec ses propos sexistes réguliers. Pourtant, la travailleuse sociale afro-américaine Tarana Burke avait fondé l’association “Metoo” plus de 10 ans auparavant, en 2006, pour lutter contre les violences sexuelles commises contre les petites filles noires dans les quartiers populaires . Évidemment, la différence de traitement entre le témoignage d’une actrice blanche et riche contre une femme racisée et pauvre interroge sur le mouvement Metoo lui-même et sur ce qui est entendu dans l’espace public. Les réseaux sociaux façonnent et créent un cadrage narratif avec une reproduction des dominations car certaines expériences sont audibles et d’autres non.
De plus, la dénonciation des violences sexistes avait déjà commencé depuis plusieurs années de par le monde : en Égypte, lors de la révolution de la place Tahir en février-mars 2011, le mouvement féministe a joué plusieurs rôles, dont celui d’empêcher les viols et violences sexistes commises par l’armée lors de l’occupation de la place, celui de convaincre les militant·es que le combat contre les violences sexuelles faisait partie intégrante de la révolution et qu’intégrer la place des femmes dans la “théorisation” de la révolution était nécessaire. Ceci a été possible par l’investissement de nouvelles militant·es qui intégraient au cœur de leurs revendications les droits LGBTQ et les droits individuels et sexuels. Elles ont voulu contrer le discours dominant en utilisant des outils féministes tels que le journalisme citoyen, les initiatives pédagogiques ou assemblées générales.
En Amérique latine, la lutte contre les violences sexuelles, sexistes et les féminicides a aussi démarré avant 2017 avec le mouvement NiUnaMenos (Pas une de moins) qui rassemble dans la rue plus de 300 000 personnes le 3 juin 2015 et se poursuit ensuite. La chorégraphie féministe chilienne “Le violeur c’est toi !” fait le tour de la planète en 2019 : les femmes sont alignées, bandeau noir sur les yeux, foulard autour du cou, pointent du doigt en chantant : “Et ce n’est pas de ma faute, ni de l’endroit où je me trouvais, ni de comment j’étais habillée… le violeur c’est toi ! Ce sont les policiers, les juges, l’État, le président. L’État oppresseur est un macho violeur” .
Les deux exemples de mobilisations pour la grève féministe et “Metoo” montrent des points de convergence sur les revendications et les modes d’actions des femmes à travers le monde. Au-delà de ces mouvements transnationaux, il existe des mouvements locaux ou nationaux contre le colonialisme comme en Amérique latine, contre le racisme en Roumanie, sur les luttes indigènes pour les terres en Équateur. Le livre recouvre ainsi de nombreux sujets féministes et pour les luttes pour les minorités, en traitant à la fois des revendications, des modalités d’organisation et de mobilisation ainsi que des obstacles.
Marine Bignon
Féminismes dans le monde, 23 récits d’une révolution planétaire, Pauline Delage Fanny Gallot, Textuel, 2020, 208p., 15,50€.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Née en 1962, je me suis sentie et revendiquée comme féministe depuis mon adolescence, consciente et reconnaissante vis à vis des femmes militantes de la génération précédente qui, en France, a conquis un certain nombre de droits. Je pensais connaître relativement bien cette histoire, mais non ! Le livre de Suzy, “féministe depuis 1974” donne à appréhender de manière complète et originale cinquante ans de mouvements féministes, mêlant des regards de militantes de terrain et d’universitaires.
Cet ouvrage écrit à plusieurs voix nous entraîne à la découverte de cette histoire qui a emprunté plusieurs voies. Le livre est structuré autour de colloques organisés en 2010 et 2018 par le Collectif national pour les droits des femmes , dont Suzy Rojtman est l’actuelle porte-parole.
Découpé en quatre grandes parties chronologiques : la décennie 1970, la tendance lutte des classes de 81 à 95, de 95 à nos jours, et enfin intersectionnalité et féminisme universaliste, lutte de classe et antiraciste. De très nombreuses contributrices font de cet ouvrage une source pour mieux comprendre les mouvements féministes d’hier, d’aujourd’hui et de demain.
L’acte fondateur du MLF
Le 26 août 1970, un collectif de femmes dépose une gerbe à la femme du soldat inconnu, en soutien aux mobilisations des féministes américaines. Après cette initiative, le collectif va s’organiser : une AG bimensuelle à l’École des Beaux-arts, la parution chez Maspero de Libération des femmes, année zéro . En 1971 le manifeste des 343 salopes, et la création du MLAC avec une lutte acharnée pour le droit à l’IVG et la contraception gratuite débouchant sur la loi Veil en 75.
Dépôt de gerbe à la femme du soldat inconnu 26 août (Paris) https://matilda.education/course/view.php?id=274 .
Quels étaient les grands courants ?
Un courant Psychanalyse et Politique avec Antoinette Fouque influencé alors par le maoïsme.
Il s’agit de “déconstruire une culture phallocentrée […] articuler inconscient et politique pour faire émerger la parole, la créativité, et le désir des femmes placées du côté de la vie et de la paix ”.
Un courant radical révolutionnaire se situant dans la mouvance de Simone de Beauvoir : on ne naît pas femme on le devient !
C. Delphy en est l’une des animatrices. La domination masculine fait système, et pour certaines, l’hétérosexualité est une institution permettant seulement d’assurer la reproduction et le travail pour l’entretien des hommes.
Un courant lutte des classes : issu de l’alliance marxiste révolutionnaire, courant trotskiste autogestionnaire issu de 68.
Avec la création du cercle Élisabeth Dimitrief et des premiers comités de quartier, le soutien aux grèves de femmes, l’édition d’un journal Les pétroleuses, la préparation du 8 mars, un énorme travail s’accomplit mais “le mouvement reste atomisé et partagé par des débats sectaires […] un courant animé par Révolution ! développait une conception très ouvriériste, aujourd’hui j’ai le sentiment qu’au lieu de faire converger vers une dynamique d’auto-organisation, ces divergences ont contribué à un éclatement. Était-ce évitable ?” interroge l’auteure.
Comment se structure le MLF ?
Des fondamentaux unifient ces courants : fonctionnement en AG, se voulant anti autoritaire sans cheffe ni hiérarchie, autonome vis à vis des hommes (non mixité) et vis à vis des syndicats et organisations : la lutte des femmes n’est pas un sous-produit de la lutte des classes ! Ensuite cela pourra être plus compliqué, par exemple la CGT était très hostile au MLF. La LCR va, elle intégrer de nombreuses féministes dans ses instances et publier les Cahiers du féminisme .
Comment articuler et lutter contre les différentes oppressions ?
Si le terme intersectionnalité n’était pas déjà utilisé, cette conscience se traduisait au sein des luttes dans les entreprises (Lip : création d’un groupe féministe, qui fut accusé de diviser la classe ouvrière !) ; création entre autres collectifs de Nosotras du Brésil, association des femmes marocaines, algériennes et tunisiennes, de la coordination des femmes noires avec notamment Awa Thiam , qui dès 1977, à l ‘AGECA (un lieu important) faisait le lien entre trois oppressions dont celle du colonialisme, en plus de celle du genre et de la classe. Le MLF cesse de fonctionner autour de 1981 : départs, tensions internes. En 83, la marche pour l’égalité contre le racisme a des répercussions dont la création du Collectif contre le racisme qui reste actif quelques années et publie : Témoignages .
Lesbiennes et féministes ?
En 1971 l’homosexualité était toujours considérée comme un fléau social. En 73, Monique Wittig publie : Le corps lesbien. Les représentations bougent, les lois s’adaptent, les revendications ne portaient pas alors sur le droit au mariage, on refusait le mariage ! Cela est documenté dans Mouvements de presse, luttes féministes et lesbiennes, 2009.
Femmes des années 80 et après…
En 82 des États généraux se tiennent, organisés par la Coordination des groupes féministes. Yvette Roudy intervient et enfin, le remboursement de l’IVG est gagné, mais les lois antisexistes ne seront jamais votées par le PS au pouvoir.
L‘affirmation de la priorité de lutter contre le patriarcat qui vertèbre toute la société s’articule avec la création de la Maison des femmes à Paris, et les questions des solidarités internationales sont posées… En 83, il y a la création du Cercle Clara Zedkin pour le désarmement et la paix, pour la résistance internationale des femmes contre la guerre. Création aussi d’une coordination européenne des femmes, féministe et lutte de classes dont l’objectif était d’obtenir les mêmes droits partout, ceux existants et de nouveaux (non au nivellement par le bas), initiative qui s’est arrêtée. Pourquoi ?
En mai 1985, trois femmes sont violées en public, sans aucune intervention alentour. En lien avec le Planning et Jeunes femmes protestantes, associations d’aide aux femmes battues, un Collectif féministe contre le viol va travailler : mise en lumière et accompagnement juridique, psychologique contre les viols, y compris incestueux, jusqu’ici totalement occultés, élaboration de textes, groupes de parole non mixtes, formations autour du consentement en s’inspirant de ce qui se faisait au Québec depuis longtemps, puis longue préparation de la journée “Contre les violences faites aux femmes” regroupant plus de 100 organisations, avec demande d’une loi cadre qui sera votée en 2010 mais peu et mal appliquée.
Aujourd’hui ?
En 2023, les mouvements féministes restent divers, morcelés avec d’anciennes et de nouvelles lignes de fracture : la question du genre, l’abolitionisme et la prostitution, mais aussi avec de nouveaux points d’appui unifiants comme l’éco-féminisme, notamment. Ce livre permet de mieux comprendre l’histoire du féminisme en France et d’essayer de penser et faire vivre un féminisme qui serait plus efficace pour que le patriarcat, le colonialisme et le capitalisme, tout puissants, baissent enfin la garde.
Emmanuelle Lefèvre
Féministes ! Luttes de femmes, lutte de classes, sous la direction de Suzy Rojtman, Édition Syllepse, Collection Questions féministes, 2022, 300 p., 20e.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Tout est glacial dans ce film inspiré de la biographie du directeur du camp d’Auschwitz.
Notamment les espaces : une grande maison sans caractère, inesthétique, à l’architecture aussi froide que son ameublement et sa décoration, où l’on circule par d’interminables couloirs ou souterrains.
Les êtres ne sont presque exclusivement filmés que de loin et n’ont entre eux que de rares paroles, strictement banales et pratiques. Aucun sentiment ne les anime semble-t-il, pas même lors de brèves retrouvailles du couple (dont l’intimité nocturne semble également absente). L’annonce de la nouvelle affectation de Rudolph directeur du camp d’Auschwitz et promu inspecteur général des camps, et donc d’un changement radical de vie, n’arrache à Hedwig aucune plainte, aucune expression d’amour. Envers et contre tout elle choisit le confort auquel ses efforts ont collaboré pour réaliser le rêve de sa vie.
L’espace mitoyen – envers et condition d’existence de ce décor – est le camp lui-même dont on aperçoit, en fond de la plupart des plans extérieurs, derrière un mur arboré, la haute porte avec son toit pointu, sinistrement et universellement connus et symboliques à présent.
Cette chape de glace liée aux feux infernaux qui à quelques mètres exterminent les victimes par milliers, atteint un poids insoutenable dans de rares allusions au crime dont est complice la famille entière, jusqu’à ses domestiques, se partageant les habits volés aux Juif/ves.
De même le père répond laconiquement à son fils qui lui demande ce qu’il fait, alors qu’il est en train de trier des dents – ce que nous montre le cinéaste – sans que cela semble surprendre l’enfant. Tout paraît parfaitement normal à tou·tes, sauf à la grand-mère venue en visite et qui voyant de la fenêtre de sa chambre les reflets des brasiers funèbres, quitte brusquement les lieux avant l’aube, malade, suffocante, sans un mot d’explication.
L’espace qui fait tampon entre enfer et “paradis” est le jardin minutieusement entretenu avec sa serre tropicale, création de la femme qu’elle n’abandonnerait pour rien au monde, pas même pour son époux. Des gros plans de fleurs qui du coup en paraissent artificielles viennent s’interposer dans l’horreur du déroulement machinal de ces vies fantomatiques.
Il annonce l’espace de la vraie nature et de la liberté qui lui, fait pièce à l’indifférence, à la violence et à la noirceur humaines : ces bords de rivière sur lesquels s’ouvre le film en un pique-nique impressionniste et, plus tard, où les époux confrontés à un tournant de vie possible se retrouvent quelques secondes avec le peu de spontanéité qui leur reste.
Diamétralement opposé à l’enfer du camp par ses aspects riants et bucoliques – un paradis perdu, la vie contre la mort – il annonce au public la fin du cauchemar avec la défaite de l’Allemagne, et l’effondrement de cette fiction édifiée sur le sacrifice monstrueux, froidement planifié, de vies humaines.
Le film est aussi une leçon : nous sommes capables dans certaines circonstances de cette indifférence, de cet égoïsme criminel. Ce que nous avait aussi rappelé Lanzmann avec ses interviewes de témoins dans Shoah.
Gardons donc les yeux ouverts politiquement et humainement, et une sensibilité en éveil ; rejetons les illusions d’une vie réduite aux plaisirs d’un train-train confortable fondé sur le rejet, le mépris et l’oubli de la souffrance et de la mort de tant d’autres.
Marie-Claire Calmus
La zone d’intérêt , Jonathan Glazer (Pologne, Royaume uni, USA), 2023
Un film chaque jour et pas de la fiction. Un long, très long métrage. Interminable même.
Résumé de l’épisode précédent
L’année dernière pour la revue des autrices, je me souviens avoir écrit un article sur les femmes dans le cinéma. Adèle Haenel, Polanski récompensé pour son film Dreyfus, l’histoire du 7ème art écrite d’un point de vue masculin (quand on exhume une femme des cartons, on la “redécouvre” comme Alice Guy ou Ida Lupino. De la femme considérée comme une trace archéologique !)
14/39
Depuis l’eau croupie a stagné sous les ponts. Adèle Haenel a renoncé à sa carrière d’actrice, les scandales s’enchaînent, les tribunes s’apostrophent et le tintamarre médiatique empêche de penser. Entendre parler de Gérard Depardieu du matin jusqu’au soir n’a pas d’intérêt en soi si ce n’est pour un président passé maître dans l’art de détourner l’attention. On aura compris que la “grande famille” du cinéma est un bobard et que le huis-clos d’un tournage ressemble trop souvent à une scène de crime dont la victime est dans la majorité des cas, une femme, jeune, vulnérable et évidemment un peu jolie. La récente plainte de Judith Godrèche à l’encontre de Benoît Jacquot et de Jacques Doillon en est une illustration parmi d’autres. Elle avait 14 ans, il en avait 39. Ils se rencontrent sur le tournage du film Les Mendiantes en 1988. Lui parle de relation amoureuse, elle, d’emprise et de viols. On ne peut s’empêcher de penser à la phrase de Coluche dans son sketch “Le viol c’est quand on ne veut pas, moi je voulais” .
Faut-il distinguer l’artiste de l’homme des cavernes ?
Que #metoo ait provoqué un tsunami dans le monde du cinéma personne ne songe à le contester. Comme après un tsunami, le paysage est en ruines et des cadavres flottent sur l’eau, gonflés et pourris. La reconstruction tarde. À quoi ressemblera-t-elle ?
On entend ici et là les mêmes discours qu’en littérature. Faut-il distinguer l’œuvre de l’artiste ? Céline écrivait si bien, était si inventif, savait si bien manier le point d’exclamation que l’on peut bien lui pardonner ses youtreries et ses youpinades. Il aimait aussi les chats comme Marine Le Pen, en pull rayé, photographiée sur son perron à la Trinité-sur-Mer. De même, tel réalisateur est une ordure mais une ordure qui sait tirer le meilleur de ses jeunes actrices prépubères. Pygmalion a le droit de cuissage du moment qu’il sert l’art. Marc Dutroux n’a pas réalisé de long-métrage art et essai, heureusement, car qu’aurait écrit Positif ?
Sens moral à géométrie variable
Ce qui m’intéresse aussi est ma responsabilité de lectrice, de spectatrice. Ai-je arrêté de lire Mort à Crédit , suis-je capable de résister à Manhattan de Woody Allen ? Tsahal , le documentaire de cinq heures réalisé par Claude Lanzmann, sorti en 1994, très complaisant à l’égard de l’armée israélienne (un général, interrogé avec bienveillance par le réalisateur, déclare “Notre armée est pure. Elle ne tue pas d’enfants”) empêche-t-il de considérer Shoah comme une œuvre majeure ? Dois-je boycotter un film s’il est réalisé par un salaud, un harceleur ? Irai-je en salle voir le prochain Benoît Jacquot (pas plus que les précédents, je n’aime pas ses films, ouf).
Suis-je un être moral à chaque moment de ma vie ? Non. Je compose de façon maladroite avec mes écœurements, je bricole, je m’absous, je ressasse mon Baudelaire pour les Nuls, la Beauté dans le Mal. Je ne lis plus Céline depuis longtemps car la lecture de ses pamphlets m’a tourmentée et rétrospectivement, j’en ai voulu à ces enseignant·es qui du haut de leur chaire, à la Sorbonne, encensaitent le Grand Écrivain en majesté. En revanche, je continue de voir et revoir Rosemary’s baby ou pour rire Le Bal des Vampires quand Sharon Tate rayonnante n’avait pas encore croisé la route de la Manson’s family.
Aucune logique dans tout cela. La censure me révulse autant que l’impunité me révolte. Je me désintéresse des films avec Depardieu, non pas parce qu’il est un prédateur sexuel mais parce que depuis des années, il n’est plus que l’ombre de ce qu’il a été en tant que comédien. Je me découvre tolérante quand cela m’arrange, intraitable quand cela me dérange, capable de théoriser ce qui ne peut l’être, le goût, plus fort que tout autre considération, pour une œuvre, un·e artiste, une pensée, fût-elle sortie de la caboche d’un monstre.
Des serpents et des crapauds
Qu’adviendra-t-il du cinéma, brutal à l’égard des femmes depuis ses origines ? Il continuera de tourner mais pas toujours dans le même sens. Le temps des monstres sacrés, n’en déplaise à Emmanuel Macron lors d’une de ses parlottes, est révolu. Peu importe de savoir si Depardieu en est un des derniers représentants et qu’il mérite, à ce titre, d’être mis dans du formol pour être exposé à la cinémathèque de Paris.
Judith Godrèche n’empêche personne de regarder les films de Benoît Jacquot pas plus que les fantômes de six millions de juifs et juives exterminé·es n’empêchent la lecture de Céline ou l’étude de Être et Temps à l’université. En revanche, personne ne pourra plus dire qu’iel ne savait pas que le regard apeuré si juste de cette très jeune fille dans ce plan merveilleux juste avant le générique, on le doit à la peur et à la soumission craintive. Nul ne s’abusera plus, ne se racontera plus des histoires à dormir debout sur la magie du cinéma.
Les femmes ont recouvré l’usage de la parole et ce qui sort de leurs bouches est à la hauteur de ce qu’elles ont vécu, dans le monde du cinéma et ailleurs. Cela n’est que dans les contes que l’on exhale des fleurs et des perles quand on est bien gentille. Est venu le temps de cracher des crapauds et des serpents pour se débarrasser des princes trop collants et d’envoyer valser les fées collabos qui incitent toujours à la résignation et au beau mariage, quel qu’en soit le prix à payer.
Sophie Carrouge
De belles images, notamment sur les hauts lieux de l’Inde.
Et une réflexion politique sur l’exclusion.
Celle contre laquelle luttent ces trois femmes dans des registres divers : pour l’Hindoue, civilisationnelle, celle de genre venant se superposer à la sociale qui frappe les Intouchables.
Comme pour l’Italienne émancipée, menacée de régression par le marché d’un mariage forcé que la mère, pour échapper à la ruine, tente de conclure au détriment de cette jeune héritière de son père, combattante opiniâtre et éclairée, pour l’égalité, la liberté et le savoir.
Enfin, réalisant un parcours exemplaire, à l’image de ces femmes “idéales” que la modernité nous prescrit d’être : à la fois séduisantes, maternelles, et répliques des hommes dans l’excellence professionnelle, la troisième héroïne, qui voit sa vie fracassée par la maladie et le jeu sans pitié de la concurrence libérale que celle-ci provoque, dont une collègue est l’artisane…
La singularité de cette vison critique des mécanismes qui nous broient tient à l’image des hommes.
Pour les familiers et ceux qui aspirant à l’être, s’efforçant de comprendre voire soutenir ce combat féministe qu’ils soient compagnon ancien ou futur, ou supérieur hiérarchique.
Cet aspect, à rebours des généralisations et poncifs, a quelque chose de soulageant, porteur d’espoir, d’encouragement.
Nous ne nous battons pas contre les hommes mais avec eux, pour changer l’ordre qui nous écrase ensemble.
Marie-Claire Calmus
La tresse , film de Laetitia Colombani, 2023, France, Italie, Belgique, Canada.
Partout dans le monde, de l’Europe aux États-Unis, les pouvoirs mettent en place des politiques racistes, nationalistes et liberticides sur le dos des Immigré·es. Partout cela s’accompagne du renforcement de toutes les inégalités sociales et de l’exploitation de toutes les travailleuses et de tous les travailleurs. En légitimant les idées les plus réactionnaires de l’extrême-droite ces politiques ouvrent la voie aux courants fascistes.
En France, le gouvernement, tout en s’inscrivant dans la lignée des précédents, franchit un cap dans sa politique ouvertement raciste : Loi Darmanin, interdiction de l’abaya à l’école, réforme du droit du sol, etc.
Ces décisions politiques impactent concrètement la vie quotidienne de ceux et celles qui vivent et travaillent ici et de celles et ceux qui arriveront demain.
Face à ce constat, nous appelons à défendre les droits et la dignité de chacun·e, notre arme est la solidarité. Partout, dans chaque quartier, chaque école, chaque lycée, chaque université, chaque hôpital, chaque lieu de travail, organisons-nous, avec les collectifs de sans-papiers, les mineurs en danger, les femmes et LGBTQI en lutte, les associations de l’immigration, les réseaux de solidarité et les syndicats. Seule la lutte collective permet de défendre ses droits et d’en gagner de nouveaux :
– Contre les arrestations, les centres de rétention, les expulsions, les violences policières et l’arbitraire préfectoral .
– Pour la régularisation immédiate et collective de tou·tes les immigré·es sans papiers , à commencer par les travailleurs en lutte de Chronopost, DPD, Emmaüs, des chantiers de l’Arena et des piquets du 17 octobre.
– Pour l’abrogation de la loi Darmanin.
– Contre les quotas, la remise en cause du droit du sol et de l’Aide médicale d’État.
– Pour la liberté de circulation et d’installation.
– Pour le respect du droit d’asile, un logement, des soins, l’accès à l’éducation, pour tous et toutes.
– Pour l’égalité des droits, la justice sociale, pour une vie libre et digne et contre le racisme.
– Pour contrer le fascisme et le nationalisme.
À l’occasion de la Journée internationale du 21 mars, des manifestations ont lieu dans le monde entier du 16 mars au 23 mars contre le racisme, le colonialisme et le fascisme.
Nous appelons à faire converger nos luttes, à rendre visible la solidarité en manifestant partout en France le samedi 23 mars.
Nous exigeons que la France mette fin à ses pratiques coloniales à Mayotte comme dans les autres départements et territoires d’outre-mer et plus généralement en Afrique.
Nous refusons que s’organisent en notre nom en France les JO du racisme d’État.
Pour la liberté, la dignité et l’égalité des droits. Dans nos quartiers et nos lieux de travail, comme à Mayotte et en Palestine, notre monde s’appelle Solidarité !
#SolidaritéAntiraciste #SolidaritéAntifasciste
#23MarsAntiraciste #23MarsAntifasciste
#WorldAgainstRacism #WorldAgainstFascism
Les collectifs de la Marche des Solidarités
site internet : https://antiracisme-solidarite.org – blog : https://blogs.mediapart.fr/marche-des-solidarite s
facebook :https://www.facebook.com/marchesolidarites – twitter :https://twitter.com/MSolidarites
instagram : https://www.instagram.com/marchedessolidarites/?hl=f r
youtube :https://www.youtube.com/@AntiracismeEtSolidarite
Quand les hommes ont tous les droits Comment le privilège masculin nuit aux femmes , Kate Manne, éditions Les petits matins, 2023, 256 p., 24 €
Formés à la haine des femmes, comment les masculinistes infiltrent les réseaux sociaux , Pauline Ferrari, éditions J. C. Lattès, 2023, 300 p., 20 €.
Gagner le monde. Sur quelques héritages féministes , Zahra Ali, Rama Salla Dieng, Silvia Federici, Verónica Gago, Lola Olufemi, Djamila Ribeiro, Sayak Valencia, Françoise Vergès, éditions La Fabrique, 2023, 208 p., 16 €.
Une belle grève de femmes, Les Penn sardin, Douarnenez 1924 , Anne Crignon, éditions Libertalia, 2023, 168 p., 10 €.
Le sexisme n’est pas de l’histoire ancienne
En janvier dernier, le Haut Conseil à L’Égalité a rendu public le 6ème état des lieux du sexisme en France. Les résultats des enquêtes révèlent que 70 % des femmes estiment ne pas avoir reçu le même traitement que leurs frères dans la vie de famille, 74 % des femmes n’ont jamais envisagé de carrière dans les domaines scientifiques ou techniques, le milieu éducatif reproduisant lui aussi les stéréotypes de genre. Alors que l’éducation à l‘égalité est inscrite dans la loi depuis de nombreuses années, la mise en œuvre se fait attendre. Et concernant les cours d’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (selon les textes trois séances annuelles en collège et lycée), deux tiers des enquêté·es n’en ont jamais suivi.
Plus préoccupantes encore les données chiffrées suivantes parce qu’elles traduisent un retour à des valeurs traditionnelles : pour 34 % des personnes interrogées, il est normal que les femmes s’arrêtent de travailler pour s’occuper des enfants. 70 % des hommes pensent qu’un homme doit avoir la responsabilité financière de la famille pour être un homme respecté dans la société. Une femme qui cuisine tous les jours pour sa famille : c’est considéré comme normal ou positif pour plus de la moitié de la population. Et tous ces pourcentages sont en augmentation, par rapport aux années passées…
Les violences sexistes et sexuelles ne diminuent pas : 37 % des femmes déclarent toujours avoir vécu une situation de non-consentement, un chiffre qui grimpe à plus de 50 % chez les 25-34 ans. Chez les hommes, dans cette même tranche d’âge, 25 % d’entre eux pensent qu’il faut parfois être violent dans le couple pour se faire respecter.
Alors qu’on constate que la population en France est de plus en plus consciente des violences sexistes et sexuelles, paradoxalement, les stéréotypes de genre persistent. Ils continuent de peser sur les mentalités et maintiennent un sexisme ambiant délétère.
S’attaquer aux racines du sexisme exige des convictions, de réelles volontés politiques et des moyens à la hauteur. Quel écho, ce 6ème rapport rencontrera-t-il concrètement auprès de ceux qui gouvernent et allouent les budgets ? Quelles actions concrètes seront mises en œuvre ? La société patriarcale a la peau dure mais les féministes le savent et continueront de lutter contre elle avec acharnement.
Joëlle
En Alabama, la FIV (fécondation in vitro) menacée
Le 16 février dernier la Cour suprême de l’Alabama, État du Sud très conservateur, a statué qu’un embryon congelé est une personne à part entière. Le haut tribunal devait étudier le cas d’une personne qui avait malencontreusement renversé et détruit des embryons congelés : cette personne pouvait-elle être tenue responsable de négligence criminelle ? La Cour considérant que ces embryons étaient “des enfants à naître” a répondu par l’affirmative. Elle accorde à l’embryon la même protection qu’au bébé, et le place sous la même législation qu’une personne mineure.
Cette décision est une victoire pour le mouvement chrétien anti-avortement. Elle est d’autant plus inquiétante qu’elle pourrait avoir de graves conséquences sur l’avenir de la procréation médicalement assistée dans les cliniques de cet État. En effet, elle multiplie les risques légaux, encourus par les cliniques. Ces dernières pourraient se montrer plus réticentes à proposer la congélation et la conservation d’embryons, par crainte de leur destruction par inadvertance.
Cette décision, première du genre, traduit une nouvelle percée du mouvement pro-life. Elle pourrait faire jurispridence pour d’autres États conservateurs. Les conséquences pour les femmes dépasseraient largement les frontières de l’Alabama. L’annulation de l’arrêt ROE vs Wade en juin 2022, cette récente décision de justice en Alabama : des signes très alarmants sur la volonté de restreindre par tous les moyens les droits des femmes à disposer de leur corps.
Joëlle
Lors de la mobilisation du milieu agricole, le Ministre de l’Intérieur a déclaré que les agriculteur·trices travaillent et que lorsqu’iels ont des revendications, il faut les entendre, que la réponse à leurs souffrances n’est pas les forces de l’ordre. Droit dans ses bottes, il a même affirmé qu’il y avait des coups de sang légitimes.
Faut-il en déduire que l’aspirant à l’Élysée 2027 était secrètement d’accord avec nous lorsque nous nous mobilisions pendant le mouvement des Gilets jaunes ou sur les piquets de grève organisés contre la réforme des retraites ?
Là n’est pas la question… Les incohérences apparentes des “politiques”, qui dépassent les frontières, marquent au contraire une cohérence profonde : iels sont plus que jamais prêt·es à tout pour se placer ou se maintenir en haut de l’échelle des serviteurs du capitalisme. Avec le concours d’officines spécialisées en communication, iels stigmatisent des groupes sociaux ou en flattent d’autres en fonction de la stratégie électorale choisie.
Pour les agriculteurs et agricultrices qui demandent à vivre de leur travail, la flatterie ne s’accompagne pas pour autant de réponses aux vraies questions. Rien pour l’instant sur les moyens ; quant à la “libéralisation des normes” elle permettra au mieux dans un premier temps “aux petits” de prendre une bouffée d’oxygène avant d’être finalement encore plus asphyxiés par “les gros” qui en auront profité pour se développer. Une énième fois, les patrons de la FNSEA vont jouer ce scénario et négocier dans le dos de leur base.
Un mouvement corporatiste ne pourra mener qu’à une aggravation des conditions de travail et de vie, pour les milliers de salarié·es agricoles, mais aussi pour les petit·es exploitant·es, sans même parler des régressions écologiques. L’entrée de la Confédération paysanne sur d’autres bases dans le mouvement pourra-t-elle diminuer les risques de voir un tel scénario se reproduire ? On peut y contribuer en ne passant pas à côté – comme pour les Gilets jaunes – de la solidarité avec les paysans qui en ont vraiment besoin.
De même “le réarmement du pays” idéologique,démographique et militaire doit conduire à encore plus de solidarité avec :
La jeunesse, flattée en apparence, est en fait mise en concurrence sur fond de déterminisme social avec le “Choc des savoirs” qui va s’ajouter à Parcoursup et à la réforme des lycées professionnels. Le destin de chair à patron que lui réserve le pouvoir pourrait bien évoluer vers celui de chair à canon à coup de Service National Universel.
Les femmes : il y a contradiction entre la lutte contre les violences faites aux femmes érigée comme grande priorité du quinquennat et “en même temps”, ce qu’une telle annonce implique pour les concernées, particulièrement dans un contexte de diminution des moyens alloués à la santé et à la petite enfance pour celles qui consentiraient à faire des enfants “pour la nation”…
Tous et toutes divisé·es et en concurrence donc mais enregimenté·es de gré ou de force derrière les chefs et les exploiteurs ? C’est bien le fil directeur des politiques actuelles.
Avec la loi immigration, les employeurs vont pouvoir mettre encore davantage de pression sur les travailleurs et travailleuses migrant·es. En même temps, ces dernièr·es seront soumis·es à l’arbitraire de la conformité aux “principes de la République” dont on ne sait plus quel est le sens, si tant est qu’il y en ait eu un autre que de masquer la violence du pouvoir du capital.
Sur le plan international, on se demande par exemple quels principes guident un gouvernement qui ne condamne pas l’épuration ethnique génocidaire perpétrée par le gouvernement et l’armée israélienne… Mais encore une fois, la cohérence ne doit pas être cherchée dans l’humanité de ces gens mais dans la défense de leurs intérêts et de leurs alliances impérialistes.
Si la période est sombre, un certain nombre de contradictions ouvrent un espace pour celles et ceux qui combattent la cohérence capitaliste et veulent un autre monde.
Tenons bon camarades !
Serge Da Silva
Nous enseignant·es et membres de la communauté éducative dans son ensemble, constitué·es en collectif “L’Éducation avec Gaza”, appelons aujourd’hui à la signature de cette Tribune.
Stop au génocide, Stop au massacre des Palestinien·nes et à la destruction du système éducatif à Gaza !
Le peuple palestinien subit, à Gaza particulièrement, une guerre génocidaire sans précédent, un véritable crime contre l’humanité, en ce début de XXIe siècle. L’ONG EuroMed Rights a publié, le 4 janvier 2024, un bilan insoutenable sur le plan humain : 30 676 mort·es (incluant les victimes considérées comme décédées sous les décombres) dont 12 040 enfants qui étaient en majorité scolarisé·es ! L’État d’Israël a bombardé plus de 308 institutions éducatives, écoles, lycées et universités. Plus de 220 enseignant·es ont été tué·es. Ces personnes ne sont pas des chiffres, chaque victime a un nom, une famille, une histoire, une vie, avait des espoirs et des projets que l’armée d’occupation a anéantis.
Les élèves palestinien·nes rescapé·es ont exprimé un seul vœu au monde entier pour cette nouvelle année : que cette guerre s’arrête immédiatement.
La communauté éducative de France ne peut rester sans réaction face à ce désastre qui touche la communauté éducative palestinienne. Plus de 625 000 élèves n’ont plus accès à l’éducation.
L’occupant israélien bombarde les écoles et les universités, commettant des crimes inqualifiables qui dépassent la désignation de “crimes de guerre”.
L’État d’Israël viole encore une fois un droit humain inaliénable qu’est l’accès à l’éducation, droit proclamé par l’article 26 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme , et bafoue le droit humanitaire international sur la protection générale des écoles et du personnel éducatif en tant que civils ou biens de caractère civil.
La persistance de ces violations par l’occupant israélien, l’inaction, la complicité même, de la communauté internationale face à ces massacres brisent les valeurs cardinales qui fondent l’exercice de notre métier censé former des citoyen·nes libres et éclairé·es, acteurs et actrices d’un monde plus juste et plus fraternel.
C’est la solidarité internationale qui a permis aux Palestinien·nes de ne pas disparaître dans l’isolement malgré des décennies d’oppression coloniale, bien plus que tous les gouvernements et toutes les institutions internationales qui font preuve d’impuissance, nient leurs droits ou les laissent être bafoués depuis plus de 75 ans. Encore une fois, nous ne pouvons compter que sur nous pour informer, alerter et dénoncer ce qui se passe actuellement à Gaza et en Cisjordanie. C’est à nous de mettre la pression sur nos gouvernements et l’opinion publique.
Nous appelons, ainsi, l’ensemble de la communauté éducative, enseignant·es, personnels de vie scolaire, personnels administratifs, techniques, du secteur de la santé et du social, parents, élèves, étudiant·es, ainsi que les syndicats de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur, à exprimer, ensemble, leur solidarité avec la population et la communauté éducative palestiniennes, à exiger l’arrêt immédiat des bombardements, des massacres et de la colonisation à Gaza et en Cisjordanie et à mener des actions dans ce sens, pour que cesse la complicité des grandes puissances, à commencer par celle de la France, avec les exactions en cours.
Nous incitons, donc, l’ensemble de la communauté éducative à participer aux manifestations de soutien à la Palestine, dans des cortèges de l’éducation, à se saisir des prochaines dates de grève, en solidarité avec l’éducation palestinienne qui lutte contre son effondrement. Nous réclamons également de nos organisations syndicales qu’elles se saisissent pleinement de la question palestinienne en organisant des journées spécifiques de grève et de mobilisation en solidarité avec le peuple palestinien, afin que les travailleurs et travailleuses de l’éducation puissent exprimer leur soutien aux Palestinien·nes et répondre à l’appel des organisations syndicales palestiniennes :
(voir https://agencemediapalestine.fr/blog/2023/10/16/un-appel-urgent-des-syndicats-palestiniens-mettez-fin-a-toute-complicite-et-cessez-darmer-israel/ ).
Nous pensons, enfin, qu’il serait indispensable d’œuvrer à faire de nos lieux de travail et d’études des espaces d’initiatives et de luttes solidaires pour la cause palestinienne.
Nous nous joignons également à la tribune des universitaires et étudiant·e·s dont nous sommes signataires .
Nous vous invitons à signer cet appel et à rejoindre notre collectif L’ÉDUCATION AVEC GAZA, afin d’agir, ensemble, en faveur de la solidarité internationale avec le peuple palestinien et avec ses revendications légitimes de justice, de liberté et de paix ainsi que pour son droit à l’autodétermination.
VIVE LA LUTTE DU PEUPLE PALESTINIEN !
Collectif l’Éducation avec Gaza
Pour rejoindre notre collectif
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RS : https://www.instagram.com/enseignantspourgaza/
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Mercredi 17 janvier 2024, Stop Arming Israel France était invité par le Collectif Solidarité Palestine 69, à la Bourse du Travail de Lyon. Patrice Bouveret, fondateur de l’Observatoire des Armements, a présenté les liens militaires et industriels entre la France et Israël. Une militante de Stop Arming Israel France a quant à elle présenté l’appel des syndicats palestiniens, ses répercussions mondiales et les actions déjà mises en place en France, dont l’activité d’Émancipation dans le cadre syndical et dans l’action. La première action ayant eu lieu le 15 novembre 2023, il s’agit donc d’un bilan de deux mois de campagne internationale.
Le collectif Stop Arming Israel France s’est donné pour objectif de diffuser et faire connaître l’appel des syndicats palestiniens, de diffuser et promouvoir les actions en lien avec l’armement d’Israël qui ont lieu dans le monde et en France, et d’informer et sensibiliser au sujet des liens militaires entre la France et Israël. C’est aussi, de fait, un rassemblement d’activistes et de militant·es de syndicats qui participent à des actions en lien avec l’armement.
L’appel des syndicats palestiniens
Le 16 octobre 2023, les syndicats palestiniens ont lancé un appel mondial à l’aide : “End all complicity. Stop Arming Israel”. L’appel est issu du collectif Workers in Palestine, qui regroupe plus de 30 syndicats et associations professionnelles. Les différentes confédérations syndicales y sont représentées, ainsi que des syndicats indépendants aussi bien de Gaza que de Cisjordanie (L’appel est à consulter sur le site workersinpalestine.org).
Dans cet appel unitaire, les Palestinien·nes elles et eux mêmes nous demandent de :
Refuser de construire des armes destinées à Israël.
Refuser de transporter des armes vers Israël.
Adopter des motions en ce sens au sein des syndicats.
Agir contre les entreprises complices qui participent à la mise en œuvre du siège brutal et illégal de Gaza par Israël.
Faire pression sur les gouvernements pour qu’ils cessent tout commerce militaire avec Israël.
L’appel s’adresse d’abord aux organisations syndicales, et plus généralement aux travailleurs·euses du monde entier. Il s’inscrit dans la tradition de solidarité internationale, d’anti-impérialisme et d’anti-militarisme, centrale dans le mouvement syndical et ouvrier.
Plus largement, il n’est pas nécessaire d’être syndicaliste pour répondre à leur appel : en tant qu’habitant·es de grandes puissances impérialistes qui soutiennent la machine de guerre israélienne, nous sommes toutes et tous bien placé·es pour y répondre.
Nous savons que sans le soutien militaire de nos pays occidentaux Israël ne pourrait tout simplement pas mener l’offensive génocidaire en cours. Si les actions de boycott sur des marques alimentaires ou de vêtements permettent une pression économique, c’est bien avec des armes que sont tués les enfants palestiniens.
Sans les envois d’armes, de technologies et de pièces détachées par les pays occidentaux, nous savons que les bombardements s’arrêteraient au bout de trois jours. En manifestation, sur les réseaux sociaux, en interpellant nos élu·es, nous implorons jour après jours nos gouvernements de demander un cessez-le-feu. Cela ne suffit plus. Il est clair que ni Netanyahou, ni nos chef·fes d’État ne nous écoutent. Ce cessez-le-feu, nous pouvons l’imposer, en coupant les vivres à l’armée israélienne, en coupant le robinet des envois d’armes.
Les réponses à l’international
À ce jour, 39 syndicats et organisations sont référencés comme soutenant la campagne sur le site de Workers in Palestine. Ce sont à la fois des syndicats sectoriels, comme les dockers de Barcelone, les mines de charbon en Colombie, ou les conducteurs de trains à Chiba au Japon ; des syndicats nationaux tels que la CGT en Espagne ou le SI Cobas en Italie ; et des organisations syndicales internationales (IAATW – International Alliance of App-Based Transport Workers, Public Services International…).
L’appel a également été publié par le Réseau Syndical International de Solidarité et de Lutte (RSISL), qui regroupe près de 200 organisations et mouvements syndicaux.
En Espagne, une grande campagne unitaire, “Fin del commercio de armas con israel”, regroupe des centaines d’organisations syndicales, associations, partis politiques et individus.
Une tribune internationale intitulée elle aussi “Stop arming Israel”, “pour mettre fin à la complicité avec les crimes internationaux et demandant un embargo bilatéral sur les armes à destination d’Israël” a, elle, été signée par plus d’une centaine d’organisations donc ATTAC, l’UJFP et l’AFPS. Sans toujours mentionner l’appel des syndicats palestiniens, de nombreuses organisations et groupes dans le monde mènent donc cette campagne et reprennent le mot d’ordre “Stop arming Israel”.
Cela a donné lieu à des actions dans de nombreux pays, dont certaines ont été diffusées sur les réseaux sociaux ou dans des articles de presse.
Quelques exemples d’actions dans divers pays
En Angleterre, le collectif Workers for a Free Palestine a organisé plusieurs opérations de blocage regroupant des centaines de militant·es, travailleur·euses, syndicalistes et activistes, notamment sur des usines Elbit, principale entreprise d’armement israélienne, ou BAE systems, qui vend des missiles à Tsahal. Le groupe Palestine Action quant à lui organise régulièrement des actions coup de poing, bloque et occupe des sièges sociaux, force des usines à fermer en s’introduisant sur les sites ou en menant des actions de sabotage.
Aux États-Unis et en Australie, des manifestations et des blocages dans des ports ont permis de retarder des bateaux de l’entreprise israélienne ZIM, qui convoient notamment des armes. À Oakland, un bateau a été envahi par des activistes. À Seattle, le départ d’un bateau a été retardé de huit jours. En Australie, les manifestant·es ont pu perturber un convoi en encerclant le bateau en jet-ski.
Les dockers ont également rejoint la campagne, en bloquant les ports : en Italie, les travailleurs portuaires ont bloqué par la grève les ports de Palerme et Ravenne, tandis que les dockers grecs ont organisé une journée de grève sur les ports de Méditerranée.
Le jeudi 10 décembre, des actions coordonnées ont eu lieu dans plusieurs pays d’Europe.
Rassemblements, blocages, saccage de sièges sociaux : des groupes d’activistes organisent des actions partout dans le monde, avec et sans les syndicats.
Les réponses en France
Ici, ce sont d’abord des syndicats d’enseignant·es qui ont pris position. Émancipation, tendance intersyndicale, a été la première à rejoindre l’appel. Ont suivi la FSU, le SNES et Sud Éducation à l’échelle nationale. À l’échelle locale, la CGT Éduc’action 95, Sud Éducation 35, la CNT Finistère 29, et le Syndicat des Travailleurs Autogestionnaires du Finistère (STAF) ont soutenu l’appel.
D’autres syndicats ont publié le texte de l’appel sur leurs sites internet, sans prendre position activement pour le moment : l’Union Syndicale Solidaires, la CNT-SO, l’UL CGT de Gimgamp et l’UL CGT de Paris 18.
Solidaires Industrie, branche armement, a également sorti le 10 novembre 2023 un communiqué adressé aux travailleurs et travailleuses du secteur dénonçant l’usage fait des armes à Gaza et dans d’autres guerres. Ils lancent une perspective : “préparons-nous à nous donner le pouvoir de décider ce que nous produisons” .
Les syndicats de dockers de Marseille ont quant à eux mis le port à l’arrêt par une heure de grève symbolique “pour la paix” le 1er décembre, dans le cadre de la coordination dirigée par les dockers grecs.
Les répercutions syndicales sont encore insuffisantes. Face à l’urgence du moment, face à l’évidence de cette campagne, on attendrait plus de prises de position, et des prises de position plus claires, des grandes forces syndicales à l’échelle nationale.
Syndicalistes, à nous de pousser dans ce sens dans nos structures syndicales, de soumettre des propositions de motions, de proposer des actions… aussi bien à l’échelle locale, sectorielle que nationale.
C’est face à ce constat que s’est lancé le collectif Stop Arming Israel France, avec à sa base des militant·es de syndicat, dont des membres d’Émancipation, et d’autres activistes, pour mieux relayer l’appel, la campagne, et les actions qui peuvent être prises en France.
Des actions très variées
Le 15 novembre, un rassemblement a eu lieu à Villepinte (93), devant MILIPOL, salon international de l’armement, qui mettait à l’honneur 52 entreprises israéliennes. Si la préfecture de police l’a interdit aussitôt annoncé, sur la base de motifs fallacieux, une trentaine de personnes se sont tout de même rassemblées derrière une banderole Stop Arming Israel. Face à elles, une centaine de policiers venus défendre la sauterie des vendeurs de mort. Malgré la répression, cette action a mis en lumière cet événement à l’échelle nationale et a permis de lancer la campagne.
Par la suite, les actions se sont succédé : à la Défense, devant le siège de l’entreprise Thalès qui collabore à la fabrication de drones avec l’israélien Elbit ; devant un laboratoire de l’université Paris-Saclay co-géré lui aussi par Thalès ; à Paris, devant le siège de l’entreprise Exxelia, dont les composants ont été retrouvés parmi les débris d’un missile ayant tué trois enfants à Gaza en 2014 ; à Paris encore devant les bureaux de la banque Barclays, qui investit dans de nombreuses entreprises d’armement complices du génocide…
Des actions de visibilisation de la campagne ont également eu lieu dans des lieux publics, avec des déploiements de banderoles et de drapeaux à la Gare du Nord et la Gare Saint-Lazare à Paris, devant le sapin de noël du Forum des Halles, sur un pont au-dessus du périphérique, sur les marches du Sacré-cœur à Montmartre… Ces actions, menées parfois en collaboration avec d’autres collectifs, ont toutes été très bien accueillies par les passant·es, qui ont repris les slogans et applaudi les activistes.
Les militant·es de Stop Arming Israel France travaillent également à faire connaître la campagne en organisant des stands, des tractages et des cortèges pendant les manifestations pour la Palestine, avec la participation des membres d’Émancipation à Paris.
Des opérations de collage ont eu lieu dans plusieurs villes de France, notamment aux abords des locaux d’entreprises complices telles que Safran et Thalès, en partenariat avec des groupes de colleuses féministes aussi bien à Paris qu’en régions.
Enfin, le tractage auprès des travailleur·euses des entreprises d’armement s’est imposé comme étant une activité centrale. Un tract leur étant spécifiquement adressé a été élaboré. Les objectifs sont multiples : les sensibiliser au sujet de la Palestine ; les informer sur les complicités de leur entreprise avec Israël, dont ils ignorent souvent tout ; les inciter à en parler sur leur lieu de travail et à poser des questions ; les encourager à nous faire parvenir des informations s’ils/elles en ont ; enfin, les encourager à s’organiser pour exprimer leur désaccord avec les choix de leur employeur, notamment par la grève. Plusieurs opérations de tractage ont ainsi d’ores et déjà eu lieu sur des sites des entreprises Safran, Thalès et Nexter en région Parisienne, et un rythme régulier est en train de se mettre en place.
Favoriser les initiatives
Différents groupes d’activistes se sont formés pour organiser et participer à des actions ces derniers mois et semaines. Stop Arming Israel France relaye, soutient et encourage chacune de ces initiatives. Le but de la campagne est que toutes ces formes d’actions se multiplient pour mettre en lumière les collaborations militaires entre la France et Israël, mettre les entreprises face à leurs responsabilités, et perturber leur activité autant que possible.
Pour l’instant, les actions visant spécifiquement l’armement en France ont principalement eu lieu en région Parisienne. La rencontre à Lyon aura été l’occasion de participer à construire la mobilisation sur place. Cette mobilisation est appelée à grandir et à se répandre dans toutes les régions.
Pour aider à ce que la campagne se diffuse, Stop Arming Israel France a commencé à mettre en place des outils pour que chacun·e puisse s’en emparer :
une page de ressources en libre accès offre des affiches et des tracts à télécharger et imprimer : https://padlet.com/stoparmingisraelfrance/ressources
une carte interactive a également été créée pour recenser toutes les implantations des entreprises d’armement en lien avec Israël. Celle-ci est encore en cours d’élaboration, chacun étant invité à écrire pour suggérer des sites à ajouter à l’adresse stoparmingisraelfrance@proton.me ;
des fiches d’information par entreprise sont en cours d’élaboration pour recenser les liens qu’elles entretiennent avec l’armée israélienne.
Le but est que chacun·e puisse rejoindre la campagne et que, partout en France, des groupes puissent se former pour aller tracter auprès des travailleur·euses ou organiser des actions. Le 7 février a d’ores et déjà été annoncé comme journée internationale d’action contre les entreprises d’armement complices. Espérons qu’elle sera suivie, et que la campagne continuera de se développer. La solidarité est plus que jamais notre force.
Isa
Ce 17 janvier, le tribunal de Niort a rendu son verdict. Le juge a suivi les réquisitions du Procureur, et est même allé au-delà pour certaines. Dans ce procès évidemment politique, il a coché toutes les cases de la Macronie. Mais la lutte continue. Émancipation tendance intersyndicale assure de tout son soutien les personnes condamnées, y compris dans leur demande de levée des peines en appel. Elle contribuera à la réussite de la manifestation internationale contre les méga bassines prévue les 20 et 21 juillet.
Ci-dessous le communiqué du Collectif Bassines Non Merci et des Soulèvements de la Terre publié le 17 janvier à l’issue de l’énoncé du verdict.
Ce 17 janvier marque l’issue d’un procès où le tribunal de Niort s’est illustré une nouvelle fois par sa détermination à se mettre au service du pouvoir et du système bassines. Le juge Durafour a choisi, comme à son habitude, de suivre et même de durcir les peines demandées par le parquet, en distribuant de lourdes amendes, peines de prison avec sursis et bannissement des Deux-Sèvres pendant plusieurs années. Incarnant ce matin la voix du vieux monde, le juge est allé jusqu’à justifier sa décision en remettant en cause, au nom de son analyse lunaire des rapports du GIEC, l’état de nécessité et l’urgence à agir face à l’urgence climatique. Il a conclu ses motivations par une promotion désinhibée du système bassines pendant laquelle les condamnés ont choisi de sortir de la salle. Ceux-ci ont préféré marquer, au dehors et avec leurs soutiens, la nécessité de continuer le combat et les mobilisations sur le terrain et face à la justice. Voici une analyse à chaud de cette séquence et des suites à donner à ce jugement.
Neuf personnes ont été condamnées aujourd’hui par une justice aux ordres. Mais c’est bel et bien le droit fondamental à manifester et le mouvement anti-bassines qui est visé par cette condamnation politique.
Ce procès s’est tenu dans un contexte d’intenses pressions des pouvoirs exécutif et législatif pour criminaliser le mouvement écologiste en général et tenter de mettre un coup d’arrêt au mouvement antibassines en particulier. Il s’est déroulé dans le sillage de la Commission d’Enquête Parlementaire formatée pour justifier de nouvelles propositions de lois liberticides après Sainte-Soline et faciliter les dissolutions d’associations. Il a répondu aux appels du garde des Sceaux à en finir avec la “petite musique de la désobéissance civile” et à judiciariser systématiquement et en priorité les mobilisations écologistes. Il a appuyé les désignations diabolisantes du ministère de l’Intérieur sur les “éco-terroristes”. L’objet du procès pour le parquet était bel et bien de dédouaner le gouvernement de sa responsabilité écrasante dans le maintien de l’ordre sanglant à Sainte-Soline.
Nous y avons opposé notre conviction résolue de la nécessité de défendre les biens communs à l’heure de la catastrophe climatique, l’eau et les terres que le modèle agro-industriel empoisonne et s’accapare. Nous avons défendu avec les milliers de personnes rassemblées le 8 septembre l’état de nécessité et la liberté de manifester.
Nous avons pointé le danger qu’il y aurait à condamner des personnes parce qu’elles assument de prendre la parole pour un mouvement. Nous avons montré avec nos témoins l’inadaptation fondamentale des bassines aux enjeux climatiques, la corruption et les conflits d’intérêts au sein des institutions qui régissent l’usage de l’eau et leur soumission à des lobbys et intérêts privés. Nous avons plaidé pour le renouveau d’une agriculture paysanne qui prenne réellement soin de la biodiversité et d’une alimentation saine.
Le juge de Niort a choisi de se soumettre à l’intimidation politique et de condamner pour l’exemple quelques-unes des voix de ce mouvement pour tenter d’étouffer les autres.
Les peines retenues pour organisation de manifestation interdite vont d‘amendes de 1000 euros avec interdiction de territoire, à des peines de sursis jusqu’à trois mois, ce qui aboutit, avec les différents cumuls, à l’image de ce procès politique “fourre-tout”, à des peines allant jusqu’à 12 mois d’emprisonnement avec sursis pour Julien Le Guet, co porte-parole de Bassines Non Merci. Des interdictions de territoire de trois ans ont été prononcées pour tous les prévenus qui ne résident pas dans les Deux-Sèvres, et interdiction de Mauzé et Sainte-Soline pour Julien Le Guet. Le montant total des amendes et dommages requis avoisine les 20 000 euros.
Les peines d’exclusion des Deux-Sèvres de trois ans demandées sont la traduction emblématique de cette volonté d’étouffer un mouvement. Le fait d’interdire pendant des années à des personnes profondément engagées dans une mobilisation citoyenne et qui en portent régulièrement la parole de se rendre sur le territoire où ce mouvement se déploie, fusse-t-il de la taille d’un département entier, n’est ni plus ni moins qu’un bannissement politique. Les peines de prison, pour avoir supposément participé à l’“organisation d’une manifestation”, fruit du travail et de l’engagement de milliers de militant·es, est un parti pris répressif extrêmement inquiétant vis à vis des libertés publiques et syndicales dans ce pays. C’est la première fois que la CGT est condamnée pour organisation de manifestation interdite depuis l’occupation en 39-40. Quand un mouvement écologiste, syndical et paysan dérange, la réponse du pouvoir et celle du tribunal de Niort sont dorénavant claires : couper les liens militants, amicaux, les attachements profonds et intimes aux territoires que l’on défend, les mettre en exil ou les incarcérer.
Chacun des condamnés va se concerter au sein de son organisation et très certainement faire appel de cette décision que l’on ne peut laisser passer. Les batailles juridiques vont se poursuivre. La récente saisine par des dizaines de blessé·es de la Défenseure Des Droits aura pour but d’établir la vérité sur ce qui s’est passé à Sainte-Soline. Un recours va être également déposé auprès du Conseil d’État pour faire annuler les travaux et les conclusions de la commission d’enquête. Mais bientôt, nous devrons aussi batailler contre le projet de Loi d’Orientation de l’Avenir Agricole (LOAA) porté par le gouvernement. Celui-ci prévoit notamment d’inscrire les projets de bassines en “intérêt majeur”, afin de pouvoir s’affranchir des réglementations et garde-fous juridiques qui ont permis jusqu’alors de ralentir le bassinage généralisé du territoire.
La résistance sur le terrain face aux bassines ne s’est pas arrêtée pendant le temps judiciaire et va évidemment se poursuivre elle aussi, avec plus de détermination encore, dans les prochains mois.
Une prochaine mobilisation internationale est, comme vous le savez, d’ores et déjà annoncée du 14 au 21 juillet prochain, par plus de 65 organisations qui continueront à manifester quoi qu’il en soit. Les quelques bassines en chantier dans les Deux-Sèvres ont, nous le savons, le plus grand mal à voir le bout de leurs travaux. Celles qui restent en projet seront certainement arrêtées suite à des décisions de justice, comme cela a récemment été le cas à Poitiers ou par des actions massives pour la défense de l’eau.
Six ans jour pour jour après l’abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, les peines d’aujourd’hui ne nous font surtout pas oublier la nouvelle victoire obtenue hier sur le terrain avec l’abandon par Lafarge du projet d’extension de carrière de sable à Saint-Colomban et les victoires que nous arracherons demain dans les Deux-Sèvres et ailleurs.
Puisqu’il faut tirer le frein d’urgence, aujourd’hui plus que jamais, désobéir est un devoir et nous ferons en sorte de nous en donner le droit !
Le Collectif BNM & Les Soulèvements de la Terre
Les médias se sont fait le relais de l’annonce présidentielle : « le groupe pharmaceutique danois, Novo Nordisk, va investir plus de deux milliards d’euros en France », présentée comme un succès, succès personnel, dans la politique de réindustrialisation du pays. Mais qu’en est-il réellement ?
Ce géant pharmaceutique (première capitalisation boursière d’Europe) est déjà implanté dans l’hexagone. Il compte plusieurs sites, dont celui de Chartres (1 600 personnes) qui devrait doubler sa capacité de production. Présenté comme un succès dans le cadre d’un plan dit de “relance”, annoncé en septembre 2020, ce plan est un dispositif de subventions publiques proposées par l’État français et les collectivités locales afin que s’(ré) installent en France de grands groupes industriels. Par exemple ProLogium (conglomérat taiwanais) a annoncé un investissement de 5,2 milliards d’euros, en contre-partie de 1,5 milliards d’argent public.
Mais de la coupe aux lèvres la distance est telle que parfois les milliards s’évaporent, car si l’État va bien donner 1,5 milliards, rien n’assure dans ce genre de marché que la multinationale investira ce qu’elle a promis.
Des précédents, “Take the money and run”
Depuis des dizaines et des dizaines d’années des “subventions” sont données aux grands groupes industriels, sans contrepartie, pour que des emplois soient créés (on pourrait en faire un roman en plusieurs tomes).
Qui se souvient du scandale Daewoo en 1998, alors que Lionel Jospin était Premier ministre de cohabitation ? L’affaire débute en 1986, pour tenter de remédier au désert industriel en Lorraine, consécutif à la fermeture des sites métallurgiques de production d’acier voulue par l’Europe, Daewoo est sollicité pour venir s’y implanter et va recevoir environ 46 millions d’euros (équivalant franc) et de nombreux avantages, (sans doute allègement des cotisations sociales, et des impôts, etc. ) pourtant en 1998 Daewoo en difficulté au niveau mondial , va fermer, au fil de plans sociaux, trois de ses usines lorraines en licenciant 1 200 salarié·es. Une polémique s’ensuivra Daewoo étant “accusé” de n’avoir pas “assez” investi (et créé les emplois promis) se contentant d’empocher les aides. François Bon a relaté, en 2004, cette affaire dans un livre, Daewoo dont il a tiré une pièce de théâtre au titre éponyme, mise en scène par Charles Tordjman qui fut présentée au Festival d’Avignon.
Selon la Cour des comptes, l’impact sur l’économie française de ce dispositif de subventions reste à démontrer. Voici ce qu’elle écrivait récemment :
“[…] 838 M€ ont été alloués sous forme de subventions à 531 projets d’investissements industriels, dans le cadre de la mise en place de l’appel à projets […] Malgré le montant des subventions, il est encore trop tôt pour apprécier les résultats de ces soutiens. En effet, seuls 42 % des crédits ont déjà été versés aux bénéficiaires […] La Cour indique que les premiers effets socio-économiques du dispositif apparaissent modestes. L’indicateur choisi pour mesurer les résultats, à savoir le nombre de créations ou d’emplois maintenus, est largement inadapté aux objectifs poursuivis. Les effets en matière de réduction des vulnérabilités sont aujourd’hui difficilement vérifiables.”
On ne connaît pas encore le montant des subventions promises au laboratoire danois…
Produire mais produire quoi ?
Novo Nordisk est présenté comme un laboratoire, vertueux, produisant des médicaments utilisés pour lutter contre le diabète, ce qui est vrai mais n’est pas l’essentiel de sa production ni de son fabuleux enrichissement (sa valeur en bourse a atteint 400 milliards d’euros).
Le succès de ce Big pharma repose sur la mise au point de “stylos” de Victoza (©novo nordisk) permettant l’injection d’insuline quotidienne ce qui est une avancée pour les diabétiques, mais surtout sur la commercialisation d’un nouvel anti-diabétique l’Ozempic (©novo nordisk) qui est détourné et utilisé aux États-Unis, pour maigrir, comme coupe faim… Hors de prix, plus de 10 000 dollars, pour un traitement d’un an, délivré sur ordonnance et sous contrôle médical, l’Ozempic (©novo nordisk) est utilisé pour le diabète de type 2, car son action est supérieure à l’insuline, mais c’est l’un de ses effets secondaires : la baisse de poids, qui a fait son succès.
Le marché des coupe-faim évalué à plus de 130 milliards d’euros est un eldorado pour l’industrie pharmaceutique, ce qui a conduit Novo Nordisk à mettre au point un dérivé le Wegovy (©novo nordisk) destiné à lutter contre l’obésité (voir la liste des produits mis sur le marché ). Le nombre de personnes obèses dans le monde, s’élève à 988 millions actuellement, (1,9 milliard en 2035) aux États-Unis plus de 40 % de la population souffriraient d’obésité, et le pourcentage culmine à 80 % si on y ajoute les personnes en surpoids. Le nombre de diabétiques devrait passer, lui, de 537 millions en 2021 à 783 millions en 2045… Ce sont les conséquences de la malbouffe diffusée par l’industrie alimentaire industrielle, par la vente de burgers-frites, et sans doute aussi de l’agriculture intensive, à laquelle s’ajoute la dégradation du système de santé, or les plus touchés, ce sont les classes populaires.
Comme toutes les “substances miracles” détournées de leur usage (le Médiator, l’Oxycodron) ces coupe-faim sont potentiellement dangereux, ils peuvent provoquer un ensemble d’effets secondaires, par exemple la paralysie de l’estomac, des occlusions intestinales, et sont suspectés de provoquer le cancer du pancréas. Une étude récente de l’université de Colombie-Britannique (Canada) montre un lien entre les coupe-faim et des affections gastro-intestinales sévères. Une autre étude de l’Association américaine du diabète a mis en évidence une suspicion de risque de cancer thyroïdien. Le comité de sécurité de l’Agence européenne du médicament (AEM) a même lancé une évaluation du risque suicidaire et d’automutilation. Sans compter d’autres effets indésirables moins graves : chute de cheveux, vomissements.…
Rétention d’informations voire désinformation
Tout comme les autres Big Pharma, Novo Nordisk pratique la rétention d’informations voire la désinformation. En septembre 2017, Novo Nordisk a accepté de payer 58,7 millions de dollars pour mettre fin à une enquête du ministère de la justice des États-Unis sur l’absence de divulgation à la FDA (Food and Drug Administration) donc aux médecins, du risque de cancer provoqués par le Victoza.
En mars 2023, Novo Nordisk a été suspendu de l’Association of the British Pharmaceutical Industry (ABPI) pour une période de deux ans, pour les mêmes raisons…
Cerise sur le gâteau (des lobbyistes) : Novo Nordisk est membre fondateur et sponsorise l’Association Américaine du Diabète (American Diabetes association) qui publie des contenus éducatifs pour les professionnels de santé, et du public… (sans commentaire !)
Bernard Foulon
La SFIO ressort d’une scission récente (congrès de Tours ayant donné naissance au Parti communiste avec la majorité des adhérent·es), elle est en plein phase de “reconstruction” en particulier par le biais de son maillage d’élus locaux. En apparence, tout va bien si l’on en croit le rapport introductif du secrétaire général Paul Faure :
“Notre parti jouit d’une santé physique et morale tout à fait excellente”.
En réalité, même en profitant de la crise du jeune Parti communiste, la direction de la SFIO est en difficulté. Elle est composée de tendances qui n’avaient pas les mêmes positions avant la scission : si elles font passer leurs désaccords au second plan en apparence, la stratégie du parti est des plus floue. Il réaffirme idéologiquement un marxisme centré sur la lutte des classes et l’évolution sociale… tout en promouvant un “programme minimum” compatible en cas d’alliance avec le Parti radical, parti bourgeois républicain “de gauche”, en vue des élections de 1924.
Plus l’échéance des JO se rapproche, plus les médias vont donner de l’importance au sport et à la compétition. Les dirigeants politiques de la bourgeoisie sont totalement impliqués. Cela leur est d’autant plus facile que les activités sportives s’inscrivent pleinement dans l’économie capitaliste dont la compétition est un moteur. La revue consacrera un certain nombre d’articles à cette question. On se contentera ici de rappeler quelques éléments fondamentaux concernant les rapports entre sport et capitalisme qui ont marqué la réflexion des militants et militantes, réflexion qui, à vrai dire, n’est pas nouvelle. Un tel rappel ne vise bien évidemment pas à fermer le débat mais à l’ouvrir.
Qu’est-ce qu’un sport ?
Alors que le sport est présenté comme apolitique de façon quasi unanime sur tout l’échiquier politique, il faut néanmoins s’interroger et définir précisément : qu’est-ce qu’un sport ? Toute activité physique n’est pas du “sport”. Ainsi la danse est émotion, elle fait partie des “arts de la scène”.
Dans les sociétés antiques et féodales, on retrouve la plupart des exercices physiques et jeux : soule, escrime, équitation, natation, lutte, jeux d’adresse, tournois, etc. Mais contrairement à la volonté de Pierre de Coubertin de situer les Jeux Olympiques dans une filiation historique avec les JO antiques il y a, en réalité, une différence fondamentale de signification entre le sport hellénique et le sport moderne.
La pratique sportive grecque s’inscrit intégralement dans la mythologie des dieux, demi-dieux, héros, dans le contexte de la civilisation des cités grecques, de leur extension, des rivalités et des guerres aux VIe-IVe siècle (av. JC). L’objectif n’était pas de réaliser un record mesuré, chronométré, mais de triompher du ou des concurrents directs. Cette absence de mesure et de performance exprime la différence de nature avec le sport de compétition actuel. “C’est le record, entre autres, qui constitue le sport moderne” 1 . Cela correspond à “une différence radicale entre leurs soubassements sociaux respectifs. Le sport antique reposait sur des rapports de production sociaux esclavagistes ou asiatiques, tandis que le sport moderne repose sur des rapports sociaux capitalistes”.
Contrairement au mythe propagé par Pierre de Coubertin, l’invention du sport moderne dans l’Angleterre de la révolution industrielle introduit une rupture fondamentale.
Le sport moderne est une activité physique compétitive (ainsi, par exemple, le patinage sur glace peut être une simple activité physique ou devenir un sport si l’activité s’inscrit dans une compétition). Le sport se pratique avec des règles strictes qui ne changent pas à chaque compétition (les règles d’un match de foot, d’un tournoi de tennis sont les mêmes d’une compétition à l’autre). Le sport est, de plus, institutionalisé, organisé en associations, en fédérations d’associations. De ces trois caractères, le plus important est l’institutionnalisation. C’est elle qui distingue le sport professionnel et amateur de l’activité physique.
Cette institution du sport moderne s’appuie, dit J.M. Brohm, sur les piliers de la société marchande capitaliste : le rendement, la hiérarchisation, la bureaucratie et la publicité. Il n’est donc pas fortuit que le sport et le capitalisme modernes aient pris leur essor de concert au même moment et à partir du même foyer : l’Angleterre au tournant du XIXe siècle.
Dans le dernier tiers du XIXe siècle sont créés des clubs sportifs, en Angleterre, en France à partir de 1872. Ils sont fréquentés par la bourgeoisie qui cherche à remplacer la place sociale de la noblesse donnée par le sang par l’exploit individuel (cf. la naissance de l’alpinisme). Les classes populaires pratiquent des jeux populaires (jeux de force, de balles… parfois la gymnastique par les ouvriers).
L’éducation physique pour tous, garçons et filles dans les écoles était un programme de la Commune de Paris. Ce fut une des premières initiatives populaires qui s’opposait à l’idéologie sportive alors dénoncée car elle exacerbait notamment le narcissisme. Une quinzaine d’années plus tard (en 1888), Jules Simon, un proche de Thiers, le boucher de la Commune, crée le Comité pour la propagation des exercices physiques et développement du sport d’élite. Le baron de Coubertin en est le secrétaire aux côtés de membres comme le directeur de l’école Alsacienne, de généraux, de Thiers… Dès 1880, suite à l’amnistie des Communards, Paschal Grousset se bat pour l’Éducation physique. Il crée, avec des hommes comme Jean Macé, Alexandre Dumas, Jules Verne, la Ligue française d’Éducation physique.
“Citius, Altius, Fortius”
“Plus vite, plus faut, plus fort”. Telle est, depuis 1924, la devise des Jeux olympiques “modernes”. C’est à un père dominicain, Henri Didon, proviseur du collège Albert-le-Grand d’Arcueil que l’on doit cette devise inscrite au fronton de l’institution.
Il fut le conseiller du baron Pierre de Coubertin qui, en 1894, convoque le premier congrès olympique d’où est issu le Comité international olympique (CIO). Les premiers jeux ont lieu à Athènes en 1894 : le père Didon y célèbre la première “messe olympique” de l’Histoire devant 4 000 personnes. Mais dans une France où l’État est séparé de l’Église, le message religieux pose rapidement problème (“Altius”, plus haut, c’est l’élévation de l’âme, vers le Christ…). En 1924, aux JO de Paris, Coubertin vide la devise de son contenu métaphysique et la dote d’une ode à la performance,
Pour Coubertin le sport “doit être pratiqué avec ardeur, je dirais même avec violence. Le sport, ce n’est pas l’exercice physique pour tous au point de vue de l’hygiène à condition d’être sage et modéré. Le sport est le plaisir des forts ou de ceux qui veulent le devenir physiquement et moralement. Il comporte donc la violence, l’excès, l’imprudence. Rien ne le tuerait plus sûrement que de vouloir l’emprisonner dans une modération qui est contraire à son essence” 2 (2).
Au fil des ans, mu par l’idéologie de la compétition et de la performance, le “sport” ne sera jamais modéré. La course scientifique aux records accompagne le culte de la performance et du progrès infini. Le dopage qui gangrène le sport professionnel touche aussi les amateurs car il répond à une logique incontournable : augmentation du nombre de compétitions, durée et intensité des entrainements, besoin de s’affirmer au plus haut et de vaincre. Le sport entre aujourd’hui dans l’entreprise pour renforcer l’esprit d’équipe, attirer les talents, améliorer la productivité.
L’instrumentalisation politique du sport
Entre “coopération” et “affrontement”
À l’échelle internationale, les usages du sport par les États s’inscrivent dans le cadre de la diplomatie, des politiques de coopération, d’influences ou d’affrontements.
“Si l’on définit la diplomatie comme la mise en œuvre de la politique étrangère d’un État pour défendre ses intérêts nationaux, force est de constater que dès la naissance du sport moderne, la culture sportive a été abondamment instrumentalisée par les pouvoirs en place pour rayonner ou fortifier leurs relations extérieures” 3 .
Le même ouvrage précise les différents aspects de cette “diplomatie sportive” : ainsi, “le Qatar utilise le sport comme outil de reconnaissance internationale mais aussi de diversification de son économie ce qui lui permet également de véhiculer une certaine vision du monde, à travers notamment Al Jazeera Sport puis BelN Sport ”.
Macron et la Coupe du Monde de football au Qatar
En novembre 2022, Macron avait déclaré qu’il était opposé au boycott de la Coupe du Monde au Qatar, car il ne fallait pas “politiser le sport” : “Dans un monde confronté à une succession de crises, nous devons préserver l’esprit du sport qui doit rester un espace de rapprochement des peuples, autour de valeurs universelles” . Et d’affirmer sans rire que sous ce régime anti-démocratique, la Coupe du Monde permettrait “des changements”.
Faut-il rappeler que, présent au Qatar depuis 1936, Total Énergies est devenu l’un des principaux partenaires de Qatar Énergies. Depuis les années 90, la coopération avec la France s’est développée dans de nombreux secteurs tels que le domaine militaire et de la sécurité, le secteur économique (investissements dans les infrastructures, le métro de Doha, l’aéronautique), celui de la culture (avec Qatar Museums), et de l’enseignement supérieur (campus HEC Paris à Doha).
L’immense chantier à ciel ouvert, créé pour accueillir le Mondial, a aiguisé les appétits des grands groupes français, notamment Bouygues et Vinci. Et le Mondial s’est donc joué sur un cimetière : selon The Guardian , plus de 6 500 ouvriers originaires d’Asie sont morts sur les seuls chantiers de construction des infrastructures hôtelières et sportives !
Enfin, la France et le Qatar souhaitent renforcer leur coopération sur le sport et les grands enjeux mondiaux (climat, santé mondiale, développement et humanitaire, villes intelligentes et durables).
À défaut de pouvoir mettre en avant la puissance économique et diplomatique de l’impérialisme français, Macron entend exalter les rencontres sportives.
Une industrie très lucrative
Le sport ne se limite plus aux seuls initiés, aux seuls pratiquants, il se “contemple du bout du monde”, et “encore plus qu’il ne se pratique […] Au public enfermé dans les stades, s’ajoute, celui, immense, diffus, des téléspectateurs qui vibrent sur le canapé et triomphent par procuration ”4 (4).
Et “le marché du sport, toutes activités confondues […] représente près de 3 % de la valeur du commerce international, génère un chiffre d’affaires de quelques 650 milliards d’euros et connaît une croissance annuelle de 4 à 5%, soit une progression supérieure à la croissance mondiale « 5 (5).
“Une nation sportive” ?
En France, le poids du sport dans l’économie est estimé à 2,6 % du PIB, soit 64 milliards d’euros.
Le Groupe bancaire BPCE, premier partenaire des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024 a publié un bilan exhaustif de l’économie du sport en France . Ce groupe affirme vouloir contribuer au développement du sport “aussi bien dans les territoires avec le parrainage du Relais de la flamme Olympique, qu’auprès des athlètes de haut niveau dont plus de 200 sont soutenus par le groupe […] ou aux côtés des entreprises qui font la richesse de la filière ”. L’objectif de cette analyse est la “valorisation de cette filière”, ce qui vise à engranger de nouveaux profits.
Le secteur public soutient le sport à hauteur de 20 milliards d’euros par an. Les collectivités territoriales s’affirment comme le premier financeur du sport amateur et de proximité (12,5 milliards d’euros de dépenses annuelles, à travers notamment les équipements sportifs). Elles considèrent “le sport , [comme] une priorité politique , […] comme un vecteur de cohésion et d’inclusion sociale, voire comme une réponse à des enjeux de santé publique ou de rayonnement économique”, car il génère une importante activité lucrative d’entreprises privées (71 milliards d’euros réalisés, pour l’essentiel, par des PME et des grandes entreprises).
Cette étude du deuxième groupe bancaire éclaire ce qui motive Macron à vouloir utiliser les JO pour faire de la France une “nation sportive”. Avec le “Pass sport”, 50 euros sont alloués aux familles qui perçoivent l’allocation de rentrée scolaire pour aider à financer l’inscription dans un club6 affilié à une fédération, à l’exclusion des fédérations scolaires.
Cela alors que les réformes mettent à mal l’Éducation Sportive et Physique. Or par son obligation scolaire, l’EPS offre à tous les jeunes, la possibilité d’un développement psychomoteur. Et alors que le ministère des Armées a créé le programme “Aux sports jeunes citoyens !” .
Sport et union nationale
“2024 sera une année de fierté française sportive puisque les Jeux olympiques et paralympiques seront chez nous, en France, en métropole comme dans nos outremers” (Macron, 31/12/2023).
Discipliner la jeunesse
“Aujourd’hui encore la soi-disant dimension apolitique de l’olympisme est une ineptie. Les JO modernes relèvent d’un projet politique que Coubertin, admirateur de l’olympisme hitlérien, a lui-même développé dans de nombreux écrits ”7 . Ces propos de Nicolas Oblin font référence au projet éducatif de Coubertin qui, avant d’être l’inventeur des JO, était tourné vers la pédagogie sportive.
Il s’agissait d’éduquer les adolescents de la classe aisée, d’en faire des hommes performants dans la société industrielle et coloniale, de doter les élites des “bonnes” valeurs, les aider à construire une République libérale, protégée du risque révolutionnaire : “La saine sportivité d’une jeune génération prépare les succès nationaux” 8 .
Sa volonté de discipliner les classes laborieuses et les peuples indigènes correspondait à sa haine de La Commune et du socialisme. Le sport était pour Coubertin un instrument de pacification sociale destinée à calmer la “colère diffuse contre les injustices”.
Profondément colonialiste, Coubertin fixait au sport les mêmes objectifs pour les classes populaires et pour les “indigènes” : “les sports sont un instrument vigoureux de disciplinarisation”, ils permettent le développement de “bonnes qualités sociales”, “de l’hygiène et de la propreté, de l’ordre et du self contrôle ”. Coubertin excluait pour eux certains sports, tels les arts martiaux, car cela pourrait “les aider à préparer quelque rébellion future” 9 .
Pour les élites, il s’agit de développer l’apprentissage du self-government et de la liberté. Pour les classes populaires et les peuples colonisés, c’est l’apprentissage du self-control, de l’obéissance et de la discipline.
“Que la jeunesse bourgeoise et la jeunesse prolétarienne s’abreuvent à la même source de joie musculaire, voilà l’essentiel ; qu’elles se rencontrent, ce n’est, présentement qu’accessoire. De cette source découlera, pour l’une comme pour l’autre, la bonne humeur sociale : seul état qui puisse autoriser pour l’avenir l’espoir de collaboration efficace ”10 . On parle aujourd’hui de cohésion sociale.
“Régénération” et “réarmement civique”
Macron ne cesse de parler de “réarmement civique”, de “régénération ”, ce qui suppose qu’il y a eu dégénérescence.
“Régénérer”, c’est “épurer”, “expurger”… Ce qui commence par surveiller, contrôler, trier. Et il n’y a pas de régénération sans “ennemi intérieur” à débusquer. Rappelons que la prétendue renaissance morale et spirituelle, et la régénération des corps, c’était, en 1941, le discours de “l’Ordre nouveau”.
Le 16 janvier, Macron assignait à l’école la mission d’opérer un “réarmement civique” de la jeunesse. Deux jours plus tard, à Colmar, devant le 152e régiment d’infanterie, le colonel Luisetti plaidait pour un “réarmement civique”, un “renforcement des forces morales” afin de muscler les capacités de résilience de la société. Il s’agit de préparer la jeunesse et la population à s’adapter aux catastrophes (qu’il s’agisse de catastrophes naturelles, et de guerres inhérentes au capitalisme). Le sport, le plus grand “apaiseur” de la “colère sociale” disait Coubertin, est aussi un moyen de préparer la jeunesse à la guerre. Le SNU, le nouvel “enseignement moral et civique” annoncé, ont aussi cette fonction.
Le sport, c’est la guerre
1945 : “Une guerre sans coup de feu”
En 1945, Georges Orwell écrivait :
“Je suis toujours stupéfait d’entendre des gens déclarer que le sport favorise l’amitié entre les peuples […]
Presque tous les sports pratiqués à notre époque sont des sports de compétition. On joue pour gagner, et le jeu n’a guère de sens si l’on ne fait pas tout son possible pour l’emporter. Sur la pelouse du village, où l’on forme les équipes et où aucun sentiment de patriotisme local n’entre en jeu, il est possible de jouer simplement pour s’amuser et prendre de l’exercice : mais dès que le prestige est en jeu, dès qu’on commence à craindre de se couvrir de honte soi-même, son équipe, et tout ce qu’elle représente si l’on est perdant, l’agressivité la plus primitive prend le dessus. Quiconque a participé ne serait-ce qu’à un match de football à l’école le sait bien. Au niveau international le sport est ouvertement un simulacre de guerre. Cependant ce qui est très révélateur, ce n’est pas tant le comportement des joueurs que celui des spectateurs ; et, derrière ceux-ci, des peuples qui se mettent en furie à l’occasion de ces absurdes affrontements et croient sérieusement – du moins l’espace d’un moment – que courir, sauter et taper dans un ballon sont des activités où s’illustrent les vertus nationales.
À un certain niveau, le sport n’a plus rien à voir avec le fair-play. Il met en jeu la haine, la jalousie, la forfanterie, le mépris de toutes les règles et le plaisir sadique que procure le spectacle de la violence : en d’autres termes, ce n’est plus qu’une guerre sans coups de feu” .11
Le culte du sport a été au cœur l’éducation “totalitaire” et de la propagande nazie. L’endoctrinement des masses par le sport a été d’une redoutable efficacité. Le maniement des émotions par le biais des pratiques et des rencontres sportives a nourri une propagande intense, souvent insidieuse, peu perceptible, mettant en avant les valeurs “pacifiques” du sport. Cela a permis de renforcer le consensus national interne, et d’affirmer sur la scène internationale la supériorité des régimes fasciste et nazi (et de la “race”).
1936 : Hitler et les JO de Berlin
Nicolas Oblin montre comment, en 1945, les JO de Berlin “furent pour le régime nazi l’occasion de se couvrir d’une véritable respectabilité, tant sur le plan intérieur qu’à l’étranger . […]. Les constructions olympiques […] n’avaient d’autre cible ni d’autres fins que de faire passer pour accessoire, ce qui, en vérité, était l’essentiel […] à savoir la politique antisémite, antibolchévique, impérialiste et répressive menée par le Parti national socialiste des travailleurs allemands (NSDAP) depuis 1933, en passant par la promulgation des lois de Nuremberg, en 1935” 12 .
L’organisation des JO de Pékin fut l’occasion pour le régime de renforcer sa légitimité. (L’ouverture au marché mondial de la Chine n’a en rien favorisé la démocratisation). L’appareil d’État s’est renforcé, durci à l’égard de Hong Kong, de Taïwan et aussi vis-à-vis des libertés : emprisonnements, exécutions pour “trouble à l’ordre public”, “atteinte idéologique à l’État chinois”, “délit d’opinion ”… Les JO sont aussi l’occasion donnée aux États de s’affronter par athlètes interposés.
Jeux olympiques et nationalisme : une combinaison qui fit ses preuves en 1936, à Berlin. Et qui, dans un contexte différent, est aussi au cœur des JO de Paris.
Quelles mobilisations ?
Il est plus que nécessaire de mettre en évidence les conséquences délétères/catastrophiques des JO de Paris pour les travailleurs et travailleuses, les classes populaires et la jeunesse. Des prises de positions existent . Il faut les faire connaître…
Nombreux en sont les aspects. Et nombreuses sont aussi les mobilisations possibles. Elles ont déjà commencé, avec par exemple, la mobilisation de la Coordination de collectifs sans papiers qui a lancé un mouvement de grève en Île-de-France sur les chantiers des Jeux Olympiques, autour du mot d’ordre “Pas de droits, pas de papiers : pas de JO !” . Ils exigent une régularisation collective de tous les sans-papiers, en commençant par tous les travailleurs des chantiers des JO et du Grand Paris ainsi que le retrait de la loi immigration de Macron.
Hélène Bertrand, 15 janvier 2024
Le SNES-FSU, principale organisation syndicale du second degré, prépare son congrès national. Dans ce cadre les syndiqué·es sont amené·es à s’exprimer sur le rapport d’activité de la direction sortante. Nous publions ci-dessous la contribution de la tendance Émancipation à cette discussion.
Les dernières années ont été marquées par de multiples offensives réactionnaires du pouvoir en place : démantèlement de l’école publique, volonté d’embrigadement de la jeunesse, régression des conquis sociaux dont les retraites, répression des mouvements sociaux et écologiques, atteintes aux libertés démocratiques, récupération des idées d’extrême droite avec la loi asile et immigration. Or le rapport d’activité (RA) de l’exécutif national donne une portion congrue aux questions d’orientation (comment lutter dans ce contexte ?), par rapport aux parties sur les questions sectorielles.
Ainsi, sur les retraites : oui, le SNES a pris sa part dans les mobilisations contre la réforme des retraites, mais moins que sur les élections professionnelles que le RA valorise tant. Il omet – et ce n’est pas neutre – la revendication de l’intersyndicale, imposée par la puissance du mouvement : le retrait de la réforme Macron. Il ne tire aucun bilan de l’échec de la stratégie de l’intersyndicale des grèves saute-moutons alors que le mouvement était exceptionnel. Cet échec explique pourtant largement les difficultés présentes de mobilisation, qu’il préfère mettre sur le compte de la désunion de la NUPES.
Refus de se confronter à Macron
L’offensive réactionnaire qui casse l’école et épuise les personnels, c’est surtout celle de Macron. L’exécutif du SNES n’a appelé à aucune mobilisation nationale crédible pendant tout le premier trimestre… mais par contre les “concertations” bidons sont allées bon train, sur les salaires avec les résultats que l’on connaît (menaces sur les concours et le statut). Ou dans la Fonction publique, avec une nouvelle loi annoncée depuis l’automne, qui s’avère encore plus dangereuse que la précédente… et dont le RA ne dit pas un mot.
On ne peut limiter l’action syndicale à “peser sur les prescriptions et l’organisation du travail au niveau local ou plus largement”. Le débouché évoqué par la direction dans son rapport traduit selon nous l’enchaînement à la stratégie du “dialogue social” qui réduit de plus en plus le syndicat au rôle de “conseiller du prince”. Les marges de manœuvres du syndicat se limitent alors à l’accompagnement des mesures gouvernementales en tentant d’en atténuer les traits les plus négatifs, sans même se permettre d’offensive conséquente de crainte de ne plus même pouvoir préserver des “miettes”.
Cette stratégie a montré à nouveau ses limites avec la signature des accords sur la Protection Sociale Complémentaire, dont la mise en œuvre nous éloigne de la perspective d’une Sécurité sociale autonome cherchant à s’étendre vers le “100 % sécu” face au capitalisme assurantialo-mutualiste.
Un silence assourdissant sur les conflits en cours
L’absence totale de référence du RA aux guerres en Ukraine et en Palestine et à leurs conséquences sur la vie et la sécurité du monde et des travailleur.es nous paraît incroyable. Même le secteur “international” ne cite pas ces conflits, pas plus que des relations de solidarité avec les syndicats de ces peuples opprimés. Au point qu’on peut se demander s’il y en a eu…
Émancipation appelle à voter “contre” le rapport d’activité national et le rapport financier, car cette orientation ne permet pas de préparer collectivement les luttes syndicales indispensables. Mais nous proposons aussi aux syndiqué.es du SNES d’agir avec nous : pour un SNES qui fait face aux défis de l’heure !
Émancipation tendance intersyndicale
Assez de laisser dire n’importe quoi par n’importe qui sur l’inclusion dans les établissements scolaires des élèves avec un handicap. FO croit avoir brisé un tabou avec son appel national le 25 janvier, alors qu’il ne fait que verser de l’eau croupie aux moulins les plus douteux. À nous toutes et à nous tous d’initier, de développer une réflexion concrète et de faire des propositions qui ne laissent personne au bord du chemin.
Longue introduction
J’ai sous les yeux le tract de FO qui appelle à une journée d’action, grève et manifestation, fromage et dessert, le 25 janvier pour “la défense de l’enseignement spécialisé et adapté” et le slogan “Non à l’inclusion systématique et forcée” , noir sur fond rouge, offense à moins qu’il ne fasse juste vomir de dégoût.
Quand on écrit un texte et que l’on veut le faire lire, on a raison de se poser certaines questions :
En quoi suis-je légitime à m’exprimer sur tel ou tel sujet ?
Mon point de vue a-t-il vocation à être diffusé au plus grand nombre et pourquoi ?
Ai-je le droit de parler de moi et de partager une expérience personnelle ?
Jusqu’à ce tract ahurissant diffusé par un syndicat droit dans ses bottes, convaincu d’être du bon côté du manche, j’aurais répondu à ces questions avec la plus extrême réserve.
Plus maintenant.
En préambule et en guise d’avertissement, je précise que je ne m’exprime pas en tant qu’anti-validiste car je refuse toute théorisation qui permet de se mettre à l’abri derrière des mots. Le militant, de n’importe quel bord, manque parfois de discernement et de prudence.
Or, dans le domaine du handicap, il faut être prudent, réfléchi car les mots utilisés blessent et mutilent. Les victimes sont silencieuses, leurs familles isolées. Les associations, pleines de bonnes intentions, ne sont pas du genre à sortir les kalachnikovs pour exploser les tronches des manifestant·es qui, le 25, battront le pavé avec leurs pancartes, recto “Non à l’inclusion forcée”, verso implicite “Retourne dans ton établissement spécialisé et ferme-la !”.
Je vous propose donc un handicap-tour, pas glamour pour un rond, un voyage au pays de l’éducation spécialisée.
Expérience personnelle
Avoir un enfant porteur-de-handicap n’a rien d’évident parce que l’on découvre en soi des abîmes peu glorieux. Quoi, je vais devoir assumer toute ma vie de parents, un gamin qui ne marche pas à trois ans, qui peine à aligner cinq mots, qui se balance et qui a le poing gauche fermé en permanence parce que son cerveau a manqué d’air un court instant ?
Ma vie sociale ?
Mes sorties ?
Mon confort intellectuel ?
Mes certitudes ?
Mon image ?
Moi ?
Il fait quoi comme études ton fils ? Le mien a postulé, après le bac, pour une école d’architecte, pour l’IEP Paris (remarque, là, franchement, je plains les parents), et ta fille ? Elle attend les résultats de la FEMIS.
Me voilà expulsée de l’entre-soi confortable qui permet d’oublier que le monde est aux trois quarts peuplé d’humains dans la merde, je fais désormais partie des malheureux·euses que l’on plaint, que l’on trouve admirables (le pire !) ou que l’on fuit.
Comment faire rentrer une poussette dans un bus RATP bondé un jour de pluie ? Mon fils va sur ses quatre ans et il ne peut enchaîner plus de cinq pas sans tomber. Le chauffeur, goguenard, me sermonne “Il n’est pas un peu grand pour être dans une poussette ?” et il nous ferme la porte au nez, par sens aigu de la pédagogie sûrement. J’ai oublié mon six-coups à la maison, dommage.
Il est nécessaire, pour la prochaine réunion de synthèse de votre enfant, de réaliser des tests de Q.I. Une matinée entière, un jeudi. J’ai beau expliquer à mon petit garçon qu’il va beaucoup s’amuser, il ne semble pas convaincu. Au bout de quatre heures passées avec des psychologues, des psychomotriciens et des cliniciens à face de croque-mort, il ressort échevelé, les joues rouges, classé en-dessous de la ligne de flottaison et labellisé “troubles du comportement”. Il faut dire que manipuler des cubes quand on est hémiplégique pour prouver son adaptation au monde, est une opération complexe.
Après ce diagnostic normé et transformé en graphique coloré, flanquée de mon enfant bancal, caractériel (adjectif utilisé pour décrire des agissements subversifs comme mordre un éducateur bas de plafond, par exemple, ce que je considère comme une preuve de bon sens élémentaire) et inculte (à six ans, il ne sait toujours pas qui est Marx), je pars à la recherche d’établissements qui pourraient l’accueillir (le mot “accueil” est central dans l’univers du handicap. Il a un petit côté auberge douillette qui rassure et recouvre d’un voile gracieux la réalité). Je travaille et je dois absolument trouver une consigne automatique où caser mon incasable qui a déjà poussé à la dépression un animateur de centre aéré.
Inclusion
Attention, roulements de tambour car intervient à ce moment crucial de mon existence, l’inclusion. Je ne sais même pas que cela existe “l’inclusion” car jusqu’à présent les tests effectués sur mon rejeton ont prouvé, de manière scientifique (cf. les cubes) que ce dernier devrait passer sa vie dans des lieux dédiés à son handicap (IMC, infirme moteur cérébral) et qu’un jour même, il pourrait faire semblant d’être un salarié comme les autres dans un ESAT (Établissement et Service d’Aide par le Travail). Il trierait des pansements d’une main (rappel, son côté gauche ne fonctionne plus), ferait du jardinage ou du pressing pour 55 % du SMIC. Le week-end, il rentrerait dans sa famille, en l’occurrence chez sa mère, où il pourrait regarder des films pour petits, Bambi ou Oui-Oui ne dit jamais Non-Non.
Le handicap reste une forme de déterminisme dans notre société, qu’on le veuille ou non, et FO, ainsi que d’autres d’ailleurs, est son prophète.
La vie de mon fils, aujourd’hui âgé de 31 ans, aurait suivi un autre cours s’il n’avait pas rencontré une institutrice spécialisée dans une école publique du 15ème arrondissement de Paris, prête à tout pour faire des 12 élèves qui lui étaient confiés, des individus à part entière. Dans sa classe de CLIS (Classe pour l’Inclusion scolaire) à l’école élémentaire, on trouve un garçon atteint de gigantisme, un autre de trisomie, un en fauteuil roulant, une petite fille muette, un hyperactif violent, une atteinte d’autisme, non cinématographique (pas Dustin Hoffman dans Rain Man ). La république autogérée des fracassé·es. Les enfants ont un camp de base où on ne s’offusque jamais de leurs bizarreries, on s’amuse même et plusieurs heures par semaine, de façon individualisée, ces douze-là se frottent au monde réel, à la cour de récré, à la cantine, aux cours passés le cul rivé sur une chaise, mission quasi impossible pour mon fils qui ne comprend pas pourquoi l’immobilité est la normalité.
Leur institutrice (à l’époque on ne dit pas encore professeur des écoles) ne leur apprend pas seulement à lire et à écrire, elle leur inculque surtout le sens de la lutte dans un monde inégalitaire et injuste. Tu devras te retrousser les manches, petit d’homme, si tu ne veux pas te faire bouffer par les hyènes qui veulent ton bien et défendent “l’enseignement spécialisé et adapté”. Tu sais, un jour, tu les verras défiler dans la rue un 25 janvier 2024 (ce 25 janvier-là fasse que des grêlons aussi lourds que des ballons de baskets leur défoncent la tête) et sur leurs tracts (que tu pourras lire parce que l’école publique a cru en ta faculté de résistance et de résilience, ce mot que j’abhorre), tu liras qu’elles te défendent, toi et les tiens/tiennes, qu’elles œuvrent pour ton bien-être, qu’elles militent contre “l’inclusion forcée” , qu’elles se dressent contre l’acte II de l’école inclusive, qu’elles veulent te faire grandir, avec les moyens nécessaires bien sûr, à l’abri, au chaud, derrière des murs, les aveugles avec les aveugles, les polyhandicapés ensemble, les IMC bouclés à résidence. Les plus vaillant·es d’entre vous formeront un sous-prolétariat efficace car peu onéreux. Freaks hors du cirque.
Manifestation obscène
Ce jour-là, mon fils, le 25 janvier, tu pourras interroger les manifestant·es et leur poser une seule question. Combien d’entre eux/elles pensent une seule seconde aux personnes dont elles défendent soi-disant les intérêts, à l’effet que cela fait de les voir ainsi défiler pour réclamer mais au fait pour réclamer quoi ? Tu regardes la banderole où s’étale la phrase “Non à l’inclusion systématique et forcée” et, comme dans un zoo aux singes déprimés, tu as envie de balancer des cacahouètes. Que ces gens ordinaires, sur leurs jambes, avec des neurones en bon état de marche paraît-il, te semblent à côté de la plaque, tristes et monochromes. Ils ne te connaissent pas mais te crachent à la gueule avec une bonne conscience militante en acier inoxydable.
Conclusion
Je dois faire un paragraphe conclusif. Je ferai d’abord remarquer que l’inclusion n’est pas forcée. En ce qui me concerne, j’ai plutôt eu l’impression du contraire, d’avoir eu à forcer l’institution pour que mon fils ait sa place à l’école (il n’a pas eu le droit au collège et au lycée). Les temps ont-ils tant changé qu’aujourd’hui, les élèves porteurs de handicap, envahissent les établissements scolaires, au détriment de la santé des enseignant·es ? Si on rapporte le nombre d’élèves handicapé·es potentiellement scolarisables au nombre d’inscrit·es effectif·ves, on se rassure. Le grand remplacement n’est pas pour demain.
On mélange tout, la difficulté et la détresse des personnels non formés au handicap, le manque d’argent pour multiplier les classes adaptées au sein des établissements scolaires, les projets puants du gouvernement fascisant actuel, uniquement dictés par des considérations budgétaires voire d’autres encore moins avouables et la nécessité absolue d’ouvrir les portes de l’école publique à toutes et tous, dans le respect de chacun/chacune, sans volonté d’uniformisation. Dans ce contexte et à l’initiative de syndicats d’un autre âge, cette ouverture apparaît comme une menace voire un danger à combattre. Les lazarets ne sont pas une solution, ils sont des foyers de fermentation et d’infection sociale.
Que FO dorme sur ses deux oreilles, elle sera entendue dans les écoles, les collèges, les lycées, elle pourra recueillir les témoignages accablants d’enseignant·es au bout de leur vie. Elle légitimera sans en avoir l’air un discours de rejet jugé acceptable car dicté par le souci-de-protéger-les-personnels.
Le secteur médico-social mérite certes d’être soutenu car sans lui, bien des jeunes, des adultes et des familles ne pourraient tout simplement pas vivre mais l’hypocrisie qui consiste à invoquer les conditions de travail ou le manque de moyens pour renvoyer à tout prix des enfants dans des structures spécialisées est juste insupportable. L’inclusion n’est pas faite pour nier le handicap, surtout pas, mais comme le rappelle Alexandre Jollien, auteur de Éloge de la Faiblesse , au cours d’un interview donné à Libération , pour permettre “de prendre sa place dans la société, fût-ce avec l’aide des autres”.
Alexandre, Pierre, Juliette et les autres…
Mon fils aurait adoré suivre des cours au collège ou au lycée. Il me l’a souvent dit. Au lieu de cela et parce que j’ai déménagé de Paris à Dijon, pauvre en classes d’accueil dans les établissements scolaires, il n’a pu s’inscrire qu’à l’IME, loin du centre-ville, avec moins d’heures d’enseignement et plus d’heures d’atelier, qu’il détestait. Un jour, peut-être, lui et moi raconterons la face cachée et glauque des “établissements sociaux et médico-sociaux” chéris par FO. D’autres l’ont déjà fait, Alexandre Jollien l’a raconté, lui qui, de trois à vingt ans, végétait sur son fauteuil roulant en institution spécialisée, privé d’instruction, de connaissances, de culture et de sexualité.
Le 25 janvier 2024, il y a fort à parier que mon fils, qui sait désormais qui est Karl Marx, aura envie de foncer dans le tas sans se soucier de sa qualité d’infirme moteur cérébral qui doit sans cesse être reconnaissant du peu que la société lui offre, une version validiste pour le coup du “Merci notre Bon Maître”. Je laisse le mot de la fin à Jollien. N’en déplaise à FO et consorts.
“En nous tenant à l’écart de la société, l’institution spécialisée nous empêche de surcroît de nous confronter au regard d’autrui. Certes, ce regard peut être destructeur en exprimant pitié ou moquerie :il n’en reste pas moins essentiel dans la construction de soi. Pour aller vers autrui, il faut attendre à briser les étiquettes, aller au-delà des apparences.”
Sophie Carrouge
Nous poursuivons l’entretien avec Shadi abu Faker commencé dans le numéro de janvier.
L’Émancipation : Qu’en est-il de l’aspect militaire et où en sont les milices créées par le régime y compris dans le gouvernorat de Suwayda ?
Shadi abu Faker : Le fait que cette milice ait commis pendant des années des actes de pillage, d’enlèvement et de tabassage contre des manifestant·es, puis qu’elle soit devenue professionnelle dans la fabrication de drogue et dans sa diffusion parmi les jeunes et les étudiant·es, l’a mise en confrontation directe avec la société. La dernière confrontation a eu lieu il y a environ un an lorsque la population a attaqué Raji Falhout, qui dirigeait la plus grande milice affiliée au régime. Les insurgés ont ensuite découvert dans sa maison et au quartier général de sa milice une usine pour la fabrication du Captagon, ainsi que quelques personnes kidnappées. L’usine a été détruite, les kidnappés ont été libérés et la plupart des assistants de Raji Falhout ont été tués. Ce groupe avait réussi à porter la guerre jusqu’à la capitale, Damas, où il est resté, mettant fin à la division des milices affiliées au régime dans le gouvernorat. Quant au reste des factions, elles se sont toutes ralliées au mouvement révolutionnaire, s’engageant à préserver la paix de la révolution et à protéger les manifestant·es de toute action militaire que le régime pourrait entreprendre contre eux et elles. En effet, une absence totale de toute trace d’armes imputées au régime a été constatée dans le gouvernorat.
L’Émancipation : Qu’est-ce qui a empêché le régime de recourir à une violence excessive contre le mouvement à Suwayda, que ce soit auparavant ou actuellement ?
Shadi abu Faker : La vérité est qu’il y a de nombreuses raisons à cela, y compris des raisons historiques. Ce gouvernorat a une longue histoire de résistance au colonialisme, qu’il soit ottoman, français ou autre. C’était l’une des rares régions de Syrie à avoir arraché sa relative indépendance au colonialisme. Les Ottomans ont pu pendant quatre siècles s’imposer sur les terres de la grande Syrie (Bilad Al Sham) allant de la Galilée à Damas jusqu’à la chute de cet empire en 1917 avec l’arrivée des forces hachémites du Hedjaz, mais c’est à Damas et à partir de là qu’a commencé la Grande Révolution syrienne contre l’occupation française, qui s’est terminée par l’indépendance de la Syrie. Bien que ce gouvernorat soit le foyer de la minorité druze en Syrie, cela ne l’a pas empêché de jouer un rôle central dans la libération et la construction de la Syrie. Par conséquent, ce gouvernorat a une dimension nationale syrienne qui ne peut être négligée, en plus de la grande capacité de la population du gouvernorat à s’organiser, en particulier sur le plan militaire, au cas où elle serait contrainte à une confrontation armée avec n’importe quelle partie. Les confrontations avec l’État islamique en sont la preuve. Par conséquent, le régime est conscient de ces faits et ne veut pas entrer en confrontation militaire avec le gouvernorat. Le régime a également évité de recourir à une violence excessive car il craignait que cela n’entraîne une guerre militaire avec le gouvernorat, qui est prêt à défendre sa terre.
En outre, le régime aurait du mal à mobiliser le soutien populaire parmi les Alaouites pour faire la guerre à Suwayda, car les habitant·es de Suwayda ne sont ni des islamistes ni des “terroristes” ce qui rendrait difficile pour le régime de justifier une telle guerre. Enfin, le régime syrien est devenu militairement faible et n’a pas la puissance nécessaire pour affronter un gouvernorat comme Suwayda. Le régime ne dispose pas non plus du soutien politique capable de convaincre le pays de soutenir une guerre contre Suwayda, car les habitant·es de Suwayda ne sont pas considéré·es comme des extrémistes.
Par ailleurs, le régime a eu tendance à éviter une confrontation militaire directe avec les zones à majorité druze, car cela aurait des conséquences imprévisibles. Enfin, la politique du régime a consisté à maintenir les manifestations dans les zones sunnites de Syrie, où la répression a été plus brutale, tandis que les zones à majorité druze ont été épargnées de cette répression. Cela a contribué à renforcer la perception que la révolution était concentrée dans les zones sunnites et a contribué à la popularisation du discours du régime selon lequel il protégeait les minorités du terrorisme sunnite. Par conséquent, tout conflit avec les minorités en Syrie aurait pu mettre en danger cette carte de légitimité du régime syrien.
L’Émancipation : Ce soulèvement de Suwayda a-t-il un impact sur toute la Syrie ?
Shadi abu Faker : Bien sûr, même si les manifestations ne se sont pas étendues au reste des villes syriennes en raison de la pression sécuritaire et militaire exercée par le régime sur ces villes. À Douma, en soutien au mouvement de Suwayda, les forces du régime les ont précédées en déployant environ 400 soldats armés et un grand nombre de chars et de mitrailleuses lourdes dans la ville, rappelant aux habitant·es le prix qu’ils/elles paieront en cas de participation à nouveau aux manifestations. Ce soulèvement a toutefois réussi à ramener le conflit en Syrie à sa réalité originelle de lutte du peuple contre ce régime tyrannique corrompu, et il a pu ébranler ce que le régime avait tenté de faire valoir comme une victoire contre la révolution et le terrorisme, ramenant la situation à celle de 2011, lorsque la révolution pacifique avait commencé.
L’Émancipation : Quelles sont les clés politiques qui pourraient donner au peuple syrien une chance de parvenir à son indépendance face aux directives des impérialistes russes, américains et autres ?
Shadi abu Faker : En réalité, le jeu international et régional joué en Syrie a été très honteux et décevant. Les pays de la région, en particulier la Turquie et les États du Golfe, ont travaillé de toutes leurs forces pour soutenir la contre-révolution à caractère islamique extrémiste, pour éliminer les dirigeants de la révolution syrienne et les ont éliminés physiquement pour la plupart d’entre-eux, laissés sous le feu des islamistes. D’autres ont été exilés vers des régions éloignées de la Syrie, comme l’Europe et l’Amérique. Les pays ont adopté une stratégie de gestion du conflit sans s’impliquer réellement, faisant de nombreuses promesses qui sont restées lettres mortes, laissant les Syrien·nes et leur révolution entre les mains des dictatures du Golfe et d’Erdogan. Aujourd’hui, comme vous pouvez le constater, la Syrie est soumise à de nombreuses occupations, notamment par la Russie, l’Iran, la Turquie et les États-Unis d’Amérique. Par conséquent, il y a eu un consensus presque total parmi les Syrien·nes pour rejeter toute ingérence étrangère, prétendument en soutien de la révolution, comme les pays du Golfe, la Turquie et l’Occident, ou en soutien du régime, comme la Russie, l’Iran et l’Irak. Ce rejet est dû au lourd tribut payé par les Syrien·nes au cours des 12 dernières années. L’opposition, et je veux dire ici la coalition, est devenue un instrument aux mains de la Turquie, qui l’utilise comme justification pour occuper le nord de la Syrie avec ses forces, tout comme toutes les forces de facto en Syrie. Le régime syrien trouve ses soutiens auprès de la Russie, de l’Iran, etc.
L’Émancipation : Dans ce contexte conflictuel, quel rôle politique et militaire jouent les puissances régionales comme la Turquie et l’Iran ?
Shadi abu Faker : Tous les deux sont des forces d’occupation. L’Iran a été le plus grand contributeur au massacre syrien, car il a œuvré avec l’aide de la Russie, à détruire des villes, à déplacer et à massacrer des habitant·es. Nous parlons de villes entières qui ont été vidées de leur population, et leurs habitant·es ont été déplacé·es en dehors de la Syrie, telles que Daraya, Zabadani, Alep Est, Homs, etc.
Aujourd’hui, l’Iran contrôle les leviers de l’économie syrienne, car il possède un port en Syrie. Il contrôle également le phosphate et l’uranium qui l’accompagnent, ainsi que le réseau de communications et un grand nombre de terrains et d’installations vitales en Syrie, en plus de son contrôle sur une grande partie des restes de l’armée syrienne, ce qui a contribué à aggraver les niveaux de pauvreté et de misère en Syrie. Quant à la Turquie, cela a été l’un des plus grands problèmes auxquels a été confrontée la révolution syrienne et l’a menée là où nous en sommes aujourd’hui.
Malgré les déclarations de soutien de la Turquie depuis le début de la révolution, en réalité, elle a trompé et trahi les Syrien·nes. De nombreux dirigeants de la révolution, en particulier dans le nord, ont été tués directement ou par ses agents islamistes et extrémistes. La Turquie a également joué un rôle majeur dans la propagation de l’État islamique (EI) dans le nord de la Syrie et de l’Irak, suivant une stratégie du chaos et du terrorisme dans la région. Elle a laissé entrer plus de 30 000 membres de l’État islamique dans le nord de la Syrie, contribuant ainsi à la montée du terrorisme en Syrie et en Irak.
La Turquie a annoncé qu’elle était prête à intervenir militairement et à envoyer ses forces dans le nord de la Syrie et de l’Irak sous prétexte d’éliminer l’État islamique. En réalité, son objectif était de contrôler ces régions pour réaliser le rêve d’Erdogan de construire la Turquie “Milli Görü”. Erdogan n’a pas réussi à obtenir l’aval international pour intervenir en Syrie et éliminer l’EI, il s’est alors tourné vers la Russie, l’Iran et l’Irak, concluant des accords avec le régime syrien dans des domaines tels que l’Arménie, la Géorgie et la Libye.
La Turquie a utilisé les forces d’opposition islamiques qu’elle contrôle dans ses guerres à travers le monde et est devenue partenaire de la Russie et du régime syrien dans les opérations visant à reprendre des villes pour le régime, notamment Alep. Elle a utilisé ces villes comme monnaie d’échange dans des compromis relatifs au Nakorno-Karabakh et à la Libye. La Turquie n’a même pas fourni l’aide promise aux réfugié·es syrien·nes qu’elle avait cherché à attirer en Turquie depuis le début de la révolution, dans le but de les utiliser à des fins révolutionnaires, puis comme moyen de pression sur l’Europe pour obtenir des concessions.
L’Émancipation : Pour le Moyen-Orient en général et la Syrie en particulier, quelles perspectives ouvrent la résistance du peuple ukrainien contre l’occupation russe et la résistance du peuple iranien contre les imams ?
Shadi abu Faker : En effet, depuis le début des révolutions du Printemps arabe, les Russes tentent de former une coalition internationale des dictatures du monde et fournissent divers outils pour protéger tout régime dictatorial dans le monde, à commencer par les forces de Wagner et son armée, jusqu’à ses armes nucléaires. Cela est devenu très clair, que ce soit en Biélorussie, en Azerbaïdjan, en Syrie, lors des coups d’État en Afrique, etc., et la guerre que Poutine mène aujourd’hui contre le peuple ukrainien s’inscrit dans le contexte de sa politique expansionniste et de la lutte contre la démocratie. De là, nous constatons que la lutte du peuple ukrainien contre l’occupation russe et pour préserver les acquis de la révolution démocratique ukrainienne coïncide avec la lutte du peuple syrien pour la liberté et la démocratie. L’ennemi est un et le but est un et toute victoire pour la résistance ukrainienne est une victoire pour le peuple syrien et vice versa.
L’Émancipation : Quels sont les espoirs du côté palestinien ?
Shadi abu Faker : Il existe un lien étroit entre les deux questions. D’une part, Israël était et est toujours favorable au maintien de Bachar al-Assad à la tête du pouvoir en Syrie. Plus d’un responsable israélien l’a exprimé, le plus récent étant le porte-parole de l’occupation, Eli Cohen : “Nous voulons qu’une personne lâche comme Bachar tue son peuple et assure la sécurité d’Israël”. Dans le même temps, le mouvement Hamas est allié au régime syrien, à l’Iran et au Hezbollah, sans compter l’idéologie islamique qu’il véhicule, qui appartient aux Frères musulmans. Mais d’autre part, la question de la Palestine était et est toujours la question des Syrien·nes : Haïfa et Beyrouth ont toujours été les refuges de Damas, et Jérusalem a toujours été plus proche de Damas que d’Alep, que ce soit géographiquement ou économiquement, socialement et culturellement et ici, ma réflexion se situe avant l’occupation israélienne. Par exemple, Izz al-Din al-Qassam est le leader de la révolution palestinienne contre le colonialisme britannique. Ce Syrien est né et a grandi dans la ville de Jablah sur la côte syrienne, avant de se rendre en Palestine et de s’impliquer dans la résistance nationale contre l’occupation britannique. En revanche, les réfugié·es palestinien·nes en Syrie ont été grandement impliqué·es dans la révolution syrienne, ont soutenu le peuple syrien dans sa confrontation avec le régime et ses alliés et ont sacrifié leurs vies pour la liberté. Les Palestinien·nes ont souffert du siège, des déplacements et des bombardements, tout comme l’ensemble des Syrien·nes. Je mentionne ces exemples pour souligner l’unité de lutte et de destin des peuples palestinien et syrien.
Entretien réalisé par Claude Marill, septembre 2023
Notre camarade Françoise Hoenle nous envoie pour la dernière fois ses impressions en ce début d’année. S’annonce-t-elle moins lourde que la précédente ?
Une semaine avant Noël 2023
Sur un parking de supermarché, des gamins jouent à la guerre, ou au banditisme. Ils ont à la main des pistolets, ils se couchent derrière des voitures, sortent de leur planque avec une remarquable agilité, font semblant d’être touchés, restent couchés par terre. Je leur demande ce qu’ils ont à la main. Réponse : “Funpistolen”. Encore heureux que ce soient des jouets.
Le supermarché regorge de chocolats en tous genres, de sucreries multicolores. Je fais le tour du magasin pour voir si certains rayons sont plus dégarnis que d’autres. C’est vite trouvé : ce sont des produits vendus au rabais, car déjà presque périmés. Il n’y a pas si longtemps, ces produits étaient retirés des rayons et donnés à l’équivalent des restos du cœur, qui s’appelle ici Tafel.
Aux rayons de fruits et légumes, je vois des personnes prendre deux oranges, deux-trois pommes, regarder longuement les pommes de terre, consulter les offres exceptionnelles.
Un petit tour chez Aldi, qui a engrangé des profits record, révèle que beaucoup de produits semblables sont conditionnés de telle façon que, pour comparer les prix, il faut absolument maîtriser la règle de trois. J’accompagne une dame analphabète qui n’arrête pas de me demander ce qui est le moins cher. Je lui réponds que c’est difficile à dire, mais elle n’a pas l’air de me croire.
À propos de calcul, il paraît que les résultats des tests Pisa pour l’Allemagne sont désastreux.
Le magazine Der Spiegel publiait récemment en couverture l’opération suivante :
2 plus 2 multiplié par 2 = 8. Juste ou faux ?
Un tiers des élèves allemands aurait répondu que c’est juste… Ma petite fille française, qui dit d’elle même qu’elle est nulle en maths, a tout de suite vu que c’était faux.
Derniers jours de l’année 2023
La complète destruction de la bande de Gaza est à peine abordée par les quotidiens régionaux et nationaux. Quiconque ne recherche pas cette information ne la verra pas. J’ai sous les yeux le quotidien régional auquel je suis abonnée. Je vois en première page qu’un sondage révèle que la population allemande aborde 2024 avec optimisme…
En page 2, la situation à Gaza fait l’objet d’un tout petit article intitulé “Israël intensifie ses opérations à Gaza” . Des mots tels que “guerre” ou “bombardements” n`y figurent pas. Il est mentionné que, “selon le Hamas, 187 personnes auraient été tuées en une seule journée, mais que ce nombre ne peut pas être vérifié de façon indépendante”. Voilà, c’est tout.
Le quotidien TAZ , qui se veut de gauche et auquel je suis également abonnée, ironise en première page sur la chaleur anormale pour la saison. En page 2, l’éditorial est consacré à la situation au Moyen-Orient. La rédactrice en chef commence par “En cette période où une année succède à l’autre, le monde attend du Moyen-Orient un signe qui montrerait que la guerre provoquée par le Hamas va se terminer, qu’Israël ne bombarde plus sans discernement la bande de Gaza, qu’Israéliens et Palestiniens sont prêts à rechercher une solution politique” . Ensuite, il est question des difficultés rencontrées par Nétanyahou, c’est tout.
Le soutien à Israël reste la doctrine d’état
L’association pour l’entente entre les peuples que je contribue à animer depuis 30 ans organisait fin novembre une réunion sur le thème du pacifisme. L’intervenante, pasteur de l’église protestante, a fait un exposé remarquable sur les droits de l’homme, l’obligation de les respecter même en temps de guerre, etc. Elle n’a pas prononcé les noms d’Israël ou de Gaza, a engagé tous et toutes à garder cette boussole intérieure. Une discussion s’est engagée sur le pacifisme, sur les accusations portées contre ceux et celles qui manifestent pour la paix, chacun, chacune prenait des précautions oratoires.
Tout à coup, une dame d’un certain âge, qui possède la nationalité allemande et la nationalité israélienne a demandé la parole et s’est lancée dans un discours très émotionnel sur les souffrances des Juifs et Juives. Ils et elles seraient seul·es, sans soutien, le monde entier veut les exterminer, jamais l’antisémitisme n’aurait été aussi virulent en Allemagne depuis l’Holocauste.
Le silence qui a suivi était total. Je suis intervenue pour dire qu’il ne fallait pas confondre antisémitisme et antisionisme et j’ai eu l’audace extrême de dire que le mot “terroriste” devait, lui aussi, être employé avec discernement, beaucoup de personnes étant actuellement accusées de soutenir le terrorisme. Nous étions dans une salle paroissiale, le pasteur présent a blêmi, il a mis fin à la réunion.
Le lendemain, il m’a demandé si j’avais voulu dire que les attaquants du 7 octobre n’étaient pas des terroristes. Il était encore blême ! Je lui ai dit que j’avais parlé de façon générale, comme l’intervenante, qui était sa supérieure hiérarchique.
L’année 2023 n’en finit pas de se terminer
Gaza n’est plus qu’un champ de ruines, les victimes se comptent par dizaines de milliers.
La paroisse protestante d’une petite ville semblable à celle où j’habite – maisons à colombage, charme moyenâgeux, calme provincial – organise une conférence sur le thème suivant : “Crise au Moyen-Orient, un conflit qui dure depuis 3500 ans” . Le conférencier enseigne à l’université de Gießen l’histoire antique et l’histoire du judaïsme.
Ce jeune homme, qui semble très à l’aise devant la trentaine de personnes présentes, fait exactement ce à quoi je m’attendais, il se livre à une vaste rétrospective des persécutions endurées par les Juifs et les Juives depuis la nuit des temps. Il évolue dans les millénaires comme s’il avait tout vu de ses yeux.
Des reconstitutions en 3D illustrent le flot de paroles. Dès l’antiquité égyptienne, les Juifs et juives auraient été persécuté·es en Palestine, leur terre natale. Le jeune homme cite des inscriptions dans toutes sortes de langues, le public semble impressionné.
On arrive à la création d’Israël en 1948, retour des Juifs et Juives sur leur terre natale…
Une chronologie des évènements qui ont suivi est projetée, elle s’arrête au 7 octobre 2023, point culminant de l’antisémitisme. Le public a le droit d’intervenir.
Un monsieur demande pourquoi certains qualifient Israël d’état colonial. L’intervenant fait des contorsions telles qu’on n’y comprend rien. Une autre personne rappelle les circonstances de la création d’Israël. Le pasteur est nerveux, il regarde sa montre. J’ai juste le temps de dire que l’histoire ne s’est pas arrêtée le 7 octobre, que Gaza est sous les bombes, qu’il s’agit d’un génocide.
L’intervenant est blême, le pasteur met fin à la réunion. Tout le monde rentre à la maison sans rien dire.
Janvier 2024
J’ai pris l’habitude de regarder Al Jazeera en anglais, qui a des journalistes dans la bande de Gaza.
C’est certainement moins divertissant que les chaînes allemandes qui abondent de polars et de niaiseries.
Dans la presse, on peut trouver parfois des articles qui commencent à dénoncer le silence des media sur le génocide en cours à Gaza. Un rédacteur du quotidien TAZ intitule le 12 janvier son article “Ein lautes Schweigen” , ce qui équivaut à peu près à “un silence assourdissant”.
Il écrit : “Par son attitude vis-à-vis de la guerre qu’Israël mène à Gaza, l’Allemagne trahit ses valeurs. Au lieu de se poser des questions sur ce positionnement, les journalistes allemands se voient en gardiens de la « raison d’état »”.
Pendant ce temps, le parti fasciste AfD poursuit sa progression sans trop se fatiguer, la coalition au pouvoir à Berlin est très impopulaire, l’extrême droite tire les marrons du feu.
À Berlin, on élabore une loi sur l’immigration qui n’a rien à envier au programme de l’AfD.
Sarah Wagenknecht fonde son parti, qu’elle qualifie de “Volkspartei” ça ne sent vraiment pas bon. Elle pourfend son ancien parti “Linke”, dénonce l’immigration clandestine, est pour des camps aux frontières de l’Europe… Le responsable des finances de ce nouveau parti est un sémillant millionnaire, les personnes dont s’est entourée Sarah Wagenknecht sont des transfuges de Linke ou du SPD. Tout ce petit monde lui voue une grande admiration.
Je viens d’aider un couple turc malade et en incapacité de travailler à faire une demande d’aide sociale. Ils ont déjà fourni 28 attestations diverses. On leur en redemande encore.
Un retraité fait tous les jours la tournée des poubelles pour récupérer des bouteilles consignées. Il dit qu’il préfère ça à une demande d’aide sociale.
Des centaines de tracteurs ont, cette semaine, bloqué les routes et autoroutes pour protester contre la suppression de certaines subventions. Sur des affiches et sur des remorques, on peut voir des potences.
Une plainte déposée pour incitation à la violence a été rejetée. Les organisateurs des manifestations disent que la potence signifie la mort des agriculteurs et non pas le lynchage des gouvernants…
Cette semaine, les conducteurs de trains sont en grève.
11 janvier 2024
Je m’apprêtais à clore cette chronique, mais je ne peux pas vous cacher ce qui est rapporté en première page du quotidien régional avec un gros titre “Rechte Vertreibungs-Pläne”, ce qui signifie “plan d’expulsion de droite” . Il ne s’agit pas, bien sûr, d’expulser la droite.
En novembre dernier, des représentants du parti AfD y ayant des fonctions importantes, des représentants de groupes d’extrême droite tels que “Génération identitaire” ainsi que des personnes proches du grand capital et des membres de la droite de la CDU se seraient réunies dans le plus grand secret (?) dans un hôtel de Potsdam pour entendre le nommé Martin Sellner, fasciste autrichien, l’un des meneurs les plus en vue de la mouvance fasciste de l’Union Européenne, disserter sur un “Masterplan” d’expulsion de millions de personnes d’Allemagne, demandeur·euses d’asile, étranger·es y résidant régulièrement, et citoyen·nes “non assimilé·es”. Le tout qualifié de “Remigration”. Les journalistes d’investigation qui révèlent cette conférence disent que personne n’aurait eu d’objections.
L’AfD, qui s’apprête à prendre le pouvoir dans les Länder de l’Est, était représentée par un conseiller personnel de la présidente du parti, Alice Weidel, par un député au Bundestag, par le président du groupe AfD au parlement de Saxe-Anhalt. Du côté de la CDU, il y avait plusieurs personnes de “Werteunion”, l’union des “valeurs” qui regroupe la droite de la CDU.
Ça fait froid dans le dos !
La “Jeune alternative” tient une bannière avec l’inscription “Remigration” lors d’une démonstration de l’AfD le 28 octobre à Erfurt.
Françoise Hoenle
Citoyenne française non-assimilée après plus de 40 ans de vie en Allemagne, je m’apprête à procéder à ma propre “Remigration”.
Chaque fois que l’image d’Israël se fissure, ce qui reste de la “gauche sioniste” se mobilise : après le président Herzog qui considère que l’armée israélienne respecte la “morale”, c’est Élie Barnavi qui s’insurge contre l’Afrique du Sud en trouvant “obscène” sa plainte.
La guerre a déjà coûté 50 milliards de dollars à Israël. Une grave crise économique se profile.
Le dernier rapport d’Human Rights Watch révèle des arrestations de journalistes, des député·es exclu·es du Parlement, des mesures discriminatoires contre les minorités ethniques et/ou religieuses et une prise de contrôle totale du Cachemire.
Cadeaux : Être ministre de la santé aujourd’hui à l’époque où les services d’urgence sont débordés et où les hôpitaux manquent de personnel, ce n’est pas un cadeau. Le précédent ministre, Aurélien Rousseau, a démissionné pour protester contre la suppression de l’Aide Médicale d’État pour les étranger·es. Sa remplaçante éphémère, Agnès Firmin Le Bodo n’a pas de problème en matière de cadeaux. Comme pharmacienne, elle a juste reçu pendant des années 20 000 euros de la firme Urgo pour vendre exclusivement ses produits au prix fort. Ben quoi, on n’a pas le droit de recevoir des cadeaux ? Le problème est réglé, il n’y a plus de ministre de la santé.
Constructif : L’Allemagne avait cessé de vendre des armes à l’Arabie Saoudite sous prétexte que le roi MBS avait fait dissoudre à l’acide Jamal Khashoggi. Ces broutilles sont pardonnées. L’Allemagne va envoyer 150 missiles à ce noble pays en raison de son “rôle constructif” dans la guerre actuelle. Très exactement, MBS reprend les négociations de normalisation avec Israël, propose de “garantir” la sécurité d’Israël et a empêché les pays arabes de condamner le génocide en cours. Ce “rôle constructif” méritait récompense.
Cour des Comptes : On a enfin la réponse sur les comptes que cette cour contrôle. Elle estime qu’il y a beaucoup de gaspillage dans l’application des OQTF : 10 % seulement sont suivies effectivement d’une expulsion. Suggérons à cette noble institution (pour laquelle nous gaspillons beaucoup d’argent) la suppression définitive des OQTF et sa propre suppression, nos finances s’en porteront bien mieux.
École de classe : Grâce à la famille Oudéa Castéra (parents ministre et PDG de grande banque, tous deux traînant diverses casseroles), on en sait plus sur le fameux Collège Stanislas “dont le projet éducatif, référé à l’Évangile du Christ et à l’enseignement de l’Église, est de développer tous les talents…”. Comme disait l’autre : “il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des Cieux”. Mais pour entrer à Stanislas, c’est plus dur.
Voir reproduction sociale, séparatisme, vol de deniers publics.
Franc-Tireur : Y en a marre de se faire piquer les sigles. Le Front National, c’était un mouvement de la résistance intérieure en 1945. Et sous le même nom, Le Pen a créé un parti fasciste. Front Populaire, ça évoque 1936. Et Michel Onfray en a fait un torchon. Restait Franc-tireur. Qui a profané les FTP ? Il n’y a qu’à lire l’organigramme de cette revue : On y trouve Caroline Fourest, celle qui a transformé Charlie-Hebdo en un torchon néo-conservateur, Raphaël Enthoven (“on ne peut pas vaincre le Hamas sans faire la guerre”), Christophe Barbier (épinglé dans le documentaire Les nouveaux chiens de garde) ou Rudy Reichstadt (fondateur d’un site anti-complotiste et bénéficiaire du fonds Marianne). Que du beau linge.
Histadrout : Le secrétaire général de la Histadrout, Arnon Bar-David, a visité les usines d’armement de l’entreprise israélienne Elbit System. Sur un missile, il a écrit : “le peuple israélien vit. De la part de la Histadrout et des travailleurs israéliens ”.
Voir “producteurs sauvons-nous nous-mêmes”.
Laïcité : Sur le bulletin de l’élève Macron, son professeur de laïcité a été impitoyable. Tous les ministres de l’Éducation qu’il a nommé·es sont des ennemis de l’école publique : Blanquer a étudié dans le privé et y a mis son fils. Papa N’Diaye et Attal viennent de l’École Alsacienne. Et Oudéa Castéra ment en prétendant que l’instit de ses enfants était absente et en mettant sa progéniture dans un établissement “d’élite” intégriste. D’où l’appréciation : “aucun effort, aucune méthode, n’a aucune chance de réussir”.
Morale : “Israël mène la bataille du monde civilisé contre le mal. C’est le moment de nous accrocher à nos valeurs et à notre vérité. Il faut de la clarté morale pour y résister. Nous en sortons plus forts…”. C’est de Isaac Herzog, Président de la République israélien et dirigeant du parti travailliste. Heureusement que la gauche sioniste a une morale.
Noël : “Dans 20 ans pourra-t-on encore fêter Noël ?” se lamente Marion Maréchal Le Pen dans le tract qui lance sa campagne électorale. Qu’elle se rassure, on fêtera le 1er mai, l’abolition des privilèges, la Commune de Paris, la défaite du nazisme. Et plus si affinité.
Obscénité : Sans doute vous pensez que l’instrumentalisation de l’antisémitisme par un régime raciste et suprémaciste est une obscénité. Et bien, d’après Élie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France et chantre de la “gauche sioniste”, c’est l’accusation de génocide proférée par l’Afrique du Sud contre Israël qui serait obscène. Pardon pour celles et ceux qui auraient encore l’espoir dans un réveil de la société israélienne.
Sang impur : On a enfin une explication sur les paroles de notre hymne : “qu’un sang impur abreuve nos sillons”. Parmi les milliers de meurtrier·es français·es engagé·es à Gaza dans l’armée israélienne, certain·es se sont fait filmer en train de chanter La Marseillaise. Il s’agit donc du sang des “animaux humains”.
Tintin au Congo : Vous trouvez que cet album faisant l’apologie du colonialisme belge (trois millions de mort·es quand même) et réédité en 1941 ne sent pas bon malgré les excuses (molles et tardives) de Hergé ? Vous n’avez pas la même lecture de cette bande dessinée que le ministre israélien Bezalel Smotrich : il suggère de vider Gaza en envoyant la population… au Congo !!
Pierre Stambul
De désespoir. “Avant que l’humanité n’achève l’extermination en cours et ne s’autodétruise” (p.190).
De rage : “La girafe qui […] posait le pied [sur le piège] crevait le plateau, les fines pointes de bambou se refermaient vers le bas, empêchant la patte de ressortir, et plus la girafe remuait son membre entravé, plus le nœud coulant se resserrait. Elle donnait fatalement un grand coup de patte pour se dégager et la lame tranchante du glaive venait sectionner ses jarrets ” (p.38).
D’amour : “C’est comme si je te sentais dans mon sang […], comme les bêtes, tu es le même amour, la même colère” (p.439).
« Le plus beau métier du monde »
Okavango est un fleuve dont “le delta, patrimoine mondial de la biodiversité” est “un lieu unique pour les animaux migrants à sa saison sèche ”. Au cœur du “Kalahari – la « grande soif » qui recouvre les 3/4 du Botswana et la zone Est de la Namibie” (p.25) vit une faune sauvage que protègent les rangers, “le plus beau métier du monde ” (p.41), comme Solanah la mastoc Botswanaise et Seth le slim boy Namibien d’ethnie ovambo ou les protecteurs privés comme le troublant blanc afrikaner John Latham, et son ombre le San N/kon, propriétaire de Wild Bunch, une réserve hautement surveillée (électroniquement, barrières électrifiées), comme “un musée animal bien vivant ” (p.105). C’est pourtant là qu’on retrouve le corps d’un jeune homme, un pisteur, un Khoï, peuple indigène cousin des San (qui parlent tous les deux avec des “clics ”), le dos lacéré.
Si l’enquête est confiée plus aux rangers qu’à la police, c’est que l’on soupçonne que sa mort soit liée aux braconniers qui sévissent tant on attribue aux griffes de lions, aux cornes de rhinocéros, à l’ivoire des défenses d’éléphant ou à leur peau… des vertus aphrodisiaques, médicales et gastronomiques qu’on cède à des prix astronomiques (50 000 dollars le kilo de cornes de rhinocéros – p.22). Et comme il y a de la demande, il y a de l’offre et ça c’est le secteur de Du Plessis, le Scorpion. Il est justement en train de conclure un deal quand son neveu l’appelle : “On a un problème […] le deuxième pisteur n’est pas revenu” (page 23).
Plus plus
Plus un animal est menacé, plus on le protège, plus on le protège, plus il prend de la valeur, plus il prend de la valeur, plus il est menacé. Les capitalistes, disait le petit père des peuples, vous vendraient la corde pour vous pendre. Il faut dire qu’il s’y connaissait en saloperies. Les braconniers aussi : “[…] dès qu’un animal est menacé, sa côte à la Bourse du braconnage grimpe en flèche, et moins il en reste, plus on s’acharne ”. Et si la cause paraît ridicule au point que “des ricanements paternalistes à vomir ” se gaussent “quand des enfants manifestent pour leur survie” , c’est que décidément, “notre espèce est si inconséquente ” qu’on ne peut plus rien en attendre. L’humanité, parait-il se mesure à l’aune de l’état des prisons et du traitement réservé aux animaux. On est mal…
Le thriller est construit au ciment prise rapide et se lit avec une fluidité confondante. Tout y est agencé pour faire de cette lecture une passionnante aventure. On y apprend sans leçon et on y voyage avec passion. Caryl Férey livre des pages sublimes et dures de description d’animaux, sans anthropomorphisme (“les animaux ne sont ni gentils ni méchants ” – page 31) ni militantisme gnangnan mais avec le souci du respect et la rage humaine. Si “la lucidité est la blessure la plus proche du soleil” (René Char), “les dents blanches tuent le sourire ” (p.191).
“Les éléphants d’Afrique ne vivront plus jamais comme avant le massacre des « grandes défenses ». Ils se sont adaptés au trafic d’ivoire : leurs défenses ont raccourci ” (p.32).
Alors si les animaux s’adaptent, les hommes eux s’aveuglent : “Une gamine formidable, qui verrait peut-être la fin de l’humanité si elle continuait à utiliser trois cent litres d’eau par jour” (p.67).
Pourtant : “Les voir , [les bêtes libres et sauvages, parfois hors des réserves] est bouleversant, ou alors on est un caillou ” (postface de l’auteur).
Okavango est un polar de l’année 20231 .
Qu’on se le lise !
François Braud
Okavango , Caryl Férey, Gallimard, col. Serie Noire, 2023, 544 p., 21€.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Après le déroulé de la lutte des LIP dans la première partie, voilà une analyse de l’organisation et des caractéristiques de ce mouvement qui a marqué les années 70.
Forces et faiblesses d’une lutte phare
Un syndicalisme d’entreprise particulier
Particulier, le syndicalisme chez Lip l’est vraiment. Il diffère considérablement des habitudes syndicales autoritaires et verticales qui prédominent partout à une époque où le stalinisme du PCF domine largement le mouvement ouvrier français.
Charles Piaget explique : “Face aux attaques constantes du patron, Fred Lip, un syndicalisme de combat s’est créé, au cours des années 1950 et 1960”. Ce syndicalisme prend conscience que “même avec les lois, le Code du Travail, les délégués du personnel ne sont rien face à la puissance patronale”. Le patron a le pouvoir et le fric. La peur existe dans les ateliers et les bureaux.
CFTC puis CFDT : la construction d’un “grand collectif”
Piaget développe : “Une seule force est capable de se faire entendre : l’ensemble des salariés. Syndiqués ou non, OS, OP, techniciens, tous formant un grand collectif uni ”. Il ajoute : “C’est l’ensemble des salariés, informés, réfléchissant, agissant dans l’unité, qui représente une force réelle”. C’est la volonté d’un syndicalisme de masse et démocratique.
Dès 1955, des militant·es vont lutter pour créer ce “grand collectif ”. Au départ, ce secteur syndical est à la CFTC. À partir de 1964, il devient CFDT. Il prône l’orientation dite 90/10 . 90 % du temps, de l’intelligence et de l’énergie militante doit aller à la construction de ce “grand collectif”, 10 % seulement à tout le reste (rapports avec la direction de Lip, avec le syndicat, étude des dossiers, etc.)
On constate, et les syndicalistes de Lip l’expliquent, qu’il a fallu beaucoup de temps et une expérience accumulée de luttes pour obtenir les résultats escomptés. Mais cela s’est fait, les salarié·es se transformant graduellement à travers ces expériences et prenant de plus en plus en charge la lutte.
Cette orientation du “grand collectif” implique d’agir dans plusieurs directions en même temps :
Créer tout un réseau de correspondant.es dans les différents secteurs de l’usine.
Produire et distribuer une information régulière, de qualité , pour “mettre tou·tes les salarié·es à égalité de réflexion”.
Lors de chaque conflit, pousser à la réflexion ensemble , en AG, tout en aidant les travailleur·es à créer des cercles de réflexion par thèmes et par affinités.
Dépasser la division “manuel/intellectuel ” et agir pour que tous et toutes soient les deux à la fois.
Aider les salarié·es à s’exprimer , en bannissant les attitudes autoritaires et dominatrices et en favorisant l’écoute et la bienveillance.
Pour cela, il faut que les syndicalistes se forment et s’informent à un niveau élevé : histoire du mouvement ouvrier, analyse du capitalisme, droit, questions internationales, valeurs humaines défendues, etc. Se former pour pouvoir former et informer les travailleurs/ses.
Les élu·es du syndicat (DP ou élu·es CE) doivent se munir d’un calepin, tourner dans l’usine, se mêler aux groupes qui se forment à la pause matinale, à la cantine, passer beaucoup de temps à discuter avec les salarié·es, aller à la pêche à l’information , et noter tout ce qui se dit, tout ce qu’il se passe.
Une expérience de luttes
1950 : Une lutte ratée, dont les leçons sont tirées. Tout ce qu’il ne faut pas faire : tous les horloger·es et mécanicien·nes de Besançon sont en grève pour obtenir une hausse de la “prime de vie chère” qui existait en France à cette époque. Mais tout le monde reste à la maison, à part certain·es qui vont à une réunion d’information chaque matin à la Maison du Peuple. Aucune implication des salarié·es dans la grève ! Les patrons sauront en jouer : dix jours après, c’est la débandade, de maigres propositions patronales sont envoyées par courrier à chaque salarié·e, isolé·e, qui reprend le travail. Le syndicalisme plonge vers un faible niveau dans le secteur horloger.
1954 : Charles Piaget est élu délégué du personnel CFTC. Il raconte que peu après cela, il assiste impuissant, comme tous les élu·es syndicaux, à une violente attaque de Fred Lip contre une déléguée CGT qui distribuait un tract le matin même devant l’usine. Tout le monde est resté impuissant. C’est la honte qui prédomine au local syndical. Du coup, décision est prise de tout faire pour changer tout ça.
Il ressort des études de terrain menées par l’équipe syndicale CFTC que les salarié·es aiment bien Fred Lip (vu comme très fort – il ne cède jamais – mais “juste”) mais détestent souvent les “petits chefs” autoritaires et injustes, sans voir que dans d’autres secteurs, d’autres petits chefs agissent à l’identique, et que le patron se cache derrière eux pour imposer ses choix et son autoritarisme.
Une grève, dans ces années, semble très difficile vu la peur qui règne. Se baser sur le respect de la loi, ce sera le premier angle d’attaque.
1957 : L’examen des feuilles de paye montre que Fred Lip est hors la loi : il ne paye pas comme il le devrait les heures supplémentaires, et les salarié·es en font beaucoup. La section CFTC exige, et obtient, le paiement des heures supplémentaires selon les modalités légales et un rattrapage d’un an prévu par la loi. Le secret exigé sur les payes par la direction prévaut, mais le syndicat obtient d’un certain nombre de salarié·es que leurs feuilles de paye soient rendues publiques (en cachant les noms et adresses), ce qui conduit à un tollé du fait des inégalités flagrantes de traitement et des mensonges qui avaient été proférés pour amadouer les salarié·es. Du coup, Fred Lip doit corriger les injustices les plus flagrantes. Et surtout une grille des salaires, valable dans toute la boite, est négociée et publiée.
Un peu plus tard, Fred Lip se met pour la première fois à dos l’encadrement . Systématiquement, il vire les directeurs de la production tous les trois ans environ. L’un de ceux-ci, très apprécié par l’encadrement, conduit à demander des comptes au patron. Les syndicats ouvriers sont invités à se joindre à la protestation. Ces derniers disent OK, mais pour les intérêts de tou·tes les travailleur·es, en particulier contre la tendance systématique de la direction de virer les salarié·es en janvier pour les réembaucher en août , une pratique très mal vécue par les travailleur·es. Là, la grève est totale, et Fred Lip est obligé de négocier et trouve un moyen technique d’éviter cette pratique. Mais par contre le directeur de la production est viré.
1968 : Deux semaines de grève . La CFDT-Lip s’oppose à la tradition (surtout cégétiste) de la grève portes fermées, l’entrée dans l’usine étant empêchée par les militant·es de l’union locale. Au contraire, les travailleur·es sont invité·es à se réunir à l’intérieur et à débattre de la lutte et de ses modalités. Un vote très majoritaire a lieu pour la grève en AG, mais les NON et les abstentions sont respectés. Les grévistes visitent l’ensemble de l’usine, que la plupart ne connaissaient pas à part leur service, l’occupent, vont utiliser le matériel de la boite (imprimerie, photocopieurs, etc.) pour la lutte. Ces deux semaines sont l’occasion de pousser “le grand collectif” avec des revendications sur les conditions de travail dans l’entreprise, prises en charge par les grévistes eux/elles-mêmes, et à la reprise du travail, beaucoup refusent de reprendre la vie dans l’entreprise comme avant.
Les luttes chez Lip dans l’immédiat après-68 : Fred Lip a été surpris par la force syndicale qu’il a vu en 1968 dans sa boite. Il veut briser cela et reprendre la main.
1969 : Il s’attaque à la production et à l’assemblage des pièces de montres, pénalisant en particulier les femmes OS dans ce secteur. Les syndicats lui imposent une compensation salariale partielle avec le chômage technique.
1970 : Fred Lip veut frapper un grand coup et remet en cause l’échelle mobile des salaires (en place depuis 1952) pour compenser l’inflation et les accords salariaux de 1968. Il terrorise les cadres, qui répercutent leur peur d’un abandon du navire par le patron. Une grève d’avertissement est décidée, qui ne réunit que 250 salarié·es sur 1000. Pour éviter les solutions (genre piquet de grève minoritaire) qui montent une partie des travailleur·es contre l’autre, l’idée d’un serpentin est mise en avant lors d’une longue AG : les grévistes circulent silencieusement dans toute l’usine, s’arrêtent dans chaque endroit, et font débrayer celles et ceux qu’iels connaissent bien. Le serpentin, pendant trois jours, obtient 800 grévistes au total. L’expédition travaille encore, elle est occupée par les grévistes. Fred Lip et ses cadres viennent dégager les bloqueur·es. Les grévistes s’y opposent, et physiquement, sans violence, auront le dernier mot : une négociation a lieu, l’accord sur l’échelle mobile des salaires est rétabli.
1970-71 : Fred Lip attaque le secteur de la mécanique en décidant de supprimer deux ateliers , dont un où travaille Piaget et l’autre avec plusieurs militants très actifs. Mais Fred Lip fait cela contre la nouvelle loi sur les Comités d’Entreprise (Chaban-Delmas) qui impose des délais, le droit à des contre-propositions, etc. Lip veut passer en force. La réaction de la CFDT : au nom du respect de la loi, organiser la désobéissance générale. Travailler, mais sans transmettre les infos à la hiérarchie. Des affiches dénonçant le caractère illégal de la démarche de Fred Lip sont collées dans toute la boite. Fred Lip est viré (mis en retraite anticipée) par Ébauches-SA en février 1971. Dans le secret, des signes inquiétants s’accumulaient, qui allaient conduire à la crise et à la lutte de 1973.
La question de l’unité syndicale CFDT-CGT
Traditionnellement chez Lip, les relations étaient cordiales et très respectueuses entre la CFTC-CFDT et la CGT. Cette unité a fonctionné assez bien, elle a permis d’organiser les luttes en commun dans la boite depuis les années 1950-60. Mais la CGT-Lip a un autre logiciel : elle est bien plus inspirée par le syndicalisme traditionnel, vertical, tourné plus sur lui-même que vers les travailleur·es. La CGT-Lip n’est pas favorable à la mise en place du comité d’action. Elle défend avec insistance les négociations avec Giraud, qui n’est en fait qu’une potiche qui n’a pas d’autre plan que d’enliser la lutte et d’imposer des licenciements. Elle appelle à voter pour les 159 licenciements exigés par Giraud, contre l’exigence initiale et unanime. Après le vote du 12 octobre, la division s’aggrave entre les deux syndicats, aiguillonnée par la bataille qui oppose les centrales.
Charles Piaget et les autres : de fortes exigences démocratiques
Jean Raguenès (membre du comité d’action, devenu prêtre dominicain et membre de la Commission pastorale de la Terre) déclare : “Il y a peu de grands leaders – et Charles était un grand leader – qui n’aient pas succombé aux sirènes du pouvoir. Et Charles n’a pas, n’a jamais, succombé aux sirènes du pouvoir. Il a aimé, d’une certaine façon ; parce qu’on aime avoir un micro, on aime mener une foule de 1000 travailleurs, on aime être en tête des manifestations ; qui n’aimerait pas ça ?” (2).
Piaget, à travers ses écrits et ses interviews, apparait comme un type profondément honnête, qui reconnait ses propres limites et ses faiblesses. Ainsi que celles de son propre syndicat. Piaget écrit notamment : “Personnellement, j’avoue avoir eu du mal à me plier à ce que nous préconisions ” (3). Il ajoute : “Je voulais cette prise en charge de la lutte par les groupes autonomes de réflexion, de propositions et d’action. Mais en même temps, je voulais néanmoins tout contrôler, vérifier, car j’étais toujours inquiet. Des Lip m’ont alors remis en place : « Tu parles d’autonomie et tu ne la respecte pas. Laisse-nous respirer »” ( 4) . Cela montre à la fois l’honnêteté et les contradictions personnelles du leader syndical, et le collectif n’hésite pas à le remettre à sa place. Piaget reconnait plusieurs erreurs de jugements. Il n’est jamais content. En permanence, il se montre soucieux de toujours faire mieux, à la fois plus démocratique et plus efficace.
Organisation et caractéristiques de la lutte
AG et comité d’action
Les principales décisions sont prises en assemblée générale. L’AG est totalement souveraine.
https://www.latribune.fr/economie/france/de-l-usine-lip-a-besancon-il-ne-reste-plus-que-le-nom-779178.html Crédit : DR
Avec le comité d’action, il s’agit de regrouper dans l’action, notamment au moyen de commissions, toutes les bonnes volontés et les compétences de l’ensemble des travailleur·es de l’entreprise, et de faire en sorte que chacun.e s’implique à égalité (homme-femme ; syndiqué·e-non syndiqué·e ; CGT-CFDT ; OS ou OP, technicien·nes ou employé·es ; etc. La volonté de la section CFDT est clairement de dépasser toutes les divisions pour permettre à chacun·e de prendre toute sa place, à égalité avec l’ensemble de ses collègues en lutte. Pour qu’il en soit ainsi, selon Piaget et ses camarades, tout le monde dans l’entreprise doit être à égalité d’information. D’où la nécessité de dépasser la gestion de la lutte par les seul·es syndiqué·es.
Piaget déclare : “Quand il y a des délégués qui sont en somme des mandataires pour se battre, la bataille, elle est à la hauteur de ça, elle est à la hauteur de ces mandataires. Mais quand elle est l’affaire de chacun, la dimension change, parce que là, il y a du cœur qui s’y met, y a du cerveau, il y a des bras, et qui s’y mettent par conviction, parce que moi je veux gagner, je veux participer ” (5).
Parmi les délégués, ajoute Piaget “il y a un certain affolement. À un moment donné, il y a des délégués qui disent : « on sert à quoi, nous ? ». Oui, ben, on est comme les autres : il y aura plusieurs sources de propositions, de centres de lutte, etc. On en est un parmi d’autres. Et ça c’est pas facile à vivre, il y a des délégués qui n’ont pas très bien vécu ça […] La réussite, c’est de plus avoir besoin des leaders […] Ou tout au moins, leur voix ne compte que pour un” (6).
Cette question du comité d’action fait l’objet d’une divergence entre la CFDT-Lip et la fédération (FGM-CFDT). Selon cette dernière, l’existence d’un comité d’action révélait un manque de vie syndicale. La fédé déclarera plus tard : “Les délégués, élus CFDT, n’ont pas su créer une liaison régulière avec les syndiqués. Le comité d’action était trop autonome et concurrent de la CFDT. C’était malsain ” (7). C’est tout à fait faux, et cela révèle avant tout la trouille d’une structure bureaucratique de perdre ses prérogatives en diffusant l’information et le pouvoir de décision parmi tous les salarié.es. Malgré tout, cela n’a pas conduit à une rupture entre la section CFDT de Lip avec sa fédération. L’hostilité au comité d’action est encore plus forte, sans doute, parmi la CGT, et imprègne les conceptions de sa section d’entreprise.
En fait, la question est celle du rôle des syndicats dans la lutte. Pour la fédé CFDT et la CGT, les syndicats doivent diriger la lutte. Pour la CFDT-Lip (et aussi l’UL CFDT de Besançon), les syndicats doivent servir à animer la lutte, être source d’information, force de propositions, mais ce sont les salarié.es en lutte qui doivent prendre toutes les décisions. Ce sont deux conceptions extrêmement différentes, et les résultats en termes d’implication et de mobilisation sont aussi très différents.
Ouverture sur l’extérieur
L’ouverture de cette lutte sur le monde extérieur est l’une de ses caractéristiques essentielles. Mais cela aussi a fait l’objet d’une rude bataille, notamment entre la section CFDT et celle de la CGT dans l’entreprise, qui recevait de sa fédération des injonctions de refus quant à cette ouverture. Pendant la lutte, toutes les réunions se tenaient les portes ouvertes. L’objectif pour les Lip était aussi d’apprendre des autres. On entrait et on circulait librement dans l’usine occupée par les travailleur·es, sans aucune difficulté. Les journalistes, étonné·es, pouvaient parler librement avec n’importe quel·le Lip. Des associations, des militant·es, des cinéastes etc. ont pu dialoguer avec les Lip, et les faire bénéficier de leurs connaissances, de leurs réseaux militants, etc. Pour la CFDT-Lip un projet de société socialiste est incompatible avec des travailleur·es replié·es sur eux/elles-mêmes.
Cette lutte a su créer une véritable ferveur, et un élan de soutien. La solidarité concrète s’est beaucoup manifestée par l’achat de montres, malgré les menaces de poursuites judiciaires contre les acheteurs/trices. À noter aussi, lors de l’occupation de l’usine, de très nombreuses grèves de solidarité le 14 août. Et rappelons la marche des 100 000 le 29 septembre, un cortège de huit kilomètres à travers toute la ville de Besançon ! Ainsi que la participation des Lip à la rencontre du Larzac.
Sujet numéro 1 de l’actualité pendant l’été 1973, la lutte des Lip a connu une vaste popularité, nationale et internationale. La commission accueil du comité d’action a recensé des visites en provenance de 25 pays européens et de 73 pays d’autres régions du monde. En sens inverse, les Lip ont été invité·es à prendre la parole dans de très nombreux meetings, en France et dans les pays limitrophes.
Les femmes dans la lutte
Last but not least, parmi les forces de cette épopée, il faut noter la grande implication des femmes. La plupart des femmes occupaient les emplois de base, les moins qualifiés et les moins payés, en particulier les postes d’OS, sur lesquels pesaient de permanentes exigences de rendement. Dans la catégorie des employé·es, on trouvait aussi une majorité de femmes.
Les délégués, des hommes, savaient d’ailleurs parfaitement qu’il était très difficile de recruter des femmes dans le syndicat. Soumises à la double journée de travail, objet de culpabilisation des proches – on reproche bien plus facilement aux femmes qu’aux hommes de donner moins de temps à leur famille – on a vu néanmoins une très forte présence des femmes aux AG.
Porteuses d’une exigence d’égalité avec les hommes, les femmes ont pris toute leur part à la lutte, malgré des difficultés plus grandes que pour les hommes, et se sont investies dans le comité d’action et dans une série de ses commissions, parmi les groupes de réflexion et de décision. Elles ont participé aux déplacements pour expliquer le conflit… Des femmes telles que Fatima Demougeot ou Monique Piton ont pris toute leur place dans l’action, aux côtés de Charles Piaget, de Jean Raguenès, de Raymond Burgy ou de Roland Vittot.
Cette participation massive des femmes a donné beaucoup de force à la lutte, à sa popularité ; et elle a été également source d’une riche évolution personnelle pour elles-mêmes. Sans l’implication des femmes, la lutte des Lip n’aurait pas pu atteindre cette dimension historique.
Limites de l’autogestion dans une entreprise
La question des débouchés et des ressources financières
Il faut d’abord noter que cette épopée ouvrière n’a pu exister que parce qu’elle se situait sur un marché de biens de consommation à destination principale du grand public. Ce sont les individus, les ménages, qui achètent des montres. C’est ce qui a permis de tisser des liens de solidarité avec le grand public, et ainsi de financer l’expérience de gestion ouvrière à ses débuts. Pour les travailleur·es d’une boite du secteur des biens de production, il n’aurait pu en aller de même. Par exemple une lutte chez un équipementier automobile n’aurait pas pu vendre des articles, destinés aux constructeurs, à des consommateurs/trices solidaires. On peut être sûr que le grand capital à la tête de Renault, Peugeot, etc. aurait cessé les commandes à cet équipementier, par réaction de classe, tout simplement.
L’expérience des Lip montre aussi que, quelle que soit l’imagination et la détermination des travailleur·es qui s’emparent des leviers de commande de leur entreprise, leur isolement dans une économie qui reste dirigée par la classe capitaliste est la limite sur laquelle vient buter toute la richesse de l’expérience présentée ici.
En effet, faute d’extension de la lutte et de ses méthodes à d’autres secteurs ou entreprises, le combat des Lip a été contraint d’accepter le plan Riboud/Neuschwander, autrement dit la reprise de la boite par un patron de gauche (Neuschwander), ouvert et à l’écoute des travailleur·es, mais dans le cadre d’un financement par des actionnaires conduits par des capitalistes dits progressistes (conduits par Riboud), mais qui ont vite fermé les robinets. Autrement dit, à cette étape, on est passé de l’autogestion par les travailleur·es à une forme particulière de cogestion, ce qui signifiait une dépendance par rapport aux capitaux injectés dans l’entreprise.
Précisons aussi que pour financer la production, il faut en passer par les circuits financiers. Or tant que les banques et autres institutions financières sont aux mains du capital, une entreprise prise en main par ses travailleur·es est à la merci de la même opposition de classe que celle décrite ci-dessus.
L’hostilité de la classe dominante
Tout au long de ce récit, on a vu que la bourgeoisie française, d’abord surprise par le cours original pris par le combat des Lip, a tout fait pour éliminer le danger qu’elle y percevait très clairement. Des ouvrier·es qui s’approprient leur entreprise, qui mettent la main sur le stock de montres, qui les vendent pour se financer, qui s’auto-payent, qui montrent qu’ils et elles sont parfaitement capables de remettre en marche leur boite, c’est un péril mortel pour la classe exploiteuse. Elle perçoit immédiatement la nécessité de faire capoter cette lutte à tout prix. C’est ce qu’elle a d’abord tenté avec le soi-disant plan Giraud, puis en étranglant la boite pendant la phase Neuschwander. Tuer Lip, c’était une nécessité vitale pour éviter que l’exemple ne se propage.
La leçon est claire à ce niveau : l’existence d’un ilot de socialisme, de pouvoir des travailleur·es au milieu d’un océan capitaliste, régi par la loi du marché, et dirigé par des parasites argentés, ne peut exister que de façon très temporaire. Soit l’expérience s’étend à d’autres secteurs et d’autres entreprises, et alors le capital est pris à la gorge et on entre dans une situation révolutionnaire, à l’issue bien sûr incertaine. Soit la lutte exemplaire reste isolée, et alors le capital devra détruire l’exemple et même ses symboles, pour rétablir la stabilité de sa normalité exploiteuse.
C’est en fonction de cette logique que l’on doit observer et juger l’attitude des directions syndicales.
La question de l’extension de la lutte et l’attitude des directions syndicales
Un service minimum et contraint
Pour les raisons indiquées ci-dessus, des directions syndicales combatives et lutte de classe auraient tout fait pour étendre le combat des Lip à d’autres boites et d’autres secteurs, pour créer un, deux, de nombreux Lip. Mais elles ont en réalité agi en sens inverse. Faux derches ! C’est ce qui vient à l’esprit pour qualifier l’attitude des directions syndicales dans cette affaire.
Celles-ci cherchent à tirer avantage de la lutte tant qu’elle est populaire : elles s’approprient frauduleusement le prestige d’une lutte dont elles combattent les structures, les formes et la logique ; elles la laissent tomber et la critiquent quand l’affrontement avec la bourgeoisie devient plus sérieux. Rien n’est fait ni par les directions syndicales, ni d’ailleurs par le PCF ou le PS, principaux partenaires de l’Union de la Gauche, pour étendre la lutte dans d’autres secteurs et d’autres entreprises.
Pourtant les opportunités existent et un large soutien se manifeste. Insistons bien sur ce point. Il y avait un véritable engouement populaire pour les Lip : manifestations pour appuyer la lutte, très nombreuses visites du site, achats massifs de montres par le grand public, rencontres avec toutes sortes de délégations. Et tandis que la production clandestine reprend chez Lip après le 14 août, à Cerizay (Deux-Sèvres), quatre-vingt-seize ouvrières se mettent à fabriquer, en-dehors de l’usine, des chemisiers qu’elles nomment PIL (en référence à LIP). Aucun soutien des sommets syndicaux pour favoriser la jonction, aucun appel pour aller au-delà. Le respect de l’ordre capitaliste, telle est finalement la ligne, même si ce n’est évidemment pas dit.
La duplicité se révèle d’ailleurs à la fois dans les sommets de la CGT et de la CFDT.
Du côté de la CFDT
La FGM-CFDT (métallurgie) de Jacques Chérèque s’est positionnée depuis le début contre le comité d’action et pour une solution industrielle négociée.
Pourtant, le 16 août, après l’intervention de la police chez Lip, Edmond Maire (secrétaire général de la CFDT) déclare : “Oui, l’ensemble de la classe ouvrière vous est redevable. Camarades de chez Lip, vous avez montré qu’à l’heure où l’organisation capitaliste du travail éclate, une autre organisation du travail est possible. Il est possible à une collectivité consciente, mobilisée, de vivre une démocratie intense où toutes les phases de l’action sont discutées, décidées et contrôlées collectivement”.
Du côté de la CGT
Georges Séguy déclare, le 16 août à Besançon : “Vous avez su démontrer une nouvelle fois que si les patrons n’ont jamais pu et ne pourront jamais se passer des travailleurs, les travailleurs, eux, peuvent parfaitement se passer des patrons” .
C’est parfaitement exact, et pourtant la CGT, qui dès le début s’est positionnée contre l’existence du comité d’action, va agir pour éviter la convergence et la reproduction du modèle Lip dans d’autres entreprises, si bien que l’ensemble des travailleur·es n’auront pas la possibilité de se passer des patrons ! Chez Lip même, la CGT nationale et ses relais locaux se battent en faveur du “plan Giraud”, lequel impose des licenciements.
Puis c’est la guéguerre contre la CFDT qui se répercute localement, la critique des gauchistes (irresponsables), etc. La direction confédérale veut aussi imposer une solution négociée, en partenariat avec la bourgeoisie. Elle refuse “l’aventure” gauchiste. Q
Leçons pour aujourd’hui
“Ton patron a besoin de toi, tu n’as pas besoin de lui”
C’est la grande leçon de Lip.
Les travailleur·es de Lip ont montré clairement à la population que l’idéologie dominante sur la nécessité de l’existence du patronat, massivement admise dans l’ensemble de la population, est précisément une idéologie, qui s’avère fausse dans la réalité. Le “grand collectif” de Lip a montré sa capacité à s’émanciper, et à produire et décider collectivement et démocratiquement, sans exploiteurs ni hiérarchie.
Avec la lutte des Lip, tous les lieux communs trompeurs de la “pensée” bourgeoise : les billevesées stigmatisantes et anti-ouvrières (“les ouvriers ne sont pas capables de diriger, il faut des patrons pour cela”) ; les contrevérités ahistoriques (“il y a toujours eu et il y aura toujours des riches et des pauvres”) ; les faussetés doublées de glissements et amalgames de la pensée entre catégories différentes de l’analyse sociale (“il y a besoin de gens qui dirigent et d’autres qui exécutent”), ce qui est faux, mais qui en plus confond l’organisation technique du travail et l’exploitation sociale des travailleur·es par les capitalistes par extorsion de surtravail (le mécanisme de la plus-value) ; tout cela en prend un sacré coup. Cette lutte légitime concrètement et démontre la possibilité de la prise du pouvoir par les travailleur·es dans l’entreprise.
C’est ce qui rend “l’affaire Lip” insupportable pour la bourgeoisie, et c’est pourquoi les sommets de la classe exploiteuse (Giscard en tête) ont décidé de détruire l’entreprise. Il fallait démolir le symbole et le modèle Lip pour dissuader les travailleur·es et les syndicats de s’orienter sur une telle voie.
De nouveaux Lip aujourd’hui ?
La grande crise en Argentine de 2001 a laissé de nombreuses entreprises sans patrons, ces derniers les ayant souvent purement et simplement abandonnées, même si parfois ils ont voulu se les réapproprier ultérieurement. Dans bon nombre de cas, les travailleur·es ont faire repartir la production sous leur propre contrôle.
Un cas est particulièrement mis en exergue par le PTS (Parti des Travailleurs Socialistes, parti dirigeant de la FT-QI) : l’expérience de Zanón, une fabrique de céramique située dans la ville de Neuquén, animée notamment par le militant Raul Godoy, de ce parti. Le mot d’ordre de cette boite, dirigée par ses travailleur·es, qui ont su établir des relations commerciales solidaires avec la population : “Résister, occuper, produire !”.
Mais de nombreuses autres expériences existent en Argentine, bien moins mises en avant.
Les leçons de Lip et celles, plus récentes, de Zanón et autres, restent valables aujourd’hui : les travailleur·es sont parfaitement capables de se passer de patron. Qui plus est, les parasites capitalistes, hostiles par intérêt de classe à de telles expériences, doivent être éjectés de l’appareil productif. Mais pour que cela puisse survenir, il est indispensable de dépasser l’isolement de telles luttes. D’autres secteurs, d’autres boites, doivent nécessairement prendre des chemins similaires. La prise en main du secteur financier par ses travailleur·es, en particulier, revêt une grande importance. Mais au-delà, ce sont les questions de l’État, et de la mise en œuvre d’une planification démocratique par et pour les travailleur·es, qui sont posées.
POUR ALLER PLUS LOIN :
1) Film Les Lip. L’imagination au pouvoir .
2) Charles Piaget : On fabrique, on vend, on se paie : Lip 1973 , Syllepse, 2021, 84 pages.
3) Donald Reid : L’affaire Lip. 1968-1981 , PU Rennes, 2020, 538 pages.
4) Christian Mahieux (dir.) : Lip vivra ! 50 ans après, ce que nous dit la lutte des Lip , Syllepse, 2023.
5) Guillaume Gourgues et Claude Neuschwander : Pourquoi ont-ils tué Lip ? : De la victoire ouvrière au tournant néolibéral . Liber/Raisons d’agir, 2018, 373 pages.
6) Disque 45 tours : 18 juin 73 – Un combat, un espoir , réalisé par la commission popularisation des travailleurs LIP :
Face A : Un combat, un espoir
Face B : Un combat, un espoir
Amérique latine : les nouveaux conflits , Bernard Duterme, éditions Syllepse, décembre 2023, 180 p., 13 €.
L’exil, toujours recommencé Chronique de la frontière , Didier Fassin et Anne-Claire Defossez, éditions du Seuil, janvier 2024, 448 p., 24 €.
Dulcie : Du Cap à Paris, enquête sur l’assassinat d’une militante anti-apartheid , une enquête de Benoît Collombat, dessin Grégory Mardon, éditions Futuropolis, novembre 2023, 304 p., 26 €.
Pour l’amour et la liberté Militantes dans la révolution espagnole, Isabella Lorusso, traduit par Diane Gastellu éditions Libertalia, novembre 2023, 372 p., 10 €.
Ainsi, les jeunes étranger·es pris·es en charge par l’ASE pourront être exclu·es des contrats Jeunes Majeurs si le préfet décide qu’ils ou elles sont indésirables.
La régularisation des travailleurs et travailleuses sans-papiers, limitée aux “métiers en tension”, relève toujours du pouvoir discrétionnaire des préfectures, et les conditions sont très restrictives.
L’obtention d’un titre de séjour, quel qu’il soit, sera soumise à la signature d’un “contrat d’engagement” de “respect des principes de la République”. Cette notion très vague, renforce l’arbitraire administratif, comme on l’a déjà vu avec la loi “séparatisme”.
Certaines catégories d’étranger·es qui restaient partiellement protégées d’une décision d’expulsion, comme les personnes ayant grandi en France depuis l’âge de 13 ans ou moins, pourront désormais être expulsées.
Cette régression violente en appelle déjà d’autres, avec les promesses de revenir sur l’AME, les annonces déjà faites de rétablir dans de nouveaux textes les mesures censurées au titre de cavalier législatif.
Mais aussi pour les droits et libertés de toutes et tous les citoyen.nes. Les volontés publiquement affichées de révision de la Constitution pour y introduire la préférence nationale, constituent une menace directe contre les fondements mêmes de la République, et la récente intervention télévisée d’Emmanuel Macron, martiale et réactionnaire, n’est pas faite pour nous rassurer.
Face à cette situation, l’unité entre les associations, les collectifs de lutte et les syndicats est essentielle. Il n’y a pas trop des deux, dans une période où ces forces séparément ne font guère mieux l’une que l’autre et surtout pas assez en additionnant les deux. Pour cela, il faut rechercher le consensus à chacune des étapes de décision et d’organisation d’actions. Et donc concilier l’écoute des impératifs de chacun·e, avec la conception des luttes des un·es et des autres, notamment pour les formes d’action, les dates et l’absence de surprises suite aux décisions. En cas de désaccords insurmontables sur le texte d’appel (y en avait-il dans ce cas précis ?) ou de recherche d’un cadre élargi avec d’autres structures nouvelles il est possible de diversifier les appels… pour la même initiative.
Il ne s’agit pas seulement de défendre les personnes étrangères les plus précaires et les plus exposées , sans lesquelles des pans entiers de l’économie ne pourraient fonctionner, sans lesquelles les Jeux Olympiques ne pourraient avoir lieu (“pas de papiers, pas de J.O.”).
Il s’agit de faire vivre nos valeurs de fraternité, d’humanisme, de solidarité , sans lesquelles la devise républicaine n’est qu’une coquille vide, sans lesquelles il ne peut y avoir d’égalité et de liberté.
Il s’agit de priver le Rassemblement National de la victoire idéologique qu’il a immédiatement revendiquée, pour préserver les droits et libertés de toutes et tous.
C’est pourquoi nous appelons à une initiative commune, rassembleuse de l’ensemble du mouvement social et ouvrier , dans toutes ses composantes associatives, syndicales et politiques, susceptible de franchir un cap supplémentaire dans la mobilisation, pour :
l’abrogation de la loi Darmanin ;
la régularisation de toutes et tous les “Sans Papiers” ;
l’accueil digne de toutes et tous les étranger·es .
Émancipation tendance intersyndicale
En Russie, mais pas que…
Depuis le début du conflit et suite aux pertes humaines sur le front ukrainien, la Russie adopte des mesures contre l’avortement. Ainsi dès l’automne dernier, de nombreuses villes ont affiché des campagnes gouvernementales en faveur de la natalité.
Plus récemment, Vladimir Poutine tout en se disant opposé à l’interdiction de l’avortement a déclaré haut et fort que les IVG étaient contre l’intérêt d’un pays : “L’État a intérêt à ce que le problème démographique se résolve de lui-même si les femmes décident, après avoir appris qu’elles sont enceintes, de préserver la vie de l’enfant”. Mêlant le problème démographique et la morale, il vilipende la communauté LGBT+, et fait l’apologie des familles nombreuses au nom de valeurs traditionnelles se rapprochant de la position anti-avortement de l’église orthodoxe.
Cet hiver, dans la droite ligne de ces déclarations conservatrices, des cliniques privées ont restreint le droit à l’IVG. Dans plusieurs régions, les contraceptifs d’urgence ont été plus difficiles à obtenir. Selon la démographe Viktoria Sakievitch, les hôpitaux doivent désormais “faire pression sur les femmes [qui viennent pour avorter], les effrayer”.
Compte tenu des conflits actuels sur la planète, les politiques natalistes ont de beaux jours devant elles. Et en France ? Les propos tenus le 16 janvier par Emmanuel Macron, ne sont guère différents sur le fond. Les termes choisis par le chef de l’État sont ultra choquants : Le “réarmement démographique”, qui fait suite au “réarmement civique” a de quoi nous révolter. Ce registre guerrier n’annonce rien de bon. Les injonctions ne sont pas de mises, monsieur le Président, c’est nous qui décidons ! Des enfants, si on veut, quand on veut et pas de la chair à canon !
Joëlle
Olympisme et sexisme
Macron se dit “déterminé” à faire des jeux olympiques et paralympiques une des “fiertés françaises ” : il faut “faire beaucoup plus” qu’à Tokyo, arracher 80 médailles…
Célébrant sans cesse l’olympisme, relayé par la presse, Macron se situe en continuité de la devise des JO (“Toujours plus vite, plus haut, plus fort”), la devise, disait Coubertin, “de ceux qui osent prétendre abattre des records”.
Car l’olympisme est intouchable, et Coubertin, son totem, honoré en dépit de ses positions réactionnaires. Il se déclarait “colonialiste fanatique”, et en 1936 (JO de Berlin), adressait ses louanges à Hitler “un des plus grands esprits constructeurs de notre temps” . Quant à l’accès des femmes aux JO, en 1912, il déclarait : “Une olympiade femelle serait impratique, inintéressante, inesthétique et incorrecte”. « Le véritable héros olympique est à mes yeux l’adulte mâle individuel. Les Jeux Olympiques doivent être réservés aux hommes, le rôle des femmes devrait être avant tout de couronner les vainqueurs” .
Aujourd’hui, le CIO valorise la présence des femmes dans le sport. Mais ces modifications ne sont pas tant liées à “la mise en cause des stéréotypes de genre” qu’à “une évolution sociale du capitalisme mondialisé particulièrement insidieuse” 1 .
Ainsi, en 2008, Roger Roge président du CIO n’hésitait pas à affirmer : “Le sport a besoin des femmes, de leur participation non seulement parce qu’elles représentent la moitié de l’humanité, mais parce qu’elles jouent un rôle essentiel dans la société et en particulier pour ce qui est de transmettre l’amour du sport aux jeunes ”.
Et le patron de WTA, l’association du tennis féminin, se réjouissait de la diversification de la provenance des joueuses pour développer de nouveaux marchés : “Nous attendons l’émergence de joueuses de l’Est asiatique […] c’est la certitude de conquérir de nouveaux territoires en termes de marketing”. C’est pourquoi de 2008 à 2013, “les filles iront jouer leur Master au Qatar puis ce sera Istanbul”. “Ce seront ainsi 14 millions de dollars qui entreront dans les caisses de la WTA ” en six ans. Et les sponsors traquent les jeunes filles au “physique prometteur” dès leur plus jeune âge. Le corps des femmes est aussi exploité pour conquérir de nouveaux territoires en termes de marketing.
Décidément l’institution sportive, loin de contribuer à l’émancipation des femmes, en soumettant leur corps à la compétition le transforme en corps-objet.
Hélène
Cette fin d’année a été marquée par la stupeur pour toutes ceux et toutes celles qui agissent pour une société débarrassée de l’exploitation et des oppressions. “Ils” (le pouvoir macroniste) ont fait adopter l’une des lois les plus régressives depuis longtemps contre les travailleur·es immigré·es.
Stupeur oui, mais pas surprise. Nous n’avons jamais considéré, comme d’aucun·es, que Macron représentât un quelconque “barrage” face à l’extrême droite. Au-delà des combinaisons parlementaires, Macron et son gouvernement se situent dans un cadre politique qu’on retrouve dans d’autres pays. Il poursuit son évolution réactionnaire : aujourd’hui une alliance parlementaire avec l’extrême droite, demain une alliance gouvernementale ?
En effet, cet élément s’ajoute à d’autres. Le “soutien inconditionnel” à l’État d’Israël (y compris à ses crimes de guerre et à ses tendances génocidaires), l’alliance réalisée lors la “marche contre l’antisémitisme” (et donc la hiérarchisation tacite des différents racismes), la convergence pour voter la loi “immigration”… sont autant de ponts qui se constituent avec ses concurrents d’extrême droite. Cette évolution touche plusieurs pays d’Europe, c’est un phénomène qui doit se comprendre dans une perspective mondiale : dans le cadre de la concurrence capitaliste internationale, il s’agit pour les gouvernements, à la fois de maintenir la domination des anciennes puissances coloniales et/ou impérialistes à l’extérieur, et de réprimer/diviser à l’intérieur… notamment les parties les plus précarisées et discriminées du salariat, à savoir celui d’origine immigrée.
Mais cela entraîne aussi d’autres questions. La situation réactionnaire que nous connaissons est en grande partie le produit de l’échec de la lutte sur les retraites d’il y a quelques mois, lui-même lié en grande partie aux stratégies des “journées d’action” intersyndicales. Suite à cela, les directions syndicales ont “tourné la page” et repris les “concertations” habituelles avec le pouvoir. De même, l’adoption de la loi Darmanin est aussi le produit de cette orientation : pendant des mois, diverses associations et syndicats ont attendu (et attendu quoi ? Que Macron et Darmanin fassent “un geste” sur les fameux “métiers en tension”) avant de dire que ce projet est inacceptable et doit être retiré !
La question est maintenant de reprendre le chemin de l’unité d’action, contre cette politique et ce gouvernement dont on ne peut rien attendre. Pour cela, il faut en créer les conditions : en favorisant l’auto-organisation dans les quartiers, dans les entreprises, en organisant la solidarité face à la répression d’État en dissipant les illusions parlementaristes ou de “dialogue social”… pour rassembler les différents secteurs de la classe travailleuse. Il s’agit d’arracher le retrait de cette loi totalement xénophobe, et de lutter de la même façon sur les autres questions. Ainsi, seule la mobilisation internationale permettra de faire reculer le nettoyage ethnique en cours en Palestine.
En France, la question de créer l’unité pour entrer dans la lutte se pose aussi pour nous, personnels de l’éducation. Le “choc des savoirs” du ministre Attal, c’est une attaque en règle contre l’école publique laïque et les personnels : il s’agit de sortir des mobilisations segmentées et sectorielles, de créer un mouvement d’ensemble pour le retrait de toutes les contre-réformes et la satisfaction des revendications urgentes.
Quentin Dauphiné, le 28/12/2023
Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs.
Article 35 Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Constitution du 24 juin 1793.
Le choc du vote par l’Assemblée de la version encore plus raciste et xénophobe de la loi immigration concoctée par la commission parlementaire mixte paritaire aura été un coup de tonnerre, mais aussi de semonce dans la vie politique du pays. Cette séquence de plus dans la banalisation de l’extrême droite aura été celle de trop. Et peut-être celle qui va permettre l’urgentissime sursaut à la fois contre la politique réactionnaire du pouvoir et aussi contre l’accession du RN aux affaires, que cette politique rend de plus en plus plausible.
Manifestation contre la « loi immigration » à Rennes.
Un spectacle politique atterrant
La question n’est plus tant de savoir :
Si les groupes de la NUPES n’auraient pas dû proposer de motion de rejet préalable, assurés qu’ils étaient, qu’une victoire serait à la Pyrrhus, redonnant la main dans la commission mixte paritaire aux petites magouilles de la macronnie avec la droite et le RN. Les partis de la gauche parlementaire se prennent certes trop au jeu institutionnel d’une Cinquième République bonapartiste conçue pour qu’ils perdent à tous les coups. Ceci dit l’émotion est grande suite au vote d’une loi qui bafoue aussi bien les principes d’humanité les plus fondamentaux, que des lois et déclarations françaises, européennes et internationales et qui méprise les efforts et savoirs faire des structures publiques et associations qui honorent le pays en parvenant à rendre plus acceptable l’accueil, le séjour et l’acquisition de la citoyenneté pour les étranger·es. Suffisamment, espérons-le, pour que les composantes de la NUPES s’unissent afin de soutenir et renforcer, dans la rue et dans les quartiers populaires, plutôt que devant des institutions croupionnes, les multiples refus d’appliquer une telle loi qui fusent de tous les secteurs.
Si cette loi est passée grâce aux voix du RN, ce qui n’est pas le cas ; mais c’est encore pire puisqu’il s’est trouvé suffisamment de député·es en plus des 88 du RN pour faire une majorité sur la loi la plus régressive depuis la Seconde guerre mondiale, qui reprend l’essentiel du fonds de commerce de l’extrême droite. Elle organise la préférence nationale en dégradant tous les droits des étrangers : le droit d’asile, le droit du sol, les droits au séjour, à la santé, au logement, à l’autonomie, au regroupement familial, à l’éducation. Elle impose cyniquement aux étranger·es un respect des principes républicains… qu’elle bafoue allègrement.
Si le Conseil constitutionnel va censurer cette loi. En partie sûrement. Mais on a vu avec la lutte sur les retraites, que dans les grands moments ce Conseil joue les garde-chiourmes de la bourgeoisie, quitte à s’asseoir sur le texte fondateur cité en exergue de cet article.
Si Macron ne va pas la promulguer. Là encore, la séquence retraites est éclairante : rien ne sert de demander poliment. Ni même avec le rapport de force important, mais insuffisant, des journées d’action espacées de l’intersyndicale retraite, qui de toute façon vient de se dissoudre. Une campagne puissante et innovante s’impose.
Combattre Macron et sa loi, c’est combattre l’extrême droite
Cette séquence de la préparation et du vote de la loi Darmanin résume la présidence de Macron qui s’est toujours présenté comme le barrage contre l’extrême droite et n’a en fait cessé de faire son jeu. Que ce soit en la dédiabolisant par la reprise de pans entiers de son programme de haine, en acceptant d’être interviewé par ses médias, en la laissant s’inviter à la manifestation gouvernementale contre l’antisémitisme et surtout pour la guerre d’Israël, ou en envoyant à l’Assemblée, par un désistement “républicain” sélectif, plus de la moitié des député·es du groupe RN et en avalisant sa présidence de commissions parlementaires.
Mais c’est surtout par sa politique anti ouvrière, autoritaire et liberticide qu’il favorise la prise de pouvoir du RN, en renforçant son électorat (un sondage crédite le RN de la première place aux européennes avec 30 %) et en lui permettant, en cas de succès, de ne pas avoir grand-chose à changer pour mener d’emblée une politique d’extrême droite musclée. Et un tel succès apparaît comme une fatalité pour beaucoup trop de gens. Mais le vote du 19 décembre devrait permettre de rebattre les cartes.
Plus c’est gros, moins ça passe
La loi Darmanin reprend l’essentiel de la palette idéologique de l’extrême droite. Elle attaque tous les droits des étranger·es. Et donc beaucoup d’associations, de services publics et de corps de métiers sont concernés. Dès le vote de la loi, les prises de positions ont afflué de toutes parts : syndicats, personnels et présidents d’universités, bibliothécaires… La réaction des établissements scolaires (Voltaire, Henri IV à Paris, Éluard à Saint-Denis), qui n’est qu’à ses débuts du fait des congés, illustre, pour les services publics, le refus de la rupture avec les principes d’égalité (aggravée par les attaques propres à chaque ministre, comme par exemple Attal qui prétend casser ce qui restait d’exigence d’égalité dans l’Éducation nationale, remplacé par une réaction assumée : groupes de niveau, programmes normalisés à finalité d’employabilité, uniforme…).
Tou·tes les travailleur·euses et les bénévoles concerné·es peuvent et doivent rejoindre cette mobilisation pour le retrait de la loi Darmanin et, à défaut d’arracher le retrait, ces engagements à la désobéissance civile. L’action unitaire du 14 janvier (que des syndicats veulent repousser au 21) est l’occasion de le faire massivement. Dans le monde du travail, la grève doit être mise à l’ordre du jour sur cette question aussi importante que les luttes féministes et écologiques. Les syndicats et les politiques doivent apporter un soutien sans faille à ce sursaut citoyen (j‘hésite à écrire “républicain”, tant ce terme a été galvaudé). C’est la façon la plus efficace pour remobiliser la société contre cette loi, contre la basse politique de Macron et contre l’extrême droite. Et n’est-ce pas là une façon des plus dynamisantes d’aborder une nouvelle année ?
Olivier Vinay, le 28 décembre 2023
Retrait de la loi asile immigration !!
Appel à la mobilisation dont Emancipation est signataire, aux côtés de plusieurs dizaines de collectifs, syndicats, associations et organisations politiques.
La loi asile immigration marque un tournant que nos collectifs, associations, syndicats, organisations ne peuvent accepter. Elle reprend de nombreuses idées de l’extrême droite comme la préférence nationale et aura des conséquences terribles sur la vie de centaines de milliers d’habitant·es étrangèr·es sur le sol français. Il s’agit de la loi la plus régressive depuis 40 ans. Cette loi raciste et xénophobe restreint le droit au séjour, accentue considérablement la répression, s’attaque au droit d’asile, au droit du sol, aux étranger·es malades, aux étudiant·es non européen·nes, au regroupement familial. L’attaque contre l’hébergement d’urgence, le durcissement de l’accès aux prestations sociales dont les allocations familiales et les aides aux logements vont jeter des familles à la rue ou dans les bras de marchands de sommeil.
Cette loi va précariser davantage les travailleuses et travailleurs, les lycéen·nes, les étudiant·es avec ou sans-papiers.
L’arbitraire préfectoral est encore renforcé, refoulement aux frontières, délivrance systématique des OQTF et IRTF et allongement de leur durée, notamment pour les travailleuses et les travailleurs.
Cette loi s’attaque aux libertés publiques, bafoue les droits fondamentaux tel que le droit d’asile, réinstaure la double peine et fait honte à la France, dont la démocratie s’est bâtie sur les valeurs d’égalité entre toutes et tous nous exigeons donc le retrait de cette loi.
Nous appelons :
• à soutenir toutes les luttes pour la régularisation des sans-papiers, notamment les grèves ;
• à empêcher l’application de cette loi en multipliant les actions de solidarité et en faisant œuvre de désobéissance civile.
À manifester massivement sur tout le territoire le dimanche 14 janvier, pour empêcher que cette loi soit promulguée, combattre le racisme, la xénophobie et défendre une politique migratoire d’accueil et de solidarité.
L’inclusion scolaire revient sur le devant de la scène à la faveur de l’annonce ministérielle de “l’acte 2 de l’inclusion”, de la mobilisation nationale lancée sur ce thème par FO mais aussi (surtout ?) par la mise en lumière de la souffrance au travail de nombreux·ses collègues confronté·es à des situations devenues ingérables dans une enquête commandée par l’Autonome de Solidarité Laïque (ASL).
Le même constat de terrain est partagé par les remontées vers les directions syndicales nationales qui ont engendré, entre autres, les alertes sociales déposées dans chaque département par le SNUipp fin novembre.
Un affichage de bonnes intentions
Les prises de positions sur l’inclusion font le grand écart entre les discours compassionnels souvent utilisés par le pouvoir pour justifier toutes les formes d’inclusion sans se soucier ni des moyens ni de l’éthique sociétale qu’ils impliquent, les bonnes intentions de la plupart des directions syndicales qui permettent d’accompagner les politiques du pouvoir tout en donnant l’impression de les critiquer et les oppositions systématiques et réactionnaires des tenants d’une école centrée sur une instruction restrictive. C’est le tableau qui nous est donné à voir en ce début 2024 avec un ministre qui passe en force avec la mise en place des “Pôles d’appui à la Scolarité” (PAS) via l’article 53 du projet de loi de finances . Un syndicat (FO) qui, pour se démarquer, “profite” de façon un rien démagogue de la souffrance des enseignant·es et propose une grève d’une journée avec manif centrale à Paris sur des mots d’ordre réalistes mais qui deviennent problématiques quand ils sont portés sur le terrain par des militant·es qui remettent en cause l’inclusion dans son ensemble. Et, au milieu, la direction de la FSU, prise en tenailles entre l’initiative de FO, la nécessaire opposition aux “PAS” et sa base qui dit son mal-être, se voit dans l’obligation de sortir du bois avec une lettre au ministre pavée de bonnes intentions, avec des revendications justifiées mais qui n’envisage rien en termes de lutte.
L’inclusion vue d’abord comme un coût à réduire
Si l’inclusion est un défi adressé à l’école publique pour scolariser tous les enfants, y compris celles et ceux en situation de handicap ou trop “différent·es” pour supporter l’organisation figée de la scolarité, pour le capitalisme, elle est d’abord un coût. Dans ce cadre, le “en même temps” macronien consiste d’un côté à faire beaucoup de communication (plan autisme, Conférence Nationale du Handicap…) en feignant de prendre en compte tou·tes les élèves ayant des besoins particuliers avec des discours ruisselant de bons sentiments. Et de l’autre, une politique de terrain toujours plus restrictive dont le fer de lance actuel, le fameux PAS, en est l’exemple parfait. Pour faire court, la règle en vigueur veut que les besoins d’un·e élève en situation de handicap soient déterminés par une équipe pluri-disciplinaire de la MDPH et qu’ensuite, l’Éducation nationale mette en face des moyens (AESH, aménagements divers…) pour permettre une scolarisation maximale en milieu ordinaire. Avec le nouveau fonctionnement, c’est le PAS qui serait doté de la compétence de “définir, pour les écoles et établissements scolaires de l’enseignement public et de l’enseignement privé sous contrat de leur ressort, les mesures d’accessibilité destinées à favoriser la scolarisation des élèves à besoins éducatifs particuliers ”. On voit bien l’embrouille, l’Éducation nationale a toutes les cartes en main et rien ne l’empêchera de limiter les besoins aux moyens qu’elle voudra bien mettre à disposition. Il y aura bien des possibilités de recours pour les familles mais ce sera une véritable “usine à gaz” où elles auront à faire à deux entités distinctes (PAS et MDPH). On imagine facilement que les parents issus des milieux populaires n’auront ni les codes, ni l’énergie pour contester les miettes du semblant d’inclusion mis en place pour leur enfant.
Et comme on ne lésine pas sur l’économie de moyens, il est également prévu que débutent les expérimentations visant à fusionner l’école et les établissements médico-sociaux. Les élèves concerné·es seraient “inclus·es” dans l’école avec l’aide des personnels qui intervenaient auparavant dans les établissements. Même si on n’en est qu’au stade expérimental, on devine, là-encore, que la machine va s’emballer et qu’à court terme une économie substantielle sera réalisée avec la fermeture pure et simple des établissements. Affaire à suivre…
La souffrance au travail des enseignant·es
À côté des modalités du PAS “démocratiquement” adoptées grâce au 49.3, l’enquête de l’ASL, pilotée par les chercheurs en sciences de l’éducation Éric Debarbieux et Benjamin Moignard est tout à fait édifiante. Le sujet n’était pas l’inclusion mais plutôt une recherche d’identification des difficultés au travail. Or, il se trouve que l’inclusion y prend une part essentielle car elle est identifiée comme cause majeure des souffrances actuelles des personnels en particulier dans le premier degré. Ils et elles se perçoivent en difficulté dans leurs classes face à des situations ingérables pour lesquelles ils/elles n’ont jamais reçu la moindre formation. Ou si peu, ou si mal que ça revient au même. Pour eux et elles, ce qui est en cause est l’accueil d’élèves porteur·euses de “troubles du comportement” ou identifié·es comme tel·les avec des qualificatifs comme “élèves perturbateurs”, “enfants ingérables dans le cadre de la classe”… Pour la plupart, ils/elles ne relèvent pas d’une situation de handicap. Ils/elles sont souvent issu·es de familles et de milieux socialement ségrégués, en décalage, voire en défiance avec les codes de l’école. À ces élèves sont venu·es se rajouter plus récemment d’autres, issu·es de milieux sociaux divers dont la caractéristique centrale est un refus du cadre imposé par le milieu scolaire ainsi qu’une volonté affichée de “toute-puissance”. Les chercheurs posent une question judicieuse : “quand plus de deux tiers des enseignantes et enseignants en milieu ordinaire affirment la fréquence de telles difficultés, faut-il forcément les considérer comme des salauds qui passent leur vie à exclure des petits enfants ? Ou s’agit-il de professionnels démunis par faute d’une formation adéquate et de personnels d’aide et d’accompagnement spécifiques pour ce type de troubles ?”
Une absence totale de formation
Le problème est clairement posé. Le besoin en formation est immense et les prises en charges adaptées sont indispensables. Or, sur les besoins en formation, on est dans un manque abyssal, autant en termes de contenus en formation initiale et continue qu’en nombre de postes d’enseignant·es spécialisé·es. De plus, le traitement de ces difficultés nécessite des moyens hors de l’école qui, lorsqu’ils existent, sont en nombre ridiculement faibles (SESSAD, centres de thérapies familiales…). Et pour peu qu’on donne la parole aux actrices et acteurs de terrain, il est permis d’imaginer des fonctionnements pédagogiques et soignants qui mériteraient d’être expérimentés.
Et si c’était ça une des solutions face à la casse de plus en plus systématique de l’école, en particulier de sa version inclusive, imposée par le capitalisme triomphant ? Donner à celles et ceux qui sont quotidiennement confronté·es au problème les outils pour co-construire des alternatives efficientes. À charge pour les organisations syndicales de les soutenir dans l’organisation de leurs luttes pour y parvenir. Ce serait assurément plus mobilisateur que la rituelle petite grève de 24 heures.
Michel Busse
Ces lignes sont écrites le 23 décembre, alors que la barre des 30 000 Palestinien·nes tué·es à Gaza a été franchie. On assiste à une guerre d’anéantissement contre le peuple palestinien.
Bénéficiant d’une impunité totale accordée par les dirigeants occidentaux et protégé par le veto de Joe Biden, l’occupant ne fait même plus semblant de vouloir anéantir le Hamas.
Transformer Gaza en un monceau de ruines
Un à un, les hôpitaux de Gaza ne peuvent plus fonctionner. Mohammad Abou Salmiya, directeur de l’hôpital Al Shifa a été arrêté. Les fameux “tunnels” du Hamas sous l’hôpital se sont révélés aussi crédibles que les “armes de destruction massive” de Saddam Hussein qui avaient servi de “prétexte” à la destruction de l’Irak. Le Croissant Rouge Palestinien dont certaines équipes sont restées dans le nord au milieu des gravats a aussi été attaqué.
L’occupant choisit ses victimes en utilisant l’Intelligence artificielle. Le poète Refaat Alareer a été tué le 6 décembre avec une partie de sa famille. Ses derniers vers étaient prémonitoires : “Si je devais mourir, que cela apporte de l’espoir, que cela soit un conte” . À Gaza, on tue les poètes, à Jénine, on arrête la direction du Théâtre de la liberté. Puisque les Palestinien·nes sont des “animaux humains” comme l’expliquait le ministre israélien Yoav Galant, leurs intellectuel·les sont forcément des terroristes.
Les témoins du génocide en cours sont gênant·es. Le 15 décembre, l’occupant a tué Samir Abu Daqqa (de la famille de Mariam), qui travaillait pour Al Jazeera . 66 journalistes ont été tués à Gaza depuis le 7 octobre. Curieusement, Reporters sans frontières n’en a recensé que 13.
Une des églises de Gaza a aussi été bombardée. Parmi les victimes, des fidèles et des réfugié·es. Le pape s’est “ému”.
Dès le début de l’attaque israélienne, l’Institut culturel français de Gaza a été bombardé. 112 Français·es ou binationaux ont pu quitter Gaza avant le 14 novembre. Mais les employé·es palestinien·nes du Consulat de France n’ont pas eu l’autorisation de sortir. L’un d’eux a été tué à Rafah. La France a (mollement) protesté.
90 % de la population a quitté son logement et 70 % des infrastructures sont détruites. Israël bombarde systématiquement les lieux où son armée avait donné l’ordre à la population de Gaza de se réfugier. C’est le cas des deux grandes villes du Sud : Khan Younis et Rafah.
Les terres agricoles ont été ravagées, les équipements détruits. Dans le port de Gaza, il ne reste que sept bateaux. Il y en avait 96 avant la guerre.
Voici le témoignage d’un habitant de Nuseirat
“L’armée d’occupation est dans Khan Younis. Les soldats demandent à la population de se déplacer vers Rafah.
Mais les gens ne le veulent pas : ils savent qu’il n’y a plus de possibilité d’abris, ils seront en plein air, et complètement à la merci des mini-hélicoptères dont je vais parler ci-dessous.
Alors ils s’efforcent de remonter vers Deir-al-Balah et Nuseirat, et donc là, le nombre de déplacés, déjà aberrant, grossit sans cesse.
La surveillance de l’armée israélienne s’effectue par un grand nombre de tout-petits hélicoptères, des quadcopters. De diverses tailles, très maniables, espionnant avec caméras et photos, repérant les visages, pouvant transporter des charges explosives ou être munis d’armes automatiques. Commandés comme l’étaient les tours tueuses depuis des centres de contrôle bien à l’abri. Ces engins se faufilent jusque devant les fenêtres. Le soldat s’adresse aux personnes, donne des ordres, exige l’ouverture des fenêtres. Et documente avec caméra en direct tous les mouvements.
Les familles encore à Khan Younis ne veulent pas aller s’installer dans le rectangle, entièrement nu et sans la moindre infrastructure, déclaré “zone sûre” par l’armée israélienne (cette zone, Al-Mawasi, s’étend du bord du gouvernorat de Khan Younis jusqu’à Rafah, le long de la côte, sur une largeur d’à peu près 2 km). Ils craignent trop le fait que, là-bas, ils seront entièrement visibles, y compris leurs visages. Ils savent les quadcoptèrs extrêmement dangereux. On a pu les voir agir sur l’hôpital Kamal Adwan.
Ces quadcopters sont des centaines au-dessus de la bande de Gaza. J’en ai vu voler une vingtaine autour de ma maison”.
Gaza avant le 7 octobre
Les médias, fidèles au discours de l’occupant, ont relayé une image aussi terrible que fausse de Gaza. Non, ce n’est ni une population de fanatiques prêts à mourir pour la cause, ni des gens soumis et terrorisés par la dictature des barbus. On entend librement toutes les opinions à Gaza. On rentre dans un taxi collectif et tout de suite la discussion commence : “Vive le Hamas” ; “À bas le Hamas, ce sont des corrompus ”. Il y a une dizaine de partis politiques qui s’expriment légalement, y compris le Fatah. Il est fréquent dans les familles d’avoir des gens dans des partis politiques différents. Par contre, les Salafistes qui avaient essayé d’apparaître au moment de l’affaire des caricatures, ont été réprimés avec une grande violence par le gouvernement du Hamas.
La société civile est très “dégagiste”. Elle reproche aux partis de défendre leurs propres intérêts et de se complaire dans la division.
Gaza est une société très éduquée. Il y a 1 % d’illettré·es contre 35 % en Égypte voisine. Il y a 100 000 étudiant·es dans six universités et 21 000 diplômé·es chaque année alors que l’université est payante et parfois fort chère. Comme il y a très peu de travail salarié, les diplômé·es acceptent souvent de travailler gratuitement : “On ne peut pas laisser notre société s’écrouler. Un jour le blocus cessera et comme on aura de l’expérience, on aura un travail ”.
La grande force de la société palestinienne, ce sont les centaines d’associations petites et grandes qui permettent à la société de ne pas s’écrouler. Il y a les associations locales qui assurent le préscolaire et le périscolaire, les associations de quartiers, les comités populaires des camps de réfugié·es, les associations de soutien psychologique (tant les bombardements traumatisent la population). Il y a des traditions d’entraide, de secours aux orphelin·es, aux veufs, aux veuves, aux blessé·es, aux familles de prisonnier·es. Il y a les associations qui viennent en aide aux estropié·es et aux handicapé·s (350 mort·es et 10 000 “jambisé·es” souvent amputé·es lors des marches pacifiques du retour de 2018-19).
Il y a de très nombreuses associations de femmes qui dénoncent le patriarcat et les violences conjugales. Il y a plusieurs associations sportives, y compris féminines.
75 % de la population sont des réfugié·es (72 % ont la carte de l’UNRWA). Dans les zones rurales, les mokhtars (chefs traditionnels) assurent la cohésion sociale.e
Il y a des grosses associations, par exemple le PCHR (Centre Palestinien des Droits de l’Homme) qui recense toutes les violations des droits humains de l’occupant mais aussi des deux gouvernements rivaux. Il y a l’UAWC (syndicat des travailleurs de l’agriculture et de la pêche) ou le PARC (Palestinian Agricultural Relief Committee) qui assure la transition entre les paysans pauvres et la population.
La société de Gaza peut-elle se désagréger ?
Jusque-là, après chaque vague de bombardements, les paysan·nes remettaient en production leurs champs, reconstruisaient leurs serres et les fermes à poulets. Les bateaux de pêche non confisqués reprenaient la mer. Et la population se remettait à faire de l’artisanat, à commercer, à éduquer les enfants.
Mais cette fois, les destructions sont irréparables. La famine s’installe. La population du nord est partie sans vêtements chauds, sans équipement.
Les témoignages que nous recevons sont très inquiétants :
“Quand des camions d’aide sont en déplacement, il peut arriver qu’ils soient attaqués et leur cargaison volée. À Deir-el-Balah, la police ayant pris place dans un camion a ouvert le feu et tué les voleurs.
Il faut comprendre qu’il y a des milliers et des milliers de familles affamées. Les coupeurs de route revendent le butin à 200 % du prix… Comprenez qu’on est en situation de famine.
Les familles puissantes, appuyées sur 2000 à 3000 personnes, s’organisent en mafias. La police ne peut pas contrôler l’ensemble. À Deir-al-Balah, la police est entrée dans une école-abri et en est ressortie avec de nombreuses personnes arrêtées.
Netanyahou l’a dit : nous amènerons les Gazaouis à se manger les uns les autres”.
Comment résister ?
À Nuseirat, dans le centre de la bande de Gaza, la maison du correspondant de l’UJFP à Gaza est devenue le refuge de centaines de personnes, chassées par la destruction de leurs maisons ou de leurs immeubles. L’argent envoyé a permis d’acheter des tentes, des vêtements chauds, des chaussures pour enfants, des couvertures. Une cantine collective a pu être organisée. Une boulangerie était prévue. Il a fallu trouver du nylon pour se protéger de l’humidité, des jerricans d’eau et un camion de riz. Toute cette entreprise s’est interrompue le 22 décembre. L’armée israélienne a donné l’ordre à tou·tes ces réfugié·es de partir. Pour où ? Pour l’instant, notre correspondant a pu aller chez sa fille. Pour combien de temps ? Il pleut et il fait froid à Gaza.
Une autre équipe, celle de l’association Ibn Sina, a dû quitter le camp de Jabalia (au nord de la bande de Gaza, tout a été détruit là-bas) pour Rafah. Elle a pu organiser des séances d’aide psychologique aux enfants, des repas collectifs, l’aménagement d’abris. Elle s’occupe à présent de construire des latrines car les réfugié·es n’en ont pas.
Et maintenant ?
L’histoire a montré (les Amérindiens, les Aborigènes…) que des peuples peuvent être vaincus et réduits à des situations telles qu’ils ne sont plus en situation de réclamer leurs droits.
Jusqu’à présent les Palestinien·nes bénéficiaient du fait que leur société ne s’était pas écroulée, qu’ils/elles étaient aussi nombreux·euses que les Israélien·nes entre mer et Jourdain. Et ils/elles espéraient que le mouvement de solidarité serait assez fort pour obliger les gouvernements complices à sanctionner l’occupant.
Les fascistes au pouvoir en Israël sont décidés à provoquer une nouvelle Nakba, un nouveau nettoyage ethnique. La destruction de Gaza s’accompagne d’une attaque généralisée de la part des colons et de l’armée contre la Cisjordanie.
Peu leur importe les milliers de mort·es. Peu leur importe que les Palestinien·nes se sont juré·es qu’ils/elles ne partiraient pas, comme cela s’est fait en 1948. Peu leur importe qu’aucun pays n’est disposé à accueillir des nouveaux/ nouvelles réfugié·es.
En détruisant totalement Gaza, en faisant régner la terreur en Cisjordanie, les sionistes “renversent la table”. Il/elles ont toujours eu deux priorités : le maximum de territoires et l’État ethniquement pur.
Gaza est revenue 75 ans en arrière avec des centaines de milliers de personne dehors ou sous la tente et le lien social détruit.
Une partie majoritaire de la planète désapprouve. Mais ceux et celles qui ont la puissance militaire ou financière laissent faire.
Les pays arabes n’utilisent ni l’arme diplomatique, ni l’arme pétrolière.
En Israël, aucune rupture du front intérieur n’est en vue. Il y a bien les familles des Israélien·nes retenu·es à Gaza qui protestent. Mais ils/elles n’ont aucun moyen d’imposer un arrêt de la tuerie. La télévision donne régulièrement la parole à des gens qui éclatent de rire sur les mort·es à Gaza et qui ont “intégré” le fait que les bébés sont aussi des cibles à détruire. Après Yoav Galant (“les Palestiniens sont des animaux humains”), le maire adjoint de Jérusalem a surenchéri en proposant “d’enterrer vivants” les Palestinien·nes. Sans sanctions, il n’y a rien à espérer de la société israélienne.
Dans le monde, l’extrême droite, en pleine ascension, a trouvé en Israël un modèle.
Biden et l’Europe libérale, malgré leur opinion publique, soutiennent et protègent les fascistes au pouvoir à Jérusalem. Entre 4000 et 5000 Français·es combattent en toute impunité dans l’armée israélienne. Le mouvement de soutien à la Palestine continue à être réprimé.
Ce soutien au génocide implique la destruction définitive des “droits humains” tels qu’ils avaient été définis après 1945. Certes, ils ont été régulièrement violés mais l’Occident continuait à les invoquer pour dénoncer la Russie, l’Iran, la Chine.
La destruction de Gaza annonce une loi de la jungle généralisée. Les sociétés des pays occidentaux et du monde arabe ont désormais une responsabilité majeure. La défaite de la Palestine sera notre défaite à tou·tes.
Pierre Stambul, 23 décembre
Vaste programme traité dans le numéro 24 de la revue Les utopiques.
On ne manquera pas de relever que le territoire premier du syndicalisme, c’est l’entreprise, le service, le lieu de travail. De plus en plus, celui-ci n’est pas circonscrit à un périmètre restreint et définitif. Il y a longtemps que les portes de l’usine ne sont pas son seul horizon. D’ailleurs, l’ont-elles été, du moins pour le syndicalisme dont nous nous revendiquons, dès lors que celui-ci concerne aussi les chômeurs et chômeuses, les personnes en retraite, les jeunes en formation, etc. ? Comment la transformation sociale, la rupture avec la société capitaliste, patriarcale et destructrice de la planète serait-elle envisageable sans intervenir dans les villes, les quartiers, les villages ?
Depuis longtemps, le syndicalisme a créé un outil pour répondre à ces enjeux : ce sont les unions interprofessionnelles locales. Nous ne revenons pas ici sur leur filiation avec les Bourses du travail, déjà évoquée au fil de précédents numéros des Utopiques 1 . De Seine-Saint-Denis pour l’une, des Vosges pour l’autre, de Solidaires pour la première et de la CGT pour le second, Anouk Colombani et Michel Tommasini nous donnent deux éclairages complémentaires : sur les unions locales CGT dans le 93 d’une part, sur l’importance des unions locales d’autre part, à partir d’un état des lieux précis dans la CGT. Manuel Guyader et Anouk Colombani offrent un zoom sur les forces et contradictions d’une union locale, celle d’Aubervilliers.
Les territoires sont des enjeux politiques et économiques ; leur statut, fruit de l’histoire et donc de rapport de force, n’est pas toujours celui auquel aspirent les peuples qui y vivent. Guillaume nous livre un aperçu fort documenté de l’émergence d’un syndicalisme anticolonial en Corse, de la CFDT au STC. À propos de colonies, Verveine Angeli et Jean-Paul Dessaux explique ce que nous dit le chlordécone des territoires de la Martinique et de la Guadeloupe. Restons dans le domaine international : Nara Cladera a recueilli les propos de Nathaniel Clavijo, du PIT-CNT, sur la crise de l’eau en Uruguay ; ce n’est pas une sécheresse mais un saccage environnemental, nous dit-il.
D’un territoire à un autre, il faut des transports. À travers les actions de la Convergence nationale rail, Didier Le Reste illustre en quoi le rail est un outil de désertification du territoire. Jullien Troccaz explique pourquoi SUD-Rail, pour le ferroviaire et l’écologie, refuse la nouvelle ligne Lyon/Turin. L’union départementale Solidaires de Seine-Saint-Denis traite du saccage du territoire dû aux Jeux olympiques et paralympiques. Contre les déserts médicaux, la solution c’est la démocratie nous dit le Syndicat de la médecine générale. Deux articles reviennent sur les activités d’unions départementales Solidaires dans des territoires ruraux : Baptiste David nous parle de l’implication de l’UD des Deux-Sèvres dans la lutte contre les mégabassines ; Yannick Baraban, John Doutre et Alexandra Nagy de celle de l’UD de la Meuse dans les rencontres transnationales des luttes paysannes et rurales.
Les territoires sont aussi des lieux d’alternatives. Richard Neuville nous présente Ardelaine , une coopérative de territoire. Kamel Guemari raconte l’Après M, une expérience sociale menée pour et par la population locale. Christian Mahieux interviewe l’équipe de L’empaillé , exemple parmi d’autres d’une presse libre ancrée dans les territoires. Métropoles, métropolisation, démétropolisation : Makan Rafatdjou nous livre une analyse pointue. Nous avons aussi transcrit un débat, organisée par l’Association internationale de techniciens, experts et chercheurs, à propos de la nouvelle question foncière. Enfin, tandis que Denise Milbergue et Patrick Velard nous font découvrir l’activité de Solidaires dans un CESER, le SUPFEN Solidaires relate une lutte pour la sauvegarde de la forêt.
Le numéro se complète de cinq articles hors-dossier : Jérôme Massin et Francky Poiriez rappellent, à partir de l’expérience de SUD Industrie, en quoi les salaires sont une bataille centrale pour le syndicalisme. Édy Zhilman du syndicat suisse Unia nous dresse un panorama des luttes syndicales et sociales dans ce pays. Lina Cardenas traite des formations aux enquêtes militantes en santé au travail au sein de l’Union syndicale Solidaires, alors que Nicolas Latteur propose une critique populaire de l’exploitation, à partir d’une centaine d’entretiens menés auprès de salarié·es, en Belgique et en France. Pour finir, Ernesto Herrera analyse l’échec du mouvement ouvrier lors du coup d’État militaire en Uruguay, il y a 50 ans, en juin 1973.
Christian Mahieux
Abonnement : 2 ans/6 numéros 40€ ; 1 an/3 numéros 20€.
Règlement par chèque à l’ordre de Union syndicale Solidaires – Les utopiques, 31 rue de la Grange-aux-Belles 75010 Paris.
Le 28 novembre, se tenait à Niort la suite du procès, commencé le 8 septembre, de neuf militants inculpés pour l’organisation de la manifestation du 25 mars à Sainte-Soline, qui avait vu un déferlement de violences policières faisant plusieurs blessé·es très graves. Les neuf inculpés sont les représentants des syndicats et associations qui avaient appelé à la manifestation. Une journée de mobilisation et d’animations était organisée pour soutenir les inculpés. C’est dans ce cadre qu’une table ronde contre la répression a été organisée.
Environ 400 personnes étaient présentes sur le site du patronage laïque à Niort pour participer à une table ronde “Contre la répression des militants” avec la FSU, Solidaires, la CGT, Bassines non merci et la Confédération paysanne.
Les interventions syndicales
La FSU souligne une intensification de la répression en interne (cf. les quatre de Melle ) et sur les manifestations avec l’utilisation récurrente des gardes à vue. La “criminalisation” du mouvement social, que ce soit au niveau syndical, écologique et féministe, devient systématique.
Pour Solidaires, la répression a commencé dans les quartiers populaires. Elle s’est accélérée depuis avec les lois Travail – El Khomri (2016), Cazeneuve (2017), sécurité globale (2021), “engagements républicains” (2021), avec également le mouvement des Gilets jaunes (2018-19), et la lutte contre la réforme des retraites (2020 et 2023). Solidaires note l’explosion des violences policières mais aussi celle des mises en examen. Dès lors il y a nécessité d’une convergence – associations, syndicats, collectifs – pour le droit à manifester et contester juridiquement les mises en examen.
La CGT rappelle le droit à manifester sans “déclaration obligatoire”. Elle confirme le harcèlement contre les responsables syndicaux, gardes à vue, convocations abusives au commissariat pour participation à des manifestations interdites. Tout est mis en œuvre pour intimider et détruire le mouvement social.
Deux poids, deux mesures
Le représentant de Bassines Non Merci, militant depuis 50 ans, a reçu sa 1ère grenade il y a 5 ans. Il souligne que dans la région les militant·es sont la cible d’agressions extrêmement graves, tabassages, harcèlements, violences physiques, destruction de biens, sans aucune poursuite judiciaire à l’encontre des agresseurs pourtant connus. De plus, la surveillance policière en amont s’arme d’équipement que l’on peut qualifier de militaire.
La Confédération paysanne confirme le contrôle accru des militant·es ; une répression toujours plus violente et une criminalisation de leur syndicat, mais pas des deux autres 1 . Comme pour Bassines non merci il y a deux mesures, deux traitements. Le gouvernement veut restreindre les subventions aux petits syndicats, les étrangler financièrement pour asphyxier les luttes.
Témoignages et échanges avec la salle confirment cette accélération des toutes les violences policières, juridiques, financières car le soutien à ces luttes croît fortement.
Tous et toutes confirment la nécessité vitale d’une convergence des associations, collectifs et syndicats dans les luttes.
Emmanuelle
Nous publions ci-dessous le texte d’un document réalisé par le collectif Bassines Non Merci distribué à l’occasion de la table ronde organisée à Niort le 28 novembre, en soutien aux militants jugés ce jour-là pour leur implication dans la manifestation de Sainte-Soline le 25 mars 2023. Il éclaire de manière pédagogique les enjeux de la construction des méga-bassines et des usages de l’eau.
Bassines ? Non merci !
Le bassin versant de la Sèvre Niortaise est classé en Zone de Répartition des Eaux depuis son apparition dans le code de l’environnement il y a 30 ans. Cela signifie qu’il est en déficit chronique d’eau : les prélèvements sont, chaque année, supérieurs aux ressources.
L’irrigation agricole représente 80 % des prélèvements estivaux et le niveau des nappes chute drastiquement chaque année au mois de juillet, quand commence l’irrigation intensive. Le changement climatique et les sécheresses de plus en plus fréquentes montrent l’importance d’une gestion équilibrée de la ressource en eau. Or les méga-bassines sont une fausse solution à la carence en eau sur notre bassin versant. Celles-ci permettront de sécuriser l’irrigation pour certains exploitants en prélevant l’eau par anticipation avant que la sécheresse ne se déclare. Chaque année le dépassement des seuils de crise entraîne des arrêtés d’irrigation en été. Les méga-bassines sont dimensionnées sur la base des volumes théoriques autorisés. Les volumes réellement prélevés, n’atteignent jamais ces volumes autorisés à cause des arrêtés sécheresse. Les irrigants raccordés aux méga-bassines pourront donc consommer plus d’eau (l’ensemble des volumes autorisés) que ce qu’ils avaient l’habitude de prélever. D’autre part, le volume de ces réserves n’étant plus pompé l’été, alors les irrigants non raccordés pourront à leur tour pomper d’avantage, jusqu’à atteindre à nouveau les seuils de crise. Nous aurons donc une augmentation de 27 % des volumes d’eau pompés.
La sécheresse de 2022 l’a illustré, la ressource en eau ne cesse de diminuer. Même en hiver, elle n’est plus aussi abondante et la quantité d’eau globale disponible ne permet pas de satisfaire tous les usages. Autoriser les stockages pour l’irrigation de moins de 5 % des exploitations agricoles du département, revient à privatiser une part très importante de la ressource pour des pratiques écologiquement contestables au détriment des autres usagers qui devront s’adapter aux restrictions.
La pyramide des usages de l’eau
En France, la pyramide des usages est régie par ordre de priorité. Depuis plus de trente ans, la troisième priorité est passée devant la seconde. Les conditions de prélèvement imposées aux méga-bassines sont largement inefficaces et ne réduisent en rien l’impact sur le milieu. Le seuil de remplissage de la SEVI7 dont les trois pompes impactent directement le Mignon par leur proximité, est à un niveau inférieur au lit du Mignon. Les niveaux de seuils ont de fait été fixés uniquement pour s’assurer du remplissage des méga-bassines, en aucun cas pour préserver les milieux.
L’eau qui sera pompée l’hiver pour les méga-bassines est une eau qui ne viendra pas réalimenter les zones humides. Or ces zones se reconstituent l’hiver pour répondre aux besoins du milieu naturel. Sans rechargement suffisant des zones humides et des sols, ce sont de nombreuses espèces végétales, animales terrestres et aquatiques qui sont impactées par l’irrigation intensive et les méga-bassines.
Dans ce contexte, il est indispensable de penser une nouvelle gestion quantitative et qualitative de la ressource en eau. Celle-ci concilierait les usages, accompagnerait l’activité agricole vers des pratiques plus respectueuses de l’environnement et laisserait un peu de répit aux milieux naturels surexploités.
Des solutions existent
De vraies solutions existent pour lutter contre les sécheresses présentes et futures. Ces solutions sont basées sur la nature :
• Réimplanter des haies qui ralentissent le ruissellement des pluies, facilitent l’infiltration, protègent des vents desséchants et du lessivage des sols.
• Favoriser le retour aux sols vivants riches en matière organique et privilégier certaines pratiques comme l’agroforesterie.
• Cultiver des plantes adaptées aux types de sols, au climat et à la topographie, utiliser des variétés non OGM résistantes au stress hydrique, remplacer les cultures de maïs par des espèces moins gourmandes en eau l’été.
• Arrêter l’agriculture intensive des sols très superficiels et réhabiliter les prairies
• Ne pas faire de cultures hivernales en fond de vallée , pour laisser les zones humides et le marais poitevin s’ennoyer l’hiver.
• Renaturer les cours d’eau pour réduire la vitesse d’écoulement et l’impact des inondations.
• Arrêter le drainage des sols qui réduit la recharge des nappes.
Ces mesures bénéficieraient à tou·tes et amélioreraient le stockage du carbone, le paysage, la biodiversité, la qualité de l’eau et la lutte contre les inondations.
L’irrigation, une longue histoire
La politique productiviste d’après-guerre a encouragé le remembrement. Il consiste en une re-distribution puis au regroupement des parcelles, permettant de tirer de meilleurs profits de la mécanisation des exploitations. Depuis les années 50, ces remembrements successifs ont affecté les paysages et supprimé, entre autres, 70 % des haies indispensables à l’infiltration des eaux.
Depuis les années 70-80, l’assèchement volontaire des champs au printemps, le drainage des prairies et des tourbières, le décaissement et le recalibrage des cours d’eau, l’ouverture des pelles du Marais Poitevin, ont bouleversé en profondeur l’équilibre hydraulique du territoire et des zones humides.
Depuis les années 80, l’État a encouragé, sans encadrement et à grande échelle, les prélèvements d’eau par forage, accentuant la décharge des nappes. Les rivières, qui coulaient en permanence, même en été, il y a quelques décennies, ne sont plus que des cours d’eau intermittents. Tous les ans, les Deux-Sèvres recensent en moyenne 500 km d’assecs sur 2700 km de cours d’eau (1000 km lors de l’été 2022).
L’abandon, depuis les années 70, de l’élevage à l’herbe au profit d’un élevage hors sol plus lucratif, la surproduction de maïs destinée à l’élevage et à l’exportation, l’industrialisation de l’agriculture, sont autant de pratiques encouragées par les subventions de la Politique Agricole Commune (PAC). Ces évolutions ont transformé en profondeur le modèle agricole dépendant de l’irrigation et des intrants chimiques. La mort biologique des champs, le tassement et la surexploitation des sols, imperméabilisent et réduisent l’infiltration.
Une vérité hydrologique
Dans le bassin versant de la Sèvre niortaise, la situation des cours d’eau est depuis longtemps catastrophique. L’été, les étiages (périodes où le niveau des rivières est le plus bas) sont de plus en plus précoces et durent de plus en plus longtemps.
Durant l’hiver 2022, le Mignon, rivière emblématique du Marais, ne s’est remis à couler que mi-décembre après plus de six mois d’assec. Selon le niveau des eaux, les nappes alimentent les rivières ou les rivières alimentent les nappes, en interaction directe et toute l’année. Si les prélèvements dans les nappes excédent le réapprovisionnement hivernal, progressivement les nappes s’assèchent, les rivières et zones humides avec.
L’hiver, les précipitations et la mise en dormance de la végétation permettent d’initier une recharge des nappes. Cette recharge dépend de la pluviométrie, de plus en plus incertaine, mais aussi de la capacité d’infiltration de l’eau dans les sols peu perméables (voir encart infiltration ci-contre).
Au début du printemps, certains exploitants agricoles drainent les sols de plus en plus tôt, afin de mettre en culture leurs champs. Par le biais des drains, des fossés et l’ouverture des pelles, l’eau est évacuée et les sols asséchés.
Usages et cycle de l’eau sur le bassin versant de la Sèvre niortaise
Évapotranspiration
Processus de transfert d’une quantité d’eau vers l’atmosphère, par l’évaporation au niveau du sol et par la transpiration des plantes. Composant essentiel du cycle hydrologique, cette humidité dans l’air est indispensable à la vie sur terre et correspond au 2/3 des quantités d’eau tombées sur notre bassin.
Infiltration
Processus par lequel l’eau pénètre le sol par gravité, atteignant ainsi le sous-sol géologique, une couche rocheuse, poreuse et perméable, affleurant à la surface et de très faible profondeur (l’aquifère). L’eau traverse les roches où elle sera filtrée puis retenue par une couche de roches imperméables formant ainsi la nappe. Un sol sec est hydrophobe, c’est-à-dire qu’il aura tendance à rejeter l’eau, alors qu’un sol humide est hydrophile, c’est-à-dire qu’il capte facilement l’eau. Les épisodes brefs de fortes pluies ne permettent donc pas la recharge de la nappe alors qu’ils sont et seront de plus en plus fréquents.
L’imperméabilisation des sols par l’agriculture industrielle, l’artificialisation, l’urbanisation, la suppression des haies et les sécheresses favorisent le ruissellement au détriment de l’infiltration.
Continuum Terre-Mer
L’eau douce qui s’écoule en surface, dans les rivières, ou en profondeur, dans les aquifères, fait pression sur l’eau de mer. Maintenir un écoulement des rivières jusqu’à la mer et un niveau des nappes supérieur au niveau marin empêche l’eau salée de rentrer dans les terres. Dans le cas contraire, des incursions marines se produisent et les eaux de surface ou souterraines deviennent saumâtres. Les cultures non tolérantes “brûlent” et l’eau destinée à la consommation n’est plus potable.
Consommation ou prélèvement ?
Le prélèvement d’eau est la quantité soustraite au milieu à un instant donné. La consommation d’eau est la différence entre la quantité prélevée et la quantité restituée dans le milieu. C’est la consommation qui traduit donc véritablement la pression exercée sur le milieu.
Ruissellement et drainage
Le ruissellement est le phénomène d’écoulement des eaux à la surface des sols, favorisé par imperméabilisation du sol et l’intensité des précipitations. L’écoulement des rivières n’est en rien de l’eau “perdue”, elle constitue la solidarité amont-aval. L’eau sortant d’un territoire en amont est la source indispensable du territoire aval. Cette eau abondante n’est pas “en trop” elle doit alimenter nos réserves naturelles, tourbières et zones humides. Cette eau douce est vitale pour le Marais Poitevin et le littoral,
Le drainage agricole est un écoulement des eaux qui résulte d’une intervention humaine (drains enterrés et fossés). Celui-ci permet l’assèchement prématuré des parcelles afin d’y intervenir avec des engins agricoles pour y installer des grandes cultures. Le drainage agricole évacue l’eau au plus vite vers les rivières en transportant avec lui sol, polluants et engrais.
La FIMEM, Fédération Internationale des Mouvements de l’École Moderne, face aux événements qui continuent d’ensanglanter le Moyen-Orient, condamne avec fermeté toute forme de violence, d’oppression, d’agression et de guerre contre les populations civiles israéliennes et palestiniennes.
Le terrible attentat commis par le Hamas n’est en aucun cas justifiable, de même que la réponse du gouvernement israélien. Tout ce qui est en train de se passer alimente le désespoir et l’exaspération du peuple palestinien, victime depuis des décennies de l’occupation israélienne et de la non-reconnaissance de son statut d’État. Nous ressentons toutes les victimes de ce conflit comme nos frères et sœurs.
Nous en appelons au Conseil de Sécurité des Nations Unies pour qu’il assume sa responsabilité de garant du droit international en appelant les parties à un cessez-le-feu immédiat, à la libération de tous les otages et au respect des droits humanitaires. Il ne pourra jamais y avoir de paix et de sécurité si les deux peuples ne sont pas autorisés à vivre dans la même région avec les mêmes droits.
Nous soutenons les Israéliens et les Palestiniens qui, même dans cette situation tragique, n’ont cessé de manifester et de travailler ensemble pour le respect et le droit mutuel de vivre en paix et librement dans leur propre État.
La FIMEM adhère aux appels lancés par les mouvements et les citoyens et citoyennes pacifistes pour un cessez-le-feu immédiat et pour le rétablissement des conditions essentielles d’une vie digne pour les populations concernées.
Le droit des enfants
Nous savons que toute guerre, tout conflit armé, s’accompagne toujours de mort, de destruction, de violence et produit de l’injustice, sème les graines et prépare le terrain pour des guerres ultérieures. Les enfants en sont les premières victimes. Le meurtre et la mutilation d’enfants, l’enlèvement d’enfants, les attaques contre les hôpitaux et les écoles, le refus d’accès à l’aide humanitaire, les traumatismes résultant de la violence constituent de graves violations des droits de l’enfant.
Nous voulons rappeler la Convention Internationale des Droits de l’Enfant (CIDE) dans laquelle TOUS les pays du monde se sont engagés à faire passer avant tout l’intérêt supérieur de l’enfant (article 3) et notamment à :
respecter le droit à la vie (art.6) ;
interdire toute discrimination fondée sur la race, la langue, la religion, l’origine nationale… de l’enfant ou de ses parents (art.2) ;
respecter le droit humanitaire en cas de conflit armé… dont la protection s’étend aux enfants (art.38).
La valeur de l’écoute et du dialogue
En ce moment tragique, en tant qu’éducatrices et éducateurs, nous nous demandons ce que nous pouvons faire. Pratiquer la paix signifie, jour après jour, créer les conditions pour que nos élèves, qui seront les adultes de demain, comprennent la valeur de l’écoute et du dialogue, du respect du point de vue de l’autre afin de trouver ensemble une solution aux conflits qui naissent de la non-reconnaissance de l’autre.
La dimension coopérative de l’éducation, qui nous caractérise en tant que Mouvement international, devient alors le fondement pour construire la paix, en partant du proche pour atteindre le lointain. Comme le soulignaient Célestin et Élise Freinet, la politique et la pédagogie sont indissociables, ainsi, une éducation à la paix nécessite :
d’éduquer à dépasser la pensée qui répond à la logique du “bon ou mauvais”, de “l’ami ou de l’ennemi” ;
de cultiver l’espoir et la positivité (une école qui y renonce trahit ses objectifs) ;
de faire connaître des situations de coexistence pacifique entre des personnes “différentes”.
Trois perspectives
Les propositions visant la Paix peuvent porter sur trois perspectives : l’éducation à la Paix, dans la Paix, pour la Paix.
Éduquer à la paix : aider à connaître les causes, les conséquences et la dynamique des conflits et des problèmes qui y sont liés : guerres, industrie de l’armement, inégalités, oppressions et exploitations, migrations, atteintes à l’environnement, droits bafoués, y compris ceux des enfants, et promouvoir les mobilisations collectives.
Éduquer dans la paix : construire une classe coopérative avec une identité de projet de paix et de solidarité entre toutes et tous pour construire des attitudes non violentes et coopératives ; développer et structurer la conscience de soi sur les origines de ses comportements non coopératifs et les modifier. La paix doit également être construite dans les relations interpersonnelles de la vie quotidienne.
Éduquer pour la paix : développer des projets et des parcours pour être des artisans et des artisanes de la paix dans sa propre réalité, puis à une échelle plus large : planifier l’avenir, contacter différentes réalités par correspondance, envoyer des vidéos, soutenir des projets.
La FIMEM, fédération attachée à la défense des Droits de l’enfant et à l’Éducation à la paix invite les enseignants et enseignantes des différents mouvements FIMEM, avec leurs classes et leurs groupes (centres éducatifs, associations, réseaux, etc.), à initier des parcours d’Éducation à la Paix dans l’une des directions indiquées ci-dessus, par exemple à travers des micro-projets d’intervention sur une réalité connue et significative pour eux (leur propre classe, leur quartier, leur pays, leur ville, d’autres réalités, etc.), mais aussi sur des réalités de pays lointains, à travers des outils comme la correspondance scolaire internationale, les échanges interculturels, etc. pour contribuer à les transformer dans un sens positif. L’itinéraire proposé pourrait s’intituler “Construisons la paix à …”.
En outre, le 20 novembre, à l’occasion de la Journée Internationale des Droits de l’Enfant, dans chaque pays, les mouvements adhérents à la FIMEM sont invités à organiser des rencontres en présence ou en ligne sur le thème : “Droit à la Paix pour les Enfants”.
Communiqué de la FIMEM pour la Paix, 29 octobre 2023
Les intertitres sont de la rédaction.
G. Attal a annoncé le 5 décembre les mesures qu’il compte mettre en œuvre dès la rentrée 2024 dans les écoles, collèges et lycées, dans le cadre d’un prétendu “choc des savoirs”.
Ce plan organise le tri des élèves dès la fin de l’école primaire, programme l’explosion du groupe classe au collège et introduit une barrière à l’entrée du lycée, avec en toile de fond une scolarité obligatoire qui serait réduite à l’école du socle pour une part importante de la jeunesse.
Ces mesures, qui ne seraient pas sans conséquences sur les programmes, les horaires et les enseignements disciplinaires, s’intègrent à la volonté plus générale du gouvernement de remise en cause du cadre national de l’Enseignement public et du statut des personnels.
Un plan Attal destructeur !
Sous couvert “d’élévation du niveau”, le ministre Attal a annoncé sa volonté de réécrire les programmes, qui incluraient les contenus mais aussi les méthodes. À tous les niveaux, et plus particulièrement dans le primaire (où des manuels seraient labellisés), semble se profiler une pédagogie officielle et une remise en cause de la liberté pédagogique des personnels.
Au collège, dès la rentrée 2024 en 6e et 5e (puis en 4e et 3e en 2025), les élèves seraient placés dans trois groupes de niveaux “flexibles” en mathématiques et français. Les groupes les plus en difficulté seraient dédoublés (pour un maximum de 15 élèves). Assurément, en dépit d’une situation certes dégradée, il s’agirait de renoncer par avance à amener une classe à la maîtrise du programme, avec des conséquences désastreuses à la clé.
Par ailleurs, l’obtention du brevet serait rendue nécessaire pour pouvoir accéder à la classe de seconde. L’annonce d’une classe “prépa-lycée” ne pourrait vraisemblablement constituer qu’un pis-aller. Les déclarations du ministre anticipant d’ores et déjà une baisse des taux de réussite au brevet et au bac confirment l’éviction probable du lycée d’une partie non-négligeable de la jeunesse, en relation avec la réforme des lycées professionnels et la volonté gouvernementale de promouvoir l’apprentissage à marche forcée.
Vers un enseignement à plusieurs vitesses ?
Le plan Attal prévoit en collège que les “conseils de classe pourront proposer aux élèves en grande difficulté un renforcement dans les enseignements fondamentaux jusqu’à 2 à 3h par semaine ”, tout cela “avec une réduction temporaire des cours dans d’autres disciplines” . Le ministère évoque des “parcours personnalisés”, ce qui ne peut qu’interroger sur le maintien d’une grille horaire nationale et d’enseignements disciplinaires. Dans le contexte de suppressions de postes et de recrutements insuffisants, il est permis de se demander qui assurera les différents cours de français et de mathématiques : s’agira-t-il uniquement de professeurs formés dans ces deux disciplines ?
De la même manière, le ministre annonce le retour du redoublement, mais il est surtout précisé que le passage dans la classe supérieure pourra être conditionné à des stages de “ remise à niveau” pendant les vacances, et qu’il y aura une classe prépa-lycée qui se substituera au redoublement de la 3e. Tout cela relativise grandement l’intention affichée.
Plus fondamentalement, c’est un collège à plusieurs vitesses qui semble se dessiner. Pour certain·es, il sera possible d’aller au lycée, avec l’obtention du brevet ; pour les autres, les objectifs assignés seront ceux du socle commun dans le cadre de l’école du socle.
Le ministre annonce ainsi l’écriture d’un nouveau socle commun, qui serait basé sur quatre piliers : les compétences fondamentales en mathématiques et français (“travaillées dans toutes les disciplines”), les compétences psychosociales et des “repères” de culture générale. Le document ministériel évoque “des repères mentionnés dans les programmes” qui “devront faire l’objet d’évaluations aux moment clés du parcours de l’élève” , ce qui relativise la portée à la fois des programmes et du brevet, et remet en cause un véritable enseignement disciplinaire, socle d’une véritable culture.
Tout porte à croire qu’il s’agit pour le gouvernement de pousser encore plus loin la logique du socle commun, avec un programme qui serait réduit à des “compétences fondamentales” et des “repères” pour une part importante des élèves.
Quant à l’Intelligence Artificielle, selon Attal elle doit servir à “l’amélioration de la détection des difficultés des élèves et [à] la remédiation”. Or, il est impensable qu’elle soit utilisée pour la remédiation, comme le préconise Attal, car les élèves à besoins éducatifs particuliers sont ceux et celles qui, à cause de leur manque d’autonomie, ont le plus besoin, et d’écrit, et d’accompagnement humain. L’Éducation nationale ne doit pas servir de terrain d’expérimentation pour un futur marché de l’IA ou du numérique éducatif au détriment des élèves les plus fragiles.
Une offensive contre le statut des personnels
Le plan Attal conduirait nécessairement à une diminution du nombre d’élèves au lycée. Il impliquerait une autonomie accrue des établissements (constitution des groupes, parcours individualisés, emplois du temps, mise en place de dispositifs variés…) et constituerait un point d’appui pour la déréglementation des horaires et des programmes nationaux, et des enseignements disciplinaires au collège, avec pour corollaire la contractualisation et d’importantes économies à la clé.
Une telle configuration entrerait en contradiction avec le maintien du statut des enseignant·es, dans le cadre de la Fonction publique, et de leur qualification disciplinaire. À tout le moins dans tous les établissements.
La réforme annoncée des concours (en liaison avec le projet de réforme de la Fonction publique) entre ainsi en résonance avec le plan Attal. Le gouvernement a annoncé depuis plusieurs mois sa volonté de centrer les concours sur “les compétences qui seront ensuite nécessaires dans les classes”. E. Macron indiquait ainsi en septembre s’agissant des futur·es candidat·es aux concours : “On les accompagne, on leur apprend la pédagogie dès les premières années, on leur apprend les savoirs fondamentaux et on limite un phénomène qui crée de la frustration avec certains enseignants qui entrent avec un cursus parfois disproportionné et qui ont fait trois, quatre ou cinq ans d’enseignement supérieur avant de tenter les concours de l’enseignemen t […] Alors qu’on aurait pu, avec une formation post-bac en quelques années les recruter et développer en parallèle des mécanismes de formation continue”. La volonté d’affaiblir encore les concours, de créer des licences pluridisciplinaires est à rapprocher des mesures prévues dans le plan Attal.
Le projet de réforme Guérini de la Fonction publique, avec l’introduction d’une rémunération au mérite à la main des responsables locaux, et plus largement la volonté de substituer une fonction publique d’emploi à une fonction publique de carrière, est à relier aux objectifs d’autonomie du gouvernement.
Retrait du Plan Attal-Macron !
Retrait du projet de loi Guérini !
Assurément, les projets de gouvernement programment une transformation profonde de l’école, pour la jeunesse comme pour les personnels.
La responsabilité des organisations syndicales est d’exiger le retrait du plan Attal (“choc des savoirs”) et plus largement de demander le retrait du projet de loi Guérini sur la Fonction publique et des diverses mesures contre l’enseignement. Cela implique de quitter les concertations en cours avec le gouvernement.
Sur ces bases, il sera possible d’appeler les personnels de l’enseignement public à la mobilisation pour repousser les plans du gouvernement et ouvrir la voie à la satisfaction des revendications (hausse des salaires, créations de postes…)
Émancipation GD 13
Intervention d’Émancipation à la CA académique du SNES de Lyon, le 21 novembre 2023 sur la mise en place des pôles d’appui à la scolarité (PAS) et l’acte II de l’inclusion.
Nous sommes déjà intervenus dans les instances syndicales (au Cdfd de la FSU 69 le 22 mai 2023 et à la CA académique du SNES de Lyon le 16 juin 2023) pour alerter sur les nouveaux plans du gouvernement concernant “l’école inclusive” (rapport de l’Igas d’avril 2022 et les mesures annoncées lors de la Conférence nationale du handicap d’avril 2023 présidée par E. Macron).
Face à ces plans qui, sous couvert de progrès, annonçaient une dégradation des conditions d’accueil, d’études et de travail nous proposions que le syndicat exige clairement le retrait de ces plans et refuse toute concertation sur la mise en œuvre de ces mesures, ce que la direction U&A a refusé (ainsi que les représentants de l’ÉÉ).
Aujourd’hui, le gouvernement a introduit dans la Loi de Finances 2024, un article (art. 53) 1 qui décide de la “2e phase de l’inclusion”. Cet article qui modifie l’article L. 351-3 du Code de l’éducation , “confie à l’Éducation nationale la réponse de premier niveau aux besoins identifiés via la création de pôles d’appui à la scolarité (PAS) ”. Il porte, selon l’exposé des motifs, “une réforme systémique du dispositif d’inclusion scolaire ”. Il concerne la “scolarisation des élèves à besoins éducatifs particuliers” 2 , ainsi que les “relations avec les familles pour la scolarisation de leurs enfants” .
Le texte de loi3 décide la mise en place, dès la rentrée 2024, d’une centaine de Pôles d’appui à la scolarité (PAS), avant généralisation dans tous les départements “au plus tard le 1er septembre 2026”. Ces entités ont vocation à remplacer les PIAL (Pôles inclusifs d’accompagnement localisés), mais aussi les structures spécialisées (IME, ITEP…) qui seraient alors diluées dans les écoles et établissements avant fermeture progressive.
Le gouvernement poursuit ainsi la baisse des moyens alloués à l’inclusion : il entend, notamment, limiter drastiquement le recrutement et le nombre des AESH 4 .
Ces mesures s’inscrivent dans le cadre de l’acte 2 de l’inclusion annoncé durant la Conférence nationale du handicap présidée par E. Macron (26 avril 2023) qui prévoit notamment de faire fusionner les AESH et les AED. Le texte indique que l’aide individuelle nécessaire à un élève peut être assurée “par une association ou un groupement d’associations ayant conclu un accord avec l’État ”, soit des AESH d’organismes privés.
Les PAS “définiraient et assureraient la mise en œuvre des réponses de premier niveau” et aussi “la forme d’adaptations pédagogiques” ; les “ressources et pratiques pédagogiques, ainsi que la formation ” seraient de leur ressort. Ce qui signifie que les personnels enseignants seraient pleinement responsables de l’accueil et de l’accompagnement d’élèves à besoins particuliers inscrits dans des classes aux effectifs surchargés. Lors la Conférence nationale du handicap (CNH), l’accompagnement des AESH a été considéré comme une “entrave à l’autonomie” des élèves (sic) !
Quant aux “modalités d’application” des mesures prises par l’article 53 de la loi de finances 2024, elles seront “déterminées par décret”.
Le SNES se prononce pour le retrait des PAS, la non publication du décret sur les modalités d’application du texte inclus au budget 2024, le maintien et la création des places nécessaires dans les établissements sociaux et médicaux sociaux, la création des postes d’enseignants spécialisés nécessaires, un véritable statut pour les AESH, le retrait de l’acte II de l’inclusion.
Émancipation GD 69
Après discussion, la direction académique a intégré le dernier paragraphe (en gras) dans le texte “action” soumis à la CA.
Dernière minute : Le 28 décembre, le Conseil constitutionnel a censuré l’article 53 de la Loi de finance.
Ce pouvoir cache de moins en moins le fait que la seule formation continue des personnels qui vaille, c’est celle qui sert ses objectifs politiques. Ainsi, depuis la rentrée de septembre, les formations sur le temps de travail sont progressivement supprimées… exception faite de certaines d’entre elles, comme les formations de formateurs “Laïcité et valeurs de la République”, formations considérées comme prioritaires.
On ne compte plus les exemples montrant que la frontière entre formation, enseignement et mise au pas idéologique… est de plus en plus ténue en particulier depuis Macron-Blanquer. Cette évolution ne touche pas que les jeunes en formation, elle menace aussi les personnels.
Les fleurs nauséabondes du “Printemps républicain”
Depuis la rentrée 2021, se mettent en place des formations des personnels à la “laïcité et aux valeurs de la République” dans les écoles, collèges, lycées, etc. Ce dispositif fait suite au “rapport Obin” publié en avril 2021 1 ; il s’intéresse particulièrement à l’Éducation nationale, mais s’inscrit dans un plan gouvernemental plus vaste visant à former l’ensemble des personnels de la Fonction publique. Ses préconisations inspirent la politique actuellement à l’œuvre.
Ces mesures ont été présentées comme une réaction de l’Institution voulant fournir des outils aux personnels, après l’assassinat de Samuel Paty par un fanatique religieux. En réalité, elles résultent d’un projet politique plus lointain.
Celui-ci est formulé par la mouvance du “Printemps républicain” dès son appel fondateur de 2016 2 . Appel associant des néo-conservateurs défenseurs de l’“Occident démocratique” et du capitalisme… à quelques éléments de gauche, par exemple l’actuel secrétaire départemental de la FSU de l’Allier.
Le fond commun à toutes ces personnalités ? “Pour nous, la République, c’est ce qui nous est commun ”… bien entendu, “la République” étant ici implicitement la Ve République. La logique politique est assez claire : dès lors qu’on ne part pas des conflits sociaux qui structurent la société capitaliste, on ne pose pas la question de comment agir pour unifier les secteurs opprimés et exploités de la société ; on ne se pose pas non plus la question de lier la laïcité à une quelconque transformation sociale, puisqu’au contraire il s’agit de défendre la société capitaliste telle qu’elle est… contre le salariat issu de l’immigration, par exemple.
Notons que par ailleurs, la laïcité, abondamment évoquée, n’est jamais vraiment définie. C’est logique : il faudrait alors parler de la loi de 1905, du dualisme scolaire, dénoncer la politique des gouvernements successifs sur ce terrain, etc. on ne va pas se fâcher avec des “républicains” réactionnaires pour ce genre de détails !
Le “Printemps républicain” a “collé” au macronisme ; d’abord comme pôle supposé “venir de la gauche”, puis de plus en plus ouvertement comme l’aile droite du macronisme. Aujourd’hui, il en est à considérer que la loi Darmanin sur l’immigration ne suffit pas.
Le rapport Obin, lieu d’une confluence réactionnaire
C’est dans ce contexte que Jean-Pierre Obin est missionné fin 2020 par Jean-Michel Blanquer. Le choix n’est pas anodin : tout en nuances, Obin considère que l’école publique française est aux mains de l’islamisme : c’est le titre d’un de ses ouvrages3 .
Dans cette analyse, les personnels de l’éducation sont à la fois victimes et complices de la diffusion de l’“islamisme”. Depuis sa publication, il est allé encore plus loin4 , diagnostiquant même un “grand renoncement” des profs (complément du “grand remplacement” ?!) : puisqu’il paraît que 80 % des enseignant·es (“Le chiffre monte même à 90 % chez les plus jeunes”) “ont peur”. Peur de quoi ? Pas des mauvaises conditions de travail, des salaires insuffisants, des effectifs surchargés, des contre-réformes qui cassent le sens du métier, etc… non, des élèves d’origine immigrée !
L’une de ses particularités, c’est de ne jamais donner de sources sur ses affirmations (et pour cause, il serait bien en peine d’en trouver). La même logique préside au rapport : aucune référence scientifique, juste des conclusions induites pas “les enseignants et les CPE rencontrés” (p.5) 5 . Cela vaut aussi pour les contenus : si le rapport se plaint que les personnels ne maîtrisent pas les enjeux de la laïcité, lui-même n’est pas précis à ce sujet. Pour les “valeurs de la République”, il prend surtout soin de préciser que ce n’est pas la “lutte contre les discriminations” , précisant même qu’elle aboutirait à aborder les “« valeurs de la République » sous un angle exclusivement négatif, ce qui fait sans doute le jeu de l’idéologie victimaire ” (p.4). Quant à la laïcité, c’est encore pire (ou préférable ?) : on ne saura pas de quoi il s’agit précisément.
Du coup, que propose le rapport ? Tout d’abord, “donner à l’ensemble des personnels, en quatre ans, un premier niveau de formation à la laïcité et aux valeurs de la République, en privilégiant des interventions (d’une journée ou de préférence deux demi-journées) rassemblant tous les personnels au niveau de chaque école, collège et lycée” (p.9).
Si les contenus de formation correspondaient à une formation sur la laïcité digne de ce nom, pourquoi pas, dans l’absolu ? Sauf que l’enjeu pour Obin et Blanquer n’est pas de donner des outils d’analyse pour les personnels. C’est si vrai qu’il vaut la peine de mentionner les deux obstacles majeurs qu’il identifie : “Ces risques, qui ne sont pas nouveaux bien qu’ils puissent prendre de nouvelles formes, ont pour noms autonomie universitaire et corporatisme enseignant” (p.12)… autrement dit, tout ce qui donne une autonomie professionnelle et une liberté pédagogique (relatives) aux personnels. Ainsi, le rapport déplore que dans certaines structures universitaires, “en guise de formation à la laïcité, on inflige parfois aux étudiants des cours ou des mémoires portant sur la « déconstruction » du discours officiel sur la laïcité, prétendant mettre à jour le « racisme systémique » d’un « État post-colonial » » (p.12). De même, qu’entend-on par “corporatisme enseignant ” ? Le rapport est franc : “Il prend dans notre pays, du moins dans le second degré, la forme d’un fort sentiment d’identité collective ancré dans l’enseignement d’une discipline : on est historien ou mathématicien avant d’être enseignant de collège ou de lycée ” (p.13). Outre le simplisme de la réflexion (un professeur d’histoire, ce n’est pas la même chose qu’un historien…), l’enjeu est clair : les personnels d’enseignement ont trop d’indépendance de réflexion par rapport aux orientations politiques du pouvoir. Indépendance d’ailleurs flattée par des acteurs que le rapport prend soin de dénoncer : “plusieurs syndicats traditionnellement rétifs à toute évolution du métier” (p.13)… là on est dans le niveau d’argumentation des éditorialistes de CNews , mais aussi dans un projet politique.
C’est pour cela que le rapport n’envisage pas seulement des actions de “formation” ponctuelles, qu’il sait insuffisantes s’il s’agit de remodeler le corps enseignant suivant les objectifs politiques du pouvoir. Il envisage donc deux pistes. D’une part, faire rentrer cette dimension dans le recrutement lui-même : à partir d’un “référentiel” sur la laïcité, il s’agit de “délivrer une certification spécifique pour la partie du master MEEF mettant en œuvre ce référentiel” (p.14). Ce type de certification serait aussi mis en œuvre dans la formation continue. D’autre part, disposer de personnels – valorisés dans leur carrière et avec un “statut” particulier – ayant pour mission de mettre en œuvre toute cette politique, autrement dit d’une sorte de police idéologique pour les personnels. C’est ainsi qu’il propose de donner un rôle accru aux “équipes académiques LVR” (Laïcité et valeurs de la République », qui ne seraient plus seulement chargées d’intervenir dans le cadre des incidents en milieu scolaire (“confier clairement à ces référents une mission d’impulsion, de conception et de mise en œuvre de la formation LVR”, p.10).
Résister et construire
Qu’en est-il concrètement, sur le terrain ? À première vue, l’application de cette politique est très inégale, de même que le recrutement des fameux référents LVR censés en porter l’application : on peut même y trouver (en petit nombre) des collègues motivés et progressistes. Il n’empêche que le dispositif lui-même est au service d’une politique réactionnaire, et c’est ce qui guide sa mise en place. Dans plusieurs établissements, des conflits voire de la répression ont eu lieu à propos de ces “formations”.
Mais refuser d’appliquer cette politique localement, ce n’est pas refuser toute idée de formation des personnels sur la laïcité. Après tout, il y a un vrai travail de formation – par le mouvement syndical lui-même, mais pouvant irriguer jusqu’à un certain point les structures de formation officielles – sur les questions de laïcité pour les personnels : d’ailleurs, la formation continue choisie et sur le temps de travail est un droit que revendiquent toutes les organisations syndicales.
Alors agissant, il est possible de faire autrement. Prenons un exemple local pour voir ce que cela pourrait donner. Dans un lycée du Var, les collègues intéressé·es et sensibilisé·es à ces enjeux sont confronté·es à une réalité : il est obligatoire d’organiser une formation à la laïcité dans le bassin. Ils et elles agissent donc pour en déterminer le contenu, et ne pas se le faire imposer. Dans le cadre de l’autonomie de l’établissement, ils et elles proposent de faire venir le responsable de la commission juridique de la Libre Pensée, la plus ancienne association laïque de ce pays. Cela donne l’occasion d’une mise au point juridique – problématique peu abordée et pourtant décisive lorsqu’on parle de laïcité – et d’une mise en perspective politique, qui débouche sur des interrogations : les entorses à la laïcité peuvent être de natures diverses, y compris religieuses ; mais ne sont-elles pas aussi celles du pouvoir en place, avec sa récente loi “séparatisme” ? D’autre part, la venue d’un ancien responsable de l’Observatoire de la laïcité est l’occasion d’une remise en perspective de la question de la laïcité dans le cadre de débats de société plus généraux.
La lutte laïque c’est aussi cela : ne pas laisser les pouvoirs en place s’emparer d’une revendication progressiste du mouvement ouvrier, pour éviter qu’elle soit utilisée à des fins réactionnaires.
Quentin Dauphiné
Nous publions ici l’interview de Shadi abu Fakher, activiste de la région de Suwayda au sud de la Syrie, exfiltré vers la France fin 2012 alors qu’il est victime de menace de mort menées à la fois par les agents du régime mais aussi ceux de l’EI. Il répond aujourd’hui à nos questions portant sur la réactualisation de la révolution syrienne. Le pays druze, le sien, se lève à nouveau. Mais son propos daté de septembre 2023 élargit opportunément la focale actuellement circonscrite au drame israélo-palestinien. Il donne sens à ce qui se joue au Machrek comme épicentre d’un conflit majeur à dimension planétaire, dans les rivalités multipolaires.
L’Émancipation : Comment expliquez-vous le soulèvement populaire de Suwayda en août 2023 ?
Shadi abu Fakher : La raison directe en est la décision du gouvernement d’augmenter les salaires des employé·es de 100 %, environ 12,5 dollars et, dans le même temps d’augmenter le prix du carburant de 300 %, d’où la cherté excessive de la vie qui provoque la colère protestataire des populations descendues dans la rue contre le régime.
En quelques jours la place de Karama est devenue le lieu de manifestations après que le gouvernorat de Suwayda a lancé une grève générale. Les manifestations depuis le 17 août jusqu’à aujourd’hui, se poursuivent quotidiennement sur cette place.
Quant aux raisons structurelles et conjoncturelles, elles relèvent de celles historiques du mouvement de l’ensemble du peuple syrien en mars 2011 mais considérablement aggravées du fait de l’inflation.
L’économie des régions contrôlées par le régime s’est effondrée, les institutions de l’État sont ruinées. Plus de 90 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté (rapport des Nations Unies). Les richesses se partagent entre grands bourgeois affairistes, trafiquants de drogue et chefs des milices shabihas attachés au régime.
L’électricité et l’eau sont très fréquemment coupées et le carburant devenu rare est vendu selon des quotas annuels très réduits. S’ajoute à cela une importante pression militaire et policière qui s’applique sur les populations citadines à l’exception, il faut le noter, des populations du gouvernorat de Suwyada, lesquelles ont pu se libérer du déploiement des forces de Sécurité.
L’Émancipation S’agit-il d’une continuation de la révolution de 2011 et comment Suwayda a-t-elle pu y parvenir, c’est-à-dire affaiblir l’influence militaire et sécuritaire du régime ?
Shadi abu Fakher : Le gouvernorat de Suwayda n’est pas isolé de ce qui se passe dans le reste des gouvernorats syriens : des manifestations y ont lieu dès le début de la révolution, bien qu’en nombre relativement limité par rapport au reste des gouvernorats rebelles.
Le premier sit-in syndical dans la révolution syrienne, a lieu au barreau de la ville de Suwayda le 27 mars 2011. Les manifestant·es de ce sit-in ont publié une déclaration exigeant la levée de l’état d’urgence, l’abolition de la loi martiale et des tribunaux d’exception, ainsi que la levée du siège du gouvernorat de Deraa.
Les militant·es ont également mis en place des institutions révolutionnaires et politiques, mais le rôle de la plupart d’entre elles a décliné à partir de la fin de 2013, à mesure que la révolution se tournait vers les armes et que des mouvements islamiques et djihadistes commençaient à apparaître.
Il est bien connu que le régime syrien a libéré environ 1 200 prisonniers djihadistes extrémistes, parmi lesquels de nombreux dirigeants d’Al-Qaïda en Irak. À leur sortie de prison en 2011, ils ont formé tous les groupes islamiques extrémistes en Syrie, y compris Jabhat al-Nosra, l’État islamique (ISIS), Ahrar al-Sham, Jaysh al-Islam et d’autres. Les États du Golfe et la Turquie ont soutenu financièrement, militairement et logistiquement ces groupes.
Vers la fin de l’année 2015, à Suwayda a commencé un autre type de mouvement axé sur l’amélioration des conditions de vie et la réduction des prix, même s’il a parfois muté en protestations révolutionnaires (c’est-à-dire portant les slogans de la révolution syrienne). Le nombre de ceux qui refusaient de rejoindre le service militaire a commencé à augmenter jusqu’à devenir presque généralisé dans le gouvernorat.
Le régime a répondu en créant un climat d’insécurité, tandis que les milices affiliées au régime d’Assad se sont transformées en mafias du crime organisé. Elles kidnappaient des militants et des civils, en tuant certains et en exigeant des rançons pour les autres. Elles menaient également des opérations de vol et tentaient de créer des conflits sectaires entre Suwayda druze et Deraa sunnite.
Dans ce contexte, s’est formé à Suwayda le mouvement “Men of Dignity”, lançant les slogans pour la protection des jeunes qui refusaient de faire leur service militaire et des déserteurs de l’armée du régime. Par ailleurs le Mouvement protégeait le gouvernorat de l’État islamique, dont certaines cellules menaçaient les populations.
Le mouvement a réussi, avec l’aide de la population, à repousser de nombreuses attaques de l’État islamique contre Suwayda et ses environs, comme cela s’est produit lors des batailles d’Al-Haqf le 19 mai 2015 et de Shaqa le 3 juillet 2015. Le mouvement a gagné une large reconnaissance populaire et est devenu un acteur important dans la société, notamment parce qu’il a adopté une position neutre dans le conflit, contrairement à la dichotomie loyauté/opposition. Cela ressort du discours du leader du mouvement, Cheikh Wahid al-Balous : “La Syrie est notre mère. Celui qui veut aller en Iran doit y aller, et celui qui veut aller en Arabie Saoudite doit y aller. Mais nous resterons ici dans notre pays. Nous voulons un État de droit pour tous les Syrien·nes, qui ne tire pas ses ordres de l’Iran chiite ni des idées extrémistes d’Ibn Taymiyyah”.
Le mouvement a également défié le régime et les forces de sécurité à plusieurs reprises, en particulier lorsque ces forces ont tenté de forcer les jeunes hommes à rejoindre le service militaire. Par exemple, un groupe de “Cheikhs de la Dignité” a démoli un poste de contrôle de la sécurité aérienne, et de nombreux affrontements ont eu lieu dans le cadre de la libération de personnes recherchées, en particulier pour le service militaire, qui étaient détenues par les services de sécurité. Cela a inclus le siège par les “Hommes de Dignité” de la prison civile de Suwayda et la libération des détenus qui n’avaient pas fait leur service militaire.
Tout cela s’est fait sans adopter le slogan de renverser le régime, mais plutôt en se fondant sur la logique de ne pas verser le sang syrien contre les Syriens. Le mouvement a continué à progresser jusqu’à ce que le régime assassine le chef du mouvement et la plupart de ses dirigeants dans un attentat à la bombe qui a fait plus de 50 victimes.
À ce moment-là, le régime avait un besoin urgent que les jeunes de Suwayda rejoignent le service militaire, car plus de 40 000 personnes avaient échappé à leur obligation de service, et la plupart d’entre elles étaient des jeunes du gouvernorat. Le régime a retiré ses forces militaires du gouvernorat de Suwayda et de ses environs, où l’État islamique était présent. Quelques jours plus tard, le régime a coupé l’électricité et les communications dans les zones de l’est du gouvernorat, coïncidant avec une attaque soudaine des forces armées de l’État islamique contre plusieurs villages et villes de l’est du gouvernorat. Cette attaque a fait des centaines de victimes civiles pendant leur sommeil, avant que les habitant·es ne comprennent ce qui se passait et puissent annoncer la nouvelle. Les villages et les villes ont rapidement organisé leur défense et ont combattu l’État islamique pendant plusieurs jours, finissant par les expulser et libérer les villes qu’ils avaient occupées.
Cela a accru le mécontentement populaire envers le régime, d’autant plus que c’est lui qui avait transféré les membres de l’État islamique du camp de Yarmouk à l’est de Suwayda. Pendant tous ces événements, les protestations et les manifestations pour des conditions de vie meilleures et des prix plus bas ont continué sous forme de campagnes, touchant progressivement des secteurs plus larges de la société de Suwayda, tels que les étudiant·es, les artisan·es, les travailleur·euses des zones industrielles, les chauffeurs, etc.
L’Émancipation Comment s’organise le “double pouvoir” à Suwayda, qui semble se développer au niveau de la région druze en général ?
Shadi abu Fakher : En fait, ce qui était frappant dans le mouvement à Suwayda, ce sont plusieurs choses, dont les plus importantes étaient les suivantes : bénéficier des expériences passées que les Syrien·nes ont vécues au cours des 12 années de révolution, ré-adopter la révolution pacifique comme seul moyen du changement en Syrie, et tenir le régime pour responsable de ce que la Syrie a atteint aujourd’hui. Ils ont également déclaré leur rejet de l’opposition syrienne, représentée par la Coalition nationale affiliée à la Turquie, et la force de facto qui gouverne diverses régions syriennes. Ils ont proposé une solution pour que la Syrie sorte de cette situation désastreuse à travers la mise en œuvre de la résolution 2254 de l’ONU, qui prévoit la formation d’un gouvernement de transition doté des pleins pouvoirs, et qui aboutira à la tenue d’élections présidentielles et parlementaires en Syrie. Plusieurs revendications ont également émergé. Leur mouvement a inclus l’exclusion de toutes les puissances étrangères et la réunification de la Syrie, en annulant tous les accords que le régime a signés avec la Russie et l’Iran, dans lesquels le régime a cédé en faveur de l’Iran et de la Russie les richesses et les infrastructures de la Syrie, telles que les ports, le pétrole, le phosphate, l’électricité, les communications, etc. Ils ont également rejeté tout type d’intervention extérieure, en particulier le soutien financier, qui auparavant permettait aux pays soutiens de contrôler les articulations du travail révolutionnaire et de neutraliser ultérieurement les nationalistes syriens, les remplaçant par un groupe de mercenaires appartenant aux pays soutiens, dirigé par la Turquie, qui a profité de la présence de la Coalition nationale d’opposition sur ses terres et l’a transformée en un organisme qui lui est pleinement affilié dans la nomination et la révocation de ses membres, ainsi que dans la détermination de ses politiques et orientations. Ils ont également promu le slogan de la laïcité de l’État comme seule solution pour la coexistence en Syrie. Tout cela s’ajoute bien sûr aux slogans et revendications fondamentaux de la révolution liés au changement politique en Syrie, à la libération des détenu.es, à la révélation du sort des disparu.es, au retour des réfugié·es syrien.nes, etc.
Le rôle des femmes a également été très visible dans ce mouvement, rappelant les jours de la première révolution de 2011. Les femmes ont dirigé les manifestations et ont joué un rôle essentiel dans tous les aspects de ce mouvement sur le plan organisationnel, politique et social. Dans les premiers moments du lancement du mouvement, la place Karama à Suwayda est devenue un centre de manifestations, de discussions et de prises de décision liées au mouvement et à l’organisation de la vie dans le gouvernorat. Après la grève générale, chacun·e est retourné à son travail, y compris les institutions publiques telles que les écoles, les hôpitaux, les municipalités, etc., car il y avait une nette séparation au sein de la population entre un régime syrien qui entend avoir la main sur les institutions publiques et le peuple qui les revendique comme partie intégrante de son espace social en tant que Syrien·nes. De nombreuses campagnes de nettoyage ont également été menées, des arbres ont été plantés et la solidarité sociale a largement émergé.
En outre, les organismes religieux privés du gouvernorat ont déclaré leur soutien total aux manifestations, avec en première ligne Cheikh Hikmat Al-Hijri, qui a déclaré son soutien à la révolution et à ses revendications pacifiques, notamment la transition politique et le départ de toutes les puissances étrangères, dirigées par l’Iran et le Hezbollah, hors de la Syrie, en plus de son insistance sur la laïcité de l’État. Ce soutien et ses conséquences ont fait de Cheikh Hikmat Al-Hijri un leader du mouvement dans le gouvernorat, sa maison à Qanawat étant devenue une destination pour toutes les familles et les forces militaires et politiques de Suwayda, rejetant le régime et soutenant Cheikh Hikmat Al-Hijri. Cette situation a créé un précédent en Syrie, où il est devenu un leader doté d’une légitimité populaire et révolutionnaire, qui s’est étendue à la plupart des régions de la Syrie, y compris les régions alaouites, qui sont le bastion populaire du régime, et Idlib, où le Front Al-Nosra prédomine, ainsi que les régions de l’administration autonome kurde, en plus du reste des gouvernorats syriens. Tout cela s’est fait par plusieurs moyens, que ce soit à travers les plateformes de médias sociaux ou par des déclarations et des manifestations qui ont eu lieu dans des zones échappant au contrôle du régime. C’est la première fois qu’un leader de l’opposition au régime jouissant d’une grande popularité est présent en Syrie pour défier clairement Bachar al-Assad. La société a pu s’organiser de manière rapide et impressionnante. Tous les médias du gouvernorat ont commencé à se coordonner entre eux et avec la place Al Karama, afin qu’il y ait un discours politique unifié pour tous. La place Al Karama est également devenue un lieu de rencontre pour que tout le pouvoir politique du gouvernorat coordonne les efforts et les mécanismes de travail, et Cheikh Hikmat Al-Hijri est devenu un leader national.
Entretien réalisé par Claude Marill
Dans le land de Saxe-Anhalt, toute personne demandant la nationalité allemande, doit signer une reconnaissance d’Israël !!
La comédie va se poursuivre avec la COP 29 qui aura lieu en Azerbaïdjan, pays pétrolier gouverné depuis toujours par la dynastie autocratique des Aliyev qui, à défaut d’éliminer les gaz à effet de serre, vient de réaliser un nettoyage ethnique dans le Haut Karabakh.
Les assassinats sélectifs ne frappent pas au hasard. Un poète a été tué. Puis le fondateur de l’ONG “We are not numbers”, puis un cameraman (de la famille de Mariam Abu Daqqa) ont été délibérément assassinés. Sans compter les fidèles d’une église chrétienne (ce qui a entraîné – enfin – une protestation du pape), et même un employé du consulat français.
Actuellement, l’armée israélienne veut obliger, ce qui est strictement impossible, la population à se regrouper sur une partie de la plage, là où il n’y a rien, ni bâtiments, ni eau. Des hélicoptères petits et maniables vont devant tous les refuges pour recenser les présent·es. Quand les réponses leur déplaisent, ils ouvrent le feu.
Quelque chose qui n’était jamais arrivé à Gaza commence : une désagrégation de la société. Des bandes qui attaquent les rares secours qui arrivent et qui essaient de revendre à des prix exorbitants les denrées élémentaires qui manquent. La pénurie généralisée entraîne une explosion des prix.
Gaza, avant le 7 octobre, c’était une multitude d’associations petites et grandes, qui permettaient à la société civile de s’organiser et de résister. C’était le fait que les chômeurs et chômeuses diplômé·es acceptaient de travailler gratuitement pour que leur société ne s’écroule pas ; c’était les traditions d’entraide et de travail collectif.
L’UJFP travaille avec deux associations à qui elle réussit à envoyer de l’argent : ce sont l’équipe qui s’occupait de la pépinière (qui n’existe plus) et l’association Ibn Sina. Ces deux équipes sont regroupées, l’une à Nuseirat, l’autre à Rafah. Elles ont réussi à fournir des tentes aux sans-abris, des chaussures, des vêtements chauds, des couvertures, du nylon pour se protéger de la pluie, de la nourriture, du riz, de l’eau potable. Elles organisent l’aide psychologique aux enfants traumatisé·es. Elles construisent des latrines.
Toutes ces réalisations sont consultables sur le site de l’UJFP. L’avenir est plus que sombre. Gaza est revenu 75 ans en arrière quand les réfugié·es étaient sous la tente. Il est fondamental que le tissu social résiste et se reconstruise, d’autant que l’armée de l’occupant va continuer à tuer impunément.
De nouvelles armes sont expérimentées : le phosphore blanc, des obus qui perforent les plafonds, des mini-hélicoptères. Sans sanctions, il n’y aura aucune rupture du front intérieur.
La lutte des Lip, principalement pendant une grande partie de l’année 1973, puis encore dans les quelques mois et années qui ont suivi, a marqué l’histoire des luttes ouvrières en France. Pendant plusieurs mois, pas une journée où Lip ne figurait pas au cœur de l’actualité. Ces travailleur·es et leur entreprise ont reçu la visite et le soutien de centaines de milliers de personnes, françaises et étrangères. Cette lutte radicale, dans la foulée de 1968, a posé un problème majeur à la bourgeoisie française. Elle est aussi riche en leçons.
Philippe
Développement, rayonnement et crise
Quelques éléments de chronologie avant la grande lutte
1867 : Emmanuel Lipmann crée un atelier d’horlogerie de 15 personnes dans le centre de Besançon.
1900 : L’entreprise a déjà déménagé et compte 80 ouvrier·es.
1931 : Lip devient société anonyme, avec 350 ouvrier·es, qui produit 40 000 montres par an.
1936 : Le 10 juin, les ouvrier·es de Lip sont en grève.
1938 : Lip SA crée une société de mécanique de précision dont Frédéric Lipmann (né en 1905) est le directeur.
1940 : L’usine de Besançon est réquisitionnée par l’Allemagne nazie qui occupe la région.
1943 : Ernest Lipmann (père de Frédéric) meurt en déportation.
1945 : Frédéric Lipmann (qui fait changer son nom pour devenir Fred Lip) prend possession de l’usine de Besançon.
1952 : Lip présente la première montre électrique.
1960-62 : Une nouvelle usine Lip se monte dans le quartier de Palente (Besançon).
1967 : Fred Lip vend ses actions à la société horlogère suisse Ébauches-SA, qui devient propriétaire de Lip-SA.
1968 : Deux semaines de grève avec occupation de l’usine
1971 : Fred Lip part en retraite.
Du rayonnement à la crise
En 1967, Lip a 100 ans et Fred Lip doit vendre une partie de ses actions à Ébauches-SA, dont le projet est de transformer Lip en usine d’assemblage de montres, dont les composants seront fournis par Ébauches-SA. Les activités annexes de Lip (mécanique de précision, horlogerie pour l’armement) doivent également disparaitre. Mais Fred Lip a demandé à ce que ces rudes changements n’interviennent qu’après son départ en retraite anticipée (1971).
Comment en est-on arrivé là ?
Pour les Bisontin·es, et en particulier les salarié·es de Lip, c’était une fierté que de travailler chez Lip, voire même d’avoir cette entreprise en ville. Lip jouissait d’une solide réputation de qualité, usinant lui-même presque toutes les pièces des montres, et les contrôles de qualité étaient très rigoureux. La manufacture disposait de services de recherche qui ont réellement innové. Lip a bénéficié de la fermeture des frontières pour reconstruire l’industrie française en 1945 à l’abri de la concurrence internationale. Mais dans les années 1960, ces derniers éléments commencent à disparaitre.
Kelton, filiale de l’entreprise nord-américaine Timex s’est installée à Besançon en 1957 et propose des montres bon marché, faites pour durer cinq ans (phénomène de “l’obsolescence attractive”)… On peut en changer, en acheter plusieurs… et plus besoin d’aller acheter une montre chez un horloger-bijoutier, on en trouve un peu partout.
À l’opposé, Seiko, entreprise japonaise, s’implante aussi en France, et y vend des montres de qualité et à longue durée de vie, mais commence aussi à supplanter Lip, notamment avec des présentoirs attractifs et par des ristournes supérieures auprès des commerçant·es horloger·es.
En gros, Fred Lip n’a pas su réagir à cette concurrence accrue, et s’est engagé dans un partenariat malsain avec Ébauches-SA, qui a contribué à accroitre les pertes de Lip-SA, dans l’intérêt d’Ébauches-SA 1 . Fred Lip est remercié et mis à la retraite en 1971, et la maison-mère Ébauches-SA nomme à sa place comme PDG un homme à elle, Jacques Saint-Esprit. L’année 1973 doit être celle du grand chambardement. Elle le sera, mais pas tout à fait comme le voulait Ébauches-SA…
Les moments clés de la lutte
1973 est l’année où Lip doit, selon la volonté d’Ébauches-SA, être transformée de fond en comble : finie la manufacture qui usine ses pièces d’horlogerie ; finies les activités annexes (mécanique de précision, horlogerie pour l’armement). Cela se traduit évidemment par des licenciements massifs. Mais tout cela a été gardé secret auparavant : ni les salarié·es, ni leurs délégué·es, ni le comité d’entreprise n’étaient au courant. Le gouvernement Pompidou-Messmer, lui, savait. Il a demandé aux patrons de Lip de reporter leur attaque, prévue dès le mois de janvier, à après les élections législatives, prévues en mars…
L’attaque patronale et la première réaction des salarié·es
17 avril 1973 : le PDG Jacques Saint-Esprit dépose le bilan et démissionne.
La CFDT, principale organisation syndicale animatrice de la lutte, réfléchit intensément face à l’attaque. Elle considère que contre-attaquer directement face à Ébauches-SA, entreprise basée en Suisse, est compliqué. Une grève illimitée, voulue par certain·es salarié·es, est également écartée, du moins temporairement, par la section CFDT, car elle pense que la maison-mère suisse a les moyens de tenir plus longtemps que les travailleur·es. Il faut donc, selon elle, construire progressivement le rapport de force et monter en puissance. Et aussi obliger le gouvernement à réagir. Pour tout cela, elle diffuse une information précise et détaillée à tou·tes les salarié·es ; les délégué·es CFDT circulent dans l’usine et discutent beaucoup avec tout le personnel, au moins chaque jour, et parfois même deux fois par jour. Les délégué·es CFDT et CGT débattent chaque matin, en séance ouverte, où chacun.e peut assister. Le débat se veut respectueux et constructif. Nous y reviendrons.
Ce qui est finalement décidé, dans un premier temps, face à ce dépôt de bilan, c’est une auto-réduction des cadences, de produire 50 % plus lentement. Rapidement, les salarié·es constatent que cela ne fonctionne pas, les gestes étant automatiques et exécutés toujours avec la même vitesse. Il est donc décidé de corriger cela et de faire des pauses plus longues pour chaque heure de travail. Surtout, la CFDT de Lip veut créer un grand collectif de travailleur·es, dans lequel elle compte s’auto-dépasser. Cela va notamment déboucher sur la constitution d’un comité d’action en mai, qui mérite des développements qui seront faits plus loin.
Il faut aussi faire connaitre la lutte et accroître la solidarité autour d’elle, à Besançon et bien au-delà. L’union locale CFDT de Besançon, très en phase avec la section de Lip, joue un rôle important à ce niveau.
24 mai : Manifestation de soutien au Lip à Besançon. 5 000 personnes.
28 mai : 500 Lip montent manifester à Paris.
Chez Lip, les frontières entre les catégories de salariés, comme entre les sexes, se réinventeront à la faveur de cette grève-occupation qui rebat les cartes de la démocratie et de la participation, en juin et juillet 1973, à Besançon. © Getty – Jean-Pierre Rey – Gamma / Rapho
Les Lip à l’offensive
À partir du mois de juin, les travailleur·es de Lip vont rivaliser de créativité et sortir carrément de la légalité bourgeoise et de l’ordre patronal.
5 juin : L’activité cesse complètement à Lip ; les salarié·es occupent l’usine.
12 juin : Un comité d’entreprise extraordinaire a lieu. C’est à compter de ce jour que la lutte prend vraiment un tour hautement subversif .
Lors de la réunion du CE, on menace les Lip d’un dépôt de bilan, mais alors des travailleur·es arrachent la serviette de l’un des administrateurs et apprennent alors que la direction prévoit 480 licenciements – il avait été griffonné sur le dossier de la direction : “480 à dégager” – et qu’elle compte se défaire de l’industrie mécanique et des secteurs annexes, pour ne conserver que l’assemblage de l’horlogerie. Plusieurs membres du conseil d’administration sont séquestrés, le temps d’une nuit, afin d’en savoir plus, les ouvrier·es les obligeant à annoncer les résultats des négociations à Paris. Fouillant dans les bureaux, ils apprennent aussi que la direction compte supprimer l’échelle mobile des salaires et bloquer ceux-ci.
L’usine est alors occupée sur-le-champ. Surtout, pendant la nuit, le stock de 25 000 montres déjà complètement assemblées est mis à l’abri dans des caches , dont le secret reste encore bien gardé. C’est une idée qui a jailli dans l’assemblée des Lip et qui a été immédiatement mise à exécution. À ce trésor de guerre vont venir s’ajouter sept tonnes de documents et de matériel de l’entreprise, également placées en lieu sûr.
Le préfet du Doubs décide d’aller à Paris pour essayer de joindre le ministre de l’Industrie, Jean Charbonnel (classé plus tard parmi les “gaullistes de progrès”).
15 juin : Nouvelle manifestation, 15 000 personnes défilent à Besançon pour soutenir les Lip.
18 juin : Nouveau bond en avant ; une assemblée générale décide la remise en route de la production, sous contrôle des travailleur·es, pour assurer “un salaire de survie”. La lutte des Lip est alors popularisée avec le slogan devenu fameux : “C’est possible : on fabrique, on vend, on se paie”. Tout cela se met en place, en toute illégalité bien sûr.
27 juillet : Parallèlement, la lutte contre l’extension du camp militaire au Larzac grandit. Une jonction se réalise entre les Lip et les paysan·nes du Larzac .
2 août : La première paie ouvrière a lieu, un moment d’intense émotion pour beaucoup de Lip. La bourgeoisie semble affolée par la tournure des évènements. Jean Charbonnel nomme un médiateur, “spécialiste” des entreprises en crise : Henry Giraud.
Envoi des CRS et négociations avec l’État
Dès le début août, la bourgeoisie au gouvernement veut réagir : par l’envoi d’un émissaire pour négocier, d’abord ; par l’envoi de CRS, ensuite .
6 août : L’ensemble des salarié·es de Lip sont licencié·es.
8 août : Arrivée à Lip-Palente d’Henry Giraud, émissaire du gouvernement ; les négociations entre les syndicats, le Comité d’action et Henry Giraud démarrent.
14 août : Sur décision du préfet du Doubs et sur ordre du ministre de l’Intérieur, les C.R.S. investissent l’usine et chassent les ouvrier·es qui l’occupaient. Ils y resteront jusqu’en février 1974. À l’annonce de cette nouvelle, de nombreuses entreprises de Besançon et de la région se mettent en grève et les ouvrier·es viennent en découdre avec les forces de l’ordre. Des syndicalistes s’interposent pour empêcher l’affrontement. Ceci n’empêche pas des arrestations et des condamnations (une trentaine d’ouvriers condamnés en une semaine) lors des manifestations qui se déroulent les jours suivants. La production clandestine reprend.
20 août – 10 octobre : Quinze rencontres de négociation Giraud-syndicats. Mais ces négociations sont toujours basées sur l’idée que certain·es Lip perdront leur emploi. Seul le nombre diminue, pas le principe défendu par Giraud. C’est à l’opposé de ce qui a été décidé dès le début de la lutte par les travailleur·es : pas un seul licenciement ! Après sept semaines de négociations, le plan Giraud impose encore 159 licenciements. Piaget explique que c’était une erreur de l’avoir acceptée dès le début, car c’était un piège. Le gouvernement voulait imposer des licenciements, question de principe ! Giscard, ministre de l’Économie avant de devenir président, avait déclaré “Il serait intolérable que cette affaire se conclue par une victoire totale” (pour les Lip). Ce piège sera finalement déjoué par les salarié·es, mais il en restera des traces.
29 septembre : Une grande marche nationale sur Besançon est organisée. Environ 100 000 personnes (dont de nombreux·ses participant·es venu·es d’ailleurs) manifestent sous une pluie battante, c’est “La marche des 100 000”.
Michel Rocard, encore au PSU à l’époque se porte garant du bon déroulement de la manifestation devant le conseil municipal, socialiste, le PCF et la CGT. Les militant·es du FCR (déjà plus la LC, dissoute, et pas encore la LCR), de la GP, les Paysans-Travailleurs (ancêtre de la Confédération paysanne) de Bernard Lambert, les comités lycéens, etc., sont présent·es : l’extrême gauche organisée dans des petits groupes forme un bon tiers de la manifestation, avec environ 30 000 personnes.
12 octobre : Vote en AG des Lip sur le plan Giraud. Résultat : 626 voix contre, 174 voix pour (choix de la CGT-Lip). La lutte n’est pas finie. Mais elle s’est fatiguée avec ces négociations, et la CGT de l’entreprise trouve irresponsable de poursuivre le combat pour éviter tout licenciement, même si elle ne déserte pas.
15 octobre : Pourtant, le premier ministre, Pierre Messmer, déclare de façon provocatrice : “Lip, c’est fini !”. En coulisse, quelques chefs d’entreprises du CNPF (ancêtre du Medef), dont Antoine Riboud, cherchent une solution. Finalement, ce sera Claude Neuschwander, alors numéro 2 du groupe Publicis, et membre du PSU, qui est poussé par Michel Rocard à accepter le job de négocier avec les syndicats, les fournisseurs et des financiers dans le but de reprendre l’entreprise Lip. Les discussions avec Neuschwander, Riboud , etc. vont commencer. Antoine Riboud, alors patron de BSN, entraine un pool d’actionnaires franco-suisse au sein de la nouvelle expérience.
24 décembre : Sixième et dernière paie ouvrière.
Victoire d’abord, défaite ensuite
La transition Neuschwander avec reprise progressive des salarié·es
C’est à la fin janvier 1974 que se termine la lutte héroïque des Lip. Elle se solde par une victoire revendicative comme on n’en voit plus guère aujourd’hui : aucun·e des 830 salarié·es en jeu n’aura perdu son emploi. Toutefois, la bagarre n’est pas finie et il y aura encore des rebondissements .
29 janvier 1974 : La délégation de Lip signe les accords de Dole. Ils prévoient de reprendre l’ensemble du personnel contre la restitution de sept tonnes de documents et de matériel, entre 15 000 et 20 000 montres, ainsi qu’un chèque de deux millions de francs, correspondant au reliquat de la vente d’un stock de montres.
La Compagnie européenne d’horlogerie, dirigée par Neuschwander, reprend alors les activités horlogerie de Lip, 830 ouvrier·es étant progressivement réintégré·es tout au long de l’année 1974.
11 mars 1974 : La fin de la grève . Un premier ensemble de 135 ouvrier·es et employé·es reprennent le travail.
Décembre 1974 : Les dernier·es des 830 salarié·es de Lip encore en formation reçoivent leur lettre d’embauche.
Mais la bourgeoisie n’avait pas dit son dernier mot…
Claude Neuschwander, patron de gauche, ainsi que ses appuis veulent montrer qu’un autre type de gestion est possible chez Lip, dans l’esprit de mai 1968. Antoine Riboud met à sa disposition un journaliste du Nouvel Observateur pour illustrer cette expérience dans le livre Patron, mais… (1975). Ce secteur de gauche du patronat, fondamentalement désireux de garder sa place tout en s’adaptant à l’air du temps, ne fera pas long feu…
Mais Neuschwander et les salarié·es de Lip vont subir les assauts de l’État et des secteurs ultra-majoritaires de la bourgeoisie, bien décidés à torpiller l’expérience et à imposer l’ordre bourgeois dans toute ses dimensions. Il faut punir les Lip, pour empêcher la reproduction d’une telle expérience, terrifiante pour les exploiteurs… Les secteurs dominants de la bourgeoisie et son gouvernement voulaient éviter un risque d’embrasement ouvrier et syndical au niveau national. Pour cela il fallait mettre à mort l’entreprise.
Plusieurs éléments se conjuguent pour torpiller la gestion Neuschwander chez Lip. Pendant les deux années qui suivent son accession à la tête de Lip, la nouvelle équipe de direction rencontre des difficultés , certaines plutôt prévisibles, d’autres non. Les premiers éléments sont bien évidemment orchestrés pour casser Lip.
• Les interlocuteurs ont changé au sommet de l’État : Jean Charbonnel a quitté le ministère de l’industrie quand Giscard a été élu président en mai 1974 ; on a vu la position de Giscard sur Lip…
• Les fournisseurs n’honorent pas les commandes passées.
• Le tribunal de commerce en rajoute en demandant à Lip d’honorer les six millions de francs de dettes de l’ancienne entreprise auprès des fournisseurs (contrairement à ce que stipulaient les accords de Dole).
Tout cela se passe dans le contexte assez imprévisible de la crise qui suit le “premier choc pétrolier”, en octobre 1973 (lorsque les pays de l’OPEP ont décidé de multiplier par quatre les prix du pétrole brut). Cela achève de convaincre Giscard et son premier ministre Chirac d’en finir avec Lip pour ne pas apparaitre en état de faiblesse face aux syndicats, a fortiori dans un contexte économique instable. C’est ce que dit, notamment, Jean Charbonnel, dans le film Lip, l’imagination au pouvoir : “Ils ont assassiné Lip” ! Cela se traduit par de nouvelles attaques :
• Le ministère de l’Industrie suspend la subvention à Lip liée au plan Quartz .
• Renault , alors entreprise nationalisée, annule ses commandes auprès de Lip de pendulettes de tableau de bord.
Acharnement de la bourgeoisie mais résistance des salarié·es
8 février 1976 : Antoine Riboud révoque Claude Neuschwander.
Avril 1976 : La Compagnie européenne d’horlogerie dépose le bilan.
5 mai 1976 : Les Lip entament une nouvelle occupation de l’usine et relancent la production de montres. Libé titre alors : “Lip, c’est reparti !”.
12 septembre 1977 : Vu l’absence de repreneurs, Lip est définitivement liquidée.
28 novembre 1977 : Après de longs débats, les Lip créent six coopératives (des SCOP) dont Les Industries de Palente, perpétuant sous forme d’acronyme le nom de LIP jusque dans les années 1980. La SCOP Les Industries de Palente est transformée en SARL en 1983, rachetée en 1986 par la Société Mortuacienne d’Horlogerie, SMH Kiplé, à son tour mise en liquidation en 1990.
À suivre
Bouclier humain : C’est bien sûr contrainte et forcée que la population de Gaza a dû servir de bouclier humain aux méchants terroristes. La vaillante Tsahal a repéré que les femmes, les enfants et les vieillards excellaient dans cette noble tâche. Elle ne s’est pas laissée prendre au piège. Le bilan de la chasse au terroriste était de 25 000 mort·es au 10 décembre.
Droit de se défendre : On ne peut pas donner un tel droit à n’importe qui. L’Europe a le droit de se défendre contre les migrant·es qui veulent procéder à un grand remplacement. L’Occident avait le droit de détruire l’Afghanistan, l’Irak et la Libye qui menaçaient notre civilisation. Et Israël a le droit de se défendre contre des gens que ce pays démocratique a chassé de chez eux, occupe, enferme et réprime depuis des décennies. Les Palestinien·nes ont aussi des droits : celui d’être des victimes passives. Voir “deux poids, deux mesures”, justice internationale, OTAN.
Erreur : L’erreur de l’armée israélienne est impardonnable. Les trois “otages” israéliens avaient agité un drapeau blanc et avaient crié en hébreu. Ils ont été abattus comme de vulgaires terroristes. Les 25 000 vrais terroristes, notamment les bébés, ne parlaient pas hébreu. Pour eux et elles, aucune erreur. Voir Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité.
Houellebecq : “J’ai confiance dans Tsahal qui a toujours gagné et gagnera cette fois encore”. Merci à Valeurs Actuelles de donner la parole à un “écrivain et poète” selon Wikipedia.
Lapsus : De Ulf Kristersson, Premier ministre suédois : “Israël a le droit de commettre un génocide… euh, de se défendre” .
Maccarthysme : Il s’agit d’une sombre époque où toute personne qui n’adhérait pas au consensus obligatoire était traînée dans la boue par la commission des activités anti-américaines, exclue de son travail et dans certains cas emprisonnée ou exécutée (les Rosenberg). Ce n’est pas en France qu’une telle dérive serait possible. Du moment qu’on dit que “le Hamas est terroriste” et qu’“Israël a le droit de se défendre”, on peut manifester et avoir le monopole des interviews.
Menace existentielle : L’expression est vraiment magique : Israël affronte une “menace existentielle ” à Gaza. On est vraiment désolé pour les bébés et les milliers de personnes (involontairement) sacrifiées. Déjà en 1948 et en 1967, Israël faisait face à une “menace existentielle ”. Ils ne savent pas renouveler leur argumentation. En Irak déjà, les armes de destruction de Saddam Hussein constituaient une “menace existentielle” . Et Jordan Bardella est formel : “l’islam radical constitue une menace existentielle ” pour notre “civilisation”.
Mixte et paritaire : Bizarrement, cette commission mixte et paritaire a essentiellement discuté de la façon de détruire les droits fondamentaux et d’examiner la “meilleure” façon d’expulser les immigré·es. Les désaccords portaient sur des sujets essentiels : “on applique tout de suite le programme de Le Pen et du RN sur le traitement des immigré·es ou on attend qu’ils soient au pouvoir ?”. Un jour, nos descendant·es s’interrogeront : comment la France, l’Europe, le monde ont pu en arriver là ?
Scoop : Éric Ciotti a été épinglé par la Chambre Régionale des Comptes pour les cumuls d’emplois de son entourage. Mais l’enquête est formelle : aucun étranger n’en a profité. Cocorico.
Solidarité : Comment trouver la personne adéquate pour être ministre des “solidarités” et des familles (??). L’oiseau rare a été trouvé en la personne d’Aurore Bergé. Sa recette solidaire ? Faire payer les “parents défaillants” dont les enfants sont coupables de dégradations. Au cas bien sûr où ces familles monoparentales feraient des économies sur les loyers de leurs taudis ou sur leur chauffage dans des passoires thermiques. Cette mesure ne fait pas l’unanimité au gouvernement. Éric Dupont-Moretti refuse de payer pour les actes de son fils mis en examen pour violences conjugales. C’est vraiment un parent défaillant.
Surenchère : Tout politicien israélien sait que, pour se faire (ré)élire, il ne faut pas hésiter dans la “vigueur” des propos. Comment surenchérir sur Yoav Galant qui avait traité les Palestinien·nes “d’animaux humains” ? Arieh King, adjoint au maire de Jérusalem a trouvé : “Si cela ne tenait qu’à moi, je donnerais l’ordre d’enterrer vivants toutes ces centaines de Nazis”. Il a même surenchéri sur les Nazis : à Babi Yar, les 29 et 30 septembre 1941, les Nazis avaient fusillé 35 000 Juifs et Juives de Kiev avant de les enterrer. Mais ils/elles n’étaient plus vivant·es.
Tonnerre : On pense au tonnerre de Zeus. Mais il y a aussi le Tonnerre de Jupiter, un porte-hélicoptère envoyé au Proche-Orient pour soigner les blessé·es. Sa particularité ? Il a les capacités de soigner quatre personnes et croise au large du Liban au cas où les blessés gazaouis sauraient nager. Le ridicule ne tue plus mais l’armée israélienne, oui.
Pierre Stambul
Affirmant haut et fort leur rôle de protection de l’enfance, l’ASE, et les diverses institutions qui gravitent autour, censées agir au nom de “l’intérêt supérieur de l’enfant” ont de fait un rôle néfaste et exercent un contrôle social, normatif et pernicieux sur les individu·es, et les familles les plus marginalisées.
Ce n’est pas la première fois que l’on s’interroge sur le rôle et le fonctionnement de l’ASE, dont une des missions est d’assurer la prise en charge des enfants “en danger”, deux documentaires ont été consacrés aux foyers d’hébergement et à la violence, morale, physique voire sexuelle qu’y subissent les enfants placé·es, et ce afin d’alerter pour que des solutions soient trouvées, des réformes mises en place.
Réalisés à plusieurs années d’intervalles (2019-2022) ces documentaires de Sylvain Louvet sont bien sûr parcellaires mais le constat, qui ne peut être généralisé, est effrayant puisque le 2ème montre que rien n’a été fait et qu’y prévalent les mêmes (dys)fonctionnements engendrant les mêmes violences1 .
L’historien et écrivain Yvan Jablonka a consacré une enquête 2 sur un fait divers l’“affaire Laëtitia”, cette jeune fille enlevée à sa mère par l’ASE, placée très jeune avec sa jumelle dans différentes familles d’accueil, et qui a été assassinée dans d’horribles conditions, lors de son dernier placement en famille dont un des parents, le mari, s’est révélé abuseur de la jeune fille.
Adapté à la télévision en 2020 par le réalisateur Jean-Xavier de Lestrade, sous forme d’une mini-série3 (disponible sur Netflix et sur YouTube) l’enquête est fondée sur les témoignages des proches, des témoins, enquêteurs, magistrats, personnels socio-éducatifs, enseignants de Laëtitia ainsi que sur les dossiers des jumelles à l’Aide Sociale à l’Enfance, mettant en lumière l’aveuglement des institutions. Sous-titré La fin des hommes le roman est aussi une réflexion sur la toxicité de la masculinité (réflexion qu’il poursuivra dans son ouvrage Des hommes justes ).
Quant au film de Caroline Glorion, Comme une louve 4 , il aborde un autre aspect de l’ASE, celui de la surveillance des familles en situation de pauvreté.
Lili, (fantastique Mathilde La Musse) 26 ans, élève seule ses trois enfants, elle se démène pour qu’ils aient un toit, soient nourris, aillent à l’école. Ses enfants sont sa raison et sa joie de vivre mais alertée par une assistante sociale de l’ASE (interprétée remarquablement par Sandrine Bonnaire, en contre-emploi) la justice décide de les lui enlever… Le film raconte son combat pour les récupérer.
Ce film est inspiré d’histoires vécues par des familles prises en charge par ATD-Quart Monde en Normandie, le scénario a été bâti avec son aide et co-écrit par Arthur Igual, également interprète du film.
Il montre avec précision le processus de dépossession à l’œuvre, Lili n’entrant pas dans les schémas normatifs des institutions – des services sociaux ou de la justice – désarmée face aux différentes institutions, n’arrivent pas à se “contrôler” lorsque la situation lui échappe, ne possédant pas la capacité de s’adapter.
L’une des scènes les plus fortes du film, violence à l’état pure, montre l’intervention des policiers devant l’école primaire arrachant à leur mère les enfants hurlant de peur, (scène qui se joue vraiment lorsque les enfants de migrant·es sont extraits des écoles pour être expulsés avec leurs parents).
Comme une louve est clairement du côté de Lili, victime des incohérences d’un système privilégiant le placement plutôt qu’une aide aux familles précaires. “Pourquoi le fric que vous donnez à la famille d’accueil pour s’occuper de mes enfants, vous ne me le donnez pas à moi ?”, interroge Lili.
Bien sûr tous les personnels de ces institutions ne sont pas à incriminer, bien sûr il faut protéger les enfants des adultes violents voire incestueux mais il ne faut pas que les solutions soient pires que les maux…
Caroline Glorion a été journaliste, grand reporter, autrice de plusieurs ouvrages. Désormais elle est scénariste et réalisatrice de nombreux documentaires.
De manière générale, elle s’intéresse au champ social, aux exclusions, aux droits de l’homme et a un regard cinématographique empathique sur les populations défavorisées, tout en mettant à distance sa caméra.
Bernard Foulon
“Peu à peu, les premiers kilos commencent à enrober son corps. Dix. Vingt. Jusqu’à trente. Ils forment une épaisse carapace. Ainsi, personne ne peut plus toucher son corps, pense-t-elle.”
Sambre, Radioscopie d’un fait divers d’Alice Géraud (p.143)
Il y avait le roman en deuil, J’étais Dora Suarez de Robin Cook, il y aura désormais le livre des victimes, Sambre d’Alice Géraud
“[Il] part tôt pour aller au travail. Il dit qu’il en profite pour faire les encombrants en chemin” (p.145). Le violeur est un homme organisé.
C’est le parti pris de l’auteure ; celui de donner la parole aux victimes invisibilisées, aux femmes qu’on n’a pas crues, à celles qu’on a suspectées. Celles qui ont l’impression de déranger quand elles viennent témoigner ou s’enquérir des avancées de l’enquête. Celles qu’on a oubliées. Celles qui ne se sont pas défendues.
“J’ai bien pensé aller voir quelqu’un. Souvent même. Mais je n’avais pas le temps, je travaillais trop, je vivais à 100 à l’heure” (p.76). Le violeur est un homme occupé.
À partir de 1988, un serial violeur va s’attaquer, dans la région de la Sambre1 , aux femmes, souvent des adolescentes, selon toujours ou presque le même modus operandi : il surveille et suit sa proie, l’étrangle avec un tissu, la menace d’un Opinel, lui ordonne de sa voix grave de se taire, affirme qu’il ne va pas la violer, l’entraîne dans un coin reculé, lui touche les seins et, renonce parfois, s’enfuit, mais, s’il n’est pas dérangé, la viole, lui prend de l’argent et parle un peu avec elle. Quand il part reste dans l’air comme une “odeur de cambouis, d’usine de fer”…
“Cécile et Valérie ne se connaissaient pas. Elles se rencontreront pour la première fois vingt-cinq ans plus tard, sur les bancs des parties civiles de la cour d’assises de Douai. Cécile s’excusera auprès de Valérie”. Seulement agressée, elle culpabilisera en pensant que s’il était parvenu à ses fins avec elle, il n’aurait pas attaqué Valérie, “quelques minutes plus tard” (p.132).
À partir de cette date, des dizaines de femmes vont voir leur vie cesser le jour où. Et Alice Géraud va les voir, va à leur rencontre, elles racontent comment cet événement a brisé leur vie et comment elles tentent toutes de survivre. Elles étaient 56 victimes au cours du procès entre le 10 juin et le 1er juillet 2022 devant la cour d’assises de Douai. Combien ne sont pas venues ? Combien n’ont même pas porté plainte et se sont tues ?
En tous cas, celle qui témoigne la première au procès a 75 ans et elle ne comprend pas ce qu’on lui demande. Elle a été agressée en “octobre 1991, peu avant six heures du matin”. “Elle avait 45 ans”. […] “Elle égrène les minutes de terreur”. “Cet homme a gâché ma vie. Il a tout bousillé ”. Mais on aimerait savoir pourquoi ses versions entre 1991 et 2018 ont varié. “La vieille dame est perdue”. Elle a beau s’accrocher, elle a l’impression d’être coupable.
“Sa vie, dit-elle, est entrée dans la nuit. Son univers se rétrécit à la survie. Elle cherche des issues. Et commence par décider de grossir. Elle veut être moche, elle ne veut pas attirer le regard, passer inaperçue. Alors elle se goinfre, méthodiquement » (p.100). Elle s’appelle Fanny. Le jour où, elle a 13 ans.
Le récit des victimes est entrecoupé de saynètes où elle évoque, en quelques lignes d’une concision tranchante la vie du violeur, après avoir présenté une de ses premières, sans doute, tentatives d’abuser d’une femme : il s’agissait de sa belle-sœur. Nous étions en 1986…
“Le soir, elle dort désormais avec la lumière et la radio allumée jusqu’au matin. […] [Elle] veut se teindre les cheveux pour qu’il ne la reconnaisse pas . […] Elle aimerait aussi faire réduire sa poitrine, elle songe à une opération. Car elle pense que c’est cela qui attiré cet homme. À défaut de pouvoir le faire, elle la bande, la cache ” (p.123). Mélanie est en troisième le jour où.
On suit aussi les errances de la gendarmerie et de la police (“Dans le rapport final de police, il est à un moment question de la mésaventure de Laëtitia pour qualifier son viol. À un autre passage, le policier évoque des ébats” (page 113), “Un des policiers essaie de la rassurer, il lui répète qu’elle a eu de la chance, qu’elle est vivante”, (p.139), les manquements de la justice “condamnée à donner en spectacle son indigence” (p.103), la ténacité d’une archiviste (Christine Andrieux, “sans que personne ne lui demande rien” – p.93) de certaines juges (Laurence Delhaye, “tenace”, “têtue” et “peu impressionnable” (p.105), de certains policiers et gendarmes (le commandant Martins, Philippot).
C’est un livre bouleversant qui donne à voir la victime autrement que comme un mobile. Alice Géraud lui redonne son statut d’humain, dévoile sa vie d’avant, ses rêves et écoute ses angoisses, ses peurs, ses minutes qui s’écoulent sans qu’on ne puisse penser à autre chose, la vie d’après.
“Le policier qui la reçoit n’enregistre pas sa plainte. Il se contente d’une main courante, sur laquelle il note la passivité de la victime durant l’agression” (p.74).
Les arbres contrariés qui repoussent tordus.
Je ne sais pas si ce livre va réparer ces femmes, on sent la résilience lointaine, je sais juste qu’il répare la vérité abîmée par les carences publiques et égratignée par les maladresses privées.
Ces femmes s’appellent Danielle, Nadine, Éliane, Marianne, Véronique, Christelle, Sarah, Émilie, Laëtitia, Estelle, Dalila, Fanny, Mélanie, Cécile, Valérie, Monique, Clara, Patricia, Adeline, Blandine, Charlène… et toutes celles qui ne veulent pas voir leur prénom apparaître.
Il est tout de même dommage qu’on ne retienne pas leurs prénoms mais qu’on connaisse tous et toutes le nom et prénom du violeur. Il a été condamné à vingt ans 2 . Il s’appelait Dino Scala. L’imparfait lui sied bien car il n’est pas vraiment vivant. Alors qu’elles sont mortes le jour où.
Sambre est un des 10 polars de l’année 2023 3 . Qu’on se lise !
François Braud
Sambre , Alice Géraud, Lattès, col. Essais Et Documents, 2023, 400 p., 21,50 €.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Jean-Pierre Tusseau
Les domesticités , Alizée Delpierre, éditions La Découverte, décembre 2023, 128 p., 11€.
Les hommes et le féminisme Faux amis, poseurs, alliés ? Francis Dupuis-Déri, éditions Textuel, octobre 2023, 160 p., 17,90 €.
Quand l’extrême droite rêve de faire école. Une bataille culturelle et sociale, Grégory Chambat, éditions du Croquant, novembre 2023, 130 p., 10 €.
Chroniques de l’injustice ordinaire Récits de procès illustrés , Ana Pich’, octobre 2023, 256 p., 23,95 €.
Une aventure humaine interconnectée…
L’équipe de mise en ligne de la revue s’est formée autour d’un noyau dijonnais suite à l’AG de la Semaine de juillet 2022 avec pour mandat de mettre en ligne la revue pour avoir, en plus de la version papier, une version en ligne. Nos réunions nous ont permis d’échanger horizontalement et de toustes progresser. Moments d’échanges sur la revue, ils nous ont aussi permis de perfectionner notre cuisson des pâtes , de débattre sur les luttes en cours et de consolider notre réseau de luttes dijonnais. L’équipe « mise en ligne » s’est ensuite élargie et se compose maintenant de plusieurs personnes réparties dans divers départements pour l’organisation du site et la parution mensuelle de la revue sur ce site. L’organisation correspond à la culture de la tendance, à savoir l’auto-organisation : chacun·e des volontaires apporte ses connaissances à la fabrication du site comme le font les acteur·trices des logiciels libres. L’équipe travaille et se forme sur WordPress pour augmenter son « Bus factor », c’est à dire le nombre de personnes clés dans une équipe qui peuvent se faire renverser par un autobus avant que le projet échoue. Par ce fonctionnement horizontal et collaboratif, le site et la revue seront donc en perpétuelle évolution et pourront accueillir diverses contributions. L’équipe rédactionnelle reste bien entendu maîtresse des contenus.
Présentation et organisation du site avec la revue
Le site se partage en deux parties distinctes :
Partie I : Émancipation Tendance intersyndicale
Cette partie s’inscrit dans l’historique de la création du site. Elle permet de coller à l’actualité par la parution de posts en fonction des luttes en cours. Les collèges et les débats lors de la Semaine émancipation précisent les analyses et les réflexions de posts sur cette vitrine numérique.
Partie II : La revue L’Émancipation syndicale et pédagogique
La revue en ligne ne peut être et ne sera pas une reproduction à l’identique de la revue papier, l’usage et les contraintes n’étant pas les mêmes. Aussi, la revue en ligne permet l’entrée de la couleur pour sa page de couverture et les photos qui accompagnent les articles. Les notes de bas de page s’en trouvent facilitées par l’accès direct quand il s’agit de sites web répertoriés.
Pour chaque numéro, l’Édito et la Chronique des sexismes ordinaires seront en accès libre, avec la possibilité de libérer quelques pages en fonction de l’actualité. Les numéros seront archivés et en accès libre après quelques mois. Pour découvrir d’autres fonctionnalités, le mieux est encore de faire une navigation sur le site.
Modalité d’accès :
La version en ligne est disponible à toustes les abonné·es. L’abonnement peut être pris uniquement en ligne ou s’associer à la revue papier. Pour la version en ligne votre identifiant par défaut est PrénomN où N est la première lettre de votre nom. Exemple : l’abonné Alexandre Grothendieck aura pour identifiant AlexandreG et celui de Marie Crous est MarieC . Pour obtenir votre connexion d’abonné·e, il vous suffit d’envoyer votre adresse mail par courriel à victor.diaferia@wanado.fr . Vous recevrez alors une invitation à choisir un mot de passe et ensuite bonne lecture.
Marine Bignon, Daniel Dehennin, Victor Diaferia
Ne plus se taire et “Faire du bruit” pour dénoncer la société patriarcale
C’est ce qu’ont fait des milliers de personnes, dans différentes villes d’Italie rassemblées autour du féminicide de la jeune Giulia Cecchettin. Le 12 novembre, cette jeune étudiante de 22 ans a été sauvagement assassinée par son ex petit ami, qui lui a asséné 26 coups de couteau et a jeté son corps dans un ravin avant de prendre la fuite.
Dans une lettre ouverte publiée dans le Corriere della Sera le 20 novembre, Elena, la sœur de Giulia, appelait à “faire du bruit, à tout casser”, afin de dénoncer “la société patriarcale” qu’elle considère comme responsable dans la mort de sa sœur.
Giulia était la 105ème victime de féminicide dans ce pays où la cheffe du gouvernement Giorgia Meloni revendique le slogan “Dieu, famille, patrie” entretenant ainsi une culture patriarcale, profondément ancrée.
Début décembre, sur les places publiques, dans les établissements scolaires, la traditionnelle minute de silence décrétée par le gouvernement, s’est transformée en une minute de bruit à tout casser et de cris dénonçant la culture du viol.
Contre les féminicides, la colère gronde aussi dans ce pays ; sur une des banderoles des manifestantes, “Si demain c’est moi, si demain je ne reviens pas, mes sœurs, détruisez tout !” De “belles paroles”, de vaines promesses ne suffiront pas à stopper cette colère.
Joëlle
Parler du consentement, encore et toujours !
Le 8 mars 2022 la Commission européenne a proposé une directive pour lutter contre toutes les violences faites aux femmes en harmonisant les législations des 27 pays de l’Union européenne. Le 14 novembre dernier, les États membres et le Parlement européen se sont réunis pour discuter, une nouvelle fois, de la directive sur la lutte contre les violences faites aux femmes et la violence domestique. Cette directive prévoit notamment d’interdire les mariages forcés, les mutilations génitales féminines, le harcèlement sexuel ou encore la stérilisation forcée. Un des enjeux de cette discussion était de savoir si les 27 États membres de l’UE pouvaient adopter une définition commune du viol – qui entraînerait une convergence des sanctions à l’échelle européenne. Selon ce texte, il “suffirait” alors que la victime n’ait pas consenti à l’acte sexuel pour que soit caractérisé le viol. L’article 5 du projet de loi explique : “Seule cette dernière approche permet la protection complète de l’intégrité sexuelle des victimes” .
Le 14 novembre dernier, la France a fait partie, avec la Pologne, la Hongrie et la République Tchèque, des pays qui ont refusé que la Commission européenne inscrive le consentement dans la définition du viol. Actuellement, dans la loi française, le viol n’est pas caractérisé par le consentement, mais par un acte sexuel commis sous la menace, la contrainte, la surprise ou la violence.
Ce n’est pas une surprise tant l’impunité sur ces questions (comme sur d’autres) règne au gouvernement et dans les sphères politiques. Mais cette décision, vivement critiquée par une partie de l’opposition, en dit long sur l’étendue de la culture du viol qui imprègne toute la société. Il reste du travail pour protéger les victimes et leur rendre justice, et ce, à tous les niveaux.
Karine
Femmages à …
Sakine Cansiz était l’une des figures majeures du mouvement kurde. Ayant participé à la fondation du PKK au côté de Abdullah Öcalan, elle a aussi énormément milité pour le mouvement des femmes. Emprisonnée onze ans dans la prison de Diyarbakir, elle a par la suite été à l’origine de la création de plusieurs organisations féminines kurdes et a participé à la mise en place dans le mouvement d’ateliers de “jinéologie” consistant à jeter les bases d’une “Science des femmes” pluridisciplinaire qui analyse de manière concrète le vécu des femmes victimes de violences machistes centré sur leur expérience personnelle. Réfugiée politique en France depuis 1998, elle continuait à militer en France et en Allemagne pour faire connaître la situation des kurdes en Turquie, jusqu’à son assassinat le 9 janvier 2013.
Extrait de Solidaires & égales , déc 2023
Écrire l’édito d’Émancipation en ce mois de novembre 2023 est une gageure. On est là pour le syndicalisme, la solidarité entre les peuples, pour défendre des valeurs humanistes. On lutte et on craque devant les dernières images en provenance de Gaza, de ces images arrachées au réel le plus inimaginable. Là, devant nos yeux, un massacre organisé et pensé par un État israélien qui a décidé d’en finir avec celles et ceux qu’il nomme “les animaux”. Qui peut encore s’interroger doctement pour savoir quel nom donner à cette opération baptisée par Tsahal/Yahvé “Glaive de fer” ?
Alors notre devoir est de faire en sorte que jamais les voix de protestation, venues du monde entier, ne se taisent, que ce qui n’est pas un conflit mais une entreprise méthodique d’extermination ne devienne pas un bruit de fond familier jusqu’à la mort du dernier bébé gazaoui sous les bombes. “Il n’y aura pas d’autorité civile qui éduque les enfants à haïr Israël” affirme Netanyahou parce que bientôt il n’y aura plus d’enfants. Israël ne veut pas de témoins pour documenter ce qui est en train de se passer car ce qui est en train de se passer est un génocide.
Peu importe les discours et analyses de “spécialistes-du-Moyen-Orient”, les comparaisons nauséabondes entre meurtres de masse, nous n’en avons pas besoin pour comprendre ce qui est en jeu. Finir le travail comme dit Netanyahou comme s’il s’agissait d’un chantier jamais terminé. Tuer, faire disparaître et pousser à l’exil les survivant·es. Un programme en cours d’exécution que chacun·e d’entre nous a le devoir d’arrêter car il n’y a pas à se poser de questions ou à hésiter. Netanyahou craint la réprobation internationale et l’isolement. Donnons-lui raison chaque jour.
Et le reste du monde ? En France, on est déjà en train d’écrire l’histoire officielle qui sera étudiée dans les prochains programmes d’histoire. La compassion affichée tient lieu de ligne politique car pas question pour Macron de s’aliéner Israël, il préfère faire comme s’il ne s’agissait que d’un problème humanitaire. La longue poignée de main de Macron échangée avec le premier ministre israélien le 24 octobre fait l’effet d’une morsure de cobra. Quand Macron s’émeut face caméra du sort réservé aux Gazaouis·es, la diplomatie, en coulisses, s’empresse “d’arrondir les angles” pour ne pas fâcher Netanyahou.
Que fait la France ? En la personne du ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, elle instrumentalise avec cynisme les événements tragiques du Moyen-Orient et l’assassinat de notre collègue à Arras pour alimenter le discours raciste ambiant. Les lois immigration arrivent lundi 27 novembre en commission des lois et le Sénat a déjà abrogé l’article 3 sur les métiers en tension. La loi Darmanin fait de l’immigré·e, soit un·e paria soit un·e travailleur·euse de seconde zone occupé·e aux basses besognes dont personne ne veut. Partout en Europe, l’extrême droite gagne du terrain (le 22 novembre le PVV, parti de la Liberté, est arrivé en tête des Législatives aux Pays-Bas) et la parole discriminatoire circule librement et sans complexe.
Que fait l’Éducation nationale ? Elle instaure un stage obligatoire de 15 jours en seconde, qui pourra être remplacé par un séjour du Service National Universel. Quelle belle manœuvre pour généraliser le SNU à toute une classe d’âge et faire rentrer l’armée dans les lycées.
Les poignées de mains, les discours sur l’immigration transformés en lois, le passage en force du SNU, la légitimation de l’extrême droite et de ses idées forment un tout cohérent. Le capitalisme, en mode totalitaire, écrase tout sur son passage et choisit la haine de l’autre, le repli sur soi et les profits de guerre aux dépens des peuples et de l’humanité.
Plus que jamais, poursuivons nos combats de solidarité, avec les peuples opprimés et massacrés, avec les exilé·es., organisons-nous pour lutter contre cette société autoritaire, militaire et individualiste qu’on souhaite nous imposer.
Sophie Carrouge et Marine Bignon
À Gaza, Plus de 11 000 civil.es ont été massacré.es ou sont condamné.es par manque de soins, dont de très nombreux enfants ; les images sont d’une atrocité insoutenable, alors qu’elles sont encore en dessous de la réalité, vu le blocus et la domination coloniale de l’État israélien à tous les niveaux (militaire, médiatique, des communications, de l’énergie et de l’eau potable…)
Au point que le directeur du bureau de New York du Haut-commissariat aux droits de l’homme de l’ONU à démissionner, en dénonçant l’impuissantement de l’ONU devant ce qu’il analyse comme un véritable génocide et en rappelant dix exigences très claires pour faire appliquer enfin le droit international.
En Cisjordanie, l’armée et les colons profitent de l’horrifique actualité de Gaza pour donner libre cours à leurs pratiques coloniales : tuer les Palestinien·nes (plus de 200 mort·es, notamment dans le camp de Jénine) ; leur intimer de quitter Jerusalem-Est ou leur terre (pour de nombreux/euses Bédouin·es), les emprisonner massivement (plus de 2200 depuis le 7/10, dont les Tamimi de Nabi Saleh, qui incarnent la fierté palestinienne face à l’occupation) ou les harceler (comme les dirigeant·es des partis arabes d’Israël).
Netanyahou et son gouvernement fascisant prétendent exploiter au maximum les horribles tueries du Hamas pour mener à bien leur projet suprémaciste et raciste de négation du peuple palestinien. Ce qui est une folie précipitant Israélien·nes comme Palestinien·nes dans une spirale de haine meurtrière dont il va être difficile de sortir.
D’autant plus que les pousse-au-crime irresponsables, Biden, Von der Leyen, Macron ne veulent pas voir le changement brutal de période enclenché par la réactivation de ce conflit qui dure depuis 75 ans, ni les désastres à prévoir pour les peuples du Moyen-Orient, mais aussi pour ceux des pays dont les gouvernant·es et les médias auront contribué à mettre de l’huile sur le feu et à aggraver les tensions racistes.
Contrer l’exacerbation de tous les racismes liée à cette guerre
Le combat à mener sans relâche contre l’antisémitisme et l’islamophobie est fragilisé dans notre pays par la politique du pouvoir et des pratiques qui ne font en fait que les aggraver et doivent être abandonnées :
ne pas assimiler la lutte contre l’antisémitisme à la défense inconditionnelle de l’État d’Israël, de sa politique d’apartheid et de nettoyage ethnique et à présent de génocide. Et surtout cesser de vouloir taxer l’antisionisme d’antisémitisme, comme veut faire le Sénat en criminalisant l’antisionisme et toute critique d’Israël ;
ne pas isoler la lutte contre l’antisémitisme du combat contre les autres racismes qui s’alimentent les uns les autres, en particulier celui contre les musulman·es ou supposé·es tel·les, également exacerbé du fait du conflit au Moyen-Orient ;
cesser de banaliser l’extrême droite, a fortiori sur le sujet de l’antiracisme ; le RN s’est construit sur l’antisémitisme et, comme Reconquête de Zemmour, s’alimente de tous les racismes et toutes les xénophobies à commencer par l’islamophobie et considère l’État d’Israël comme le point avancé des valeurs occidentales dans le choc des civilisations, contre l’islam. Les concessions de Macron à l’extrême droite et à la droite pour faire passer la loi immigration vont encore aggraver les racismes ;
choisir le débat et la rigueur des sciences humaines plutôt que les mensonges ou les références historiques déplacées. Il en est ainsi de tomber dans le piège tendu par Poutine avec les graffitis d’étoiles de David à la couleur du drapeau Israélien ou encore d’exploiter les graffitis antisémites de Levallois Perret (perpétrés en fait par une personne juive pour un différend commercial) pour renvoyer à la séquence de l’occupation en France, et au nazisme comme l’a fait le député sioniste Meyer Habib.
Contre la guerre et le racisme, justice et égalité des droits !
Le syndicalisme a une responsabilité particulière pour mener le débat : rappeler le contexte historique et contribuer à impulser avec les mouvements pro-palestiniens les mobilisations pour le cesser-le-feu immédiat, l’arrêt du blocus de Gaza et le respect des résolutions internationales. Responsabilités syndicales accrues du fait du délitement de la Nupes et des forces de gauche, particulièrement sur ces sujets du soutien au peuple palestinien et de l’antisémitisme.
Les responsables syndicaux craignent de perdre des syndiqué·es, avec le soutien à la Palestine si celui-ci est trop marqué… ou trop mesuré. Mais ce risque est limité si les syndicats se réfèrent à leurs principes fondateurs édictés en préambule de leurs statuts, qui pour la plupart tournent autour de “la coopération et la solidarité syndicales internationales, la lutte pour les libertés et l’égalité des droits, pour les Droits de l’Homme, la paix et le désarmement, contre le racisme et les exclusions”.
Ces principes doivent pousser à contacter l’ensemble des syndicats de travailleur·euses palestinien·nes, qu’ils soient indépendants ou plus ou moins supposés être des relais de courants politiques palestiniens (à l’exception de ceux qui sont rattachés à l’Histadrout, bras armé du sionisme dans le monde du travail).
Ce sont également ces principes fondateurs, mais aussi la nécessité de plus mobiliser les militant·es, les adhérent·es, les personnels que ce qu’on a pu voir, qui doivent pousser :
en premier lieu à organiser des manifestations les plus unitaires possibles et à mobiliser vraiment pour en assurer le succès, en commençant par relayer les appels à tous les niveaux des syndicats ;
à rappeler sans cesse les autres moyens, en plus des manifestations, pour contribuer à stopper le carnage et à avancer une résolution politique du conflit : la campagne BDS reconnue légale par la Cour de cassation française après l’Europe, l’organisation de réunions de débat et d’information…
à répercuter auprès des structures du syndicat et des personnels les appels de la société civile. Avec en premier lieu l’appel “Arrêtons d’armer Israël” 1 de 30 syndicats qui sont très représentatifs de la diversité des orientations et des secteurs du syndicalisme palestinien, à Gaza, en Cisjordanie et dans la diaspora. Cet appel a été relayé en France dès sa sortie par Émancipation tendance intersyndicale, qui a amélioré sa traduction, qui l’a accompagné d’un texte de soutien et qui a contribué à un appel de syndicalistes français à destination de leurs syndicats pour soutenir l’appel palestinien dans la rue, dans les entreprises à commencer par les plus concernées, dans les ports et les aéroports.
Émancipation a organisé la manifestation du 15 novembre devant le salon de l’armement Milipol 2 qui a eu une bonne couverture médiatique nationale et internationale. Elle a tenu des points fixes lors des manifestations parisiennes afin de faire connaître largement cet appel et de proposer des actions concrètes pour le mettre en œuvre (500 syndicalistes et personnes des quartiers populaires se sont inscrit·es pour le soutien à la campagne).
Émancipation est intervenue avec succès au dernier conseil syndical national de la FSU pour qu’elle soutienne l’appel des syndicats palestiniens et les contacte.
Émancipation propose à toutes les structures syndicales, associatives désireuses d’agir très concrètement pour l’arrêt des massacres et de renforcer la solidarité avec les syndicats et le peuple palestinien, de porter et de décider ensemble cette popularisation et ces actions (contacter tendance.emancipation@gmail.com)
Émancipation tendance intersyndicale
Telle est l’exigence du millier de personnes qui ont manifesté, le 17 novembre au soir, à Lyon.
Le projet de loi asile immigration était une promesse de campagne de Macron : elle est défendue aujourd’hui par le ministre de l’intérieur Darmanin. Avec les syndicats (CGT, FSU, Solidaires), les organisations politiques, différents collectifs ont fait entendre leur voix, dont le Collectif solidarité femmes à la rue, le Collectif Soutien migrants Croix-Rousse… Après l’intervention générale faite au nom du Collectif inter-organisations de soutien aux réfugiés et migrants69 (voir ci-après) des précisions ont été apportées sur les graves mises en cause des droits des enfants, du droit à la santé, du droit d’asile… L’intervention du Collectif solidarité femmes à la rue a été particulièrement applaudie (à noter que dans la Métropole, c’est 321 enfants qui sont sans abris ; par ailleurs, 150 mineurs en recours pour faire connaitre leur minorité dorment sous des tentes mouillées…).
Parmi les slogans : Darmanin, Ta loi on n’en veut pas, Darmanin, C’est toi qui dégageras !
Hélène Bertrand
Appel du Collectif de soutien aux réfugiés et migrants Lyon69
Le 14 novembre, le Sénat a adopté, en première lecture, le projet de loi immigration. Les amendements déposés par le gouvernement à son propre texte et ceux votés par le Sénat – avec l’aval du ministre de l’Intérieur – ont encore durci ce projet qui entend considérer les migrants non seulement comme des délinquants mais comme de potentiels terroristes.
Les conditions de régularisation sont encore aggravées. Quelques exemples :
resserrement des critères du regroupement familial ;
contrôle accru de l’immigration étudiante ;
nouveaux motifs pour refuser ou retirer un titre de séjour ;
instauration de quotas migratoires ;
rétablissement du délit de “séjour irrégulier” ;passage à cinq ans (au lieu six mois) de résidence stable et régulière pour l’obtention de prestations sociales : allocations familiales, aide au logement (APL) ;
augmentation de manière draconienne des exigences pour accéder au séjour et à la nationalité : (niveau de langue française accru, “assimilation” à la communauté française, respect des principes de la République…) ;
accès à la nationalité porté à 10 ans de séjour au lieu de 5 ans ;
exclusion des personnes sans titre de séjour du droit à l’hébergement d’urgence et du droit à la réduction tarifaire des transports ;
suppression de l’aide médicale d’État (AME) ;
extension des possibilités de retrait du titre de séjour et d’expulsion , durée des OQTF portée à trois ans, durée des IRTF portée à 10 ans…
On ne peut, ici, tout préciser. Mais nous avons souhaité attirer l’attention sur de graves mises en cause des droits des enfants, sur la mise en péril du droit d’asile, sur la suppression de l’aide médicale d’État, les mesures contre le droit au travail ce que feront après moi d’autres militants.
Pour faire voter cette loi, une promesse de campagne de Macron, le gouvernement entend – je cite – “co-construire avec le Parlement un texte ferme”. Pour cela, Macron et Darmanin, s’alignent sur les exigences des Républicains et sur la stratégie du RN. Ils instrumentalisent le contexte politique pour stigmatiser encore plus les étrangers, assimilés à des délinquants, et même des terroristes. Or, cette politique ne permet en rien de lutter contre les agressions et attentats que nous condamnons. C’est cette politique qui crée des sans-papiers !
Le gouvernement cherche ainsi à diviser, à masquer le fait que la généralisation de la précarité pour tous et toutes est le produit de sa politique : destruction de l’assurance chômage, des droits à la retraite, du droit à l’enseignement pour tous les jeunes…
Plus que jamais, l’unité doit se réaliser pour exiger le RETRAIT de ce projet de loi, et pour exiger :
une régularisation large, durable et immédiate pour toutes et tous ;
le droit d’accès au travail et au logement ;
la liberté de circulation et d’installation pour toutes et tous ;
la fermeture des Centres de rétention administrative (CRA) ;
le respect de la présomption de minorité et la mise à l’abri des personnes mineures, isolées ou non.
Après le vote du Sénat, La Marche des Solidarités écrit sur son blog : “Les modifications introduites à la loi Darmanin au Sénat sont effrayantes. Un véritable projet de société comme l’a dit Darmanin. Celle dont on ne veut pas. Le retrait, à l’Assemblée, de certaines d’entre elles ne rendrait pas la loi plus acceptable”.
Il faut en tirer deux conclusions que nous pouvons faire notres : “ il n’y avait et il n’y a rien à négocier dans ce projet de loi, ni avant ni après le passage au Sénat. Ces modifications et ce qu’elles révèlent ne doivent renforcer qu’une chose : notre détermination à lutter pour faire échec à la loi Darmanin. Toutes et tous ensemble”.
Un rassemblement s’est tenu devant l’entrée du salon le mercredi 15 novembre. Un visuel avait circulé sur les réseaux sociaux dans les jours ayant précédé. Bien que le salon se déroule à 40 minutes du centre de Paris, une vingtaine de personnes sont parvenues à se regrouper derrière une banderole arborant le message “Stop Arming Israel”.
Très vite, les manifestant·es ont été encerclé·es par une centaine de représentants des forces de l’ordre : CRS, gendarmes, BRAV à pied. Les manifestant·es ont été extirpé·es du cortège un à un, verbalisé·es, puis escorté·es jusqu’à la station de RER.
Il est scandaleux que des manifestant·es pacifiques, exerçant leur liberté d’expression, soient encadré·es par un tel dispositif policier, et doivent payer une amende de 135 euros !
Des militant·es d’Émancipation ont pu participer à ce rassemblement. Nous étions d’ailleurs la seule organisation syndicale présente. Il nous a semblé important d’être présent·es. En effet, il s’agit d’une réponse concrète à l’appel de l’intersyndicale palestinienne qui avait publié le 16 octobre le manifeste “Mettre fin à toute complicité, arrêtons d’armer Israël”. Émancipation, tendance intersyndicale, est la première organisation française a avoir rejoint cette campagne de solidarité internationale. Nous espérons que d’autres syndicats autres que ceux de l’enseignement rejoindront cette campagne.
La France est un pays qui s’enrichit grâce au commerce des armes. Israël est un de ses clients. À l’heure où nous écrivons cet article, le nettoyage ethnique de Gaza continue. Une action concrète de blocage de la production ou de la livraison d’armes à l’état colonial sioniste peut sauver des vies. Au-delà des nécessaires débats sur la caractérisation de la situation et de la nature des forces en présence, les travailleur·euses palestinien·nes exigent de nous un engagement concret. Répondons à leur appel et amplifions la campagne “Stop arming Israel” !
L.
Pour tout contact : stoparmigisraelfrance@gmail.com
Les conditions d’enseignement et d’apprentissage pour les élèves ne cessent de se dégrader. Tandis que la direction nationale du SNES et de la FSU prévoient une journée de grève en janvier, les enseignant.es du collège Diderot d’Aubervilliers ont décidé de se mettre en grève sans attendre, pour la journée le 14 novembre, ainsi que les personnels du collège Henri Wallon. Le 16 novembre, le collège Jacques Brel de La Courneuve, était à son tour en grève. Une réunion inter établissement à Aubervilliers le 14 décembre et une intersyndicale le 21 à Bobigny pour le 93 sont prévues, pour envisager les suites.
Nous publions ci-dessous le communiqué des grévistes du collège Diderot, qui résume bien la situation de ces établissements.
Nous, les personnels du collège Diderot d’Aubervilliers, constatons depuis cette rentrée que les conditions au bon fonctionnement d’un l’établissement accueillant du public ne sont pas réunies.
Manque de moyens humains entraînant des dysfonctionnements graves, une surcharge de travail des personnels, et la mise en danger des élèves :
les postes d’infirmier·ère ne sont pas pourvus ;
le poste d’assistant·e sociale reste vacant, faute de remplacement ;
il manque au moins un poste d’Accompagnant·e d’Élèves en Situation de Handicap (AESH) ;
un poste d’assistant·e pédagogique n’est pas pourvu ;
le poste d’aide à la direction n’est pas pourvu ;
les personnels en poste d’adjoint·e technique territorial·e des établissements d’enseignement (ATTEE) se voient imposer un transfert de collectivité territoriale ;
le poste d’Ouvrier·e Polyvalent·e n’est pas pourvu ;
les agent·es d’accueil subissent une surcharge de travail faute de matériel adéquat.
Manque de moyens matériels, bâti vétuste et mise en danger du public :
alarme incendie défectueuse ;
extincteur manquant ;
une porte bloquée et des serrures défectueuses ;
des carreaux cassés dans la cour ;
fuites d’eau dans les couloirs ;
nid de frelons ;
bâti inadapté aux fortes chaleurs ;
salle de plonge à la cantine surchauffée ;
câble dangereux qui traîne par terre ;
ordinateurs et imprimantes défectueux ;
réseau internet fluctuant.
Comment accueillir des élèves dans un établissement sans pouvoir leur garantir des conditions dignes ? Pour toutes ces raisons, et face à l’absence de réaction du département et du rectorat, nous, les personnels du collège Diderot exerçons ce 14 novembre 2023 notre droit de grève.
Ces circonstances désastreuses dénoncées depuis deux ans sont partagées par nombre d’établissements scolaires en Seine-Saint-Denis, tandis que le Ministre de l’Éducation nationale poursuit la mise en œuvre de politiques libérales mettant à mal le service public d’éducation.
Nos alertes répétées par courrier à M. le Directeur Académique restent, jusqu’à ce jour, sans réponse.
Toujours ignoré·es, nous constatons encore avec épuisement que les moyens humains et matériels ne sont pas mis en place pour que les élèves puissent aller au collège dans des conditions dignes d’accueil et d’apprentissage. Une fois de plus, l’éducation publique est ignorée.
Il faut que cela cesse.
Les personnels grévistes du collège Diderot
Le monde sans fin , bande dessinée de J. M. Jancovici et C. Blain, est un gros succès de librairie. Face à l’urgence climatique et au désastre environnemental en cours, il se fait le promoteur du nucléaire comme seule solution pour une énergie “décarbonnée” abondante.
Voici ce qu’écrivaient Anne-Lise Devaux et Charlotte Mijeon dans le n° 89 Réseau Sortir du Nucléaire 1 .
“Jancovici parle bien, tout est clair et carré, son raisonnement paraît logique et scientifique. Il sait trouver le bon mot. Face au désastre écologique, il nous parle de sobriété énergétique, ses conclusions sur la décroissance ressemblent fortement à celles que nous pourrions faire dans cette revue (Réseau Sortir du Nucléaire) ou à celles faites par le mouvement écologiste dans son ensemble.
Mais par ce procédé, Jancovici emploie la technique commerciale du « pied dans la porte ». Comment, subjugués par ces bons mots, et étourdis par son analyse de l’effondrement à venir, faite de chiffres et de graphiques en tous genres, comment ne pas adhérer à ce qui va suivre ?
À savoir la réponse globale et rationnelle qu’il fait en présentant le nucléaire, toujours sous son plus beau jour, comme la conséquence logique de ce qui précède…”
Une BD saluée de prime abord
Jancovici, avec l’aide du dessinateur Christophe Blain, a donc commis la BD Le Monde sans fin, qui aurait été vendue à 850 000 exemplaires.
“À la fois vulgarisation scientifique dessinée, réflexion instructive sur notre relation (dépendance) à l’énergie et constat amer sur les dangers du réchauffement climatique, Un monde sans fin est pile dans l’air du temps. Pas étonnant qu’il soit best-seller.”
Présentation par la FNAC (qui commet d’ailleurs une erreur puisque “Un monde…” est le titre d’un roman de Ken Follet)
Mais si dans un premier temps la BD a été unanimement saluée par les médias mainstream, assez vite des voix se sont élevées car “[il] contient des erreurs importantes et un biais pro-nucléaire évident 2 ” relevées notamment par Alternatives Économiques ainsi que par des anciens de l’école polytechnique 3 .
Reporterre a consacré un dossier 4 à ce sujet, mais rien ne semble y faire, le succès ne se dément pas, l’explication tient autant à la forme, une BD de vulgarisation, qu’au sujet pour lequel existe un fort désir d’information du public, mais aussi en raison des procédés employés : approximations, intox, tours rhétoriques.
Entre en compte, sans doute aussi, la renommée de Jancovici, “scientifique reconnu”, fondateur du Shift Project et “bon client des médias” sur lesquels il est omniprésent.
Mais qui est J.M Jancovici
Diplômé de l’École Polytechnique, ingénieur (école sup. des télécommunications), enseignant vacataire à l’École nationale supérieure des mines, il est le “créateur” du bilan carbone, développé au sein de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie. Il co-fonde en 2007 Carbone 4, un cabinet de conseil, une prospère PME, qui vend des bilans carbone aux entreprises…, fondateur d’un think tank The Shift Project 5 financé par un système de mécénat provenant des entreprises membres, comme Spie, Sncf, Edf, Bouygues, Vicat, Rockwool, Vinci, l’Oréal ou Kingspan, appuyé aussi par des mécènes comme Thalys, Keolis, Asfa, l’Ademe ou Enedis.
Dans un article, Nicolas Cori, journaliste de Les Jours , qualifie The Shift Project de “pantoufle de vert des entreprises” . Selon lui, The Shift Project constituerait une plateforme au service de l’éco-blanchiment d’entreprises.
Ingénieur, chef d’entreprise, coopté par le pouvoir, lobbyiste, il n’est pas scientifique, en tout cas, ce qu’il reconnait lui-même : “[…] je n’ai pas publié d’article dans des revues scientifiques. Je ne suis pas un scientifique ” 6 .
“lI défend une vision autoritaire du monde – un gouvernement fort piloté par des experts – et a une vision masculiniste de la société ”, analyse Didier Latorre d’Arrêt du nucléaire 34 (ADN) 7 .
Des lectures critiques à diffuser
Pour en revenir à la BD, le réseau Sortir du nucléaire 8 (n°89 & 99) a publié un corrigé de Le Monde sans fin : 1) Déconstruire le discours du promoteur médiatique du nucléaire et 2) Les énergies renouvelables, est-ce vraiment voué à l’échec ?
De la même façon Ghislain DUBOIS 9 [diplômé de Sciences Po et Docteur en économie, fondateur en 2001 d’un cabinet conseil sur les questions de développement durable et de changement climatique, auteur ou relecteur de plusieurs éditions du rapport du GIEC] a entrepris une lecture critique de la BD10 :
“Et je crois qu’avant un quelconque engagement sur les conséquences que peut avoir un livre comme « Le Monde sans fin » sur le débat public et la politique énergétique de la France, ce sont les approximations coupables, les raisonnements partiels et les contre-vérités – faut-il oser le mot « mensonges » ? – que je découvre dans les prises de position de Jean-Marc sur le rôle du nucléaire dans l’équation climatique, qui m’ont poussé à écrire ce démenti, puis à proposer à Nico (Caro) de l’illustrer…”
Il serait trop long de résumer ces différentes contributions critiques (4 pages dans Sortir du nucléaire n°89 & 99, et un PDF de 26 pages à télécharger 11 ) et c’est bien ce qui pose problème car il faut déconstruire les démonstrations de Jancovici dans des domaines où, tous et toutes autant que nous sommes, nous n’avons qu’une connaissance partielle, survolée des problèmes, ce qui arrange bien les tenant·es du nucléaire comme solution, et explique le succès phénoménal de la BD de Jancovici.
Quelques “erreurs” glissées dans la BD
1-Le calcul des émissions de CO2
Réponse : voir le schéma
2- “…il faudrait une éolienne tous les km2 …” (le calcul avec les chiffres donnés aboutit en fait à une tous les 5 km2 …!)
Réponse : il n’a jamais été question de couvrir tous les besoins avec les énergies renouvelables, ni même avec seulement les éoliennes ! Et les capacités des éoliennes sont volontairement minorées…
3- “… avec le photovoltaïque, il faudrait trois fois la surface de Paris…”
Réponse : ça parait énorme mais en fait ce n’est que 300 km2, au regard de la surface de la France 550 000 km2 , et puis les 300 km2 on les a déjà en raison de l’artificialisation continue des terres, qui représente déjà 9 % soit 49 000 km2, et enfin on peut tout à fait utiliser les toits industriels, les parkings …
4- Et puis dernière affirmation, “…on va devoir arrêter de vivre quand il n’y aura ni vent ni soleil…”
Réponse : l’argument anxiogène du “retour à la bougie…” personne, (à part L’Humanité dans les années 70) n’avait osé le faire. Les études faites par différents scientifiques sur les bases de “…périodes sans vent et sans soleil ou sur des périodes avec peu d’eau dans les barrages…” aboutissent toutes au même constat“…ça passe, on peut continuer à vivre aux mêmes rythmes qu’actuellement…”.
Bernard Foulon
Le monde sans fin , J.M Jancovici/C. Blain, éditions Dargaud, 2021, 196 p., 30€.
Alors que la loi de programmation énergie climat (LPEC) n’a toujours pas été examinée, donc n’est pas votée par le Parlement, l’État et EDF ont déjà décidé des sites d’implantation des soi-disant “nouveaux” EPR et pour certains déjà engagé les démarches administratives, mettant de fait les projets en route… !
Penly
Pour le site de Penly, entre Dieppe et Le Tréport, à 70Km de Rouen, déjà doté de deux EPR (1990 et 1992, à l’arrêt de multiples fois) qui sont refroidis par l’eau de la Manche, EDF a déposé deux demandes, le 29 juin 2023, l’une concerne la construction d’une paire d’EPR2, EDF a demandé aux autorités l’autorisation d’engager des travaux préparatoires sur le site (terrassement, constructions annexes, etc.) dès la mi-2024, l’autre “une autorisation environnementale d’exploitation du domaine public maritime”. L’instruction concernant les EPR2 devrait être instruite sur trois ans, la durée de l’autre demande n’est que d’un an. Parallèlement une “enquête publique relative à cette autorisation ”, qui se caractérise surtout par son inutilité et dont les recommandations ne sont pas contraignantes, devrait commencer au début de 2024.
Graveline
Le Conseil de Politique Nucléaire (CPN) du gouvernement (instance politique sous l’autorité du président et composée des ministres et de représentants du lobby du nucléaire) 1 a indiqué en juillet que le site de Graveline 2 , déjà pourvu des plus gros réacteurs nucléaires installés en France, voire en Europe 3 , avait été choisi pour implanter deux EPR2. En principe la Commission Nationale du Débat Public, qui a été “court-circuitée” lors du débat sur Flamanville 4 et dont les ailes ont été rognées, devrait être saisi afin d’organiser en 2024 “un débat public”, dont les recommandations ne sont pas contraignantes 5 .
Bugey
Ce site 6 , situé sur la vallée du Rhône à 45 Km de Lyon, lui aussi lourdement pourvu en installations nucléaires : quatre réacteurs, dont la durée de vie a été prolongée au-delà des 40 ans prévus et qui cumulent les arrêts 7 (dernier incident le 29/10/2023, les intempéries ont provoqué un bouchon dans le canal de rejet, l’eau a reflué dans les installations…), un magasin inter-régional de stockage de combustible neuf, l’ancien réacteur n°1, définitivement arrêtée en 1994 et difficilement en cours de démantèlement, et une installation de conditionnement et d’entreposage de déchets radioactifs mise en service en 2020.
Deux EPR2 devraient y être ajoutés, Agnès Pannier-Runacher, ministre de la “Transition Énergétique” en visite le 24 juillet sur le site aurait pu constater l’opposition de la population à cette implantation, si son itinéraire n’avait pas été modifié. La presse régionale, comme nationale, largement acquise aux lobby pronucléaires 8 a largement couvert l’événement du déplacement, et n’a malheureusement laissé que bien peu de place aux opposant·es de cette décision “décrétée” par le Président de la République.
Comme pour de nombreux projets de ces quinquennats ce qui caractérise cette décision est l’absence de débat démocratique et la marche forcée 9 .
Pour rappel la construction non maitrisée des “super” EPR est déjà un fiasco, alors comment penser que l’on puisse en construire de “nouveaux” 10 !
“[…] un réacteur EPR est en construction à Flamanville (Manche) depuis 2007. Deux sont entrés en service à Taishan (Chine) en 2018 et 2019 et un autre en avril 2023 à Olkiluoto (Finlande). Tous ont connus des difficultés dès le début (fuites à Taishan, anomalies multiples à Olkiluoto, provoquant la mise en arrêt à plusieurs reprises). En Finlande et à Flamanville, les chantiers de l’EPR ont accusé des années de retard et des surcoûts abyssaux qui se chiffrent en milliards d’euros. D’autres EPR sont en projet, notamment à Hinkley Point au Royaume-Uni, et à Jaitapur (Inde) en pleine zone sismique.”
Bernard Foulon
Les données génétiques dans l’espèce humaine ont permis d’infirmer l’hypothèse de “races humaines” (voir les deux précédents articles). Pourtant, s’appuyant sur des chercheurs et des articles scientifiques, cette idée continue à se perpétuer et est amplifiée par l’industrie qui a trouvé dans les récents développements en génétique un nouveau marché.
Des races dans le domaine biomédical ?
Dans le domaine de la recherche publique en biologie médicale, il y a obligation pour les chercheurs aux États-Unis de demander aux personnes participant aux recherches de s’auto-assigner à une catégorie raciale définie par l’État. Cette obligation divise. Certains chercheurs s’élèvent contre cette obligation, voire s’opposent à son utilisation, quand d’autres la soutiennent. Derrière cette division se dessine le combat contre l’idéologie de chercheurs qui, malgré les données scientifiques, persistent à avoir une vision de la société via le prisme des “races humaines”. C’est appuyée sur de tels travaux de recherches (pourtant critiqués) qu’en 2005 la FDA homologuait le premier médicament à destination d’une catégorie raciale états-unienne, les “Afro-américains” (le BiDil, qui traite l’insuffisance cardiaque).
L’article publié en mars 2018 par le chercheur en génétique D. Reich, “Comment la génétique est en train de changer notre conception de la « race »” 1 , est révélateur de ces divisions dans le monde de la recherche, médicale ou non. Dans cet article, la ligne d’attaque de D. Reich est d’accuser d’“orthodoxie” (sans argumenter sur la notion de race) les chercheurs qui récusent la notion de race dans l’espèce humaine : “L’orthodoxie maintient que les différences génétiques moyennes entre les personnes regroupées selon les termes raciaux d’aujourd’hui sont si insignifiantes lorsqu’il s’agit de traits biologiques significatifs que ces différences peuvent être ignorées ”. Et de donner des exemples de cette prétendue importance de la “race” dans le domaine biomédical (qui montrerait l’intérêt d’utiliser les classifications raciales des États-Unis).
Dans leur réponse à cet article, les 67 chercheurs signataires (hommes et femmes), soulignent l’incompréhension de Reich concernant la critique faite par de nombreux chercheurs sur l’utilisation des catégories raciales aux États-Unis. Par exemple, la drépanocytose n’est pas une maladie de “Noirs” (ou “d’Afro-Américains”). Si elle a “une prévalence élevée dans les populations de personnes ayant des descendants d’Afrique ouest et centrale, elle a également une forte prévalence dans les populations d’une grande partie de la péninsule arabique et de certaines parties de la Méditerranée et de l’Inde ” en lien avec ces lieux géographiques où l’incidence de la malaria est ou était forte 2 . De même pour le variant d’un gène augmentant le risque de cancer de la prostate qui, d’après D. Reich serait fortement présent chez ceux qui s’identifient comme Afro-américains : ce variant est présent à relativement forte fréquence chez les personnes ayant des ancêtres en Afrique de l’Ouest mais il est aussi présent dans beaucoup d’autres contrées que l’Afrique de l’Ouest.
En outre, selon ces 67 chercheurs “La découverte d’une forte prévalence d’une variante génétique particulière dans un groupe ne fait pas de ce groupe une « race ». Bien que se concentrer sur des groupes présentant une incidence élevée d’une maladie particulière puisse aider les chercheurs à identifier des variantes génétiques susceptibles d’être corrélées à cette maladie, il faut également comprendre que toutes les contributions génétiques aux traits physiques, y compris la maladie, sont toujours influencées par des facteurs environnementaux” 3 . Rappelons par exemple qu’en 2020, près de 2,6 millions de familles vivant aux États-Unis avaient un risque d’être empoisonnées par le plomb (présent dans les peintures et les canalisations), et que la majeure partie de ces familles ont des ancêtres africains ayant été faits esclaves et font partie aujourd’hui des plus démunies.
En lien vraisemblable avec ses positions sur les “races humaines”, le rôle de l’environnement sur l’expression génétique est quasi inexistant dans le livre grand public écrit par D. Reich en 2018 4 . Ce dont se distingue le scientifique B. Jordan qui, bien qu’affirmant l’existence de groupes génétiques correspondant “souvent, bien qu’assez approximativement, aux catégories « raciales »”, souligne à plusieurs reprises dans son article de 2021 le rôle de l’environnement 5 .
Des probabilités… à la race ?
Attribution probabiliste d’un individu à un groupe en fonction de la combinaison des allèles (variants d’ADN) de son génome. Chaque groupe est caractérisé par un ensemble de différentes fréquences F de variants de séquences (a, b, c, d) d’ADN. Exemple d’une répartition en trois groupes.
L’essor des données génétiques et de l’informatique ont amené à la création de nouveaux outils statistiques, comme en 2000 le logiciel Structure . Ce logiciel a été créé pour comprendre la structure des populations et leurs mélanges ; son objectif est donc de faire des groupes au sein d’une espèces. D’un point de vue pratique, le génome d’individus est entré dans le logiciel ainsi qu’un nombre de groupes dans lequel il faut classer ces individus ; puis le logiciel assigne les individus à un ou plusieurs de ces groupes, en termes probabilistes. Cette attribution se fait en fonction du génome de l’individu (ou de fragments de son génome) et des fréquences de chaque variant d’ADN estimées pour chaque groupe (par itérations probabilistes successives).
En 2002, l’équipe de Rosenberg est la première à publier un article utilisant ce logiciel avec le jeu de données HGDP-CEPH (1000 individus, 52 populations humaines). Dans le résumé de l’article, on lit : “nous avons identifié six groupes génétiques principaux, dont cinq correspondent à de grandes régions géographiques”.
La notion de “races humaines” ressurgit alors, appuyée sur cet article, relayée par des chercheurs et par de grands médias. À l’opposé de cet emballement, de nombreux chercheurs soulignèrent plusieurs problèmes d’analyse : artefact d’échantillonnage pour des populations caractérisées par un isolement par distance (comme la population humaine), non publication des résultats d’analyses à 7, 8, …19, 20 groupes (tous aussi légitimes que les répartitions à 5 ou 6 groupes), instabilité des résultats pour un nombre de groupes élevés en cohérence avec une variation génotypique clinale de la population humaine 6 .
Des critiques prises en compte par les concepteurs du programme Structure, qui les ajoutèrent à la documentation de ce logiciel en 2009 ; les limites sont en effet liées au modèle probabiliste utilisé (le programme restant globalement robuste pour un petit nombre de populations échantillonnées avec toutes les hypothèses qu’il sous-tend).
Résultat du logiciel Structure utilisant les données HDGP-CEPH : les 1000 individus sont attribués, d’un point de vue probabiliste, en cinq groupes (haut) ou en vingt (bas). D’après 7 .
Toutefois dans son livre écrit pour le grand public en 2018, D. Reich s’assoie sur ces critiques et n’en présente qu’une seule, celle du prix Nobel Svante Pääbo, qu’il balaie d’un revers de main en lui opposant une autre publication… de la même équipe de Rosenberg (en date de 2005). Exit l’ensemble des articles scientifiques qui ont amené la majorité de la communauté scientifique à une utilisation plus rigoureuse du programme Structure et à des interprétations plus modestes et limitées (au modèle), et ne soutenant pas la notion de “races humaines” (4).
Tests d’ancestralité
Origine et histoire d’Homo sapiens. L’échelle temporelle se lit de bas en haut. Les lieux géographiques sont représentés par colonnes : AF (Afrique), ES (Europe du Sud), EN (Europe du Nord), AS (Asie du Sud), AN (Asie du Nord), P (Pacifique), AM (Amériques). Les lignes fines représentent les mélanges de populations venant de différentes localités. Les flèches noires épaisses représentent des mouvements de migrations majeurs. M=Mélange de populations, I=Isolement par distance, D=quelques Dispersion sur de longues distances. D’après 8 .
Cette logique de regroupements (qui s’oppose à la variation graduelle et spatiale de l’information génétique des êtres humains) que l’on trouve dans le logiciel Structure se retrouve dans les tests d’ancestralité que des entreprises travaillant avec des scientifiques proposent au grand public. Suite à l’achat d’un tel test, ces entreprises délivrent une “composition en ancêtres” provenant de groupes (sous-entendus de races ?) qu’elles établissent à l’échelle des continents, des pays voire d’ethnies.
À cette compartimentation spatiale de l’information génétique de la population humaine s’ajoute un flou temporel liés aux termes d’ancêtre ou d’ascendance qui sont mal définis : le degré de parenté est indéterminé (parent, grand-parent, arrière-grand-parent… ?) et la localisation géographique vague. De fait, les êtres humains sont tous des migrants ; tous nos ancêtres proviennent d’Afrique, la première sortie d’Homo sapiens d’Afrique étant estimée à environ -200 000 ans.
Dans la réalité les tests “d’ancestralité” consistent à comparer la séquence d’ADN donnée par un client avec celles d’échantillons d’individus actuels de “référence” et vivants dans des localités précises. Il s’agit donc plutôt de déterminer d’un point de vue probabiliste la proximité génétique entre le génome d’un client et ceux d’individus regroupés en “groupes de référence” actuels, localisés géographiquement (avec toutes les critiques inhérentes à la méthode, dont le choix des “groupes de référence”. Une telle information ferait-elle pour autant moins vendre ? Probablement non, car il appartient à tout à chacun d’interpréter ensuite les résultats en terme d’ancêtres… ou pas. Par contre, l’idéologie de la race serait sûrement moins alimentée… en contradiction avec les besoins du capitalisme.
“Races humaines” ou “groupes d’ascendance” ?
On observe que la notion d’“ancêtre” ou de “groupe d’ascendance” est de plus en plus utilisée à la place du terme “race humaine”, chargé d’histoire (ce que proposent notamment B. Jordan et D. Reich). D. Reich précise que le terme d’ascendance “n’est ni un euphémisme ni un synonyme de « race »” mais “né du besoin impérieux de discuter d’un langage précis pour discuter des différences génétiques entre les êtres humains”, rejetant le “vocabulaire lié aux races” qui “est trop mal défini et trop chargé d’associations historiques”. Assertion étonnante puisque le chapitre du livre où D. Reich tient ces propos s’intitule “La génomique de la race et de l’identité” (4). En outre, le vocabulaire d’ascendance est également, on l’a vu, très imprécis. Pourquoi vouloir remplacer l’expression “proximité génétique” avec un échantillon d’individus qualifiés de “population de référence” par le terme “ascendance” ? Alors que le premier terme (“proximité génétique”) correspond à une mesure, compréhensible par tout un chacun, et que le second (“ascendance”) correspond à une interprétation, discutable.
Dans la réalité, il s’agit le plus souvent de remplacer le terme de “race humaine” par le terme de “groupe d’ascendance”, et de maintenir l’idéologie sous-jacente.
Les débats autour de la notion de “races humaines” en biologie montrent ainsi l’impact du cadre social et de l’histoire individuelle des chercheurs sur leur recherche. En sciences, les mots se confrontent : construire des différences génétiques entre groupes, qui sont toujours le fruit d’un choix humain, se confronte à observer des différences génétiques entre individus ; l’idéologie des “races humaines” se confronte à la définition rigoureuse du terme “race” en biologie (qui amène à exclure le regroupement en races ou sous-espèces au sein de l’espèce humaine). Mais en plus des mots, les modalités d’utilisation des outils numériques et les représentations graphiques se confrontent aussi. Combattre l’idéologie des “races humaines” en biologie passe par une interprétation beaucoup plus rigoureuse des résultats scientifiques et la présentation systématique de leurs limites, ce qui implique une vulgarisation beaucoup plus importante des méthodes (et de leurs limites) utilisées en recherche. Ce combat dans le domaine de la biologie est un combat nécessaire et un point d’appui dans le combat contre le racisme dans la société, car dans l’esprit de ceux qui utilisent le terme de “races” dans la société humaine, des critères soi-disant biologiques ne sont jamais très loin.
Laure Jinquot
CSP, cela signifie en portugais Central Sindical e Popular (en français, centrale syndicale et populaire). Ne serait-ce que pour sa composition et sa structuration, la CSP Conlutas est assez unique en son genre, et nous pensons qu’elle mérite d’être mieux connue.
Son originalité réside en particulier dans la structuration au sein de la même centrale de syndicats d’entreprises et de branches, et de mouvements populaires et de lutte contre les oppressions. Quand on repense à la récente séquence sociale en France, pendant laquelle après la page tournée bureaucratiquement de la lutte contre la réforme des retraites, les directions syndicales se sont tenues, au mieux, à une distance respectable de l’explosion des banlieues qui a suivi l’assassinat de Nahel, on se dit qu’une telle structuration aurait peut-être pu aider à rapprocher des fractions de la classe ouvrière qui ne se sont guère côtoyées : celle des banlieues et celle de la lutte contre la réforme macroniste des retraites. La transposition d’une telle structuration sur la situation du paysage syndical français ne va bien sûr pas de soi, mais l’exemple d’un fonctionnement de classe englobant que propose la CSP Conlutas – et qui ne va pas sans difficultés, comme on pourra le lire dans les articles qui suivent – mérite sans doute réflexion.
Un autre aspect, sans doute plus secondaire, mais qui ne manquerait pas d’étonner des observateur·trices venu·es de syndicats français, c’est la présence affichée et revendiquée de partis et groupes politiques. Ceux-ci vendent leur matériel et leur littérature pendant les évènements tels que des congrès de la CSP Conlutas. Personne au sein de la centrale ne semble trouver à redire, au contraire : l’idée générale est que, tant que c’est la base qui décide, la présence d’entités politiques concurrentes contribue à la richesse du débat.
Du 7 au 10 septembre dernier, la CSP Conlutas tenait son congrès. J’y étais présent et j’y représentais Émancipation. Cela m’a offert la possibilité de réaliser un certain nombre d’interviews et de présenter ce dossier. Nous remercions chaleureusement les six personnes interviewées à qui nous donnons la parole ici. Elles sont parfois fondatrices de la centrale, mais en tout cas, elles y jouent aujourd’hui un rôle de premier plan.
Patrick Krasso
DOSSIER CSP Conlutas
La place et le rôle de la CSP Conlutas dans le mouvement ouvrier brésilien
La difficile lutte des populations natives
Le Movimento Popular, « syndicat des non-syndiqué·es »
Le Movimento Mulheres em Luta, un féminisme pour les travailleuses
Quelle est l’origine de la CSP Conlutas ? Comment s’est-elle formée et consolidée ? Quelles sont les difficultés qu’elle a affrontées et celles qu’elle affronte encore ? L’objectif de cet article est de répondre à ces questions.
Pour le faire, nous nous appuierons en particulier sur les explications que nous ont données deux dirigeants syndicaux : Fábio, un des dirigeants de la CSP Conlutas, en particulier chargé de l’animation du RSISL et Mancha, fondateur de la CSP Conlutas et dirigeant syndical de la métallurgie.
Pourquoi l’émergence de la CSP Conlutas ?
La CSP Conlutas trouve son origine dans le premier gouvernement Lula, qui s’est mis en place le 1er janvier 2003. Lula avait enfin réussi son pari de devenir président de la République du Brésil en octobre 2002, après trois tentatives manquées en 1989, 1994 et 1998.
Lula était déjà une figure marquante de la politique et de la vie sociale brésilienne. Dirigeant syndical dans la région de l’ABC, ceinture industrielle située au sud de la capitale de l’État São Paulo, il s’était fait connaitre au plan national dès 1978, lorsque la classe ouvrière apparut massivement sur la scène politique et sociale, avec plusieurs puissantes vagues de grèves qui, étalées sur quelques années, conduisirent à l’usure et à la fin de la dictature militaire née du coup d’État de 1964.
C’est de ce mouvement que naquit le Parti des Travailleurs (PT) en février 1980, parti dont Lula est toujours resté la figure de proue. C’est aussi dans cette phase qu’apparut la grande centrale ouvrière unitaire, la CUT (Central Única dos Trabalhadores), fondée en août 1983 et le PT a joué un rôle crucial dans l’apparition de cette centrale. Sans pouvoir ici entrer dans les détails, il faut savoir que tant le PT que la CUT étaient alors des organisations beaucoup plus combatives et radicales qu’elles ne le sont devenues par la suite. Mais les liens entre PT et CUT sont restés très étroits, l’un accompagnant l’autre dans son évolution toujours plus marquée vers la droite. Aussi bien du côté du PT que de la CUT, les dérives bureaucratiques et réformistes d’abord, puis carrément social-libérales dans les années 1990, ont profondément transformé ces organisations. Si bien que lorsque Lula a été élu en 2002, tant le PT que la CUT étaient clairement devenus des forces de gestion du capitalisme, et même de la version néolibérale du capitalisme, celle voulue en particulier par le FMI. Le PT était la pièce centrale d’un gouvernement qui comprenait notamment des partis de droite et des crapules réactionnaires chevronnées ; la CUT, première centrale syndicale en termes d’effectifs, était devenue une force d’accompagnement du gouvernement en question.
Ruptures avec la CUT, alliée du PT
Mancha résume : “Nous autres, les métallos, faisions partie de la gauche de la CUT et nous combattions la direction majoritaire, qui proposait un syndicalisme en partenariat avec le patronat”. Mais au moment où Lula est devenu président, il subsistait face à cela “la proposition d’un syndicalisme de combat”, qui était celle de la CUT des origines.
La rupture avec cette centrale de collaboration de classes qu’était devenue la CUT ne s’est pas faite sans difficultés. La bureaucratie centrale de la CUT traitait ses opposant·es de diviseurs, les accusait de vouloir fractionner le mouvement syndical. Les manœuvres bureaucratiques étaient nombreuses. Il faut aussi savoir qu’en 2003, la CUT n’était plus, contrairement à ce que son nom suggère, une centrale unique. Il en existait déjà d’autres, en particulier la Força Sindical, qui s’était construite dès la fin des années 1980 sur une base de soutien à des politiques néolibérales. Il existait également depuis 1986 une CGTB (Centrale générale des travailleurs du Brésil), plutôt de couleur jaune et liée au PMDB, un parti connu pour être le plus grand orfèvre de la corruption politique au Brésil. Dans les années qui allaient suivre, l’éclatement de la CUT allait d’ailleurs donner naissance à d’autres centrales, dont une partie existe encore aujourd’hui. La CUT, suite à son choix de soutenir des politiques de régression sociale mises en œuvre par le gouvernement Lula, et aux ruptures que cela causait en son sein, prétendait qu’hors de ses rangs, aucune organisation syndicale ne pouvait vivre durablement. La suite a prouvé que cette position était fausse et arrogante.
Mais la précarisation et l’appauvrissement massif du salariat par les politiques néolibérales mises en œuvre dès le début des années 1990, avaient transformé profondément la classe ouvrière, et comme nous le dit Mancha, la CSP Conlutas a été la première centrale “qui admettait la représentation des mouvements populaires, du mouvement de la jeunesse, et des mouvements contre les oppressions” et qui ne se contentait pas d’organiser les seuls “secteurs plus favorisés de la classe”. C’était, notamment, une réponse à cette évolution. Nous allons y revenir un peu plus loin.
Au début : une coordination syndicale
Dès 2003, le gouvernement Lula, à l’encontre du programme du PT, décide d’une réforme des retraites qui est extrêmement préjudiciable à la Fonction publique, avec, comme le précise Mancha, “l’institution d’un âge minimal de départ à la retraite dans la Fonction publique” . Du coup, les fonctionnaires du niveau fédéral, qui bénéficiaient d’une organisation syndicale importante, se mirent en grève. Cette grève connut un fort impact pendant 40 jours, plus dans certains secteurs. Un processus très intense. Mais voilà : la CUT, principale centrale brésilienne, choisit de donner son soutien au gouvernement et à sa réforme. Ne se sentant pas représentés par la CUT, les syndicats les plus engagés dans la lutte ont décidé de construire une coordination. Des secteurs appartenant à la CUT, mais plus combatifs, plus à gauche que la direction de la centrale, jouèrent un rôle crucial dans cette coordination. Mancha ajoute : “les métallos de São José dos Campos ont eu un rôle important dans cette émergence, dans la mesure où nous avons été l’un des premiers syndicats du secteur privé, de la métallurgie, qui a rompu avec la CUT, en 2004, pour former la Conlutas” .
Et c’est ainsi que naît la Conlutas : comme une coordination nationale des luttes (Coordinação nacional de lutas, d’où le nom de Conlutas). Ce n’est que plusieurs années plus tard que cette coordination a été le cœur d’une centrale syndicale.
Deux caractéristiques originales
Fábio raconte ce moment : “quand nous avons discuté de la formation de la centrale syndicale, nous avons inclus une expérience qui était celle de la CUT à ses origines, et nous avons aussi inclus une expérience qui venait de la COB 1 bolivienne ”.
De ce qui prévalait aux débuts de la CUT, la Conlutas reprend l’incorporation d’oppositions syndicales, c’est-à-dire, poursuit-il “de groupes de travailleurs organisés dans une catégorie professionnelle, qui n’étaient pas à la direction du syndicat, qui étaient des groupes d’opposition, qui étaient en faveur de changements à l’intérieur du syndicat ”. À la formation de la Conlutas, on voit donc s’y organiser la filiation à la fois de syndicats, mais aussi de groupes d’opposition syndicale, en désaccord avec la direction des syndicats concernés.
De la COB bolivienne, c’est une autre expérience qui est mise en valeur, à travers la filiation de groupes “qui ne sont pas à proprement parler syndicaux, mais qui sont des alliés stratégiques dans une perspective de transformation sociale profonde” . Ces secteurs sont variés et représentent des catégories sociales nombreuses : par exemple, à la campagne, “des secteurs qui luttent pour la réforme agraire et pour le droit à la terre”.
Il est évident qu’une pareille expérience, une telle tentative de regrouper dans une même centrale des secteurs de la classe ouvrière organisée et des alliés stratégiques hors du monde de l’entreprise, tout cela ne va pas sans commettre des erreurs, en premier lieu parce qu’il s’agit d’affronter de grandes difficultés. Presque toute la suite de cet article est, du reste, consacrée à ces difficultés et à la façon dont la CSP Conlutas les combat.
Comment représenter les secteurs populaires ?
Ainsi, donc, lors de la création de la Conlutas, une règle a été mise en place à propos des organisations populaires non syndicales, explique Fábio : “que ces organisations, en fonction du nombre de familles que celles-ci regroupent, soient aussi représentées dans la centrale syndicale”. Mais cela ne concerne pas que les campagnes, car il s’agit d’organiser dans ladite centrale des secteurs particulièrement opprimés. Il précise : “les secteurs populaires qui luttent pour le logement”, “les femmes qui luttent contre le machisme”, “la population noire qui s’oppose au racisme” (alors que la majorité de la population brésilienne est d’ascendance africaine), “la population LGBTI+”, “les immigrants ”, mais également “les étudiants”.
Lorsque les statuts ont été déposés, une partie des syndicalistes a voulu limiter la représentation de ces secteurs opprimés et de la jeunesse étudiante à 5 % de la représentation dans la centrale. Par exemple, si un congrès est représenté par 1 000 délégué·es, 50 de ces délégué·es viennent de ces groupes opprimés et étudiant·es affilié·es à la Conlutas. Plus récemment, il a été décidé de porter ce quota à 10 %. Mais l’idée qui demeure est celle de “maintenir l’hégémonie de la classe ouvrière organisée dans des syndicats”.
Ultérieurement, en 2010, d’autres secteurs de la CUT ont rompu avec cette centrale et ont fusionné avec la Conlutas, ce qui a donné naissance à la CSP Conlutas. La Conlutas a tenté d’unifier l’ensemble des secteurs combatifs mais certains sont restés en dehors. Il y a eu une fragmentation et d’autres organisations se sont formées : l’Intersindical, qui ensuite s’est divisée en deux fractions ; Unidos para lutar, qui plus tard a rejoint la CSP Conlutas.
Les rapports parfois difficiles entre syndicats et mouvements populaires
Malgré la structuration particulière de la CSP Conlutas et la place qu’y prennent les mouvements populaires, il arrive que ces derniers ne reçoivent pas la solidarité nécessaire de la part du mouvement ouvrier organisé sur les lieux de travail. Il est nécessaire pour la centrale de mener des campagnes d’explication, face aux préjugés qui sont ancrés dans les mentalités d’une grande partie des travailleur·euses. Les mouvements sociaux pour le logement, les luttes pour la terre, affrontent une répression policière très brutale. Mais souvent, explique Fábio, “on ne parvient pas à convaincre les secteurs de travailleurs organisés dans des syndicats qu’il est nécessaire de soutenir ces luttes. Ce n’est pas facile”.
Il prend l’exemple du quartier populaire de Pinheirinho à São José dos Campos où, il y a plusieurs années, une lutte populaire avait saisi des terres de façon illégale. Cela avait pris une vaste dimension (environ 6 000 habitant·es), car les occupant·es avaient installé l’électricité, mis en place l’assainissement, etc. Et le syndicat des métallurgistes s’y impliquait beaucoup. L’État voyait cela d’un très mauvais œil et au lieu de régulariser la situation, il a commencé à prendre des mesures contre cette occupation. 2000 policiers y ont été envoyés et la répression a été très dure. Toutefois, explique Fábio, les syndicats ont “senti une pression de la part des travailleurs. Dans les lieux de travail, c’est le quotidien qui prédomine, c’est la question de ce qu’a dit le chef, des attaques que mène l’entreprise ”, etc. Par conséquent, les syndicalistes ont subi une pression et des critiques de la part des travailleur·euses dans les boîtes, qui leur reprochaient, dit-il, d’être “trop investis dans lutte du Pinheirinho, au lieu de s’impliquer dans des bagarres plus quotidiennes ”.
Autre exemple : celui de la montée des luttes des peuples premiers pour leurs territoires. C’est un phénomène actuel, en pleine expansion. Mais c’est un défi que de faire partager ce combat par la classe ouvrière organisée dans les syndicats. Fábio explique que “la majorité des gens, y compris la classe ouvrière, est très influencée par les idées dominantes, sur le droit de propriété. Et les capitalistes font de nombreuses campagnes contre les droits des indigènes, du genre : « ils ont déjà 14 % des terres de tout le Brésil, alors qu’ils sont moins d’un million de personnes »” . Beaucoup de travailleur·euses gobent ces idées, transmises par les grands médias. D’où la nécessité, pour la CSP Conlutas, de conduire des campagnes d’explication. Fábio précise ce dont il s’agit : “quelle est la situation réelle ? Pourquoi les peuples natifs ont-ils besoin de ces terres pour survivre, ce qui est en rapport avec leur culture ? Il faut donc construire ces ponts” entre travailleur·euses organisé·es syndicalement et peuples indigènes. Il ajoute : “Souvent, on parvient à convaincre les travailleurs. Mais pour mener une action, par exemple, une grève générale pour obtenir la garantie de la reconnaissance de ces terres, c’est une affaire difficile” . Au final, la construction de ces alliances de classes est une tâche importante que se donne la CSP Conlutas, mais c’est une tâche compliquée.
Des attaques de la bourgeoisie contre le mouvement syndical
D’autres difficultés importantes touchent le mouvement syndical en général, et la CSP Conlutas en particulier. Il s’agit d’abord des attaques venues de la logique même du capitalisme et de ses leaders gouvernementaux.
En premier lieu, il faut mentionner, pour le Brésil comme de manière générale, l’externalisation de bon nombre de fonctions par les entreprises. Le fait de réduire la base du syndicalisme en augmentant le nombre de salarié·es présent·es dans de petites entreprises sans droit syndical et sans organisation pour les défendre est une attaque contre la force de frappe et contre les finances des syndicats. S’ajoutent à cela des attaques de plusieurs gouvernements contre les règles de financement des syndicats.
Du coup, il devient plus difficile d’organiser des congrès syndicaux dans des conditions démocratiques optimales. Et cela d’autant plus que le Brésil est un pays de dimension continentale et que faire venir des délégué·es des quatre coins du pays coûte cher. Fábio prend l’exemple de ce congrès de la CSP Conlutas où “en prenant en compte toutes les entités liées à la CSP Conlutas, on aurait pu avoir un congrès de 1 800 délégué·es ”. Mais, pour ne prendre qu’un exemple, faute de moyens financiers, l’état nordestin du Maranhão n’a envoyé qu’un·e délégué·e sur trois. Et c’est un nombre bien moindre de délégué·es qui sont venu·es globalement : un peu plus de mille. Et cela en dépit de tous les trucs que trouve la centrale pour diminuer les frais de transport et d’hébergement des délégué·es. Ce qui oblige à revoir les quotas, car la CSP Conlutas dit tenir comme à la prunelle de ses yeux à l’organisation de congrès démocratiques irréprochables.
Les bastions de la métallurgie
Une autre grande difficulté qu’affronte la CSP Conlutas au Brésil est celle inhérente à toute tentative d’implantation dans le cadre de la dictature des patrons. Fábio précise pourquoi et comment : “La classe ouvrière industrielle la plus nombreuse, la plus importante au Brésil, c’est ceux qu’on appelle les « métallos », qui sont tous des travailleurs qui travaillent dans des entreprises du secteur de la métallurgie à proprement parler, mais aussi de l’électronique, de la sidérurgie, de l’aéronautique. Tout ceci fait partie de cette catégorie générique de métallurgistes. Or que se passe-t-il ? À São José dos Campos, il y a un peu plus de 30 000 travailleurs à la base, et on y trouve l’un des 4 ou 5 plus grands syndicats de métallos du pays. Celui-ci est à la CSP Conlutas. Mais les autres grands syndicats, comme les métallos de São Paulo, les métallos de la région de l’ABC, sont soit à la Força Sindical, soit liés à la CUT. Et faire ce travail syndical à l’intérieur des usines – parce que dans les usines il existe une dictature – cela nécessite des méthodes clandestines. Donc pour garantir la représentation de ces groupes qui défendent la CSP Conlutas dans ces lieux de travail, c’est très difficile, c’est un vrai défi. Les autres centrales peuvent, au pire nous dénoncer. Mais même sans cela, si les patrons nous repèrent, ils virent les travailleurs” .
Le piège de la “banque horaire”
Un exemple précis est celui des constructeurs automobiles. Ces derniers, il y a un certain temps, ont inventé un système tyrannique qui leur était très bénéfique, affublé de l’appellation de “banque horaire”, une forme d’annualisation du temps de travail. Ce système permet de faire travailler plus des huit heures standard par jour pendant les périodes où les commandes sont plus importantes, sans paiement d’aucune heure supplémentaire. Et la compensation doit se faire avec les périodes où la demande est plus faible. Bien évidemment, ce système est tout bénéfice pour les patrons, tandis que les rythmes de vie des travailleur·euses dépendent des exigences du capital. Mais cela n’est pas conforme à la loi brésilienne, qui ne prend en compte que les huit heures journalières et les 44 heures hebdomadaires. Le pire est que presque tous les syndicats du pays ont accepté des accords de ce type, accords qui étaient eux-mêmes nécessaires à la mise en œuvre de ce système, vu son opposition aux dispositions légales.
Et c’est justement dans ce cadre-là que le syndicalisme de la métallurgie de São José dos Campos est apparu une exception nationale. Pourquoi ? Parce que dans cette zone industrielle, la CSP Conlutas s’est opposée jusqu’au bout à un accord avec les patrons sur la “banque horaire”. Cela a donné à cette centrale une visibilité nationale, et cela a suscité de l’effroi parmi la gent patronale. D’où une méfiance généralisée dans le camp des capitalistes, et des difficultés accrues d’implantation dans les entreprises pour la CSP Conlutas.
Combativité et démocratie
Une autre difficulté, c’est que la CSP Conlutas veut à la fois défendre les intérêts des travailleur·euses et le faire de façon démocratique. Parfois, cela est contradictoire. Il existe des situations où les ouvrier·es sont majoritairement prêt·es à accepter des mesures patronales que la CSP Conlutas voudrait combattre. En ce cas, les militant·es de la CSP Conlutas se battent avec des arguments. Par exemple, en expliquant que la “banque horaire”, contrairement à ce que racontent les arguments patronaux, n’est pas synonyme de garantie de l’emploi. La centrale bataille donc sur les idées, mais c’est toujours la volonté de la majorité qui prévaut en fin de compte, par un vote en assemblée générale.
Mais pour en arriver là, c’est un rude parcours du combattant : pour le syndicat, il faut d’abord, explique Fábio, “pour garantir sa représentation dans les entreprises privées, agir de façon clandestine. Si la CSP Conlutas lance une liste aux élections syndicales et que cette liste ne gagne pas, dans la majorité des cas, les membres de la liste se font licencier”.
La démocratie interne et les groupes politiques
Des règles permettent d’assurer la représentation de tous les courants internes, souvent liés à des groupes politiques organisés. Tous ces courants ont les moyens d’écrire leurs thèses, de les défendre localement, régionalement et nationalement. En tout cas, à la fin des délibérations, c’est l’assemblée plénière du congrès qui prend la décision finale par ses votes.
À ce congrès, il y avait cinq plates-formes (chapas) défendant des positions différentes, y compris la chapa majoritaire, c’est-à-dire celle représentée par la direction nationale de la centrale. Fábio explique que cette dernière était soutenue non seulement par le PSTU (Parti socialiste des travailleurs unifié), mais aussi par des courants de la gauche du PSOL (Parti socialisme et liberté) comme la CST Combate et le MES, ainsi que par des groupes qui ne sont pas liés à des partis politiques (comme des travailleur·euses de l’Université de São Paulo). Le mouvement Luta Popular en fait partie aussi, et certain·es de ses dirigeant·es ne sont pas lié·es à un parti politique. La deuxième plate-forme par le nombre de suffrages exprimés est celle qui porte le nom de Unidos, et elle est liée à un courant encore au PSOL aujourd’hui. Alors que la CST se divisait, une partie restant au PSOL et l’autre formant la CST Combate, aujourd’hui dans la plate-forme majoritaire de la centrale, l’autre partie de ce courant a formé Unidos.
Lors du dernier congrès de la CSP Conlutas, j’ai entendu les nombreuses discussions, avec des critiques, parfois véhémentes, adressées à la direction, et des prises de position contradictoires sur toute une série de sujets. J’ai été frappé par un chiffre : sur les 26 prises de parole concernant la résolution générale du congrès, j’ai entendu 23 positions critiques – des critiques diverses, souvent contradictoires entre elles, et mettant souvent en cause le caractère démocratique du congrès – contre la direction, contre seulement trois en sa faveur. Pourtant, le vote final a été sans appel : plus de 70 % des délégué·es ont voté le projet de résolution présenté par la direction de la centrale.
Ensuite, il s’est mis en place une représentation proportionnelle des courants présents au secrétariat exécutif de la centrale et dans la coordination nationale. Dans celle-ci toutes les entités qui constituent la CSP Conlutas sont représentées, en fonction du nombre d’affilié·es (syndicats) ou de familles représentées (mouvements populaires).
Partis et syndicats : une tradition différente de ce qui prévaut en France
Ce qui précède peut surprendre un·e syndicaliste français·e. Mais l’histoire politique et syndicale n’est pas la même entre le Brésil et la France.
Comme le rappelle Mancha, pour les syndicalistes combatifs au Brésil, “le problème, ce n’est pas le parti en soi ; le problème, c’est en premier lieu la politique d’indépendance de classe, ou non, qui est menée”. Et c’est en 2003, lorsque la CUT est clairement sortie d’une logique d’indépendance de classe, que s’est manifestée une forte volonté de reconstruire le syndicalisme sur une base de classe. Mancha ajoute : “il existe une autonomie par rapport aux partis” de manière traditionnelle, de la part du syndicalisme, en particulier celui de la CSP Conlutas. Celle-ci, explique Mancha, est “une centrale syndicale indépendante, mais aussi une centrale syndicale plurielle. En son sein, il existe divers organisations politiques qui y défendent leurs opinions et qui se soumettent à la démocratie de la base”. Et pour Mancha cette concurrence de positions politiques différentes dans la centrale est “une chose positive”.
Les partis et courants politiques présents – qui ne sont que des organisations de la classe ouvrière – n’ont pas, bien sûr, de représentation politique en tant que tels au sein de la centrale. Ils n’ont pas le droit de vote. Un parti ou groupe politique ne peut pas être affilié à la centrale syndicale. Son influence ne s’exerce que via les entités organisées par la CSP Conlutas. Toutefois, et cela surprendra bien des syndicalistes français, lors des congrès, tous les groupes politiques présents au sein de la centrale tiennent des stands, des tables de ventes, où l’on trouve bulletins syndicaux, journaux, livres, T-shirts, casquettes, etc. Il existe donc, comme le dit Fábio, une “liberté au sein des espaces de la centrale” pour les organisations politiques. Il précise d’ailleurs que c’est une question de culture politique et que cela existait aussi lorsque la CUT a été créée.
La proximité entre partis politiques et syndicats n’est pas nouvelle au Brésil. Il y eut l’époque où le mouvement ouvrier était sous la domination du parti communiste. Cette période a pris fin avec le coup d’État militaire de 1964. Lorsque la classe ouvrière a repris de façon impétueuse le chemin des luttes à partir de 1978, le PT a été mis en route par ceux que, comme Lula, on appelait les “nouveaux syndicalistes”. Mais le PT, à son tour, a joué un rôle clé dans la création de la CUT en 1983. Ajoutons à cela le vote d’une fameuse motion au congrès de Lins (dans l’État de São Paulo) en janvier 1979. L’idée victorieuse à Lins, comme le rappelle Mancha, était, “de lancer un parti des travailleurs, un parti qui pourrait s’organiser de manière indépendante des patrons”. Et le syndicaliste métallurgiste de Santo André, alors tout jeune, qui avait défendu ce projet était un certain José Maria de Almeida. Ce dernier était aussi un militant politique d’un courant d’extrême gauche, la Convergência Socialista. Par la suite, il a été plusieurs fois candidat du PSTU à l’élection présidentielle.
Comment donner vie à une perspective internationaliste ?
Une autre tâche importante et difficile pour la CSP Conlutas, Fábio la résume en une question : “comment, dès le début, développer une perspective internationaliste ?” . Pour lui, il a été possible de donner des réponses consistantes à partir de 2010, “quand nous sommes parvenus à établir des liens avec d’autres organisations dans le monde avec lesquelles nous partagions des principes très importants”.
La question s’est vite posée de l’affiliation internationale de la CSP Conlutas. Mais où aller ? Le plus grand rassemblement international, c’est la CSI : elle très vaste mais elle regroupe notamment des syndicats jaunes, qui sont en faveur d’un partenariat avec le patronat, avec la bourgeoisie. De plus, beaucoup y défendent des positions qui relèvent de perspectives impérialistes. C’est notamment l’exemple du droit à l’existence de l’État d’Israël : or respecter celui-ci signifie adopter des positions qui relèvent d’une opposition frontale aux droits du peuple palestinien, qui a été expulsé de ses terres.
La FSM, initialement stalinienne, est une centrale qui s’est beaucoup affaiblie après les révolutions dans les pays de l’Est. C’est la seconde en taille, mais elle n’est pas indépendante par rapport aux gouvernements qui se disent de gauche, ou progressistes, ou anti-impérialistes (le Venezuela, Cuba, la Chine…). C’est ce qui l’a conduite à défendre le régime chinois face à la révolte à Hong-Kong ou à prendre la défense du régime cubain face aux révoltes du 11 juillet 2021. Or, pour la CSP Conlutas, il est impossible de cohabiter au sein d’un même regroupement syndical mondial avec des centrales qui défendent la bourgeoisie (comme dans la CSI) ou bien qui défendent des dictatures (comme dans la FSM).
Le RSISL et la campagne d’aide ouvrière à l’Ukraine
Le problème, c’est que, hors de ces deux regroupements, il existe quelques petites centrales syndicales ou de petits syndicats qui localement, défendent des perspectives internationalistes comme le fait la CSP Conlutas. C’est avec ces forces peu nombreuses que cette dernière a tenté de construire une alliance. Celle-ci s’est formée en 2013, et c’est le RSISL. Ce réseau regroupe des traditions et des cultures différentes en termes de type de mouvement syndical : la CGT espagnole qui en fait partie, n’est pas marxiste, elle est anarchiste. On y trouve aussi l’Union syndicale Solidaires de France.
Cette expérience du RSISL dure depuis dix ans parce que, selon Fábio, “sans avoir de perspective internationaliste, l’alliance avec des organisations d’autres pays est incomplète, elle reste sur le papier”. Il insiste : “cela a été une expérience très difficile, et nous en sommes aux premiers pas ”. Certaines campagnes sont la matérialisation de cet internationalisme et revêtent une grande importance. C’est, nous expose Fábio, “le cas de la campagne d’aide ouvrière à l’Ukraine. Cette campagne n’a pu exister que grâce à la collaboration de certaines organisations du Réseau, en particulier, qui se sont unies pour la réaliser. C’est ce qui a permis de mettre en place la campagne, d’envoyer trois convois, de prendre des contacts avec le mouvement syndical en Ukraine… C’est une aide qui vient de la classe ouvrière internationale et qui va vers la classe ouvrière ukrainienne. Nous l’avons mise en œuvre, pour une grande part, avec un syndicat, qui est la section locale de la fédération syndicale indépendante d’Ukraine, dans la ville de Kryvyï Rih. Plus récemment, nous avons trouvé d’autres organisations avec lesquelles nous travaillons : une organisation de base des infirmières, qui a fait une grève importante en 2019” . Voilà un premier pas dans un sens internationaliste, et un pas réalisé dans un contexte très difficile, où la majorité des organisations ouvrières n’ont malheureusement pas pris une position de soutien à la classe ouvrière ukrainienne
DOSSIER CSP Conlutas
La place et le rôle de la CSP Conlutas dans le mouvement ouvrier brésilien
La difficile lutte des populations natives
Le Movimento Popular, « syndicat des non-syndiqué·es »
Le Movimento Mulheres em Luta, un féminisme pour les travailleuses
Waldemir a rejoint la CSP Conlutas à la fondation du secteur des peuples indigènes, traditionnels et paysans, dont il est l’un des principaux animateurs.
Raquel Tremembé milite aussi dans ce secteur, depuis 2019. Son territoire était à l’origine situé en bordure littorale du Maranhão1 , mais la majeure partie de ses populations ont dû se disperser pour fuir des attaques. Militante du PSTU, elle était candidate à la vice-présidence de la République pour le Pôle socialiste révolutionnaire, un regroupement électoral opposé à la collaboration de classes autour de Lula. Cette candidature, explique Raquel, a été très largement discutée et voulue par les communautés natives, de façon à leur donner une visibilité au niveau national. Elle est aujourd’hui, à gauche, la principale dirigeante des peuples indigènes non alignés sur le gouvernement.
En 2015, analyse Waldemir, la CSP Conlutas “a compris que la question de l’agro-business était directement liée à l’économie et aux luttes au Brésil, et que nous devions incorporer les salariés du monde rural”. En 2017, nouveau changement : aux travailleurs/ses salarié.es des campagnes, viennent s’ajouter les peuples indigènes et traditionnels. C’est ainsi que l’on regroupe les peuples indigènes et les populations qu’on appelle les ribeirinhos2 , les quebradeiras de coco3 , les seringueiros4 , et tous les peuples de la forêt (povos da floresta). Dès lors, une nouvelle étape se met en place : l’insertion dans la CSP desdits peuples de la forêt et de ceux qu’on appelle les peuples des eaux (povos das águas). Les pêcheurs artisanaux commencent à la rejoindre, qu’ils opèrent en eau de mer ou en eau douce. Mais il existe de nombreuses communautés qui ne sont pas ribeirinhas, mais formées de pêcheurs artisanaux.
Pourquoi ce rapprochement avec la CSP Conlutas ?
Pour Waldemir, “c’est la lutte économique qui l’a imposé. Au fur et à mesure que la dépendance économique s’est accrue, pesant sur la balance commerciale de l’agrobusiness – ils disent aujourd’hui que l’agrobusiness en représente 33 % […] la CSP a compris qu’elle n’était pas insérée dans certains domaines des luttes du pays, pas prête à réaliser cet affrontement. Et comme la CSP est la seule centrale qui se dit socialiste et révolutionnaire, et qui recherche ce changement, il nous fallait assumer l’affrontement dans ces secteurs-là également”. À partir de 2014-2015, ce secteur de la CSP Conlutas a pris de l’ampleur, au point de parvenir à sa représentation par la figure de Raquel Tremembé. Celle-ci explique que ce qui l’a convaincue de rejoindre la CSP Conlutas, outre les conseils juridiques que prodiguait Waldemir, c’était “de comprendre qu’il était nécessaire d’unifier les luttes ” des populations natives. Et avec la CSP Conlutas, explique-t-elle, cette “unification se renforce en permanence ”. Elle ajoute que “de nombreux peuples veulent connaître la Conlutas ”. Et face aux droits constitutionnels de ces populations, qui ne sont pas respectés, explique-t-elle, “elles ont besoin de ce soutien, de la participation directe de tous les secteurs qui composent la centrale, pour se renforcer et montrer que notre lutte n’est pas seulement pour un territoire, mais aussi pour la préservation de la vie et le bien de tous” . Dans ce cadre, “la question environnementale n’est que l’un des axes” du combat à mener.
Structuration au sein de la CSP Conlutas
Dans la centrale, explique Raquel, “nous avons un secteur qui s’appelle : Povos, comunidades tradicionais e camponeses ” (en français : peuples et communautés traditionnelles et paysannes). Tous ces groupes sociaux sont rassemblés en un même secteur de la centrale, où ont lieu toutes les discussions concernant ces populations.
Ce secteur est subdivisé au niveau local, régional et national au sein de la CSP Conlutas. Raquel précise : “Au niveau régional, nous menons la discussion avec les groupes locaux adhérents ; et au niveau national, nous tentons d’organiser une lutte collective plus large, avec des réunions présentielles ou virtuelles, mais nous restons toujours ensemble ”. Parce qu’en fin de compte, ce sont les mêmes problèmes et les mêmes types de luttes qui surgissent dans les nombreux lieux de conflits.
Mais à ce niveau, Raquel confirme ce que disent d’autres dirigeants de la CSP : “nous avons l’habitude de nous bagarrer pour occuper l’espace qui est le nôtre”. “Nous bagarrer, dans un sens positif ”. Celui de prendre conscience de la valeur de ce que l’on est, et de vouloir l’affirmer. L’une des difficultés rencontrées au sein de la centrale pour ce secteur, c’est que ce rapprochement avec les luttes plus traditionnelles, notamment syndicales, “c’est une chose nouvelle et beaucoup de gens ne parlent pas portugais”.
L’arrivée du nouveau gouvernement Lula et son lot d’illusions
Après le gouvernement de Bolsonaro, tout ce qui s’est passé depuis semble une victoire pour ce secteur de la population. Le problème, selon Waldemir, c’est que “les alliés sont toujours les mêmes : les grands capitalistes soutenaient l’extrême droite mais ils soutiennent les « progressistes » aussi, parce qu’ils recherchent les résultats, ce qui pour eux veut dire les profits”. Il y a eu un changement, ajoute-t-il : “avant, on avait un président qui nous envoyait des gens pour nous tuer ; maintenant on a un président qui ne parle plus de ça, mais qui ne l’interdit pas non plus ”. Il explique aussi que dans le Conseil économique du pays (le Conselhão), qui donne le la de la politique économique et sociale, “on retrouve les grandes multinationales de l’agrobusiness. Elles y sont toutes […] : celles qui plantent du soja, celles qui font pousser du blé, celles qui produisent du transgénique […] donc elles sont toutes à l’intérieur du gouvernement ”. Donc au fond, rien n’a changé. La montée de la rampe du palais présidentiel par les représentants des peuples indigènes lors de l’intronisation de Lula le 1er janvier a bien existé, mais on est resté dans le symbolique. Et à présent, les beaux gestes d’ouverture sont finis. Un ministère des peuples indigènes a été créé mais… pour quoi faire ? Pour Waldemir, le risque est grand que “tout cela conduise à une démoralisation des peuples indigènes” .
Demarcação et Marco temporal
La grande question tourne autour de ce qui porte le nom portugais de demarcação, c’est-à-dire l’attribution aux peuples premiers de territoires délimités et inviolables. Lula subit une pression sociale de la gauche et des peuples indigènes eux-mêmes pour le faire. Mais au cœur du système on trouve ceux et celles qui ont tout intérêt à empêcher une telle politique, dont les principes sont pourtant inscrits dans la Constitution de 1988. Le problème est que les plus grands dirigeants des peuples premiers ont été embarqués dans l’aventure politique de la présidentielle et du gouvernement Lula, ce qui les conduit à freiner les luttes. Pour Waldemir, il est déjà clair que les promesses faites par Lula en matière de droits à la terre pour les populations indigènes “ne seront pas tenues”. Cela n’empêche pas la CSP Conlutas de mener des actions de front uni avec les secteurs qui luttent, même s’ils sont pleins d’illusions.
C’est dans ce contexte que se joue la question du Marco temporal et de sa constitutionnalité. De quoi s’agit-il ? C’est le résultat de pressions qu’exercent les secteurs les plus droitiers de l’agro-business sur l’État depuis 2007. Avec le Marco temporal, il s’agit de ne laisser le droit (inscrit dans la Constitution) à la demarcação qu’aux seuls peuples natifs qui vivaient en 1988 sur le territoire qu’ils revendiquent. Pour tous les autres, une immense majorité, le territoire d’origine avait déjà été abandonné, du fait des menées esclavagistes contre ces populations, des pressions de l’agro-business, et de l’urbanisation qui a eu recours à une main d’œuvre bon marché, en particulier pour le BTP. Et toutes ces populations, avec le Marco temporal, n’auraient plus le droit au retour sur leurs terres d’origine.
Pour Raquel, la thèse du Marco temporal, “en plus d’être anticonstitutionnelle, est une thèse ethnocide. C’est un retour en arrière de plus, comme si les diverses attaques que nous avons subies toutes ces années ne suffisaient pas” . Elle ajoute, à propos de sa propre communauté : “c’est une thèse si violente que si, par malheur, cette thèse était approuvée, c’en serait fini du territoire Tremembé ”. Mais, plus largement, dit-elle, le Marco temporal “impacterait tous les peuples, y compris les peuples qui ont déjà vu la démarcation de leurs territoires” 5 .
Quelle confiance dans le gouvernement Lula ? Aucune pour la CSP Conlutas !
Raquel dit qu’elle n’a jamais cru à la volonté de Lula de lutter pour la démarcation des territoires indigènes. Pour elle, ces promesses n’étaient qu’un “discours fallacieux de plus. Parce que les gouvernements Lula et Dilma du passé sont de ceux qui ont le moins procédé à la démarcation de territoires indigènes, malgré le fait qu’ils se sont succédés sur plus de dix ans. Est-ce cela, lutter pour nos droits ? ”. Au moins, avec Bolsonaro, dit-elle, on savait à quoi s’en tenir ! Aucune déception n’était possible ! Face à cela, “Lula est arrivé en voulant se faire passer pour un sauveur”.
De plus, observe Waldemir, “à aucun moment, Lula n’a dit qu’il était contre le Marco temporal”. En même temps, explique-t-il, il se joue un jeu législatif au Parlement qui pourrait permettre à des entreprises (du BTP, du secteur minier, du tourisme…) de s’implanter dans les zones mêmes de demarcação. Autrement dit, de tous côtés, le droit des populations natives est attaqué.
Malheureusement, aime à dire Raquel, “La tâche qui consiste à déconstruire est beaucoup plus lente que la tâche de construction” . Et c’est bien de la déconstruction d’une illusion et d’un mythe qu’il s’agit avec Lula ; et cette déconstruction “fait partie des tâches” de la CSP Conlutas, ajoute Raquel, pour qui, malgré les difficultés, “la graine que sème la centrale parvient à germer, même si les choses ne vont pas changer du jour au lendemain” . Elle précise encore : “le peuple est crédule, mais je pense qu’avec cette preuve fournie par le Marco temporal, les gens ont déjà entamé un processus de conscientisation, parce qu’il est très visible que le gouvernement ne fait rien pour nous “.
Quel soutien pour les peuples natifs ?
À part les “organisations de base du mouvement des peuples natifs, qui se renforcent, et la représentativité qui est obtenue par ces organisations et qui leur donne la légitimité pour parler dans toutes sortes d’instances, sur le mode : « le peuple parle au nom du peuple »”, comme le formule Raquel, il n’y a guère de forces comme la CSP Conlutas qui défendent réellement les droits des populations indigènes. Elle précise que la question de la tutelle (de la société blanche sur les peuples natifs) “est très présente aujourd’hui. En particulier pour l’Église catholique. Le Conseil indigéniste missionnaire participait à certaines discussions. Même si personne n’interfère sur notre autonomie. Nous tentons de porter la discussion sur ce point en direction d’autres peuples”.
Raquel ajoute à propos de tutelle : “La vulnérabilité des peuples natifs, qui parait ne pas avoir de fin, doit être largement attribuée à ce type de colonisation. C’est un autre type de colonisation, mais il est très présent sur les territoires” . Pour défendre les peuples natifs, “en dehors de la CSP Conlutas, nous n’avons que nos organisations de base. C’est tout”. La bataille sur cette question va bien au-delà des droits de ces populations. Car elles sont au premier rang des défenseurs de l’environnement, très engagées contre tout ce qui détruit la biodiversité et le climat.
DOSSIER CSP Conlutas
La place et le rôle de la CSP Conlutas dans le mouvement ouvrier brésilien
La difficile lutte des populations natives
Le Movimento Popular, « syndicat des non-syndiqué·es »
Le Movimento Mulheres em Luta, un féminisme pour les travailleuses
Irene est dirigeante du Movimento Popular (MP), qui a rejoint la CSP Conlutas à sa fondation en 2011.
À l’origine du MP
Le logement n’est pas un droit garanti au Brésil. Bien au contraire, vu les salaires de misère et la précarité. D’où ce phénomène fréquent de familles qui occupent des terres pour y vivre.
Pendant les gouvernements du PT, de nombreux mouvements d’occupation ont cessé la lutte pour ne pas déranger le pouvoir. Mais il y a eu des exceptions, montrant que la compromission n’était pas inévitable. C’est ce qui est à l’origine du MP.
Le MP et la CSP Conlutas
En 2011 a lieu le premier congrès de la CSP Conlutas. Le MP, qui commence à exister, veut s’en rapprocher. C’est un petit groupe qui organise des travailleur·euses parmi les plus précaires sur une base territoriale. Selon Irene, c’est “le syndicat des non-syndiqué·es”. Il regroupe des gens qui quittent, sur des divergences, des mouvements pour le logement, des associations de quartier, des communautés de base, et des gens issus de mouvements culturels (un phénomène puissant en banlieue, surtout à São Paulo).
Ainsi, explique Irene, “on a créé un mouvement qui organise la lutte au plan territorial, soit pour le logement, soit pour des crèches, pour la santé, pour l’éducation, pour l’assainissement, contre la violence de la police, pour la culture, pour les loisirs, etc.”.
Elle poursuit : “On a discuté du fait qu’il était important de suivre ce mouvement qui se développait, de construction de la Conlutas. Parce que pour nous, il était important d’être ensemble avec d’autres secteurs de la classe travailleuse”. Et Irene voit la Conlutas comme un “espace”, un “point d’appui”, “un outil d’organisation de la classe ouvrière dans ses diverses formes de lutte, pas seulement syndicales ”. Elle ajoute : “Particulièrement dans un pays comme le nôtre, qui a été colonisé, qui est apparu sur la base de l’extermination de la population indigène qui vivait là, qui a connu plus de 300 ans d’esclavage – dans un tel pays, il existe diverses formes d’organisation des luttes. Et la lutte pour le territoire a toujours été un élément marquant des luttes de notre classe. Des soulèvements indigènes aux quilombos, lieux peuplés par les esclaves qui fuyaient l’oppression, en passant par les occupations rurales, qui ont une longue histoire dans notre pays, et jusqu’aux occupations pour le logement. Le territoire, la terre, est un élément très important pour la reproduction du capital ”.
Ensuite, le MP s’est développé dans la CSP Conlutas, et parallèlement à elle. Irene précise : “Aujourd’hui le MP est un mouvement structuré, et dans certains États, nous faisons partie de la Conlutas”
Quelles difficultés ?
Pour le MP, selon Irene, “l’une des difficultés, c’est qu’il existe au Brésil une très forte tradition de syndicalisme combatif, historiquement, qui est une forme traditionnelle d’organisation de la classe”. Elle observe que “la Conlutas a osé prendre une structuration qui embrasse non seulement les formes d’organisation à partir du lieu de travail, des syndicats ; mais aussi d’autres formes d’organisation” , prenant en compte la diversité de la classe travailleuse.
Le défi est donc d’organiser la classe ouvrière dans la pluralité de ses formes de lutte. Mais selon elle, “la dynamique syndicale est nettement prédominante, ce qui n’est pas un problème en soi. Je pense que la difficulté la plus importante, c’est de parvenir à incorporer, dans la lecture de la réalité, la vision du monde qui est celle de ce secteur qui ne s’organise pas sur le lieu de travail. Il y a donc un soutien inconditionnel, de la solidarité. Mais je pense qu’il faut encore avancer dans l’élaboration politique elle-même […] en ayant à l’idée que ce secteur représente la réalité de la plus grande partie de la classe dans notre pays, en tout cas aujourd’hui”.
Le syndicalisme possède, dit-elle, “une grammaire” (en termes d’organisation, d’espaces, de dynamiques) très différente de celle des mobilisations à base territoriale. La communication est souvent mauvaise entre le milieu syndicaliste et les acteurs/trices des luttes populaires locales, qui “ne se sentent pas tellement à l’aise” avec le monde syndical.
Des superpositions… parfois
Il y a des superpositions : des syndicalistes animent aussi des luttes populaires. Une militante du MP est “la principale dirigeante d’une favela énorme à Recife, et est aussi militante dans le secteur de la santé, parce qu’elle est travailleuse précaire dans ce secteur – elle assure trois emplois en même temps”. Une militante du Sergipe “participe aux luttes d’occupation et travaille dans le télémarketing, faisant grève avec son syndicat”.
Mais bien des travailleurs/ses du secteur informel ne peuvent pas s’organiser sur le lieu de travail, et s’organisent plutôt “sur une base territoriale, où elles trouvent un espace pour lutter, pour de meilleures conditions de vie, contre l’exploitation ”.
Irene explique que le MP cherche toujours une vaste unité d’action avec d’autres mouvements sociaux. Pendant la pandémie, le MP a participé à un front dans une campagne nationale nommée “Despejo zero” (pas une seule éviction), qui a “rassemblé tous les mouvements sociaux de la campagne et de la ville contre les expulsions”, avec un certain succès.
Une période compliquée
Irene juge difficile la situation présente : la lutte contre Bolsonaro, conduisant au retour du PT au gouvernement, a mobilisé énormément de monde, avec l’unification de nombreux secteurs politiques et sociaux, mais cela a créé d’immenses illusions – l’idée que Lula va changer les choses – en particulier dans les mouvements populaires. Mais le gouvernement de conciliation de classes actuel est confronté à une situation économique très différente de celui des gouvernements Lula de 2003 à 2010, qui bénéficiaient d’une croissance économique assez rapide, avec une demande mondiale de produits primaires favorisant le Brésil. Aujourd’hui, c’est la crise économique, et elle s’approfondit. Il faudrait donc se mobiliser davantage. Mais cela ne se produit pas car beaucoup de gens font ce que veut le gouvernement. C’est très vrai pour le logement. Les mouvements populaires de ce type sont très liés au PT, et ils se sont beaucoup mobilisés pour faire gagner Lula. Malgré tout, l’insatisfaction et la frustration augmentent : “La base des mouvements populaires, et même les dirigeants de ces mouvements sont très frustrés avec le gouvernement Lula, et très en colère, parce qu’ils voient qu’après tout ce que nous avons pu gagner en matière de suspension d’évictions pendant la pandémie, maintenant, les suspensions sont terminées ; les expulsions reprennent. Et au moment où on a le plus besoin que l’État garantisse des solutions alternatives, le gouvernement n’a rien fait d’efficace sur ce point” . Toutefois, cela ne se traduit pas (encore ?) par la reprise des manifestations de rue.
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La difficile lutte des populations natives
Le Movimento Popular, « syndicat des non-syndiqué·es »
Le Movimento Mulheres em Luta, un féminisme pour les travailleuses
Janaína est avocate et dirigeante du MML, Movimento Mulheres em Luta (Mouvement des Femmes en lutte). Fondatrice de la Conlutas, qu’elle a rejointe comme militante d’opposition à la CUT en 2004, elle a été dirigeante du syndicat des métallos de São José dos Campos, région où elle travaillait dans une entreprise d’électronique.
Le MML et la CSP Conlutas
Janaína est membre de la commission exécutive du MML, affilié à la CSP Conlutas. C’est “un mouvement de femmes classiste, qui mène la lutte pour les droits des femmes travailleuses”.
Elle précise : “Dans la centrale, nous avons des espaces tout comme en ont aussi les divers syndicats. Mais cela fonctionne de manière différente, parce que la représentation qu’ont les mouvements de lutte contre les oppressions et ceux de jeunesse, occupent 5 %, de façon à ce qu’il n’y ait pas de distorsions dans les décisions de la centrale, dans ses délibérations. Et donc la CSP Conlutas fonctionne avec une coordination nationale. Nous nous réunissons tous les trois mois pour faire le bilan de ce que nous avons fait et pour définir notre plan de lutte. Et c’est dans ce contexte que le MML participe”. Il s’agit donc d’un mouvement de femmes affilié à la CSP Conlutas, même s’il possède son propre programme et son indépendance.
Plus précisément, le MML est né comme organisme interne à la Conlutas. Depuis, les choses ont évolué : il est maintenant un mouvement autonome affilié à la centrale.
Mouvements des femmes et femmes travailleuses
Janaína explicite le contexte : “L’oppression dont souffrent les femmes, elle est égale qu’il s’agisse de femmes travailleuses ou de femmes bourgeoises. Mais la femme travailleuse souffre d’une surcharge par rapport à la femme bourgeoise, parce que dans le premier cas, il faut ajouter l’exploitation à l’oppression. Ce qui fait que la femme travailleuse est plus opprimée. Et souvent, elle est opprimée par d’autres femmes, qui sont les bourgeoises ”. On pense ici, bien sûr, aux employées domestiques, si nombreuses au Brésil.
Elle donne un exemple : “Quand une femme travailleuse est victime de violences, bien souvent elle n’a pas d’issue, elle ne sait pas où aller ni à qui demander de l’aide. La femme bourgeoise, par contre, a les moyens de se sortir de la situation, parce qu’elle a d’autres biens immobiliers, elle a de l’argent… Cela ne veut pas dire que la femme bourgeoise ne souffrira pas de l’oppression. Mais cela signifie qu’elle a des issues, qui sont hors de portée de la femme travailleuse ”.
Pour ce qui est de l’avortement, c’est la question financière qui fait la différence : “Au Brésil l’avortement n’est pas interdit. Il est interdit pour la femme pauvre, travailleuse, pour la femme noire […]. Mais la femme bourgeoise va dans une clinique de confiance, elle avorte dans les meilleures conditions de sécurité, elle n’est pas criminalisée, elle ne doit répondre de rien. Tandis que la femme pauvre subit une criminalisation qui est celle de la pauvreté. C’est cela qui pèse sur la femme travailleuse”.
À la création du MML, dit Janaína, “nous savions qu’il existait divers mouvements de femmes. Mais ceux qui existaient ne faisaient pas un découpage de classes. Ils ne faisaient pas la distinction oppression/exploitation, pas plus qu’ils ne prenaient en considération le racisme dont souffre la femme travailleuse. Et c’est différent de l’oppression dont souffre la femme bourgeoise ”.
Quel féminisme ?
Janaína définit le féminisme du MML : “Nous ne sommes pas ennemies des hommes. Nous ne voulons pas que les hommes meurent, et nous ne pensons pas non plus que s’il n’y avait plus d’hommes, tous les problèmes de l’humanité prendraient fin. Nous comprenons que nous sommes une classe travailleuse, qu’il existe le machisme et que nous devons le combattre, mais nous devons éduquer les hommes de notre classe, parce que nous faisons partie de la même armée, celle de la classe travailleuse prise comme un tout, fait d’hommes et de femmes” .
Elle pense aussi que “le machisme est bénéfique pour le capitalisme. Le capitalisme profite du machisme pour surexploiter et pour diminuer les salaires de la classe ouvrière ”.
Elle critique donc la position selon laquelle les hommes détiendraient ce qui ressemble à un privilège. Parce les capitalistes jouent des différences, et qu’en analysant les faits jusqu’au bout, on constate que “le salaire des hommes a été diminué, parce qu’ils font partie de la classe ouvrière ; et que ce qui apparaissait à première vue comme un privilège, représente, en fin de compte, un handicap pour la classe ouvrière” dans son ensemble.
La CSP Conlutas et le féminisme
Janaína reprend un dicton féministe : “il n’existe pas de vaccin contre le machisme ”. Elle ne cache pas que machisme qui sévit dans le monde ne s’arrête pas aux limites de la CSP Conlutas.
Mais, ajoute-t-elle, “la position qu’a choisie la centrale, en adoptant des mesures pour avoir plus de femmes dans la direction, pour qu’on discute, au-delà des quotas, de la bataille à mener contre le machisme, avec des orientations données aux syndicats affiliés sur la façon de combattre et d’éduquer contre le machisme et les oppressions, avec des programmes de formation”, tout cela donne à la CSP Conlutas, explique-t-elle, une “incomparable avance sur la question des femmes” par rapport aux autres centrales syndicales. Ce qui ne veut pas dire que tout est parfait et qu’il n’y a pas eu d’erreurs, reconnait-elle.
Lutter sous le gouvernement Lula
Il ne faut pas croire qu’avec Lula, le combat féministe peut prendre du repos ! Le président a nommé Cristiano Zanin comme ministre chargé du STF (la Cour suprême). C’est un avocat “d’extrême droite, défenseur de la famille et des « bonnes mœurs »” .
Au Brésil, ce sont des milliers de femmes qui meurent en avortant, et la deuxième cause de mort maternelle, ce sont les avortements clandestins.
La légalisation de l’avortement sera d’ailleurs défendue comme un thème central de la journée du 25 novembre, avec les VSS et les féminicides.
Le MML et l’internationalisme
Un convoi en Ukraine a permis à aux membres du MML de voir sur place “un fort mouvement de femmes qui prenaient les armes pour défendre leurs maisons, leurs familles, leurs lieux de vie”.
Une délégation du MML et de la CSP a aussi été envoyée en Argentine pendant la lutte pour le droit à l’avortement. L’internationalisme fait partie des priorités du MML, au moyen de liens directs avec des mouvements de femmes spécifiques, mais surtout à travers le RSISL. Et il existe des perspectives pour élaborer des campagnes internationales en commun, sur le terrain du féminisme de classe en particulier
DOSSIER CSP Conlutas
La place et le rôle de la CSP Conlutas dans le mouvement ouvrier brésilien
La difficile lutte des populations natives
Le Movimento Popular, « syndicat des non-syndiqué·es »
Le Movimento Mulheres em Luta, un féminisme pour les travailleuses
On a déjà vu avec l’arrivée des Nazis au pouvoir en Allemagne comment l’hyperinflation peut amener un pays entier à se tourner vers les pires solutions. Les péronistes portent une responsabilité majeure dans cette situation. Des années de pouvoir, la corruption, le maintien d’un système économique qui fait qu’en Argentine, principal producteur de viande bovine, la population n’a plus les moyens d’en consommer, tout ceci a logiquement contribué à la défaite d’un ministre qui avait été l’artisan de ce naufrage économique.
Milei prône la dollarisation de l’économie, les privatisations de ce qui reste de secteur public et le libéralisme sans obstacle. Carlos Menem s’était lancé dans cette solution à la fin du siècle dernier en appliquant à la lettre les consignes du FMI. Résultat, une grande partie de la population avait sombré dans le chômage et la pauvreté. Les inégalités avaient explosé. La résistance était venue du mouvement des “piqueteros”, multipliant barrages routiers, manifestations et autogestion d’entreprises abandonnées par leurs patrons.
Le programme de Milei est à la fois “sociétal” (interdiction de l’avortement, réhabilitation de la dictature militaire) et économique : destruction totale du rôle de l’État dans l’éducation, la protection sociale… Bref une loi de la jungle au profit des nantis.
Il y a urgence à organiser la riposte et les contre-pouvoirs. La gauche argentine a tout intérêt à proposer une alternative anticapitaliste avant que le pays ne sombre dans une nouvelle forme de fascisme.
En tout cas, frapper de longues années de prison et d’inéligibilité des dirigeants pour avoir organisé un référendum, c’est totalement inadmissible.
Pedro Sanchez vient de faire un deal avec la droite indépendantiste catalane : “vous soutenez mon maintien au pouvoir et je vous amnistie”. C’est raisonnable et voir des centaines de milliers de néo-franquistes manifester rappelle de façon sinistre ce que le fascisme a fait en Catalogne et au Pays Basque.
Avant la construction du mur et le blocus de Gaza, les Israélien·nes “voyaient” des Palestinien·nes. C’est fini, ils et elles sont devenu·es dans l’opinion israélienne des monstres assoiffés de sang. Les fake news sur les femmes violées ou les bébés éventrés le 7 octobre se sont répandues sans problème.
L’extrême droite est certes divisée en Israël, mais elle a durablement conquis dans la société israélienne l’hégémonie chez les religieux, l’armée, les Juif/ves venu·es du monde arabe (séfarades et mizrahim), les Russes…
En Israël, on ne dissimule pas ses intentions. On “urine du haut du plongeoir”. Les pires propos meurtriers contre les Palestinien·nes sont devenus des arguments de vente au moment des élections. L’Arabe est déshumanisé·e. Le/la tuer, le/la faire souffrir est devenu normal. Les barrières morales se sont écroulées et l’opinion se fout de ce que le monde extérieur pense d’elle.
Tout ceci est le résultat de décennies d’impunité et de complicité. Puisque, malgré les nettoyages ethniques, l’occupation, la colonisation, l’emprisonnement massif, la torture et aujourd’hui un génocide qui a tué plus de 13 000 personnes dont 5000 enfants, les dominant·es continuent de soutenir inconditionnellement la “seule démocratie du Proche-Orient”, pourquoi se gêner ?
Michel Warschawski a toujours expliqué qu’on n’a jamais vu des privilégié·es renoncer d’eux et d’elles-mêmes à leurs privilèges. Tant que l’État d’Israël ne paiera rien pour les horreurs qu’il inflige à la Palestine, il n’y aura pas de rupture du front intérieur en Israël et les différents courants de l’extrême droite suprémaciste alterneront au pouvoir.
Le Hamas a obtenu 39 % des voix à Gaza lors des élections démocratiques de 2006. Il avait bénéficié d’un vote protestataire contre les accords d’Oslo et la corruption. Il n’en représente pas plus aujourd’hui. Mais à la minute où la guerre a commencé le 7 octobre, il y a eu unité face à l’occupation et une conscience générale que ce qui est à l’œuvre, c’est la destruction totale de toute une population et un nouveau nettoyage ethnique prémédité.
Gaza, jusqu’au 7 octobre, c’était une société très éduquée avec 1 % d’illétré·es et 100 000 étudiant·es dans six universités. Il y avait 21 000 diplômé·es chaque année, presque tou·tes au chômage. C’était un fourmil-lement d’associations petites et grandes qui empêchaient la société de s’écrouler.
Comme les médias n’ont pas su rapporter la vérité sur l’hôpital Al Shifa, je raconte ce que j’y ai vu en 2016.
Il y avait une seule psychologue dans cet hôpital. Elle a pris sa page Facebook pour demander à des psychologues diplômé·es de travailler gratuitement. Elle a eu 100 réponses. Elle a fait passer un examen, écrit et oral. Elle a pris les meilleur.es, 23 femmes et trois hommes. Pourquoi ces gens travaillent-ils gratuitement ? La réponse est claire : “on ne peut pas laisser notre société s’écrouler”. “Un jour, le blocus cessera, il y aura du travail, on a de l’expérience, on aura un travail”.
C’est ça Gaza, c’est ça que l’armée génocidaire veut détruire à jamais.
15 novembre 2023. Je commence seulement à écrire. Depuis le 7 octobre, la page est restée blanche.
Il y a bien longtemps que je dispose de plus d’informations sur la situation en Palestine que la majorité des personnes que je peux fréquenter ici. Lors de rencontres avec des personnes de confession juive, j’ai cependant toujours évité de prononcer ces noms.
9 novembre
Tous les ans, j’ai participé aux cérémonies du 9 novembre 1 . En ce 9 novembre 2023, une centaine de personnes étaient réunies à l’église protestante de Lich, dont l’un des pasteurs est le petit-fils d’un pasteur, juif converti, assassiné à Auschwitz. Cette année, une jeune femme nouvellement arrivée ici était chargée du service religieux du 9 novembre. Elle n’a pas arrêté de parler de l’antisémitisme qui se déchaînerait en Allemagne et dont on devrait avoir honte. Pas un mot de compassion chrétienne pour les victimes des bombardements à Gaza. Ensuite, après une quinzaine de minutes autour du monument érigé à la mémoire des familles juives de Lich anéanties pendant le IIIe Reich, on a pu se rendre dans une galerie d’art proche où un artiste turc avait préparé une exposition : des barbelés descendant du plafond arrivaient dans une mare de sang en étoffe, des pierres tombales en stéropore étaient brisées ou inclinées dans tous les sens. C’est lui, Hakan, fils d’émigrés turcs, qui a su créer un espace de rencontre. C’est là que j’ai pu m’exprimer, en privé, sur ce que je pense de l’état d’Israël et de ses dirigeants actuels. J’étais, là encore, d’une extrême prudence vis-à-vis de personnes qui pensent que l’Allemagne doit apporter un soutien inconditionnel à Israël. C’est un sujet quasiment tabou ici. Être antisioniste, c’est être antisémite, point final !
Une dizaine de jours après le début des bombardements sur Gaza, le président de l’Union des Palestiniens de la région a osé à Giessen, lors d’une manifestation dont les participant·es étaient presque tous et toutes originaires du Moyen-Orient, critiquer Israël. Il est l’objet d’une plainte pour diffamation de l’état d’Israël (!) et antisémitisme. Il avait osé parler de génocide en cours. Le journal à grand tirage Bild a titré “Hamas Barbaren”, “Hamas Monster”, ou bien encore “Gaza Hamas Monster”. Maintenant, ils ont trouvé quelques célébrités (que je ne connais pas) qui maltraitent leur femme ou divorcent, Gaza a disparu des titres.
L’entente entre les peuples
Je suis, depuis 30 ans, membre d’une association “Pour l’entente entre les peuples” qui s’efforce, dans notre petite ville, de faire connaître les pays dont sont originaires beaucoup de nos concitoyens et concitoyennes, leur culture, leur musique, leurs religions. Nous venons de fêter nos trente ans avec l’orchestre multiculturel de Giessen dirigé par un génial violoniste issu de la communauté tzigane de Bulgarie. Une jeune fille originaire de Turquie a chanté en Yiddish et en kurde, la boulangère turque de mon quartier a été ovationnée pour ses chants traditionnels turcs. Tout s’est terminé par “Les feuilles mortes”, version jazz, sans paroles. C’est notre façon de rapprocher des personnes de milieux très différents. Un professeur de sciences politiques de l’université de Marburg a fait un exposé sur la montée de l’extrême droite. Il reviendra pour qu’on puisse faire un débat sur le sujet. Le parti AfD, fondé pas très loin d’ici il y a dix ans, a obtenu, à Lich et ailleurs, 20 % des suffrages lors des élections pour le parlement du Land de Hesse du 5 octobre.
Peut-on encore être pacifiste aujourd’hui ?
Le 24 novembre, notre association, en collaboration avec l’église protestante et un organisme d’éducation populaire très implanté en Allemagne, organise une conférence-débat sur la question suivante : “Peut-on encore être pacifiste aujourd’hui ?” L’idée est née de l’absence de débat sur les fournitures d’armes à l’Ukraine, sur la militarisation de la société, du vocabulaire, des postures. Entre temps, le 7 octobre et la destruction de Gaza sont venus ajouter une autre dimension à cette réunion. Le mot “pacifiste” aurait-il à nouveau une connotation négative, serait-il devenu synonyme de lâcheté, voire de trahison ? Les partisan·es de la paix au Moyen-Orient seraient-ils/elles des antisémites qui s’ignorent ? Ceux et celles qui soutiennent la Palestine sont l’objet d’attaques en règle. Au centre de toutes les polémiques : Greta Thunberg. Elle fait la une du Spiegel, hebdomadaire à grand tirage. Sa relation avec Israël serait problématique, elle n’aurait exprimé aucune compassion pour les victimes du Hamas, elle serait devenue un handicap pour le mouvement Fridays for future en Allemagne.
Le gouvernement allemand a déclaré à plusieurs reprises que le soutien à Israël était doctrine d’état.
Le président de la CDU, Friedrich Merz, a dit et répété que les personnes qui veulent acquérir la nationalité allemande devraient, au préalable, signer une déclaration de soutien à Israël. “Qui ne signe pas, n’a rien à faire en Allemagne” !
Un restaurateur turc interrogé dit que chaque fois qu’il parle de la détresse de la population de Gaza, ses amis allemands ripostent que c’est le massacre perpétué par le Hamas qui doit être au premier plan.
Se taire ?
Le 24 Novembre, le débat sur le pacifisme a lieu dans le cadre de “journées pour la démocratie”. Avec une autre personne d’origine turque interrogée dans le Spiegel, je me pose la question suivante ; “Est-ce que je peux vraiment dire ce que je pense ?”
Toujours dans le cadre des commémorations autour du 9 novembre, le cinéma de Lich présentait un documentaire sur la communauté juive de Mannheim, remarquable à bien des points de vue : la synagogue a été reconstruite, elle se trouve dans un quartier à 80 % turc, les contacts entre les deux communautés sont importants. Des mariages turcs ont lieu dans la synagogue, le club des jeunes est commun. Après la projection, la metteuse en scène et une petite délégation venue de Mannheim discutaient avec le public, pas très nombreux. Un membre éminent de cette communauté a parlé du 7 octobre et déclaré que personne n’avait exprimé de compassion pour les Juif/ves, qu’ils/elles étaient seul·es, que leur souffrance était ignorée, qu’ils/elles vivaient, en Allemagne, dans la peur. Je me suis tue. J’en ai parlé à un exilé afghan, engagé comme moi au conseil des étrangers, il m’a dit qu’il ne s’était jamais autant autocensuré.
À Lich, on commémore en ce moment la mémoire des familles juives disparues et on fête également la “Démocratie”, fondement de la société depuis 1949.
Quelle Demokratie ?
Françoise Hoenle
Vendredi 10 novembre, un hommage était rendu à Charles Piaget. Le syndicaliste de Lip, le militant ouvrier, le socialiste autogestionnaire, l’anticolonialiste, celui qui refusait le chômage… Ci-dessous une des interventions au nom de l’Union syndicale Solidaires.
Je voudrai peut-être commencer par évoquer une séquence d’un court documentaire qui m’a marqué. C’est un échange, capté par la cinéaste Carole Roussopoulos, sans doute à la fin de la Marche du 29 septembre 1973, celle des 100 000 de Besançon, où on voit Charles parler avec un groupe de personnes, où se mêlent sans doute des soutiens et des travailleuses, des travailleurs, des camarades de Lip. Il parle avec elles, avec eux, de l’importance de la démocratie dans l’action, et voilà ce qu’il dit : “une section syndicale elle doit être sans arrêt en train de se remettre en cause, de ne pas bloquer les initiatives. Tu as besoin d’une organisation. Mais à tout moment, l’organisation elle a une tendance bureaucratique, une tendance de repli sur soi-même, de tourner en rond. Et donc il faut combattre ça. Et c’est la base qui le combat le mieux. Et si jamais tu te rends compte de ça, alors tu as la capacité d’écouter la base et de te laisser remettre en cause. Ou alors il n’y a plus rien à faire” . Et en l’occurrence n’avoir plus rien à faire, ça n’était visiblement pas son genre. Et c’est ça qui m’a marqué. Cette volonté de remise en question pour être utile au collectif, à ce “grand collectif” qu’il mettait toujours en avant.
Un autre exemple, il racontait comment, comme délégué syndical, il avait fini par se rendre compte, puisque Lip était pour plus de moitié une usine d’ouvrières, que ce n’était pas vraiment à eux les délégués hommes d’établir les revendications qui concernaient directement les ouvrières, mais à elles, les femmes. Il lui avait sans doute fallu du temps, il était l’homme qu’il était. Mais il avait fini par s’en rendre compte. Et il parlait sans problème des erreurs qu’on fait dans l’action collective, inévitablement. Il parlait des difficultés qu’il y a à trouver les leviers qui font collectif justement, qui nous permettent de combattre ce qu’il appelait “l’amputation de la matière cérébrale”, causée par l’aliénation de la société et du travail capitaliste. Mais aussi, parce qu’il avait aussi cette fibre autogestionnaire, des difficultés comme de la nécessité de déborder, comme il le disait encore, ce “foutu poids de la hiérarchie qui nous bouffe la tête”.
Pour lui, il fallait d’abord écouter les autres, s’écouter toutes et tous, pour mieux penser et agir ensemble, même si parfois ça peut vouloir dire aller contre ses inclinaisons premières. Parce que le syndicalisme est une activité humaine, profondément humaine. C’est la leçon de Lip, de toutes et tous les Lip, c’est celle de Charles. Du sens du collectif et du goût de la démocratie qu’il avait et qui sont aussi les nôtres.
Ça a été dit, Charles était également membre du Parti socialiste unifié, le PSU. Il y était venu par refus du colonialisme et de la guerre d’Algérie. Là aussi ça a un sens, celui de l’engagement qui pour lui se construisait avant tout dans et par les combats menés concrètement, effectivement. Et à propos d’engagement, Charles avait eu une formule pour en parler, un peu après la lutte de 1973, en disant que le socialisme, ça se jouait “tous les jours”. Une formule qui lui ressemble.
Parce que c’est ce qu’il faut faire : c’est l’action, c’est la démarche militante même, celle qui l’a animé tant d’années pour tant de luttes, qui le faisait encore battre le pavé de Besançon, jusqu’au bout, tant qu’il en a eu les forces. Et puis c’est aussi une forme d’éthique de l’engagement en lui-même : qui nous dit qu’il doit être sincère, intègre, qu’il ne s’agit pas de se contenter de postures ou de beaux discours. Et bien on gagnerait vraiment aujourd’hui toutes et tous à s’en inspirer, et à s’en inspirer grandement. […]
On te doit beaucoup Charles. Et je ne le dis pas seulement en mon nom mais en celui de toute l’Union syndicale Solidaires, on pense à toi avec respect, avec émotion, avec amitié.
Transmis par Noëlle Ledeur
Bardella : Il “ne croit pas que Jean-Marie Le Pen était antisémite”. Il nous avait presque rassuré avant que, patatras, il reconnaisse une “maladresse”. Tout ça pour un point de détail de l’histoire. Voir Vichy, OAS, chemises noires, Waffen SS.
Bon sens : “Si on condamne un homme pour avoir exprimé une opinion dissidente en matière de terrorisme, alors ce sont les terroristes qui auront gagné”. L’islamo-gauchiste qui a osé dire cela s’appelle Dupont-Moretti. Il n’était pas ministre à l’époque.
Bund : De Marek Edelman, militant bundiste, commandant en second de l’insurrection du ghetto de Varsovie : “être juif, c’est être toujours au côté des opprimés et jamais au côté des oppresseurs”.
Cancres : Ils/elles ont la réputation de copier bêtement ce qu’ils n’ont pas compris et/ou d’inventer des choses absurdes. Macron coche ces deux cases. Il a demandé, en visitant son ami Bibi Nétanyahou, l’engagement des troupes occidentales contre “les terroristes du Hamas”.
Citation : “Nous sommes le seul peuple au monde auquel on demande de garantir la sécurité de son occupant, tandis qu’Israël est le seul pays au monde qui prétend se défendre de ses victimes”. Hanane Ashraoui, ancienne ministre palestinienne, 2012.
Féminisme et laïcité : Caroline Fourest : “on ne peut pas comparer le fait d’avoir tué des enfants délibérément comme le Hamas et le fait de les tuer involontairement comme Israël ”. Au cas où vous ne sauriez pas quel féminisme elle prône. Delphine Horvilleur, rabbine “libérale” : “le mot d’ordre doit être pour nous de réunir les ennemis du terrorisme et de la barbarie” . Il semble qu’elle ne parlait pas de l’État d’Israël. Comme c’est bizarre !
Gaspillage : Mariam Abu Daqqa est une militante palestinienne qui lutte depuis des décennies contre l’occupation de son pays et le patriarcat de sa société. Le Conseil d’État a rétabli un arrêté d’expulsion contre elle le 8 novembre. Alors qu’elle avait un billet d’avion déjà payé pour Le Caire le 11 novembre, elle a été kidnappée violemment dans un lieu privé par des policiers en civil, trimballée dans divers commissariats puis au CRA, menacée d’être envoyée en Israël pour finalement être embarquée de force pour Le Caire, solidement escortée, avec 24 heures d’avance sur la date prévue. On ignore le prix (payé par nos impôts) de cet acte de banditisme.
Irrespectueux : L’ex-ministre de l’intérieur britannique Suella Braverman, a cherché à interdire une manifestation pour la Palestine à Londres le 11 novembre car ce serait “irrespectueux”. La police s’est opposée à la ministre. La manifestation (300 000 personnes) a eu lieu. Vive la police (??!!).
Juif Süss : Ce film nazi de 1940 a contribué à la solution finale. Il a eu 40 millions d’entrées pendant la guerre et pourtant, son réalisateur Veit Harlan, a été acquitté en 1949. La colère du journal Tribune Juive est sans limite. Pas contre l’Allemagne qui a recyclé la plupart des criminels de guerre après 1945 et qui soutient inconditionnellement Israël, mais contre les cinémas Utopia qui projettent le film Yallah Gaza de Roland Nurier. Tribune Juive se demande quand Utopia projettera Le Juif Süss .
Klarsfeld : Arno : “Les musulmans, beaucoup travaillent sur les chantiers, ont accès à des explosifs… il pourrait y avoir un attentat contre les Juifs tous les soirs”. Serge : “Le RN est devenu un parti fréquentable. [Et je me] réjouis que le RN participe à la manifestation du 12 novembre” . Qui va l’emporter dans la dérive raciste dans cette illustre famille ?
Napoléon : Pour faire l’éloge d’un grand homme, il fallait un autre grand homme. Il s’appelle Gérald Darmanin. Analysant les “difficultés touchant la présence des dizaines de milliers de Juifs en France”, qui, selon lui, pratiquaient “l’usure qui faisait naître troubles et réclamations ”, il salue alors les mesures de Napoléon Ier censées résoudre les “problèmes d’intégration des Juifs à la nation française”. Avec un tel antiraciste pour comptabiliser les actes antisémites, les Juif/ves sont en sécurité en France. Voir stéréotype antisémite.
Oubli : “Il est interdit d’interdire” ! Slogan de mai 68. À rappeler à Macron, Darmanin, Nunez, Braun-Pivet… la liste est trop longue.
Terrorisme : “Si nous avions vos chars et vos avions, nous n’aurions pas commis d’actes de terreur avec les bombes dans nos couffins”. Paroles d’un “terroriste” du FLN à un para français (donc démocrate) avant sa mise à mort par la torture. Voir le film La bataille d’Alger .
Toulouse : “Parce que ce pays est une démocratie à l’occidentale, et que l’État d’Israël est une position avancée de l’Occident et de nos valeurs, nous sommes concernés par la tragédie qui s’y déroule”. C’est Jean-Luc Moudenc, maire de Toulouse.
Un pour tous, tous pour un : Les généraux de l’armée israélienne ont une lecture particulière d’Alexandre Dumas. Leur aviation a tué des centaines de civil·es et d’enfants dans le camp de Jabalia pour “éliminer un chef du Hamas”.
Westerns : Pendant un siècle, ils nous ont fait croire que les méchant·es, c’étaient les Indien·nes. Pour les Palestinien·nes, ça ne fait que 75 ans qu’ils/elles sont diabolisé·es, il y a de l’espoir.
Pierre Stambul
“Rien qu’en regardant le bleu du ciel, songea Heller tout en marchant, on pouvait savoir quel mois on était. En janvier, il était sombre et métallique ; en mai, haut et léger ; en juillet, comme la mer ; quant au bleu de septembre, il se donnait encore à fond, mais ses extrémités commençaient déjà à jaunir. […] [O]n pourrait mélanger les douze tonalités, et on obtiendrait le bleu-année ; conditionné en flacons, il ferait un cadeau de premier choix, le bleu de l’éther, le paradis sur terre” (page 76).
En 2008, un vieux flic, Alwin Heller, est convoqué au tribunal pour témoigner et cet événement fait remonter en lui une affaire ancienne, non résolue qui se trouve être sa première affaire. Trente ans auparavant, en 1978, un professeur de musique a été tué (par un attentat à la bombe sur sa voiture) et son assassinat revendiqué par la RAF (Fraction Armée Rouge). Affaire close. Mais Alwin Heller se souvient que ça n’a pas été aussi simple que ça. Et cela est resté marqué en lui, par l’implication personnelle que cette affaire a eue sur lui. Ses initiales AH rappelant le fanatisme de son père nazi et la compromission de sa mère. Le souvenir à la fois doux et cuisant de sa “collègue” de l’époque lui donnant encore des désirs et des frissons.
Car, comme il est dit dès la page 29, le lecteur attentif l’aura remarqué : “Les pires [criminels nazis] […] nous ont toujours filé entre les doigts” . Et, dès le “prologue” (page 7) la lectrice scrupuleuse ne l’aura pas laissé échapper : “Les événements sont des pierres qui tombent dans l’eau [et si les pierres disparaissent] en coulant […] les événements continuent d’exister. Ils ont formé des vagues. Ils se propagent en cercles concentriques, se superposent, et parfois, quand tu es sur la rive, tu les entends qui se brisent sur les pierres” .
Le roman prometteur d’un auteur à suivre.
François Braud
Je vis la Bête surgir de la mer , Ulrich Effenhauser, (Alias Toller, traduit par Carole Fily), Actes sud (Actes noirs), 2022, 237 pages, 21€80.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
François Braud
L’Été la nuit , Jan Costin Wagner, traduit par Marie-Claude Auger, Actes sud (actes noirs), 2021, 282 p., 22€50.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Quand les lectures rejoignent l’actualité et les souvenirs !
Il fait chaud, c’est le moment de lire un roman policier, histoire de ne pas trop se fatiguer les méninges. Je me plonge dans Silverview de John le Carré. Plus j’avance dans ma lecture, plus j’ai l’impression d’être en terrain connu.
Les lieux décrits : le Suffolk, une petite ville au bord de la mer, des villages avec leurs charmants cottages et les jardins naturels et soignés en même temps, une idylle campagnarde.
Les noms des villes et même des villages me sont familiers. J’ai séjourné dans cette région en 1956, dans une famille rencontrée deux ans plus tôt lors d’un échange scolaire sur l’île de Guernesey.
Retour en 1956
Ma correspondante et moi-même avions 14 ans. À l’école, les jeunes filles portaient des uniformes pas vraiment sexy, mais, après l’école, veste stricte et jupe plissée cédaient la place à pettycoat et jupe large dévoilant à chaque coup de vent des petites culottes bordées de dentelle. Ma “corres” avait déjà un boy-friend et disait à qui voulait entendre que c’était incroyable que moi je n’en aie pas.
Vite lassée du guet dans les rochers pendant qu’elle s’amusait avec les garçons, j’ai préféré la compagnie de la famille venue du Suffolk, deux frères, leurs femmes et leurs enfants. Ils m’ont invitée à venir chez eux, dans ce charmant Suffolk, j’y suis allée en 1956.
À cette époque, le souvenir de la deuxième guerre mondiale était très présent en Angleterre. On m’a emmenée voir une exposition sur “Battle of Britain”, je me souviens d’une photo montrant le sucre des entrepôts de Londres transformé en rivière de caramel. On n’oublie pas ça !
Les messieurs de ces deux familles me parlaient souvent de la guerre et de leur engagement dans la résistance. L’un d’eux s’était engagé dans la marine, l’autre me parlait de son engagement dans “l’Intelligence”. J’ai appris que ce mot signifie services secrets. Il racontait qu’il s’était engagé dans un groupe formé dans le plus grand secret dans des tunnels de la région et avait été parachuté en Italie, car il parlait italien. Mission : contacter des groupes de résistance partout en Europe, commettre des attentats contre la Wehrmacht et ses alliés, en attendant que les USA entrent en guerre. Avec son costume trois pièces strict, mon interlocuteur n’avait rien d’un baroudeur, j’avais du mal à le croire. Je me disais qu’il voulait en imposer à une jeune fille de 16 ans.
Et voilà qu’en 2023
Je lis le polar de John Le Carré, lui-même ancien de l’Intelligence service, mes souvenirs de 1956 refont surface. Et si ces messieurs très britishs, avec leurs costumes trois pièces, avaient dit vrai ?
Étrange coïncidence, je vois sur Arte une émission sur les commandos parachutés en 1943 sur les territoires occupés. C’est une “Dokufiktion”, comme on dit en Allemagne.
Désireux de déstabiliser la Wehrmacht et de concurrencer les groupes de résistance le plus souvent communistes, Churchill a recruté des hommes et des femmes parlant différentes langues et assez intrépides pour être parachutés en France, en Italie, en Yougoslavie, en Belgique, en Hollande. Les commandos furent formés dans les lieux secrets dont on m’avait parlé en 1956. Ils auraient contacté des groupes de résistance dans différents pays, seraient restés discrets pendant un moment et seraient ensuite passés à l’action. Les opérations menées en Belgique auraient considérablement contribué à la libération du pays. En Yougoslavie, cette stratégie fut un échec, les partisans de Tito étaient trop nombreux et trop bien implantés.
En 1956, les récits de messieurs très sérieux, leurs histoires d’Intelligence service, en 2023, le polar de John le Carré, avec ses personnages polyglottes à identités multiples, et, pour finir, Arte.
La réalité dépasse la fiction
.Françoise Hoenle
J’avais remarqué Yolande Moreau dans La Mer monte, (de Gilles Porte et elle-même en 2004). Et comme chacun·e, j’avais eu l’impression du surgissement d’un autre cinéma.
Cela ne s’est pas démenti ni dans la réalisation ni dans l’interprétation des films suivants dont le dernier.
Au-delà de ses créations et incarnation c’est la femme Yolande Moreau qui nous fascine, tant elle symbolise une autre vision du monde que celle qui nous afflige actuellement.
Au cinéma comme dans la vie, il y en a encore trop peu de son envergure, avec cette vaillance défiant les interdits et cette espérance née de la tentation du désespoir comme de l’ouverture aux autres, quels qu’ils soient.
Pour nous une illumination en cette période particulièrement tragique. Fermée autoritairement (par nos gouvernants) comme insidieusement par les plus dociles d’entre nous aux consensus mortifères, jusque dans ce qu’on appelle les “mœurs”, réduisant dangereusement si nous n’y prenons garde, notre vie relationnelle, voire militante.
Se laissant porter par le hasard des rencontres, au cœur d’un exil choisi, l’héroïne émerge d’un passé qu’elle définit elle-même comme un “champ de ruines” et fonde pas à pas, avec d’aussi marginaux qu’elle, une communauté tout à fait dans le style et l’esprit de 68, comme toute sa démarche, sa personne insoucieuse de l’âge et des canons de la beauté, ses robe somptueuses, sa longue chevelure blonde.
Sa liberté, fruit d’une vie en marge jusqu’à la délinquance, la pousse à rechercher à tout prix des remèdes au pire, d’abord pour simplement survivre, et progressivement pour s’additionner à et stimuler la liberté de ses compagnons improvisés. Ensemble ils finissent par triompher des embûches y compris matérielles et des préjugés. Et inventent une voie royale. Même l’austère sœur, d’abord scandalisée et écœurée par la fête d’un mariage blanc tout politique – “faux-vrai ou vrai-faux” – se laisse attendrir et gagner par l’anarchie générale.
Cette subversion vitale, soulageante est dans la ligne de films parents, tel en 1970 Alice’s restaurant d’Arthur Penn, très proche par la démarche existentielle évoquée.
Et surtout, Bagdad Café , de Percy Adon, en 1987 autour d’un personnage féminin comparable, fédérant une communauté.
Tous deux avaient fait courir les foules. Comme celui-ci, souhaitons-le, le fait déjà, avec son dénouement joyeux nous comblant comme le fait, pour des animaux assoiffés, un point d’eau découvert au cœur de la jungle.
M. C. Calmus
La fiancée du Poète de et par Yolande Moreau, France, 2023.
Du drapeau rouge à la tunique bleue, sur les traces du Charles Marche : de la révolution de 1848 à La guerre de Sécession , Alain Rustenholz, éditions Syllepse, cahiers Spartacus, novembre 2023, 156 p., 12 €.
Abolir L’exploitation Expériences, théories, stratégies, Emmanuel Renault, éditions La Découverte, octobre 2023, 324 p., 23 €.
Rage assassine Mettre fin au racisme , bell hooks, traduit par Ségolène Guinard, éditions Divergences, novembre 2023, 360 p., 18 €.
De mémoire, Tome 3, La courte saison des GARI : Toulouse 1974 , Jann Marc Rouillan, éditions Agone, Novembre 2023, 320 p., 12 €.
L’archive révolutionnaire livre ainsi des interrogations neuves, des recherches fructueuses. Parmi les nombreux articles, denses, très documentés, qui ouvrent l’horizon, faisant penser les révolutions comme à des constellations, ceux par exemple sur les affects, sensibilités et émotions en révolutions, sur les arts, sur le féminisme, sur révolutions et violences m’ont particulièrement intéressée. Mais chacun·e y trouvera son miel : soixante-six articles explorent et questionnent le sujet.
S’il y a une pluralité de révolutions, de ses langues, de ses formes, bien sûr la question de l’échec et de son avenir est posée, même si, pourtant “elle s’obstine, elle persiste”. Ce livre est une source, une ressource.
Emmanuelle Lefèvre
Une hisoire globale des révolutions , Ludivine Bantigny, Quentin Deluermoz, Boris Gobille, Laurent Jeanpierre, Eugénia Palieraki, La Découverte, 2023, 37e.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Après la défaite du mouvement sur les retraites, les attaques du pouvoir se généralisent, et l’actualité nous fait pressentir un avenir compliqué à bien des égards : la dégradation des conditions de travail et de vie, l’accélération des désordres climatiques, le meurtre de Dominique Bernard trois ans après celui de Samuel Paty, la brutalité des guerres, les offensives des extrêmes-droites, l’amplification de la répression par un État toujours plus autoritaire…
Il nous faut collectivement redéfinir le rôle du syndicalisme pour qu’il contribue à redonner espoir . Notre congrès national nous en donne l’occasion, et doit permettre au SNES de répondre aux impératifs du moment.
À cette fin, Émancipation vous propose de présenter des listes au niveau académique et national, pour un SNES :
qui défende résolument une ligne internationaliste (notamment en solidarité avec les peuples palestinien et ukrainien), féministe, antiraciste et éco-syndicaliste ;
qui élabore et porte des revendications de nature à mobiliser ensemble tous les personnels de l’éducation , comme l’unification par le haut des conditions de travail, des statuts et des salaires, le réemploi et la titularisation immédiate de tous les non titulaires, des augmentations uniformes de 400 € en points d’indice, la baisse généralisée du temps de travail et du nombre d’élèves par classe, le retour des prérogatives des commissions paritaires…
qui porte à tous les niveaux administratifs (mais aussi au sein de la FSU) les besoins des académies comprenant de nombreux quartiers populaires et la nécessité de moyens particuliers pour aller vers l’égalité (avec la défense de l’éducation prioritaire et son extension, notamment aux lycées) ;
qui dénonce et combatte les contre-réformes du pouvoir dès qu’elles sont connues , sans perdre de temps à espérer les rendre moins dangereuses dans d’illusoires concertations et consultations : le “dialogue social” ne protégera ni les personnels, ni les élèves des attaques à venir, qu’elles concernent les salaires au mérite, le collège modulaire et les groupes de niveau, l’obligation du SNU sous couvert de reconquête du mois de juin…
qui poursuive la lutte contre les réformes qui nous ont été imposées, en n’acceptant pas de tourner la page concernant nos retraites, ni de nous accoutumer au lycée modulaire de Blanquer, au contrôle continu pour le Baccalauréat, à la sélection via Parcoursup, à la loi de transformation de la fonction publique, ou encore au « pacte enseignant » dont la mise en place se poursuit malgré son faible succès ;
qui dénonce et combatte les décisions de la FSU lorsqu’elles sont contraires à ses principes et ses mandats , comme la signature des accords sur la protection sociale complémentaire (PSC) en matière de santé et de prévoyance ;
qui ne négocie avec les autorités (rectorat, DASEN, administration, région, départements…) que sur la base de rapports de force de mobilisation ;
qui propose des luttes à la hauteur des attaques, portées par des AG que le syndicat contribue à organiser et coordonner , le syndicalisme ne devant pas craindre l’auto-organisation mais au contraire tout faire pour la susciter et la soutenir ;
qui mise sur la diversité des moyens d’action, sans se limiter aux journées d’actions espacées et dépourvues de plan de mobilisation, qui ont montré l’an passé leurs limites, et sans perdre de vue la centralité de la grève, et particulièrement de la grève reconductible pour construire un véritable rapport de force ;
qui consulte les syndiqué·e·s très régulièrement , à la fois en présentiel et distanciel, pour discuter et adapter l’orientation et les actions syndicales à la situation sans attendre le congrès suivant.
Si vous vous reconnaissez dans ces orientations, si vous souhaitez vous porter candidat·e sur les listes d’Émancipation, ou en discuter, écrivez-nous à l’adresse :
tendance.emancipation@gmail.com
Discrimination sexuelle au travail : après 13 ans de lutte, elles gagnent !
Fin octobre, la chambre sociale de la cour d’appel de Grenoble vient de condamner STMicroelectronics pour discrimination liée au sexe. La société spécialisée dans la fabrication de semi-conducteurs devra verser plus de 800 000 euros à dix de ses salariées.
Toutes syndiquées à la CGT, ces femmes travaillent ou ont travaillé sur deux sites isérois du groupe : à Crolles, l’usine de production, et à Grenoble, le site de recherche et de développement. Six sont cadres et cinq ouvrières, administratives, techniciennes et agentes de maîtrise.
Tout a commencé il y a plus de 10 ans avec la fuite d’un document interne comprenant les dates d’embauche, les grades, les échelons et les salaires de l’ensemble des salarié·es, document qui révélait l’ampleur des différences femmes-hommes dans le groupe. Les dix salariées décident alors d’engager une action en interne demandant à l’employeur de fournir des éléments précis de comparaison de salaires et de carrières, documents qu’elles n’obtiendront que dix ans plus tard.
Lasses d’attendre, elles continuent le bras de fer devant le conseil des Prud’hommes qui les déboutent en 2018. Toujours soudées et prêtes à aller jusqu’au bout, elles décident d’aller en justice : la cour d’appel de Grenoble leur donne raison retenant “l’existence d’une discrimination générale” au sein de l’entreprise.
Pour sa défense, STMicroelectronics déclare avoir pourtant mener des “actions volontaristes”, pour l’égalité femmes-hommes…Ces actions n’ont pas convaincu le syndicat et la cour d’appel les a qualifiées d’outils inappropriés et les a écartées. Ces formations internes permettaient en réalité de dissimuler la discrimination.
Une victoire pour toutes les femmes de l’entreprise et au delà espèrent les salariées. “On a pris la décision d’aller en justice pour ouvrir la voie pour toutes les femmes” déclare l’une d’elles. Leur lutte a payé, et sur le plan de l’égalité femmes-hommes au travail, c’est un début. Que les employeurs se le disent !
Joëlle
Leurs guerres, nos mortes…
La tragédie en cours en Palestine le montre une fois de plus : ce sont les civil·es, dont de très nombreuses femmes et enfants qui meurent sous les bombes, au bout des fusils ou par privation de soins du fait de la politique de l’État israélien.
Au moins deux associations de femmes travaillent concrètement sur place contre la guerre : Women Wage Peace (les femmes font la paix) organisant des rencontres, interpellant le gouvernement et Machson watch qui signifie check-point en hébreu. C’est là que des femmes israéliennes refusant l’occupation organisent des vigies et surveillent les méthodes des soldats, tentent d’assister si besoin les palestinien·nes subissant abus de pouvoir et brutalités.
Stop les armes c’est une urgence, alors que le capitalisme et le patriarcat tout puissant nous font la guerre.
Emmanuelle
Chères collaboratrices
Le féminisme est-il soluble dans le capitalisme ? C’est entre les lignes la question que pose Sandrine Holin (et à laquelle elle répond !) dans son essai paru dans la collection Cahiers Libres à La découverte. Elle y décrypte les stratégies libérales des entreprises qui s’intéressent à la réduction des inégalités femmes/hommes non pas pour transformer en profondeur un système patriarcal mais bien en quête de toujours plus de profit. L’autrice a étudié les sciences humaines et politique avant “d’expérimenter” les inégalités de genre dans le monde du travail dans plusieurs entreprises du CAC40.
L’analyse, les nombreuses sources et références en font un ouvrage essentiel, qui démontre combien le “féminisme à la sauce néolibérale”, à grand renfort de marketing et de développement personnel produit l’effet inverse de celui recherché : il anesthésie les luttes collectives nécessaires pour un véritable changement. Au-delà des constats, Sandrine Holin propose en conclusion de son essai des solutions concrètes qui donnent l’envie de continuer à bagarrer : “Les avancées sociales ne tombent pas du ciel. Redevenons menaçantes !”.
Extrait de Solidaires et égales, oct 2023
Le pouvoir macronien multiplie les interdictions, dissolutions, exclusions et expulsions, comme celle tentée contre la militante Palestinienne de Gaza, Mariam Abou Daqqa. Il couvre inconditionnellement le régime d’extrême droite de l’État d’Israël qui massacre et déplace les Gazaoui·es, les présentant comme une vengeance légitime pour les massacres de civil·es par le Hamas. Mais ces bombardements et crimes de guerre ne constituent qu’une étape de la colonisation, du vol des terres et de l’élimination ethnique du peuple palestinien. Comme les déplacements forcés des Bédouin·es par les colons et l’armée en cours en Cisjordanie, autour de Naplouse et d’Hébron et au nord de la vallée du Jourdain.
Face à ces crimes de guerre et contre l’humanité, Macron est allé en Israël, pas pour faire entendre, comme beaucoup de ses prédécesseurs une voix de la France pour la paix, la justice et le droit… mais pour jeter de l’huile sur le feu en proposant à Netanyahou, que la coalition contre l’État Islamique agisse aussi contre le Hamas… Une folie aggravant les risques d’embrasement régional et d’internationalisation du conflit, avec y compris l’implication potentielle de la France ! Quant à la présidente de l’assemblée Braun Pivet, également partie, avec Éric Ciotti et Meyer Habib, apporter le soutien de “la France” au rasage de Gaza et au massacre de milliers de civil·es elle a déclaré au sujet de ces victimes : “Ce qui est important, c’est que les populations civiles qui se trouvent à Gaza soient le moins possible victimes de ce conflit. Mais on sait aussi qu’elles servent souvent de bouclier humain. Il faut les préserver bien sûr, mais rien ne doit empêcher Israël de se défendre. Il y a un attaquant et des attaqués”.
Aligné sur Nétanyahou à l’international, le pouvoir français se singularise tout de même… mais, seulement à l’interne, par les interdictions systématiques des manifestations de solidarité avec le peuple palestinien, même des colloques, conférences ou initiatives pour G.I. Abdallah.
Du coup, les ambassades françaises sont prises pour cibles, les tensions dans le pays s’aggravent et les attentats sur le sol français risquent aussi de se multiplier.
Si on ajoute l’interpellation au petit matin de Jean-Paul Delescaut, secrétaire de l’union départementale de la CGT du Nord, pour “apologie du terrorisme” dans un tract de soutien à la Palestine. Et aussi la liste des comportements “anti laïque” et “antirépublicains” qu’Attal vient encore d’allonger, avec sa note de service sur l’abaya, avec l’obligation de dénoncer les troubles occasionnés par quelques jeunes lors des hommages officiels à Dominique Bernard (troubles qui auraient été pour la plupart levés par un simple échange) et avec une gestion excluante des élèves supposé·es radicalisé·es. Sans oublier l’insistance à différencier l’enseignement pour les classes populaires et pour l’ensemble des musulman·es comme le propose certain. Ce gouvernement, allié à la droite et aux extrêmes droites, dans l’organisation de la détestation de ce qui est musulman, l’islamophobie à l’état brut, dépasse tous les racismes dans leur horreur, car c’est la force publique qui l’instille.
Nos syndicats devraient organiser la riposte contrer les initiatives de plus en plus dangereuses de la macronie, dans le pays comme au niveau de la solidarité internationale et des risques de généralisation de la guerre. Mais les directions ont été trop occupées à se faire balader dans les pseudo-négociations sur la PSC et les primes salariales. Elles ont ainsi continué à servir la soupe à Macron pour ses attaques contre la Sécu et les statuts. Mais aussi, dans cette situation très critique, elles ont abandonné le terrain de la solidarité avec la Palestine, de la défense de la paix, de la laïcité, de la mixité sociale et scolaire.
Il est encore temps de réagir :
en transformant l’essai de l’appel Île-de-France CGT, FO, FSU, Solidaires du mardi 24 octobre par des appels intersyndicaux nationaux rapides à des manifestations pour un cesser-le-feu immédiat, la levée du blocus de Gaza et l’arrêt de la colonisation ;
en intervenant systématiquement contre les interdictions des manifestations “Palestine” par Darmanin et les préfet·es malgré les décisions des instances judiciaires. Et en contribuant à maintenir ces manifestations sous toutes leurs formes et dans la durée ;
en soutenant l’appel des syndicats palestiniens à lutter contre l’armement du régime d’extrême droite de Tel-Aviv et en prenant contact avec eux pour des aides concrètes ;
en appelant à renforcer la campagne BDS, qui vient d’être légalisée, au niveau national après le niveau européen, par la cour de cassation ;
en rappelant, que la laïcité est unifiante et non diviseuse, notamment dans cette période de commémoration de la loi de 1905, autour du 9 décembre ;
en mobilisant vraiment pour une école émancipatrice formant à l’esprit critique, et rayonnant sur les quartiers, avec des moyens, plutôt que la répression des jeunes et l’organisation du tri social.
Olivier Vinay, le 25/10/2023
Nous publions ci-dessous l’argumentaire présenté par les élu·es Émancipation lors du CDFN extraordinaire de la FSU du 18 octobre 2023.
Un mauvais coup pour les revendications, la Sécu et les statuts
Le ministre Guérini propose aux syndicats de signer, avant le 20 octobre, un projet d’accord sur la Protection Sociale Complémentaire (PSC) concernant la prévoyance dans la Fonction publique de l’État, qui comprend la couverture des accidents de la vie : l’incapacité (congés longs), l’invalidité et le décès.
Jusque-là, la PSC en prévoyance et en santé, étaient le plus souvent couplées, afin de répartir les risques pour les mutuelles et diminuer les coûts pour les assuré·es. Malgré cela, beaucoup trop de personnes ne disposaient pas de couverture PSC. Travailleur·euses modestes, jeunes, sans papiers… Mais les syndicalistes et les militant·es mutualistes – qui étaient souvent les mêmes – avaient des revendications qu’iels défendaient sur l’universalité de la sécu, l’accès aux soins, les solidarités, le coût des complémentaires.
Signer cet accord, c’est abandonner en rase campagne ces revendications, mais c’est surtout faciliter l’offensive contre la Sécu et à présent celle de Guérini contre la Fonction publique et les statuts.
Signer, c’est parachever l’offensive néolibérale de démantelement de la PSC
Les néolibéraux n’ont eu de cesse de récupérer la masse des fonds sociaux et donc d’abattre les retraites, l’assurance chômage et la Sécu. Pour les deux premières ils avancent frontalement, malgré des mobilisations importantes. Pour la Sécu, iels l’attaquent étape par étape sans faire de vagues, s’en prenant d’abord au maillon faible, la PSC. Progressivement l’étau se referme, avec en 2012 le passage des mutuelles sous le régime fiscal des entreprises, en 2007 et 2016 la participation des employeurs à la PSC et sa contre-partie le référencement pour remplacer les mutuelles par des assurances privées, en février 2022 l’ordonnance de Macron sur la PSC qui découple santé et prévoyance. Jusqu’à cette étape, les responsables des syndicats laissent faire, malgré les nombreuses alertes de la part de retraité·es qui informent systématiquement les instances sur ces dossiers. Et lorsque les responsables syndicaux s’y intéressent, c’est pour participer au démantèlement de la PSC en signant unanimement l’accord PSC santé, étape essentielle de la stratégie néolibérale, pour supprimer les solidarités et pour achever de transformer les mutuelles sur le modèle des entreprises privées. Suite à ces signatures le piège se referme avec l’accord prévoyance, “pour que les personnels ne soient pas privés de prévoyance”.
Signer, c’est en rabattre sur les exigences syndicales
En effet, cet accord est très insuffisant. La meilleure preuve en est qu’en plus d’un statutaire à peine amélioré et d’un complémentaire très problématique, avec participation faible de l’employeur, il prévoit des “garanties additionnelles” totalement à charge des personnels, notamment pour le congé de maladie ordinaire (hors jour de carence), pour le congé de longue durée, pour les frais d’obsèques et la perte d’autonomie.
C’est la même méthode que pour l’accord PSC santé déjà très insuffisant (contrairement à ce qu’affirmaient les responsables syndicaux), puisqu’une option a été ajoutée après signature par les syndicats, d’un coût de 10 euros mensuels.
La PSC prévoyance coûtera largement plus cher, contrairement aux affirmations des défenseurs de la signature, répétant que le contrat collectif facultatif complémentaire devrait être attractif. Ce qui est loin d’être assuré, dans la mesure où le statutaire serait amélioré. De plus la participation employeur n’est que de 7 euros mensuels, n’atteignant même pas loin s’en faut les 50 % du panier de soin de la PSC santé. Enfin les retraité·es qui constituent une part importante des bénéficiaires de PSC sont tout simplement exclu·es de l’accord prévoyance.
Signer, c’est entériner la fin des solidarités
L’accord est muet sur la solidarité entre revenus. Les solidarités familiales ne sont abordées que pour le décès. Les solidarités intergénérationnelles sont encore aggravées pour les retraité·es, qui vont déjà payer quatre fois plus que les actif·ves la PSC santé avec son option et qui vont devoir en plus trouver des contrats couvrant leur prévoyance (pour la perte d’autonomie, l’invalidité, le décès et les frais d’obsèques…), forcément onéreux car en général corrélés à l’âge et à l’état de santé.
Signer, c’est abandonner le 100 % Sécu et permettre d’abaisser ce pourcentage
Déjà, avec le découplage PSC santé et prévoyance, on ne paiera plus deux cotisations pour deux caisses différentes, mais au moins trois cotisations pour plusieurs caisses, avec à chaque fois des frais de dossiers et de gestion. Mais en plus, avec la PSC il sera possible de faire baisser le pourcentage de prise en charge par la sécu. Une fois que les employeurs et les sociétés assurantielles seront implantés dans la PSC santé et prévoyance, il leur suffira d’augmenter les prises en charge d’une de ces deux branches de la PSC pour réaliser le transfert de millions d’euros de l’assurance maladie, comme cela s’est déjà fait et ainsi siphonner la Sécu indépendante pour renflouer l’État ou engraisser les assurances privées. Et de ce point de vue, Macron est d’autant plus désireux de prendre le contrôle de la PSC prévoyance que les dépenses de prévoyance sont exclues de l’objectif national des dépenses d’assurance maladie (ONDAM), qui signe le contrôle du pouvoir sur la sécurité sociale. D’ailleurs Guérini a précisé que les mesures législatives rendues nécessaires par l’accord prévoyance pourraient passer par le PLFSS (Projet de loi de financement de la Sécurité sociale). Et ce sera possible pendant trois ans du fait du report de la prise en charge de l’invalidité et même pendant six ans si on se réfère à l’article qui prévoit un bilan encore trois ans après.
Signer en octobre, c’est aider Guérini à imposer sa loi Fonction publique en décembre
Le ministre prépare, avec sa grande réforme annoncée pour la fin de l’année, une nouvelle attaque des statuts et de la Fonction publique déjà dénoncée par les syndicats. Et une signature prévoyance l’y aiderait de plusieurs façons.
La signature d’un accord majoritaire donnerait à Guérini une image de négociateur capable d’entendre les syndicats.
Les modifications de la prévoyance statutaire en incapacité et invalidité et l’intégration du réglementaire concernant le décès doivent donner lieu à une ou plusieurs loi(s). C’est l’occasion de faire passer, en plus de la PSC, des reculs statutaires déjà annoncés par le ministre pour la Fonction publique. Il est à craindre que les maigres avancées de la PSC soient présentées comme les seules mesures positives d’une réforme de la Fonction publique catastrophique par ailleurs.
Ce sera d’autant plus facile que le texte de l’accord prévoyance introduit ou renforce des orientations que le ministre entend valoriser dans sa loi comme par exemple :
une assiette des revenus prise en compte pour la prévoyance qui favorise les primes par rapport à l’indiciaire et qui éloigne de la revendication de l’intégration des primes au salaire ;
un traitement parallèle du statutaire des fonctionnaires et du réglementaire des non titulaires qui légalise (encore plus que la loi de transformation de la Fonction publique) et favorise le recours aux contractuel·les, pour généraliser une privatisation des services publics du type de celle imposée à la Poste.
Mais pour la Poste au moins les syndicats avaient organisé la mobilisation. Avec cet accord, non seulement ils ne se sont pas battus et ont donc déjà perdu la bataille, mais ils s’apprêtent, à l’issue de “négociations” sans rapport de force, à signer une reddition sans conditions.
Les élu·es Émancipation au CDFN de la FSU
Accords PSC santé et prévoyance, les syndicats doivent retirer leur signature
Le 20 octobre, toutes les directions syndicales, sauf celle de FO, ont signé l’accord sur la protection sociale complémentaire (PSC) en prévoyance. Celles des syndicats dits réformistes ont comme d’habitude donné leur blanc-seing. La CGT avait informé la FSU que les consultations s’orientaient vers le refus de signature à une faible majorité ; mais au finish, la “sagesse” de la direction a prévalu… La direction de Solidaires avait fait savoir qu’elle ferait comme CGT et FSU… Quant à la FSU elle a obtenu un vote à 77 % pour la signature grâce à l’amendement des statuts ne prenant plus les abstentions en compte (cadeau à la direction U&A par l’École Émancipée après que la signature de l’accord PPCR ne soit passée que d’une voix).
Les directions se sont toutes fendues de communiqués, s’excusant pour certaines du peu de temps pour informer les instances (ne parlons pas des syndiqué.es). Mais elles ont toutes affirmé, comme pour la signature de l’accord PSC santé, que plus elles perdaient sur cette PSC et plus elles fragilisaient ainsi la sécu, plus elles étaient armées pour défendre les deux et pour arracher ce 100 % Sécu qu’elles revendiquent (sans d’ailleurs s’être posé plus que d’habitude le début de la question de comment l’arracher). On pourrait s’amuser, si le sujet n’était aussi grave, de la symétrie de ces communiqués avec celui de FO ou avec la contribution d’Émancipation (ci-dessus). Ce qui motive notre appel à ne pas signer devient pour elles une justification de la signature !
Avec les personnels qui n’acceptent pas une telle caution aux régressions, comme les représentant·es retraité·es du SNUIPP qui quittent leurs responsabilités de représentation du syndicat, informons (avec la déclaration ci-dessus ou le texte “Défendre vraiment la PSC et la Sécu”, à paraître sur notre site) et mobilisons pour que les syndicats retirent leurs signatures.
Le 12 octobre, le Ministre de l’Intérieur a interdit toutes les manifestations de soutien au peuple palestinien. La France, avec l’Allemagne, fait ainsi partie des très rares États européens à avoir pris cette disposition. Il faut dire que Darmanin est un spécialiste, et a multiplié les interdictions de manifester, notamment celles portant sur les enjeux environnementaux. Le droit de manifester pacifiquement, soumis à l’obligation préalable de déclaration en préfecture, existe depuis le décret du 23 octobre 1935. C’est un droit démocratique fondamental, le remettre en cause c’est attaquer la démocratie.
Mercredi 18 octobre le Conseil d’État a invalidé l’interdiction systématique de toute manifestation pro palestinienne, laissant aux Préfets le pouvoir de décider au cas par cas des interdictions.
Retour sur la manifestation parisienne du 14 octobre
Le 14/10 s’est tenue Place de la République à Paris, à partir de 15h un rassemblement en soutien au peuple palestinien dans sa confrontation avec l’État d’Israël, État colonial d’apartheid.
À 15h, une centaine de personnes était rassemblée sur la place déjà circonscrite par les forces de l’ordre nombreuses, positionnées sur toutes les voies d’accès. Peu après 15h, les premiers slogans “Palestine vaincra, Palestine vivra” donnèrent le signal d’une manifestation à l’évidence symbolique, oubliée ou fort peu relayée par les organisations supposées soutenir la cause palestinienne. Mais un drapeau palestinien, déployé sur toute la façade d’un immeuble central sur le périmètre de la place, donna courage et ardeur à ce modeste rassemblement.
Très vite les manifestant·es furent nassé·es, dans l’impossibilité physique de se libérer des forces de police. La tactique de la police permettait d’entrer dans la nasse, mais pas d’en sortir, si bien qu’à 16h le rassemblement pouvait réunir jusqu’à 500 personnes.
Une fois le rassemblement évalué à son niveau le plus haut, vers 16h30, les premières saisies de manifestant·es à l’intérieur de la nasse débutèrent. Des cohortes de forces de police exfiltraient de manière indiscriminée, manu militari, les personnes présentes, lesquelles se positionnant de façon enchaînée, offraient résistance et refus d’obtempérer, ce qui provoqua échanges de coups et rixes diverses (sitting enchaîné comme opposition).
Vers 18h ce fut mon tour. Embarqué de façon peu amène par deux gendarmes, une fois exfiltré, je fus plaqué au mur et prié de laisser accès à mes poches pour “vérifications”. J’ai présenté ma carte d’identité, rien de plus. J’avais laissé mon téléphone chez moi. Mon identité est bien relevée, mon lieu d’habitation bien précisé. Le gendarme me dresse alors une contravention de 135 euros pour participation à une manifestation interdite dans un contexte “d’état d’urgence absolu Vigipirate”… si j’ai bien entendu. Plus un avertissement du genre “on ne veut plus vous revoir dans ces manifestations” à l’évidence en soutien au peuple palestinien. L’intimidation est clairement exprimée.
Il en fut ainsi jusqu’à tard dans la soirée. Le pouvoir délimite et fixe notre champ de liberté d’expression politique et sanctionne dès qu’il juge la transgression. L’État démocratique montre désormais la nature d’un État policier autoritaire de classe.
Ce rassemblement a fait la preuve d’une présence de manifestant·es venue des quartiers et des banlieues périphériques, de composantes sociales laborieuses populaires à large dominante arabe, maghrébine, dans sa diversité générationnelle et de sexe. Les femmes, voilées ou pas ont pris toute leur part dans l’expression politique de la manifestation, y compris dans la confrontation physique avec la police.
Les messages politiques toujours dignes et maîtrisés, condamnaient la nature indigne de l’État d’Israël, dans son expression sioniste, d’apartheid, et de prédations coloniales. Aucunes vociférations antisémites. La police a été dénoncée pour sa nature raciste et violente. Seuls les drapeaux palestiniens flottaient. Toutes et tous uni·es en défense de Gaza, mais sans jamais évoquer les forces du Hamas.
La détermination de cette population, populaire, anonyme, mérite tout notre humble soutien de syndicalistes, en ces circonstances tragiques que connaît le peuple palestinien et plus douloureusement encore le peuple gazaoui.
Notre bourgeoisie a très clairement pris son parti, prenons le nôtre !
Claude
Le lundi 16 octobre Mariam Abu Daqqa a été arrêtée à Marseille. La police lui a signifié un arrêté d’expulsion signé par Darmanin et l’a assignée à résidence.
Mariam Abu Daqqa est née à Gaza, au moment où des centaines de milliers de Palestinien·nes, victimes d’un nettoyage ethnique, s’y réfugiaient. Elle a connu la prison à l’âge de 15 ans. Un million de Palestinien·nes ont connu les prisons israéliennes depuis 1967. Puis il y a eu 30 ans d’exil. Militante du FPLP, farouchement féministe, elle a passé sa thèse en Bulgarie (en Palestine où elle est unanimement respectée, on l’appelle Doctora Mariam).
Je la rencontre en 2016 dans sa maison d’Abasan, au Sud-Est de la Bande de Gaza. Au mur, une photo avec Leila Khaled, cheveux au vent, à l’époque de la lutte armée. Ses premiers mots sont clairs : “Je lutte contre l’occupation de mon pays et le patriarcat dans ma propre société” .
Dans l’excellent film de Roland Nurier Yallah Gaza, elle est longuement interviewée. Du coup, le collectif Marseille Palestine en Résistances (dont fait partie l’UJFP locale) a décidé de l’inviter pour parler, entre autres des 30 ans d’Oslo. De nombreux autres groupes voulant aussi l’inviter, une tournée de 17 villes a été organisée. Elle a obtenu sans problème un visa Schengen de fin septembre à fin novembre donné par le Consulat de France à Jérusalem.
Dès la première conférence à Paris, le 2 octobre (avec le chirurgien Christophe Oberlin), les premières menaces sont apparues. Interdiction d’être à la tribune dans l’université de Lyon, interdiction de venir à l’Assemblée nationale pour le film Yallah Gaza (à l’invitation d’une députée LFI, Roland Nurier et moi-même présenterons le film), interdiction de la conférence à Metz.
Dans la région de Marseille, nous avons su contourner les interdictions. Malgré la présence de la police, nous avons tenu une conférence à la Bourse du Travail de Martigues. Malgré le retrait d’une salle municipale par le maire communiste de Martigues, nous avons rempli la salle de la MJC dont le directeur qui nous accueillait a dit : “sur la Palestine, je suis un résistant”. Malgré le retrait d’une salle du diocèse à Marseille, un curé courageux nous a accueillis. Une soixantaine de personnes n’ont pas pu entrer dans une salle archi-comble de 150 places. Mariam a pu rencontrer des élu·es et des syndicalistes. Elle a reçu un soutien efficace et total de la CGT 13, très engagée pour les droits des Palestinien·nes.
Lundi 16 octobre à 6 h 30 du matin, nous quittons ma maison (où elle était logée) pour la gare. Un véhicule démarre derrière nous et intercepte ma voiture à la sortie de l’Estaque. C’est la police nationale. Elle contrôle mes papiers et l’interdiction de téléphoner durera 20 minutes.
L’arrêté d’expulsion signé par Darmanin est un fourre-tout totalement surréaliste : on y trouve le FPLP terroriste (alors qu’il fait partie de l’OLP reconnue y compris par Israël), le fait que ses conférences parlent de “colonisation et apartheid” ou de “résister à Gaza”. Puis la logorrhée s’envole. Darmanin y mêle le “terroriste” Georges Ibrahim Abdallah, l’attentat d’Arras, le trouble à l’ordre public…
Depuis, Mariam est assignée à résidence dans un hôtel pour réfugié·es (principalement ukrainien·nes) de 22 h à 7 h et doit pointer tous les jours au commissariat à 12 h30. La police a pris son passeport et son visa a été annulé.
Plusieurs médias l’ont interviewée lors de sa première sortie d’un commissariat (une centaine de solidaires étaient aussi présent·es).
Un recours contre l’arrêté d’expulsion a été déposé au tribunal administratif de Paris. Verdict vendredi 20 octobre après midi.
On lâche rien.
Pierre Stambul, 20 octobre
Dernière minute :
Pour l’assignation à l’hôtel et l’obligation de pointer au commissariat, il faudra encore 24 h sans doute. Et elle doit récupérer son passeport.
Le tribunal administratif suspend l’arrêté de Darmanin en infirmant toutes les accusations qu’il contenait…
Bien sûr, on va débattre avec elle de la suite.
MAIS C’EST UNE GRANDE VICTOIRE !!!
L’attaque du Hamas, assurément dictée par des objectifs qui dépassent le cadre de la Palestine, a fait de nombreuses victimes civiles innocentes. Attaque surprise pour des services, réputés parmi les meilleurs au monde, d’information, de contrôle social et de blocus militaire d’un territoire complètement bouclé de quelques km2². Mais également pour les Gazaoui·es et l’ensemble des Palestinien·nes qui n’ont pas été consulté·es sur les conséquences prévisibles ; et aussi pour les Israélien·nes qui luttent contre les agressions du gouvernement d’extrême droite vis-à-vis de la justice et de la démocratie et dont le combat va être compliqué par la politique revancharde d’union nationale du pouvoir.
Les représailles de l’armée israélienne, assurément boostée par l’exécutif qui va tenter d’exploiter cette situation pour faire taire toutes les oppositions internes, ont fait une fois encore de nombreuses victimes civiles innocentes. Ce qui n’est pas une surprise, mais une habitude, avec ou sans motifs.
Les responsabilités et les crimes de guerres des acteur·trices de ces étapes dramatiques de ce conflit devront être établis et jugés.
Mais l’urgence c’est d’en finir avec les victimes civiles et les destructions, c’est d’éviter l’embrasement dans la région et plus largement. C’est donc se garder des scandaleuses prises de positions aussi décomplexées dans leur oubli du droit quand l’occupé résiste que timides jusqu’à devenir inexistantes quand l’occupant agresse. De telles déclarations ne font que mettre de l’huile sur le feu en légitimant par avance les massacres de la plus puissante des forces militaires en conflit, elles font de notre pays un des plus hypocrites sur ce dramatique dossier, et pour beaucoup achèvent de déconsidérer la gauche parlementaire.
C’est aussi cesser de se contenter de rappeler le droit international qui donne raison aux Palestinien·nes sur la plupart de leurs revendications et qui y compris reconnait le droit du peuple palestinien opprimé de se défendre par les armes. C’est surtout faire sans délai ce qui est possible à notre niveau pour tenter d’agir sur une situation qui risque de devenir explosive : produire des communiqués, des motions, des envois dans les ambassades ET AUSSI organiser rapidement des meetings, des manifestations :
– pour exiger de mettre un terme à l’escalade par un cessez le feu immédiat ;
– pour rappeler que la paix véritable et durable à laquelle aspirent les populations civiles, n’est pas la paix des cimetières, des prisons ou des camps et qu’elle ne se fera jamais sans la justice.
Car le problème est bien là : un peuple palestinien opprimé, colonisé, parqué, soumis à l’apartheid et au nettoyage ethnique ; un peuple sommé de survivre en exil, dans des prisons ou des camps de l’État juif, dans une prison à ciel ouvert, ou dans un Bantoustan dont “l’autorité” collabore avec l’occupant pour continuer d’exister. Ce peuple qui voit sa jeunesse, consciente que tout a été essayé sans résultats, faire le choix d’une lutte armée désespérée en dehors des cadres traditionnels de la résistance palestinienne est le plus souvent rongé par la colère et le culte des martyrs. Et parfois cette colère, ce désespoir éclatent, quand il le peut, où il le peut, comme il le peut, avec qui il le peut. Illégal ? terroriste ? Le droit n’est pas là, sauf pour celles et ceux qui ne reconnaissent que le droit du plus fort.
Et aussi pour affirmer haut et fort que dénoncer l’oppression de l’État d’Israël, les exactions des colons et des sionistes, ou promouvoir la campagne BDS, ce n’est pas de l’antisémitisme, ce racisme que nous combattons. Au même titre que celui à l’égard des Palestinien·nes doublé du suprémacisme du gouvernement d’extrême droite israélien, que nous dénonçons aux côtés des Juifs, Juives et des Israélien·nes anticolonialistes.
Émancipation tendance intersyndicale,
le 10 octobre 2023
À l’heure où ces lignes sont écrites, les pires images nous arrivent de Gaza : quartiers pulvérisés, cadavres de civil·es arrivant par centaines dans des hôpitaux qui n’ont plus ni électricité, ni médicaments quand ils n’ont pas été détruits. Une nouvelle “Nakba” (catastrophe, nettoyage ethnique) est en cours.
Des images insoutenables sont aussi arrivées d’Israël. Comme dans beaucoup de guerres coloniales, il arrive que les civil·es du pays colonisateur subissent aussi la violence extrême que connaissent les colonisé·es.
Le Caire
Depuis des mois, nous préparions un voyage à Gaza via l’Égypte avec des élu·es. Après le massacre intitulé Bordure Protectrice en 2014 (2400 mort·es, essentiellement des civil·es), le gouvernement égyptien a signé avec l’Union Européenne un accord stipulant que toute demande d’un·e citoyen·ne européen·e désirant aller à Gaza via l’Égypte doit être déposée par les autorités de son pays.
Quand il a été clair qu’on devait en passer par là, nous nous sommes adressé·es à la diplomatie française. Notre dossier a transité de Jérusalem au Caire puis au Quai d’Orsay. Le débat a dû être rude parmi les diplomates. Et puis, le 28 septembre, alors qu’on n’espérait plus, la France a donné son accord. Au Quai d’Orsay, on nous a dit que la France n’avait pas le droit d’interdire à un député d’aller à Gaza.
Le 30 septembre, sept solidaires dont un député, son attachée parlementaire et quatre solidaires qui avaient déjà été à Gaza sont arrivé·es au Caire. Nous pensions que l’autorisation égyptienne de traverser le Sinaï serait dans ces conditions une formalité rapide.
Il est vite apparu que, pour le moins, les autorités égyptiennes prendraient leur temps pour délivrer leur décision. Le correspondant de l’UJFP (Union Juive Française pour la paix) à Gaza, celui qui a permis la construction du château d’eau, des canalisations, de la maison des paysans et de la pépinière solidaire, nous a rejoint·es au Caire.
Et puis, le 7 octobre, les brigades Al Qasam ont brisé en une vingtaine de points l’enfermement de Gaza. Nous étions stupéfait·es.
Les déclarations
Notre correspondant (nous l’appellerons B) a toujours été extrêmement critique vis-à-vis des partis politiques palestiniens. Il faut lire attentivement les déclarations qu’il nous a faites. Elles sont, à mon sens, très représentatives de l’opinion publique à Gaza.
9 octobre :
Avant hier matin, le monde s’est réveillé avec la nouvelle de l’entrée de la résistance palestinienne dans les colonies entourant Gaza. Le monde a dénoncé cet acte et accusé directement les Palestiniens de terrorisme sans réfléchir aux raisons qui ont conduit à cette situation.
Nous sommes des gens qui ont toujours été des amoureux pacifiques de la vie et de la paix. Mais l’occupation israélienne ne nous a laissé aucune place pour la vie, et ils n’ont respecté aucun accord ou traité. Ils ont continué à confisquer des terres, depuis 1948 jusqu’à aujourd’hui, et à tuer tout ce qui est palestinien. Ils ont assiégé plus de 2,3 millions de Palestiniens depuis 2006 et ont fait de la bande de Gaza une immense prison. Des familles entières ont été retirées du registre d’état civil pendant des années à cause du bombardement de leurs maisons sans avertissement.
Les Palestiniens n’ont pas cherché la guerre, mais les Israéliens n’ont laissé aucune chance aux Palestiniens de vivre. Les Palestiniens ont appelé à tant de reprises le monde à arrêter l’agression d’Israël et à briser le blocus de la bande de Gaza. Mais le monde était sourd et muet. Il tournait le dos aux Palestiniens, indifférent à leurs souffrances.
Ce qui s’est passé aujourd’hui devait être attendu, sachant l’injustice envers les Palestiniens et la marginalisation continue de leur société.
La communauté internationale est ainsi principalement responsable de l’effusion de ce sang des deux côtés. La communauté internationale doit mesurer les conséquences de ce qui est en train de se passer, et changer sa stratégie pro-Israël.
Le 13 octobre, bloqué au Caire alors qu’une centaine de personnes se sont réfugiées dans sa maison, au centre de la bande de Gaza sans eau, ni nourriture, il lance un appel :
Rien n’est plus faux que de présenter la situation aujourd’hui comme « une guerre entre le Hamas et Israël ». C’est toute la population gazaouie qui subit un massacre, et c’est aussi toute la population gazaouie qui crie son droit à l’existence, son droit à vivre. Au moment où le discours répété sur toutes les ondes prétend que les bombardements se “justifient” par l’“éradication du Hamas”, il faut prendre conscience que la société gazaouie est pluraliste, divisée politiquement, mais unie, par force et par volonté, dans le cri de son droit à l’existence. Pour faire taire ce cri il faudra tuer l’essentiel de cette population – et c’est ce qui se passe sous nos yeux.
Il faut écouter les voix de Gaza.
Vous croyez que les bombes choisissent les membres du Hamas ? Mensonge stupide. Les gens, quelles que soient leurs opinions, sont poussés par les bombardements à se rassembler en groupes importants dans des immeubles. Ces immeubles sont alors bombardés. C’est par familles entières que ces meurtres sont commis.
Que va-t-il se passer quand plus de deux millions de personnes vont se retrouver au sud du Wadi Gaza ? Je peux décrire la situation de ma maison : plus de 100 personnes sont accueillies maintenant, tout le monde ne peut pas entrer, il a fallu que les gens se séparent, femmes et enfants à l’intérieur, les hommes restant autour de la maison. Or il n’y a pas d’eau ! Ni pour boire, ni pour se laver. On manque aussi maintenant de nourriture, on n’a pas de quoi nourrir autant de gens.
C’est une nouvelle Nakba qui est en train de se dérouler.
L’urgence n’est ni un corridor humanitaire, ni une modération des bombardements. L’urgence est l’arrêt des bombardements sur la population de Gaza. Il faut absolument l’obtenir de ladite communauté internationale.
Déni et complicité
Dans mon éducation juive, le négationnisme est un crime absolu.
On assiste aujourd’hui à un véritable négationnisme vis-à-vis des Palestinien·nes. Ils/elles ont été victimes d’un nettoyage ethnique prémédité en 1948. L’occupant a délibérément violé la résolution 194 sur le retour des réfugié·es et il a détruit des centaines de villages, allant jusqu’à effacer la trace de la Palestine. Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem-Est sont occupés depuis 1967 alors que la résolution 242 a exigé le retrait d’Israël de ces territoires. Un million de Palestinien·nes ont connu la prison. Plus de deux millions de Gazaoui·es sont bouclé·es par terre, par air et par mer depuis 2006. Un mur de 700 km balafre la Cisjordanie et contribue au vol des terres. Toutes les associations des droits de l’homme, y compris celles d’Israël, ont conclu qu’Israël est un État d’apartheid. Fort logiquement, le sionisme a conduit à l’arrivée au pouvoir en Israël de fascistes, de racistes, de suprémacistes, d’intégristes. C’est comme si l’OAS avait gagné la guerre d’Algérie.
Nier que la Palestine est victime depuis des décennies de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, c’est du négationnisme. Dans cette guerre coloniale, il y a un occupant et un occupé. Les Israélien·nes ne sont pas des victimes. Ils/elles sont les citoyen·nes d’un État colonial et, comme en France à l’époque de la guerre d’Algérie, ils/elles sont bien peu nombreux·ses à dire non.
Cette situation est rendue possible par des décennies d’impunité qui ont fait perdre tout sens moral à la majorité des Israélien·nes. La “communauté internationale” porte une responsabilité majeure. Elle arme Israël. Elle défend en toute circonstance son régime, quels que soient les crimes qu’il commet.
Il est faux de croire qu’Israël est soutenu parce que l’Occident se sent coupable par rapport à l’antisémitisme et au génocide nazi. Le souvenir de ces crimes est instrumentalisé pour soutenir un gouvernement raciste. Israël est soutenu par l’Occident parce que cet État est devenu un exemple de reconquête coloniale et un laboratoire des technologies modernes de répression et de surveillance des populations réputées “dangereuses”. Pour tenir le Proche-Orient, l’Occident a besoin d’Israël et des États féodaux, dictatoriaux et patriarcaux de la région.
Le carnage actuel est également rendu possible par les “accords d’Abraham”. L’Occident a installé à la tête du monde arabe des dirigeants qui appartiennent au même camp et qui “normalisent” leurs relations avec Israël en acceptant l’éradication de la Palestine.
Que s’est-il passé le 7 octobre ?
Je n’ai que la parole des Palestinien·nes qui étaient avec nous au Caire.
Un nombre très limité de personnes a préparé l’attaque du 7 octobre. Le Hamas a tiré les leçons de ses échecs passés. Les téléphones qui sont écoutés n’ont pas été utilisés. Les personnes susceptibles d’être des “espions” (toutes les méthodes sont utilisées pour pousser un Palestinien à “collaborer” : l’argent, le chantage, “l’honneur”, les soins pour les proches…) ont été tenues hors de ce projet. Mais surtout, le Hamas a utilisé des hackers qui ont neutralisé toute l’informatique de l’armée israélienne pendant quelques heures. Les avions n’ont pas pu décoller. Le “Dôme de fer”, offert par les États-Unis, a tardé à fonctionner. Les vedettes maritimes sont restées clouées. La barrière de séparation qui sépare Gaza d’Israël sur 40 km a été détruite sur plusieurs km sans aucune riposte. Les “tours tueuses”, mélange de Moyen-Âge et de technologie futuriste qui sont télécommandées, ont été dynamitées. Les troupes israéliennes, occupées à protéger les pogroms des colons de Cisjordanie, étaient dégarnies et les assaillants (arrivés parfois en ULM ou en parapente) ont été eux-mêmes surpris de pénétrer profondément sur le territoire israélien. Certains sont allés jusqu’à Rahat, la grande ville bédouine près de Beersheva.
Incontestablement, des crimes de guerre ont été commis. Amnesty International est crédible en toutes circonstances, sur cette dénonciation, comme sur le fait qu’Israël est un État d’apartheid. Par contre les histoires de bébés éventrés ou décapités font partie de la propagande. Les journalistes de CNN arrivés sur lieux où cette horreur était censée avoir eu lieu, ont formellement démenti.
Gaza est une société très pluraliste. J’y ai entendu des critiques extrêmement violentes contre le Hamas, son autoritarisme, sa volonté de dicter sa loi à la société, sa corruption. Mais il y a eu unanimité pour approuver l’attaque du 7 octobre. Pour une fois, les Gazaoui·es ont eu l’impression qu’ils/elles n’étaient plus seulement les victimes d’une agression permanente et de la destruction de leur société.
Je citerai mon père, un des rares survivants du groupe Manouchian, peu avant sa mort : “nous savions que, si nous combattions, nous étions condamnés à mort, et si nous ne combattions pas, nous étions aussi condamnés à mort. Alors nous avons décidé de combattre”. C’est ce que la population de Gaza a massivement ressenti. Et, à ma connaissance, le Hamas a demandé à toutes les factions politiques de Gaza de prendre des otages et toutes ont accepté, y compris le Fatah et la gauche.
Les victimes civiles
Tuer des civil·es, même quand ils/elles appartiennent au camp ennemi, est inexcusable. C’était déjà vrai à Dresde ou Hiroshima en 1945. Je n’excuse rien, j’essaie juste d’expliquer comment c’est ressenti.
Bernard Foulon
À Gaza, la population civile est systématiquement massacrée depuis des années : 1400 mort·es en 2008-9, 170 en 2012, 2400 en 2014, 350 lors des “Marches du Retour” avec 8 000 estropié·es… À l’heure où ces lignes sont écrites, le chiffre de 2014 est dépassé. La majorité des victimes sont des femmes, des enfants, des vieillards. Le mokhtar de Khuza’a a perdu deux fils. Mariam Abu Daqqa, en pleine tournée en France, a perdu 26 membres de sa famille, dont des bébés, et sa maison est détruite. Les hôpitaux sont bombardés. Sans électricité, ni médicaments, les blessé·es y meurent. Plusieurs centaines de milliers de personnes sont déplacées et l’armée israélienne ordonne à plus d’un million de personnes de partir.
La compassion de nos dirigeant·es et de nos médias s’est arrêtée aux victimes israéliennes. Pourquoi ce “deux poids, deux mesures” ?
Il y a eu des centaines de civil·es israélien·nes tué·es dans des kibboutz, dans une rave party, à Ashkelon ou Sderot. Pourquoi l’opprimé (les Gazaoui·es) s’en est-il pris à la population civile ?
Quand on est sur la frontière Est de Gaza, on voit de l’autre côté de la frontière des plantations luxuriantes et des piscines. À Gaza, 97 % de l’eau est inconsommable. Parce que les Israélien·nes ont massivement pompé la nappe phréatique, celle-ci a été envahie par la mer. On compte 150 puits le long de la frontière, côté israélien, c’est documenté.
À Ashkelon, l’office de tourisme conseille d’aller sur un petit monticule qui domine Gaza. À chaque bombardement, le panorama est fantastique. Et Sylvain Cypel raconte comment, lors d’un précédent bombardement, sur les plages d’Ashkelon, les gens applaudissent les bombardements entre deux baignades.
Sderot est une ville essentiellement peuplée de Juif·ves maghrébin·es. On les a amené·es là en leur disant : “c’est le désert, vous ne serez pas dépaysé.es”. C’est le racisme interne à la société juive israélienne. Le taux de chômage et de pauvreté est important. Il y a plus de 20 ans, les gens allaient faire leurs courses à Gaza et il y avait eu une pétition commune demandant la paix. Aujourd’hui, la ville a voté massivement pour les suprémacistes. Ce genre de phénomène s’est déroulé pendant la guerre d’Algérie avec le FLN mettant des bombes dans les cafés français et des bastions communistes pieds-noirs basculant en partie du côté de l’OAS. Dans une guerre coloniale, les civil·es du pays colonisateur sont forcément impliqué·es.
Les plus belles analyses ont sans doute été écrites par des anticolonialistes israélien.nes : Amira Hass et Gideon Lévy dans Haaretz, Ilan Pappé, B’Tselem, Breaking the Silence. Tou.tes expriment leur effroi, disent qu’ils ont des proches parmi les victimes. Et tou.tes disent que le responsable, c’est l’occupation, l’apartheid et l’impunité. Déjà, il y a 30 ans, Nurit Peled dont la fille, Smadar, venait de mourir dans un attentat du Hamas avait écrit à Nétanyahou : “tu obliges nos enfants à être des assassins ou à être assassinés”.
Le Hamas est-il un groupe terroriste ?
Le mot “terroriste” est utilisé n’importe comment. Pour les Nazis, la Résistance était “l’armée du crime”. Le FLN algérien a été déclaré terroriste. Nelson Mandela et l’ANC aussi. Toutes les organisations de la résistance palestinienne sont qualifiées de terroristes. Et s’il y a un pays qui a été dirigé par des terroristes, c’est bien Israël avec Menahem Begin et Yitzhak Shamir, ce dernier ayant en plus assassiné des soldats anglais alors que l’extermination des Juif·ves était à l’œuvre. Et que doit-on dire du terrorisme d’État ? En Irak comme en Cisjordanie.
Le Hamas, c’est la branche palestinienne des Frères Musulmans. Ceux-ci représentent 30 % de la population égyptienne. Ils ont cru pouvoir imposer leurs conceptions obscurantistes et ils ont été lâchés par la population. Mais la dictature militaire qui les a renversés est 100 fois pire avec des dizaines de milliers de prisonnier·es politiques, la torture, la corruption, la collaboration avec Israël dans le blocus de Gaza…
Le Hamas a gagné les élections de 2006 (parfaitement démocratiques) sur un double rejet : les accords d’Oslo et la corruption. Même dans la bande de Gaza, il n’a eu que 40 % des voix. Il est clairement haï par une partie de la population. J’ai rencontré en 2016 deux de ses dirigeants, j’ai été interrogé par sa police et ce n’est vraiment pas ma tasse de thé.
Le Hamas est un courant islamiste, et à ce titre Émancipation ne le soutient pas. Mais, désolé, il est perçu (à juste titre) comme un des éléments de la résistance palestinienne. Les raisons de son attaque (peut-être empêcher une normalisation avec l’Arabie Saoudite) et les méthodes employées n’ont jamais été débattues démocratiquement, mais le soutien à ce qu’il vient de faire va largement au-delà de sa base sociale.
La guerre qui se déroule en ce moment n’est pas une guerre contre le Hamas. C’est une guerre de destruction de la société palestinienne.
Exiger qu’on qualifie le Hamas de terroriste alors qu’Israël utilise des méthodes authentiquement terroristes contre la population civile, c’est un non-sens. Décorer la Tour Eiffel aux couleurs d’Israël, c’est une obscénité.
Une nouvelle Nakba ?
Quand le ministre Yoav Galant traite les Palestinien·nes d’animaux humains et qu’il ordonne à plus d’un million de personnes de partir sous les bombes, on n’a plus du tout affaire à ce que complaisamment les médias appellent une riposte ou une action de représailles.
On m’avait parlé à Gaza d’un plan visant à regrouper des centaines de milliers de Palestinien·nes dans le nord du Sinaï et à qualifier cela “d’État palestinien” pendant que l’essentiel de la Cisjordanie serait annexé. Je n’en croyais pas un mot. Et puis, il y a eu Trump et le plan Kushner qui reprenaient cette idée.
Beaucoup de Palestinien·nes disent qu’ils/elles préfèrent mourir sur place plutôt que de partir. En même temps, ils/elles expliquent qu’il est tombé plus de bombes sur Gaza en trois jours qu’en Afghanistan pendant un an, que la population n’a plus d’eau, de nourriture, d’électricité, de médicaments. Ils/elles parlent de génocide, d’Hiroshima. Nul doute que, si la frontière de l’Égypte complice s’ouvre, beaucoup vont fuir.
Et si c’était le but des dirigeants israéliens ?
La Palestine criminalisée en France
Cela fait bien longtemps que le pouvoir en France piétine les libertés, nasse les manifestations, utilise une violence policière extrême contre les Gilets Jaunes ou à Sainte-Soline et dissout des associations.
La France est le seul pays occidental où les manifestations pour la Palestine, même déclarées, sont interdites. Des militant·es, dont des membres de l’UJFP, sont arrêté·es ou mis·es en garde à vue. Des officines diverses demandent la dissolution des associations qui défendent la Palestine. L’antisionisme, comme l’anticapitalisme deviennent des crimes dans un pays qui laisse les migrant·es se noyer.
L’extrême droite en embuscade, soutient sans réserve Israël.
Les médias déversent un discours à sens unique, criminalisant la France Insoumise parce qu’elle ne hurle pas avec les loups.
Darmanin qui prétend “défendre les Juifs de l’antisémitisme” est l’auteur d’un livre bourré de stéréotypes antisémites.
C’est sans doute la preuve que le soutien au peuple palestinien, menacé et abandonné, est essentiel dans notre combat sur le thème : “un autre monde est possible”.
Pierre Stambul,
le 15 octobre 2023
J. et D. vivent la guerre actuelle depuis la Cisjordanie, à Halhul, une petite ville qui touche Hébron, dans le sud de la Cisjordanie, à 50 km à vol d’avion de la bande de Gaza. Nous publions ci-dessous quelques extraits de leur journal.
[…] Toute la nuit les avions sont passés et repassés vers Gaza. Petite pause, et ça recommence à partir de 7 h 55. À l’aller, ils passent au-dessus de la mer, au retour, ils passent au-dessus de la maison : Halhul, comme une sorte de rond-point pour éviter les accidents de la circulation.
Hier soir, le gouvernement israélien a annoncé qu’ils allaient se débarrasser “des animaux humains” de Gaza, qu’ils n’auraient plus ni électricité, ni eau, ni carburant, ni nourriture. Ils sont deux millions et demi à Gaza. Tous des “terroristes” ? Les dirigeants américains ne condamnent pas les propos : ils vont envoyer deux bateaux pouraider Israël.
Et allez hop ! Encore un avion qui passe au-dessus de nos têtes ! Il est 8h 12. Combien depuis tout à l’heure, trois, quatre ? Je n’arrive plus à compter ! […]
Crimes de guerre
D’après l’agence Wafa, la Commission internationale d’enquête indépendante de l’ONU de Genève aurait assuré “qu’il y avait des preuves évidentes que des crimes de guerre ont pu être commis”. La communauté internationale estime qu’il est légitime qu’Israël “se défende”. À la télévision française, les commentateurs les moins pires déclarent que la riposte est peut-être un peu disproportionnée mais sans rien dire de plus (si ce n’est des spéculations sur ce que vont faire le Liban, l’Iran). […]
Le déni des droits palestiniens
Entre janvier 2022 et le 30 septembre 2023, d’après la coordination des associations palestiniennes de défense des droits de l’Homme, 426 Palestiniens ont été tués dans les Territoires Occupés dont 89 enfants. Entre 2022 et le 30 juin 2023, il y a eu 1 446 attaques de colons, 436 maisons détruites conduisant à la mise à la rue de 1 600 personnes dont la moitié d’enfants. Au 19 septembre 2023, il y avait 5 200 prisonniers palestiniens dont 170 enfants et 1 264 en détention provisoire (le système de la détention provisoire permettant de garder indéfiniment les personnes en prison, sans chef d’inculpation et donc sans possibilité de défense). Depuis 2006, la Bande de Gaza est bouclée. Le “corridor de la paix” qui devait être ouvert entre la Cisjordanie et la Bande de Gaza n’a jamais été ouvert.
Totalement surprenante, inexplicable, incongrue la sortie de combattants de la Bande de Gaza ? Nous ne savions pas ou… nous ne voulions pas savoir ? Évidemment, les populations en Europe ne sont pas responsables mais les médias et leurs donneurs d’ordre ? Indépendamment des auteurs de l’attaque du 7 octobre et de leur idéologie, est-il impossible de comprendre les raisons qui ont poussé une population de deux millions et demi de personnes, prisonnière depuis 2006, à se doter d’une armée et à tenter de briser le siège ? Au regard du droit international, est-ce illégitime ? Qui n’a pas respecté le plan de partage et a systématiquement enfreint, depuis des décennies, toutes les résolutions internationales ? Il se dit que lorsque l’on traite les gens comme des chiens, il ne faut pas s’étonner de se faire mordre. Et les guerres propres n’existent pas.
Les petites graines de haine
Le Hamas vient de lancer un appel pour faire de vendredi prochain “le vendredi de la déferlante d’Al Aqsa” : tout le monde à Jérusalem pour empêcher les colons de prendre d’assaut la grande mosquée !
Suicidaire. Extrêmement dangereux aussi de faire d’une lutte de libération nationale une lutte religieuse. Les religions doivent être respectées mais la foi est par définition irrationnelle ; transférer les questions politiques sur le terrain religieux c’est se priver d’avance de la raison et ne plus pouvoir penser autrement que bloc contre bloc. Hamas le fait, tout comme le fait le gouvernement israélien qui ne cesse de proclamer, en guise de justificatif, que cette terre leur a été promise par leur Dieu.
D’autres positionnements existaient, des deux côtés de la Ligne verte, basés sur le respect des droits fondamentaux pour les Hommes, tous les Hommes, et la recherche de solutions. Traités de traitres d’un côté, emprisonnés, éliminés physiquement de l’autre par l’occupant, ils ont été balayés.
L’occupant a tendu une main molle à l’occupé et l’occupé l’a saisi mollement, ou plutôt son représentant. Et tout le monde a fait semblant que tout allait bien. Et sous le regard impassible de la communauté internationale, engraissées par elle, les petites graines de haine ont mûri.
Gaza aujourd’hui
Israël demande aux Gazaouis de quitter la Bande de Gaza au plus vite par le Sud mais bombarde le passage de Rafah. L’Égypte déclare que si les habitants sont expulsés vers chez elle, elle rompra ses relations diplomatiques avec Israël. Déclaration de l’ONU : “Le siège total de la Bande de Gaza est interdit par le droit international”.
J. et D., 10 octobre 2023
Hostilités et victimes
[…] Depuis le début des hostilités, 2 808 Palestiniens ont été tués et 10 850 ont été blessés. Le nombre de morts à Gaza au cours des dix jours d’hostilités a déjà dépassé le nombre total de morts au cours de l’escalade de 2014, qui a duré plus de 50 jours (2 251 morts palestiniens).
À 21h00 le 16 octobre, aucun nouveau décès israélien n’a été signalé. Selon des sources officielles israéliennes, au moins 1 300 Israéliens et ressortissants étrangers ont été tués en Israël, et au moins 4 121 ont été blessés, la grande majorité le 7 octobre. Le nombre de morts est plus de trois fois supérieur au nombre cumulé d’Israéliens tués depuis que l’OCHA a commencé à enregistrer les victimes en 2005 (près de 400).[…]
Selon le ministère des travaux publics de Gaza, au 14 octobre, 8 840 logements ont été détruits et 5 434 logements ont été endommagés et rendus inhabitables. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a recensé 48 attaques contre les services de santé dans la bande de Gaza depuis le 7 octobre, qui ont endommagé 24 hôpitaux et autres centres de santé. Trois de ces derniers, situés dans le nord de la bande de Gaza (Beit Hanoun, Hamad Rehabilitation et Ad Dura), ont dû être évacués. […]
Déplacements
Le nombre cumulé de personnes déplacées à l’intérieur du pays depuis le début des hostilités pourrait avoir atteint un million, dont près de 333 000 personnes déplacées dans des abris d’urgence désignés par l’UNRWA dans le centre et le sud de la bande de Gaza. Le nombre de personnes déplacées dans les abris d’urgence de l’UNRWA dans la ville de Gaza et au nord de Gaza n’est actuellement pas disponible. En outre, environ 54 500 personnes déplacées sont hébergées dans 51 abris ne relevant pas de l’UNRWA, dont la plupart se trouvent dans la ville de Gaza et au nord de Gaza.
Les DES de l’UNRWA dans les régions du centre et du sud sont surpeuplés, obligeant de nombreuses personnes déplacées à dormir à l’extérieur. Il s’agit notamment d’enfants, de personnes âgées, de personnes ayant besoin de soins médicaux, de personnes handicapées et de femmes enceintes. Les ressources essentielles telles que l’eau, la nourriture et les médicaments manquent cruellement, ce qui entraîne une frustration et des tensions croissantes parmi les personnes déplacées.
Des rapports indiquent que de nombreuses familles déplacées sont retournées dans la ville de Gaza et dans le nord de Gaza (à l’ouest de Wadi Gaza) en raison des frappes aériennes qui ciblent les zones méridionales, aggravées par les conditions de vie difficiles dans le sud, avec des abris temporaires exigus, le manque d’eau, d’électricité et d’installations sanitaires
J. et D., 16 octobre 2023
Les intertitres sont de la rédaction.
Or les causes profondes de cet épisode particulièrement violent, meurtrier, tragique, au-delà de la nature religieuse du mouvement qui l’entreprend, sont en réalité à chercher dans la politique de colonisation éhontée menée depuis des décennies par Israël à l’égard des territoires palestiniens et qui s’est intensifiée avec la venue au pouvoir de Netanyahou lié aux religieux extrémistes et à l’extrême droite.
Çà et là dans la presse et à la radio cependant apparaît ce rappel politico-historique majeur, à contre-sens de la propagande gouvernementale débouchant sur le refrain bien connu de l’unité de la nation face au “terrorisme”, commode pour gommer les responsabilités de ceux et celles qui oppriment tout un peuple depuis des décennies le réduisant à une vie précaire, misérable, dans l’indifférence internationale.
Est précieux dans ce déferlement le recadrement des juristes1 : selon plusieurs d’entre eux le mot de “terrorisme” ne convient pas à l’offensive du Hamas car il suppose qu’on veut tenir toute une population dans la terreur, par l’effet de surprise et de sidération devant les effets meurtriers de l’intervention, en l’absence d’un contexte de guerre continue, latente ou ouverte. Or ce que réclament depuis toujours non seulement le Hamas mais les Palestinien·nes, c’est un territoire et le droit de vivre.
C’est donc, disent ces juristes, le mot de “guerre” qu’il faut employer, et par voie de conséquence de “crimes de guerre” quant aux actes commis par la Palestine, et en représailles par Israël dont les bombardements massifs et l’organisation d’un blocus alimentaire et d’énergie sont aussi contraires au droit international.
Le plus douloureux et inquiétant dans notre impuissance est de voir certains États et nos propres politiques de tous bords instrumentaliser à des fins partisanes, ici électoralistes, une tragédie dont on ne voit guère l’issue au moins dans un futur proche.
Prenons de la hauteur, rassemblons-nous et battons-nous pour exiger d’Israël un changement radical de stratégie et une reconnaissance des droits jusqu’ici piétinés du peuple palestinien.
Marie-Claire Calmus
Les anticolonialistes israélien·nes ou l’organisation états-unienne Jewish Voice for Peace (JVP)ont des réactions courageuses. Tou·tes ont des mort·es ou des disparu·es parmi leurs proches. Ils/elles en font porter l’entière responsabilité sur les dirigeants suprémacistes d’Israël. Comme l’écrit Gideon Lévy dans le journal Ha’aretz : “Israël ne peut pas emprisonner deux millions de Gazaouis sans en payer un prix cruel”. Son armée ne peut pas organiser des pogroms avec les colons sans que la population qui a élu les dirigeants n’en paie un jour le prix.
Et JVP : “Nous avons eu des proches tué·es ou kidnappé·es mais cela nous met en colère de voir notre douleur instrumentalisée et qu’Israël s’apprête à commettre un génocide contre les Palestinien·nes de Gaza ”.
On est atterré·e par tous ceux et celles, y compris à gauche, qui parlent du terrorisme du Hamas sans un seul mot sur le terrorisme d’État permanent pratiqué par l’État d’Israël.
La communauté internationale porte une responsabilité majeure dans le crime contre l’humanité qui est à l’œuvre. La grande majorité des mort·es à Gaza sont des femmes, des enfants, des vieillards. Tou·tes les Gazaoui·es que je connais ont des mort·es ou des disparu·es parmi leurs proches. 30 % des habitations sont pulvérisées ou endommagées. On retrouve sans arrêt des corps sous les gravats. Il n’y a plus d’eau potable ou de nourriture. Sept hôpitaux ont été détruits et bien sûr l’occupant affirme qu’ils servaient de refuge aux terroristes. Des écoles de l’UNRWA (l’office des réfugiés) ont été bombardées ainsi que l’église orthodoxe où des milliers de personnes étaient venues s’abriter.
L’ancien ministre et ambassadeur israélien Daniel Ayalon a évoqué la “solution” des dirigeants israéliens : envoyer des centaines de milliers de Gazaoui·es dans le Sinaï. On leur donnerait des tentes et on les nourrirait. Puis annexer l’essentiel de la Cisjordanie. Tout ceci avec la bénédiction de ceux et celles qui estiment “qu’Israël a le droit de se défendre”.
Personne ne pourra dire : “nous ne savions pas”.
Que dire de la France ? On croyait que le pire avait été atteint avec Sarkozy et Valls. Darmanin va plus loin : il a osé interdire toutes les manifestations pour la Palestine. Une partie de la classe politique et des médias l’ont suivi. Pas la Justice. Pour combien de temps ?
En Jordanie, le bombardement de l’hôpital al-Ahli et de puissantes manifestations à Amman ont mis fin au projet d’un sommet entre Biden, Abbas, Sissi et le roi de Jordanie. Même dans les pays ayant déjà “normalisé” avec Israël (Maroc, Bahreïn), il y a eu des manifestations.
Il y a eu aussi des manifestations importantes dans le monde impérialiste (Londres, Chicago …). Les peuples ne suivent pas les dirigeants.
Sa défaite est largement due à la mobilisation de la société civile, et notamment des femmes. Plusieurs d’entre elles sont mortes à cause des lois contre l’avortement.
Il y a un point noir : pour battre les intégristes, toutes les autres forces politiques se sont alliées. La force dominante qui va exercer le pouvoir, c’est le parti de Donald Tusk, ancien président du Conseil européen et donc partisan de l’ultra libéralisme.
Pierre Stambul, le 22 octobre
Les variations graduelles de l’information génétique des individus avec la distance géographique ont démonté l’idée que l’on pouvait classer génétiquement les individus en groupes nommés “races humaines” (voir précédent article). Mais dans le domaine scientifique, en jouant sur les termes employés, notamment avec la polysémie du terme de “race”, et sur certaines représentations graphiques, certains chercheurs permettent à cette idéologie des “races humaines” de se maintenir.
Races ou sous-espèces ?
On observe que le terme de “race” est utilisé en biologie pour regrouper des individus au sein de certaines espèces animales domestiquées (“races domestiques” de chiens, de bovins…) ou parfois pour regrouper des individus au sein d’espèces naturelles (expression de “race géographique”) bien que dans ce cadre naturel, c’est le terme de “sous-espèce” qui est généralement utilisé.
Dans le cadre des espèces domestiques, les races sont des groupes formés artificiellement : l’Homme impose une barrière génétique en empêchant deux individus d’une même espèce de se reproduire entre eux (de se “croiser”), selon certains critères. Ces critères peuvent être “esthétiques”, comme un chat avec un pelage particulier (telle la race Bengal avec des tâches de type “léopard”), ou reposer sur des besoins en terme de production alimentaire (comme la race de vaches Prim’Holstein spécialisée dans la production de lait ou la race Charolaise spécialisée dans la production de viande).
Dans le cadre des espèces naturelles, l’Homme, pour essayer de comprendre comment de nouvelles espèces se forment naturellement, utilise le terme de “sous-espèce” : deux groupes d’une même espèce peuvent évoluer en deux sous-espèces puis en deux espèces. Ainsi les girafes Masai sont interfécondes et peuvent se reproduire naturellement entre elles (il s’agit d’une même espèce), mais dans le nord de la Tanzanie, un rift sépare géographiquement des groupes de girafes Masai formant deux sous-espèces (les girafes sont interfécondes mais elles ne peuvent se reproduire dans la nature : une barrière génétique existe, liée à la géographie).
Au vu de ces usages, on justifie parfois l’inexistence des “races humaines” en expliquant que l’on ne peut faire des groupes nommés “races” seulement au sein des espèces domestiques. Mais la tentation de définir des “races humaines” peut alors se camoufler derrière des regroupements en “sous-espèces humaines”. De fait, rappelons que d’un point de vue biologique, seuls les individus existent et que sur cette base tout regroupement d’individus (à l’exemple de la notion d’espèce) est un concept utile (voir l’article précédent “Persistance des « races humaines » en sciences de la Vie, Partie 1” dans la revue précédente) et l’on pourrait décliner le terme de “races” en races domestiques et races naturelles ou le terme de “sous-espèces” en sous-espèces domestiques et sous-espèces naturelles.
Pour combattre l’idée d’existence de “races humaines”, le plus efficace et clair en terme de classification est de considérer, comme nombre de chercheurs le font, que les termes races, sous-espèces et variétés recouvrent la même signification, avec un usage du terme race propre aux animaux domestiques et du terme variété propre aux plantes domestiques (avec leurs spécificités).
Ainsi en biologie, deux groupes forment deux sous-espèces (ou deux races) au sein d’une espèce s’ils présentent une différenciation génétique relativement importante entre eux et qu’il y a des barrières génétiques nettes entre eux (donc pas de variations génétiques lentes et graduelles).
Degré de différenciation entre deux groupes
La catégorie de sous-espèce ou de race est utile si elle obéit à des critères mesurables. Le degré de différenciation génétique entre deux groupes est ainsi mesuré à partir des petites différences génétiques entre individus (soit à partir des 0,1 % d’ADN environ qui différencient deux individus humains). Mais dans la vulgarisation scientifique, le degré de différenciation entre deux groupes est souvent donné comme seul argument pour soutenir soit l’absence soit l’existence de “races humaines”, ce qui entraîne des batailles de chiffres qui ne font que semer le doute (1). Or les deux conditions, de différenciation et de frontières génétiques nettes, sont fondamentales.
La méthode traditionnelle considère que deux groupes sont deux sous-espèces s’ils présentent un degré de différenciation génétique empirique globalement supérieur à 25 % et que la frontière génétique est nette entre les deux groupes. Par exemple au sein de l’espèce humaine, on trouve une augmentation continue relativement lente de l’indice de différenciation entre deux populations quand la distance géographique entre ces deux populations augmente : une augmentation entre 0 et plus de 20 % sur près de 30 000km (2). Il n’y a donc pas de sous-espèces dans l’espèce humaine (en lien avec le processus principal de différenciation génétique entre populations, l’isolement par distance). Par comparaison les populations de deux sous-espèces de girafe Masai sont présentes dans le nord de la Tanzanie, de part et d’autre de la falaise du rift Est-Africain, avec un indice de différenciation soit faible (0,5 %) soit fort (de 19 à 37 %) (3).
Évolution de l’indice de différenciation en fonction de la distance géographique entre deux populations. L’“indice de différenciation” entre deux populations (ou “indice de fixation”, créé dans les années 70) est un outil qui se fonde sur les fréquences des variants (allèles) de séquences d’ADN de ces deux populations.
Gauche : cas de l’espèce humaine. Exemple de lecture : la population A localisée en Afrique a un indice de différenciation proche de zéro avec une population A’ localisée également en Afrique (point AA’), un indice de 10 % avec une population E localisée en Europe (point AE), un indice de plus de 20 % avec une population M localisée en Malaisie (point AM). Cette population M, a un indice de 10 % la population E localisée en Europe (point EM). D’après Ramachandran et al. 2005 (données HGDP-CEPH, séquences d’ADN de type microsatellites – tous les indices ne sont pas représentés) (2). En moyenne 15 % de la variabilité génétique se trouve entre deux populations et 85 % au sein d’une même population.
Droite : cas de quatre populations de l’espèce de Girafe Masai localisées dans le nord de la Tanzanie. Les populations E et E’ sont localisées à l’est du rift et ont un faible indice de différenciation (point EE’), de même pour les populations W et W’ localisées à l’ouest du rift (point WW’) ; par contre cet indice est fort entre les autres couples de populations, comme W et E (point WE). Les doubles flèches claires indiquent la barrière génétique (flèche verticale) causée par la barrière géographique (flèche horizontale). D’après les données de Lahay et al. (3).
Le seuil de 25 %, empirique, est discutable car arbitraire, mais le critère indissociable de frontière génétique nette permet de lever ce problème. En outre, le développement du séquençage génétique et des outils mathématiques et numériques en biologie a permis le développement de nouvelles méthodes (comme celle fondée sur la lignée évolutive) : aujourd’hui c’est le croisement de ces différentes méthodes qui permet de déterminer l’existence de sous-espèces au sein d’une espèce. Des méthodes qui ont pu bouleverser des classifications (comme le passage d’une espèce de girafes à quatre espèces de girafes), mais rien de tel au sein de l’espèce humaine !
Un arbre pour représenter l’histoire humaine ?
Graphiquement, il y a plusieurs façons de représenter le degré de différenciation génétique entre deux populations échantillonnées. On peut simplement représenter des lignes dont la longueur dépend du degré de différenciation entre les deux populations. On peut également interpréter ces degrés de différenciations génétiques en terme de temps depuis lequel deux groupes ont divergé à partir d’un ancêtre commun, et les représenter sous la forme d’un arbre. Au sein d’une espèce, une divergence implique alors la formation de deux groupes distincts, et donc de deux sous-espèces (ou races). Chaque groupe correspond à une lignée évolutive.
Au sein de l’espèce humaine, de tels arbres sont donc faux scientifiquement (tester des arbres ou la robustesse des lignées évolutives constitue une méthode incontournable pour déterminer l’existence ou non de races ou sous-espèces). Ceci est expliqué par le fait que tout au long de l’histoire humaine, les mélanges ont été incessants (tout comme ces mélanges expliquent les variations graduelles de la diversité humaine).
Pourtant de tels arbres sont encore courants dans les articles scientifiques. A. Templeton, avec d’autres, à juste titre explique que “cette pratique est indéfendable. Elle est également socialement irresponsable”. Une représentation plus juste si l’on veut que la représentation graphique retrace une évolution historique serait sous forme de treillis ou de nervures de feuilles (2).
Représentation du degré de différenciation entre cinq échantillons d’individus (4). Représentation simple (en haut) et représentation en interprétant un lien d’ascendance (en bas, les ancêtres communs sont numérotés de 1 à 4), ce qui suggère une séparation qui est erronée entre les populations. Échantillons d’individus vivant : au Zaïre (Pz), en Centrafrique (Pc), en Europe (E), en Chine (C), en Malaisie (M). D’après Cavalli Sforza et al. 1996 et (2). Dans les deux cas, l’échantillonnage est discontinu et les choix effectués (comme la représentativité qu’auraient quelques individus de “l’Europe”) peuvent et doivent être critiqués.
La représentation de tels arbres (faux scientifiquement) au sein de la lignée humaine est encore présente dans certains supports de documents mis à disposition des élèves ou des enseignants de SVT dans l’Éducation nationale (5). Elle a pour cause la répercussion d’une pratique erronée dans certaines publications scientifiques et la confusion avec la méthode cladistique qui utilise de tels arbres, mais pour grouper des espèces : dans ce cas, cela est juste car par définition deux individus de deux espèces différentes ne sont pas interféconds ; il y a bien eu une division d’un groupe ancestral en deux nouvelles espèces. Ce qui n’est pas le cas de la population humaine en sous-groupes. En outre l’assimilation d’échantillons d’individus considérés comme “référence” à la nationalité d’un pays ou d’un continent entretient également les confusions.
Définitions communes et définition biologique
Au cours de l’histoire, le terme race a eu plusieurs significations et usages, avec un dénominateur commun : il s’agit de désigner un groupe d’individus, au sein d’une espèce ou correspondant à une espèce. Si l’on met de côté les caractérisations morales que le terme race véhicule parfois, le terme de lignée (d’ascendance ou descendance) est presque toujours sous-jacent au terme de race. Ces deux idées sont reprises dans la définition biologique du terme “race” et dans les définitions communes du terme “races humaines”.
Ainsi, la définition traditionnelle (du XIXe siècle) de “race humaine” repose sur des caractères visibles liés à des différences socio-culturelles, se superposant aux continents (sous-entendant des “lignées continentales”). Avec le développement de la génétique, cette définition s’est modifiée dans l’esprit de certains chercheurs et du grand public pour délimiter des groupes au sein de l’espèce humaine présentant des “différences génétiques moyennes” qui se superposeraient avec les continents ou une partie d’entre eux. Parfois des caractères visibles sont aussi associés à cette définition. En outre, des liens avec des maladies et/ou des différences sociales peuvent être évoquées.
Certes, les deux chercheurs en biologie, B. Jordan et D. Reich critiquent clairement le racisme du diplomate et essayiste du XIXe siècle Gobineau ou celui du chercheur codécouvreur de la structure de l’ADN, J. Watson. Mais parler de l’existence de “groupes apparentés génétiquement entre eux” correspondant globalement “aux catégories « raciales »” (B. Jordan (6)), ou de “différences génétiques moyennes entre « races »” (D. Reich (7)), revient à utiliser dans le domaine scientifique de la biologie une autre définition du terme “race” que celle définie… en biologie ! Ceci témoigne a minima d’un énorme manque de rigueur scientifique et d’une influence de l’idéologie racialiste sur leur travail scientifique (l’idéologie racialiste consiste à faire des races dans l’espèce humaine sans qu’il n’y ait d’idée de hiérarchie entre elles).
La notion de race en sciences de la Vie reprend ainsi l’idée de descendance au sein d’une espèce avec présence de barrières génétiques entre groupes, idée que l’on retrouve dans les différentes définitions communes du terme “race”. Or la confrontation des données biologiques dans l’espèce humaine à cette définition aboutit à infirmer l’existence de races au sein de l’espèce humaine. Face à cela, l’idéologie racialiste cherche à s’imposer en Sciences de la Vie par l’utilisation du terme “races humaines” ou de termes annexes (comme “groupes continentaux”, “groupes d’ascendances”) comme s’il s’agissait de données allant de soi. C’est notamment sur de tels courants idéologiques dans la recherche que s’appuient certaines entreprises pour vendre leurs produits, ce que développera le prochain article.
Laure Jinquot
Sources :
(1) Ainsi dans le livre On vient tous vraiment d’Afrique ? par E. Heyer et C. Reynaud-Paligot, Flammarion, 2019, on peut lire “si l’on compare deux chiens pris au hasard dans deux races différentes, 30 % des différences sont dues aux différences entre les races. Ce chiffre est à comparer avec les 5 % des différences que l’on trouve entre deux humains qui sont dues au fait qu’ils viennent de deux populations très éloignées sur la planète” et d’en déduire donc qu’il n’y a pas de “races humaines”. Outre que les chiffres ne sont pas sourcés, il est assez facile de trouver des articles dans la littérature qui donnent de faibles indices de différenciation (inférieurs à 10 % ou 5 %) entre deux races domestiques : côté chiens, chats, ânes (voir sources ci-après)… La raison en est que la création d’une race domestique passe par l’absence de croisement imposée par l’Homme (barrière génétique) sur la base de caractères d’intérêts que ceux-ci se traduisent ou non par une différenciation génétique forte entre deux groupes (différenciation qui augmentera avec le temps). En outre, le seuil empirique de 25 % (fort degré de différenciation) a été fixé dans le cadre d’observations naturelles de sous-espèces. D’où l’importance de considérer une “différenciation relativement importante” entre deux groupes et une “barrière génétique nette ”.
Exemple de sources : côté chiens Mitochondrial DNA Sequence Variation in Portuguese Native Dog Breeds : Diversity and Phylogenetic Affinities par Pires et al., Journal of Heredity , 2006 ; côté chats Patterns of molecular genetic variation among cat breeds par Menotti-Raymond et al., janvier 2008, Science Direct ; côté ânes Mitochondrial DNA genetic diversity in six Italian donkey breeds par Cozzi et al., mars 2017, Mitochondrial DNA part A .
(2) Templeton : The genetic and evolutionary significance of human races, 2002 et Biological Races in Humans , 2013.
(3) Genetic evidence of population subdivision among Masai giraffes separated by Gregory, Rift Valley in Tanzania par Lohay et al., mai 2023, Ecology et Evolution.
(4) Le degré de différenciation entre deux populations peut également être déduit de la distance génétique entre deux populations de référence (fondée sur le calcul de distance génétique entre individus). On peut prendre pour exemple de lecture un degré de différenciation de 20 % entre Pc et M et de 10 % entre PC et E ou entre Pc et M. Alors le graphique du haut est correct car il montre bien que la distance entre Pc et M est deux fois plus grande que la distance entre Pc et E ou entre E et M. Par contre, dans le graphique du bas, la distance horizontale entre M et Pc est la même que celle entre E et Pc ce qui signifie que le degré de différenciation est le même entre M et Pc qu’entre E et Pc, ce qui est faux ! Problème auquel s’ajoute l’idée fausse de division d’un groupe à partir d’un ancêtre commun (par exemple la population ancestrale 3 donnant les populations C et E).
(5) Voir par exemple le livre scolaire d’enseignement scientifique Le livre scolaire , p 212 (doc. 3 : Des hybridations entre populations d’humains modernes néandertaliens : https://www.lelivrescolaire.fr/page/5339681 ou un article de vulgarisation sur le site de l’ENS Lyon (acces.ens-lyon.fr) “Origine des Homo sapiens” par JC Hervé, février 2019.
(6) La génomique et la diversité humaine , B. Jordan, 2021.
(7) How Genetics is changing our understanding of “race ” by David Reich, march 23, 2018, New York Times Opinion .
Durant le premier semestre de l’année 2023, contre la réforme des retraites, s’est développée une mobilisation exceptionnelle par son ampleur, mais qui s’est terminée par un échec. S’appuyant sur celui-ci, Macron a engagé de nouvelles offensives, contre le statut des fonctionnaires notamment, contre l’assurance chômage, etc.
Or il y a tout lieu de craindre que les facteurs qui ont contribué, de manière parfois décisive, à cet échec, soient toujours présents et ne conduisent à de nouveaux échecs pour le salariat. Cela implique donc de revenir sur le bilan de la mobilisation contre la réforme des retraites, et d’affiner ce bilan sur lequel la discussion mérite d’être poursuivie.
Depuis octobre 2022, sur la question des retraites, trois acteurs majeurs se sont impliqués : Macron avec le gouvernement de Borne d’une part, agissant au compte de la bourgeoisie, l’ensemble de la population laborieuse d’autre part, et enfin l’intersyndicale. Ce sont ces trois mêmes acteurs que l’on retrouve aujourd’hui au centre de la scène sociale et politique.
Importance de l’intersyndicale
Il n’est pas fréquent de retrouver ainsi coalisées l’ensemble des organisations syndicales. Lors de la précédente mobilisation (hiver 2019-2020) contre le premier projet macronien de réforme des retraites, il n’y eut pas de telle intersyndicale, la CFDT en particulier soutenant le projet d’un système de retraites “à points”.
Par contre, lors de la récente mobilisation, une telle intersyndicale fut constituée et joua un rôle décisif : durant toute la mobilisation – de même que dans les mois qui précédèrent la première grève (19 janvier 2023) – ce fut cette intersyndicale qui définit la revendication, décida du tempo des actions, et fut l’interlocutrice exclusive du gouvernement.
C’est son orientation qui “cadra” l’ensemble de la mobilisation (exceptions faites de brèves “échappées” du prolétariat en lutte). Et ce cadrage fut d’autant plus efficace que, réalisant l’unité de l’ensemble des organisations syndicales, cette intersyndicale contribua à l’ampleur de la mobilisation, l’unité réalisée étant perçue comme un point d’appui alors même que son orientation enfermait le salariat dans une nasse, contribuant ainsi “en même temps” à son échec.
Primauté du dialogue social
L’intersyndicale fut constituée en juillet 2022 alors que Macron, fraîchement ré-élu, avait annoncé une réforme des retraites qui certes n’était pas le système “à points” qu’il avait antérieurement prévu, mais qui ne se limitait pas non plus à repousser – une fois encore – l’âge de départ à la retraite.
Cette intersyndicale joua un rôle de premier plan à partir de septembre-octobre 2022, quand le gouvernement se mit en mouvement sur ce projet de réforme. Elle regroupait huit confédérations et fédérations syndicales (CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC, UNSA, Solidaires et FSU) ainsi que plusieurs organisations étudiantes.
D’emblée, ce que préparait le gouvernement fut clair, et aurait dû être considéré comme non négociable. Une telle position de principe impliquait un mot d’ordre, l’exigence du retrait de tout le projet, et l’engagement de la mobilisation.
L’intersyndicale fit exactement le contraire.
Dans un premier temps, le 19 septembre 2022, les syndicats sont reçus par Dussopt, le ministre du Travail, pour évoquer le projet de réforme. Puis, le 3 octobre, Dussopt annonce qu’il ouvre les concertations à partir du 5 octobre. Que fait alors l’intersyndicale ? Elle publie ce même 3 octobre un communiqué de presse qui déclare : “Les organisations syndicales se disent ouvertes pour mener des concertations qu’elles souhaitent loyales et transparentes”.
Sans rire.
Ces concertations vont se poursuivre trois mois durant, et corrélativement l’intersyndicale refuse clairement toute mobilisation, comme elle l’affirme encore dans son communiqué du 13 décembre, dans lequel elle dit attendre “l’annonce de la réforme pour construire une réponse commune de mobilisation interprofessionnelle”.
Comme si l’intersyndicale pouvait en ignorer le contenu inacceptable…
Quel mot d’ordre ?
N’importe quel salarié était en droit d’attendre une revendication simple : le retrait pur et simple de toute la réforme. Il n’en fut rien : l’exigence de l’intersyndicale se concentra sur un point certes décisif (la prolongation de l’âge de départ à la retraite de 62 à 64 ans) mais l’intersyndicale oublia soigneusement les autres aspects de la réforme, dont la suppression de plusieurs régimes spéciaux (ce qui prépare la suppression ultérieure du code des pensions de la Fonction publique d’État).
À contrario, contre cette orientation, les militants et les miltantes d’Émancipation ne manquèrent pas, dans les instances syndicales, nationales ou locales (comme à Lyon ou à Marseille) de combattre pour la rupture de ces concertations, et l’exigence du retrait pur et simple de cette réforme.
En vain.
On doit ainsi considérer que cette orientation impulsée par l’intersyndicale, et maintenue de bout en bout de la mobilisation (exception faite de deux brefs moments) contribua largement à l’échec de la mobilisation malgré la ténacité de cette dernière.
Aujourd’hui encore : le dialogue avant tout
Or aujourd’hui, l’intersyndicale continue de s’activer. Avec un catalogue élargi de revendications. Sur la même orientation.
Elle l’avait annoncé le jeudi 15 juin :
“Comme l’intersyndicale l’a fait sur le dossier des retraites en se concentrant sur ce qui la rassemble, elle va travailler, dès maintenant, à dégager des revendications communes sur chacun des sujets suivants : les salaires et les pensions, les conditions de travail, la santé au travail, la démocratie sociale, l’égalité femmes-hommes, l’environnement et la conditionnalité des aides publiques aux entreprises. Sur ces thèmes, nous voulons obtenir des avancées importantes, notamment lors des futures négociations.
La future négociation sur les retraites complémentaires Agirc-Arrco prévue à l’automne, tout comme celle de l’assurance chômage, seront des enjeux très importants dans lesquelles nos organisations pèseront de tout leur poids”.
Elle élargit ainsi sa plateforme revendicative, tout en maintenant le cap du dialogue social.
Et le communiqué du 28 août (appelant à une journée d’action pour le 13 octobre) réaffirme : “Les négociations nationales qui vont se tenir, notamment en matière de retraites complémentaires et d’assurance chômage, dans les mois à venir, seront capitales pour créer et renforcer les droits sociaux des travailleurs” .
Ne pas toucher au gouvernement, aujourd’hui comme hier
Ce qui déterminait la politique de dialogue social de l’intersyndicale lors du mouvement des retraites était la volonté de ne pas toucher au gouvernement. Laurent Berger avait été explicite : “notre mobilisation n’est pas politique […] la CFDT est dans un combat social, pas politique” . (Le Monde du 29 janvier 2023).
Forme de luttes, Alex Jordan
Or, dans les manifestations s’étaient exprimés très clairement des slogans mettant en cause Macron et son gouvernement. Refuser de reprendre à son compte cette volonté de remettre en cause le pouvoir politique, c’était protéger le gouvernement, le conforter dans sa volonté d’imposer sa réforme.
Désormais à la tête de la CFDT, Marylise Léon affirme la continuité de cette orientation. C’est cette dirigeante qui exprime le plus clairement la volonté de ne pas combattre Macron et son gouvernement, en affirmant : “nous n’avons pas de revanche à prendre sur le gouvernement ”. (Le Monde du 29 août).
Mais comme cela était le cas avec Laurent Berger, l’actuelle dirigeante de la CFDT parle, de fait, au nom de toute l‘intersyndicale, aucune des autres directions syndicales ne se démarquant de cette déclaration.
Une telle orientation est un encouragement pour le gouvernement.
Ainsi, le 1er septembre, S. Guerini, ministre de la Fonction publique, peut révéler les grandes lignes d’un projet de loi s’attaquant au statut des fonctionnaires : un véritable plan de destruction de la Fonction publique.
Mais l’intersyndicale refait le coup de l’année précédente : ne pas mobiliser tant qu’on “ne connait pas” le détail du projet, et se soumettre aux concertations organisées par le ministre, discuter, papoter, en espérant que le babillage des bureaucrates syndicaux convaincra le gouvernement d’être un peu moins féroce… alors que le but de Guerini est de désarmer les résistances.
Des journées d’action à la queue leu-leu
Quelques rappels : ce n’est que début janvier 2023, le gouvernement ayant officialisé son projet de réforme pour le soumettre aux parlementaires, que l’intersyndicale appela à une première journée d’action le 19 janvier. Le succès fut considérable, en particulier en nombre de manifestations et de manifestants et manifestantes.
Cela conduisit l’intersyndicale à modifier, pour quelques jours, sa revendication et à se prononcer pour le retrait du projet de réforme. Pour le reste, rien ne changea : le dialogue social se poursuivit (ainsi, pendant le même temps, les directions syndicales se concertaient avec le patronat sur “le partage de la valeur”). Et l’intersyndicale appela à une nouvelle journée d’action. Ce dispositif de journées d’action (14 au total) fut maintenu jusqu’en juin.
Certes, l’intersyndicale fut surprise par l’ampleur de la mobilisation, et fut conduite de ce fait à prolonger la farandole des journées d’action au-delà de ce qu’elle avait pu envisager au départ. Mais elle ne transigea pas sur la forme d’action choisie : le choix des journées d’action correspondait à l’orientation. Il s’agissait de faire pression sur le gouvernement, non de lui infliger une défaite. L’intersyndicale, durant cinq mois, se réunit à l’issue de chaque journée d’action pour reconvoquer la suivante, sachant qu’inexorablement la fatigue et l’usure finiraient par l’emporter.
Simplement, cette forme de reconduction ne fut pas faite sur un rythme régulier, mais selon le calendrier du gouvernement, parfois deux fois dans la même semaine, parfois avec un intervalle de plusieurs semaines.
Ainsi cadenassé, le mouvement des masses réussit néanmoins à bousculer l’intersyndicale, en particulier le 16 mars lors du vote final à l’Assemblée et du recours à l’article 49-3.
Ce 16 mars, aucune manifestation n’était prévue. Seuls “les numéros Un syndicaux” devaient se retrouver devant l’Assemblé nationale, comme s’il s’agissait d’éviter une confrontation entre les manifestants, les manifestantes et l’Assemblée.
À l’annonce du recours au 49-3, des manifestations spontanées éclatèrent ; des milliers de manifestants et manifestantes se retrouvèrent place de la Concorde, face à l’Assemblée nationale.
Des rassemblements et des actions militantes se multiplièrent durant quelques jours dans tout le pays.
Mais, l’intersyndicale préféra temporiser. Réunie le 16 mars, elle renvoie au 23 mars l’appel à une nouvelle journée d’action. Puis ses dirigeants tentent de trouver un compromis avec le Pouvoir. Le 28 mars, Laurent Berger déclare : “Il faut trouver une voie de sortie” et précise : ”il faut mettre sur pause, en suspend, la mesure des 64 ans” et “demander à une, deux, trois personnes de faire de la médiation, de la conciliation”.
Cette proposition est immédiatement reprise par Philippe Martinez alors que se tient le congrès de la CGT : “On a proposé au président de la République de suspendre son projet et de nommer une médiation ”.
Puis, le 5 avril, à la veille de la 11e journée d’action, les dirigeants syndicaux (qui ne demandent plus de médiation) sont reçus par la Première ministre. Cette réunion, dont rien ne sort, ne fait que légitimer le gouvernement.
Une 12e journée d’action est convoquée le 13 avril, à la veille de la décision que doit annoncer le Conseil constitutionnel, lequel valide la loi, aussitôt promulguée.
L’intersyndicale appelle alors à une 13e journée d’action pour le 1er mai, quinze jours plus tard. Mais en même temps la force persistante du mouvement conduit l’intersyndicale à décider “la grève du dialogue social ”… pour deux semaines.
Et ce “dialogue” reprit au lendemain du 1er mai, sur invitation d’E. Borne.
Il restait désormais à l’intersyndicale à mettre fin à la mobilisation : la 14e journée d’action (le 6 juin) sera donc la dernière.
Aujourd’hui, avec la journée d’action décidée par l’intersyndicale pour le 13 octobre, l’archétype d’une journée d’action, il y a réaffirmation d’un même dispositif démobilisateur : des cortèges réduits au minimum, des grèves quasi inexistantes, pour des revendications vagues.
Quelles alternatives aux journées d’action ?
Pouvait-on bousculer ce dispositif sans que soit remise en cause l’orientation de l’intersyndicale, son refus d’exiger le retrait de toute la réforme, le maintien du dialogue social, son refus de combattre Macron et son gouvernement ?
Dans quelle mesure la grève reconductible (et les blocages), la grève générale, une manifestation centrale ciblant le gouvernement étaient-elles des alternatives ?
Constatons d’abord que jamais, durant ces mois de mobilisation ne fut organisée une manifestation centrale contre le Pouvoir, pour le retrait du projet de réforme. Or la situation ouverte fin janvier justifiait une telle manifestation.
Cela pouvait être un point d’appui, une transition vers la grève générale, centralisant le combat contre Macron et son gouvernement ; et cela fut formulé par différents appels, tel celui émanant de l’Université de Toulon, ou celui diffusé par le comité de mobilisation des agents de la Direction Générale de l’INSEE (soutenu par les sections CGT, FO et SUD de la DG) le 4 avril : “Nous attendons de l’intersyndicale nationale un appel renforcé à la grève et, pour la semaine prochaine, une initiative majeure qui ne soit pas une simple et habituelle journée d’action. Par exemple, cela pourrait être un appel à convergence sur Paris pour une manifestation nationale”.
Mais précisément parce qu’elle refusait que la mobilisation puisse s‘orienter contre le gouvernement, l’intersyndicale refusa d’appeler à une telle manifestation.
Quant aux grèves reconductibles, elles furent limitées et eurent un caractère particulier.
Jamais elles ne “bloquèrent le pays ”. La grève reconduite a ainsi touché, en partie ou en totalité, les raffineries (de durée variable entre le 7 mars et le 11 avril), et souvent ne concernait qu’une partie des salariés (bloquant les expéditions des raffineries davantage que la production).
Dans un bilan titré Six mois de manifestations et de grèves : on en cause ?, Christian Mahieux indique ainsi : à la SNCF, “la reconduction a été difficile” : dès le premier jour de grève reconductible (le 7 mars) le pourcentage de grévistes décroît rapidement : moins de 12 % le 3e jour, puis de 2 à 6 % la deuxième et la troisième semaine.
Qui décide ?
Christian Mahieux constate également :
“Y compris dans les secteurs en grève reconductible, on note un recul de l’auto-organisation, un affaiblissement de la pratique des Assemblées générales de grévistes”.
De fait, ces grèves ne sont pas spontanées mais cadrées par les appareils syndicaux, de la CGT notamment, qui les “proposent” aux salariés. Ainsi, la Fédération Nationale des Industries Chimiques (FNIC) de la CGT appela à se remettre en grève jeudi 26 et vendredi 27 janvier pour quarante-huit heures puis lundi 6 février 2023 pour trois jours. La Fédération Nationale des Mines et de l’Energie (FNME) de la CGT appela aussi à une telle reconduction.
Ces actions “durcies” sont décidées et contrôlées par les appareils syndicaux.
Elles apparaissent ainsi comme une reconduction des journées d’action, sans remettre en cause l’orientation de l’intersyndicale, sans remettre en cause la recherche du dialogue social ni dégager l’objectif d’un affrontement avec le gouvernement, pour lui infliger une défaite.
Il convient donc de distinguer : la grève reconductible n’est pas identique à la reconduite d’une grève. La grève reconductible est un type de grève contrôlée par les grévistes eux mêmes, à partir d’assemblées générales définissant les mots d’ordre et la conduite de l’action.
C’est ce que rappelle le texte adopté par Émancipation le 14 juillet qui défend “Auto-organisation et luttes des personnels à la base, avec les AG de personnels et le contrôle des luttes par les AG. La modalité d’action fondamentale du syndicalisme reste la grève, et particulièrement la grève reconductible ”.
En clair : la grève reconductible n’est pas la reconduction de n’importe quelle grève.
Pour prendre un exemple quasi caricatural : peut-on qualifier de grève reconductible (pour mettre en échec la réforme des retraites) “la grève reconductible des heures supplémentaires” ?
C’est pourtant ce que firent les dirigeants de la fédération CGT des Ports et docks ainsi que le rapporte Christian Mahieux : “pas de grève illimitée dans les ports ” mais une “grève reconductible des heures supplémentaires ” explique-t-elle dans une réunion des fédérations CGT, alors que depuis des semaines, elle multiplie les postures “dures”, appelant régulièrement à la grève reconductible dans des communiqués non diffusés aux salariés.
Il y a donc nécessité de clarifier.
Car la “reconduction” peut recouvrir des réalités très différentes. Ainsi, dans le passé, en particulier à l’université, la constitution d’une coordination nationale de délégués (intégrant les syndicats) put jouer un rôle décisif. Ce fut le cas en 1986, lors du combat pour le retrait du projet Devaquet, la coordination nationale du 27 novembre 1986 appelant à “la poursuite de la grève générale des universités ”, et décidant d’“organiser une manifestation centrale à Paris le jeudi 4 décembre ”. Il y aura un million de manifestants. Ce fut le cas en 2006 lors du combat pour le retrait du CPE (Contrat première embauche). La coordination du 5 mars 2006 appelant à la grève reconductible puis celle du 17 mars à la grève générale.
Dans les deux cas, la mobilisation fut victorieuse.
Mais en 2023, rien de cela.
On cherchera ainsi en vain, une coordination nationale des grévistes des raffineries. On ne vit pas non plus de structuration “spontanée” telle qu’il en fut organisé, en décembre 2022, par les contrôleurs de la SNCF : un collectif national (le CNA) regroupant 3500 contrôleurs, centralisant et reconduisant l’action, un outil qui permit aux grévistes de gagner sur l’essentiel.
Certes, une telle structuration ne règle pas toutes les difficultés, ne garantit pas le succès.
Et les enjeux n’étaient pas les mêmes : gagner sur la réforme des retraites impliquait d’infliger une défaite à Macron (ce qui n’était pas indispensable pour les contrôleurs et contrôleuses).
Mais ces exemples rappellent que l’unité organisée des grévistes dans le combat n’est pas l’unité des appareils syndicaux (ce qu’est l’intersyndicale actuelle).
Et maintenant ?
De fait, au-delà de la discussion sur les “formes” de l’action, l’essentiel est là : compte tenu de l’enjeu, c’était bien la défaite de Macron qui devait être visée comme l’objectif de la mobilisation contre la réforme des retraites.
Aujourd’hui, Macron a fixé quelques objectifs majeurs : détruire l’école publique (rattachée par décision du prince au domaine régalien…), détruire le statut des fonctionnaires, mettre fin aux recrutements par concours, etc.
Faire échouer ces projets majeurs imposera donc de lui infliger la défaite qui aurait dû lui être infligée au printemps.
Mais un tel combat se prépare !
Ce qui signifie en particulier, sans attendre, rompre le dialogue social, refuser de discuter des projets de Macron. C’est cela qui peut et doit être imposé non pas à l’intersyndicale mais aux organisations syndicales.
Tel est l’enjeu des semaines à venir.
Serge Goudard, 15 octobre
La nomination de Gabriel Attal au ministère de l’Éducation nationale signe une accélération de la mise en conformité de l’École avec quelques-uns des traits caractéristiques du néolibéralisme.
D’une part l’imposition, y compris par l’autorité bureaucratique, d’un système normatif de conduite propre aux entreprises. D’autre part, et plus insidieusement, un système normatif de pensée qui s’appuie sur l’individualisme et la mise en concurrence des individus. Autrement dit, l’imposition de l’idéologie néolibérale1 dans toutes les sphères de la société ; l’entrée par l’École, c’est-à-dire par la formation des jeunes générations, semblant privilégiée. Les annonces récentes du ministre vont dans ce sens.
L’École comme une entreprise
Ce double objectif, autoritaire et d’individualisation, passe par le renforcement d’un style managérial dans l’École. Il vise sa rentabilisation par l’augmentation de “la productivité” de ses agent·es. Les récentes directives sur la formation continue, outre le fait qu’elles tueront à terme la déjà chiche formation dans le second degré, accroissent le pouvoir des chef·fes d’établissement. Ils et elles disposent, dès cette rentrée, du pouvoir d’interdire aux enseignant·es le suivi de ces formations : obligation de remplacer les heures de cours pendant le temps du stage et interdiction de s’y rendre si ce n’est pas le cas. Ce dispositif va de pair, dès maintenant, avec l’individualisation et l’éclatement du sens collectif, à travers la signature des PACTE enseignant, pour des missions de remplacement ou d’intervention rémunérés sur des taux horaires variables.
Les grandes lignes d’un programme qu’une commission devra finaliser fin novembre, énoncées lors de la “journée mondiale des enseignants” (sic !), actent un approfondissement et une accélération de cette orientation.
Les annonces ministérielles du 5 octobre
En premier lieu, et pour se garantir d’un contrôle sur les contenus, la formation initiale ne sera plus assurée par l’Université, qui déplaît tant lorsque ses résultats de recherche vont à l’encontre des croyances et prescriptions ministérielles, mais par l’administration de l’Éducation nationale. Dès la première année post-bac, la formation sera assurée par des “Écoles Normales du XXIe siècle”. Le réseau des INSPE, qui jouent leur survie, tente de proposer des scénarios de formation dès la L1.
Le domaine de l’éducation étant ouvert aux idéologies, on se doute de ce que seront les contenus que l’administration voudra voir enseignés en formation. Certains ex-ministres, dont Blanquer, promeuvent la méthode syllabique d’apprentissage de la lecture, à l’opposé de ce que montrent les recherches universitaires dans ce domaine. Et Hachette fait la publicité pour un manuel de CP basé sur cette méthode qui plaît tant à la droite. En mathématiques, le ministère mettra sans doute en avant la méthode dite de Singapour, et contribuera à la fortune de la Librairie des écoles qui l’édite. Cette méthode n’a pourtant que de très lointains rapports avec les résultats établis en didactique des mathématiques. Elle est diffusée depuis 2018 lors des formations institutionnelles ; notamment à travers la résolution de problèmes numériques basée sur des schémas en barre.
La nomination du neurobiologiste Stanislas Dehaene à la tête d’une commission des programmes éclaire, si tant est qu’on ait eu des doutes, la voie choisie pour appréhender l’apprentissage : le cerveau est premier, les interactions sociales en classe secondaires. C’est la perpétuation, depuis de Robien et Darcos, de l’imposition d’un courant contestable et contesté en matière de théories de l’apprentissage. Les thèses développées par ce courant qui se veut scientifique sont en consonance avec l’idéologie libérale : tout se passe chez l’individu, mais nous sommes hélas tous inégalement dotés !
L’organisation en cycles, mise en place depuis de nombreuses années à l’école primaire et généralisée pour le collège en 2015, est supprimée. Elle donnait pourtant un peu de souplesse dans l’acquisition et l’évaluation progressives des apprentissages, notamment en primaire. À la place des cycles, on établira des classes de niveaux en français et mathématiques. Va-t-on vers la fin du collège unique ?
Parmi les annonces figure la labellisation des manuels scolaires. Par ce biais, l’idée défendue est encore celle du contrôle sur les pratiques enseignantes et l’imposition d’une norme. Au lieu de développer la formation continue afin que les enseignant·es disposent des résultats des recherches sur l’enseignement et choisissent d’en tenir compte dans leurs pratiques quotidiennes, c’est plutôt le “je ne veux voir qu’une seule tête !” Développer une professionnalité enseignante par la formation est jugé dangereux car autorisant l’exercice d’une liberté appuyée sur des savoirs et non sur l’imposition idéologique.
École et idéologie néolibérale
Durkheim écrivait il y a un siècle, “il n’est pas d’homme qui puisse faire qu’une société ait, à un moment donné, un autre système d’éducation que celui qui est impliqué dans sa structure […]”. L’entreprise Macron-Attal a pour ambition d’accorder le système éducatif aux structures néolibérales des sociétés occidentales. Si cela consiste pour l’École à former, comme toujours, de dociles producteur·trices et consommateur·trices soumis·es aux règles que le capitalisme édicte, le projet va plus loin. Il faut, si possible de manière consentante sinon en l’imposant, faire accepter l’idéologie néolibérale du primat de l’individu, de la concurrence, de l’autorité et de la norme ; tout d’abord aux enseignant·es. Comme l’écrivait Durkheim, la volonté d’une seule personne ne saurait suffire : c’est seulement par la lutte collective, et conscients de l’enjeu social, qu’un tel projet pourra être mis en échec.
Yves Matheron
Ce livre vient quinze ans après la publication de Devenir homme en rampant . L’écriture très fluide met en lumière l’enquête menée initialement : des dizaines d’entretiens avec des hommes ayant fait leur service militaire donnant lieu à un “récit choral” montrant comment la reproduction de la masculinité occupe une place fondamentale dans l’organisation de la violence politique, liée à la structuration nationaliste, militariste organisée par les États.
En convoquant de nombreux, nombreuses auteur·es, Pinar Selek nous fait comprendre et avancer sur des questionnements concernant “les mécanismes d’alignement ”, fruit de la banalisation de la violence et des hiérarchies.
L’armée, la police c’est un monde d’enfermement, fait d’obéissance, d’humiliations, d’infantilisation et en même temps de toute puissance, celle de l’arme/phallus. Dans ce contexte, l’injonction à la violence fonctionne comme un “ferment dans le chaudron”.
Légitimation, rationalisation dans l’apprentissage de la violence, articulée au désir de pouvoir, au conformisme, cela fait système au service de “l’ordre capitaliste”.
Il faut lire, et soutenir Pinar Selek qui nous interroge, nous aide à penser, à lutter, nous sourit, nous donne du courage !
Emmanuelle
En septembre 2023, l’Institut Montaigne, think-tank proche de Macron, a publié : École : où concentrer nos efforts. Les partenaires de cet Institut sont les 200 plus grandes industries, entreprises et banques françaises. Parmi elles, AXA, Bolloré, Amazon, Dassault, Crédit Agricole, Sanofi, Groupama, Suez, l’Oréal, Renault, Total Énergies etc. Il est de plus appuyé par les gouvernements européens.
Dans sa publication, l’Institut montre son accord avec les réformes du gouvernement et le conseille pour les poursuivre selon ses vœux. Et s’il émet des doutes, c’est seulement sur la stratégie à adopter. Ainsi hésite-t-il entre une “approche utilitariste”, une “approche humaniste ”, et une approche qui “ciblerait des aptitudes particulières de chacun” (page 57-58). Quelles que soient ces stratégies, le but est le même, en finir avec l’émancipation de tous et toutes les élèves sur la base de savoirs augmentés.
Un soutien sans équivoque aux réformes de Macron
Pour cela, assener des “vérités” pour justifier de l’urgence de réformer
Autre tabou à lever, le fait de ne pas contrôler les personnels et ce à tous les étages. Même en haut de la hiérarchie. Page 7, il est dit “Les acteurs [inspecteurs et inspectrices académiques, directeurs et directrices académiques des services de l’Éducation nationale – IA-DASEN, inspecteurs et inspectrices de l’Éducation nationale – IEN, recteurs et rectrices] demeurent les impensés de la réorganisation de notre école”. En vue, bien sûr, la transformation des fonctions administratives en hiérarchiques pour une gestion plus managériale et plus contraignante. Pour mieux bétonner les réformes en s’aidant de “l’évaluation […] clé de voûte de la refonte du système” (titre p. 7).
Première vérité : l’école primaire ne permet pas à tous et toutes les élèves d’apprendre à lire. Pourtant, cherchez l’erreur, d’après l’Institut, la solution se trouve dans la réforme du collège. Le problème du primaire devient donc celui du collège, ce qui coïncide avec le rapprochement actuel des deux niveaux, au travers de l’école du socle.
Page 6, l’Institut déroule une “vérité” chiffrée, la sienne, qui amènent à sa conclusion comme une évidence, la sienne. À savoir, “67 % des Français considèrent que l’école fonctionne mal, près de six Français sur dix considèrent que l’égalité des chances n’est pas garantie par l’école […], 36 % des Français font davantage confiance à l’école privée pour la qualité de l’enseignement” et il y a, de plus , “[…] des demandes fortes des enseignants [de réformes ndlr] qui peuvent s’apparenter à un appel au secours ”. Donc il faut faire des réformes néolibérales et aucune autre.
L’Institut conseille aussi de développer l’aide psychologique (p. 9). Une petite musique dont le néolibéralisme s’empare pour endiguer toute contestation (ou mal être) et la détourner du syndicalisme.
Casser quelques tabous avec l’aide du patronat
Par exemple celui de ne pas pouvoir (publiquement) juger un enseignant ou une enseignante. L’institut ne s’en prive pas qui assène que “la qualité des enseignants recrutés interroge” (p. 6). En cause, le fait qu’“aucun objectif clair [n’] est assigné et que les outils pédagogiques mis à […] disposition sont insuffisants.” (p. 7). Ce qui importe au patronat, c’est “la qualité des enseignants recrutés ”. Gageons que leur docilité fait leur qualité.
Le deuxième tabou à lever, c’est le fonctionnement centralisé. Et l’institut d’assener pour preuve que “le centralisme [est] indifférent à ce qui se passe au sein des établissements et […] des salles de classe”. Il oublie que la liberté pédagogique individuelle est intrinsèque au métier d’enseigner et que l’Éducation nationale centralisée, avec son statut de fonctionnaire le même pour tous et toutes et ses programmes les mêmes pour tous et toutes, a été capable d’amener de plus en plus d’élèves au BAC et aux marches de l’université. Mais c’est justement cette dynamique que le patronat veut inverser.
Tous les tabous que le patronat veut lever, concernent la spécificité du métier d’enseigner qui est nié. Le but, imposer à l’école un tournant entrepreneurial, même si l’expérience suédoise que Macron veut reproduire, est un échec avéré. D’ailleurs (p. 7) l’Institut le dit, il est conscient de la difficulté de la tâche : “Performance, plus- value scolaire, évaluation [sont] des mots tabous ”. Mais pas de raison de désespérer car “les enseignants savent parfaitement qu’il y a parmi eux des compétents et des moins compétents, des dévoués et des moins dévoués”. La compétition, notion entrepreneuriale s’il en est, fera le job. Il suffit de l’aider.
Dépasser “des dogmes” qui ont le gros défaut d’être un rempart pour l’émancipation (p. 8)
Premier dogme, le “caractère nuisible des savoirs précoces [car] ils constituent le déterminant préalable à un système plus équitable” . Derrière cette affirmation, se joue la rentabilisation de la maternelle en lui appliquant les pédagogies de l’élémentaire. Depuis que la psychologie développementale de l’enfant a été remplacée par les sciences cognitives, le respect des stades du développement de l’enfant n’est plus de mise. Et que cela soit néfaste pour l’enfant au plan affectif, cognitif ou comportemental importe peu.
Autre dogme, celui de l’égalitarisme. Il doit être dépassé, selon l’Institut, à cause de son “caractère nuisible”. Or l’égalitarisme qualifié de nuisible ici, c’est celui qui vise l’élévation de niveau pour tous et toutes les élèves. Pure perte de temps et d’argent pour le patronat. Et surprise, après avoir caractérisé cet égalitarisme de nuisible, l’Institut Montaigne brouille les pistes. Il dit défendre un “égalitarisme sur lequel nous fondons le principe méritocratique” (p. 8). Il définit ainsi son égalitarisme à lui par son contraire, car méritocratie s’oppose à égalitarisme. Mensonge et contradiction font partie du néolibéralisme.
L’autre dogme à dépasser, c’est le fait que les familles n’ont pas de pouvoir d’influence sur l’école. Pour les amis de Macron, c’est une hérésie. En tant qu’usagères elles ont le droit d’avoir des exigences envers l’école et de la contrôler. L’Institut Montaigne va même plus loin en estimant que ce sont les familles qui “assignent à l’école ses missions principales”. Elles exercent aussi un pouvoir quand elle “identifient les établissements dans lesquels elles ne souhaitent pas ou plus envoyer leurs enfants” (p. 7). Cette permissivité a déjà de lourdes conséquences parfois dramatiques car, la sanctuarisation de l’école et la solidarité parents-enseignants sont tous deux gravement attaquées, ce qui permet à Macron de poursuivre ses réformes.
Franchir les obstacles pour réformer à tout prix…
Pages 9 et 10, c’est avec un raisonnement labyrinthique que le l’Institut patronal arrive à la conclusion que les réformes Macron sont bonnes. Ainsi il commence par critiquer : “[…] frénésie [de] mobilisation colossale de moyens publics […], [des réformes qui sont] palliatives [et] ne répondent pas aux besoins des familles” (sic). Et puis, virage à 180°, ce n’est pas que les réformes ne sont pas bonnes, mais elles sont “insuffisamment pilotées, […] pas évaluées, […] pas conçues collégialement”. Puis la suite prend au dépourvu, étonne sans étonner. Car si les bonnes réformes n’ont pas pu aboutir, c’est qu’elles ont été “stérilisées par les compromis, la peur d’une action syndicale d’ampleur ou l’influence des rentiers du système” (p. 9). Voilà, l’ennemi des réformes a un nom, le syndicalisme.
À l’horizon, un résultat positif, encore incertain, et encore au conditionnel
La conclusion s’avère tortueuse autant que le cheminement. Ainsi les réformes sont quand même bonnes car les résultats “PIRLS 2021 […] apparaissent comme une lueur d’espoir” (p. 9). Et à terme, les bons effets des réformes “devraient se refléter dans les tests PISA des prochaines années”. Cela reste au conditionnel, et nous voulons rajouter que le doute est justifié sachant que là où des réformes similaires ont été menées, des résultats catastrophiques, entraînent leur remise en cause. Réformer vite avant les prochains résultats PIRLS et PISA en 2026 prend alors tout son sens.
À la fin de l’introduction, l’Institut marque son accord avec la “refondation” en cours et il liste “les efforts prioritaires auxquels nous [patronat avec gouvernement ndlr] devrions […] nous atteler” :
• “Donner plus d’importance au primaire ”, en instaurant l’école du socle et en primarisant le collège.
• “Multiplier les évaluations [dont les résultats doivent être] accessibles par tous” dans le but, précisons-nous, de contrôler et trier élèves, profs et établissements et faire pression sur eux.
• En finir avec le collège unique qui “amplifie les inégalités […] empêche la diversification des parcours” pour faire de la place à un collège réformé, destiné non pas à instruire mais à orienter.
• “Reconsidérer les conditions d’accès au métier [d’enseigner]”. Ce qui signifie pour nous, mettre sur pied le formatage pour plus de soumission à l’économie, et (reconsidérer) “l’évolution des carrières et de la formation”, avec mobilité imposée à la clé (p. 49).
• Soumettre l’école aux trois injonctions du patronat : maîtrise des fondamentaux, du numérique et d’une langue étrangère. Et clap de fin pour l’émancipation par le savoir, et l’accès à l’université pour la majorité des élèves.
Les éléments les plus contestables
Changer les éléments de comparaison quand ils ne conviennent pas
Il y a encore deux ou trois ans, la France comparait son service public d’éducation à celui des pays riches de l’OCDE, et se trouvait alors en queue de classement. À présent, c’est avec tous les pays de l’OCDE riches et pauvres. Les exigences ont donc baissé, et la France se retrouve maintenant au-dessus de la nouvelle moyenne (p. 16 à 21). Ainsi la France n’est plus dans le groupe des pires pays. Elle se retrouve derrière les trois pays (Finlande, Corée et Canada) qui ont déjà effectuées les réformes en cours en France. Mais comme ils sont mieux classés, cela justifie la poursuite des réformes néolibérales. Et l’Institut patronal de répéter l’antienne bien connue : le gouvernement doit “réfléchir […] aux réformes nécessaires […] qui s’imposent pour contrer […] le déclassement progressif de l’école française” (p. 64).
Une nouveauté dans le paysage : le fait que l’échec du primaire impacte toute l’économie
Pour l’Institut, l’illettrisme et l’innuméracie ont un coût en termes de dépenses sociales (chômage, prestations sociales, frais de justice, dépenses santé), en terme de manque à gagner pour l’État (perte d’impôts sur le revenu, de TVA, de CGS-CGRDS, etc.) (p. 23 à 26). Et en terme de PIB et de taux de croissance. Les pauvres seraient donc coupables de trop dépenser et de priver l’État de ses ressources. Idéologie nauséabonde s’il en est.
Mise au point d’un nouvel indicateur qui ouvre un nouvel horizon au patronat…
À ce niveau, la sémantique entrepreneuriale et le degré de sophistication du nouvel indicateur, “le rendement de l’école en fonction de l’âge pour lequel on investit”, interpellent.
L’Institut patronal s’appuie sur J. Heckmann, prix Nobel d’économie en 2000. Il a démontré que plus les enfants pour lesquels on investit sont jeunes, plus c’est rentable pour l’économie (p. 27 à 29). Mais ce que le rapport omet de dire, c’est que ses travaux portaient seulement sur les enfants et familles pauvres et les Afro-américains. L’Institut n’en a cure (p. 28). De plus, rien ne spécifie que l’investissement concerne l’école. On peut en déduire qu’il pourrait concerner les start-ups numériques petite enfance qui fleurissent sur les réseaux sociaux. Cela, dans la droite ligne du plan France-2030 start-up-nation annoncé en novembre 2022 par Macron.
…en expliquant qu’il est inutile de créer des postes pour l’école
En effet, l’Institut explique que même s’il manque des postes, attendre est la solution car, dit-il (p30), “la Cour des comptes, pointe le fait que « la baisse démographique devrait en principe conduire à une baisse corrélative des effectifs d’enseignants, de l’ordre de 15 000 emplois entre 2022 et 2027 »”. Dont acte.
Quant à l’évaluation, la contrôler à tous les niveaux !
Pour l’Institut Montaigne, “l’évaluation des politiques publiques éducatives , [est le] ressort essentiel de la légitimité des décisions politiques [et] la clé de voûte de la refonte de notre école” (p. 31). Mais il questionne sa crédibilité car elle est conçue par la Direction de l’évaluation, la prospection, et de la performance, dont les “initiatives et réalisations sont fortement marquées, […] par ses rapports avec le pouvoir politique [et] la question de l’autonomie scientifique et de l’indépendance politique de cette instance […] se pose” (p. 34). Il se permet aussi de questionner la légitimité du Conseil (national) d’Évaluation de l’École (CEE) qui n’est pas non plus, dit-il, indépendant de l’État. Il reste vague quant à la DEPP, mais concernant le CEE, il conseille carrément sa privatisation. Une fois sous la coupe du privé, plus facile pour le patronat d’avoir la main sur l’évaluation de l’école, car d’elle dépend l’autonomie des établissements (p. 34), c’est à dire la décentralisation de l’éducation nationale qu’il appelle de ses vœux.
La nouvelle inspection pour entraver l’avancement automatique, imposer les pédagogies, sanctionner !
Pour l’Institut patronal, le rendez-vous de carrière, “constitue une avancée” (p. 37). Précisons que le rythme des inspections est divisé par deux, alors que le rapport affirme le contraire. Ce qui ralentit le rythme de l’avancement de carrière. De plus un quota d’accélération de carrière plafonné à 30 % est appliqué, ce qui, en passant, aggrave la compétition.
Mais l’Institut veut plus que ralentir l’avancement. Il veut plus de missions pour l’inspection, imposer des pédagogies entre autres. Il suggère qu’elle soit un “véritable tuteur des enseignants par le partage des meilleures pratiques pédagogiques et un accompagnement personnalisé” (p. 38,39). Et qu’elle soit en charge de “l’évaluation collective d’un établissement à des fins de performance”. Autre mission, celle d’imposer une mobilité et une formation (p. 41). Cela, dit le rapport, “permettrait d’affecter les enseignants là ou ils sont les plus efficaces ou […] de produire un effort spécifique à l’égard des enseignants qui n’ont pas un effet maître satisfaisant, pour favoriser une adaptation de leurs pratiques”.
L’école du socle prend du retard ; patience et relance avec le numérique
Pour l’Institut Montaigne l’école du socle prend du retard. C’est à cause des craintes du corps enseignant qui critiquent l’absence de bilan des réformes. Mais “les réserves ne doivent pas nous murer dans l’immobilisme” (p. 45). Il faut passer à l’acte 2 de la réforme du collège en renforçant le lien avec l’entreprise dans le quatrième cycle. D’autre part, toujours pour plus de marchandisation/ externalisation, il tente de pousser le bouchon côté numérique et intelligence artificielle. En faire des disciplines, mais aussi “revivifier […] les matières les moins plébiscitées” de technologie, d’art (numérique) et de musique (numérique aussi).
Le statut enseignant dans le collimateur
Afin de mieux le liquider, la tactique est de ne pas en parler, ne jamais se référer ni au statut, ni à la grille indiciaire, ni au point d’indice.
Améliorer l’attractivité du métier tout en poursuivant les réformes !
Concernant le salaire, l’Institut se contredit. D’abord l’attractivité ne serait pas liée au salaire et ensuite si. Il dit, p. 47, que “l’Allemagne et le Portugal […] offrent des rémunérations bien supérieures [et] connaissent également des difficultés de recrutement ”. Et p. 48, il préconise d’augmenter les traitements. Cela permet au gouvernement d’être libre de faire ce qu’il veut, c’est à dire du chantage aux enseignants et enseignantes dont les salaires n’évoluent pas depuis plusieurs décennies. En-deçà sont mises en exergue les deux solutions préconisées par l’Institut : améliorer la gestion managériale concernant “modalités de recrutement [et] obligations de mobilité non adaptées” (p. 47), et s’attaquer aux problèmes conjoncturels, système éducatif non performant, climat scolaire anxiogène et niveau des rémunérations insuffisant (sic) (p. 48, 49). Et les préconisations concrètes patronales qui suivent peuvent se résumer ainsi : Haro sur le statut.
Faire sauter tous les emblèmes du statut, pour attirer dans le métier
• D’abord le concours. Il est exclu des options patronales car il empêche la mobilité (voire le licenciement) que le patronat veut imposer. “Le développement de la contractualisation pourrait être l’outil adéquat pour y parvenir” . Il conteste d’autre part le niveau trop élevé du recrutement et qu’il soit le même pour tous et toutes.
• L’augmentation du temps de travai l sans contrepartie pendant les vacances avec “la formation continue [qui] n’est pas obligatoire pour les enseignants du second degré”, “[…] cinq journées par année scolaire , […] sur la durée des vacances scolaires […] il semble nécessaire de l’imposer” (p. 51, 52).
•Toujours plus de missions au travers de “la réforme du pacte enseignant [qui] entend prendre en compte la question des contreparties et des obligations renforcées ” (p. 54). Un pacte qui, pour le patronat, s’adresserait plus au secondaire. Pour le primaire le patronat estime qu’un “alignement à minima de la rémunération des professeurs des écoles sur la moyenne des pays de l’OCDE permettrait de renforcer l’attractivité du métier ” (p. 54). Les dernières mesures Attal/Macron vont à l’encontre de ces préconisations puisque seule la réforme du PACTE est appliquée, et elle ne constitue pas une revalorisation.
• L’avancement automatique qui disparaîtrait au profit, soit d’une “évolution de la carrière […] liée davantage […] à des éléments objectifs [tels que] l’excellence pédagogique, (et/ou) l’engagement au sein des établissements” (p. 57), soit d’une nouvelle manière d’attribuer des points ou via le recrutement local.
L’intégration du numérique et de l’intelligence artificielle… et les langues étrangères !
Difficile de rajouter des heures d’enseignement pour le numérique. Donc ce sont les “matières les moins soutenues [sic] (comme la technologie, les arts, la musique)” qui sont “revivifiées” “par l’intermédiaire du numérique” (p. 58). Le Conseil des Programmes n’a pas son mot à dire semble-t-il. Ce qui compte, c’est créer une nouvelle source de profit avec le numérique et l’IA. Le patronat incite les professeur·es à s’adapter au fait que “les jeunes de 7 à 19 ans passent plus d’heures devant les écrans qu’à l’école […] 1000 heures contre 864h ” (p.58). Quand médecins et psychologues alertent sur le temps d’écran qui perturbe gravement le développement de l’enfant.
Quant aux langues étrangères, l’anglais est “un atout, un facteur d’employabilité” (p. 60). Il faut donc relever le bas niveau en anglais des élèves français. Il incrimine la formation de l’enseignant ou de l’enseignante et le manque d’embauche de locuteur natif. Gageons que la solution préconisée par le patronat s’appuiera sur le PACTE, les primes et la compétition.
Marie Contaux
Pour lire le rapport :
https://www.institutmontaigne.org/publications/ecole-ou-concentrer-nos-efforts
Crédibilité : Quand Amnesty International explique que le Hamas a commis des crimes de guerre lors de l’attaque du 7 octobre, ils sont tout à fait crédibles. Quand ils prétendent qu’Israël est un État d’apartheid, là c’est bien sûr de l’affabulation.
Droit (de se défendre) : Les Ukrainien·nes ont le droit de se défendre. Et pour cela, il faut les armer et accueillir les réfugié·es. Pour les Arménien·nes, c’est moins clair. Ils/elles ont le droit de se défendre à la condition que ça ne mette pas en cause nos importations de gaz d’Azerbaïdjan. Quant aux Palestinien·nes, de quoi voulez-vous qu’ils/elles se défendent puisqu’Israël est la “seule démocratie du Proche-Orient” et qu’eux et elles-mêmes sont des terroristes ?
Empathie : Élisabeth Borne s’indigne face au harcèlement et Gabriel Attal va organiser des “cours d’empathie” à l’école. On ne peut qu’approuver. Le harcèlement systémique des forces de l’ordre contre les migrant·es, les Noir·es, les Arabes, les Rrom·es, les grévistes, les manifestant·es, ça ne peut plus durer. Il faudra que les cours d’empathie apprennent à ces pandores que les êtres humains naissent libres et égaux, qu’on n’a pas le droit de les arrêter, de les nasser, de les brutaliser.
Illibéraux : Ce sont des régimes hybrides où la dérive autoritaire et la concentration des pouvoirs faussent la compétition politique. On cite fréquemment la Hongrie d’Orban et la Turquie d’Erdogan. La France de Macron et de Darmanin n’est bien sûr pas concernée. On se contente de décorer les policiers qui éborgnent à coup de LBD, de nasser les manifestations, de condamner les syndicalistes, de pourchasser les migrant·es, de donner un discours unique dans les médias et de criminaliser le soutien aux droits du peuple palestinien. Comme disait le pasteur Niemöller : “quand ils sont venus chercher les…”.
Inserm : Dans une expertise collective qui date de juin 2021, l’Inserm conclut que le glyphosate est toxique et cancérigène. Très curieusement les “agences réglementaires européennes” réfutent toutes les études et recommandent qu’on bouffe encore du glyphosate pour 10 ans. Voir lobbys, FNSEA, conflit d’intérêt.
Laïcité : Le président Macron a assisté à un prêche dans la grande mosquée de Paris au côté de son ami, le prince saoudien MBS… Encore une dépêche lue trop vite. Tout le monde sait qu’il y a eu séparation de l’Islam et de l’État pendant les guerres coloniales. En fait, Macron a assisté à une messe avec le pape. La laïcité est donc pleinement respectée. Par contre, elle a été violée lors du gueuleton qui s’est tenu dans le château de Versailles. Camilla, femme du roi Charles III, portait une abaya. Les experts de Gabriel Attal, épaulés par ceux de Gérald Darmanin qui ont expertisé la longueur du vêtement, sont formels.
Nakba : Ce mot arabe veut dire catastrophe. On se demande parfois comment en 1948 les Palestinien·nes ont pu être expulsé·es de leur propre pays. Elles et eux ont toujours expliqué : “c’était partir ou mourir” . On dirait que l’histoire recommence 75 ans plus tard. La Croix Rouge prépare des milliers de tentes dans le Sinaï.
Overdose : Il s’agit de la prise d’un produit en quantité supérieure à la dose limite supportable. Donc à moins d’être royaliste ou chrétien, on a été victime d’une overdose royale et papale lors des passages en France de Charles III et François. Sans compter l’overdose macronienne qui est permanente. Par contre, si vous n’êtes pas aussi honorable que Bernard Arnault, vous n’avez pas été invité·e à manger du homard à Versailles et vous n’avez pas été victime d’indigestion. Voir arrogance, restos du cœur, 38000 euros par convive.
Pronostic vital : Selon Médecins du Monde, les 2,3 millions d’habitant·es de la bande de Gaza ont un pronostic vital engagé : des quartiers entiers pulvérisés, plus d’eau, plus de nourriture, plus d’électricité, plus de médicaments, plusieurs hôpitaux détruits et même le siège de l’ONU. Des centaines de personnes entassées dans les rares maisons encore debout. Normal, n’est-ce pas, ce sont des terroristes.
Recyclage : Avec le réchauffement climatique, l’Union Européenne s’est dotée d’un nouveau “Monsieur Climat”. Il s’agit d’un conservateur néerlandais du nom de Wopke Hoekstra. Il a toutes les qualifications requises puisque c’est un ancien salarié de Total Énergie et de Mac Kinsey.
Subventions : Si on veut réussir la transition écologique, il faut subventionner les courageuses entreprises qui se lancent dans l’aventure et veulent maintenir les dividendes de leurs actionnaires. C’est ainsi que Total Énergie a bénéficié de ces subventions. Comme dit Alternatives Économiques : “ça sent le gaz”.
Terrorisme : Il utilise une violence sans limite pour s’en prendre à des victimes civiles, désarmées, innocentes. Il répand la peur et utilise l’idéologie pour se défendre. Heureusement, une telle définition ne s’applique pas au terrorisme d’État, sinon “l’armée la plus morale du monde” qui défend “la seule démocratie du Proche-Orient” pourrait être accusée de terrorisme.
Vérités éternelles : Quand un·e pauvre vole un·e riche, c’est un délit. Quand les riches volent les pauvres, c’est un système économique.
Pierre Stambul
Offense parce qu’avec ce livre, 1886, L’Affaire Jules Watrin (Rivages) construit comme on peindrait un triptyque Le Meurtre/La Grève/Le Procès, Pascal Dessaint nous plonge dans une affaire judiciaire du XIXe siècle dont le noir, et pas seulement celui dû au résidu du charbon sur les visages des hommes qui descendent dans la cage ou dans les yeux des femmes qui, ne l’oublions pas, sont partie intégrante de ce qu’il est convenu d’appeler le peuple ouvrier, le noir disais-je donc, nous saute ici au visage, à la gueule (d’ombre) : contexte, tension, apogée, défenestration, meurtre ou assassinat, procès, écho, autrefois et aujourd’hui.
Hommage parce que Pascal Dessaint ouvre depuis Le Colosse (mais n’a-t-il jamais vraiment suivie la route du noir ou emprunté sentes et chemins bien personnels qui ont fait de lui une voix unique ?) une voie entre le true crime, l’enquête sociologico-judiciaire et la relation du fait moulu dans son contexte historique, le tout empreint d’un réalisme poétique (la vie crue) évident et d’une position politique (la vraie colère) affirmée.
“Le malheureux Watrin !”
Jules Watrin est, depuis 1880, sous-directeur à la Compagnie des Houillères & Fonderies de l’Aveyron à Decazeville. “Brosse à reluire” : “a su s’attirer l’estime de ses chefs”, “toujours le premier au travail”, “faisait régner autour de lui l’ordre et l’économie”, “d’excellents rapports avec les ouvriers”, “les appelait par leurs noms”, “toutes les réclamations étaient écoutées avec attention” (p. 32-34).
“L’ignoble Watrin !”
“Victime, bon. Mais coupable aussi. On ne l’aurait pas tué avec cette sauvagerie sinon”. Forcément : “celui qui se plaignait trop haut était aussitôt renvoyé”, “aurait chassé de vieux serviteurs de la mine”, “dévouement exagéré à la Compagnie”, “oubliait ses promesses”, “réduire les salaires ” (p. 32-35).
“Le sang a coulé, c’est sûr !” (p.17)
Alors forcément si “les mineurs de Decazeville lisent les mauvais journaux” (p. 42), il ne faut pas s’étonner que ça tourne à la guerre sociale prônée par ceux qui scandent la République sociale. Le 26 janvier à Decazeville, Jules Watrin, pris à parti par une foule d’ouvriers, de femmes et d’enfants est lynché et “parti à la renverse” s’échoue de la fenêtre du premier étage au sol. “On le traîne sur le sol. On le bourre de coups. On le piétine”. Il meurt “aux environs de minuit” (p. 29).
“Le Crime de maltraiter les ouvriers pour remplir les poches des actionnaires » (p. 80)
Une grève sans précédent (elle durera 108 jours) s’enflamme. “C’est la faute à Zola !” 1 ; Germinal est sorti l’année d’avant. Pendant qu’on arrête, qu’on enquête, qu’on interroge les ouvriers sur la “watrinisation” du sous-patron, dix prévenus devront répondre de cet acte (huit hommes et deux femmes), aux Assises de Rodez ; on se bat pour la dignité, on s’écharpe à l’Assemblée, on s’affronte dans la presse.
Et Pascal Dessaint expose, raconte, peint, plus Hugo que Zola d’ailleurs, car, entre les lignes, ce qu’il faut lire, c’est l’absolue nécessité que Pascal Dessaint a de redonner la parole à ceux qui ne l’ont pas, aujourd’hui comme hier.
“Reprends ton travail et sois sage !” (p. 243)
En 2015, les images tournent encore dans nos têtes, deux cadres (dont un directeur des ressources humaines, autrefois on disait chef du personnel) d’Air France s’enfuyaient, chemise déchirée au vent, poitrail nu, pressés par une foule de salarié·es, laminé·es par un “plan social” ou “plan de restructuration” (“La direction a confirmé la suppression de près de 3000 postes sur deux ans” , p. 14), recevant la colère comme une gifle (Ils sont “payé [s] pour ça, n’est-ce pas ?”, p. 13). Le parallélisme est saisissant. Rien n’a vraiment changé. Comme Jean-Patrick Manchette (“La raison pour laquelle Georges file ainsi sur le périphérique avec des réflexes diminués en écoutant cette musique-là, il faut la chercher surtout dans la place de Georges dans les rapports de production.”, p. 18 2 ), Pascal Dessaint met en avant les rapports humains et les rapports de force : “Ils ne pensaient pas devenir des proies. Ce n’est pas dans la logique managériale” (p. 268). Il est au-delà de l’excuser/expliquer/pardonner, il est dans le ressenti entre l’être et le néant, un enracinement qu’on abat.
Pascal Dessaint est ici à la pointe de la colère de ceux et celles qui ne la maîtrisent plus. La faute à qui ?
François Braud
Pascal Dessaint, 1886, L’Affaire Jules Watrin , Rivages, 270 pages, 2023, 21€.
Livre reçu en service de presse ; merci à Alain Deroudilhe. Papier écrit en écoutant Novembre ultra [bedroom walls].
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
À la lecture de l’Arbre-Monde on ne peut s’empêcher de penser à toutes les luttes menées actuellement en France autour du changement climatique et de la destruction de la nature, des arbres notamment, et de l’exploitation des forêts domaniales par l’ONF au profit de la filière industrielle du bois.
Richard Powers, romancier américain qui écrit depuis 1985 (Trois fermiers s’en vont au bal , publié au Cherche-Midi, en 2004), est considéré comme l’un des écrivains les plus importants de la littérature américaine – Prix Pulitzer 2019 pour ce roman [publié en 2018 aux États-Unis] mais aussi National Book Award en 2006 pour La chambre aux échos .
Ce roman s’inscrit directement dans la prise de conscience d’une petite partie de l’humanité de l’importance de la nature (initiale) sauvage, de l’impossibilité d’une croissance infinie dans un monde fini, de l’importance fondamentale de la biodiversité, des équilibres à retrouver si on veut éviter l’extinction de l’humanité due aux impacts du dérèglement climatique à la surface de la Terre.
Mais il s’agit bien pourtant d’un roman, qui s’appuie sur des faits réels1 (comme aime à le rappeler le cinéma grand public hollywoodien)
Utilisant une réflexion sur les arbres, qui, “[…] chacun dans leur unicité, participent à l’équilibre du monde, et forment un écosystème interdépendant, non seulement avec leurs congénères, mais aussi par l’intermédiaire des systèmes-réseaux fongiques reposant sur des champignons voire des petits rongeurs […]”, il ouvre la fiction à une réflexion sur les liens indissociables entre l’humanité et les arbres, la forêt.
Or la déforestation industrielle du dernier reste de forêt primaire, Great Smoky Mountains, met en péril l’équilibre du monde car 95 % à 98 % des forêts américaines – qui auraient dû durer toujours – ont déjà été abattus victimes d’enjeux bassement financiers
Le roman commence par une suite de portraits d’individus dont le destin semble lié à un arbre ce qui laisse accroire qu’il s’agit d’un recueil de nouvelles puis les récits se rejoignent petit à petit tels autant de cours d’eau venant grossir le fleuve de la narration.
Nous suivons alors le parcours de neuf personnages dont la destinée va se lier autour d’un arbre mythique voire mythologique, Mimas, en Californie, où ce séquoia géant, et tout son environnement, est menacé de destruction par une compagnie agro-industrielle, prête à tout, voire au pire, pour alimenter la filière du bois, très prospère aux États-Unis.
Le roman s’articulant en quatre parties (Racine, Tronc, Cime & Graines) nous allons donc suivre neuf protagonistes, aux parcours et vécus différents : le descendant d’une famille d’immigrés norvégiens ayant grandi à l’ombre d’un châtaignier familial ; une fille d’immigrés chinois, et ses deux sœurs autour d’un mûrier de leur jardin ; un jeune surdoué en passe de devenir sociologue ; un couple qui s’épanouit dans des rôles joués au théâtre amateur ; un ancien militaire sauvé miraculeusement par des arbres lors de la guerre du Vietnam ; un adolescent devenu paraplégique à la suite de la chute d’un arbre et qui va devenir un génie informatique ; une biologiste détruite par ses pairs et qui vit dans la forêt parmi les arbres ainsi qu’une jeune femme qui “revient” d’un accident mortel et qui sera l’égérie du groupe.
Devenu·es défenseur·es des arbres à leur corps défendant, iels vont se trouver embarqué.es dans une aventure contre l’État, l’industrie agro-forestière et tous ceux qui ont intérêt à la destruction de ce qui reste de la forêt primaire pour y replanter des espèces exploitables rapidement…
Bernard Foulon
La lutte contre l’autoroute A69
Partout en France des opposant.es s’organisent pour défendre des arbres, des forêts, menacé.es particulièrement dans des zones fortement urbanisées (Politis a publié un article sur ce sujet)
Bien sûr le parallèle se fait avec la lutte contre l’autoroute A69, à laquelle s’oppose sur le parcours une très grande majorité des habitant·es ainsi que le Groupe National de Surveillance des Arbres , [entre autres organisations], paralèlle aussi avec la grève de la faim, en haut d’un platane face au Ministère de la Transition Écologique à Paris, de 33 jours de Thomas Brail, qui a été délogé par la police le 24 septembre, accompagné dans son action par 14 autres grévistes de la faim en Occitanie.
Thomas Brail avait décidé, le 4 octobre, d’entamer une grève de la soif (ainsi que plusieurs autres personnes) face au refus des élu·es, et de la Présidente (PS) de la Région, Carole Delga, d’arrêter ce projet anachronique et inutile.
Ces actions ont été stoppées à la suite de l’annonce de la suspension provisoire de l’abattage des arbres avant une réunion le 13 octobre qui n’a débouché sur aucun accord. Le ministère des transports a annoncé que “[…] l e projet d’autoroute A69 entre Toulouse et Castres ira « jusqu’à son terme » et son chantier, va reprendre lundi 16 octobre…” .
Dans une lettre ouverte à E. Macron 1500 scientifiques ont appuyé cette demande.
Une manifestation est prévue sur le parcours de l’autoroute Castres-Toulouse les 21 et 22 octobre.
Ainsi Gallimard, après avoir empoché un pactole avec la publication de plusieurs textes “retrouvés”, a vendu les droits pour l’adaptation de celui -ci pour la scène.
Mémoire courte
Catherine Robert, critique théâtrale, habituellement plus avisée, trouve évidemment dans son article paru dans La Terrasse (août/septembre) que la “langue [est] crue et jouissive […]” et estime que “[…] l’adaptation condense le propos en le rendant théâtral et efficace […]”.
Mais a-t-on besoin de cette tardive évocation de “[…] la boucherie imbécile et brutale de la guerre de 14 […]” de la part d’un idolâtre du nazisme qui a oublié d’en dénoncer les crimes. Comme s’il n’y avait pas eu sur ce sujet , les admirables Croix de bois de Roland Dorgelès ou À l’Ouest rien de nouveau de E. M. Remarque dont le livre fut brûlé lors des autodafés de 1933 en Allemagne et l’œuvre interdite par les nazis.
Affirmation mensongère, falsification, droitisation des médias…
Un ouvrage vient rétablir les faits historiques : Dépouiller en toute légalité – l’aryanisation des biens des juifs en Algérie par le régime de Vichy [Maison des sciences de l’homme 440 pages, 26 €e] de l’historien Jean Laloum.
Son ouvrage montre comment les représentants du régime de Vichy en place dans la colonie algérienne, alors non occupée par les troupes allemandes, mettent en place la spoliation des “biens appartenant aux résidents juifs” . Après le rappel historique de l’octroi de la citoyenneté française en 1870 par le décret Crémieux, il démontre “[…] comment le 7 octobre 1940, 3 jours après la promulgation du nouveau « statut des juifs » en métropole, les représentants de Vichy en Algérie abrogent le décret Crémieux et promulguent un statut les excluant des professions publiques, juridiques, universitaires ou imposant un numérus clausus […]” ainsi qu’un décret accompagné de dispositions mettant en place “l’aryanisation économique” c’est à dire l’expropriation des biens au profit de 2 900 “administrateurs provisoires ”, mis en place de décembre 41 à octobre 1942.
Cette étude historique, rigoureuse, bien documentée s’appuyant sur de nombreux cas individuels et richement agrémentée de photographies, est un démenti aux affirmations révisionnistes en cours et notamment celle affirmant “la protection” mise en place par Pétain et le régime de Vichy.
B. Foulon
Les leurres postmodernes contre la réalité sociale des femmes , Vanina, éditions Acratie, octobre 2023, 300 p., 18 €.
Antisionisme Une histoire juive , coordonné par Béatrice Orès, Michèle Sibony, Sonia Fayman, éditions Syllepse, octobre 2023, 368 p., 25 €.
Dix questions sur l’antifascisme , La Horde, éditions Libertalia, septembre 2023, 208 p., 10 €.
La rose dégoupillée, Madeleine Résistante t 1, 2021, L’édredon rouge, Madeleine, Résistante t 2, scénario de JD Morvan et Madeleine Riffaud, dessin Dominique Bertail, éditions Dupuis, septembre, 128 p., 2023, 23,50 €.
Par ailleurs, le gouvernement de droite d’Israël a distribué plus de 10 000 fusils aux colons extrémistes en Palestine avant 1948 et en Cisjordanie occupée pour faciliter de nouvelles attaques et des pogroms contre les Palestinien·nes. Les actions, les massacres et les discours d’Israël indiquent son intention de mettre en œuvre sa deuxième Nakba promise de longue date, en expulsant autant de Palestinien·nes que possible et en créant un “Nouveau Moyen-Orient” dans lequel les Palestiniens·vivent perpétuellement dominé·es.
La réponse des États occidentaux a été un soutien total et absolu à l’État d’Israël, sans même un clin d’œil superficiel aux lois internationales. Cela a amplifié l’impunité d’Israël, lui donnant carte blanche pour mener sa guerre génocidaire sans limites. En plus du soutien diplomatique, les États occidentaux fournissent à Israël des armes, en sanctionnant l’opération des entreprises d’armement israéliennes à l’intérieur de leurs frontières.
Alors qu’Israël intensifie sa campagne militaire, les syndicats palestiniens appellent nos homologues internationaux et tous les peuples conscients à mettre fin à toute forme de complicité avec les crimes d’Israël, en arrêtant de toute urgence le commerce des armes avec Israël, ainsi que tout financement et toute recherche militaire. Il est maintenant temps d’agir. Les vies palestiniennes sont en danger.
Cette situation d’urgence génocidaire ne peut être stoppée que par une augmentation massive de la solidarité mondiale avec le peuple palestinien qui puisse arrêter la machine de guerre israélienne. Nous avons besoin que vous agissiez immédiatement, où que vous soyez dans le monde, pour empêcher l’armement de l’État d’Israël et l’action des entreprises impliquées dans l’infrastructure du blocus. Nous nous sommes inspirés des mobilisations précédentes menées par des syndicats en Italie, en Afrique du Sud et aux États-Unis, et des mobilisations internationales similaires contre l’invasion italienne de l’Éthiopie dans les années 30, contre la dictature fasciste du Chili dans les années 70 et partout où la solidarité mondiale a limité l’étendue de la brutalité coloniale.
Nous appelons les syndicats industriels importants à :
1. Refuser de construire des armes destinées à Israël.
2. Refuser de transporter des armes pour Israël.
3. Voter des motions dans leurs syndicats à cet effet.
4. Prendre des mesures contre les entreprises complices impliquées dans la mise en œuvre de l’encerclement brutal et illégal par Israël, surtout si elles ont des contrats avec votre institution.
5. Faire pression sur les gouvernements pour arrêter tout commerce militaire avec Israël et dans le cas des États-Unis, pour le financer.
Nous lançons cet appel, car nous voyons des tentatives d’interdire et de réduire au silence toute forme de solidarité avec le peuple palestinien. Nous vous demandons de faire entendre leur voix et d’agir à la lumière de l’injustice, comme les syndicats l’ont fait historiquement. Nous lançons cet appel dans la conviction que la lutte pour la justice pour la Palestine et la libération n’est pas seulement une lutte déterminée aux niveaux régional et mondial. C’est un levier pour la libération de tous les dépossédés et exploités du monde.
Le 16 octobre 2023
Fédération générale des syndicats palestiniens, Gaza : Syndicat général des travailleurs des services publics et du commerce, Syndicat général des travailleurs municipaux, Syndicat général des travailleurs d’école maternelle, Syndicat général des travailleurs de la pétrochimie, Syndicat général des travailleurs agricoles, Union des Comités des Femmes Palestiniennes, Syndicat général des travailleurs de la presse et de l’imprimerie ; Fédération générale des syndicats palestiniens (PGFTU) ; Syndicat général des enseignants palestiniens ; Syndicat Générale des Femmes Palestiniennes ; Syndicat Générale des Ingénieurs Palestiniens ; Association des comptables palestiniens ; Fédération des associations professionnelles qui compris : Association dentaire de Palestine – Centre de Jérusalem, Association pharmaceutique palestinienne – Centre de Jérusalem, Association Médicale – Centre de Jérusalem, Association des Ingénieurs – Centre de Jérusalem, Association des ingénieurs agronomes – Centre de Jérusalem, Syndicat des vétérinaires – Filiale de Jérusalem ; Syndicat des journalistes palestiniens ; Association des avocats Palestiniens ; Association des infirmières et sage-femmes palestiniennes ; Syndicat des travailleurs d’écoles maternelles ; Syndicat des travailleurs des services postaux palestinien ; Fédération des syndicats d’enseignants et d’employés des universités palestiniennes ; Fédération Générale des Syndicats Indépendants, Palestine ; Nouvelle Fédération des syndicats palestiniens ; Syndicat général des écrivains palestiniens ; Syndicat des entrepreneurs palestiniens ; Fédération des syndicats de professionnels de la santé ; Syndicat palestinien des psychologues et des travailleurs sociaux .
Pour vous impliquer, contactez-nous au workersinpalestine@gmail.com / X [Twitter]: Workerspales1 / Insta: workersinpalestine .
Construire d’urgence une internationale féministe
La journaliste russe Marina Ovsiannikova vient d’être condamnée par contumace à huit ans de prison pour avoir critiqué l’armée : elle avait manifesté, seule, l’année dernière avec une pancarte contre l’offensive russe en Ukraine. Elle fera appel au sein de l’appareil judiciaire même si “il n’y a aucune chance de victoire” selon son avocat. Aucun contre-pouvoir en Russie !
En Iran, Armita Garawand, jeune femme kurde iranienne de 16 ans est dans le coma depuis le 3 octobre après une agression physique par la police de la moralité dans le métro, “elle ne respectait pas le code vestimentaire”. Diverses pressions sont exercées sur sa famille, une journaliste, ses ami·es étudiant·es interdisant toute publication, diffusion de photos concernant Armita.
Deux femmes, un courage immense. Comment être plus solidaires ?
Emmanuelle
Prix Nobel de la Paix 2023
Le 6 octobre dernier, le comité du Nobel a choisi d’attribuer le prix Nobel de la Paix à Narges Mohammadi, journaliste et militante iranienne. Il a salué par cette attribution le courage de cette militante, défenseure des droits des femmes et des droits humains dans son pays, emprisonnée dans la sinistre prison politique d’Evin. Narges Mohammadi est âgée de 51 ans. Le régime iranien l’a arrêtée à 13 reprises, il l’a reconnue coupable 5 fois et l’a condamnée au total, à 31 ans de prison et à 154 coups de fouet.
Au-delà de cette militante infatigable, voix de la contestation iranienne, ce prix est adressé à l’ensemble du mouvement de protestation suite à la mort de la jeune Jina-Mahsa Amini, en septembre 2022, contestation portée par ces mots “Femme, vie, liberté”.
Depuis la prison d’Evin, Narges Mohammadi a transmis ce message : “Je n’arrêterai jamais de lutter pour l’instauration de la démocratie, de la liberté et de l’égalité. Il est certain que le prix Nobel de la paix va me rendre plus résistante, plus déterminée, plus optimiste et plus enthousiaste sur cette voie, et il va accélérer mon pas” .
Sa détermination sans faille force l’admiration et devrait entrainer avec elle des actes de la part des États. Or dans les enceintes internationales, on constate plutôt la frilosité des gouvernements en matière de soutien aux attaques contre les droits humains. Après l’attribution du Nobel de la paix, on pourrait espérer des États membres qu’ils mettent tout en œuvre pour que Narges Mohammadi et les autres militant·es des droits des femmes et des droits humains, soient libéré·es. Mais pour mettre en cohérence les paroles et les actes, il faudrait du COURAGE.
Joëlle
Cyberharcèlement, une nouvelle forme de violence envers les femmes
Le mois de novembre et particulièrement la journée du 25, nous rappellent les violences faites aux femmes et les luttes qu’elles impliquent pour aller vers leur élimination. Ici et partout dans le monde, des filles, des femmes subissent des oppressions multiples, économiques, physiques, psychologiques et ces violences ne datent pas d’aujourd’hui. Depuis des siècles, la société patriarcale n’a cessé de générer cette volonté de faire taire, d’anéantir, celles qui ont osé lever un peu trop la tête, celles qui cherchent à s’écarter du rôle que les hommes leur ont assigné, celles qui ont soif d’égalité et de liberté. C’est parce qu’elles sont des femmes, qu’elles subissent l’interdiction de s’habiller, de circuler librement, l’interdiction d’accéder à l’éducation ou au travail, et pour certaines les coups, les viols, les féminicides.
La haine de certains hommes envers les femmes, se déverse aujourd’hui sous une nouvelle forme au travers des réseaux sociaux : la cyberviolence. C’est le sujet traité par les réalisatrices Guylaine Maroist et Léa Clermont-Dion dans le film Je vous salue salope : la misogynie au temps du numérique sorti en octobre dernier. Dans ce documentaire poignant, nous suivons le destin de 4 femmes de pays, d’âge, de situation sociale différentes : Laurence Gratton une jeune enseignante québécoise, Kiah Morris représentante démocrate américaine, Laura Boldrini ancienne présidente du parlement italien, Marion Séclin, comédienne et youtubeuse française. Abandonnées par les forces de l’ordre, la classe politique et les géants du web qui engrangent des milliards, toutes décident de se battre et de ne plus se taire pour faire bouger les lignes et pour que cela cesse.
Joëlle
Les rentrées s’enchaînent et ne manquent pas de se ressembler… Sorti victorieux de la bataille au sujet de la réforme des retraites, le gouvernement avance, droit dans ses bottes, et poursuit sa politique capitaliste, libérale et destructrice.
Dans l’éducation, la rentrée a une nouvelle fois manifesté un drastique manque de moyens, notamment en matière de recrutement. Si nombre de personnels ne sont pas dupes et ont refusé le cadre du “pacte” supposé permettre des remplacements de courte durée, la lutte n’est pas finie pour autant. La perte des HSE (Heures Supplémentaires Effectives) comme de certaines indemnités pourrait voir se rouvrir cette brèche qu’il faut continuer de combattre au moyen de revendications salariales fortes, comme l’indexation des salaires sur les prix et une augmentation des salaires généralisée, mais aussi de revendications sur la sauvegarde des statuts, de plus en plus mis à mal. Sur ces points comme sur les autres attaques, le supposé dialogue avec le gouvernement n’est pas une option, et les directions syndicales doivent tirer les bilans de leurs échecs.
Ces attaques répétées contre les statuts, contre la Fonction publique et plus largement contre les travailleur·euses ne peuvent être comprises sans les remettre dans un contexte politique plus large. Alors que sur la scène internationale l’impérialisme français se trouve en partie affaibli par les coups d’État en Afrique de l’Ouest, l’État français multiplie, sur le plan national, les occasions d’exercer sa violence. Et en effet, les politiques répressives se multiplient et doivent être combattues avec force.
Ainsi, la loi séparatisme, la répression des révoltes dans les quartiers populaires, le projet d’une nouvelle loi anti-immigration, comme la circulaire contre les abayas envoyée par le nouveau ministre de l’éducation, Attal, sont les manifestations d’une seule et même politique raciste, xénophobe, patriarcale et répressive. Cette politique vise à discriminer et stigmatiser les populations soumises au racisme les personnes musulmanes ou considérées comme telles, et exige l’unité des travailleurs et travailleuses ainsi que des organisations du mouvement ouvrier, pour les combattre. Céder à la division, c’est jouer le jeu du gouvernement et affaiblir d’autant notre force de riposte.
Pourtant, l’unité n’est pas là, et le refus des directions syndicales de voir toutes les attaques et de prendre en charge la question du racisme systémique dans sa totalité ouvre une brèche dans laquelle la stratégie du gouvernement peut aisément se faufiler.
Si la rentrée n’a été rien d’autre qu’une continuation de la politique capitaliste et néo-libérale par tous les moyens possibles, il est nécessaire de rester vigilant·es face à toutes les menaces qui s’exercent sur nos droits. Ainsi le 28 septembre, date symbolique de lutte pour préserver ou obtenir le droit à l’interruption volontaire de grossesse, nous a rappelé qu’ici comme ailleurs, nos acquis sont toujours fragiles. La question des droits reproductifs (contraception, IVG, PMA) doit être replacée dans le contexte de la revendication historique du droit à disposer de notre corps et, de fait, doit être défendue au même titre que les questions des droits liés à la transition. Aux États-Unis, les mêmes États qui interdisent l’avortement restreignent les droits des personnes trans. En Russie, Poutine a interdit toute transition médicale et administrative et menace d’arrêter les remboursements des avortements dans l’hôpital public et d’interdire l’IVG dans les cliniques privées. En France se sont multipliées les attaques de la droite et de l’extrême droite contre le droit des femmes et minorités de genre à disposer de leur corps comme en témoignent les attaques contre les Planning Familiaux. De même, une enquête sénatoriale, faisant appel à des “experts” qui prônent les thérapies de conversion, a été lancée par Les Républicains.
L’unité nécessaire à la lutte contre toutes ces attaques exige d’abord de toutes les reconnaître comme telles. Elle exige ensuite une riposte à la base, qui commence par des revendications fortes, l’abrogation des lois et contre réformes conservatrices, qui soutienne toutes les personnes réprimées, discriminées, et organise un mouvement offensif.
Karine Prévot
Le “pacte enseignant” a été très présent dans de nombreuses discussions dans les salles de profs, et aussi dans l’expression des organisations syndicales avant les vacances d’été. De fait, par-delà ses particularités suivant les secteurs (primaire, collège, lycée, lycée professionnel…) il constitue un projet global qui n’est pas seulement – et pas avant tout – financier.
Analyser le “pacte enseignant” impose de revenir sur les précédentes annonces de “revalorisation” : même si le “pacte” possède des particularités, il reflète aussi des objectifs éducatifs et politiques qui n’ont pas varié. Avec une remarque importante : à la fin de l’année scolaire, tous les textes censés cadrer son application lors de la rentrée n’étaient pas encore publiés.
La “revalorisation” : primes qui dégradent et grades qui dépriment
Le ministère – mais aussi des directions syndicales – utilisent depuis plusieurs années la notion de “revalorisation”. Cette perspective est une impasse corporatiste : elle suppose que la question des salaires est une question qui concerne les seul·es enseignant·es, qui devraient être “valorisé·es” par rapport au reste de la Fonction publique (qui connaît pourtant les mêmes problèmes). Outre que l’Éducation nationale ne se compose pas seulement d’enseignant·es, cela conduit à des “solutions” au mieux provisoires, mais qui en général entérinent des baisses de salaires.
Le plus souvent, ces diverses “revalorisations” se fondent sur l’accès à la hors-classe/la classe exceptionnelle, l’attribution de primes diverses, etc. bref – à l’exception assez limitée du tout début de carrière – des mesures qui ne font au mieux que limiter le recul salarial depuis le gel du point d’indice dans les années 2010. Même le protocole d’accord présenté comme le plus avantageux pour les syndicats signataires – le protocole PPCR (Protocole Parcours, Carrières et Rémunérations) de 2016 – correspond à cette logique. Ainsi, même si la Cour des comptes, relève, chagrinée, que le protocole constitue une augmentation de la masse salariale de 1,5 milliards d’euros sur 2017-2020 1 …, il faut remarquer que dans le même temps le gel du point d’indice permet à l’État d’économiser davantage sur la masse salariale que le coût représenté par le protocole PPCR. Autrement dit, le protocole signé par plusieurs directions syndicales ne fait que ralentir la baisse de salaire réel.
L’attribution de primes telles que les IMP 2 dans le second degré correspond à la même logique… de même que les mesures du “socle” (voir plus bas).
Passer à une autre étape
La thématique de la “revalorisation”, parfois même qualifiée d’“historique”, est revenue plusieurs fois sur le devant de la scène. Blanquer, entre autres mensonges, s’en était fait une spécialité : combien de fois en quelques années n’a-t-on pas entendu que cette fois-ci c’était la bonne, il y aurait une augmentation sans précédent, etc. moyennant quoi, il a fallu se satisfaire d’une prime informatique de 150 euros (et même pas pour tout le monde !).
Au final, il a fallu admettre la réalité : tout cela ne permet même pas d’empêcher les baisses de salaire… et le ministre de la Fonction publique a dû augmenter de 4,5 % le point d’indice durant l’été 2022, car l’effondrement des salaires dans la Fonction publique devenait trop voyant (sachant que cette hausse du point d’indice en 2022 est loin de compenser l’inflation, et donc entérine une baisse généralisée des salaires).
Néanmoins cette mesure prouve une chose : maintenir les salaires, cela passe par leur indexation sur l’inflation (“échelle mobile”). Et les augmenter, cela passe par des augmentations uniformes… dans l’une et l’autre situation, en aucun cas par des primes !
Sachant que par ailleurs les primes, c’est la porte ouverte à l’individualisation des rémunérations et au renforcement des pouvoirs de la hiérarchie, à la division et aux inégalités en tous genres (et de genre), etc.
L’opération à laquelle nous avons affaire avec le “pacte enseignant” présente des points communs avec les précédentes. Y compris l’emballage “progressiste” : n’est-il pas dit à l’occasion qu’il rémunère des tâches (projets pédagogiques notamment) qui n’étaient pas payées auparavant ? Nous avons déjà eu ce type de démarche dans le passé, avec les “IMP”. Dans certains cas, elles constituent une régression quand elles se substituent aux décharges horaires (diminution du temps de service). Au début, il n’y avait aucun vrai cadre national concernant ces indemnités. Si leur impact a été largement neutralisé, c’est largement lié à l’action des personnels qui ont construit un rapport de forces local (plus qu’aux directions syndicales qui ont soutenu ces indemnités) : dans beaucoup de cas les IMP servent à rémunérer les fonctions de coordinateur de discipline, référent·e numérique ou culture. Elles auraient pu constituer un moyen de mettre en place des hiérarchies intermédiaires, ce n’est pas le cas… pour l’instant…
C’est probablement là que réside la nouveauté du “pacte” : faire passer ce que d’autres dispositifs n’ont pas réussi à faire. En particulier, un fait central : les obligations de service restent définies en heures hebdomadaires dans la discipline de recrutement.
Annualisation, hiérarchies intermédiaires, flexibilité
Comme on l’a dit, tous les textes réglementaires sur le “pacte” n’ont pas été publiés tout de suite, le dernier l’a été au milieu de l’été. C’est pourquoi d’un établissement à l’autre, les personnels de direction (ou les directeur·trices dans les écoles) ont dit des choses très différentes. On a entendu parfois tout et n’importe quoi. En revanche, il y a quelques aspects qui sont incontestables.
Tout d’abord, la flexibilité des personnels : la proposition aux professeur·es d’école de venir enseigner les mathématiques et le français en sixième, ce n’est jamais que remettre sur le tapis l’“école du socle” primaire/secondaire refusée par les personnels et leurs organisations syndicales (elle entraînerait probablement des échanges de service forcés entre écoles et collèges, et une “secondarisation” des écoles). De même, en lycée le “pacte” est avant tout orienté vers les remplacements “à l’interne”. A priori, pas de nouveauté : après tout, le décret De Robien permet déjà de les faire, et aussi implicitement d’y contraindre les personnels. Là encore, il y a une nouveauté : une fois le pacte signé, un décompte annuel sera effectué. Et la direction de l’établissement sera à son tour contrôlée par le rectorat 3 . Mais qui va gérer cette usine à gaz dans les établissements ?
C’est là qu’on voit poindre le second aspect : la mise en place d’une hiérarchie intermédiaire. On remarquera en passant que l’argument “c’est pour rémunérer des tâches que vous faites déjà, par exemple des projets pédagogiques” est purement cosmétique. Tout d’abord, ces projets pédagogiques sont soigneusement “sélectionnés” : des parts d’indemnité fonctionnelle sont donnés aux projets rentrant dans un cadre précis, celui de “l’innovation” (par exemple référent·e SNU !) ou de l’aide aux élèves “à besoins particuliers” (pour parler clair : en situation de handicap) 4 . Ensuite, ils sont conditionnés par le fait d’accomplir au préalable des missions ayant peu à voir avec des projets pédagogiques librement mis en place par les personnels et les équipes ; ainsi en lycée il faut d’abord accomplir les remplacements “à l’interne”.
Ainsi, si le “pacte” s’affirme comme fondé sur le “volontariat”, de “volontariat” il n’en est plus question : on doit d’abord exécuter des tâches confiées par la hiérarchie. Il s’agit en fait d’appliquer la politique gouvernementale et son chapelet de “réformes” : le “pacte” en lycée professionnel s’inscrit explicitement dans cette perspective. Il n’y a pas lieu de segmenter l’analyse de la logique du “pacte” (premier degré, collège, lycée général, lycée professionnel…) : sa dureté en lycée professionnel est la pointe avancée de ce que le pouvoir entend mettre en place dans l’ensemble du système éducatif.
Une attaque sur le sens du travail
Ce dernier exemple amène à envisager une question : celle de la liberté pédagogique, et du contenu du travail enseignant. Les deux sont intimement liés : avec ou sans liberté pédagogique, le travail enseignant change de nature.
Cette transformation est profonde, pour l’appréhender il suffit de partir du début : le “pacte”. En voici une formulation nouvelle, celle qui passe de la notion de statut à celle de contrat (4) ; un contrat lié à la négociation locale avec le supérieur hiérarchique, assorti d’une lettre de mission qui “cadre” le travail accompli. Autrement dit : qui met en cause son autonomie d’action dans le travail.
Flexibilité, hiérarchies, contrôle tatillon du travail enseignant : cela s’appelle une attaque contre le statut. Et d’ailleurs le principe du “pacte”, c’est de décompter l’accomplissement des “missions complémentaires” sur une base annuelle : l’amorce d’une annualisation du temps de service, qui jusque-là n’avait jamais réussi à être imposée.
Et il s’agit d’associer les personnels à cette attaque, de les faire participer à la mise en cause de leurs conditions de travail, de leur statut, de ce qui reste de leur liberté pédagogique…
Comment résister ?
En fin d’année, il est remarquable que le “pacte” est tout à fait rejeté dans nombre d’écoles et d’établissements. Cela tient à un travail d’information syndicale qui a été bien mené : en cette rentrée, le “pacte” est un échec, dans le sens où il est manifeste que les personnels n’ont aucune confiance – à raison – dans ce pouvoir autoritaire et ennemi des travailleur·es. Le refus du “pacte” est aussi le reflet de la lutte sur les retraites et de la haine contre ce pouvoir. L’appel au boycott a été un succès, dans des centaines d’établissements aucun·e enseignant·e n’a donné son accord pour le “pacte”.
Pour autant, affirmer – comme cela a été fait dans certaines instances syndicales comme par exemple le Conseil national de la FSU – que “le pacte tombera de lui-même” si les personnels le boycottent, est erroné. De même qu’il était erroné de prétendre, comme l’ont fait certains courant dans le mouvement ouvrier, qu’il suffisait de réclamer l’abrogation du “pacte” en se dispensant d’organiser son refus sur les lieux de travail au motif de “diviser les personnels”, “pousser à des refus individuels qui isolent” (comme si les actions collectives de boycott n’existaient pas ?!). Car que vaut une revendication d’abrogation du “pacte” si, sur le terrain, il se met en place avec l’accord des personnels ?
La question du boycott collectif comme forme d’action syndicale est centrale, car ce dispositif n’est pas une mesure réactionnaire classique, imposée obligatoirement à tous les personnels : c’est encore plus vicieux. Le “pacte”, c’est la collaboration des personnels à la mise en cause de leurs propres garanties statutaires, la collaboration des personnels à la mise en place de hiérarchies intermédiaires.
Inversement, on ne peut se satisfaire des seuls refus locaux. Car ces refus pourront-ils continuer si les autres moyens de financement des projets pédagogiques et activités diverses (HSE/HSA, indemnités, fonction de professeur·e principal.e ou de coordination, etc.) sont supprimés et rentrent dans le cadre du “pacte” ?
La lutte contre le “pacte” doit se poursuivre, ce qui implique d’abord de lier les actions locales de refus et une perspective nationale d’abrogation des textes réglementaires sur le “pacte”. Mais, on le sait, une partie des personnels tenté·es par le pacte le font surtout pour des problèmes liés à un salaire insuffisant. Il est donc de la responsabilité des organisations syndicales d’organiser l’action en articulant la lutte contre le “pacte” à des revendications salariales unifiantes (augmentation salariale immédiate et uniforme, échelle mobile des salaires pour garantir leur maintien face à l’inflation).
Il est aussi de leur responsabilité de refuser toute “concertation” pouvant aller encore plus loin dans les attaques contre les personnels : ainsi le ministère a ouvert de nouvelles “concertations” ce 13 septembre autour de l’“attractivité du métier enseignant”, et dans le même temps il annonce son intention de faire passer l’intégralité de la formation continue hors temps de travail ! Autrement dit : face à l’échec provisoire de l’offensive contre le “pacte”, il s’agit pour le gouvernement de relancer une offensive ! 5
L’année qui s’ouvre devra être celle d’une lutte déterminée !
Quentin Dauphiné, le 15/09/2023
Nous publions ci-dessous la motion présentée par l’Émancipation lors de la dernière CAN du SNES des 19-20 septembre 2023.
e régime macroniste multiplie les mesures pour attaquer les populations issues de l’immigration post-coloniale, les plus exploitées et précarisées au sein du monde du travail.
Ainsi :
la loi “séparatisme”, qui dans la réalité vise avant tout les libertés associatives, en particulier les associations musulmanes et écologistes ;
la répression des révoltes dans les quartiers populaires ; en juin-juillet 2023 a été mise en place une justice d’exception sur ordre du pouvoir (niant de fait l’indépendance de la justice), fondée sur la garde à vue de mineur·es sans présence d’avocat, la comparution immédiate et le recours privilégié à la prison ferme ;
l’introduction pendant l’été de la notion d’ “atteinte grave aux valeurs de la République” comme motif de convocation en conseil de discipline, ce qui ouvre la porte à la répression politique au sein des établissements scolaires ;
la stigmatisation des jeunes scolarisées issues de l’immigration , au travers de la circulaire Attal sur les “abayas” ; des directions d’établissement vont d’ores et déjà plus loin, en instaurant une “police du vêtement”, voire en excluant de cours avant même toute démarche de dialogue avec les élèves concernées ;
la recherche un consensus politique pour faire adopter une loi sur l’immigration dans les prochains mois qui s’appuie sur un renforcement de la gestion policière des migrant·es et l’immigration “choisie” en fonction des objectifs économiques et patronaux et non pas des droits humains (régularisations limitées aux seuls secteurs “en tension” et pour une durée déterminée) ; …créent un climat xénophobe.
Cette offensive vise à diviser les travailleur·es, et accompagne une évolution de plus en plus droitière du gouvernement. Elle sert aussi à justifier les attaques contre les libertés publiques, et à conforter l’évolution d’un régime de plus en plus autoritaire, en s’appuyant sur les institutions de la Ve République et les lois liberticides de ces dernières années. Elle donne enfin des gages à l’extrême droite et aux directions de certains syndicats de police, qui envisagent ouvertement un régime fascisant.
Pour le Conseil national du SNES, il est fondamental que le mouvement syndical, les associations antiracistes et des quartiers populaires, les organisations démocratiques, œuvrent dans l’unité pour combattre cette politique :
en s’investissant dans la réussite des manifestations du 23 septembre . L’unité réalisée à cette occasion ne doit pas rester sans lendemain, mais constituer la première étape d’un front large, ancré dans les lieux de travail et les quartiers populaires, pour la défense de l’égalité des droits face au racisme systémique et aux violences policières ;
en agissant sur la base d’une plateforme permettant de rendre cette perspective concrète : retrait ou abrogation des mesures xénophobes, amnistie des jeunes des quartiers populaires condamné·es suite aux révoltes de juin-juillet 2023, arrêt des expulsions “représailles” des HLM pour les jeunes et leur famille, plan d’urgence pour développer l’emploi et les services publics – notamment d’éducation et de formation – dans les quartiers populaires, régularisation de tou·tes les sans-papiers…
Émancipation tendance intersyndicale, le 19/09/2023
À Montoir ça sent l’ammoniac. La multinationale leader des engrais de synthèse joue avec nos vies pour développer l’agro-business à l’international. Sur l’estuaire on s’organise !
Depuis plus de 10 ans, l’usine de production d’engrais Yara est un feuilleton sur l’estuaire. Ce serait amusant si on ne parlait pas d’une usine au plus haut grade Seveso et qui a l’autorisation de stocker plus de 40 fois ce qui a explosé à Beyrouth : le nitrate d’ammonium.
Le contexte de l’accident
Depuis 2012, l’entreprise nous montre qu’elle fait tout pour éviter d’investir dans le renouvellement de ses installations. Elle vous dira que tout est aux normes, quant au même moment plusieurs tonnes d’acide sulfurique jaillissent d’une cuve…
Les rapports d’inspection font régulièrement état de graves manquements à la sécurité et de besoins de modernisations urgents tout en restant sans réponses. C’est le cas de la tour de contrôle de l’acide nitrique qui abrite les seules vannes d’arrêt d’urgence de l’usine et qui se retrouve elle-même exposée aux risques toxiques, d’incendie et d’explosion, selon un rapport datant de… 2015 1 .
Malgré la passivité de l’État, l’industriel cumule les seules “contraventions”, des amendes de quelques centaines d’euros (300€/jour) pour une multinationale qui fait 22 milliards de chiffre d’affaire… et rappelons-le, qui risque de faire exploser tout le canton.
Quelques fuites
En plus du risque réel d’explosion qu’on a connu pour AZF à Toulouse ou plus récemment à Lubrizol avec des produits différents, l’usine rejette dans l’air, dans la Loire et dans les eaux souterraines, des quantité énormes de substances toxiques pour les humain·es et les écosystèmes.
Les rejets dans l’air de poussières de toutes les couleurs sont établis depuis 2012, alors que des études 2 ont montré qu’entre 2018 et 2020 les rejets en azote, phosphore et acide ont presque tous dépassé les normes. Pour les taux d’azote, c’est comme si Nantes arrêtait de traiter l’azote de ses eaux pendant une journée. Pour l’acide, figurez-vous 300 m3 de vinaigre déversés chaque jour dans la Loire. Quant au phosphore, les rejets sont huit fois sur dix hors normes et les pics atteignent l’équivalent d’une commune de 16 500 habitant·es…
En matière de rejet atmosphérique Yara est le premier émetteur régional en poussières totales et le second émetteur national en particules de taille inférieure à 10 μmg (PM10) 3 .
Alors bien que le respect des normes ne soit pas toujours une habitude chez les industriels, on peut se demander pourquoi y a-t-il autant de complaisance de l’État vis à vis de Yara ?
Yara c’est quoi ?
Yara est le leader mondial des engrais de synthèse azotés, éléments qui remplacent les déjections animales ou autre engrais organiques pour le système agro-industriel. Or, produire ces engrais nécessite une énorme quantité de méthane. C’est ainsi que Yara se retrouve non seulement tout en haut de la chaîne alimentaire mondiale avec sa place de producteur d’intrants pour l’agriculture, mais cette firme norvégienne se retrouve être aussi pivot avec le monde de l’industrie pétrolière et gazière 4 .
Cette multinationale est donc un maillon essentiel de l’agriculture industrielle. En France, Yara est le premier fournisseur d’engrais synthétiques alors que nous sommes les premier·es consommateur·trices d’engrais de synthèse en Europe. Toucher Yara c’est donc toucher un nerf précieux de ce modèle agricole qui inonde toute la Bretagne, la Vendée et jusqu’à la Beauce de ses produits toxiques. L’État aurait-il peur de secouer l’industriel ? Jusqu’où ira-t-il pour minimiser ce scandale, en lien direct avec celui des algues vertes ?
Colonialisme en Afrique
Pourtant peu connue des militant·es de gauche, cette entreprise est très investie dans le lobbying en faveur du développement de l’agriculture industrielle et en particulier sur le continent africain. Depuis 2004 où elle lance son Programme Afrique, elle organise de nombreux forums et s’immisce dans les politiques publiques agricoles en faveur de la “révolution verte” 5 – entendons, l’accaparement de terres, le défrichement, la compétition avec les petits paysan.nes pour des monocultures pas vraiment vivrières.
Ainsi, au dernier sommet à Dakar “Nourrir l’Afrique : Souveraineté alimentaire et résilience ”, en janvier 2023, la Banque Africaine de Développement parlait de développer une “agriculture intelligente face au climat” et répondre aux problèmes de la faim sur le continent, les deux credo favoris de l’entreprise 6 . Yara, omniprésent dans ces sphères politiques dont il est parfois l’organisateur, est à la fois producteur de l’élément phare de la “révolution verte” et se trouve à la pointe d’un néocolonialisme puissant.
Du mouvement sur l’estuaire
À Montoir sur l’estuaire, on commence à se réunir régulièrement entre associations riveraines, syndicales et écolos. L’année dernière avait vu une première manif sans succès depuis. Cette année, l’ambition est plus forte : nous avons fait le choix de lancer une campagne pour exiger la fermeture administrative de l’usine. Une stratégie pour fermer l’usine sans condamner les employé·es qui recevront toujours leur salaire. Nous lançons donc une pétition mais aussi une mobilisation qui aura lieu le 14 octobre 2023 à Saint-Nazaire !
Entre temps, le groupe local des Soulèvements de la Terre a décidé de s’inscrire dans la mobilisation et viser lui aussi Yara, en ajoutant aux réalités locales les enjeux politiques plus globaux des désastres socio-écologiques de l’agriculture industrielle. Celle-ci est responsable d’au moins 1/4 des émissions de GES (jusqu’à 57 % en prenant en compte toute la chaine) 7 et la première cause de destruction de la biodiversité 8 . Les engrais de synthèses étant pour ces deux cas parmi les premiers responsables 9 . C’est aussi la principale charge qui pèse sur les agriculteur·trices et le nerf d’une agriculture hors-sol qui écrase les petits paysan·es partout dans le monde 10 …
Les luttes écologistes ou paysannes d’aujourd’hui se cristallisent sur l’accaparement de l’eau et des terres par l’agro-industrie, et leurs pollutions par les engrais et pesticides sur notre territoire. Ces luttes pourraient porter leur regard sur Yara. En plus de se situer au sommet de cette chaine de destruction, elle pense et impose la “révolution verte” dans des territoires aux cultures rurales jusqu’alors relativement épargnées par les désastres de l’agro-industrie. Alors prêt·es à porter une lutte écologiste et paysanne à Montoir contre le néocolonialisme agricole ?
C. du collectif Hors d’la Loire (horsdlaloire@riseup.net)
Créer nos logements ensemble, en accord avec nos valeurs, de façon écologique, en économisant l’eau et l’énergie ; vivre des relations de voisinage épanouissantes en ouverture sur le quartier : l’utopie devient réalité avec l’Habitat Participatif.
Désireux de vivre d’une manière plus économique et plus écologique, plus respectueuse des humains et de la planète, de nombreuses personnes se tournent actuellement vers l’Habitat Participatif. Cette autre façon d’habiter repose sur trois piliers : l’aspect “habitat groupé” , l’aspect “écologique” et l’aspect “architecture bioclimatique”. Mais c’est surtout la possibilité de créer son logement au sein d’un groupe de gens qui se sont choisis par rapport à un lieu de vie géographique et par rapport aux choses qu’ils désirent mettre en commun.
Sans cadre juridique solide pendant longtemps, l’habitat participatif peut, depuis 2014, s’appuyer sur la loi ALUR, qui a modifié le Code de la construction et de l’habitation pour permettre tout en l’encadrant la création de société d’habitat participatif, de coopérative d’habitants et de société d’autopromotion (promotion immobilière autogérée par les habitant·es).
Quelques sources d’inspiration de l’habitat participatif
À toutes les époques, certains utopistes, doux rêveur·euses, ou pragmatiques constructeur·trices, ont cherché à vivre et habiter autrement. On peut citer les phalanstères du philosophe Charles de Fourier ; le mouvement des “Castors” en Lorraine après la Seconde Guerre mondiale ; le quartier Vauban à Fribourg en Brisgau (réaménagement et reconversion d’une caserne).
Qu’est-ce qu’un habitat participatif ?
Dans sa définition la plus stricte, c’est un habitat où chaque futur·e habitant·e conçoit et construit le projet avec ses futur·es voisin·es, lors de réunions régulières.
Mais cette condition n’est pas suffisante : l’habitat participatif se veut groupé, écologique et bioclimatique.
De la construction du projet à son aboutissement, les futur·es habitant·es participent à toutes les étapes.
La nouveauté consiste déjà dans la rencontre directe avec les différent·es acteur·trices du projet auxquels les futur·es habitant·es vont communiquer leurs demandes, leurs exigences, leurs envies en matière d’écologie pour leur habitat.
Ils/elles nouent des liens avec les propriétaires vendeurs, les élu·es locaux, les promoteur·trices s’il y en a, les banques, les bailleurs sociaux, les entrepreneur·euses du bâtiment, les fournisseurs de matériaux de construction écologiques, les fournisseurs d’énergie verte, les notaires, les avocat·es parfois, les architectes bioclimaticiens, les paysagistes, les géomètres, les cuisinistes etc. etc.
Ce nouveau rapport de force, cette relation de personne à personne, entre le groupe des futur·es habitant·es et les professionnel·les, permet de faire bouger les mentalités, d’imposer la nécessité écologique dans la construction. Elle permet de rompre avec l’anonymat du schéma classique où les logements sont construits tous à l’identique sans même connaître les personnes qui vont les habiter, et sans s’adapter à leur mode de vie, dans le seul souci de faire du profit lors de la vente.
Les projets conçus peuvent prendre autant de formes qu’il y a de groupes d’habitant·es, mais d’emblée, le modèle de la maison individuelle avec grand terrain d’agrément privatif devient obsolète car non-écologique. Au contraire, il s’agit d’optimiser l’espace afin de trouver de la place pour tout le monde : maisons mitoyennes, bâtiments collectifs à taille humaine, et grand terrain d’agrément partagé avec éventuellement un extérieur privatif de taille réduite (exemple : Fabreco à Fabrègues). L’inventivité en architecture peut alors s’exprimer.
Vivre dans un habitat participatif
Il ne s’agit pas de vivre en communauté, à l’image des communautés hippies qui fleurissaient dans les années 70. Il s’agit d’inventer ensemble une autre façon d’habiter, d’avoir chacun son chez-soi et sa vie privée tout en bénéficiant d’un partage, d’une mise en commun de certaines choses dans un but économique et écologique.
Ce peut être un potager partagé, une salle commune, une buanderie, une micro-crèche, une voiture, des chambres d’amis, une bibliothèque, un atelier de bricolage ou toute autre chose que le groupe aura décidé de mettre en commun. Chaque groupe est libre d’adopter le mode de prise de décision qu’il souhaite : au consensus, au consentement ou par un vote… En début de projet, le groupe rédige une Charte énonçant les valeurs commune à tous ses membres. Elle doit être respectée mais n’a pas de valeur juridique.
Vivre en habitat participatif, c’est favoriser l’entraide et la solidarité intergénérationnelle, c’est développer la relation de voisinage, située entre la relation amicale, familiale ou professionnelle. Mon/ma voisin·e, quand je pars en vacances peut garder ma clé et venir arroser mes plantes ; quand il/elle est malade, je peux lui faire des courses ; les voisin·es bricoleur·euses apportent leurs compétences au service du bâtiment.
Enfin, vivre en habitat participatif c’est cultiver la convivialité. Les réunions de travail sur l’organisation du groupe sont l’occasion d’apéritifs et de repas partagés, qui peuvent aussi être spontanés et improvisés. Les expositions d’artistes dans la salle commune, les concerts, les ciné-clubs, les sorties, les activités avec les enfants, les fêtes, sont autant d’occasions de créer du lien en ouvrant ces événements sur le quartier et en sortant de l’entre-soi.
À l’origine de l’habitat participatif sur Montpellier et sa région : l’association éCOhabitons !
Depuis 2008 à Montpellier les bénévoles de l’association éCOhabitons ! militent pour promouvoir et développer l’habitat participatif. Outre les stands tenus lors d’événements, leurs actions débutèrent à la Maison pour Tous Frédéric Chopin d’une part avec des conférences, et d’autre part avec des réunions destinées à faire se rencontrer les gens, venus échanger sur leurs envies, leurs rêves d’habitat et constituer des “groupes-projets” par affinités.
Les conférences portaient sur tous les aspects de l’habitat qu’ils soient relationnels, juridiques, ou techniques. Les invité·es conférencier·es apportaient leur savoir professionnel sur les matériaux de construction écologiques, l’architecture bioclimatique, les énergies, la gestion de l’eau ou même le feng shui, la gestion des ondes électromagnétiques dans le logement ou la communication non-violente. D’autres fois, ils/elles apportaient des témoignages d’expériences de vie vécues dans des habitats participatifs plus anciens et dans d’autres pays.
Tout cela était très enrichissant et inspirant pour les groupes-projets.
Simultanément les premiers projets virent le jour, les premiers pas étant parfois difficiles. Il s’agissait de trouver un terrain à acheter pas trop cher et bien situé, de démarcher les élu·es pour faire connaître notre association et obtenir leur soutien, d’affiner nos connaissances sur toutes les formes juridiques possibles pour les habitats collectifs, de réaliser un book des architectes orienté·es vers la construction écologique. Le principe était de mutualiser toutes les connaissances et les expériences disponibles pour aider chaque groupe à construire son projet original.
Les projets pouvaient être en auto-construction (exemple : les Hérissons à Prades-le-Lez), en auto-promotion (exemple : Fabreco à Fabrègues), ou en promotion classique (exemple : Ecovia à Montpellier).
Favoriser l’accès de l’habitat participatif aux foyers modestes
Cela a toujours été l’une de nos premières préoccupations, d’autant plus que les personnes qui rejoignaient l’association étaient majoritairement des foyers modestes. Pour permettre l’accès de l’habitat participatif à tou·tes, nous disposions de plusieurs cordes à notre arc :
la réduction du prix du logement : l’association, en recrutant elle-même les futurs habitants, induit la disparition des frais de commercialisation pour le constructeur qui répercute cette économie sur le prix final du logement, de plus cela élimine le prêt bancaire que celui-ci devait contracter auprès d’une banque pour construire (au passage on limite un peu l’enrichissement des banques sur le dos des personnes qui cherchent un logement) ;
faire appel à un bailleur social qui paie une TVA de 5,5 % sur le logement (au lieu de 20 % pour un particulier) et qui répercute l’économie sur le prix du logement (dispositif du PSLA : Prêt Social en Location Accession) ;
dans les statuts juridiques de l’habitat participatif, il est stipulé une clause de non-spéculation : la personne qui achète un logement dans un habitat participatif s’engage, lors de la revente, à vendre au prix du marché sans faire de plus-value, ceci pour lutter contre la flambée des prix de l’immobilier ;
la création de logements en location ou solidaires dans les habitats participatifs ;
enfin, la forme juridique la mieux adaptée à l’habitat participatif est la coopérative d’habitants. Elle représente véritablement un nouveau statut de l’habitant·e qui n’est alors ni propriétaire ni locataire mais coopérateur·trice, possédant des parts de la coopérative lui donnant le droit d’habiter un logement. L’accès est alors possible avec très peu de parts au début. La mobilité des habitant·es est plus souple. Le prêt bancaire pour la construction est contracté directement par la coopérative (exemple : Casalez à Prades-le-Lez)
Conclusion
Aujourd’hui, une quinzaine de projets sont déjà construits ou en cours de construction, sur l’aire montpelliéraine et dans le Lodévois. L’association éCOhabitons assure le lien et les échanges entre les différents habitats participatifs et, forte de sa longue expérience, elle accompagne les nouveaux projets. Nous poursuivons nos efforts militants et nous continuons d’inventer une nouvelle façon d’habiter ensemble, différente des modèles bien trop individualistes imposés par le marché.
Nathalie Magnier,
membre d’éCOhabitons depuis 2009, habitante d’Ecovia (Montpellier) depuis 2019
Pour plus d’information :
Pour tout savoir sur l’association et sur chacun des projets d’habitat participatif que nous accompagnons : site de l’association éCOhabitons! : https://ecohabitons.org
Le site national de l’habitat participatif : http://www.habitatparticipatif-france.fr
Sur le phalanstère : https://www.radiofrance.fr/franceculture/le-phalanstere-la-folle-utopie-de-charles-fourier-1269899
Document très intéressant sur la naissance du mouvement des Castors en Lorraine : https://core.ac.uk/download/pdf/15520362.pdf
Sur l’écoquartier Vauban à Fribourg-en-Brisgau : https://basta.media/Vauban-l-ecoquartier-du-futur
Le scandale des Opioïdes et notamment de l’oxycodron – cela concerne aussi le fentanyl, la codéine et l’hydrocodone – est en train de se répandre en France.
Ce médicament utilisé dans le traitement de la douleur fait, tous les ans, entre 20 000 et 100 000 mort·es aux États-Unis sans compter les effets pernicieux (forte dépendance physique, psychologique et addiction, risques de décès par overdose ou par surdosage,…), identiques à toutes les drogues, l’héroïne par exemple, ou ceux de la morphine, dont il est la molécule synthétique, sans compter les conséquences du trafic de produits plus ou moins purs, mis en place par les cartels de la drogue, qui sont le résultat des interdictions prises par le gouvernement fédéral aux E.U d’Amérique.
Cette molécule, l’OxyContina, été mise sur le marché en 1995 par Purdue Pharma 1 , qui utilisa une stratégie de marketing relayée par plus de 700 visiteur·euses médicaux afin de convaincre les médecins de l’innocuité du produit (séminaires gratuits sur la gestion de la douleur, conférences tous frais payés…) notamment en ce qui concerne la tolérance et la non-dépendance, ce qui s’est avéré totalement faux, entraînant le décès de plus de 500 000 personnes sur 20 ans et le scandale sanitaire et social auquel l’État américain peine à remédier.
Purdue Pharma ira même jusqu’à contribuer à limiter l’accès aux distributeurs gratuits de naxolone, antidote permettant de bloquer les overdoses d’opiacés.
Ce scandale aurait dû valoir à Purdue Pharma amendes et poursuites, mais manipulations comptables et lobbying lui ont permis d’échapper aux amendes colossales.
L’OxyContin est devenu un médicament au succès commercial énorme. Purdue a augmenté son bénéfice qui était de quelques milliards de dollars en 2007 à 31 milliards en 2016, et 35 milliards en 2017.
Selon un article du New Yorker de 2017, Purdue Pharma est “[…] la propriété de l’une des plus riches familles américaines, avec une valeur collective nette de 13 milliards de dollars”.
En France
À ce sujet il existe une très intéressante série 2 Dope Sick 3 de Danny Strong et Barry Levinson, avec Michael Keaton, que l’on trouve sur internet qui retrace, assez fidèlement, le déroulé de ce scandale et qui pointe la responsabilité écrasante de la firme pharmaceutique et des instances de “contrôles sanitaires”, ce qui n’est pas sans rappeler l’affaire du Médiator en France.
Il semblerait qu’une crise de la même sorte se préfigure en France
En France le Fentanyl, entre autres opiacés, est l’objet d’un trafic, s’appuyant sur médecins complices et trafic de carte vitale – plus ou moins extorquées – assez bien évoqué dans le film Médecin de nuit 4 qui reste cependant une fiction.
Mais il semblerait qu’une crise de la même sorte se préfigure en France, notamment dans l’ouest, Bretagne en tête mais aussi en Aquitaine et en Occitanie, régions dans lesquelles les prescriptions de l’oxicodron sont supérieures d’environ 20 % à la moyenne nationale.
Or contrairement aux E-U, au moment de la première mise sur le marché de ce produit, les autorités et les médecins français sont parfaitement informés des risques, mais ils continuent à le prescrire en toute connaissance de cause ouvrant la voie à une crise sanitaire et sociale qui dépassera sans aucun doute ce qui prévaut actuellement avec d’autres substances.
Comme habituellement les instances de “surveillance et de contrôle”, la Haute Autorité de Santé (HAS), l’Agence nationale de Sécurité du Médicament et des produits de santé (ANSM), les ASR, par exemple, font le gros dos 5 et ne prennent pas la dimension exacte de l’enjeu sanitaire et social, ils renvoient la responsabilité sur le marketing des laboratoires et comme pour le précédent scandale celui du Médiator 6 mis au jour par la lanceuse d’alerte Irène Frachon, par la publication d’un livre témoignage : Mediator 150 mg : combien de morts ? et qui a subi un véritable calvaire avant de voir reconnue sa dénonciation (voir l’excellent film La Fille de Brest réalisé par Emmanuelle Bercot). Rien depuis ne semble être mis en place, et les médecins sont exonérés de responsabilité, ce sont eux et elles pourtant qui signent les ordonnances.
Or ce sont les travailleur·es de première ligne, les plus démuni·es, manutentionnaires, caissières, travailleurs du BTP…, cassé·es, abimé·es qui sont demandeur·euses de ces antalgiques pour pouvoir continuer à travailler.
Au nom d’intérêts “supérieurs (?)”, financiers, scientifiques, d’emplois…, ou sous couvert de nécessité médicale (l’oxycodron est en effet un antalgique indispensable dans le traitement de la douleur due au cancer), on laisse les populations les plus fragiles et les plus démunies aux mains des fabricants de morts, les Big Pharma, dont la récente crise de la Covid a montré la nuisance et la rapacité – que l’on se souvienne des profits mirifiques qu’ont permis d’engranger cette pandémie – et surtout la puissance de cette industrie capable, avec la complicité des États et de l’Union Européenne par exemple, d’imposer des contrats portant sur des millions de doses sans que l’on puisse en connaître les termes exacts.
Big Pharma, argent sale et “Culture washing”
Cerise sur le gâteau, le scandale sanitaire croise le monde de l’art car les dirigeants de Purdue Pharma, la famille Sackler, pratiquent le “culture washing” depuis des décennies, s’achetant une image respectable en finançant, sous couvert de mécénat, de nombreux établissements culturels et éducatifs : universités, musées, fondations aux États-Unis mais aussi à travers le monde, y compris en France.
Ainsi on trouve l’argent sale de Purdue Pharma, à Harvard, au Metropolitan Museum of Art, au Louvre, à la Serpentine Sackler Gallery, au Victoria & Albert Museum de Londres, au Royal Botanic Gardens, à la Tate Gallery, à la National Gallery, au Royal Opera House …
Et dans les centres de recherche de plusieurs universités étasuniennes et britanniques via le biais de dons à des installations de recherche et à des postes de professeur : au MIT, à Columbia, à Cornell, à Stanford et ailleurs ou à la bibliothèque Sackler de l’Université d’Oxford.
Fortement contesté depuis 2017 aux États-Unis mais aussi à travers le monde, ce recyclage a subi un coup d’arrêt en décembre 2021, le Metropolitan Museum of Art de New York a annoncé le retrait du nom de la famille Sackler de sept galeries qui portaient leur nom, ainsi que d’une aile abritant l’emblématique temple de Dendur.
En effet un collectif s’est mis en place P.A.I.N. : il agit avec la photographe Nan Goldin 7 8 qui a organisé à travers le monde de nombreuses interventions/manifestations, notamment contre le mécénat de la famille Sackler pour le Louvre 9 .
P.A.I.N., “douleur” en anglais est l’acronyme pour Prescription Addiction Intervention Now, (voir https://en.wikipedia.org/wiki/P.A.I.N. )
Nan Goldin a fondé P.A.I.N. après avoir développé une dépendance à l’OxyContin.
Le collectif mène une campagne internationale contre la famille, propriétaire de l’entreprise Purdue Pharma. Ses actions aboutissent à ce que les musées n’acceptent plus le mécénat de cette famille, et qu’ils effacent leur nom des hommages rendus à ces “mécènes”. All the Beauty and the Bloodshed (Toute la beauté et le sang versé) retrace ce combat 10 .
Le film documentaire de Laura Poitras s’ouvre avec les images d’une intervention d’activistes face au temple égyptien de Dendur, dans l’ancienne aile Sackler du Metropolitan Museum of Art de New York. On y voit aussi, plus tard, une séquence à la fois terrible et salvatrice dans laquelle les héritiers Salkers sont obligés d’écouter les témoignages des familles de leurs victimes.
Au Harvard Art Museum, des étudiant·es de P.A.I.N. et de Harvard ont fait pleuvoir des brochures et des flacons de pilules dans l’atrium. Tout en portant une banderole : “HONTE À SACKLER”.
La direction du Louvre a longtemps refusé de reconnaître les financements de la famille Sackler. Lorsque des militant·es ont manifesté au musée le 1er juillet 2019, le directeur du Louvre a déclaré que “[…] la Fondation Theresa et Mortimer Sackler a soutenu la rénovation des salles consacrées à l’art persan et levantin en 1996-1997” et que “[…] Depuis, il n’y a eu aucun autre don de la famille Sackler”. Pourtant les remerciements sont restés en place de 1996 à 2019…
Bernard Foulon
Et le mécénat en France ?
On pourrait aussi se pencher sur les différentes fondations françaises, comme Louis-Vuitton, celle de Bernard Arnaud. Le bâtiment de la fondation LVMH est un musée construit dans le Bois de Boulogne qui a fait l’objet de multiples critiques – civiles ou pénales – de la Cour des Comptes et d’une ONG anticorruption.
Un rapport de la Cour des comptes, commandé par la commission des finances de l’Assemblée nationale, avait déjà mis les pieds dans le plat en dénonçant les dérives de la loi Aillagon (2003), ministre de la Culture sous la présidence de Jacques Chirac, permettant aux grandes entreprises de déduire de leurs profits imposables 60 % des sommes dédiées à divers projets culturels.
Donc à faire assumer par l’État [c’est-à-dire à tou.tes les contribuables] 60 % des dépenses.
En ce concerne le bâtiment LVMH qui initialement était évalué à 100 millions d’euros, sa construction aura finalement coûté huit fois plus – 790 millions, selon la Cour des Comptes – LVMH refusant de communiquer le moindre chiffre, entraînant une somme totale de décharge de 603 millions d’euros.
Une plainte pour “escroquerie” et “blanchiment de fraude fiscale” a été déposée en 2018 par le Front républicain d’intervention contre la corruption – Fricc, fondé par d’anciens membres d’Anticor [Anticor dont la possibilité d’acter en justice vient d’être supprimée par l’État].
Mais en septembre 2019, la plainte a été classée sans suite par le Parquet de Paris en raison d’une “absence d’infraction” !
En 2018, dans un rapport sur le mécénat, la Cour des comptes révélait que les entreprises du groupe LVMH avaient réduit leurs impôts de 518,1 millions d’euros entre 2007 et 2017 au titre de sommes versées à la fondation Louis-Vuitton. La Cour précisait que de 2007 à 2014, la construction d’un bâtiment dans le bois de Boulogne à Paris “avait constitué la principale activité de la fondation”. Elle estimait que “la véritable retombée est l’apport en termes d’image de la fondation au groupe et à sa principale marque”.
Arc : Les paléontologues pensent que la possession de l’arc est un des moyens qui ont permis à Sapiens de supplanter petit à petit Néandertal. La modernité va beaucoup plus loin. Les maîtres du monde pensent que l’arc républicain qui comprend Macron, Darmanin et Ciotti va supplanter la lutte des classes.
Cercle vicieux : On défonce la planète pour faire du fric et on dépense plein de fric pour la sauver. Comment en sortir ? Peut-être en défonçant les capitalistes qui défoncent la planète. Ça mérite réflexion.
Dispersion : Enfin une solution aux maux de notre planète. Par exemple, pour que les migrant·es ne constituent plus un “problème”, il suffit de les disperser : renvoyer en Italie celles et ceux qui “ne sont pas éligibles” à l’asile. Détruire les campements à Paris en détruisant les tentes et en “dispersant” les occupant·es dans la campagne, loin de tout. “Disperser” ces indésirables loin des sites des Jeux Olympiques.
La dispersion est aussi une solution pour les déchets nucléaires : que faire des 7800 mètres cubes d’eau contenant du tritium stockés à Fukushima. La solution a été trouvée, ils vont être dispersés dans l’Océan Pacifique. Les pêcheurs et les pays voisins protestent mais il n’y a aucun danger : les poissons et ceux qui les mangent s’adapteront.
Événement : Il s’agit de quelque chose d’unique, voire d’exceptionnel. Lors de la rentrée 2023, pour la première fois de sa vie, le ministre Gabriel Attal a mis les pieds dans une école publique. Vraiment incroyable.
Générosité : Un grand merci à Bernard Arnault. Apprenant que les restos du cœur étaient en grande difficulté, il a décidé spontanément de leur donner 0,008 % des 180 milliards de son bas de laine. Déductible d’impôts bien sûr. Un très beau geste !
JDD : Interrogé sur la victoire de Vincent Bolloré après six semaines de grève des journalistes du Journal Du Dimanche, leur avocat, Jean-Pierre Mignard, considère qu’il n’y avait pas d’alternative. À moins, concède-t-il pour écarter aussitôt cette idée, de faire comme au Portugal au moment de la révolution des œillets en 1974 : reprendre le journal et l’autogérer. Eh oui, “une seule solution, la révolution !” Comment en douter, face à Bolloré ?
Loisir : Le mot évoque 1936, les congés payés, les millions de prolétaires découvrant la mer. Heureusement Olivier Veran a mis fin à ces rêveries sans objet. Il a parlé du “loisir de la grève” à propos du mouvement contre la casse des retraites
Niger : Les médias étaient nombreux à Niamey à l’arrivée par avion de centaines de migrant·es épuisé·es ayant subi une OQTF, portant des traces de torture et dénué·es de tout. Euh… Encore une dépêche lue trop vite. Les médias étaient à Roissy pour l’arrivée de quelques Français·es quittant le Niger à cause de l’impopularité de la politique néocoloniale de la France.
Obsession : Même quand ils parlent de météo, les médias disent que le ciel est voilé.
Pacte : Cela désigne un accord, un arrangement. En principe, les signataires d’un pacte sont sur un pied d’égalité. L’histoire a montré que de nombreux pactes étaient des marchés de dupes. Dans le pacte enseignant, il y a un État qui aggrave les conditions de travail et bloque les salaires en essayant d’appâter les profs. “Tu souffriras un peu plus en essayant de combler les trous mais tu seras moins mal payé·e”. Au vu du refus généralisé, ce pacte est bien un marché de dupes. Voir bide.
Progrès : Les Romains et les Byzantins construisaient autrefois des citernes très sophistiquées pour stocker sous terre l’eau de pluie. Le progrès humain étant sans limite, on construit aujourd’hui des mégabassines. On enlève l’eau des nappes phréatiques pour que l’eau s’évapore mieux à la surface. Ils étaient nuls, ces Romains.
Soc Dem : “Nous avons trop l’amour de notre pays pour désavouer l’expansion de la pensée, de la civilisation française […] Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de les appeler aux progrès réalisés grâce aux efforts de la science et de l’industrie […] Les denrées coloniales sont nécessaires à l’économie du monde”. Léon Blum, 1925.
Solution : Le gouvernement a enfin trouvé une solution face aux 3000 enseignant·es qui manquent pour la rentrée 2023 : parler de l’abaya et de l’uniforme.
Vie réelle : Reçu par le MEDEF, le climatologue Jean Jouzel a expliqué que “pour limiter le réchauffement climatique, nous n’avons plus que cinq ans d’émissions au rythme actuel” . Tout auréolé de sa légion d’honneur, Patrick Pouyanné, PDG de Total lui a répondu : “J’assume de poursuivre mes investissements pétrogaziers car la demande croît. Je respecte l’avis des scientifiques, mais il y a la vie réelle”. “J’en ai marre” a lâché le climatologue. Nous aussi.
Pierre Stambul
Alors que la seconde moitié du XXe siècle s’est évertuée à démontrer que dans le domaine de la biologie, les “races humaines” n’existaient pas, le séquençage des génomes humains, qui a débuté à l’aube du XIXe siècle, s’est accompagné de la résurgence de la notion de “races humaines”.
Fortement combattue au sein de la recherche scientifique, cette idée reste toutefois prégnante, véhiculée par certains chercheurs et par certaines représentations graphiques qui imprègnent les publics non avertis.
Des chercheurs courtisent les “races humaines”
En 2021, le généticien français Bertrand Jordan écrivait que les récentes analyses génomiques “nuança [ie]nt l’affirmation un peu simpliste selon laquelle « les races humaines n’existent pas »”. Il expliquait “Oui, une analyse sans a priori des ADN humains montre bel et bien l’existence objective de groupes plus apparentés génétiquement entre eux qu’avec les autres individus ; et oui, les groupes ainsi définis correspondent souvent, bien qu’assez approximativement, aux catégories « raciales » (« ethniques » pour être politiquement correct) qui reposent sur l’aspect mais aussi sur l’appartenance culturelle des personnes concernées”. Tout en précisant que “les frontières de ces groupes sont floues” et en préconisant de nommer ces groupes “groupes d’ascendance” plutôt que de “races”, au vu du lourd passé de ce terme. 1
Dans cet article, B. Jordan citait à plusieurs reprises le biologiste états-unien renommé David Reich. Ce dernier a notamment écrit le 23 mars 2018 dans le New York Times une tribune “Comment la génétique est en train de changer notre conception de la « race »” qui a fait polémique. Il y écrivait notamment : “J’ai une profonde sympathie pour la crainte que les découvertes génétiques puissent être utilisées à mauvais escient pour justifier le racisme. Mais en tant que généticien, je sais aussi qu’il n’est tout simplement plus possible d’ignorer les différences génétiques moyennes entre les « races » ”.
Une tribune de 67 chercheurs lui répondit alors, tribune que le New York Times refusa de publier… idéologie oblige. Aujourd’hui David Reich continue à propager son idéologie via, notamment, un livre pour le grand public écrit en 2018, promu par le New York Times et traduit en français.
Regrouper pour classifier
B. Jordan et D. Reich parlent tous deux de groupes au sein de l’espèce humaine (qu’ils appellent races ou groupes d’ascendance), comme s’il s’agissait de groupes naturels. Or d’un point de vue biologique, seuls les individus existent. En effet, tout terme regroupant des individus en biologie est un outil descriptif, et qui peut avoir un rôle classificatoire : il doit donc être opératoire, répondre à une procédure définie à l’avance par rapport à un objectif précis. Par exemple, la notion d’animal, fondée sur un mode de nutrition partagé par plusieurs individus, est opératoire, la notion d’espèce également (regroupement d’individus interféconds).
Ainsi, la première question qui se pose, sous-jacente à celle de “race humaine”, est : peut-on faire des groupes distincts, classificatoires, au sein de l’espèce humaine ? Si non, la question de comment appeler des groupes qui n’existent pas ne se pose pas (et donc les races humaines n’existent pas). Si oui, dans ce cas, on peut alors se demander si on doit les appeler races, groupes d’ascendance ou autre, en fonction des définitions que l’on donne à ces termes.
Variations graduelles de la population humaine
Couleur de la peau (indice de mélanine) mesuré sur des êtres humains (les points indiquent les populations échantillonnées). 2
Tout être humain est unique et partage en moyenne 99,9 % de son information génétique (contenu dans l’ADN) avec tout autre individu de son espèce. Ainsi la variation moyenne d’information génétique entre deux individus pris au hasard dans la population humaine se fait sur 0,1 % de leur ADN (valeur un peu plus élevée pour certains auteurs). Une très petite partie de cette variabilité génétique se reflète au niveau des caractères phénotypiques des individus (caractères visibles à l’échelle macroscopique, notamment), comme la couleur de la peau. Si on observe la variation mondiale du caractère “couleur de peau” ou de la diversité génétique, la répartition qui se dessine est une variation spatiale graduelle (clinale).
De façon générale, à l’échelle mondiale, la variation spatiale des caractères phénotypiques des individus et de leurs génomes est graduelle (et en faible proportion par rapport aux variations locales). La structure génétique de la population humaine étant graduelle dans l’espace, le regroupement d’individus en groupes distincts, discontinus, n’est donc pas opératoire. Ainsi, on ne peut d’un point de vue classificatoire subdiviser l’espèce humaine en groupes (et donc a fortiori en races). Mais alors… pourquoi la notion de “race humaine” reste prégnante ?
Diversité génétique au sein des populations d’après l’analyse du génome de 1000 individus.Forte diversité génétique en couleur sombre, faible diversité en claire (les points indiquent les 52 populations échantillonnées, provenant du panel HGDP-CEPH ; le gradient coloré est une interpolation à partir des données échantillonnées de séquences d’ADN de type STRs) 3
Les populations locales, des groupes pratiques
Pour des raisons pratiques, les chercheurs découpent souvent, de façon artificielle, la population humaine (mondiale, ensemble des individus de l’espèce) en groupes, qu’ils appellent… des populations (locales). Cette définition du terme population varie selon les objectifs de la recherche : il s’agit souvent de délimiter un espace géographique et d’étudier les individus qui s’y trouvent, sachant que parfois seuls certains sont sélectionnés (par exemple s’ils ont la même langue, et ont leurs grands-parents issus de cette même zone). Par conséquent deux populations locales correspondent à deux regroupements discontinus d’individus.
Donc, si les chercheurs choisissent de n’étudier que quelques populations locales, alors à l’échelle du globe les gradients disparaissent et l’on voit apparaître des groupes discontinus que certains s’empresseront d’appeler… race ! Alors que ce résultat n’est qu’un artefact d’échantillonnage !
Échantillonnage de populations locales humaines
Échantillonnage dans un gradient, formant trois groupes discontinus
En biologie des populations, lorsqu’on analyse une population, par exemple de coccinelles ou d’orchidées, on effectue un échantillonnage aléatoire des individus dans l’espace géographique considéré. Mais en génétique des populations humaines à l’échelle mondiale, ce n’est jusqu’alors pas le cas.
Pour étudier la distribution de la variabilité génétique et inférer l’histoire des populations, les équipes de recherche utilisent très souvent des panels de génomes d’individus comme le panel HGDP-CEPH ou le panel du projet 1000 génomes. Le panel HGDP-CEPH comporte ainsi plus de 1000 génomes d’individus répartis dans 52 populations locales mondiales : par exemple le génome de sept individus du groupe San et 13 du groupe des Pigmés Mbuti (Afrique sub-saharienne), 24 individus du groupe basque, 29 individus du groupe français (toutes régions confondues), 28 du groupe Sardaigne, 25 du groupe russe, 31 du groupe japonais… Les populations ont été choisies en fonction de “l’intérêt spécial porté par les anthropologues” ; les populations sont définies par leur langage, leur culture, leur histoire spécifique et/ou maladie spécifique. Les Américains ayant des descendants provenant ces derniers siècles d’Europe ou d’Afrique ont été exclus car “ils ont commencé des recherches indépendantes sur ce sujet”.
D’un point de vue spatial, les études de génétique de la population mondiale prennent ainsi très rarement des séries de populations adjacentes comme référence, et le plus souvent les points choisis sont discrets et relativement éloignés, ce qui peut influencer les interprétations. En outre, dans les articles scientifiques, le choix fréquent du panel HGDP-CEPH n’est jamais justifié. Implicitement, le choix exclusif, pour les Amériques, de populations présentes avant la colonisation qui a débuté en 1492 amène à penser qu’il s’agit pour les chercheurs de donner une idée de la distribution de la variabilité génétique avant cette date. Avec toutes les interrogations que cela peut poser car ce n’est pas un critère présenté par l’HGDP-CEPH. Par exemple comment ont été sélectionnés les 29 Français “représentatifs” du lieu France ?
Matrices de distances génétiques et biais d’échantillonnage
La différence d’information génétique entre l’ADN de deux individus (sur en moyenne 0,1 % du génome) permet de définir une distance génétique : deux individus ayant une différence génétique de 0,099 % seront plus proches génétiquement que deux individus ayant de différence génétique de 0,11 %.
Pour comprendre comment évoluent ces différences génétiques au sein de l’espèce humaine, les chercheurs calculent les différences (ou distances) génétiques entre plusieurs d’individus, pris deux à deux. Le tableau de données formé étant complexe, un traitement mathématique appelé Analyse en composantes principales (APC) peut être effectué, qui permet de former des combinaisons de ces différences génétiques et de représenter graphiquement les corrélations entre l’une de ces combinaisons et chaque individu étudié. Appliquée pour la première fois en génétique humaine dans les années 70, cette méthode d’analyse numérique statistique s’est fortement développée au tournant des années 2000 avec l’essor des données génétiques et du numérique.
Expliquant cette méthode, B. Jordan utilise, dans son article de 2021, les données du projet 1000 Génomes (1000 génomes d’individus issus de 14 populations) datant de 2012. Il conclut que le graphique obtenu par Analyse en composante principal met “en évidence de manière objective des groupements, des clusters, et ces derniers sont assez bien corrélés avec des groupes « ethniques » socialement définis comme les Européens, les Asiatiques ou les Africains”. Exit les résultats précédents comme celui de Sarah Tishkoff et al. datant de 2009 qui montrent clairement la continuité entre les populations, leur recouvrement génétique progressif qui empêche de les séparer en groupes distincts (Analyse en composante principale faite sur des génomes provenant de 181 populations, plus de 3000 individus) 4 . Les données de 2012 ne retrouvent pas la répartition de S. Tishkoff et al. à cause d’un biais d’échantillonnage (faible nombre de génomes et de populations étudiées). Alors que les 181 populations étudiées par S. Tishkoff et al. sont discontinues, on peut en outre supposer que dans la réalité le recouvrement est encore plus important (du fait de la répartition clinale de la diversité humaine).
Diagramme de corrélations entre des facteurs principaux (PC1, PC2, PC3) et les individus étudiés. Les facteurs principaux sont des combinaisons des distances génétiques entre individus. Il y en a autant que le nombre d’individus (1000 dans le cadre du projet 1000 Génomes -1-, en haut et plus de 3000 dans l’étude de Tishkoff et al. 2009 – 4-, en bas). Seuls les 2 ou 3 premiers sont représentés, ce qui correspond à une simplification des données.
Analyses d’ADN ancien
Diagramme de corrélations entre deux facteurs principaux (PC1 et PC2) et 800 individus de populations de références, actuelles et échantillonnées en Eurasie 5 .
D. Reich est spécialisé dans l’ADN ancien (ADN d’humains ayant vécus il y a quelques milliers d’années). Dans son livre écrit en 2018, qui retrace l’histoire des populations millénaires, il fait également des regroupements qui interrogent. Pour comprendre les migrations passées, il superpose sur un diagramme APC des échantillons d’ADN ancien (par exemple 46 individus ayant vécu il y a plus de 10 000 ans) et des échantillons d’ADN actuels : 800 individus d’Eurasie. La répartition de ces 800 individus dessine une forme de Z montrant la continuité entre les populations échantillonnées. Mais il écrit : “Du nuage de points obtenu pour près de 800 Eurasiens de l’Ouest actuel, deux lignes ont émergé”, et sur son graphique, il trace deux lignes (“européenne” et “orientale”) ! De tels regroupements, qui ne sont pas tracés dans les publications scientifiques et n’apportent rien à l’analyse, amènent le lecteur à intégrer, de façon inconsciente s’ils ne sont pas avertis, une vision de l’humanité en groupes naturels (distincts)… Et implicitement en races.
En outre, si l’échantillonnage des populations actuelles peut être discuté, D. Reich ne mène aucune discussion dans son livre sur l’échantillonnage des populations passées : les individus retrouvés semblent représentatifs de toutes les populations passées, ce qui sous-entend qu’elles ont toutes laissée des traces (et des os) et que l’Homme moderne les a toutes découvertes !
Les classifications en biologie sont des constructions humaines. Ainsi en est-il des groupes nommés “races”. La définition traditionnelle (XIXe siècle) des “races humaines” comme groupes génétiques associés à des caractères physiques se superposant aux continents est démontée par la variation graduelle, d’un point de vue géographique des caractères humains. Il n’est ainsi pas étonnant qu’un outil comme l’Analyse en composantes principales, en traitant et en simplifiant les données génétiques, puissent aboutir à tracer des groupes, qui de fait, sont causés par la méthode d’échantillonnage et par la simplification des données représentées.
La répartition géographique graduelle des variations génétiques au sein de l’espèce humaine a pour cause son origine unique, l’Afrique, et son moteur principal de différenciation entre populations, l’isolement par distance : un isolement de proche en proche des populations, ces dernières continuant toutefois à échanger entre elles. Bien que d’autres mécanismes puissent intervenir dans la différenciation d’individus au sein de l’espèce humaine (comme l’isolement partiel par barrière géographique, tels une montagne ou des océans, ou par barrière linguistique), cela ne remet pas en cause que le moteur principal de cette différenciation est l’isolement par distance. Bien que cette idée fasse consensus dans le domaine scientifiques, nombre de chercheurs continuent de perpétrer la notion de “races humaines” en biologie, par divers canaux qui seront abordés dans un prochain article.
Laure Jinquot
Le système néo-libéral dans ses formes récentes-notamment sanitaires a renforcé son emprise psycho-sociale sur les individus, devenus dépendants du pouvoir et de ses diktats dans tous les aspects, des plus diffus aux plus officiels, de sa vie privée comme publique. Le moindre journal télévisé suffit à en convaincre.
Jusqu’ici la culpabilité était essentiellement un élément de la vie personnelle lié à la morale et aux infractions réelles ou potentielles à celle-ci. Elles pouvaient être d’ordre plus ou moins obscur, voire inconscient, héritées en partie de notre généalogie et évaluées selon les critères d’une culture chrétienne de plusieurs siècles en ce que celle-ci a de mortifiant, notamment pour la vie du corps.
Tou·tes incroyant·es que nous nous proclamons, nous restons marqué·es par le péché originel, notamment dans le domaine le plus intime : la sexualité.
Que cette morale personnelle déteigne sur la vie publique, sociale, est inévitable. Notamment dans le domaine du travail : depuis l’ère industrielle le chômage, situation inverse de la grève – qui elle est cessation de travail volontaire, offensive pour la (re) conquête de certains droits – a été vécu le plus souvent comme une faute par l’individu lui-même et parfois par ses proches. La nécessité du travail comme condition de la dignité était ancrée dès l’enfance par l’éducation dans la famille et à l’école.
Dans ce domaine, est flagrant le déplacement de l’auto-accusation potentielle vers un rejet public qui n’empêche pas la première, et peut soit l’aggraver soit au mieux l’alléger en déclenchant la révolte chargeant le chômeur·euse de la responsabilité de sa situation et le punissant par une politique de plus en plus restrictive dans la jouissance de ses droits jusqu’ici garantis : les indemnités de chômage ne sont plus versées qu’au compte-goutte et conditionnées par une recherche d’emploi effective et assidue, de plus en plus sévèrement contrôlée.
La culpabilité répandue et orchestrée par le pouvoir a gagné l’ensemble de nos vies.
En matière sanitaire l’épisode du COVID (2019-2021) fut criant et décisif.
Annulant leurs propres responsabilités dans la gravité de la crise 1 nos responsables conseillé·es et soutenu·es par un Comité (pseudo) scientifique ont chargé au maximum l’échine des citoyen·nes.
Ils/elles les ont décrétés coupables de la gravité de l’épidémie, de son extension et de sa durée, par leur négligence et leur désobéissance, relative ou absolue, aux diverses consignes : non-proximité, limitation des sorties dans le temps et l’espace, raréfaction ou rupture des liens habituels etc. Le respect strict de celles-ci étant vérifié à domicile dans le cas de quarantaine. Le couronnement de ces interdits fut symbolisé par le fameux passe sanitaire qui tout comme la vaccination dont il témoignait fut refusé par certains – de tels refus entraînant dans le monde médical, hospitalier, des suspensions professionnelles durables…
Le sentiment d’une faute universelle
Au-delà de cette crise, notre vie entière a été contaminée par ce sentiment d’une faute universelle et permanente. Nous hante, non le souci de bien faire mais la crainte de mal faire, et pour reprendre le terme de Jacques Rancière, d’insuffisamment nous soumettre au consensus sous ses formes autoritaires. Si bien faire active la part de liberté que comporte tout choix, mal faire est seulement se soustraire à ce que nous impose autrui et nous dérober à la passivité requise. Mais ce n’est pas une posture dynamique, créatrice. Disparaît alors, même si ce refus est un dur exercice de liberté, l’exaltation qu’il devrait provoquer : la peur du châtiment… et la culpabilité l’entachent.
Dans cette brèche s’engouffrent toutes sortes de soumissions aux injonctions, des majeures aux plus menues (apparemment), diffusées par l’instrument-roi qu’est la télévision.
Par la publicité destinée à stimuler les ventes et fortifier le marché, elle participait depuis longtemps à cette propagande et à ses effets cérébraux et économiques : dans un monde sans espérance l’achat réputé le meilleur par sa qualité comme son prix reste l’unique horizon où projeter désir et rêve et une des seules sources de valorisation possible, s’inscrivant dans la consommation et la compétition généralisées.
Mais dans d’autres domaines comme le quotidien, dans le sanitaire notamment, l’obéissance sous peine de faute, est plus que conseillée, assignant chacun·e de nous à rejoindre le troupeau docile ; la notion de “vigilance” nous est ressassée à tout instant par les media, face à des périls présents ou à venir, créés parfois de toutes pièces comme pour les fameuses alertes ou vigilances orange et rouge, dans certains cas démenties d’une heure à l’autre par les “experts” météorologiques.
Cette mise en garde continue nous transforme en réfractaires potentiels, en coupables. Psychologiquement comme pour la maladie, nous devenons symboliquement responsables donc coupables (!) non seulement de l’infraction… mais du phénomène lui-même, dans un transfert affolant puisque les causes profondes et anciennes des diverses catastrophes nous échappent : ainsi des épidémies et de toutes les manifestations extrêmes du réchauffement climatique.
Les vrais coupables
Là aussi la vraie culpabilité est à rechercher ailleurs : dans un néo-libéralisme qui comme le souligne Foucault 2 a tout misé sur l’entreprise, favorisant la pollution et la destruction de la nature depuis des siècles et cherchant à transformer cette erreur politique des gouvernants successifs en une responsabilité-culpabilité collective. Ce qui risque d’aggraver, par dépit, lucidité, révolte, l’accroissement des désobéissances quant aux restrictions, parfois légitimes, à accepter, tant nous est intolérable l’idée sous-jacente que nous serions nous-mêmes, individuellement, une “entreprise” à produire du dérèglement climatique !
Coupables clairement sont en effet déclaré·es ceux et celles qui osent se rebeller : les récentes émeutes de banlieue sont réduites par le pouvoir à la délinquance, et pour reprendre le terme macronien, à la “décivilisation” ! Ce qui lui permet de ne pas s’interroger sur les causes profondes de cette violence accumulée dont lui-même avec ses prédécesseurs à travers des inégalités et ségrégations croissantes, est responsable. Le mouvement écologiste, pacifique dans son ensemble, n’est pas épargné et est traité d’écoterroriste par le ministre de l’Intérieur.
Reconquérir notre autonomie mentale
Quelle que soit notre lucidité, l’obéissance aux ordres divers nous menace ; il faut lutter contre la résignation et reconquérir, étendre le terrain de notre autonomie mentale.
La tâche est double – et doublement malaisée – pour les femmes, coupables… de l’être dès le départ.
Malgré la courageuse offensive féministe, internationale, de ces dernières années, elles doivent lutter contre un sentiment tenace et profondément intériorisé d’infériorité contaminant tous les aspects de leur vie relationnelle, sociale, professionnelle, privée et psychologique.
La révolte politique première pour elles est de se délivrer de cette culpabilité et de ce sentiment d’indignité permanents : ne soyons plus des mendiantes d’égalité et d’innocence. Vivons-les ! En souhaitant que ce courage soit contagieux pour toutes et tous en tous domaines et contribue au rejet du carcan qu’un système sans âme veut nous imposer.
Marie-Claire Calmus
Je ne suis pas d’accord avec la définition que donne Jacques Rancière de la laïcité dans son article publié par AOC fin avril 2023 : L’ordre républicain d’Emmanuel Macron 1 .
Il en parle comme d’une “vieille” valeur, non pour faire de cette ancienneté une garantie de justesse mais au contraire pour dire qu’elle est dépassée et déviée de ses intentions originelles : loin de promouvoir l’égalité des citoyen·nes, elle ne ferait que jeter l’opprobre sur une partie de la population en raison de sa religion, et donc servir le racisme et contribuer à la répression dominante, celle de l’État policier 2 qui caractérise le régime actuel.
Sur la laïcité, les militant·es que nous sommes n’ont pas fini de débattre : tenant·es de la laïcité “traditionnelle” faisant de la neutralité des tenues une garantie d’harmonie de la cité et du respect des croyances ou des incroyances des un·es et des autres et tenant·es d’une laïcité “ouverte” au nom de la tolérance. Comme ceux et celles-ci Jacques Rancière voit dans la première un motif de division, de ségrégation, symptomatique de cet ordre renforcé par le gouvernement Macron et qui ne mérite pas mieux comme qualificatif que celui de “policier”. Les interdits comme ceux de signes religieux à l’école, dans les services publics, lui semblant autant d’expressions du néo-conservatisme libéral.
La loi de 2004 concernant le port du voile et autres signes religieux à l’école n’a pas rencontré, au-delà des premiers remous, d’opposition massive ; et même si une contestation sourde de cette loi tend à gagner du terrain actuellement, l’ensemble des citoyen·nes semble l’avoir adoptée et vouloir la respecter. Pour moi, ancienne enseignante du secondaire, elle continue à éviter le moins mal possible les conflits liés aux croyances et dont l’exaspération par les menteur·euses, imposteur·trices meneur·euses fanatiques peut aboutir à l’horreur dont Samuel Paty a été victime. 3
Mais je donne pleinement raison au philosophe quand il montre combien cette laïcité peut devenir un prétexte dans les mains du pouvoir pour confondre toute contestation avec une forme de “terrorisme”, en référence au terrorisme islamique. À Sainte-Soline et ailleurs.
Toute contestation est ainsi apparentée aux menées supposées des islamistes, confondu·es avec la totalité de la population maghrébine, et englobant la révolte justifiée des Palestinien·nes contre la colonisation israélienne.
Très judicieuse est la distinction faite à la fin de l’article entre une vraie République, démocratique et sociale, comme celle écrasée en 1848 et la Commune en 71, avec les “fausses” républiques, dont la nôtre actuellement, où les droits fondamentaux sont bafoués et remplacés par la répression.
Un texte à lire donc qui éclaire radicalement le débat non clos sur une notion centrale de la démocratie.
Marie-Claire Calmus
Stop ou stop ?
Stop ! Parce que le temps n’est plus aux calendes grecques. Stop ! Parce que les gémonies ont trop de choses à vouer. Stop ! Parce que le bocal déborde. Le colibri se serait-il trompé de cible ? Stop ! Parce que se débarrasser du capitalisme est une question de survie. Autrement le dernier qui s’en ira éteindra la lumière. Lisez Jorion… Stop ! Mais faut-il plutôt couler en beauté que flotter sans grâce ? Faut-il croire en Morel Darleux ? Stop ! Parce que basta ! Stop ! Parce que les chiffres enflent comme les températures, l’anthropocide en capillarité. Stop ! Parce que nous sommes locataires. Stop ! Parce que nous avons des enfants. Stop ! Parce qu’il est temps. Stop ! Parce qu’avant temps, on hésite à mettre vraiment ou encore. Stop ! Avant d’y mettre un déjà trop tard. Stop, c’est 68 artistes qui s’engagent face à la destruction en cours de l’humain et de la nature. Un livre n’a jamais changé le cours du monde, mais, ne pas en lire non plus, ou alors en mal. Alors. On attend encore ?
Francois Braud
Stop, 68 artistes s’engagent , La Manufacture de livres, 2023, 285 pages, 15€.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
En avril 2023, s’est tenue une Conférence internationale “pour la Séparation des Églises, des religions et des États”, sous l’impulsion de l’AILP (Association internationale de la Libre pensée). Des militant·es laïques et de gauche de divers pays sont intervenu·es pour faire le point sur la lutte pour la Séparation des Églises et de l’État, contre les empiètements des dogmes religieux… dans différentes parties du monde. Avec l’accord des organisateurs de la Conférence (notamment la Fédération nationale de la Libre pensée), nous publions ci-dessous la contribution d’un militant russe.
L’Église a toujours été associée à l’État, au pouvoir, et a toujours, à de rares exceptions près, coopéré avec l’État, en soutenant et en justifiant sa politique. La justification idéologique d’une telle politique a été fournie par les textes de l’Église, en premier lieu par le précepte biblique “Toute autorité vient de Dieu”, dont la traduction synodale, avec de nombreux commentaires, est généralement fournie dans les publications de l’Église, y compris sur Internet : “Que toute personne soit soumise aux autorités supérieures, car il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu, et les autorités qui existent ont été instituées de Dieu” (Bible – Romains 13:1).
Par conséquent, il n’est pas du tout étrange que l’Église ait soutenu et justifié non seulement les soi-disant régimes démocratiques, mais aussi ouvertement réactionnaires, y compris fascistes. Après tout, cela n’empêche pas de servir Dieu. C’était le cas en Espagne pendant la Guerre civile et plus tard sous Franco. C’était le cas en Allemagne sous Hitler. Enfin, cela a été le cas plus d’une fois en Amérique latine. Ainsi, pour paraphraser une célèbre phrase d’Alexandre Soljenitsyne concernant les dictatures latino-américaines, on peut dire qu’il suffit de nommer les dictateurs du XXe siècle, qui ont tué et torturé des milliers de personnes, pour dénoncer les liens entre l’Église et le fascisme.
À l’époque soviétique, l’Église comme type spécial d’organisation religieuse ainsi que sa place dans l’histoire présentent les caractéristiques suivantes :
premièrement, dans tous les systèmes sociaux antagonistes, l’Église est liée aux classes dominantes, elle remplit d’importantes fonctions politiques, juridiques et idéologiques, soutenant et sanctifiant les relations d’exploitation ;
deuxièmement, l’Église ayant pris forme à l’époque de la féodalité, elle a été étroitement liée à l’ensemble de la structure étatique et sociale, agissant “comme la synthèse la plus générale et la sanction la plus générale du système féodal existant” ;
troisièmement, à l’époque capitaliste, l’Église est séparée de l’État dans un certain nombre de pays capitalistes, dont la France et les États-Unis, et perd ses anciennes fonctions légales, les organisations religieuses sont en concurrence les unes avec les autres et l’individu jouit d’une certaine liberté de choix dans le domaine de la religion, ce qui masque le lien de l’Église avec la classe dirigeante. À l’époque post-soviétique, les auteurs d’articles sur l’Église dans les encyclopédies et les ouvrages de référence étaient les ministres de l’Église elle-même. En particulier, dans la Grande Encyclopédie Russe, l’article sur l’Église est écrit par l’Archiprêtre, et il n’y a pas un seul mot sur le lien de l’Église avec l’État ou avec des classes sociales, des couches ou des groupes.
L’Église dans la Russie impériale
Le patriarche Kirill, bras droit de Poutine
Tout au long de son histoire, l’Église Orthodoxe Russe (EOR) a non seulement soutenu, mais aussi fidèlement servi les autorités tsaristes, y compris au début du XXe siècle pendant la Guerre russo-japonaise et la Première Guerre mondiale. D’autant plus que, de 1721 à 1918, l’Église Orthodoxe Russe était dirigée par le Saint-Synode, établi comme institution d’État par Pierre le Grand en 1700.
L’Église et la religion étaient ainsi placées sous la stricte protection de l’État.
La crise de l’État s’est toujours accompagnée d’une crise de l’Église, surtout en temps de guerre, ce que les auteurs orthodoxes expliquent par l’influence d’une idéologie révolutionnaire de gauche antispiritualiste. Ils expliquent la position de l’Église en Russie pendant la Première Guerre mondiale comme suit : “Au tournant du XXe siècle, la société russe a connu une « désacrétion » notable. Imprégnée d’idées révolutionnaires, de fausse morale et de fausses valeurs, elle est devenue de plus en plus irréligieuse. La campagne contre l’État était en même temps dirigée contre l’Église. Celle-ci a souvent fait l’objet d’attaques et de critiques infondées et son autorité a été délibérément diminuée”.
L’Église en URSS
C’est pourquoi l’Église orthodoxe russe n’a pas accepté au départ la Révolution d’Octobre 1917 et le régime soviétique. Principalement parce que les Bolcheviks étaient des athées par principe et qu’après avoir pris le pouvoir, ils ont presque immédiatement séparé l’Église du nouvel État soviétique. Le premier point du décret du Sovnarkom “Sur la Séparation de l’Église et de l’État, de l’école et de l’Église ” était on ne peut plus clair : “L’Église est séparée de l’État”. Ce n’est qu’en 1927 que le Métropolite Sergius a publié une épître (connue sous le nom de “Déclaration”, dans laquelle il qualifiait l’Union soviétique de patrie civile et exhortait les membres de l’Église à la loyauté civile envers les autorités soviétiques, tout en exigeant du clergé étranger une loyauté politique totale envers le gouvernement soviétique. Au cours des années 1920 et 1930, puis à nouveau à partir de 1959, le Parti communiste et l’État soviétique se sont livrés à une agitation et à une propagande antireligieuses actives.
En conséquence, en 1987, le nombre d’églises en activité en URSS avait chuté de 54 000 à 6 893, et le nombre de monastères de 1 000 à 15. En outre, deux monastères se trouvaient en dehors de l’URSS – en Terre-Sainte et sur le Mont Athos.
À partir de 1987, pendant la période de la “Perestroïka” de Mikhaïl Gorbatchev, un processus graduel de renforcement du rôle de l’Église orthodoxe russe a commencé, y compris le transfert au Patriarcat, aux diocèses et aux communautés de croyant·es, de bâtiments et de propriétés qui étaient auparavant sous la juridiction de l’Église. À partir de 1988, dans le cadre de la célébration du millénaire du baptême du prince Vladimir de la Rus’ de Kiev et de la tenue du Concile de l’Église orthodoxe russe, les services divins ont commencé à être retransmis en direct à la télévision.
L’Église en URSS pendant la “grande guerre patriotique”
En URSS, la contribution de l’Église orthodoxe russe à la défense du pays a été discutée de manière fragmentaire dans la littérature scientifique, en général consacrée aux relations entre l’État et l’Église, mais pas dans les médias. Dans la Russie post-soviétique, le rôle de l’Église orthodoxe russe dans la victoire de la “Grande Guerre Patriotique” est clairement exagéré, tandis que le rôle du PCUS est à peine mentionné dans les livres et articles comme dans les médias officiels, y compris les médias religieux, ou alors il est relaté en mettant l’accent sur les décisions et actions erronées du Parti communiste et de ses dirigeants, y compris Staline. Il existe néanmoins une position plus équilibrée et plus objective.
Quoi qu’il en soit, dès le premier jour de la “Grande Guerre patriotique”, les dirigeants du Patriarcat de Moscou ont appelé le peuple à “défendre la patrie” et ont soutenu l’État soviétique. Mais dans les territoires occupés par les troupes allemandes, l’Église a activement collaboré avec les nazis. Dans le même temps, de nombreux ecclésiastiques ont participé au mouvement des Partisans, aidé les combattants clandestins, les prisonniers de guerre soviétiques et sauvé des Juifs et Juives de l’extermination.
Dans l’ensemble, la vie de l’Église dans les territoires occupés de l’URSS connaît une recrudescence massive et largement spontanée, en particulier en Ukraine, en Biélorussie et dans le nord-ouest de la Russie. Au cours des trois ans d’occupation, au moins 9 400 églises et environ 60 monastères ont été restaurés dans des conditions de famine, de dévastation et de manque de moyens matériels.
L’Église en Russie post-soviétique
Dans la Russie capitaliste post-soviétique, l’Église orthodoxe russe a non seulement retrouvé le rôle qu’elle jouait dans l’État tsariste avant la Révolution, mais elle l’a également considérablement renforcé, devenant une institution non-gouvernementale puissante et indépendante, tout en étant de fait un département ecclésiastique de l’État et surtout du pouvoir présidentiel. Dans les médias, principalement à la télévision, les Présidents successifs de la Fédération de Russie soulignent constamment le rôle particulier de l’Église. C’est notamment le cas du Président de la Fédération de Russie de 2008 à 2012, Dimitri Medvedev, qui a relevé le rôle particulier de l’Église en tant qu’institution publique la plus importante et de la plus haute autorité dans la Russie moderne.
À son tour, Vladimir Poutine, constamment soucieux de renforcer la position de l’Église dans l’État, et son rôle dans la politique publique y compris présidentielle, a signé une loi sur la protection de l’Église, il y a près de dix ans, officiellement “pour lutter contre les insultes aux croyances et aux sentiments religieux des citoyens”. L’Église orthodoxe russe s’est imposée dans la politique publique, officielle comme officieuse, et dans les principaux domaines de la société : dans l’idéologie de l’État, dans l’éducation, tant à l’école que dans l’enseignement supérieur, dans la culture et les médias, ainsi que dans les forces armées. Cette croisade contre la société laïque a été lancée par l’Église orthodoxe russe, d’abord timidement, même à l’époque de la “Perestroïka”, puis avec assurance et ouvertement à partir de 1992, et enfin de manière agressive et parfaitement cynique.
En mars 1994, le ministère de la Défense et l’Église orthodoxe russe ont conclu un accord de coopération mutuelle. En 2009, Dimitri Medvedev, alors Président de la Russie, a accepté l’idée du l’EOUPM et de plusieurs autres associations religieuses “traditionnelles” de créer un Institut du clergé militaire. En 2010, l’Église orthodoxe russe a nommé les premiers prêtres aux postes du clergé dans toutes les unités militaires. La même année, le ministère de la Défense a approuvé le Règlement sur l’organisation du travail avec les croyants des forces armées de la Fédération de Russie , dont le paragraphe 13 énumère les tâches des fonctionnaires, la première étant l’organisation et la tenue des rites, des cérémonies religieuses et la prise en compte des devoirs religieux du personnel des forces armées.
L’institution des prêtres militaires dans les forces armées russes se développe, leur personnel augmente et le programme de dotation de l’armée en aumôniers militaires est progressivement, mais régulièrement mis en œuvre. Dans le même temps, l’Église orthodoxe russe a béni à la fois la défense militaire de la Russie et “l’accomplissement du devoir militaire” en général, et les aumôniers consacrent constamment les armes, y compris les navires de guerre, les sous-marins et les missiles.
La Doctrine sociale de l’Église orthodoxe russe soutient le patriotisme chrétien, qui se manifeste entre autres dans “la défense de la patrie contre l’ennemi” (II, 3).
La Doctrine indique clairement que “l’Église […] n’interdit pas à ses enfants de participer aux opérations militaires, s’il s’agit de défendre son prochain et de rétablir la justice” (VIII, 2). Le document note également qu’“en temps de guerre, il est nécessaire de protéger la population civile de l’action militaire directe ” (VIII, 3). Il précise également : “dans le système actuel des relations internationales, il est parfois difficile de distinguer entre guerre agressive et défensive. La frontière entre la première et la seconde est particulièrement ténue lorsqu’un ou plusieurs États ou la communauté internationale entreprennent une action militaire sous prétexte de défendre un peuple victime d’une agression. C’est pourquoi la question du soutien ou de la condamnation par l’Église des opérations militaires doit être examinée au cas par cas, quand elles sont lancées ou en passe de l’être” (XV. 1).
Après la liquidation de l’URSS en 1991, une caractéristique, sans précédent historique, de l’Église orthodoxe russe a été la nature transnationale de sa juridiction exclusive au sein de l’ex-URSS (sans la Géorgie) : pour la première fois dans son histoire, le Patriarcat de Moscou considère son “territoire canonique” (le terme a été introduit en 1989) comme le territoire de nombreux États souverains et indépendants. Ce qui entraîne sur le plan canonique, depuis le début des années 1990, une situation de schismes et de juridictions parallèles, principalement en Ukraine, où il existe trois Églises : l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou, l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Kiev et l’Église orthodoxe autocéphale ukrainienne.
Mikhaïl Borisovitch Konashev
On ne se sent pas vaincu définitivement. Souhaitons d’être dans ces dispositions en ce début mai 2023 1 .
La défaite est la conclusion sans appel d’une guerre, même si elle a été vaillamment menée. Au sens propre comme figuré, on doit rendre les armes et SE rendre, “défait” c’est à dire décomposé.
Il y aura peut-être d’autres circonstances, un autre conflit, ou le même sous un meilleur jour, où nous pourrons prendre notre revanche mais quand, comment ? Seront-nous encore alertes, vigoureux·euses, et tout simplement vivant·es ?
Dans notre vie psychologique, cela nous aiderait sans doute aussi de ne pas confondre échec et défaite. Nous pouvons être désarçonné·es mais notre être n’est pas dissous, désassemblé.
Nous avons mal calculé notre élan, nos forces, la difficulté et la complexité de l’obstacle : un examen insuffisant, trop de précipitation, une préparation incomplète, des illusions peut-être.
Nous aurions tort de croire que tout est irrémédiablement perdu. Ce qu’il nous faut préserver, c’est notre intégrité, sa nature, ses forces, et avec confiance, l’affirmer, la proclamer dans tout ce que nous entreprenons. La seule chance d’atteindre quelque jour les buts fixés.
Marie-Claire Calmus
Vous pourrez lire ci-dessous le message d’Émancipation au congrès national de la Libre pensée, qui s’est tenu fin août 2023 à Paris.
Bonjour camarades,
À l’occasion de votre congrès, recevez les salutations d’Émancipation tendance intersyndicale (tendance syndicale issue du syndicalisme révolutionnaire, regroupant des membres de divers syndicats de l’Éducation nationale).
L’année passée aura confirmé que nous sommes dans une situation pleine de contradictions. D’un côté, le gouvernement fait avancer ses projets néfastes pour le compte de la bourgeoisie et du capitalisme français. Avec toute sa politique au service du grand patronat bien entendu (notamment la contre-réforme des retraites), mais aussi avec le démantèlement progressif des libertés démocratiques. Hier, il dissolvait de nombreuses associations, notamment les “Soulèvements de la Terre”, il portait un coup à la liberté d’association et à la loi de 1905 par sa loi “séparatisme”. Aujourd’hui il serait question de donner aux forces de police un statut spécial comme il en existe ou a existé dans des régimes autoritaires. Cette politique favorise le développement de forces d’extrême droite voire fascistes, souvent elles-mêmes liées à des fractions de l’appareil militaire ou policier, qui n’hésitent plus à menacer ou à attaquer physiquement les militant·es ou organisations forces progressistes. Ainsi la FNLP, elle-même, a été menacée, ce qui a suscité de nombreuses réactions de solidarité dont la nôtre.
Cette politique s’inscrit dans un contexte de montée des nationalismes et des militarismes, d’une relance à la “course aux armements”. L’invasion de l’Ukraine est une des manifestations de ces réalités, et sert de prétexte pour les amplifier.
Mais d’un autre côté, il y a des résistances de la classe travailleuse. Avec bien entendu l’immense lutte populaire pour combattre la contre-réforme des retraites. Mais aussi les mobilisations écologistes, féministes, antiracistes. Cette situation appelle à la fois à l’unité et aux débats. À l’unité, car il est nécessaire de construire des alliances entre les différents secteurs et organisations qui se mobilisent. Aux débats, car mettre en échec la politique de ce gouvernement et construire une alternative au système capitaliste ne se feront pas naturellement. Par exemple, prenons la mobilisation sur les retraites. Il était indispensable qu’il y ait unité syndicale pour le retrait du projet Macron ; mais peut-on considérer qu’on peut faire reculer Macron uniquement avec des “journées d’action” de 24 heures ? Peut-on considérer qu’on peut faire reculer Macron sans poser les questions de l’auto-organisation et du contrôle démocratique du mouvement par la base, de la conduite de la grève par les grévistes, de la reconduction des grèves avec comme perspective la grève générale ?
Aujourd’hui le capitalisme approfondit son cours réactionnaire dans tous les domaines, allant jusqu’à menacer les bases de la vie humaine sur Terre. Cela provoque inévitablement des luttes. Ces luttes peuvent souvent surprendre par leurs formes inhabituelles, souvent confuses et hétérogènes, et naissant hors du mouvement ouvrier classique. Luttes féministes, écologistes, luttes des gilets jaunes, antiracistes, pour les libertés démocratiques… vont constituer un enjeu important pour le mouvement ouvrier et démocratique ; sa responsabilité dans cette situation est de ne pas apparaître comme un commentateur passif, et encore moins d’être un “partenaire social” du gouvernement et du patronat. Sa responsabilité est de tisser des liens avec ces mouvements sociaux et d’y participer sur ses propres bases, pour faire avancer sa perspective historique : en finir avec le capitalisme et l’exploitation des humains comme de la nature.
Il est donc fondamental de mener les débats dans la clarté, et aussi de réaliser l’unité sur différents sujets . Nous en citerons en particulier deux, où nos organisations sont directement impliquées :
le combat contre le Service national universel (SNU) : nous voyons avec satisfaction ce combat monter en puissance, notamment au travers du cadre unitaire constitué par le collectif national contre le SNU ;
la lutte contre les violences policières et le racisme d’État : suite à la révolte des quartiers populaires en juillet, un cadre unitaire appelle à des manifestations le 23 septembre.
Pour finir, nous insisterons – car nous sommes avant tout des personnels de l’éducation – sur une autre lutte qui s’annonce importante pour les mois à venir : celle de l’école publique et laïque . Elle est aujourd’hui en ruines, notamment le lycée après la mise en place de Parcoursup et la liquidation du bac national. Mais ils veulent aller encore plus loin : territorialisation, casse du lycée professionnel, casse du métier avec le “pacte enseignant”, etc. Il est indispensable que les mobilisations se développent pour le retrait des mesures gouvernementales !
Nous terminerons sur un dernier point : merci de votre attention, et bon congrès !
Émancipation tendance intersyndicale
La crise écologique est de plus en plus fréquemment évoquée (et souvent de façon dépolitisée) tout simplement car elle a un impact de plus en plus visible sur les sociétés humaines. Aborder cette question dans les classes nécessite une réflexion préalable, car il est nécessaire de naviguer entre climato-scepticisme et écologie “officielle” (le “développement durable organisé” par une technocratie capitaliste “éclairée”, en réalité répressive et réactionnaire). En histoire-géographie, cela implique de faire apparaître un acteur central : les acteurs et actrices des luttes écologistes, et pas uniquement les États et les aménageurs. Mais ce n’est pas toujours aussi simple…
La crise écologique est une crise multiple, rappelons qu’il ne s’agit pas seulement de réchauffement climatique. La pollution du monde, les enjeux liés aux ressources naturelles parfois indispensables à la vie (comme l’eau), l’aménagement capitaliste de l’espace au détriment des espaces naturels mais aussi des conditions de vie de la population (disparition des services publics, des transports en commun, de l’agriculture paysanne, etc.)… une des dimensions de la question est la biodiversité, au cœur des débats sur la “sixième extinction de masse des espèces”. Cette question a été au centre d’un travail pédagogique ces derniers mois avec une association d’éducation populaire.
Une expérience : “négocier la biodiversité”
Les négociations internationales sur le climat sont assez connues, leurs particularités aussi : réunions internationales annuelles (les “COP”) parfois assorties d’accords, contre-sommets et/ou manifestations militantes, implication des ONG, etc. Il s’agit d’événements institutionnels, avec toutes les limites qu’on imagine, mais qui révèlent des enjeux et des débats importants pour le mouvement ouvrier et syndical, et posent la question de la construction des convergences dans les luttes (aussi bien sur les modes d’action, que sur la pluralité des organisations : partis, syndicats, associations de base, « grandes » ONG, etc.)1 .
Ce qui est moins connu en revanche, c’est l’existence de COP sur la biodiversité, se tenant tous les trois ans suivant un schéma proche.
C’est d’elles qu’il s’agira dans la suite de l’article. Le travail pédagogique effectué a impliqué trois classes (Seconde, Première spécialité HGGSP, Terminale HGGSP)2 , d’avril à juin 2023, concernant les enjeux internationaux sur la biodiversité. Il s’est étalé sur trois séances de deux heures. On notera tout de suite une différence d’approche et de motivation pour les Terminales : non seulement du fait de leur maturité intellectuelle, mais aussi du fait d’une politisation (à gauche) plus marquée chez plusieurs élèves, et enfin car la spécialité de Terminale s’emboîte parfaitement avec cette thématique. En effet, le programme de cette spécialité en Terminale comprend toute une partie (environ 25-30h de cours) sur les enjeux historiques, politiques et géopolitiques de l’environnement, avec un chapitre sur les négociations internationales… par ailleurs, concernant les élèves, elles3 et ils ressortaient d’une épreuve de spécialité fin mars, quelques semaines auparavant 4 .
À propos de la “géopolitique de l’environnement”
La géopolitique, au cœur de la spécialité HGGSP, a eu longtemps – et à raison – mauvaise presse dans les milieux militants. Certains courants encore aujourd’hui considèrent en substance que la géopolitique, c’est de l’idéologie bourgeoise. Cela reflète surtout leur approche très idéologique, et un retard théorique. Il y a différents courants théoriques d’analyse des relations internationales, certains sont en effet centrés sur les États comme acteurs uniques de la géopolitique (courant “réaliste” autour de Hans Morgenthau et Raymond Aron, et dans une certaine mesure le courant “libéral”)5 . Mais cela fait depuis longtemps que d’autres courants montrent le rôle des acteurs non-étatiques pour comprendre le monde : courants constructivistes, féministes, “radicaux”, etc. sans oublier les courants marxistes. Des théoricien.nes marxistes n’ont jamais dédaigné l’analyse de la géopolitique à leur époque, et continuent de le faire6 .
Cadrage, objectifs, méthodes
Le travail a été mené en partenariat avec une association d’éducation populaire intervenant de l’école primaire jusqu’en Terminale : “Les petits débrouillards”.
L’objectif général de ce travail est double : d’une part, faire prendre conscience de quelques enjeux liés à la biodiversité. D’autre part, mettre les élèves en situation de jeu de rôle : après un travail préalable chaque élève représentera un acteur (il y a trois groupes : association écologiste, État, multinationale…). Il s’agit pour les élèves de prendre conscience du mécanisme des négociations internationales sur la biodiversité, de se former au débat construit, de travailler sur la prise de parole (lors de la dernière séance, les élèves doivent faire un discours correspondant au rôle qu’ils ont choisi).
Le travail se déroule sur trois séances de deux heures. Tout d’abord une séance de sensibilisation sur ce qu’est la biodiversité, quelles sont les menaces la concernant et les acteurs qui interviennent. Ensuite, une séance où les élèves s’approprient des connaissances sur les divers acteurs au travers de fiches contenant diverses informations (le point de vue de l’acteur sur les questions de biodiversité, les enjeux pour lui…). Enfin, dans une logique de jeu de rôle, les élèves élaborent un discours rassemblant et synthétisant les connaissances, puis se réunissent pour discuter d’articles précis d’un traité international… et voir s’ils/elles trouvent un consensus/compromis. Ce dernier point là implique une réflexion sur les modalités de décision : il n’y a pas que le vote à majorité simple qui existe pour trancher des débats.
Les trois séances sont constituées de trois ou quatre activités, une partie reposant sur du travail en petits groupes.
Globalement, les élèves se sont pris.es au jeu, bien entendu de façon inégale suivant les individus et les classes. Ce qui n’empêche pas des interrogations sur le sens et le contenu du dispositif.
Éducation populaire et enseignement : deux logiques à concilier
L’association intervenante présente d’emblée sa perspective : la démarche des élèves est primordiale. Il s’agit de permettre aux élèves de développer des capacités dans le domaine de la prise de parole, le travail en groupe, la synthèse d’informations. Autrement dit, l’apport de connaissances n’est pas un objectif en soi, même si une sensibilisation rapide aux problématiques de la biodiversité en début de séance est nécessaire.
Or pour l’enseignant·e, les méthodes sont indissociables des contenus. Cela influence d’ailleurs directement la motivation des élèves. Ainsi, il n’est pas étonnant que les élèves de Terminale aient spontanément montré le plus intérêt pour ces activités : ayant reçu un enseignement sur un sujet très proches les élèves pouvaient d’emblée s’approprier le dispositif pédagogique car il “raisonnait” avec des contenus déjà étudiés. De même, les élèves ne maîtrisant pas forcément le vocabulaire parfois technique lié à ces questions, et qui se retrouve dans certains des documents utilisés. C’est pourquoi (dans les classes de Seconde et Première) j’ai décidé, en plus des trois séquences prévues en commun avec les intervenantes de l’association, de réaliser un petit travail préalable en classe portant sur les enjeux politiques et géopolitiques de la biodiversité, les concepts et notions utilisés…
C’est là que réside la clef de la réussite pédagogique : éducation populaire et enseignement se complètent, l’enjeu est de trouver une articulation entre les deux sans que l’un ou l’autre ne s’efface. Par exemple, la démarche d’éducation populaire plaît a priori aux élèves, mais on s’aperçoit vite que chacune des trois séquences se passe beaucoup mieux quand un “cadrage” préalable est opéré au début (pour indiquer les différentes activités qui vont se dérouler pendant deux heures, faire comprendre les liens entre elles, les objectifs qu’elles visent…).
Une dernière remarque : l’intérêt pédagogique est aussi lié pour les élèves au fait de se retrouver dans un cadre pédagogique inhabituel, avec un peu plus d’autonomie… mais le cadre du lycée général s’y prête mal ; Les emplois du temps – complexifiés par la “réforme” de Blanquer – sont de plus en plus contraints, rendant difficile le fait de trouver des “créneaux” horaires satisfaisants. Le nombre d’élèves – personnellement je me retrouve avec 37 élèves en classe de spécialité en cette rentrée – peut rentre assez difficile le fonctionnement du dispositif. Les épreuves de spécialité de mars (depuis déplacées en juin) rendent impossible son déroulement pendant toute une partie de l’année de Terminale (et impossible aussi cette année en Terminale si des allègements de programme ne sont pas décidés).
Au final, tout cela pose la question : peut-on faire en sorte que les élèves tirent profit de cette convergence enseignement/ éducation populaire autrement que de façon très ponctuelle ? Et peut-on penser durablement cette convergence dans le cadre du lycée général actuel issu de la réforme Blanquer : un lycée aliénant, pratiquant le tri social maintenant sans le moindre fard avec Parcoursup ? La réponse à cette dernière question ne peut être que négative.
Quentin Dauphiné
Les révolutions arabes, loin d’être parvenues à leur terme, après les répliques violentes qu’elles suscitèrent, laissent néanmoins dans le domaine du possible ce que “le peuple veut”, une décennie plus tard. En Syrie, se réaffirment aujourd’hui les revendications nées de mars 2011, sorties des entrailles d’un peuple pourtant profondément meurtri et ô combien trahi.
Dans ce contexte, impérialismes, puissances régionales sont à la manœuvre pour tirer avantage de la confrontation entre un peuple et son régime honni et des enjeux géo- stratégiques de la région, utilisant les forces kurdes du PKK, le Hezbollah libanais, laissant circuler les troupes de Daech et de HTS (groupe rebelle djihadiste), tel un poison au sein du peuple syrien. Bachar al-Assad, tête pourrie d’un corps déliquescent, est confronté à la sourde dissidence de certains de ses généraux. L’insurrection actuelle du peuple druze sonnerait-elle le glas de la dynastie des Assad ?
La chape de plomb saute ! Le drapeau de la révolution aux trois étoiles est brandi !
Pain, Justice, Liberté
Ainsi, plus qu’en 2011, le pouvoir des Assad est menacé de choir. Une crise économique sans précédent, sociale, politique, étouffe tout un peuple laissé à l’abandon, sans ressources ni devenir, sur fond d’épidémies, de pénuries, de violences aveugles, de bombardements et de séisme dévastateur.
Chômage endémique massif, inflation galopante, un dollar US aujourd’hui s’échange contre 14 000 livres syriennes, sachant qu’un salaire moyen qui correspond à huit dollars permet seulement deux jours d’existence pour une famille de quatre personnes. Les populations vivent avec l’argent de la diaspora quand c’est possible !
Peu ou pas d’eau potable, ni d’électricité à disposition pour la majorité de la population, laquelle demeure privée de médicaments… Plus de 90 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté !
Ce peuple qui n’a plus rien à perdre ne peut trouver son salut que dans un sursaut national. Preuve en est sa détermination à s’émanciper, qui convoque encore et toujours les revendications nées du soulèvement de mars 2011.
Peuple “UN”, uni au-delà de toute confession, pain et libertés démocratiques, laïcité comme facteur de cohésion sociale.
Soulèvements
L’insurrection toujours active au nord-ouest, principalement dans le gouvernorat d’Idleb, est soumise aux bombardements russes et du régime, mais la ligne de fracture avec le pouvoir s’étend désormais jusqu’au sud du pays, dans les montagnes druzes, ainsi qu’à Jabla, petite commune à l’est de Lattaquié, au cœur même du fief alaouite des Assad où un manifeste contre le régime écrit et diffusé a occasionné l’envoi massif de polices secrètes et de forces armées.
Soueïda
Les Druzes, de confession hétérodoxe chiite, ont toujours manifesté une autonomie spécifique par rapport au régime, sinon une opposition. Cette communauté a refusé de se plier aux injonctions de conscription nationale du régime et n’a pas participé à la répression armée du peuple syrien. Sa contribution aux soulèvements de 2011 a été active, à travers la mise en œuvre de conseils locaux populaires.
En 2018 et en 2022, les populations de la ville de Soueïda s’étaient soulevées pour protester contre la vie chère, le chômage, le prix excessif du carburant. Elles prirent d’assaut le bâtiment du gouvernorat aux cris de “le peuple VEUT la chute du régime !” Des tirs à balles réelles firent des victimes parmi les insurgé·es. Les revendications économiques se muent en exigences politiques : rien moins que “la chute du régime”.
En août 2023, la scène sociale rejoue la même confrontation, mais avec une toute autre intensité.
Le peuple druze se soulève à nouveau massivement à Soueïda et dans les montagnes. La grève générale est décrétée. Le maire officiel de Soueïda est écarté, un autre, imposé par le peuple, prendra le relais administratif.
Le bureau de la représentation gouvernementale est fermé, ses fonctionnaires sont chassés, ainsi que les membres politiques du pouvoir. Les commissariats sont neutralisés, la hiérarchie policière à son tour est mise sous les verrous, tandis que la porte du local du parti Baas est soudée, définitivement close.
Un conseil populaire est mis en place, le peuple prend la rue, exige la chute du régime, “la démocratie, l’égalité” et le rejet des islamistes, d’ailleurs absents dans l’espace public de ce mouvement populaire. Soulignons toutefois que Hikmat Alhajary, chef spirituel druze, appelle à chasser toutes les milices iraniennes.
Le peuple “VEUT”, non seulement la chute du régime, mais aussi le départ des Russes, des Iraniens, du Hezbollah, des Américains, des Turcs, de toutes forces étrangères !
Les manifestations de rue sont massives, mixtes, et le voile islamiste se fait rare !
À ce jour, les forces du régime n’interviennent pas, sur ordre du Kremlin : l’issue de la confrontation est trop incertaine, et grand le risque de contagion, plus particulièrement à Jaramana, en banlieue de Damas, où le peuple a déjà pris la rue, certes rapidement réprimé.
Le Hezbollah et les milices iraniennes sont particulièrement honnis.
Révolution qui jamais ne rompt !
Ces soulèvements et révoltes de la faim, jusqu’au cœur du système, tant sunnite que druze, mais aussi alaouite, réactivent la conscience politique.
Bachar reste à ce jour la clé de voûte d’un système mafieux, conforté par les impérialismes d’est et d’ouest et les puissances régionales, au premier rang desquelles l’Iran et ses milices affidées du Hezbollah libanais, auxquelles s’ajoutent celles de l’Arabie saoudite et des Émirats Arabes Unis qui ont, toutes puissances confondues, participé au délitement ou à la volonté d’anéantissement de la révolution syrienne.
L’État d’Israël entretient, dans un accord tacite, un climat de “ni guerre ni paix” avec le régime de Damas en se réjouissant du drame que vit le peuple syrien rendu exsangue.
Les soulèvements en cours mettent à nu les ressorts des mécanismes d’appropriation et de prédation impérialistes ainsi que ceux des puissances régionales…et du régime !
Cynisme et imposture de la famille Assad
Outre les habituelles prédations lésant le peuple, les artisans, des familles bourgeoises supposées riches, des ONG qui interviennent sur les territoires que les Assad contrôlent, ce pouvoir népotique organise désormais la production et le marché du captagon à une échelle internationale. La famille Assad génère ainsi trois fois plus de profit que tous les cartels mexicains réunis, soit plus de dix milliards de dollars. Ce narco-État » est pourtant réintégré à la Ligue arabe. Sa drogue inonde tout le Moyen Orient, accélérant le processus de déchéance et de misère de populations entières.
Dans ce contexte, les USA réinstallent leur présence militaire en zone désertique à al-Tanf, à la frontière avec l’Irak.
Avec leurs forces supplétives, les YPG/YPJ, ils contrôlent et persistent à s’approprier les champs gaziers de Koniko et puits de pétrole des sites de Deir Ezzor, Raqqa, Hassaké.
Avoir la main sur les hydrocarbures en Syrie est hautement stratégique.
La fable de la croisade contre Daech des puissances occidentales avec, comme forces d’appui, les FDS dirigées par les YPG-YPJ, perd sa crédibilité.
La politique des YPG/YPJ/PKK
Les YPG/YPJ/PKK, dont la vitrine du Rojava illumine tout le Moyen Orient de ses avancées progressistes et révolutionnaires, ne perdent pas pour autant les notions prosaïques d’argent, “nerf de la guerre”, et peu importe les moyens des alliances si celles-ci permettent d’abonder les caisses de leurs organisations militaires.
Pour ce faire, le bras armé des FDS, soutenu par Washington, contrôle les champs pétroliers d’al-Omar, d’al-Tanak, de Jafra (région de Deir-Ezzor et Hassaké). Ces forces exploitent semblablement le champ de Rmeilane.
Si ces ressources en hydrocarbures présentent peu d’intérêt économique pour les USA, elles sont une source de revenus incomparables pour le PKK, dont le régime de Damas est privé. Les profits sont juteux, d’autant que les YPG pourvoient la région en pétrole, y compris le Régime, lequel en retour, paie en dollars…
Le Kremlin ne se prive pas non plus. Il se sert largement et projette stratégies régionale et internationale sur le long terme. Le port militaire de Tartous, port d’attache de la Ve escadre russe, et la base aérienne à Meimmin pour l’aviation de guerre, ancrent pour longtemps les forces stratégiques russes en Méditerranée orientale, au cœur des enjeux au Moyen Orient, avec, en perspective le continent africain. Présences renforcées par les bases de Al-Tyas, proche de Palmyre, et de Cha’irat, proche de Homs, et la station d’écoutes du GRU (renseignement-forces armées russes) de Tel Al-Hara, proche de Deraa.
Dans sa sphère d’influence, Guennadi Timtchenko, ami de Poutine, pille les champs gaziers près de Homs.
L’impérialisme russe au Moyen Orient protège ses propres intérêts dans le domaine des hydrocarbures en s’opposant à l’acheminement du pétrole et du gaz qatari vers l’Europe, qui transite par la Syrie.
L’Iran, autre puissance régionale, principale alliée du régime syrien, a vassalisé Damas, désormais surendetté à hauteur de 50 milliards de dollars, que Téhéran récupère en pillant le pétrole, les phosphates et autres ressources. Le parrain iranien implante ses réseaux économiques et son influence politique et militaire jusqu’au Liban, où sa présence, par le truchement du Hezbollah, ruine ce pays.
La Turquie enfin, puissance coloniale active en opposition au peuple kurde qu’elle ne reconnaît pas, profite de la situation de guerre en Syrie pour asseoir sa présence militaire dans le gouvernorat d’Idleb et affirmer ainsi son influence stratégique en Méditerranée orientale et en Libye.
Elle préempte sur toute la frontière nord une bande territoriale de 30 km de profondeur en territoire syrien au prétexte de se prémunir des attaques kurdes des YPG/YPJ/ qui, à cette occasion, ont perdu leurs territoires dits du Rojava.
De telles entreprises coloniales ou impérialistes ne sauraient se produire sans l’adhésion de forces supplétives acquises auprès de populations locales démunies et affamées, dûment payées.
Les USA et les Occidentaux (dont l’État français) ont acheté les milices YPG/YPJ du PKK, pour sanctuariser les exploitations pétrolières et gazières à l’est de l’Euphrate, convoitées par le régime et Daech. À charge pour elles d’organiser la gestion de la vie sociale et administrative de Manbij à Deir Ezzor, en terre arabe, non kurde, et de neutraliser les cellules actives de Daech.
La gestion à dominante kurde de la vie sociale et administrative en territoires arabes ne peut que susciter le mécontentement des populations et des chefs de tribus arabes ainsi dépossédés.
Révolte des tribus arabes et intervention d’Ankara
Les tribus arabes conduites par Abou Khawla, chef de tribu et important trafiquant à la frontière irako-syrienne, tentent de prendre l’ascendant sur les forces FDS, mais cette entreprise guerrière tourne à son désavantage et il se fera capturer sur les lieux de négociations pourtant convenus entre les deux parties (PKK et Chefs de tribus).
D’autres tribus prennent la relève et poursuivent les combats fin août à Alep, Raqqa, Hassaké, au nord-est de la Syrie… Des négociations, sous contrôle américain, sont en cours pour concilier les intérêts des tribus, des YPG et des puissances impérialistes…au détriment des populations.
Ankara, dans un premier temps observateur, profite de l’occurrence pour affirmer ses positions contre les FDS, en ouvrant un nouveau front armé, engageant l’ANS (pseudo armée nationale syrienne, sous obédience turque) dans la région de Manbij.
En ces circonstances, l’armée du régime, appuyée par l’aviation russe, se bat aux côtés des FDS contre l’ANS, laquelle, dans ses velléités guerrières, avait pris soin de couper l’axe stratégique routier M4 qui relie la Syrie d’est en ouest, ouvrant à une menace économique logistique majeure.
La puissance tutélaire américaine interviendra encore pour mettre un terme à ce deuxième front de guerre, potentiellement trop dangereux.
Ces revirements et alliances à fronts renversés sans principes révèlent les positions cyniques, tant des puissances impérialistes que régionales, ainsi que celles des chefs de guerre de tribus qui, défendant leur pré carré, participent activement au dépeçage du pays.
YPG/YPJ forces révolutionnaires ?
Depuis 2013, les YPG/YPJ, en lien avec le PKK, ont fait irruption dans l’imaginaire collectif militant en Europe. Leur trajectoire est pourtant loin d’être le parangon d’une organisation.
Après l’assassinat de Mechal Timo, activiste kurde de la “Déclaration de Damas”, organisateur de milices mixtes arabo-kurdes opposées à Bachar et à son régime assassin, Saleh Muslim, chef militaire du PKK, passe un accord avec Damas pour neutraliser par la force armée toute velléité du peuple kurde de prendre les armes contre le régime. En échange de quoi il propose un pacte de non belligérance, et toute latitude pour disposer d’un espace délimité en trois zones (Afrine, Kobané, Qamichli), ce qu’il obtient de Bachar. En 2013 le Rojava est né.
Après avoir été dans la main du régime sous Hafez al-Assad, puis du Kremlin, et aujourd’hui de l’impérialisme américain, le PKK et ses milices armées, qui bénéficient de 30 % des revenus dus à l’exploitation du pétrole à Rmelan, jouent les flancs gardes des forces étasuniennes et occidentales. Toutefois, habituée aux renversements de tendances, la direction politique balance aujourd’hui entre une approche de conciliation diplomatique avec Moscou, selon Ilham Ahmed, responsable politique, ou le maintien des liens avec Washington, selon Abdo Madloum, responsable militaire.
Le régime aux abois !
Bachar a atteint un point de non-retour, condamné, à terme, à fuir ou à périr. Se sachant poursuivi pour quantité de crimes de guerre et contre l’humanité, il tente d’échapper aux accusations en faisant disparaître dans des circonstances troublantes des officiers haut gradés trop impliqués dans le crime. Cette trahison dévoilée suscite colère et esprit de vengeance dans les rangs de ceux censés assurer la protection du dictateur.
Soulèvement druze, colère sourde alaouite, distance prise par les Kurdes, silence majoritaire des chrétiens : l’imposture du régime se mesure au scepticisme des minorités dont il se proclamait le garant. L’offensive druze mine les fondements mêmes de l’autorité du régime, lequel n’a plus d’assises sociales ni régionales.
Tragédie ou espérances ?
Pour le peuple syrien, l’horizon du pays reste fermé, et soudain l’espoir renaît. Les sourds combats clandestins sortent de l’ombre en éruptions populaires au nez et à la barbe d’un pouvoir vacillant.
Le soulèvement de Soueïda nous le rappelle.
Mais, au-delà, d’autres combats tout aussi violents et incertains se mènent, dans l’Iran proche, en Ukraine, où une défaite du Kremlin conduirait inéluctablement à la chute du régime des Assad et, dans le même élan, à celle des mollahs et de la junte soudanaise, et à d’autres dictatures…
Cette espérance pourrait renaître en Palestine, au Kurdistan, au Liban.
Nous nous devons de tout faire pour que cela advienne, et militer pour l’unité de ces luttes pugnaces contre d’innommables pouvoirs prédateurs, engagées par des peuples debouts où la femme, qu’elle soit iranienne, syrienne, soudanaise, ukrainienne, impose sa place pour la liberté et la révolution.
Claude Marill, le 18/09/23
Dans les 26 mois qui séparent ces accords de l’assassinat de Rabin, ce dernier a installé 60000 nouveaux colons. Et quand Baruch Goldstein a tué 29 Palestiniens dans le Caveau des Patriarches à Hébron, au lieu d’expulser les colons, Rabin a envoyé 2000 soldats pour les protéger. Deux mois avant son assassinat, Rabin signait avec Arafat les accords de Taba. La fragmentation de la Cisjordanie en trois zones A, B et C, cette dernière étant littéralement annexée, signifiait une fois pour toute qu’il n’y aurait pas d’État palestinien. Depuis 30 ans les concepts de “processus de paix” et de “solution à deux États” ont permis au rouleau compresseur colonial de s’emballer. Il y a aujourd’hui six fois plus de colons qu’au moment d’Oslo. La complicité de la communauté internationale et les accords signés entre Israël et les pays féodaux arabes font qu’aujourd’hui, les dirigeants israéliens peuvent rêver d’un nouveau nettoyage ethnique et d’une annexion pure et simple. Ne les laissons pas faire !
Je ne sais pas vous, mais moi…
… je lis comme une forcenée, à peine un bouquin terminé, j’allume le suivant, les yeux gonflés, vaguement rougis d’avoir converti les heures de sommeil en heures de veille.
Lire, lire, lire
Des milliers de pages, une absence totale de discernement, je lis juste, inspiration, expiration. Je suis un bibliobus rouillé qui se déplace de village en village et propose des stocks de romans sentimentaux, de polars, d’œuvres à thèse, de récits de voyage, de fiches de cuisine. Je suis la fille d’une mère qui, depuis qu’elle ne parvient plus à lire, se laisse doucement dériver. À quoi bon insister sans le secours des mots de nos frères et de nos sœurs les écrivain·es ?
On peut s’interroger sur notre rapport aux livres. Le mien est physiologique, j’ai un organe supplémentaire dans le corps, près des pieds peut-être car il m’aide à marcher ou près des poumons car il m’aide à respirer… La littérature permet ce tour de force surnaturel de garder vivant·es pour de vrai les disparu·es de tous les temps. Combien de Cervantès, de Dostoïevski, de Spinoza de par le monde ? Des milliers, des millions. Leurs âmes dupliquées à l’infini jusqu’à extinction de l’espèce humaine (pour bientôt paraît-il).
Jerry Stahl ?
L’été des vacances s’achève. La Normandie de mon enfance pour moi. On se caille pendant que d’autres cuisent.
Le cadre idéal pour lire Nein, nein, nein ! La dépression, les tourments de l’âme et la Shoah en autocar .
Je n’avais jamais entendu parler de Jerry Stahl, l’auteur. Sur les photos, une gueule à la Michel Constantin, des rides comme des autoroutes à quatre voies.
L’autoroute, Jerry Stahl l’a sûrement empruntée pour sillonner la Pologne et l’Allemagne, de lieu de mémoire en lieu de mémoire. Auschwitz, Buchenwald et Dachau et entre deux, quelques châteaux maléfiques de la “Grande Histoire”. Le tout arrosé de bière et de saucisses déclinées sous toutes leurs formes. Dommage pour Stahl, végétarien-sans-alcool.
Un holocauste tour ? Pourquoi ?
À quoi bon se faire mal ? Pourquoi un écrivain vieillissant, juif américain névrosé revenu de l’héroïne, avec des problèmes de vessie (comme Philip Roth) mal remis de ses mariages foireux à répétition, père mal dans sa peau, grimpe-t-il dans un bus de luxe en compagnie de congénères bigarrés pour un “holocauste tour” qui le démolira forcément et pas pour les raisons que l’on imagine ? Cette question, ainsi que quelques autres, reste sans réponse ou du moins sans réponse satisfaisante. Peu importe. La force du récit est dans ce qu’il cache plutôt que dans ce qu’il montre.
Quelques titres de chapitre pour donner une idée du “ton” : “la seringue de Staline”, “les Juifs porte-bonheur et le cow-boy de Varsovie”, “gueuleton post-traumatisme”, “Dachau blues ”. Encore un qui fait le malin se dit-on. L’ironie et l’humour scatologique servent toujours à la même chose, à différer le moment où on crève de honte et vomit dans un coin, à l’abri des regards.
Et c’est parti avec l’agence “Globule Tours” qui annonce dans sa brochure publicitaire “Pendant ce séjour […] vous visiterez certains des camps de concentration en activité pendant la Seconde guerre mondiale. Vous découvrirez les plus infâmes : Auschwitz et Birkenau, où vous verrez des souvenirs glaçants de l’Holocauste ”. Que le monde actuel ressemble chaque jour davantage à un teaser de séries Netflix n’est pas nouveau mais Jerry Stahl a le mérite de le rappeler avec les armes dérisoires qui sont les siennes, un stylo et des petits carnets en moleskine dans lesquels il écrit en temps réel. Buster Keaton à Dachau ? Il y a un peu de cela. Chaplin prétend que s’il avait su pour les camps de la mort, il n’aurait pas réalisé Le Dictateur. Mauvaise chronologie en quelque sorte.
Le Dictateur sort aux États-Unis en 1940 et tant mieux pour nous…
Trois fois oui
Nein nein nein est donc un “road trip”. Quand certain·es parcourent les lieux de tournage de Game of Thrones , d’autres se rafraîchissent à la cafétéria de Buchenwald. Les motivations sont les mêmes. Que les méchant·es aient existé ou pas, on s’en fout si l’on peut voir où ils ont exercé leurs talents. À ce propos les pages consacrées par Stahl à Ilse Koch, la “chienne de Buchenwald” sont…
Choisissez l’adjectif, je n’en ai aucun à disposition. Stahl ne se livre à aucune analyse, il laisse parler Lena, la guide à qui il demande pourquoi elle fait ce métier.
À plus d’une reprise, le récit de Stahl m’a fait sourire car l’humour noir est fait pour cela, faire sourire. Chacun·e décide de ce qui le/la fait sourire, le portrait des compagnons de voyage de Stahl, la pizza arrosée au coca glacé après la visite des chambres à gaz à Auschwitz, les pages consacrées aux saucisses, fleurons de la gastronomie polonaise. Le jour aussi où Stahl se prend une porte vitrée dans le nez et pisse le sang alors qu’il voulait afficher sa supériorité morale en pleine cafétéria à Buchenwald (un “Et puis BAM !” résume à lui seul la vanité de l’entreprise) est un épisode d’anthologie.
L’important est ailleurs, la trace que laisse dans la tête ce livre, foutraque, agaçant, humain. Pour moi, attention spolier, une phrase à la fin : “Tout ce que je sais, c’est que depuis mon retour d’Europe de l’est, depuis que j’ai débarqué de cet « autocar de luxe» , je n’ai jamais autant aimé mes enfants… ni craint mes voisins, mon pays, ni le siècle où je vis”.
Moi, nous, vous
Dans quel bus, enclave absurde de confort dans un monde en chute libre, monte-t-on sans le savoir ? Par quelles fenêtres regarde-t-on l’extérieur sans rien comprendre ou ressentir ?
“En arpentant la topographie tracée par le sang et les larmes versés, on peut transformer l’abstrait en viscéral. Et agir ” écrit Jerry Stahl qui ajoute alors : “Oui, vous le pouvez… Du moins, si vous êtes une meilleure personne que moi”.
Moi.
Voilà la clé, qui ouvre ou qui ferme.
Bonne lecture.
Sophie Carrouge
Nein, nein, nein , Jerry Stahl, Payot et Rivages, 2023, 234 pages, 22€.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Les militants et militantes ont débattu toute la semaine de la réforme des retraites, de la montée de l’extrême droite, du racisme, des violences policières, des flux migratoires, du droit d’asile.
La semaine s’achève, c’est une belle soirée d’été. La Loire n’est pas loin, on est au bord du canal de la Marinière, construit à grands frais et grandes pertes humaines. Rendu rapidement inutile, il ne sert plus qu’à abreuver des troupeaux et accueillir des pêcheurs sur ses rives. Beaucoup de cyclistes empruntent la piste qui le longe. Au camping du Migron, hameau proche de Frossay, des jeunes et des moins jeunes montent leurs tentes ou s’installent près de leur camping-car. Des cyclistes continuent à arriver, équipé·es comme des coureurs et des coureuses du Tour de France, mais sûrement bien content·es de ne pas avoir à escalader des montagnes. C’est le dernier soir, les militants et militantes pensent déjà à la paëlla commandée au restaurateur du camping, elle ne va pas tarder à arriver.
Il est là, immobile, muet, devant le camping. Ceux et celles qui ont déjà quitté le camping pour se rendre dans la salle du banquet l’on bien aperçu, mais ont passé leur chemin. Il porte un bonnet enfoncé jusqu’aux yeux, il est noir.
C’est maintenant l’heure de l’apéro. Un petit Kir ne fera pas de mal. Mais voilà qu’une rumeur se répand : Il se passe quelque chose devant le camping, la police est là, ils vont embarquer quelqu’un ! “Une militante dit : On ne peut pas ne rien faire. On y va !” Aussitôt dit, aussitôt fait, un groupe retourne au camping et croise une voiture de police. L’homme noir immobile est-il à l’intérieur ? Non, il est encore là, entouré de militants et militantes.
L’homme immobile et muet a un nom : Ismaïl. Il a une biographie : il vient de Guinée Conakry, il parle français, il est en France depuis 2017. Que faire ? On ne va quand même pas le laisser là et aller déguster la paëlla ! Une stratégie est élaborée : il va manger avec nous et, après, il sera hébergé dans un gîte. On verra le lendemain ce qu’on peut faire. On essaie de contacter des militant·es du droit d’asile de la région.
Ragaillardi par un peu de nourriture, l’homme noir est là, parmi les militants et militantes. Petit à petit, on apprend qu’il a été accueilli dans la région dans le cadre du programme Welcome. Il aurait un titre de séjour, mais c’est sa femme qui aurait les papiers, il ne les a pas sur lui. Ismail ne tarde pas à s’endormir sur un sofa, au milieu des livres de la librairie, il passera ensuite la nuit dans un gîte. Le lendemain matin, alors que la semaine est terminée, Ismail est amené chez une personne qui l’a connu et accompagné pendant les premières années qui ont suivi son arrivée en Loire Atlantique. Il aurait disparu des radars depuis quatre ans.
Le soir, il ne reste qu’un petit groupe dans un bungalow, c’est l’heure des guitares et des chansons. De temps en temps, on parle de l’homme noir immobile et muet, le bonnet enfoncé jusqu’aux yeux. On se pose des questions, on est contents d’avoir agi… La nuit est tombée, encore une dernière chanson… Deux personnes sortent pour mettre les ordures dans un container, de l’autre côté de la route. Elles reviennent et disent : “Il est là, assis sur un banc”.
La porte restera fermée.
Françoise Hoenle
¡Venceremos ! Expériences chiliennes du pouvoir populaire , coordonné par Franck Gaudichaud, prologue de Pablo Abufom Silva, éditions Syllepse, septembre 2023, 200 p., 18 €.
Postiers sans papiers Récit d’une grève , Christian Schweyer, éditions Syllepse, collection Les Utopiques, septembre 2023, 212 p., 15 €.
Femme ! Vie ! Liberté ! Échos d’un soulèvement révolutionnaire en Iran , Chowra Makaremi, éditions La Découverte, septembre 2023, 352 p., 21 €.
La révolution russe en Ukraine, l’histoire de N. Makhno , dessin de J-P Ducret, éditions Libertaires, juillet 2023, 206 p., 30 €.
L’Union Pacifiste de France et la CNT Région Parisienne proposent une journée antimilitariste avec ciné-débat le samedi 21 octobre 2023.
14h : Histoire du mouvement. Principaux combats menés hier et aujourd’hui par Maurice Montet.
Résumé : L’Union Pacifiste de France est née en 1961 dans la lignée de mouvements plus anciens pour s’opposer à la guerre (contre l’industrie de l’armement, soutien aux objecteurs de conscience et aux déserteurs, boycott de l’armée entre autres). De tendance libertaire, indépendante de tout groupe politique ou religieux, elle accueille tou·tes celles et ceux qui se reconnaissent dans le pacifisme intégral, le refus de toute armée et de toute guerre. L’UPF est la section Française de l’Internationale des Résistants à la Guerre organisation pacifiste fondée en 1921 lors des rencontres de Bilthoven aux Pays-Bas.
14h 30 : Point sur l’actuelle situation du pacifisme et de l’antimilitarisme en général et de l’UPF en particulier.
Présentation du journal Union Pacifiste.
15h 30 : Vidéo critique autour du Service National Universel.
Débat avec le Collectif Non au SNU animé par Bernard Baissat.
Projection du film N’effacez pas nos traces ! Dominique Grange, une chanteuse engagée de Pedro Fidalgo, en présence de l’équipe du film.
Synopsis : Les chansons de Dominique Grange portent en elles les traces de Mai 68. Chanteuse engagée, elle a marqué l’époque de son empreinte et est devenue une référence de l’effervescence politique de l’après-Mai 68. Elle exprime toujours, aujourd’hui, par sa voix et son engagement, la même volonté de résistance à toutes les formes d’oppression. Lorsqu’elles dialoguent avec les dessins de Tardi et évoquent les récents mouvements sociaux, ses chansons véhiculent les mêmes aspirations révolutionnaires.
Table de presse, livres, films, affiches et stickers antimilitaristes, écologistes et libertaires.
Restauration sur place à petit prix avec option végan.
Entrée à prix libre en soutien à l’Union Pacifiste.
En partenariat avec le syndicat Confédération National du Travail – Région Parisienne.
Lieu : CNT – 33 rue des Vignoles, 75020 Paris
Dépénalisation de l’avortement dans tous les États du Mexique
Le 6 septembre dernier, les juges de la Cour suprême mexicaine ont estimé à l’unanimité que le délit d’avortement dans le code pénal fédéral, était inconstitutionnel. Ce délit a été jugé “contraire au droit à décider des femmes et des personnes en capacité de gestation”. C’est une grande victoire pour les droits des femmes dans ce pays très catholique.
Le Mexique est un pays fédéral où les États sont autonomes dans l’adoption de leurs lois mais lorsque celles-ci contreviennent à des arrêts de la Cour suprême, comme celui qui vient d’être rendu, elles peuvent être invalidées par le biais d’un recours. Alors que l’avortement jusqu’à 12 semaines de grossesse était légalisé et gratuit dans la ville de Mexico depuis 2007, onze autres États l’avaient également dépénalisé dans les quatre dernières années. Mais il restait une vingtaine d’États où il était encore criminalisé et où les femmes y ayant recours encouraient une peine pouvant aller jusqu’à six années d’emprisonnement.
L’arrêt de la Cour suprême constitue une jurisprudence pour tous les tribunaux du Mexique. Nulle part dans le pays, un service de santé ne pourra désormais refuser à une femme d’avorter. Autre conséquence et pas des moindres, cet arrêt constitue un appui pour demander la libération des femmes emprisonnées pour avoir avorté.
Contrairement à la situation aux États-Unis, cette avancée en matière de droits des femmes à disposer de leur corps, dans ce pays très catholique qu’est le Mexique, nous redonne de l’espoir. En Amérique latine, il existe encore malheureusement trop de pays où l’avortement demeure totalement interdit comme au Salvador, au Honduras ou au Nicaragua. Saluons ici la lutte victorieuse des activistes mexicaines.
Joëlle
Soutenons Pinar Selek, militante féministe !
Pinar Selek est une formidable militante féministe, antimilitariste, écrivaine turque. Elle résiste depuis plus de 25 ans à l’acharnement répressif de l’État turc qui la poursuit pour “terrorisme”. Depuis la France, elle s’engage sans relâche dans les luttes contre toutes les formes de domination. Déjà en 2012 elle écrivait : Loin de chez moi mais jusqu’où, récit sur l’exil. Elle publie cet automne : Dans le chaudron militaire turc où elle prolonge son analyse du rôle du service militaire dans la structuration des violences masculines. Le 29 septembre 2023, un cinquième procès se tiendra à Istanbul contre elle et son travail. Elle a besoin de nous pour lui témoigner notre solidarité active, concrète et durable, voici des ressources pour le faire : Facebook et Instagram @pinarpinarselek, une interview sur Médiapart consacré à la militarisation du monde, collectif de solidarité.
Emmanuelle
Sur l’inclusion des personnes LGBT+ au travail en France
Résultat du baromètre 2022
Trois personnes LGBT sur 10 (30 %) disent avoir été victime d’au moins une agression LGBTphobe au travail (en hausse).
Quatre salarié·es sur 10 ayant vécu des agressions physiques ou sexuelles ou des propos homophobes gardent le silence.
26 % des personnes sondées dénoncent avoir été mis·e à l’écart par leur direction (20 % en 2020). Les ouvrier·es sont plus à risque que les cadres.
34 % des personnes non LGBT+ ont entendu des propos anti-LGBT. Le chiffre monte à 55 % pour les personnes LGBT+.
une personne LGBT+ sur deux n’est toujours pas visible au travail.
Parmi les invisibles, 83 % le sont pour préserver leur évolution de carrière et 67 % pour assurer leur bien-être quotidien au travail.
Pour plus de sept personnes LGBT+ non visibles sur 10, le fait de recadrer les comportements LGBTphobes, de sanctionner les cas de discriminations LGBTphobes ou encore d’avoir des collègues LGBT+ visibles ou des allié·es identifiables faciliteraient leur visibilité.
https://www.autrecercle.org/actualite/decouvrez-les-chiffres-cles-du-barometre-lgbt-20
Extrait de D genrés D sexualités – Printemps/été 2023
Macron ne tient que par la violence. Violence politique contre les luttes sur les retraites et les Soulèvements de la terre. Violences policières et judiciaires contre les lycéen·nes et étudiant·es, les jeunes des quartiers populaires, les défenseur·seuses de l’environnement… qui incarnent tou·tes un autre avenir. Le prix de cette Police-milice est de plus en plus élevé : l’exigence de l’impunité totale pour tuer, les menaces de sédition. Ces reculades faces à une police majoritairement acquise à l’extrême droite sur le plan électoral, agrandit le boulevard du RN.
Macron c’est aussi la violence contre les services publics, et particulièrement contre l’Éducation nationale, qu’il veut organiser comme l’enseignement privé, en même temps qu’il favorise ce dernier. Le troisième ministre adepte du privé, Attal, décline le bréviaire éculé cher aux Macron, “le retour aux fondamentaux”, “le rétablissement de l’autorité” et le chiffon rouge de l’uniforme pour les élèves, sur le modèle rétrograde du Service National Universel. Il annonce la poursuite de la réforme des lycées pro, la restructuration des “ressources humaines” pour entre autres, les associer à l’évaluation des enseignant·es… Il reprend l’obsession réactionnaire d’une mobilité enseignante obligatoire et générale, à la fois géographique, entre niveaux d’enseignement, fonctions et disciplines…
De tels projets imposent de supprimer le cadre national des établissements, des programmes et des diplômes, du statut général de la Fonction publique et des statuts particuliers des enseignant·es. Le statut général est déjà affaibli par la loi de rénovation de la Fonction publique, la casse les CAP et l’embauche de hors statuts en nombre supérieur aux titulaires pour affaiblir les luttes collectives. Il est donc urgent de revendiquer le réemploi et la titularisation immédiate de tou·tes les non titulaires et de faciliter leur organisation à la fois dans les syndicats (prise de contact dès le début de l’année) et dans des comités de défeDnse spécifiques. En cette rentrée, l’urgence est aussi au refus collectif du PACTE qui constitue une attaque très efficace contre les statuts, en y introduisant le levier du contrat.
Macron, dopé par son passage en force sur les retraites, amplifie son agression. Il attaque sur les vacances. Il prétend généraliser l’expérience marseillaise d’autonomie des écoles. Par décret, il confère aux directions d’écoles autorité sur les professeur·es des écoles (qui ne devraient plus être recruté·es qu’à la licence 1 ). L’autonomie lui permet d’imposer la gestion locale des recrutements, des financements, des programmes et des diplômes et donc la fin des conventions collectives. Il répond ainsi, avec la réforme des LP, aux besoins à très court terme du patronat local. Il veut supprimer les concours garantissant l’égalité, la qualité et l’indépendance des fonctionnaires, avec dans un premier temps leur régionalisation et le remplacement de leur contenu disciplinaire par la vérification de l’aptitude à la subordination.
Pour toutes ces attaques, Macron sait qu’il n’aura qu’à piocher dans la loi Brisson, véritable bélier contre l’Éducation nationale votée au Sénat, pour tenter, lors de son passage à l’Assemblée à l’automne, de trouver des “préférendums” avec les responsables des partis de droite et du RN.
Les directions syndicales, doivent vite tirer le bilan de leur échec sur les retraites. Plutôt que de renvoyer à un vague appel européen sur les salaires le 23 octobre, elles doivent organiser, dans l’unité la plus large, une riposte à la hauteur contre l’ensemble de ces attaques. Et le recul sur le Bac qui en appelle d’autres et qui est avant tout un succès des luttes de la base, doit conforter les personnels, les AG, pour mobiliser dès la rentrée, réactiver les réseaux militants et organiser la coordination des luttes à tous les niveaux.
Olivier Vinay
La promulgation précipitée de la loi repoussant la retraite à 64 ans avec 43 ans de cotisation pour un taux plein et la publication on ne peut plus rapide des premiers décrets d’application devrait permettre à Macron d’imposer cette contre-réforme dès la rentrée.
L’intersyndicale interprofessionnelle nationale a reconnu cette défaite d’une mobilisation puissante, généralisée et durable. Elle a assuré ne pas tourner la page et vouloir poursuivre la lutte sur tout ce qui n’est pas les retraites, les salaires, les services publics, la protection sociale, les libertés publiques… Pour ce faire elle s’engage à maintenir son unité et ses modes d’action qui n’ont pas permis de gagner : les agendas “sociaux” sous la houlette du gouvernement et du patronat ponctués par des journées d’action espacées. Tellement espacées qu’il n’en est pas de prévue pour l’instant et qu’il est seulement conseillé à la base de se mobiliser sur les salaires.
Pour ce qui est de l’unité intersyndicale, elle n’aura pas résisté au meurtre de Nahel ni à la révolte des quartiers populaires qui s’en est suivie réprimée sauvagement par un pouvoir qui en profite pour booster sa politique d’exclusion et de racisme d’état. Il achève ainsi de légitimer et d’armer sur tous les plans le Rassemblement National qui attend son heure pendant que des milices fascisantes sont de plus en plus actives. Le texte unitaire auquel se sont associées la CGT, la FSU et Solidaires constitue une initiative opportune, même s’il a manqué des débouchés en terme de lutte (depuis il y a l’appel unitaire au 23/09).
Pour veiller à anticiper toutes les conséquences d’une telle situation, éviter qu’elle ne se reproduise et reprendre l’initiative, chaque syndicat et chaque structure auto-organisée doit tirer le bilan de son investissement dans le mouvement et de ses responsabilités dans son échec. Ces organisations doivent d’urgence proposer une stratégie pour reprendre la main dans la lutte sur les retraites et ainsi conforter celle contre les autres attaques et l’extrême droite.
Lors de sa Semaine estivale, Émancipation tendance intersyndicale a travaillé collectivement à un bilan synthétique, tant la chronologie est répétitive.
Une mobilisation syndicale et populaire exceptionnelle
Les grèves rassemblant les secteurs professionnels et les catégories sociales les plus divers ont été d’emblée massives, bien supérieures aux attentes et aux capacités d’agitation d’un syndicalisme certes uni, mais à la syndicalisation faible et en baisse. Les manifestations ont rassemblé des millions de personnes, dans un nombre de villes jamais vu, et avec une richesse incroyable de mots d’ordres et de banderoles. Et ce malgré les provocations et les agressions policières, d’emblée très violentes dans certaines villes, particulièrement vis-à-vis des grèves et blocages des lycéen·nes et des étudiant·es, avec des fermetures d’établissements et de facs ; ce qui a fortement limité la mobilisation des jeunes. L’intersyndicale, regroupant pourtant des syndicats lycéens et étudiants, n’a pas su ou voulu prendre la mesure de cette violence ni l’empêcher, cédant au véto des syndicats policiers.
Puisqu’elle annonce vouloir prolonger son unité, la question de la solidarité avec les jeunes mobilsé·es et celle du poids des syndicats de police, doivent être de ses priorités. De même elle doit enfin se doter des moyens pour publier des chiffres de grévistes et de manifestant·es, qui ne soient plus évalués à la louche, laissant au gouvernement et au patronat toute latitude pour publier des chiffres, réputés plus crédibles, qui les arrangeaient.
À tous les niveaux, d’innombrables sections syndicales, intersyndicales et ou interpro, des collectifs retraites ont appelé à des AG et à des actions locales (blocages, reconductions, marches au flambeau, casserolades et traques des ministres et responsables de la macronie…). Les grèves reconductibles et les blocages, formes d’action auxquelles l’intersyndicale a toujours refusé d’appeler explicitement ont souvent été décidées par les AG dès le 19 janvier, parce qu’elles ont une efficacité directe sur la productivité, les bénéfices et les dividendes et donc sur l’arrêt du soutien au pouvoir du patronat et des actionnaires. Mais l’espacement des journées d’action, a jeté un froid et a, ajouté à la proximité des congés d’hiver, rendu difficile la poursuite des grèves. Jusqu’au 7 mars, où l’aspiration forte à un niveau supérieur dans la mobilisation, et aussi le doute croissant quant aux chances de gagner avec les seules journées d’action a relancé les reconductions. Notamment à l’initiative de sections CGT, dans les secteurs de l’énergie, de la chimie, de la verrerie… À l’inverse, des directions syndicales locales ont tout fait pour arrêter des grèves reconductibles (dans le Finistère et à la TIRU 92, à la raffinerie Total Normandie et chez Michelin Clermont). Par contre, les tentatives de coordinations de ces actions, qui auraient permis de leur donner une autre dimension et de contraindre l’intersyndicale à sortir de la routine des journées d’action vouée à l’échec, ont été moins nombreuses que dans d’autres mouvements. À cela plusieurs explications : la faiblesse du nombre de réseaux militants à la base ; l’intersyndicale unie apparaissant comme portant la mobilisation… au moins au début.
Le très large soutien de l’opinion, qui ne s’est jamais démenti, a favorisé la mobilisation ; tout comme la forte solidarité des syndicats étrangers, des réseaux, des internationales syndicales, par des actions dans leurs pays ou par leur présence dans les manifs françaises. Les prises de positions d’instances européennes et de l’ONU en soutien au mouvement lui-même et sur l’usage abusif de la répression ont contribué à fragiliser le pouvoir.
Passage en force d’un pouvoir discrédité
Nombre de responsables syndicaux et politiques ont affirmé que “l’intersyndicale aurait fait de son mieux, mais ne pouvait pas grand-chose contre un Macron déterminé et inflexible”.
En fait, Macron était plus fragile que dans le précédent quinquennat, avec son absence de majorité à l’Assemblée, ses dissensions avec Borne et les surenchères de la droite et de l’extrême droite. Sur les retraites le pouvoir s’est enferré dans beaucoup de fautes tactiques : tâtonnements sur la préparation du projet de loi ; faiblesses et changements des argumentaires pour le justifier dans l’opinion (dénoncés très efficacement dans les réseaux sociaux, grâce à l’engagement de spécialistes et chercheur·euses qui ont démonté au fur et à mesure tous les mensonges du pouvoir) ; passages en force au parlement puis répression pour tenir, un autre aveu de faiblesse politique.
On peut constater que, en raison de ces faiblesses et de la profonde colère populaire face à cette réforme injustifiée, injuste et unanimement rejetée, renforcée à chaque passage en force, Macron a été en difficulté à plusieurs reprises. Le rapport de force lui était très défavorable immédiatement dans la foulée du 19 janvier, puis du 7 mars au 1er mai. Sur les périodes où il était battable le débat n’est pas tranché dans Émancipation. Mais ce qui compte c’est le fait qu’il n’a pas été battu. Il revient au mouvement syndical et auto-organisé de pointer les éléments qui ont permis à Macron de desserrer l’étreinte. Il n’est pas question ici de tirer sur l’ambulance et de fragiliser encore plus l’intersyndicale, mais de se donner collectivement les moyens pour ne pas réitérer de telles erreurs et pour éviter un découragement militant, qui serait catastrophique vues les attaques qui se profilent.
La responsabilité écrasante d’une intersyndicale incontournable
Dès les prémices de cette réforme, l’attentisme bienveillant des directions syndicales a fait le jeu de Macron. Celui-ci avait fait du report de l’âge un axe de sa campagne des présidentielles. Les directions syndicales n’avaient donc qu’une chose à faire : préparer la riposte. Au lieu de cela, juste avant l’élection elles se sont précipitées pour signer un accord de méthode sur la protection sociale complémentaire et de prévoyance. Elles ont ainsi clairement indiqué leur préférence pour la réélection de Macron, après leurs signatures unanimes d’accords sur le télétravail et sur la protection sociale complémentaire, en toute fin d’un quinquennat pourtant destructeur pour les travailleur·euses.
Macron réélu annonce appliquer son programme de report de l’âge de la retraite. Pourtant les directions syndicales ne demandent pas l’abandon de ce projet, se montrent prêtes à en discuter les termes et ne proposent pas la moindre action unitaire. À partir de la rentrée 2022, l’attaque se fait plus précise. Ces directions préfèrent s’investir jusqu’en décembre à corps perdu dans la concurrence acharnée des élections professionnelles (sur laquelle comptait Macron pour les diviser), déployant une énergie militante énorme, avec appels individuels des syndiqué·es pour faire voter sur les bases les plus corporatistes. Énergie qui a fait défaut, ou en tout cas qu’on n’a pas retrouvée, pour convaincre et mobiliser rapidement sur les retraites. Les résultats de ces élections plus défavorables aux syndicats dits de lutte qu’à ceux dits réformistes, ont permis à ces derniers de bénéficier d’encore plus de fonds, de décharges syndicales et de postes dans des instances dites de “dialogue social”. Celles-ci ne sont plus que de chambres d’enregistrement des attaques du pouvoir, vu qu’elles n’offrent plus vraiment de garanties pour la défense des personnels, depuis la loi Macron de modernisation de la Fonction publique et les différentes lois Travail. Dans le meilleur des cas les syndicats peuvent, à l’issue d’innombrables réunions qui achèvent d’occuper l’essentiel du temps disponible des militant·es, s’y voir concéder des aménagements mineurs, à la marge, anticipés en amont par l’administration. Ce système a permis aux directions syndicales, en premier lieu des syndicats réformistes, mais pas seulement… de se prévaloir “d’avancées”, ou “d’ouvertures” (sur les seniors, les femmes ou les préretraites). D’autant plus que ces réunions ont été présentées comme des “négociations”, alors qu’elles n’ont rien à voir avec l’acception syndicaliste de ce terme de “discussions sur la base du rapport de force construit dans une lutte” .
Et de luttes, jusqu’au 19 janvier, soient 10 mois après l’élection de Macron, il n’en a pas été question ! Le gouvernement, a eu tout son temps pour préparer et affiner son offensive. Et malgré les graves attaques testées dans les réunions de concertation, les directions des syndicats ont temporisé au lieu d’informer sur la dangerosité de cette offensive et de préparer le choc inéluctable. Elles “attendaient le texte exact du projet de loi” !
Même après la publication du projet de loi, les directions syndicales ne demandaient pas plus le retrait de cette réforme brutale. Ce n’est qu’après le gigantesque succès du 19 janvier qui a surpris tout le monde, à commencer par l’intersyndicale, que celle-ci a repris la revendication de la base “le retrait de la réforme”. Sans se donner les moyens d’arracher ce retrait.
La CFDT, facteur limitant ou dénominateur commun ?
Contraint par un vote de congrès s’opposant à tout report de l’âge de la retraite, Berger ne pouvait donner libre cours à son “pragmatisme” qui en a fait l’allié des patrons et des pouvoirs. Mais cela ne l’a pas empêché d’abuser de toute la palette des petites phrases et propositions foireuses qui n’ont pas favorisé la mobilisation.
D’autant plus que les autres responsables syndicaux lui ont largement servi la soupe, arguant du fait que c’était l’organisation syndicale la plus “représentative”. Certes, mais d’un cheveu. Pourquoi pas deux porte-paroles, comme ce duo Martinez/Berger qui, d’après les médias, s’accordait si bien. Ou mieux, un de ces mâles et une des rares (à l’époque) femmes de l’intersyndicale.
Les directions syndicales ont laissé penser qu’elles étaient obligées de se laisser cornaquer par Berger, pour sauvegarder cette unité. En fait, une telle unité populaire avait quelque chose de sacralisé, personne n’était en état de la rompre et donc il était possible pour des syndicats de pousser plus à construire la grève reconductible et à organiser des blocages ou au moins à y appeler, et à défaut le faire. La plupart des directions se sont cachées derrière la CFDT pour masquer leur propre recentrage. Les exemples cet alignement sur les organisations les plus réformistes ne manquent pas, des signatures unanimes d’accords inacceptables (Cf. supra), à la demande, en plein milieu de la lutte, de report de la réforme des retraites et de médiation. Cette proposition de Berger, qui a jeté un froid de plus à la base, tant elle était contradictoire avec l’exigence du retrait, n’avait pas été validée collectivement par l’intersyndicale. Pourtant Martinez l’a reprise publiquement à son compte. De même, lorsque Martinez a présenté la possibilité d’une journée d’action le 20 mai, donc largement avant le baroud d’honneur du 18 juin, les déclarations du secrétaire général de la FSU auquel les médias ne donnaient pas souvent la parole, ont été exploitées dans le sens d’un soutien à la CFDT, contre la CGT. Enfin, pour ménager les syndicats de flics, l’intersyndicale n’a jamais dénoncé la répression policière sauvage, dernier rempart de Macron pour imposer sa réforme
À plusieurs reprises, l’intersyndicale a tenté d’enjoliver par des surenchères verbales son unique réponse qui ne pouvait que s’éroder au fil du temps, 15 fois les mêmes grèves saute-mouton avec manifestations décentralisées : par exemple, “le blocage du pays le 7 mars”… avec 24h de grève. Alors que les différents mouvements avaient montré la difficulté des reprises au retour de vacances, l’intersyndicale s’est payée de mots. Gouvernement et médias aux ordres ont fait mine de prendre au sérieux cette fanfaronnade. Et, comme on pouvait s’y attendre la grève, pourtant une des plus importantes sur les retraites a été loin de bloquer le pays, enlevant un peu plus de crédibilité à l’intersyndicale. On a eu aussi “la grève du dialogue social”… qui aurait pu avoir un sens, mais pas pour une durée limitée avec échéance annoncée le 1er mai. Ce n’était qu’un délai de “décence” imaginé par Berger en guise de deuil pour la mobilisation. Et toutes les directions syndicales se sont précipitées après le 1er mai pour reprendre le dialogue social, avec Borne et aussi le MEDEF, offrant à Macron une conclusion inespérée de ses “100 jours” et des perspectives d’agression “négociées” renouvelées.
Pour Émancipation tendance intersyndicale, il s’agit désormais d’œuvrer à la reconstruction du rapport de forces, sur la base d’une orientation syndicale alternative, chance à saisir pour que le syndicalisme ne reperde pas les nouveaux·elles syndiqué·es gagné·es à la faveur du mouvement. Et aussi sur des bases renouvelées d’auto-organisation : à partir du constat que l’intersyndicale la plus unitaire possible au niveau national est une condition nécessaire pour gagner, mais pas suffisante ; le maintien et le développement les réseaux militants locaux sous des formes décidées collectivement, et la poursuite de la réflexion sur les meilleures formes de coordinations démocratiques sont indispensables pour contrer efficacement les prochaines attaques… et pour garder le moral. C’est tout l’objet de notre texte de rentrée.
Émancipation Tendance intersyndicale
Ce qui suppose que les directions syndicales
tirent un bilan du mouvement sur les retraites , dans l’échec duquel l’intersyndicale nationale a une responsabilité majeure ; comme de la révolte et de la répression violente des jeunes des quartiers populaires, qu’une partie de l’intersyndicale a ignoré, pendant que l’autre s’en saisissait, mais sans offrir vraiment de perspectives d’actions.
évitent la démobilisation et le découragement (comme en 2003), en se donnant les moyens, comme le demande l’appel “Ne tournons pas la page !”, de reconstruire le rapport de force (abandon des concertations avec le pouvoir, grèves dès la rentrée, reconductions, coordinations, initiatives de centralisation…). Bien entendu sur les retraites, mais aussi sur l’austérité pour les salaires et les services publics, sur le boycott du pacte, la réforme du bac, des lycées pro, des collèges. Et également sur les discriminations et le racisme et contre le développement des idées, des partis et des milices d’extrême droite.
Émancipation tendance intersyndicale va œuvrer à la reconstruction du rapport de force syndical, dans toutes ses dimensions anticapitaliste et antifasciste de lutte et de transformation sociales :
internationaliste , avec le renforcement de son activité dans le Réseau international de solidarité et de lutte ; avec sa participation à la réunion du RSISL et au congrès de CSP Conlutas début septembre au Brésil ; avec son soutien à la résistance du peuple ukrainien contre l’invasion russe, à partir de ses textes de consensus de juin 22 et mai 23 et à celle du peuple palestinien dans sa lutte contre le régime d’apartheid, de remplacement ethnique et de répression de l’État israélien ;
antimilitariste , notamment par une participation renforcée au collectif national contre le SNU, à la mise en place et la participation à des collectifs SNU locaux, et par l’organisation d’un stage syndical antimilitariste…
féministe, entre autres par sa commission femme non mixte, la féminisation de ses textes et de sa Revue, L’Émancipation syndicale et pédagogique (qui contient une rubrique de dénonciation du sexisme ordinaire et dont le numéro du 8 mars est exclusivement réalisé par des femmes), ainsi que par un travail sur les pédagogies anti- sexistes, et la participation à la coordination nationale féministe. Une commission de réflexion collective sur les rapports de domination sexiste, au sein d’Émancipation va réunir les camarades hommes ;
écologique, par le renforcement de ses pratiques, stages et pédagogies écosyndicalistes, et par son investissement dans les comités locaux de soutien aux Soulèvements de la Terre et dans le réseau écosyndicaliste.
Émancipation tendance intersyndicale défend une orientation globale et cohérente dans les syndicats et les mouvements sociaux :
auto-organisation et lutte des personnels à la base, avec les AG de personnels et le contrôle des luttes par les AG. La modalité d’action fondamentale du syndicalisme reste la grève, et particulièrement la grève reconductible ;
nécessité d’une perspective nationale et intersyndicale pour éviter l’isolement des luttes, pour coordonner les luttes locales, en s’appuyant sur les secteurs les plus mobilisés ;
refus du “dialogue social” et de la collaboration de classes ;
nécessité de revendications visant à l’unification des luttes. La plateforme d’Émancipation comprend non seulement le combat contre la politique de ce gouvernement et l’abrogation de ses contre-réformes, ainsi qu’un projet d’école égalitaire et émancipatrice mais aussi des revendications dans la perspective d’une unification par le haut des conditions de travail, des statuts et des salaires des personnels, le réemploi et la titularisation immédiate de tous les non titulaires, des augmentations uniformes de 400 € en points d’indice, la baisse généralisée du temps de travail et des conditions de travail décentes (baisse des effectifs, indépendance pédagogique individuelle et collective, renforcement des prises en charges spécialisées,…) ;
convergence systématique avec les luttes prétendument extra-syndicales (écologistes, féministes, gilets jaunes, mobilisations de la jeunesse…) ;
indépendance syndicale face à l’État, à l’administration et au patronat, mais aussi refus d’associer les organisations syndicales aux diverses perspectives d’union de la gauche et d’alternance électorale. Ce qui n’empêche pas d’agir en commun sur des points précis dans le cadre des mobilisations ;
Cette orientation cadre l’activité des militant·es d’Émancipation dans les différentes structures où iels interviennent et qu’iels s’efforcent de rendre complémentaires :
1) dans les AG unitaires de personnels , syndicales, intersyndicales ou interprofessionnelles sur les lieux de travail, qui décident souverainement leurs revendications et formes de luttes.
2) dans les syndicats de la FSU, où Émancipation existe en tant que tendance organisée et participe aux instances syndicales, secteurs et congrès, en fonction de leur intérêt et du temps militant nécessaire pour les autres investissements de la Tendance.
Dans la FSU, l’intervention d’Émancipation vise à développer sa plateforme en lien avec les éléments d’actualité, elle ne saurait se limiter à des points ponctuels car notre désaccord avec la direction de la FSU est un désaccord global d’orientation comme de fonctionnement (fédération de syndicats nationaux de catégories). Elle ne dissocie pas les éléments, rappelés ci-dessus, qui structurent son texte d’orientation soumis aux syndiqué·es FSU.
3) Dans la CFDT, la CGT, FO, l’UNSA, Solidaires, l’intervention définie ci-dessus va être renforcée, avec une meilleure coordination dans les Collèges (réunions nationales d’Émancipation) et au niveau de l’Équipe responsable, conformément au fait qu’Émancipation est une tendance intersyndicale.
4) dans les structures auto-organisées , qu’Émancipation contribue à mettre en place ou auxquelles elle participe : collectifs intersyndicaux, interprofessionnels, de soutien aux jeunes des quartiers populaires, aux exilé·es et à tou·tes les autres exclu·es…
5) en soutien et contribution accrus aux structures et réseaux qui combattent au quotidien, sur le terrain, les politiques d’agression néolibérales, dont Macron s’est fait une spécialité, comme par exemple la Chapelle Debout ou XR. Et bien sûr le collectif contre la répression dans l’éducation et la Coordination antirépression-legal team… Ce qui suppose à contrario de traiter comme des ennemis de classe les syndicats de policiers et les pseudos syndicats agricoles au service de l’agro-business.
Le local national de l’EDMP, récemment aménagé et rénové, permettra dans le cadre du fonctionnement coopératif de l’association EDMP, de favoriser l’orientation ainsi définie, tout comme la revue L’Émancipation syndicale et pédagogique dont la diffusion de sa version papier sera confortée par une version numérique à partir de décembre 2023.
Assemblée générale statutaire d’Émancipation Tendance intersyndicale, le 14 juillet 23
Historien·es, philosophes, sociologues, juristes, architectes, écrivain·nes, artistes, à la lumière de leurs analyses, réflexions, intuitions relatives aux formes traditionnelles du totalitarisme, interrogent le devenir politique de nos sociétés ? Si un système totalitaire “avance”, quels en sont les éléments ? En quoi ces éléments font-ils systèmes ? En quoi ce système est-il totalitaire ? S’apparente-t-il aux formes passées ?
Le collectif ILLUSIO, après avoir reposé la nécessité de l’existence d’une Théorie critique des crises contemporaines, puis publié deux numéros sur l’enfance, poursuit “logiquement” sa recherche théorique, épistémologique et politique. Nous avons choisi de revenir, pour ce numéro, sur un thème souvent galvaudé, peut-être incompris, mais pourtant central tant il relève de la raison et des formes dialectiques qu’elle peut développer, à savoir le “totalitarisme”.
Nous nous proposons donc au sein de ce nouveau numéro de traquer, rechercher, ramasser et collecter ces éléments parfois invisibles d’anti-civilisation, ces traces ou ces déchets de nos sociétés capitalistes, afin de les analyser, les théoriser et les problématiser. Et ainsi, peut-être, de comprendre et mettre au jour les dangers qui subsistent encore et nous maintiennent dans diverses formes de barbaries révélant en miroir l’existence de totalitarismes contemporains.
Par l’articulation des multiples contributions présentées dans ce numéro, nous prétendons modestement montrer combien le concept contemporain de totalitarisme mérite d’être questionné, disséqué et réinterrogé. Notamment au prisme du concept de système totalitaire, qui ne peut plus être uniquement identité aux expériences passées, “traditionnellement” nommées ainsi. Car s’il est un système totalitaire contemporain, c’est que le monde lui-même, dans sa totalité, tend à devenir système ; un système technique, économique et politique visant à réduire tout monde et toute vie à son plus petit dénominateur commun.
Dans une telle perspective, renvoyant aux effrois de la réification, le système totalitaire ne saurait être assimilé à un État, à un parti, ou à un homme, pas plus qu’à une période limitée dans le temps. Il s’apparente beaucoup plus à un processus historique, largement planétarisé, qui ne ferait “aucun reste”, ne connaîtrait plus aucune externalité, qui serait économiquement et techniquement parfaitement intégré.
Système sans sujet historique, devenu automate, ne poursuivant d’autre fin que sa propre survie, par l’accroissement continu de sa puissance et l’illusion de sa valeur, les êtres humains n’y apparaissent plus qu’en tant que rouages ou grains de sable. Pourvu que cette nouvelle livraison contribue à enrayer la mégamachine totalitaire.
Collectif Illusio
Revue Illusio n° 20 – 2023, 635 pages – 20 euros,
Disponible en librairie et sur le site de la revue : https://www.revueillusio.fr/
Drôle d’impression à la lecture du numéro de juin. Six mois de mouvement social intense contre la retraire à 64 ans, et puis on passe à autre chose, comme s’il ne fallait pas évoquer l’échec face au pouvoir de Macron.
Certes, le pays a démontré sa large capacité de mobilisation (salarié·es mais aussi jeunes et retraité·es), dans la durée, et parfois son inventivité (retraites aux flambeaux, manifs de nuit) dans la contestation. Macron et son gouvernement ont été mis en minorité, les critiques ont fusé de toutes parts, Europe, ONU… il n’en a cure, ce groupuscule qui tient les rênes, a le dernier mot. Malgré l’unité syndicale sur un mot d’ordre clair et précis, la longévité du mouvement et des formes qui débordaient largement les manifs classiques. Le langage de fermeté des organisations syndicales les plus modérées face à Macron-Borne était inédit, et l’écueil des manifestations du samedi, qui, en 2010 délégitimaient l’arme de la grève, a été évité. De plus l’Assemblée n’est plus tenue en laisse comme la précédente, elle s’est montrée largement hostile à ce passage en force. En outre, la précédente tentative d’imposer la retraite à points avait tourné court, après une forte mobilisation et l’irruption de la pandémie.
Alors, qu’a-t-il manqué ?
La stratégie des temps forts avait été couronnée de succès en 1995 et en 2006, mais elle s’appuyait, en 1995, sur la grève puissante des cheminot·es, et en 2006, sur le combat massif et résolu de la jeunesse contre le CPE. En 2003, ce fut moins probant, mais il y a eu un petit recul sur la décentralisation. Là, Macron et sa dame de pierre, bien nommée Borne, qui avait déjà eu la peau des cheminot·es précédemment, n’ont rien lâché. Un mouvement aussi unanime, et un tel fiasco ! Stratégiquement, une manif parisienne gigantesque aurait peut-être été souhaitable pour montrer la force d’un mouvement énorme mais très dispersé. Les gilets ciblaient, eux, les lieux de pouvoir. Les organisations syndicales restent dans les clous, et évitent parfois les symboles de l’exécutif. À Marseille, après une énorme manif dans le centre-ville en janvier (qui laissait envisager une suite plus favorable !), les parcours ont systématiquement évité la préfecture. La question de la grève générale, reconductible, illimitée… jusqu’à satisfaction de la revendication est évidemment posée, mais le dernier exemple est fort lointain, il date de 1968. En 1968, on pouvait encore se souvenir des grèves de 1936 (une génération d’écart !), la France était alors industrielle et le syndicalisme avait un autre poids. Aujourd’hui, il faut le reconnaître, les syndicats dans leur ensemble ne parviennent plus à mettre la France à l’arrêt, même une seule journée. Demeurent des bastions CGT influents, mais insuffisants face à la capacité de répression du pouvoir qui n’hésite pas à remettre en cause le droit de grève à coups de réquisitions abusives, comme en 2010. Les syndicats CFDT, CGC, ou de façon plus anecdotique CFTC, même s’ils ont des électrices et des électeurs, quelques adhérent·es, des sympathisant·es, occupés depuis des décennies à accompagner les mesures antisociales à la sauce néolibérale en négociant des miettes, ne sont pas à même d’encadrer des grèves, de susciter des actions chez des salarié·es atomisé·es, incrédules, désabusé·es. Les salarié·es ne croient pas en la possibilité de victoire. D’ailleurs l’implantation syndicale reste trop clairsemée, quelles que soient les organisations, chez SUD notamment. Même la FSU, assez représentative dans l’Éducation nationale, a peiné à mobiliser des grévistes dans la durée. La relative faiblesse du syndicalisme rend essentielle la mise en place d’AG de luttes, de coordination, de collectifs pour dynamiser les actions et les renouveler, amplifier le mouvement qui bute aussi, évidemment, sur l’absence d’alternative politique crédible et sur un certain individualisme, accentué probablement par le recours au télétravail, le nouveau management des services publics, l’ubérisation de la société…
Des illusions démocratiques !
Sans doute l’intersyndicale, consciente de ses limites, s’est-elle bercée de l’illusion démocratique. Un représentant de SUD croyait les planètes alignées grâce à la convergence entre les syndicats et une majorité de député·es hostiles à la réforme et plus encore à la brutalité de la méthode : débats écourtés ou carrément interdits, référendum refusé, absence totale de négociation avec les organisations syndicales. Illusions vite perdues avec la complicité d’un Conseil Constitutionnel dont les membres ont souvent été nommés par le maître de l’Élysée… sans pour autant être d’éminents juristes. On apprend ainsi les mille et une astuces pour que le Parlement soit privé de son droit de vote… sauf s’il est d’accord avec le gouvernement ! Quant au Référendum (RIP !) c’est une blague ou une farce ubuesque, les conditions s’avèrent telles qu’il n’existera jamais sous la Ve République. L’obstination de Macron s’avère totalement illégitime, mais elle est “légale”, et tout son fonctionnement est à front renversé : il interdit tout ce qui est légitime en démocratie, manifestations, associations et criminalise l’opposition. Lui seul incarne la loi, et les citoyen·nes (la foule selon Macron) se mettent parfois en danger s’ils ou elles transgressent les décisions du chef d’État, les centaines de blessé·es dans les manifs, qu’elles soient syndicales, écologistes, politiques, en témoignent. Pour se conformer aux désirs du souverain, les organisations doivent impérativement s’enfermer dans un rituel qui ne le dérange pas. Chaque fois qu’on sort des clous (les cartons rouges au stade de France, les casserolades, les manifs nocturnes…) les interdits pleuvent, même si le ridicule n’a jamais tué personne. Il faut cependant éloigner les bruits de casseroles des oreilles de Jupiter. Il arrive que ces interdictions arbitraires et abusives soient levées… mais la crainte de débordements et de violence fait souvent reculer les organisateurs, organisatrices et les manifestant·es. Il importe de ne pas céder à la pression, aux intimidations. Je me suis retrouvée quasiment seule sur la place de la mairie de la cité phocéenne, à l’heure du concert de casseroles devant saluer le discours de Macron. Rassemblement interdit ! Nous avions bonne mine avec nos instruments (trois ou quatre personnes s’étaient regroupées) En revanche on pouvait se réunir au Vieux Port (et un cortège militant et sonore a fini… devant la mairie). Ouf ! Mais tous les moyens sont bons pour empêcher les mouvements, Sainte-Soline le démontre de façon dramatique. Quelle question plus vitale, plus fondamentale, que celle du partage de l’eau ? Les manifestant·es risquent la mort en la posant.
La nécessaire résistance quotidienne
Seule une résistance quotidienne, acharnée, peut faire reculer Macron : Notre-Dame-des-Landes en atteste. Le mouvement syndical ne pouvait s’appuyer sur une opposition politique certes large, mais très divisée et sans perspective pour gagner. Des manifs hebdomadaires, des grèves dures sectorisées, des arrêts de travail intermittents et éparpillés, la sympathie de l’opinion publique ne suffisent pas. Surtout avec un pouvoir qui montre les crocs avec d’autant plus de férocité qu’il est minoritaire, et s’en prend même à la LDH. (Certes il y a pire, notamment chez le grand ami d’Arabie Saoudite, le prince MBS pour qui Macron déroule le tapis rouge !) Notre défaite est réelle, espérons-la provisoire car la force du mouvement laisse espérer une reprise, les deux quinquennats de Macron se déroulent dans un climat de tension et de colère sociale qui ne s’apaise nullement et a pris des chemins extrêmement divers. Mais les syndicats seront définitivement décrédibilisés s’ils renouent le dialogue avec un pouvoir qui les humilie et les piétine. Face à une telle violence sociale, il n’y a plus que la lutte.
Marie-Noëlle Hopital
Lors du premier tour des élections présidentielles, notre royal “président” a fait 23 % des votant·es. Des votant·es. Donc, si on retire les 50 % d’abstention, seuls 12 % des citoyen·nes français·es ont voté pour lui. Je dis bien 12 % et pour lui.
Au second tour des élections présidentielles notre royal “président” a fait un peu plus de 50 % des votant·es. Donc, si on prend en compte 50 % d’abstention, ça fait un peu plus de 25 % des citoyen·nes français·es dont la moitié au moins ont voté non pour lui mais contre Marine Le Pen.
En clair, le seul chiffre à prendre en compte pour la représentativité réelle de notre royal président est celui du premier tour des élections présidentielles. Soit 12 % des citoyen·nes français·es. On ne peut pas dire qu’il s’agisse là d’un raz de marée électoral en sa faveur.
Dans la foulée des élections présidentielles il y a eu les élections des député·es. Là encore, pas franchement un succès. Avec ses alliés (du moment) du genre le MODEM ou les “copains” de Philippe ou de machin, il a réussi à cornaquer 40 % des élu·es à l’Assemblée nationale. Mais cet attelage, bien que le plus important, est MINORITAIRE. Et c’est pourquoi il a essayé de dévoyer (dans le cadre du en “même temps” à droite) les derniers brontosaures de LR (Les Républicains). Et, comme ça n’a pas vraiment marché, il a dû avoir recours au fameux 49-3. Pour faire passer sa putain de loi sur la retraite à 64 ans.
Pour l’heure, il ose se targuer de légitimité et de légalité
Pour ce qu’il en est de sa légitimité, ses 12 % des voix des citoyen·nes français·es au premier tour des présidentielles, les seules vraies voix en sa faveur, ne plaident pas en sa faveur.
Pour ce qui concerne la légalité, par contre, il est parfaitement dans les clous. Comme Louis XVI avant la révolution de 1789, comme le Tsar en 1917, comme Adolphe en 1933, et comme Pétain en 39. Mais, c’est bêta, la légalité d’un jour n’est que rarement celle du lendemain. Ah bon ! Aujourd’hui Louis XVI, demain Robespierre, aujourd’hui le Tsar, demain Lénine, aujourd’hui Pétain, demain De Gaulle… Ah la légalité du moment !
Bref, notre royal président de la “République” qui se prétend légal (au jour d’aujourd’hui), mais également légitime (c’est osé), s’étonne d’être accueilli partout par des concerts de casseroles et en est réduit à se faire accompagner par un groupe électrogène car des méchants syndicalistes osent lui couper l’électricité, s’étonne de l’attitude de tant de marauds et de faquins. Lui, et ses petits marquis, n’ont pas fini de s’étonner.
12 % de représentativité. 40 % d’une majorité relative et pas toujours unie au Parlement, ça s’appelle être une MINORITÉ. Et une minorité dans le cadre de la gouvernance d’une République, même bourgeoise, c’est rarement un plan de carrière. Sauf pour Monsieur Guillotin.
Jean-Marc Raynaud
La Semaine de Frossay a aussi été l’occasion de faire le point dans l’Éducation nationale. Si la lutte contre la retraite à 64 ans a absorbé la quasi-totalité des énergies et accaparé l’attention, les attaques contre le premier et le second degré se sont multipliées, sous des formes très diversifiées. Elles sont si nombreuses qu’on ne peut les détailler ici faute de temps. On se limitera donc à un rapide survol pour ouvrir la discussion.
Le PACTE
Il y a bien entendu le Pacte, qui domine actuellement l’actualité dans l’Éducation nationale. Il touche aussi bien le premier degré que le collège, le lycée général et le lycée professionnel. Il est composé de “briques”, qui définissent les missions et les ordres de priorité, avec des adaptations.
Dans le premier degré , la priorité (brique 1) c’est le soutien en 6ème, 18h par an d’intervention dans les collèges, le plus souvent le mercredi matin. La deuxième brique c’est au choix devoirs faits en 6ème, stages de réussite scolaire pendant les vacances, ou soutien renforcé, pour 24h par an. La brique 3 est l’accompagnement des élèves à besoins particuliers et les projets pédagogiques portés par l’école, sans définition de volume horaire. Toutes ces missions devront se faire en plus des 108h obligatoires de formation, les conférences pédagogiques auront donc lieu le mercredi après-midi ou le samedi matin. Le soutien aux élèves s’ajoutera encore aux APC (Activités Pédagogiques Complémentaires).
Dans le second degré , la priorité (brique 1) c’est les remplacements de courte durée, 18 h par an. La brique 2 c’est les devoirs faits, ou les stages de remise à niveau pendant les vacances, 24 h par an, pour la brique 3 c’est être référent·e pour l’accompagnement des élèves à besoins particuliers, référent·e pour la découverte des métiers de la 5ème à la 3ème, référent·e pour les projets pédagogiques innovants.
Dans les lycées professionnels , la brique 1 est également consacrée aux remplacements de courte durée (18h par an). La brique 2 “face à face pédagogique”, pour 24h par an, concerne l’enseignement d’options choisies par les élèves, la liste des options pouvant varier d’un établissement à l’autre, ou l’intervention auprès d’élèves en difficulté, en petits groupes, pour le français et les maths. Il peut s’agir d’élèves en situation de handicap, affectés de troubles “dys”, ou en simple difficulté scolaire. Il peut aussi s’agir du dispositif “stage de réussite”, organisé pendant les vacances, ou bien d’intervenir en BTS en soutien aux étudiant.es fragiles, dans l’enseignement des mentions complémentaires du Bac Pro, ou encore dans les collèges pour la découverte des métiers et de la voie professionnelle. La brique 3 concerne un engagement annuel non défini en terme de volume horaire, pour faire du tutorat et réduire l’échec scolaire et le décrochage, travailler en partenariat avec Pôle emploi, accompagner des jeunes sans solution après leur dernière année de LP, faire vivre le lien école-entreprise, accompagner les élèves à besoin particulier.
Le Pacte est une attaque majeure contre les statuts et le cadrage national, puisqu’il sera partout mis en œuvre et adapté par les chefs d’établissement, ou les IEN dans le premier degré. Les préoccupations pédagogiques sont reléguées au second plan. Le Pacte n’invente aucune mission nouvelle, il ne fait que demander aux personnels, en plus de leur charge de travail actuelle, de couvrir des besoins pour permettre à l’administration de supprimer les postes qui devraient y pourvoir, comme par exemple des enseignant·es supplémentaires pour assurer les remplacements, des conseillers d’orientation, des personnels spécialisé·es pour la prise en charge des élèves à besoin particulier.
Il s’articule avec d’autres attaques, nombreuses, comme la réforme des LEP, qui réduit la place des enseignements généraux et développe celle de l’apprentissage et le temps passé en entreprise.
La fusion des AESH et des AED annoncée fin avril va dans le même sens que le Pacte. Elle alourdira les tâches dévolues aux AESH comme aux AED, aggravera le saupoudrage des heures d’accompagnement des élèves à besoin particulier, et donc amènera une dégradation de l’accompagnement. Les PIAL seront adaptés pour devenir des “pôles d’appui à la scolarité”. L’objectif clairement affiché est la réduction globale des moyens humains tant en AESH qu’en AED, d’autant plus que cette fusion s’articule avec les “briques 3” du Pacte.
Sur le terrain pédagogique
Les attaques contre l’Éducation nationale se développent aussi sur le terrain pédagogique.
Il y a d’abord eu une réforme de la classe de 6ème, dont la mise en place en septembre 2023 a été passée sous silence avec la lutte contre les retraites et la réforme des LP. Il s’agit de la suppression de l’enseignement de technologie, pour trouver des moyens de tutorat et d’aide aux élèves en difficulté en français et maths.
S’y ajoute l’annonce le 22 juin du doublement des heures d’enseignement consacrées à l’Éducation Morale et Civique, avec une refonte générale des programmes du CP à la Terminale, qui devront privilégier les valeurs fondamentales de la République, le développement durable et l’éducation aux médias. Si on se réfère à la dernière réforme de la classe de 6ème, nul doute que ce volume horaire supplémentaire sera pris sur d’autres disciplines.
La généralisation du SNU
S’y ajoute enfin la généralisation du SNU sur le temps scolaire, qui prendra appui sur le développement des classes de défense, qui existent depuis 2005 mais qui jusqu’à présent étaient restées très marginales. La dernière nouveauté, c’est la création d’un label “classe engagée” concernant les projets pédagogiques en Seconde et en Première, et qui incluront le stage de cohésion. Il est clair que le volet Éducation du SNU fait système avec les mesures que je viens de citer.
Une culture scolaire minimale
Il s’agit d’imposer une culture scolaire minimale utile toujours plus réduite, dans un système éducatif toujours plus ségrégé. L’utile, ce n’est même plus le vernis de culture générale, et encore moins l’apprentissage et l’exercice de l’esprit critique, qui rattachait encore la culture scolaire à une conception humaniste, c’est le lire-écrire-compter (ce qui n’est pas nouveau), et pour le reste c’est le renforcement du formatage idéologique : employabilité, culture de l’entreprise, soumission aux lois indépassables du capitalisme, mythe du développement durable et du capitalisme vert, adoption d’une morale d’État fondée sur des valeurs républicaines chaque jour battues en brèche par la violence sociale et le racisme, développement d’une culture militariste.
La formation des enseignant·es
Des attaques, peut-être plus discrètes, touchent aussi la formation des enseignant·es.
Pour rappel, la formation initiale des enseignant·es a été une nouvelle foi réformée en 2022. Depuis cette date, les candidat·es doivent être titulaires d’un Master 2 ou d’un Master MEEF2, comportant 18 semaines à temps plein face à des élèves, soit 324 heures annuelles. Mais les étudiant·es en master MEEF peuvent aussi être recrutés en alternance, dans ce cas ils/elles font 1/3 de l’obligation annuelle de service en responsabilité d’élèves, pour une rémunération de 722 € par mois. Dans l’année qui suit le concours, les néo-recruté·es sont fonctionnaires stagiaires. S’ils/elles ont suivi un master MEEF ils/elles sont en responsabilité d’élèves à temps plein. S’ils/elles ont suivi un master disciplinaire ils/elles ont un mi-temps en responsabilité.
Or, voici que de nombreux rectorats imposent aux stagiaires à temps plein des semaines de formation pendant les congés scolaires, présentées comme obligatoires et dégradant encore plus les conditions d’entrée dans le métier.
Autre angle d’attaque sur la formation, la privatisation croissante. Ainsi l’entreprise Forprof, possède maintenant 84 centres de formation répartis dans toute la France, et prépare au concours de CRPE. Cette même entreprise prépare la création dans le Gard d’une agence de recrutement pour mettre à disposition de l’Éducation nationale des professeurs remplaçant·es pour les écoles primaires publiques ou privées.
Un contexte d’austérité croissante
Ces attaques sont toutes très graves. Elles s’inscrivent de surcroît dans un contexte d’austérité croissante. Quelques médias ont d’ores et déjà annoncé que le projet de budget 2024 serait pire que celui de 2023. Les fermetures de classes et les suppressions de postes se poursuivent, engendrant le gonflement des effectifs. Dans le premier degré, 5180 fermetures sont prévues à la rentrée 2023, pour 2952 ouvertures, soit un solde négatif de 2228. Dans le second degré ce sont 1165 postes qui sont supprimés à la rentrée.
Enfin, la question salariale reste pendante. Avec la mise en place du Pacte, on voit bien qu’il ne sera plus du tout question d’augmenter les salaires, mais de seulement proposer des primes.
Quelle riposte ?
Ce panorama très superficiel serait certainement à compléter et préciser, mais la question centrale qui nous est posée est : comment riposter ?
Nous avons vu des possibilités de mobilisation dans les lycées professionnels, même si les divisions syndicales ont découragé cette lutte. Nous en avons vu dans les écoles et établissements touchés par les suppressions de postes où, un peu partout en France, enseignant·es, parents d’élèves, se sont mobilisé·es durant ce mois de juin. Nous les voyons aussi dans le refus du Pacte qui semble largement répandu. Mais nous savons aussi que les directions syndicales seront un faible point d’appui, elles dont les orientations restent caractérisées par le cloisonnement des luttes et les journées de mobilisation de 24 h, et que les questions éducatives risquent de passer au second plan, après la question des salaires mise en avant par l’interpro. Nous savons aussi que seule une mobilisation générale dans l’Éducation est à la hauteur des enjeux.
Pour autant, des interrogations doivent être travaillées dans la perspective de lier notre orientation, nos analyses, et nos propositions d’action concrète.
Faut-il mettre en avant la lutte pour l’augmentation des salaires, emboîtant ainsi les pas de l’intersyndicale interprofessionnelle, pour tenter de la déborder ?
Comment dépasser la dispersion des mobilisations dont la FSU est coutumière, avec par exemple une journée sur les salaires, une autre sur les conditions de rentrée, encore une autre pas trop rapprochée sur les AESH, etc. ?
Faut-il pour Émancipation insister sur la cohérence systémique de toutes ces attaques, au risque d’une approche qui paraîtrait trop théorique, ou trop générale, et donc faiblement mobilisatrice ? Faut-il privilégier un axe d’intervention plutôt qu’un autre, comme par exemple le Pacte, qui a l’avantage de pouvoir fédérer premier degré, second degré et enseignement professionnel, au risque de laisser de côté les luttes des AESH, des AED, des enseignant·es stagiaires ? Comment aller au-delà de la campagne de simple boycott impulsée par le SNES, et lier le refus individuel du Pacte à la lutte collective, et à la perspective d’une grève à la rentrée ?
Comment préparer une rentrée de lutte et favoriser la convergence des mobilisations dans l’Éducation nationale ? L’enjeu pour nous est aussi de lier davantage les revendications immédiates défensives (comme retrait, abrogation…) avec des revendications offensives pour promouvoir l’école que nous voulons
Raymond Jousmet, le 9 juillet 2023 , intervention lors du débat à la semaine d’Émancipation
Tours, Indre-et-Loire, métropole de moyenne envergure, 197 000 habitant·es, municipalité EELV, n’a pas échappé à la violence ces trois derniers jours. Couvre-feu pour les mineurs jusqu’à dimanche soir, 13 interpellations dont trois mineurs.
Après avoir passé une partie de la nuit en “son et lumière” bien différent de ceux aseptisé de nos châteaux, j’ai décidé ce vendredi matin d’aller faire un tour dans “les quartiers”, que je connais encore un peu pour y avoir vécu et enseigné une bonne partie de ma carrière.
Ce jeudi soir, la cible fut une place au nom symbolique, place de la Liberté, stratégique dans les transports urbains en centre-ville : ligne de tram, nombreuses lignes de bus, commerces, bars… Ce qui m’a particulièrement motivée c’est que contrairement aux années 2005, l’objectif a changé. Dans le passé les jeunes restaient au pied de leurs immeubles, brûlant les véhicules sur les parkings, enfermés dans leurs ghettos. Là, ils se sont déplacés de près d’un kilomètre, les objectifs ne sont plus les mêmes, le souci de visibilité semble être différent. Les cibles : mobilier urbain, bus, voitures, vitres d’un tram entier et aussi le supermarché LIDL. C’est surtout ça qui m’a interpellée. Plus les commentaires dans le parc ce matin lors de la promenade du chien : “Oui, les voyous, ils disaient en pillant le supermarché : « prends du riz, prends du riz », et ils sont repartis avec des caddies pleins de nourriture. On est bien loin du décès du jeune. Ils s’en mettent plein les poches, c’est tout” (Mme X co-propriétaire dans la résidence où j’habite, résidence secondaire en Bretagne, emploi à La Défense à Paris : petite bourgeoisie, bourgeoisie…)
La coupe est pleine
Alors oui, ma bonne dame. Mais on ne peut que constater que lorsque la population prend du riz et de la nourriture, c’est qu’une partie d’entre elle, en extrême précarité ne se nourrit plus correctement et que les caddies pour eux et elles sont pratiquement vides depuis des mois. Le lien avec la mort du jeune Nahel est pourtant facile à faire. Dans ces quartiers, la coupe est pleine, elle déborde, elle ruisselle. Ces jeunes, ce sont les enfants du prolétariat, voire du sous-prolétariat urbain, que l’on dit aujourd’hui pudiquement “précarisés”. Ils vivent à la marge de la consommation : pas de boulot, pas de loisirs, pas de plaisirs, pas de pognon. Dans le contexte social actuel, après des mois de grèves et manifestations, des millions de travailleur·euses et retraité·es à battre le pavé, en plus, l’assassinat de ce jeune par un policier, c’est bien évidemment le détonateur de la colère sociale. Les jeunes ont cela de particulier : ils/elles réagissent très vite et la conscience de classe, même non exprimée en tant que telle, s’exprime naturellement.
Pour le fun et être un peu plus politique : “quid” de la responsabilité des directions syndicales, qui auraient pu, qui auraient dû, à un moment où les conditions y étaient, appeler à la grève générale contre cette foutue réforme, pour virer ce gouvernement, ce président, et tous ses bouffons qui se pavanent dans les oripeaux moribonds d’une Ve République mortifère pour notre classe.
Quelle parole des jeunes ?
Pour ce qui est de la parole des jeunes, c’est difficile. À 13h quand je suis arrivée sur les lieux, des carcasses de divers véhicules étaient toujours là et l’odeur du feu encore prégnante. Un calme particulier entre les immeubles, peu de personnes à qui parler. Deux ados, K. et H., 14 ans :
“- C’est moche, ça va coûter cher tout ça à reconstruire, et puis les bornes de paiement du tram c’est les gens d’ici qui vont devoir payer. Mais c’est des grands qui font ça, ils sont venus d’ailleurs avec des feux d’artifice et des mortiers, pour les aider.
– Des grands, genre quel âge ?
– Bah je sais pas, 20 ans.”
Un peu plus loin, deux femmes, l’une 35-40 ans, l’autre 18 ans sa fille : “Nous on est révoltées des deux côtés. La mort du jeune c’est inacceptable, mais la récupération et le détournement par les violences, on n’est pas d’accord non plus” .
Enfin, trois jeunes adultes, 20 ans à peu près. Les traits tirés, visages fermés. Je me présente comme correspondante d’une revue syndicale voulant recueillir des témoignages sur les événements de la nuit. Silence, regards perçants, vifs mais durs. J’ajoute que j’ai un avis sur la question et quelques commentaires destinés à les mettre en confiance. Toujours silence, posture tendue. Cet assourdissant silence est enfin rompu : “Non, on n’a rien à dire. Merci madame, au revoir”.
Fin de l’histoire. Je n’en saurai pas plus. Ce “merci madame” est réconfortant quelque part. Ma simple venue ne leur a pas été insensible.
Les choses ont beaucoup changé depuis les années 2000. Quand on allait dans les quartiers, avec un cadre local de SOS Racisme. À cette époque, les jeunes parlaient, ils avaient des choses à dire et même maladroitement exprimée, leur parole était audible. Aujourd’hui, rien, nada. On ne discute pas, on fait. La crainte de savoir par qui et où leur parole va être relayée est sans nul doute également légitime. Les esprits sont révoltés, le seul langage c’est cette violence exprimée contre les symboles d’un pouvoir et d’une société haïe. Le temps n’est plus à discuter, à parler : ils font, ils agissent.
Au nord de Tours, une bibliothèque mais aussi un bureau de tabac, le super-U…
À Saint-Pierre-des-Corps, petite commune ouvrière de 15 000 habitant·es où le Parti communiste a perdu la mairie lors des dernières élections en 2020, ce sont la mairie, la voiture du maire, son cabinet médical incendiés et sa personne quelque peu secouée. Cet édile, sans étiquette, a en effet depuis trois ans augmenté drastiquement les impôts locaux et le prix de la restauration scolaire, supprimant la gratuité à une majorité de familles. Il est lui aussi détesté. Les symboles de la République, de la culture, d’une consommation dont ils sont exclus, voilà les objectifs de nos “voyous”.
Mettre du sens
Moi, j’aurais envie de dire : “saine révolte, et on ne fera pas d’omelette sans casser des œufs”. Car il faudra bien finir par les chasser, ce gouvernement et cette République pour le moins anti-démocratique et bonapartiste. Ils n’offrent aucun espoir pour la jeunesse. Aucune perspective. No man’s land. Nos jeunes n’en peuvent plus, n’en veulent plus, pas plus que du SNU que veut imposer Macron (et je ne développerai pas le projet de jumelage de certaines classes avec l’armée). Pas plus que nous ne pouvons accepter les milliards votés pour la Loi de Programmation Militaire : un budget d’économie de guerre ! Alors que les milliards pour les services publics et les infrastructures sociales manquent cruellement.
Il faut mettre du sens sur les événements de ces derniers jours. Ce ne sont pas que des actes gratuits de bandes révoltées par le crime crapuleux d’un flic. Face à la violence d’État, il y a la violence légitime de cette génération que les gouvernements successifs laissent dépérir dans des ghettos urbains ou personne ne souhaite habiter.
Par ailleurs et hélas, ces pratiques policières criminelles ne sont pas nouvelles. Pour les plus anciens d’entre nous, le chanteur Renaud l’évoquait déjà dans les années 80 avec sa chanson Hexagone : “[…] POUR FAIRE RÉGNER L’ORDRE PUBLIC, ILS assassinent IMPUNÉMENT !” .
Nathalie L., Tours le 1er juillet 2023
Si le gouvernement et une bonne partie de la société sont encore sous le coup des émeutes de fin juin et début juillet 2023, c’est qu’ils ont compris, comme Victor Hugo dans 17931 que l’émeute, tout en s’en distinguant par sa soudaineté apparente et son désordre est parente de la révolution – mais contrairement à celle-ci, sans ligne directrice, sans espoir, sans idéal – précis, au moins.
“V engeance, revanche, émeutes du pouvoir d’achat ”, sont les qualifications récurrentes de ce mouvement sous la plume des sociologues et des écrivains (dont l’Indien Aravind Adya).
C’est ce que souligne la presse abondante de cette période : ces émeutes sont une revanche sur la déréliction des “quartiers” et une vengeance contre les discriminations qui d’une façon criminelle pour la 18e fois en deux ans ont coûté la vie à un de leurs jeunes habitants.
Racisme, privation de tout transport public commode (banlieue signifie étymologiquement lieu de la “mise au ban”) 2 , misère croissante dont JF Laé3 énumère le détail navrant : accumulation de dettes, expulsions, chômage entraînant le dérive familiale (70 % de familles monoparentales) et la délinquance adolescente etc., etc.
Ces émeutes constituent la riposte à un abandon social et politique, et à une ségrégation raciale ouverte – celle-ci en fait latente dans une bonne part de la population – exaspérée par la concentration urbaine dans cette zone de non-droit.
Des adultes issu·es de ces quartiers, devenu·es édiles, écrivain·es ou artistes en témoignent : être maghrébin·e ou noir·e interdit de mener la vie des autres, et vous désigne comme la cible évidente d’un rejet, et d’une répression sous toutes formes, la plupart du temps injustifiée. Je me souviens d’un élève du lycée technique du Val Fourré me disant les larmes aux yeux qu’avec son copain lors des allées et venues entre chez eux et la classe, ils étaient contrôlés au moins trois ou quatre fois par jour.
Que ces jeunes gens disent haïr la police, une haine mortelle répondant au harcèlement, aux vulgarités, aux brutalités et aux meurtres autorisés de celle-ci, n’est donc pas surprenant.
Depuis la déclaration de Sarkozy aux policiers “vous n’êtes pas des travailleurs sociaux, vous n’avez pas à organiser de tournois sportifs mais réprimer la délinquance ” les choses n’ont fait que s’aggraver : l’écho de ce dramatique correctif se lit dans l’intitulé macronien : “Police de la Sécurité du territoire”.
Cette fonction répressive, socle d’une formation en tous points insuffisante, supprimant celle d’accompagnement si nécessaire, se renforce désormais de la légalisation du droit des policiers à faire usage de leurs armes au nom d’une légitime défense… préventive, responsable de ces morts en cascade.
L’État, à travers sa police et les consignes qu’il lui donne, comme à travers son absence de réponse durable et profonde à la déréliction sociale est donc, en amont, comme l’ont dit plusieurs maires des communes touchées, dont ceux de Grigny et Nanterre, le principal responsable de la situation et l’incendie et la destruction des bâtiments publics en est la sinistre preuve. Autant de symboles d’une société inégale et sélective, cautionnée, dirigée, défendue par nos responsables.
Quant aux pillages, de gravité variable, en masse ou dérisoires tel celui de ce jeune homme prenant au passage une poignée de cerises, parce qu’il n’a pas mangé, dit-il, de fruits depuis un an, ils sont une compensation de ceux et celles qu’on a exclu·es du système non seulement comme citoyen·nes mais comme acheteur·euses.
Là nous touchons le fond du problème : qui sont ceux et celles qui mettent toutes leurs forces et leurs pouvoirs à convaincre chacun·e d’entre nous qu’il n’y a pas d’autre perspective que le marché et rien d’autre à attendre et à entreprendre que s’enrichir et se procurer toujours davantage de produits, si inutiles voire nuisibles soient-ils ? 4
Bruit et fureur (ne) sont (que) provisoirement retombés. Ils appellent d’autres réponses que la répression et la déploration morale de tant de violences : d’autres plans économiques dont le projet semble pour l’instant abandonné 5 et dont certains ont permis une certaine rénovation matérielle – le plan Borloo plus consistant ayant été rejeté par Macron en 2018.
Le seul remède à long terme est non seulement une refonte globale de la distribution des richesses permettant à tou·tes une vie décente mais la résurgence de raisons vitales d’espérer, et de construire un avenir digne de ce nom.
Marie-Claire Calmus
Nous publions ci-dessous l’hommage rendu à Roland Guasch décédé le 28 juillet à 87 ans à Valence par André François le 3/08.
Comment, cher Roland, te rendre, en quelques minutes, un hommage digne de ce que tu as été et de ce que tu as fait ? Je t’ai connu il y a 67 ans à mon entrée à l’École Normale où tu étais déjà en 4ème année.
Et pendant ces 67 ans, j’ai appris à te connaître : je t’ai apprécié, je t’ai admiré, je t’ai aimé. Pendant toutes ces années où j’ai souvent été à tes côtés, tu as défendu tant de causes, mené tant de combats, contribué à tant d’avancées sociales. Je ne t’oublierai jamais mon cher Roland parce que je n’oublierai jamais les moments où le pacifiste, l’humaniste, le défenseur des droits et particulièrement des droits des femmes a été, sans jamais varier dans ses convictions, un militant admiré et admirable.
Sans être exhaustif, ce qui est impossible, je voudrais simplement citer, sans ordre chronologique, des faits qui ont marqué tous ceux et toutes celles que tu as côtoyé·es. Il y a bien sûr ta carrière professionnelle où tu as gravi tous les échelons depuis tes fonctions d’instituteur à Coinaud jusqu’à celle de chef d’établissement à Valence.
Il y a aussi eu ton engagement au sein de l’association des Amis de l’École Laïque où, avec Annie Mazuray, tu as géré au mieux la fin de la longue histoire de cette association reconnue d’utilité publique en 1938 et qui, avec les classes de découverte et les colonies de vacances, a permis à deux ou trois générations de Valentinois·es et de Drômois·es de connaître la mer et la montagne.
Il y a encore eu ta présidence dynamique d’un club de randonnée.
Et pour compléter la panoplie de tes compétences, je ne voudrais surtout pas oublier ta très active participation aux Baladins, cet excellent groupe musical créé à l’École Normale dans lequel tu chantais, et qui s’est produit pendant des années dans des salles des fêtes du département.
Je pourrais m’arrêter dans cette énumération, mais je ne peux pas ne pas parler de tes engagements syndicaux et de ton engagement, ô combien prégnant, difficile et risqué au MLAC, le mouvement pour la libération de l’avortement et de la contraception au début des années 70.
Tu as été, Roland, le leader drômois de la tendance École Émancipée, tendance minoritaire située à la gauche de la Fédération de l’Éducation Nationale souvent opposée à la hiérarchie quand elle s’avérait stupide et défendant en permanence des idées telles que : “À travail égal salaire égal”. Tu as eu le mérite d’organiser à Dieulefit la semaine nationale de l’École Émancipée où des centaines de syndicalistes venaient débattre de questions sociales mais aussi d’éducation. Tu as su gérer avec maîtrise et compétence des débats particulièrement riches et parfois houleux entre des enseignant·es dont certain·es se réclamaient du trotskisme ou de l’anarcho-syndicalisme. Mais grâce à des gens comme toi, la synthèse arrivait toujours à se faire. Tu défendais le débat, fondement même de la démocratie qui a, hélas, aujourd’hui tendance à disparaître comme l’écrit l’historien sociologue Pierre Rosanvallon.
Je terminerai par ton engagement au sein du MLAC où des femmes et des hommes, dont plusieurs étaient aussi à l’École Émancipée, se sont battu·es pour que les femmes puissent disposer de leur corps. Dès 1973, date de la création du MLAC, dans ton agenda le mot MLAC était quasi quotidiennement mentionné. Rappelons qu’à cette date l’avortement était alors défini comme un crime, jugé par une cour d’assises et puni d’une peine de réclusion. Les militant·es du MLAC prenaient un risque énorme en aidant des dizaines et des dizaines de femmes, parfois mineures puisque la majorité était à 21 ans, à avoir accès à une IVG dans des conditions sociales et médicales satisfaisantes.
Le MLAC a commencé par aider les femmes à aller en Angleterre. Roland, professeur d’anglais, était en relation avec la clinique londonienne avec laquelle il négociait les rendez-vous. Sitôt les rendez-vous obtenus, le MLAC entrait en contact avec la responsable Air France de Grenoble, sympathisante de notre mouvement, qui faisait le nécessaire pour avoir les billets au meilleur prix. Elle les remettait ensuite au chauffeur de bus qui faisait la liaison Grenoble-Valence et que nous attendions à son arrivée sur le champ de Mars à Valence.
Les voyages pour l’Angleterre et la Hollande ont ensuite été complétés par des IVG réalisées, dans leur cabinet, par des médecins particulièrement courageux·euses qui risquaient la condamnation et la radiation. Nous avons le souvenir avec Solange d’avoir accompagné une femme dans le cabinet d’un de ces médecins, la responsabilité de l’acte interdit étant ainsi partagée entre le médecin et les membres du MLAC.
Roland était à la fois un militant infatigable, un organisateur, un remarquable coordinateur, un citoyen engagé. Roland était un homme exceptionnel. Tou·tes celles et ceux qui ont eu la chance de le connaître ne l’oublieront jamais. La maladie cruelle qui a détruit ce qu’il avait de plus brillant l’a enlevé trop tôt. Et pour terminer, je voudrais te dire, Solange, que si Roland a été l’homme qu’il a été, c’est aussi grâce à ta disponibilité, ta coopération, ton engagement personnel.
Avec le développement du Service national Universel et des classes de défense, le gouvernement veut assujettir les élèves et les enseignant·es à la politique de militarisation de la société.
Lorsque le 28 mai 1996, Chirac décide la suspension du service national obligatoire, il s’agissait pour l’État de concentrer ses forces et ses ressources sur le renforcement de l’armée de métier plus efficace. Ces choix ont révélé différents problèmes du point de vue des gouvernements :
– l’insuffisance du recrutement professionnel de “qualité” (et des non-renouvellements de contrats ou des démissions jugées trop nombreuses) ;
– le désintérêt voire le rejet de la jeunesse vis-à-vis de l’État, de l’armée et de la préparation de la guerre, et dont les révoltes demeurent une menace pour l’ordre bourgeois ; d’autant plus que l’utilisation de l’armée est parfois envisagée pour réprimer les mouvements sociaux et quadriller les quartiers populaires ;
– la nécessité qu’une armée de métier puisse s’appuyer non seulement sur le consentement de la société en cas de conflit, mais aussi le contrôle de la population civile et de l’économie.
La multiplication des “classes de défense” vise notamment à répondre aux besoins de l’armée de métier ; le développement du SNU, à l’intérieur même de l’Éducation nationale vise à renforcer le contrôle du pouvoir sur la jeunesse, renforcer sa militarisation.
Qu’est-ce que le SNU ?
Le Service National Universel (SNU) s’adresse à tous les jeunes français, garçons et filles entre 15 et 17 ans. Il comporte trois phases :
– un “séjour de cohésion ” de 12 jours dans un département autre que le leur.
– une “mission d’intérêt général ” de 84 heures réparties au cours de l’année. Des stages sont proposés au cours de vacances scolaires.
– une “période d’engagement” sur la base du volontariat (donc facultative), entre 16 et 25 ans.
“Quoi qu’il en coûte”
S’il était généralisé, le SNU coûterait entre 2,4 et 3,1 milliards d’euros par an (commission des finances du Sénat).
https://www.senat.fr/salle-de-presse/ communiques-de-presse/presse/ cp20230309b.html
SNU, loi de programmation militaire (LPM) et militarisation
Divers pays ont décidé non seulement d’augmenter leur budget militaire, mais aussi de modifier le système éducatif (par exemple en Russie) pour développer l’“acceptabilité sociale” des guerres. Présenté parfois comme une sorte de colonie de vacances, le SNU est en fait dès le départ un élément de la politique militaire de la France dans le programme de Macron (discours du 18 mars 2017) (1).
Si le SNU ne donne lieu à aucune disposition législative normative dans la LPM de 2024-2030, il est évoqué dans le rapport annexé à ce projet de loi, qui présente les priorités du gouvernement en matière de Défense : “Au-delà, les armées contribueront davantage à la cohésion et à la résilience de la Nation en s’appuyant sur un lien Nation-armée rénové et plus visible (service national universel, modification de la doctrine d’emploi de réserve et augmentation de ces dernières, organisation du tissu industriel, liens avec les collectivités territoriales, participation accrue aux cérémonies patriotiques, etc.). Une attention particulière sera portée au renforcement du lien entre jeunesse et armées, qui constitue un enjeu essentiel pour la cohésion nationale. Les armées participeront pleinement à l’enseignement de la défense […].” (2) À noter : la LPM 2024-2030 adoptée au Parlement le 12/07/2023 prévoit un budget de 413 milliards d’euros sur sept ans, qui fait de la Défense le premier budget de l’État (par ailleurs, les moyens pour le soutien militaire à l’Ukraine qui seront financés par des lois de finances). Le SNU dispose de moyens spécifiques : 140 millions d’euros en 2023 (inclus dans le budget de l’Éducation nationale).
Le SNU et l’école
Le SNU pose de nombreux problèmes pour l’école publique :
– le SNU c’est l’embrigadement de la jeunesse alors que l’école doit être le lieu de l’enseignement de savoirs émancipateurs et d’esprit critique ;
– les crédits prévus peuvent donner l’illusion d’une conception humaniste de l’éducation dans le cadre des séjours de cohésion. En réalité, ils sont pris sur le budget de l’Éducation nationale : si le SNU est généralisé, cela voudra dire des dizaines de milliers de suppressions de postes, des fermetures de classes, des classes surchargées…
– le SNU ne se fonde sur aucun texte réglementaire : la question de la responsabilité juridique des encadrants est posée (dans plusieurs départements on signale des cas de maltraitance des jeunes, de sexisme ou de racisme…) ; sa conformité à la Convention internationale des droits de l’enfant pose question.
(1) https://en-marche.fr/articles/discours/emmanuel-macron-discours-sur-la-defense-programme-hotel-arts-et-metiers
(2) https://lcp.fr/actualites/loi-de-programmation-militaire-le-snu-s-invite-dans-les-debats-a-l-assemblee-190440
Rentrée 2023 :
Avec les “classes engagement”, une accélération de la mise en place du SNU
À la rentrée de septembre 2023, deux dispositifs du SNU vont coexister :
a/ les jeunes, entre 15 et 17 ans, pourront demander individuellement à faire un séjour de cohésion sur le temps de vacances ; il peut avoir lieu dans les lycées.
b/ les jeunes pourront aussi réaliser ce séjour de cohésion “sur le temps scolaire dans le cadre d’un projet pédagogique de classe” , au sein d’une classe d’engagement.
Les enseignant.es en charge d’une classe de seconde (ou de 1ère bac pro) pourront ainsi créer une “classe d’engagement” intégrant, sur le temps scolaire, l’organisation du séjour de cohésion de 12 jours dans le cadre d’un projet pédagogique annuel.
Comme pour les séjours de cohésion réalisés sur le temps des vacances, les séjours réalisés sur le temps scolaire seront effectués en uniforme, encadrés en partie par des militaires. Les jeunes adolescent·es participent à la levée du drapeau français, chantent La Marseillaise chaque matin, apprennent à marcher au pas et à se tenir en rang…
“L’enseignant volontaire répondra à un appel à projet qui sera transmis à tous les lycées. Si son projet entre dans le cadre de notre appel, la totalité du séjour sera financée ” (3).Les enseignant·es volontaires seront rémunéré·es grâce au “Pacte enseignant”. Ils/elles “ne seront pas obligés d’assister au séjour” (dans ce cas il n’y aurait donc même pas le contrôle d’un·e enseignant·e pendant le séjour, l’enseignant·e serait réduit·e à un rôle d’agent recruteur). Le gouvernement annonce aussi la nomination d’un référent SNU dans chaque établissement, rémunéré par le “pacte enseignant” (au titre de Projet “innovant”).
Jusqu’alors, le SNU ne fait pas recette. L’intégration sur temps scolaire permettra de le rendre “plus populaire et plus accessible” . “Le projet de classe”, “un séjour organisé par des professeurs ”, peut “rassurer”, “convaincre des enfants et des parents” (4)… En outre, le ministre Ndiaye souhaitait que cette participation à un séjour de cohésion donne “des points bonus” pour Parcoursup. Il serait aussi question de conditionner l’accès à certaines formations supérieures à l’accomplissement du SNU.
La mise en place de ces “classes d’engagement” implique directement l’Éducation nationale. Il s’agit pour Macron d’assigner aux personnels le rôle de promoteurs de l’armée et de la militarisation de l’enseignement. Cela participe du processus d’entreprise de soumission de la jeunesse, de renforcement de la militarisation de société, de développement du nationalisme. C’est un tournant majeur dans l’objectif de rendre le SNU obligatoire.
De plus, le SNU serait un des éléments de la transformation de l’école. En lycée la réforme Banquer impulsée par Macron, avec la casse du bac national, a provoqué un absentéisme de plus en plus important des jeunes au troisième trimestre. Les “classes engagement”, prévoyant encore de nouvelles absences sur le temps scolaire, participe de cette désorganisation et de l’accroissement de la difficulté scolaire pour une partie des lycéen·nes.
Un large front (intersyndicale enseignante et FCPE) s’est constitué contre la généralisation du SNU dans les lycées. Les stages de cohésion comme les “classes engagement” ne sont en aucune façon obligatoires (il n’y a pas de texte réglementaire). Les CA des établissements doivent être consultés et peuvent s’y opposer. Les personnels des lycées sont totalement dans leur droit s’ils et elles refusent de collaborer à la mise en place de ces classes dans leur établissement.
(3) https://www.cafepedagogique.net/2023/06/16/snu-ce-sera-sur-temps-scolaire-pour-les-lycees-volontaires/
(4) https://www.cafepedagogique.net/2023/06/16/snu-ce-sera-sur-temps-scolaire-pour-les-lycees-volontaires/
Une succession de protocoles Armée – Éducation
1982 : protocole Hernu-Savary – Premier protocole Armée-Éducation nationale, pour favoriser “les relations régulières entre militaires et enseignants” pour “développer l’esprit de défense” ; il est renforcé en 1989, puis 1995.
1997 : Suite à la suspension du service national, le président Chirac crée la JAPD (Journée d’Appel et de Préparation à la Défense, devenue Journée Défense et Citoyenneté depuis 2011) et la “Défense” entre dans le socle commun des connaissances et compétences.
2005 : création des “Classes de Défense et de Sécurité Globale” ; elles sont intégrées au “Plan égalité des chances” de 2007. Un des objectifs affiche clairement qu’il s’agit de développer l’attractivité des carrières militaires.
2008 : création des Cadets de la Défense dont les activités sont encadrées par des militaires et des enseignants volontaires.
2016 : Protocole MENESR – Défense – Agriculture, notamment pour renforcer l’enseignement de défense et la formation des enseignant·es (1).
2017 : Macron, alors candidat à l’élection présidentielle annonce un SNU obligatoire d’un mois. En 2018 il annonce vouloir porter la durée de 3 à 6 mois.
2019 : expérimentation du SNU (volontaire).
2023 : Création des “classes d’engagement ” pour accélérer la mise en place du SNU.
(1)https://www.education.gouv.fr/bo/16/Hebdo26/MENE1600477X.htm?cid_bo=104124
Le SNU, une pièce d’un puzzle : le “parcours innovant de défense”
Le schéma ci-dessous montre que le SNU n’est pas conçu comme un élément isolé. Il s’agit d’organiser un lien entre le système éducatif et l’armée non pas de façon ponctuelle, mais tout au long de l’adolescence :
Extrait et infographie : Plan “Ambition-jeunesse” (https://www.defense.gouv.fr/sga/au-service-nation-du-public/jeunesse/plan-ambition-armees-jeunesse
En ce sens, le SNU s’article avec d’autres dispositifs, par exemple :
– les “cadets de la défense” : depuis 2008, il existe un dispositif qui s’adresse aux élèves de collège et aussi de lycée. Il s’agit cette fois d’accueillir dans le cadre d’un partenariat, des élèves de 14 à 16 ans dans une unité militaire située à proximité d’un établissement (hors temps scolaire) : le dispositif s’étend sur plusieurs jours ;
– les “Classes de défense et de sécurité globale” créées en 2005 . Il s’agit pour l’essentiel de partenariats subventionnés (ou non) entre une classe et une entité de l’armée ou un acteur de sécurité (police, pompiers, sécurité civile, douanes). Elles prévoient “des temps de rencontre et d’échanges avec des militaires menés tout au long de l’année”, militaires qui “incarnent l’engagement et les valeurs citoyennes” (sic). Leur objectif est de “transmettre aux jeunes les repères, les savoirs et les valeurs dont ils ont besoin pour construire leur capacité d’engagement et de résilience”. Il s’agit de “resserrer les liens armée-jeunesse”.
Pacte enseignant, militarisation et destruction des garanties statutaires
Le “pacte enseignant” est refusé par une large intersyndicale, et rejeté massivement par les personnels. Et pour cause : loin d’une hausse générale des salaires… il entend mettre en place des hiérarchies intermédiaires, annualiser le temps de service, porter atteinte à la liberté pédagogique, alourdir le temps de travail. Bref, attaquer les statuts des personnels.
Il s’articule aussi avec le SNU : les personnels qui encadreront une “classe engagement” (SNU) ou une “classe défense”, ou qui auront été nommé.es comme “référent SNU” seront rémunérés pour ces tâches par le “pacte”. Autrement dit : signer le “pacte” ce n’est pas participer à un projet pédagogique, c’est d’abord se retrouver en position d’exécutant·e des orientations politiques du gouvernement.
Avec le “pacte enseignant”, il s’agit pour le gouvernement de faire en sorte que les personnels contribuent à mettre en cause eux/elles-mêmes leurs conditions de travail et leurs garanties statutaires, voire se transforment en agents de la militarisation de l’école et de la société. Il n’est pas étonnant que les personnels le refusent !
NB : La circulaire de rentrée 2023, fixe entre autres l’objectif de “promouvoir la culture de l’engagement des élèves”. “En complément des enseignements, la nouvelle démarche de labellisation des « Classes et Lycées engagés » viendra valoriser et accélérer la dynamique en faveur de l’engagement, notamment dans le cadre des séjours de cohésion du Service national universel (SNU)” . https://www.education.gouv.fr/bo/2023/Hebdo27/MENE2318816C
Opposition unanime des syndicats enseignants au SNU
“Nos élèves ont besoin d’École, pas de SNU !
Pour l’ensemble des personnels de l’Éducation nationale, le fait que les élèves de lycée puissent relever à la fois de l’Éducation nationale et de l’Armée va à l’encontre de leur travail quotidien de formation de citoyen·nes libres, disposant d’un esprit critique, s’appropriant les notions d’engagement, de responsabilité et de solidarité”.
Extraits du Communiqué intersyndical sur le SNU, 10 juin 2023 , (FSU, Sgen-CFDT, FNEC-FO, Ferc-CGT, Snalc, éducation-SUD, VL, FIDL, MNL, FCPE)
Le Service national universel que le gouvernement veut rendre obligatoire pour les jeunes de 16 ans
Une opération de soumission de la jeunesse : il s’agit d’inculquer un esprit d’obéissance aux règles, un respect absolu des normes… Règles et normes qui, pour la plupart, ne visent qu’à perpétuer les inégalités et injustices inhérentes à l’organisation actuelle de la société. Cette volonté de soumission passe aussi par un contrôle renforcé, notamment à travers la mise en fiches de tous les jeunes de 16 à 25 ans ; on sait comment ce genre de fichier peut être utilisé ! Volonté de soumission, enfin, car elle ne reconnaît comme « engagement » des jeunes que les dispositifs étatiques.
La remise en cause des droits des travailleurs et travailleuses : les jeunes du SNU seront utilisé/es pour remplacer des emplois aujourd’hui occupés par des employé/es qui ont un salaire, une convention collective ou un statut, la possibilité de s’organiser syndicalement, des droits individuels et collectifs. Avec le SNU, chaque année, 800 000 jeunes seront exploité/es, sans aucun de ces droits, pour des durées variables ; ils et elles seront très vivement encouragé·es à poursuivre leur “engagement volontaire” par un service civique, dans les mêmes conditions de précarité.
Des dépenses considérables : 6 milliards €par an, selon un rapport sénatorial de 2017. Ces milliards seraient bien plus utiles pour le service public de l’Éducation, qu’aux mains des militaires !
Le renforcement de la militarisation. Encadrement militaire, levée du drapeau, chant guerrier, uniforme, parcours du combattant, raid commando, etc. contribueront à l’endoctrinement des jeunes. La propagande visera à banaliser encore plus le rôle de l’armée, alors que celle-ci est en pointe dans la répression, sur le territoire français, dans les colonies et diverses régions du monde. Sans surprise, il n’est nullement question dans le programme de pacifisme, de non-violence, ni de remise en cause du rôle de l’armée.
Le gouvernement nous dit : Il faut que les jeunes s’engagent. Mais c’est déjà le cas !
Ils et elles s’engagent pour lutter contre le racisme, pour que cesse la destruction de la terre, pour défendre leur droit à étudier, pour le partage des richesses, pour le droit au logement, pour l’égalité des droits et contre les discriminations, etc.
Ce n’est pas à l’État de les forcer à s’engager !
Comment peut-on parler d’apprendre la citoyenneté, lorsqu’on confie l’encadrement à l’armée (qui, par ailleurs, n’était pas demandeuse) ?
Non au SNU ! Abrogation du SNU !
Campagne unitaire contre le SNU : Union pacifiste, Union syndicale Solidaires, ASSO-Solidaires, Solidaires Lycéen·nes région parisienne, Fédération Solidaires Étudiant·e·s, Fédération SUD éducation, SUNDEP Solidaires Sud Enseignement privé, Solidaires Jeunesse et Sports, Fédération SUD Collectivités territoriales, Fédération Éducation de la Confédération Nationale du Travail, CNT Santé, Éducation, Social et Territoriale de Lorraine, Syndicat unifié du bâtiment de la région parisienne de la Confédération Nationale du Travail, Fédération éducation/recherche de la CNT-SO, Émancipation tendance intersyndicale, Les Jeunesses Syndicalistes, Mouvement National Lycéen, Fédération Indépendante et Démocratique Lycéenne, Fédération nationale de la Libre Pensée, Droits Devant !!, Ni guerres ni état de guerre, Causes communes, Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami(e)s Contre la Guerre, Réseau des Centres de Recherche, d’Étude et de Formation à l’Animation et au Développement, Mouvement de la paix, ATTAC-France, Stop Fuelling War, Abolition des Armes Nucléaires – Maison de Vigilance, Mouvement de l’Objection de Conscience Nancy, GRATLIB, Queer Éducation, Fédération Nationale Laïque des Amis des Monuments Pacifistes, Parti Communiste des Ouvriers de France, Europe Écologie – Les Verts, Fédération Anarchiste, Union Communiste Libertaire, L’insurgé, Les Jeunes écologistes, Union des Jeunes Révolutionnaires, Union Prolétarienne ML, Unité Communiste de Lyon, Groupe libertaire Jules Durand, Pour une Écologie Populaire et Sociale, Mouvement Résilience, Alternatives et autogestion, Cercle 49, Radio-Libertaire, Revue Silence, Cerises la coopérative, Questions de classes, L’Allume-Feu, Arc en ciel théâtre réseau coopératif. Collectifs locaux unitaires Non au SNU Loire-Atlantique, Lyon, Bordeaux, Angoulême, Nancy, Chambéry, Hérault, Vendée…
Pour rejoindre le collectif : nonsnu@lists.riseup.net
Avocats : En cette période de violences policières, un bon avocat est indispensable. Il y en a des bons qui font d’excellentes photos : Maître Samsung, Maître Apple, Maître Huaweï…
Casserole : Arme par destination… sauf pour celles et ceux qui cuisinent les retraites jusqu’à leur ôter toute consistance.
Christianophobie : Non Monsieur Ciotti, non Madame Le Pen ! L’horrible attaque contre les enfants d’Annecy ne trouve pas sa source dans un christianisme qui serait incompatible avec les valeurs de la République. Et vous n’avez pas à dresser la liste des élèves qui s’absenteraient un jour de fête chrétienne, c’est de la stigmatisation !
Écologie : Les milliers de camions qui traversent toute l’Europe, défoncent et embouteillent routes et autoroutes et lâchent des tonnes de gaz à effet de serre, c’est insupportable. Il faut y mettre bon ordre. La Commission Européenne a donc mis en demeure la SNCF de démanteler sa filière qui s’occupe du fret.
Émeutes : Les radios et les télés disent en boucle que des émeutier·es ont détruit des écoles, des bus, des services publics… Il semble pourtant que ce soit l’État qui s’est chargé de l’essentiel de ce travail.
En même temps : Construire une centrale nucléaire en zone sismique comme Cruas ou Tricastin, c’est fortement déconseillé. Le faire en zone inondable comme Blaye est tout aussi déconseillé. Emmanuel Macron a résolu le problème. Il propose de construire un EPR à Fos-sur-Mer, zone à la fois sismique et inondable.
Enrichissement : Quoi qu’en dise Emmanuel Macron, il y a plus simple que traverser la rue et trouver (éventuellement) le travail d’esclave de vos rêves. Il suffit de s’engager dans la police, de tirer dans la tête d’un jeune (Noir ou Arabe de préférence) et de profiter de la cagnotte que les fachos vont organiser. Elle est pas belle, la vie ?
Gardien de la paix : Oxymore. Voir ACAB.
Inspiration : Il a beau être génial (??), Macron n’a pas inventé quand il a parlé de “processus de décivilisation”. Ce concept a été créé par Renaud Camus, l’homme du “grand remplacement”. Si Macron continue de pomper les concepts de ce grand penseur, on aura droit aussi à la “déculturation”.
Notation : Après 1968, on a brièvement renoncé en France à donner aux élèves des notes chiffrées. On a donné des notes en lettres avec toutes les subtilités requises par la sélection. C+ voulait dire 12 et B-, c’était 13. Les agences de notation ont repris ces subtilités. Quand un pays obtient AAA, ça veut dire que sa bourgeoisie gagne totalement la lutte des classes et que cette situation lui garantit des profits juteux. Quand on lui baisse sa note, c’est pour lui dire d’être inflexible face aux revendications sociales. Voir Grèce.
Olympisme : Un an avant le début officiel des Jeux Olympiques, la bataille fait rage pour les premières médailles. Eiffage et Vinci sont bien placés : les nombreux Sans-Papiers qu’ils emploient les poursuivent aux Prud’hommes pour travail dissimulé. Ces nobles esclavagistes pourraient cependant être devancés par le Comité d’Organisation des Jeux qui est poursuivi pour corruption, prise illégale d’intérêts et détournement de fonds publics.
Peine de mort : Elle a été abrogée en 1981. Voir refus d’obtempérer.
Police : Le policier qui a tué Nahel (17 ans) à Nanterre était-il incompétent ou mal formé ? Apparemment non puisqu’il avait été décoré trois fois… notamment par le préfet Lallement. Par contre, il était mal suivi médicalement, en tout cas pour ses yeux. Après avoir affirmé à Nahel qu’il allait “lui mettre une balle dans la tête ”, il a tiré dans la poitrine. Et ses collègues qui ont “sécurisé” les lieux après l’assassinat ? Incontestablement, ils sont “bien” formés au Rassemblement National puisqu’on en entend un crier à la foule en colère : “Retourne en Afrique !”.
Préfet modèle : “Deux claques et au lit”, le préfet de l’Hérault, Hugues Moutouh, a trouvé la formule miracle face aux émeutes. Le même préfet, après avoir assisté à la “journée de Jérusalem” qui célèbre à Montpellier l’annexion (illégale) de Jérusalem, a interdit une manifestation contre l’apartheid israélien. Et il a expulsé un migrant que Robert Ménard refusait de marier.
Recadrage : Le dictionnaire donne comme définition : “modification de l’orientation d’une action, d’un projet” . Bref, quand Macron recadre Borne qui a juste rappelé que le Rassemblement National est l’héritier de Pétain, c’est qu’il estime que c’est faux ou sans importance. Voir “faire le lit de l’extrême droite”, Front républicain = foutage de gueule, “plutôt Hitler que le front Populaire”.
Retour vers le futur : Le principal argument du Rassemblement National pour les prochaines élections, c’est “essayez-nous” ! Mais on les a déjà essayés ! En 1940, non ?
Terrorisme : D’après le journal Sud-Ouest, des goélands auraient attaqué un drone de la police lors d’une manifestation à Rennes le 6 juin. Gérald Darmanin a annoncé que le gouvernement riposterait à cette attaque odieuse. Il va demander la dissolution des goélands.
Titanic : Des énormes moyens humains et matériels ont été mis en œuvre pour essayer de sauver 750 migrant·es (venus d’Afghanistan, du Soudan, de Syrie …) dont le sous-marin visitait l’épave du Titanic… Euh, la dépêche d’agence fait une confusion. Il y avait 5 milliardaires dans le sous-marin. Les migrant·es, c’était au large de la Grèce, ils ont appelé les secours et on les a laissé se noyer.
Pierre Stambul
Il y a 50 ans la bataille contre l’immense projet d’État d’agrandissement d’un camp militaire était gagnée : victoire antimilitariste, écologique, paysanne et ouvrière, avec une union inédite dans les actions où se fédéraient des objecteurs et insoumis, des paysan·nes, des ouvrier·es autogestionnaires de Lip et des milliers de personnes, et organisations diverses, dont Émancipation (alors L’École Émancipée), achetant un bout du Larzac pour empêcher l’irréparable prédation par l’armée. En cet été 2023, une immense rencontre était organisée sur le plateau (voir la revue 10 en page 35). Grand merci aux organisateurs et organisatrices !
Malgré le vent froid incessant soufflant sur le plateau, des milliers de personnes ont convergé du 3 au 6 août pour fêter ce bel anniversaire de victoire et pour préparer les luttes à venir, dans un contexte de capitalisme tout puissant, d’attaques sur le vivant, de répression et de militarisation, et ce avec une grande soif d’unité d’action, de refus de rivalité et concurrence entre organisations et modes d’actions.
Focus sur trois ateliers, parmi les dizaines de propositions passionnantes où les interventions étaient claires, concises, non répétitives : une “nouvelle forme”, portée par la “jeune génération” bien inspirante.
Les médias indépendants
Ils sont nombreux, divers, indispensables. Bien sûr, il y a la question des moyens : l’indépendance a un coût, il est nécessaire de toujours mieux les faire connaître et de les soutenir financièrement. Tou·tes les journalistes présent·es (Reporterre, Politis, Mediapart , notamment) s’accordent à dire la nécessité d’être en lien avec les personnes et collectif locaux pour avoir des informations, mais qu’il faut ensuite trier, croiser, enquêter sur un temps souvent long (90 % des informations ne seront pas reprises), alors que “beaucoup d’entre nous sommes précaires, et puis, nous ne sommes pas des agents de communication” ! L’info doit “infuser” !
De plus l’accès aux documents et sources est de plus en plus compliqué et la numérisation crée davantage d’opacité. Mais comment être plus efficaces face à des médias dominants quasi hégémoniques, fascinés par le pire et travaillant au consentement sur tous les sujets ? En plus de la répression policière et judiciaire et numérique croissante ?
Plusieurs idées : mutualiser certaines sources, enrichir le portail des médias libres, ouvrir une maison des médias libres (projet en cours sur Paris), et contre les répressions être armé·es juridiquement et solidaires !
Défaire le rêve sécuritaire de la safe city
Avec notamment des militant·es de Montpellier, la Quadrature du net et la LDH travaillent aussi sur ces sujets. L’enjeu, c’est le contrôle de l’espace public devant se réduire à la production et la consommation. Toute pratique “déviante” (flâner, se poser, manifester…) devenant suspecte dans la “smart city” où tout est “sous contrôle”. Les caméras de surveillance sont les premiers outils : une caméra coûte 20 000 euros, sans compter l’entretien et l’exploitation.
À Nice, par exemple, il y en a 700 et c’est financé par de l’argent public : celui de la commune et à 70 % celui de l’État si les édiles acceptent de lui fournir les images ! Toujours rappeler que les caméras sont inefficaces pour assurer la sécurité des personnes : le nombre de violences véritables ne baisse pas. Sur 2 000 affaires, 20 élucidations ont pu être en partie “aidées” avec des images !
À cela s’ajoute aujourd’hui la vidéo surveillance algorithmique qui vient d’être légalisée, au motif de l’organisation des J.O. L’algorithme Thales qui “repère toute personne par reconnaissance faciale et tout geste comme celui d’être debout immobile” , relève d’un logiciel autonome, sans aucun contrôle ! Vive le sport : tou·tes suspect.es, ou Orwell visionnaire !
Autre outil contre les droits et libertés : le fichier policier TAJ où plus de 19 millions de personnes sont fichées.
Quelles actions ? Au-delà de l’information et des recours juridiques, il est toujours intéressant de demander à avoir accès à ce fichier numérique géré par le ministère de l’Intérieur : suis-je bien fichée ?!
Et rire un peu : organiser et médiatiser des jeux de piste sans téléphone et sans caméra pour partager un apéro libéré de la technopolice !
Soutien aux Soulèvements de la terre
Plus de 50 groupes locaux présents et bien décidés à agir dans les mois à venir. Une rencontre des collectifs locaux sera initiée à l’automne.
L’attaque du vivant et les abus de pouvoir, portés par l’État, sont partout. Nécessité de l’auto-organisation, à suivre.
Emmanuelle
Samedi soir, était organisée une table ronde sur les convergences entre syndicats et luttes écologiques, intitulé “Oui aux méga-retraites, non aux méga-bassines : Créer plus de passerelles entre luttes sociales et écolos”. À la tribune, on retrouvait Céline Marty, professeure agrégée de philosophie et philosophe du travail [spécialiste de Gorz], Simon Duteil, porte-parole de l’Union Syndicale Solidaires, Christophe Van Hoorne, secrétaire national de la Confédération Paysanne et [un cofondateur] du Printemps écologique. Le débat était animé par une représentante d’Attac.
Lorsqu’est venu le temps des questions, nous avons pris la parole pour présenter la campagne “Ne tournons pas la page” :
“Nous venons de vivre une lutte historique, de six mois, rythmée par 14 journées de grève, mais nous n’avons pas gagné. La lutte contre la retraite à 64 ans n’est pourtant pas terminée. Des attaques sont à venir, comme l’a signalé le COR, les négociations à venir sur les « excédents » de l’Agirc-Arco, ou le Medef qui souhaite introduire une part de capitalisation dans la répartition. Il s’agit donc dès à présent de préparer syndicalement la riposte.
Les directions syndicales ont un rôle crucial à jouer dans cette affaire. Le problème, c’est qu’elles tiennent un double discours : elles disent à la fois que sur la question des retraites « elles ne tournent pas la page », et à la fois elles rencontrent le MEDEF, puis le gouvernement, ouvrent de nouveaux « chantiers » bref elles tournent la page. Le dialogue social, ça suffit !
Aux Résistantes, dans de nombreux débats, la question du « comment gagner ? » s’est posée. Elle se repose sur notre thème ce soir. On a vécu une lutte historique sur les retraites, et en parallèle il y a eu le Soulèvement de la Terre, et sa répression, puis en juin-juillet, le Soulèvement de la jeunesse pour Nahel. L’avenir est au Soulèvement de tou·tes ensemble, l’avenir est à la grève générale jusqu’à satisfaction de nos revendications !
Je suis d’accord avec les intervenants : il est crucial de se syndiquer, et de se battre dans son entreprise ou service public. Mais il est tout aussi important de se réapproprier les syndicats, et que la « lutte des classes » dont on a parlé au cours du débat se fasse aussi au sein des syndicats, pour virer les directions qui organisent la défaite. Je vous appelle à rejoindre la campagne « Ne tournons pas la page ».”
Simon Duteil, porte-parole de Solidaires, nous a répondu en disant que nous avions tort de penser qu’en changeant des individus à la tête des syndicats, on allait changer les choses. Il n’y a pas de problème à la direction des syndicats. Selon Duteil, si nous n’avons pas gagné, c’est parce qu’il n’y a pas assez d’adhérent·es dans les syndicats. Si nous reformulons : le problème, ce n’est pas les directions, ce sont les bases, les travailleur·euses, qui ne sont pas assez combatif.ves ! Étrange façon de se défausser de ses responsabilités !
Nous aurions aimé pouvoir lui répondre qu’il ne faut pas caricaturer notre propos : il y a un problème d’orientation politique à la tête des syndicats, incarné par des individus. Il faut donc bien changer d’orientation et d’individus à la tête des syndicats, pour obtenir des victoires, en particulier sur les retraites, et sur toutes les attaques du gouvernement et du patronat, notamment sur les sujets écologiques.
L’intervention a été chaudement applaudie et des contacts ont pu être pris avec des militantes et militants de terrain.
Loïc Geffrotin
Les rencontres de la coordination nationale féministe se sont tenues à Mont-de-Marsan du 12 au 16 juillet 2023. Formalisée depuis un peu plus de deux ans maintenant, cette coordination regroupe une soixantaine de collectifs féministes en France (collectifs de collages, collectifs féministes révolutionnaires, collectifs de féminisme radical, antennes locales indépendantes de Nous Toutes…). Elle porte comme fil directeur la question de la grève féministe et revendique une lutte contre un système tout à la fois capitaliste-sexiste-raciste.
Objectifs politiques des rencontres
Avant cet été, deux temps de rencontres avec des personnes mandatées par leurs collectifs s’étaient déjà déroulées cette année. Les rencontres estivales accueillent au contraire toutes les personnes des collectifs membres qui le souhaitent, et sont ouvertes aux commissions féministes des partis et des syndicats qui souhaitent participer aux discussions ou observer. La coordination revendique néanmoins son indépendance vis-à-vis des partis et syndicats.
Les rencontres nationales ont pour objectif de créer du lien entre des collectifs venus de toute la France, mais aussi de partager des discussions théoriques ou des expériences afin d’élaborer des lignes politiques communes et organiser un mouvement féministe fort, en lien avec le mouvement social.
Si tous les collectifs ne partent pas forcément des mêmes outils théoriques et militent chacun avec des pratiques qui leur sont propres, la ligne politique qui émerge par le travail collectif de la coordination (qui n’est pas définie comme une entité qui dirige les collectifs qui la composent) s’homogénéise de plus en plus dans un sens très progressiste et entend construire de manière solide la grève féministe.
Une organisation qui reflète la ligne politique de la coordination
Environ 150 personnes, de collectifs venant de toute la France se sont ainsi réunies cet été. Les rencontres de juillet étaient organisées à partir de temps en ateliers sur des thèmes théoriques (comme la théorie de la reproduction sociale, les théories anticarcérales, ou encore antifascistes…) ou bien des retours d’expériences pour échanger sur les pratiques (comment diffuser nos idées, comment construire une grève féministe, comment assurer la sécurité d’une manifestation…), mais aussi des temps en plénier pour renforcer la ligne politique générale et s’entendre sur des revendications communes, notamment au sujet de la grève féministe.
Côté logistique, un tableau recensait les besoins journaliers de garde d’enfant, cuisine, ménage, gestion du bar… et invitait chaque personne à s’inscrire sur plusieurs créneaux afin que les tâches tournent. Si cette organisation paraît aller de soi, il faut souligner qu’on trouve peu de collectifs ou rassemblement dans les milieux militants qui parviennent à gérer les tâches collectives d’une manière aussi répartie. Pour que les rencontres se passent au mieux, il fallait en effet accepter de manquer un créneau de discussion pour effectuer une tâche et faire confiance au collectif pour avoir une restitution des débats et discussions – tâches qui étaient par ailleurs aussi réparties dans les divers ateliers. Un travail collectif, qui a largement fait ses preuves, et qui incarne la ligne féministe de la coordination, quand dans beaucoup de milieux militants, la division entre les tâches politiques et les tâches d’intendance reflète encore très souvent la division genrée imprimée par le système dans lequel nous sommes.
Une ligne politique féministe, anticapitaliste et antiraciste
De la question (anti)carcérale, à celle de la répression, en passant par une analyse de la théorie de la reproduction sociale ou encore des luttes antifascistes… Les discussions et débats ont été riches et ont convergé vers des revendications très progressistes.
Les rencontres se sont déroulées sur fond de la lutte contre la réforme des retraites, dont les collectifs présents ont tenté de tirer un bilan. Les discussions ont largement mis en avant les défaillances des directions syndicales d’une part, mais aussi la visibilité importante des collectifs féministes et queer dans cette lutte d’autre part. Ce bilan a renforcé la nécessité d’avoir des collectifs autoorganisés (et une coordination) pour lutter et faire le lien entre les luttes féministes et les luttes sociales. Ces discussions ont conduit à poser la question des liens avec les organisations syndicales, question qui a pris une place très importante dans les débats. De nombreux retours de collectifs ont témoigné de la difficulté voire de l’impossibilité de travailler correctement avec les organisations syndicales qui verrouillent les manifestations ou autres types de mobilisations de manière à garder la main. Les témoignages ont été édifiants sur les freins et conflits parfois violents.
Les analyses ont conduit à distinguer les directions syndicales et le reste des militant·es ou encore l’outil syndical. De sorte qu’il est ressorti des débats d’investir les syndicats pour impulser une ligne mais aussi de continuer à essayer de toucher la base des syndicats (quand bien même ça n’est pas aisé), ou encore d’aller vers les travailleur.euse.s non syndiqué.es, les personnes sans emploi touchées par les réformes de l’assurance chômage, du RSA…
Loin de ce que les directions syndicales ou certains groupes politiques peuvent penser, les collectifs composant la coordination féministe prennent à bras le corps la question des syndicats, en les considérant comme un outil nécessaire mais non suffisant au regard de leurs défaillances et de l’ampleur des luttes nécessaires aujourd’hui. À bien des égards l’ancrage fort des collectifs féministes dans les luttes leur fournit un recul propre à rendre leurs analyses de la situation plus fines que certains groupes qui commentent la situation politique sans investissement réel dans les luttes.
Autre contexte brûlant dans lequel se déroulait la coordination : la question de la répression et du racisme exacerbés dont le meurtre de Nahel par la police a fourni un énième terrible exemple. La question des luttes anti racistes et anti fascistes a pris une place importante dans les débats, et avec elles la nécessité d’investir ces luttes, quand les organisations traditionnelles du mouvement social sont bien en deçà de ce qu’il faudrait faire. De même, au sujet de la répression, entendue au sens large puisqu’elle comprenait aussi celle de la politique carcérale, les travaux d’Angela Davis ou encore de Gwenola Ricordeau, ont été analysés et discutés. Ils ont conduit à des discussions sur la nécessité de dissoudre la police et de développer l’auto-défense dans le mouvement social en général.
Bien entendu, la coordination a continué son travail autour de la grève féministe, tant en tirant le bilan du dernier 8 mars, qu’en commençant à élaborer des revendications issues des divers débats. Tous les collectifs ont déploré que le 8 mars cette année ne soit pas une des nombreuses journées d’action imposées par l’intersyndicale nationale (tout en critiquant la stratégie des journées de grèves isolées des directions syndicales), mais les collectifs sont conscients que la construction de cette grève repose surtout sur l’auto-organisation. La coordination entend construire un mouvement de grève qui ne soit pas cantonné à une date dans l’année, mais se construise au fil des revendications des secteurs ou individu·es exploité·es ou opprimé·es.
Tout ce travail sera formalisé par textes et plateformes revendicatives, qui permettront de se mobiliser ensemble dans les luttes sociales, féministes, antiracistes. La dynamique de la coordination féministe est non seulement progressiste, mais résolument nécessaire aux luttes sociales. Elle montre que les luttes féministes rejoignent et croisent toutes les autres, au niveau national et au niveau international.
Karine
L’armée israélienne a attaqué en juillet dernier le camp de réfugié·es de Jénine dans le nord de la Cisjordanie.
Un millier de soldats lourdement armés ont investi le camp : des maisons bombardées, les rues défoncées, la plupart des infrastructures pulvérisées, 3500 personnes chassées de leurs maisons. Il y a 12 morts, tous des jeunes baptisés “terroristes”. Il y a partout des maisons éventrées, des véhicules calcinés, plus d’eau ni d’électricité. Le Théâtre de la Liberté, emblème de la résistance culturelle, a été directement ciblé.
Ces Palestinien·nes sous le feu des drones et hélicoptères de combat d’une des plus puissantes armées du monde, ce sont les réfugié·es des vagues successives de nettoyage ethnique depuis 1948, vivant depuis dans ce camp pour beaucoup depuis une voire deux générations. Camp plusieurs fois martyrisé, avec en particulier les destructions de 2002, harcelé au quotidien par l’incursion de soldats. Habitant·es à nouveau attaqué·es en ce mois de juillet 2023, plus de 70 ans après le déracinement initial de leurs aîné·es, par l’armée du pays qui les a concentré·es en ce point.
Peuvent-ils/elles se défendre ? Pas de DCA, pas d’abris anti-aériens où protéger les familles – le camp a toujours vécu sous le regard de l’occupant. Occupant qui crie au terrorisme s’il découvre des armes. “L’armée du crime”, hurlait l’affiche rouge placardée par les Nazis sur les murs de Paris occupé. Ces terroristes-là, nous les chérissons aujourd’hui pour s’être dressés contre l’Occupation. Dans l’enthousiasme de la Libération, le droit à résister par toutes les formes possibles à toute occupation a été inscrit dans les principes à vocation universelle. Il nous revient de protéger ce droit pour les Palestinien·nes.
Comment nommer des camps de réfugié·es établis depuis plus de 70 ans ?
Lorsqu’on ne parle pas d’urgence, mais de situation établie, la concentration d’une population dans une zone de droits restreints, voire de non-droit, réveille des échos. Pour nous, descendants de Juifs et Juives européen·nes, le mot ghetto monte aux lèvres. Mais d’autres pans de l’Histoire peuvent parler, dans le contexte d’une population autochtone chassée de sa terre : le sort des autochtones australien·nes, le sort des Amérindien·nes.
Le camp palestinien rappelle la réserve indienne : un peuple vaincu et enfermé. Il rappelle les bantoustans sud-africains. L’Histoire montre que c’est ainsi qu’un peuple peut n’être plus en situation de revendiquer ses droits.
Il rappelle aussi les ghettos et les juderias où les Juifs et Juives européen·nes discriminé·es étaient séparé·es du reste de la société. Et l’Histoire a montré qu’on peut passer de l’enfermement au génocide.
Il est, au sens strict du terme, un camp de concentration. Nous ne disons pas d’extermination. Mais de concentration forcée d’une population à laquelle le droit de se déplacer librement est refusé en pratique, par l’interdiction de revenir aux lieux dont ils et elles ont été chassé·es.
Chacune de ces constructions historiques a ses spécificités. Mais elles ont en commun deux concepts effroyables : population indésirable, exigence de séparation.
Elles ont en commun également la question du possible maintien, ou non, d’un tissu social vivant pour les populations confinées : l’horizon menaçant de l’ethnocide.
Du ghetto de Varsovie, 99 % des enfermé·es ont été exterminé·es. Ne jamais oublier que cela a été possible. Mais ne pas se contenter d’un soulageant “ce n’est pas la situation en Palestine”. Certes, c’est vrai, très heureusement pour l’humanité. La notion de droits humains s’enracine sur la Terre. Mais ne pas oublier combien elle reste fragile : lors du massacre des camps de réfugié·es de Sabra et Chatila, c’est probablement un quart de leurs habitant·es qui ont été tué·es, sachant qu’une grande partie de la population avait déjà fui.
Mais surtout, comprendre que nous allons vivre peut être bien pire que ce qui se déroule aujourd’hui, si nous ne nous dressons pas.
Quel est le but des dirigeants israéliens ?
Pour les premiers colons sionistes arrivés il y 120 ans, la Palestine devait être une “terre sans peuple pour un peuple sans terre ”. Donc les “Arabes” qui étaient là (les dirigeants sionistes ne diront jamais “Palestiniens”) ne devaient pas se trouver là.
Et pourtant, 50 % de la population entre Méditerranée et Jourdain est palestinienne. Contre ce peuple qui était censé ne pas exister, la stratégie sera de le fragmenter, de l’enfermer et de l’expulser.
Les Palestinien·nes ont ainsi subi un nettoyage ethnique prémédité, le vol de leurs terres, les destructions de villages et de maisons, l’emprisonnement massif de toute une population, la négation de leurs droits.
L’attaque du camp de Jénine peut annoncer une escalade terrible : la direction israélienne (que les manifestant·es en Israël qualifie de fascistes juifs) ne cache plus ses intentions (une expression israélienne dit “uriner du haut du plongeoir ”, pour la détermination à revendiquer des actes jusque-là dissimulés, parce que criminels). Elle veut “achever la guerre de 1948”, donc expulser à terme tous les Palestinien·nes. Et détruire méthodiquement leur société, leur économie, les écoles, les maisons, les oliviers. Jusqu’à la reddition ou l’expulsion.
En ce XXIe siècle, nous devons l’empêcher.
Que signifie le comportement des dirigeants européens ?
Dès l’attaque contre Jénine, les radios françaises ont parlé “d’opération antiterroriste ”. Nous venons de rappeler que sous l’occupation en France, c’était le langage qu’utilisaient les Nazis et les collabos contre la résistance.
Le gouvernement français s’est dit “préoccupé”. Il a condamné l’attentat de Tel-Aviv. Mais pas le massacre de Jénine. Et le ministère de l’Intérieur français s’est adressé à la police israélienne pour un “partage d’expérience” .
De leur côté les gouvernements des États-Unis, de Grande-Bretagne et d’Allemagne ont déclaré “qu’Israël avait le droit de se défendre ”.
Qu’on ne s’y trompe pas. Cette complicité n’a rien à voir avec une quelconque culpabilité par rapport à l’antisémitisme ou au génocide nazi. Israël est soutenu par l’Occident parce que c’est leur État, un véritable laboratoire des technologies de pointe, de la répression, de l’enfermement, de la surveillance. Bref un modèle de domination des populations dites “dangereuses”.
Du positionnement fièrement colonial du créateur du sionisme moderne (il faut lire Theodor Herzl avant de s’étonner de la trajectoire actuelle du sionisme) à l’impunité ainsi garantie de fait à l’État d’Israël, la trajectoire porte un nom : l’intérêt commun des dominant·es.
Histoire et culpabilité
Aux racines des génocides et des ethnocides qui jalonnent l’Histoire, il y a un principe : la prétendue impossibilité du vivre ensemble. L’Europe chrétienne en fournit un exemple terrible.
Avant l’antisémitisme racial du XIXe siècle, il y a eu l’antijudaïsme chrétien. Les Juifs et Juives seront considéré·es comme peuple déicide jusqu’au Concile Vatican II. Ils et elles seront accusé·es de crimes rituels. On en brûlera à Strasbourg, accusé·es de propager la Peste Noire. L’Inquisition les pourchassera et ira même, au nom de la “pureté du sang”, jusqu’à pourchasser les converti·es. Luther aussi aura des discours haineux contre les Juifs et Juives.
Force est de constater qu’une partie de l’Église a emboîté le pas à l’antisémitisme racial. En France l’épiscopat ne s’opposera pas (dans sa majorité) aux lois antisémites de Vichy et le pape Pie XII a une responsabilité certaine dans la déportation des Juifs et Juives de Rome.
Aux États-Unis, les Chrétien·nes sionistes (évangéliques), qui financent largement la colonisation israélienne, sont des antisémites. Ils et elles considèrent que les Juifs et Juives, après avoir chassé les Arabes, devront se convertir à la “vraie foi”, ou seront anéanti·es.
À celles et ceux qui, de bonne foi, culpabilisant vis-à-vis des crimes nazis contre les Juifs et Juives, ne veulent pas – ou ne peuvent pas – voir les crimes actuels des sionistes israélien·nes contre les Palestinien·nes, nous ne pouvons que dire…
… Les Palestinien·nes n’ont pas à payer pour un crime européen
C’est une ironie atroce que la défense d’un État qui viole frontalement les principes du droit humanitaire international et se base sur l’affirmation de droits spécifiques à une fraction donnée des habitant·es d’un territoire (loi Israël État-nation du peuple juif) se fasse au nom du souvenir du pire génocide de l’Histoire récente.
Les Juifs et Juives ont été persécuté·es parce que les antisémites n’admettaient pas qu’ils et elles vivent en Europe. Soutenir inconditionnellement l’ethnocide perpétré en Asie par un État qui se dit juif n’a rien à voir avec une réparation des crimes du passé.
Par son idéologie et ses pratiques, la direction israélienne est infiniment plus proche de ceux et celles qui ont réalisé le génocide nazi que de ceux et celles qui l’ont subi.
Les enseignements de la terre des trois monothéismes
La Palestine est la terre des trois grandes religions monothéistes. Il y a toujours eu sur cette terre une cohabitation de populations différentes par leurs origines, leurs religions, leurs langues. L’enseignement de la Terre sainte, c’est la fécondité de la diversité. Diversité féconde, parce que seule compatible avec la justice.
Le peuple palestinien est issu de ce mélange. La population de cette terre a été, successivement ou en même temps, juive, chrétienne, musulmane et athée.
La grande majorité des Chrétien·nes de Palestine, au nom de cette Histoire, participe à la résistance contre la brutalité sioniste. Comment un·e Chrétien·ne peut-il/elle soutenir une conception ethniciste et intégriste qui nie le caractère pluriel de cette terre ?
En tant que Juifs et Juives, nous appelons à la résistance
L’historien israélien Zeev Sternhell a écrit que ce qui se passe en Israël aujourd’hui rappelle l’Allemagne des années 30.
Par nos histoires familiales, nous savons que résister à l’oppression, ce n’est pas seulement un droit, c’est un devoir.
Nous savons que lutter pour l’émancipation d’une population opprimée, c’est lutter pour l’émancipation de l’Humanité.
Il n’y a pas d’alternative au vivre ensemble dans l’égalité des droits. Ce que fait l’État d’Israël est criminel.
Le Christianisme, ce n’est pas l’Inquisition, l’Islam, ce n’est pas Daesh et le Judaïsme, ce n’est pas le sionisme.
La population de Jénine, ce sont nos sœurs et nos frères.
Sarah Katz, ISM-France, coordinatrice de projets avec les paysan·nes de Gaza
et Pierre Stambul, porte-parole de l’Union Juive Française pour la Paix (UJFP)
Cela ne ralentit en rien le rouleau compresseur colonial. Tous les jours, des jeunes Palestinien·nes sont assassiné·es. Des pogroms ont lieu. Les colons et l’armée attaquent les civil·es, détruisent les récoltes, les puits, les écoles, les réservoirs d’eau. Comme d’habitude, la “communauté internationale” feint de n’avoir rien vu. L’attaque contre le camp de Jénine qui rappelle les pires moments de la deuxième Intifada a montré aux Palestinien·nes qu’ils/elles étaient bien seul·es, leur pseudo “Autorité” passant son temps à arrêter les résistant·es.
Les contradictions dans la société israélienne sont nombreuses : religieux contre laïques, Ashkénazes contre Séfarades et Juifs orientaux, Russes contre tous les autres. Tout ceci n’explosait pas à cause de la peur entretenue, de la guerre sans fin et du consensus colonial.
Cette foi, cela explose et c’est sans doute une fracture définitive. Il y a une bourgeoisie au pouvoir qui produit peu et qui vit de la rente coloniale et du pillage sans limite de la Cisjordanie. Elle a fait voter les lois qui réduisent les pouvoirs de la Cour Suprême et assurent l’impunité de Nétanyahou. Elle assume ouvertement l’apartheid et veut annexer la Cisjordanie.
Face à elle, il y a la bourgeoisie européanisée, celle qui a fondé le pays et son armée. Elle a commis autant de crimes contre la Palestine que ses ennemis. Mais elle n’admet pas ce qui est à l’œuvre. Les suprémacistes s’en prennent aux “Juif·ves déloyaux”, aux femmes, aux gays… Ils provoquent un exode massif vers l’Europe ou les États-Unis et une fuite des capitaux, menaçant la prospérité de start-up technologique du pays. Ils rendent plus difficiles la défense et la promotion d’un pays à cause d’un apartheid de plus en plus évident. Ils mettent en danger les “accords d’Abraham” avec les féodaux du Golfe.
Les anticolonialistes israélien·nes et les Palestinien·nes ont-ils/elles leur place dans ces manifestations conduites, drapeaux au vent, par des généraux criminels ? Les avis sont partagés. On peut penser que ce conflit interne à une société coloniale ne les concerne pas. En même temps, il y a maintenant des petits cortèges anti-occupation et des drapeaux palestiniens dans ces manifestations où l’on arrive à parler d’apartheid.
Les manifestations ont partiellement réussi. Le président Macky Sall a renoncé à briguer un troisième mandat. Mais il n’a renoncé, ni à réprimer les manifestations, ni à emprisonner ses opposants. Ousmane Sonko a été condamné à deux ans de prison.
Le True Crime (appelé par nos cousins québécois le documentaire criminel) est un récit littéraire développant une véritable affaire criminelle. Ces livres se multiplient comme les catastrophes naturelles mais il en est d’excellents comme American Predator de Maureen Callahan et Une déchirure dans le ciel de Jeanine Cummins. Et En votre intime conviction de Clémentine Thiebault en fait partie.
En tant que citoyen, vous avez été appelé à siéger à la cour d’assises aux côtés de magistrats professionnels, pour participer au jugement des affaires les plus graves : les crimes.” (page 20).
Clémentine Thiebault était une citoyenne 1 . Elle l’est toujours mais c’est une citoyenne ancienne jurée qui va devoir “commencer à digérer, juste commencer. Parce que ce sera un peu long. Comme le temps de la justice”. Tirée au sort pour être une des juré·es de la Cour d’assises des Bouches-du-Rhône (Cour d’appel d’Aix-en-Provence) qui vont devoir, en leur intime conviction, répondre à des questions (par oui ou par non) concernant un meurtre en bande organisée et complicité de meurtre en bande organisée. Le procès en appel de “trois types” (le quatrième n’a pas fait appel) qui “dans un garage, ont piégé leur victime avant de la tuer à mains nues” et de faire disparaître le corps.
C’est au théâtre de la justice auquel on assiste en lisant ces 192 pages mais aussi à un petit théâtre de la bêtise, de la cruauté mais surtout de la misère. Et c’est tout le talent (et l’intérêt du livre) de Clémentine Thiebault que de poser un regard franc et lucide sur cette scène, ce décor, tous ces acteurs et actrices.
Mais avant, c’est tout le cérémonial de l’appel aux juré·es qui nous est expliqué : le tirage au sort, la récusation, le serment, les frais remboursés, la cantine où l’on mange, l’entrée et la sortie dans la salle…
Régulièrement des encadrés viennent préciser à l’aide d’exemples plus ou moins célèbres les rouages de la justice et ses grains de sable : les juré·es, la récusation, le serment, le corpus delicti, le drelin etc. qui sont autant de précisions et de réflexions sur le décor de la pièce.
Mais ce qui ressort surtout, c’est la misère humaine et son nœud sentimental de vipères à la langue fourchue qui s’y déversent.
La mère de la victime, “comme si elle n’avait plus rien à perdre. Ménade chancelante, elle crie et réclame le corps, remue la salle” .
Stéphane, le témoin (pour la défense), éructe des “normal quoi !” qui s’appliquent autant à la justification d’une partie de cartes qu’à celle d’une “rouste” admonestée à sa femme “qu’il complète en mimant une gifle en revers” .
Des accusés, le père, “Cotorep à 88 %” et son fils, “champion de MMA” défendus par la femme et la mère : “Ils sont là à cause de la jalousie de personnes à cause qu’ils sont là” (page 125).
Un codétenu des accusés, “en visio depuis le parloir, qui ne semble avoir été extrait de sa cellule que pour dire qu’il n’est au courant de rien. Mais alors rien du tout. Vraiment.”
Le fils, accusé, “est plein de tics et de nerfs. On me salit, on me diabolise”. “Il redit qu’il est un homme, un vrai […]. Il se frappe le torse pour en attester”.
Éprouvant et déstabilisant. Il ne tient qu’aux citoyens, aux citoyennes, d’entrer dans une cour d’assises ou un tribunal correctionnel ; les séances sont publiques. Allez-y, vous n’en reviendrez pas.
Et ce qui ressort, au fond, c’est que si ce sont les hommes qui sont jugés, les femmes trinquent aussi.
On pense aux comptes-rendus que faisaient Dominique Simonnot dans les colonnes de Libération .
Alors, évidemment, comment s’étonner que le verdict énoncé, ça crie, ça pleure, ça cogne. Les hommes en prison. Les femmes à la maison. Et les gosses au milieu.
François Braud
En votre intime conviction , Clémentine Thiebault, La Bête noire, Les Ondes, Robert Laffont, 2021, 192 pages, 17€90 (réédité en Pocket, 7€30).
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Lire aussi l’interview de Clémentine Thiebault en page 31 : Faction noire .
François Braud a rencontré Clémentine Thiebault, directrice de la collection Faction, chez In8 et autrice de En votre intime conviction .
L’Émancipation : Comment êtes-vous arrivée dans le noir ? Par conviction ? Professionnellement ? Par hasard ? Nécessité ? Par la lecture ?
Clémentine Thiebault : J’y suis arrivée il y longtemps maintenant, par la lecture je crois à l’origine. Une adhésion au genre qui a orienté mon parcours professionnel. De la librairie à l’édition, jusqu’au journalisme. Peut-être parce que c’est, pour moi, le genre littéraire le plus en prise avec le réel, le plus subversif et le plus varié.
L’Émancipation : Fallait-il écrire En votre intime conviction et pourquoi ? Le qualifieriez-vous de true crime, de roman noir, de témoignage ou de documentaire ?
C. T. : Je crois qu’il fallait l’écrire, oui. Et je ne dis pas ça que parce que je l’ai fait [rire] ! Le sujet peut potentiellement concerner tout·e citoyen·ne en âge de voter et il avait rarement été traité sous cet angle avant – celui d’une jurée. L’idée était ainsi de restituer une expérience, au cœur d’un procès d’assise et de mettre l’affaire en perspective avec d’autres afin de décrypter les rouages de la machine judiciaire en action. Ses codes, ses fonctionnements, son histoire, ses figures… Je dirais donc qu’on se situe entre le documentaire et le témoignage.
L’Émancipation : Jurée un jour est-ce l’expérience d’une vie ?
C. T. : L’expérience d’une vie je ne sais pas, mais une expérience marquante, sans nul doute. D’abord parce que c’est une expérience qui vous propulse dans un univers qui vous est totalement étranger. Et pas n’importe quel univers, celui de la justice face aux crimes les plus graves. Ce qui vous met face à des problématiques forcément dures, où rien n’est anodin. Il y a aussi la responsabilité liée à la fonction qui vous est assignée, qui peut être pesante. J’ai beaucoup échangé après la sortie du livre, entre autres avec d’autres personnes qui avaient été juré·es comme moi. Et tou·tes en garde un souvenir fort, voire douloureux pour certain·es qui vont jusqu’à parler de traumatisme.
L’Émancipation : Faire l’expérience de la justice, est-ce mettre le doigt sur ce qui ne va pas ? La violence a-t-elle sa place dans une cour d’assises ?
C. T. : Faire l’expérience de ce qui ne va pas, pas forcément non. Ça peut aussi être faire l’expérience de ce qui fonctionne. Et je pense qu’on s’en rend compte sur le déroulé du procès qui doit permettre l’obtention d’un verdict cohérent.
Concernant la question de la place de la violence dans une cour d’assises, c’est une sorte de paradoxe. Une cour d’assises est un lieu extrêmement cadré où tout est codifié (jusque dans la fabrication du respect), où les débats sont totalement encadrés, ou tout doit être calme, serein (autant que possible) et maîtrisé. Où la manifestation de la violence n’a absolument pas de place alors qu’on ne fait, le plus souvent, qu’ausculter les pires violences. Et puis parfois ça dérape (et bien !), comme je le raconte au moment du verdict. Mais c’est une grosse anomalie.
L’Émancipation : Que pouvez-vous nous dire du deuxième manuscrit que vous êtes en train de livrer à votre éditeur ?
C. T. : Je travaille sur un autre texte de narrative non-fiction, comme on dit (mal) en bon français (c’est étrange tout de même cette dénomination d’un genre par ce qu’il n’est pas non ?). C’est un récit entre enquête journalistique et littéraire qui part d’un fait divers bien louche et explore la question du voyeurisme. Étrange et vaste sujet, oui.
L’Émancipation : Faction, c’est de la littérature sans poil aux pattes qui ne prend pas les lecteur·trices pour des cons. Comment publier de la qualité en littérature noire jeunesse ? Publiez-vous un auteur ? un sujet ? une écriture ?
C. T. : Je ne suis pas sûre de savoir comment publier de la qualité en littérature noire, a priori, à tous les coups, je veux dire. Il n’y a pas de recette et ça reste une notion subjective. En revanche je constate que ça ne fonctionne pas si mal en suivant son instinct, ses envies. On parle souvent de rencontre avec un texte, un·e auteur·trice, un sujet et je crois que c’est vrai. Et quand vous rencontrez les trois (auteur·trice, sujet et écriture), ça lève illico un certain nombre de doutes.
L’Émancipation : Faction aujourd’hui, c’est… ? Demain ce sera… ?
C. T. : Faction (voire Petite faction noire à l’usage des petit·es et des grand·es ), c’est un projet un peu fou lancé en 2021 par un petit groupe soudé autour de l’envie d’explorer certains trous “noirs”, de trouver une manière littéraire d’aborder tous les sujets de société, de s’adresser aux ados sans tabou.
Faction, c’est une petite équipe composée d’Olivier Bois (le grand Schtroumpf), de Josée Guellil (le maillon fort), de Catherine Chaigneau (la graphiste géniale) et des auteur·trices (la famille foutrac qui s’agrandit à chaque titre), tou·tes librement énervé·es, indigné·es, indiscipliné·es, voire un brin secoué·es (et c’est un compliment).
Faction, c’est 12 titres parus à ce jour et encore plein de projets à venir. Quatre titres qui se dessinent déjà pour 2024. Maintenant je suis incapable de dire ce que sera Faction demain. Et je crois que c’est ce qui me plaît justement.
*Selon le dico, une faction c’est “un petit groupe qui exerce une opposition contre le pouvoir établi”.
L’Émancipation : Où va le noir français selon vous ?
C. T. : Je ne sais pas trop. Et ça dépend de quoi on parle. Du noir en particulier ou du polar en général ? Le noir ça a toujours été le poil à gratter, la partie du genre qui explore le plus les marges, la frange la plus politique (et plutôt à gauche) et ça doit le rester. Aujourd’hui plus que jamais, face aux enjeux sociétaux bien costauds qui émergent et à la domination presque écrasante de certains thrillers (assez réactionnaires) et de certains polars à flic (et/ou de flics) qui se positionnent plus du côté de l’ordre établi que de la critique sociale. Le risque c’est que le genre s’endorme et passe à côté de grands sujets. Comme le post MeeToo par exemple. Mais heureusement il reste des éditeur·trices et des auteur·trices pour monter au(x) créneau(x) et résister aux stricts enjeux commerciaux. C’est là que se joue la vitalité du genre à mon sens.
L’Émancipation : Que pensez-vous du débat sur l’appropriation culturelle en littérature et des relecteur·trices en sensibilité ?
C. T. : Wahou, vaste et épineux débat, dont les termes me semblent assez mal posés, dont on oublie un peu vite l’origine et les causes et qui du coup nous englue un peu dans l’écume des conséquences, laissant la place aux mauvais réflexes.
Mais bon faut avouer que ce n’est pas simple et que ça va pas aller en s’améliorant ! Oui je botte un peu en touche, je vous l’accorde. Mais je ne suis pas experte. Je reste en revanche, observatrice attentive, à mon échelle.
L’Émancipation : Quelle serait la réponse à la question que je ne vous ai pas posée ?
C. T. : Elvis Presley (parce que c’est la réponse à beaucoup de questions).
L’Émancipation : Merci Clémentine Thiebault de nous avoir accordé un peu de votre temps.
C. T. : Merci à vous François Braud ! (Et j’aime bien quand tu me vouvoies même si on se connait.)
Interview réalisée par François Braud
Faction . La collection dirigée par Clémentine Thiebault veut “donner à lire aux jeunes citoyen·nes que sont les 12-14 ans des livres qui questionnent la noirceur du monde, les impasses de nos sociétés”. J’aime à dire que ce sont des livres avec de vrais morceaux dedans, du polar sans poil aux pattes comme disait Franck Pavloff, un connaisseur (il avait créé Le Furet chez Albin Michel). Faction dit plus joliment que “les auteurs ne modifient pas leurs voix, leur écriture pour se mettre à leur hauteur – nos enfants sont grands”.
Petits formats 12×18, petits prix, 8€90 mais grande qualité. Et pas de vagues historiettes à énigmes résolues par de jeunes adolescent·es sur le principe de l’identification cher aux masses éditoriales régies par la loi 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse (qui permet aussi, on l’a vu, la censure). Non, ce sont des romans noirs pour les 12-14 ans qui parlent sans fard du monde, de son état, de ses colères. En voici quelques-uns pour toutes les têtes, blondes, brunes, rousses ou chauves…
– La famille se donne une nouvelle chance de recommencer sa vie mais pour l’ado Éléonore, “c’est du pipeau” : “la vie, on ne la recommence pas. On la poursuit. On l’achève” (pages 5-6). Dans ce paradis tropical, tout est factice, même “la mer n’est pas bleue”. “Les fleuves y crachent une boue qui a parcouru des kilomètres” (page 19). Et puis il y a Émile, Milou, le copain d’enfance du père qui vient les chercher à l’aéroport, qui fournit la location, trouve un lave-vaisselle à moitié prix, offre le Ti punch et organise soirées et sorties. “Sa générosité pue ”. Si la magie de son père opère sur la gente féminine, celle de Milou est noire car sa proie est plus jeune et il est très tactile. Éléonore le sent, Éléonore le sait : il ne faut pas lui faire confiance : “plutôt crever”.
C’est un texte fort qui ne cache rien du déroulement d’une agression sexuelle, de sa montée à son déroulement et de sa gestion par le témoin, le violeur, la victime et sa famille à la suite judiciaire. C’est un texte sur l’emprise mais aussi sur le paraître, sur ce que l’on montre, sur ce que l’on tait et sur la frontière mouvante entre les deux. S’il faut parfois savoir se taire, il faut être capable de hurler, même si c’est “du silence qui” sort “des poumons” (page 34).
Rachel Corenblit dit les mots non pour panser les maux mais pour penser l’action, la réaction, la révolte. Ils ne seront grands que si nous restons à genoux.
Rachel Corenblit, La Mer sans le bleu , Faction, In8, 2021, 90 pages, 8€90.
– Un texte à lire à haute voix : Malencontre de Laurence Biberfeld. “J’étais autrefois une petite fille obèse” (p.5) mais “j’ai perdu trente kilos ” et “je suis devenue assistante sociale ” (p.9) et “je m’occupe de Luiza et de son fils Marco, épileptique, anosmique, asthmatique avec de l’eczéma”. Ils vivent avec un furet : “les pauvres, ils sont vraiment inconscients”, “ils se rajoutent toujours plus de complications ” (p.44). “J’adore mon métier” (p.5) aussi depuis qu’ils ont disparu ces deux-là, je m’en veux. Impuissante Anne.
Changer de misère, ça, c’est fait, du Cap-Vert à Paris. Changer d’appartement pour changer de vie, c’est le moment, Luiza en est sûre, en un coup de métro, ligne 13, ça porte chance, ce sera fait sans lézard, à moins de tomber sur un os. Marco n’a pas de papa mais il a maman et Zazou qui se love autour de son cou, le museau sous l’aisselle : “je suis le Dieu des furets” (p.16). Un tel trio peut tout affronter : une assistante sociale, les amis de maman qui viennent tard le soir et même de Joaquim le Dingue, alors la vie qui va avec, pensez donc…
Sans misérabilisme ni pudeur, la pauvreté nous donne ici une leçon, l’amour ne suffit pas certes, mais présent, il gonfle les faiblesses, les retourne et en fait des armes, non contre l’indifférence, contre ça on peut peu, mais envers la destinée. Tout marqueur social n’est pas indélébile, il marque, ça laisse des cicatrices comme les lignes blanches dans le dos de Luiza qu’a tracées Joaquim mais pour avancer faut grandir, hein ? Et pour ça, on se débrouille comme on peut, avec ses armes…
Trois voix, trois langues, trois souffrances se répondent, s’ignorent, se mélangent. Se retrouvent ligne 13 dans le métro pour un voyage qui va les changer à tout jamais.
Laurence Biberfeld, Malencontre , In8, Faction, 2022, 105 pages, 8€90.
Ce roman a obtenu le Grand Prix SGDL 2023.
– Pour conclure : Comme ton père de Gilles Abier. Le fils pue car il ne se lave pas. Il ne se lave pas car il ne dort pas. Aussi quand le réveil sonne, pas moyen de s’arracher au matelas. La mère fait œuvre de silence face aux débordements violents de son rejeton. Jusqu’au jour où. Au lycée, Loris, 17 ans, agresse une fille de la classe ; il la plaque contre le placo et lui lèche le lobe de l’oreille en lui faisant sentir son aisselle. L’agression est sexuelle. La mère, avant de se murer dans son silence préféré, lâche “tellement honte” : “T’es bien comme ton père, tiens !” (p.10). Et Loris, viré trois jours, merci madame la proviseure, va pouvoir aller le chercher ce père, pour une fois qu’elle en parle la daronne car : “Pourquoi elle ne m’a pas dit qu’il était mort pour clore le débat ? Pourquoi elle n’a pas choisi une tombe au hasard qu’on serait allés fleurir chaque année ? Pourquoi elle l’a gardé vivant, ce type, si c’était pour qu’il n’existe pas pour moi ?” (p.43). Pourquoi ? Quand on se pose une question, on a plus de chance de trouver une réponse que quand on ne s’en pose pas.
Alors puisque sa mère se tait, Loris va parler à l’adolescente qu’elle était, il remonte le passé, et, s’il n’a pas les mots (“la nuit des temps” ou “soupe au lait” le plonge dans des abîmes de doute), il a la rage pour parler à l’employeur de sa grand-mère, le beau-père de sa mère, son ancienne copine. Il sait que son avenir passe par le passé de sa mère.
Un récit tendu et sec, à l’os, comme un coup de poing à l’estomac qu’on donne avant même de comprendre ce qui se passe, ce qui se joue, ce qui se cache. Gilles Abier frappe fort, vite, là où ça fait mal car la violence, quoiqu’on en pense, est une forme de communication. Les mots font aussi mal que les poings. Surtout quand on ne les prononce pas… On cherche toujours à faire “le moins de mal aux gens” qu’on “aime”…. (p.125).
Gilles Abier, Comme ton père , In8, Faction, 2021, 132 pages, 8€90.
François Braud
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Cultiver les communs Une sortie du capitalisme par la terre , Tanguy Martin, éditions Syllepse, collection les Utopiques, juin 2023, 216 p., 18 €.
Sociologie de l’avortement , Marie Mathieu et Laurine Thizy, éditions La Découverte, mai 2023, 128 p., 11 €.
Clément Méric Une vie, des luttes , éditions Libertalia, mai 2023, 240 p., 10 €.
Lettre aux ingénieurs qui doutent , Olivier Lefebvre, éditions L’échappée, mai 2023, 144 p., 14 €.
Cette première décision du Conseil d’État confirme le caractère profondément inadapté, injustifiable et présomptueux de la procédure de dissolution à notre encontre. Le ministère de l’Intérieur a bel et bien voulu tordre – une fois de plus ! – les droits et libertés fondamentales censées être garanties par la constitution et il n’a pas été suivi. Bien que cette décision soit de bon augure, elle sera rejouée lors d’une audience pour le recours au fond, qui devrait survenir à l’automne selon le Conseil d’État.
Ce gouvernement, minoritaire à l’Assemblée nationale, conspué par l’opinion, sourd aux mises en garde syndicales et associatives, ne tient plus que par la répression policière. Du mouvement des retraites aux révoltes pour Nahel, de Sainte-Soline au soulèvement de Nanterre, la séquence politique de ces derniers mois a démontré ce dont il était capable pour défendre les intérêts privés, l’ordre raciste et les lobbys qui ravagent la planète. Le régime macronien est résolument autoritaire. En témoigne l’autonomisation d’un appareil policier qui réprime impunément et se place au-dessus de toute justice. En témoigne la doctrine française du maintien de l’ordre qui consiste à tirer à vue sur la foule, en assumant de mutiler et de tuer.
Dans ce régime qui écrase tout ce qui se soulève, nous avons le droit et le devoir de désobéir. Les Soulèvements de la Terre incarnent cette possibilité face au bouleversement climatique, à l’effondrement de la biodiversité, à l’artificialisation des sols et l’accaparement de ce qui devrait être commun. En partant de la terre et en s’alliant pour la défendre par une suite d’actions concrètes, les Soulèvements contribuent à un basculement du rapport de force dans le champ de l’écologie politique.
La décision du conseil d’État est un camouflet pour le ministère de l’Intérieur et plus largement pour Macron, qui a hâté la publication du décret. Il nous appartient de leur infliger d’autres défaites, de renouer avec la capacité des mouvements populaires à peser dans le rapport de force. Ne pas baisser les bras, marcher sur la tête des rois ! Impossible de laisser Macron poursuivre pendant quatre ans son entreprise de destruction écologique et sociale sans entrave.
Nous ne les laisserons pas instaurer un dangereux précédent pour l’ensemble de celles et ceux qui luttent contre la politique du gouvernement.
Nous remercions avec force et émotion tout.es les personnes, comités, organisations, luttes locales, juristes qui se sont battues sur tous les plans aux côtés des soulèvements ces derniers mois. L’aventure continue !
➡️ Prochaines é tapes :
[Après le convoi de l’eau contre les méga-bassines, organisé du 18 au 27 août…]
Nous appellerons aussi à un rassemblement massif devant le conseil d’État lors de l’audience au fond pour réaffirmer : “ce qui repousse partout ne peut être dissout. On ne dissout pas un soulèvement !”, ensemble nous sommes une force tellurique !
Les Soulèvements de la Terre
Au travail, les inégalités femmes/ hommes augmentent !
C’est ce que nous montre une récente enquête sur les débuts de carrière du CEREQ (centre d’études et de recherches sur l’emploi et les qualifications). On y apprend par exemple que si les taux de chômage sont équivalents, les femmes ont des emplois bien plus précaires ; que l’écart de salaire moyen est de 8% : 1625 euros pour les hommes, 1500 pour les femmes (c’était 6% en 2013) ; que la part des femmes diplômées du supérieur recrutées pour des emplois ouvriers et employés est passée de 28 à 42% en dix ans, quand chez les hommes la proportion est passée de 19 à 23%.
Sur cette question, comme sur tant d’autres, le grand écart entre la communication gouvernementale et les faits sont consternants.
Debout les femmes !
Emmanuelle
Faut-il en rire ou en pleurer ? S’en indigner certainement !
La demande émanant de la mairie de Salles-sur-Mer (Charente-Maritime), a de quoi en énerver plus d’un·e. De quoi s’agit-il précisément ? Fin juillet, la maire de Salles annonce que la commune a déposé une demande pour que la fête de la rosière soit reconnue au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco !
Petit rappel : cette cérémonie (à l’origine fête chrétienne), récompense la vertu des jeunes filles, leur sourire, leur modestie, leur “bonne conduite”, tout ce qu’on attribue plus facilement à une femme, bref une tradition sexiste ! Avec cette fête, on perpétue une vision de la pureté affligeante, en récompensant celle dont le comportement est conforme à une vision passéiste de la femme. Vision que certain·es ont pour objectif de faire perdurer, de promouvoir même alors que les féministes luttent pour l’égalité et pour toujours plus de droits pour les femmes.
Autre motif d’indignation : ces fêtes issues du XIXe siècle ont été au fil des années prises en charge par les municipalités, comme à Salles-sur-Mer par exemple, en complète violation de la loi de séparation des Églises et de l’État. En effet après la remise de la couronne de roses à la jeune fille en robe blanche, s’ensuit le vin d’honneur, le dépôt d’une gerbe de blé devant la statue de la vierge et enfin la messe de 17 heures ! Tout ça cautionné par la municipalité et aux frais des contribuables.
Heureusement, à Salles-sur-Mer (et ailleurs nous l’espérons), cette tradition est contestée de part son caractère sexiste et rétrograde, deux candidates seulement pour briguer la place de rosière cette année (au grand regret de la maire de Salles). Souhaitons que l’Unesco ait d’autres sujets de préoccupation plus dignes d’intérêt.
Joëlle
Ça ne passe plus !
Le milieu du football est notoirement rongé par le capitalisme, mais il l’est aussi par le sexisme. Si les salaires que touchent les footballeur·euse·s sont fortement discutables, il n’en reste pas moins que les footballeuses sont nettement moins bien payées que leurs homologues masculins. Ainsi le magazine américain Forbes dévoilait-il à l’occasion de la coupe du monde féminine que les 15 meilleures joueuses du monde gagnent moins d’un tiers du top 3 masculin.
De même, la couverture médiatique de la coupe du monde féminine fait réfléchir. Si une fenêtre a été ouverte ces derniers jours, c’est à cause d’une série de scandales liés à l’équipe espagnole, vainqueure de la coupe. D’abord, une agression sexuelle, que la presse a nommée “baiser non sollicité ”, du président de la fédération de foot espagnole sur la joueuse Jenni Hermoso. Ensuite, alors que l’affaire faisait encore scandale, l’entraîneur du Sporting Gijon s’est fendu d’une comparaison sexiste en déclarant : “En fin de compte, le but, c’est comme les filles en discothèque… Plus on se rapproche, plus elles s’éloignent. Et puis, quand tu ne leur donnes pas leur chance, que tu les ignores, elles reviennent à la charge et te disent « hey, quoi de neuf’» ”.
On peut regretter que le coup de projecteur sur la coupe du monde féminine soit notamment dû à des propos et actes sexistes, mais le fait qu’ils ne soient pas passés inaperçus montre l’ébauche d’un changement social, engagé depuis #MeToo.
Karine
Le capitalisme qui écrase la planète est en crise profonde. Crise sociale, crise écologique, crise démocratique, crise systémique.
En France, le gouvernement poursuit méthodiquement une casse des acquis sociaux qu’il ose baptiser “réformes”. Tout y passe : les retraites, les statuts, les services publics (éducation, santé, transports…) gangrenés par les pénuries, la précarité et la mise en concurrence. Il essaie d’embrigader la jeunesse avec le Service National Universel (SNU). Ce gouvernement défend les intérêts des actionnaires et des multinationales.
Les atteintes aux libertés se multiplient. La parole raciste et les discriminations deviennent la règle contre les immigré.es et les Sans-Papiers. Les manifestations nassées et les violences policières impunies avec utilisation d’armes létales se généralisent. Les prisons sont surpeuplées. Tout cela montre la détermination du pouvoir d’imposer sa politique par tous les moyens. Le colonialisme reste bien vivant (nettoyage ethnique à Mayotte et interventions armées au Sahel).
Porte-parole de différents lobbys, le gouvernement se montre irresponsable sur toutes les questions environnementales : construction de bassines, usage massif de pesticides, relance du nucléaire.
Face à ce pouvoir, Le Pen, pourtant digne héritière d’un fascisme français toujours vivace, est présentée comme la seule alternative “raisonnable”. Elle a tiédi son discours sur l’homophobie, l’avortement, l’Union Européenne ou l’Euro. Zemmour et son racisme décomplexé ont banalisé son discours. Plusieurs couches de populations dominées ont mis le Rassemblement National en tête aux dernières élections : ouvrier·es, paysan·nes, zones rurales et périurbaines. Chez les flics et les militaires, c’est plus de 50 %. L’extrême droite contrôle des médias influents comme Cnews. Elle agite la peur et est passée à la violence contre les migrant·es à Callac et Saint-Brévin.
Dans le monde, les héritier·es de Mussolini sont arrivé·es au pouvoir sans heurt en Italie. Au niveau international, on voit un peu partout l’émergence de dirigeants élus piétinant la démocratie et le droit en utilisant ouvertement la brutalité et le crime : Trump, Bolsonaro, Poutine, Orban, Nétanyahou, Erdogan…
Dans un monde où les milliardaires pillent les richesses, où le monde occidental (États-Unis, Europe, OTAN) voit son hégémonie contestée, où la guerre est apparue en Europe et alors que celle-ci se barricade contre le Sud, l’extrême droite peut devenir hégémonique.
Nous devons l’empêcher. En France, Gilets jaunes et mouvement contre la casse des retraites ont montré une radicalité anticapitaliste malgré la brutalité de la répression. Ces couches sociales sont majoritaires mais sans débouché politique immédiat. Elles doivent réussir à se mobiliser toutes ensemble.
Plus que jamais, la lutte de classes est d’actualité. Plus que jamais, l’alternative au capitalisme et à la barbarie, c’est la construction d’un monde sans dominant·es réalisant dans les faits l’égalité des droits et le vivre ensemble, respectant la nature et rejetant la loi du profit. Il n’y a pas d’autre choix.
Pierre Stambul
Comme chaque année, la Semaine d’été d’Émancipation se tiendra du 9 au 15 juillet, cette année à Frosssay en Loire-Atlantique.
Le camping du Migron pourra nous accueillir, et les réunions auront lieu à proximité (deux minutes à pied), dans un lieu abrité, où la librairie sera aussi installée. Ce sera l’occasion de dresser un bilan des nombreuses mobilisations de l’année scolaire, mais aussi d’aborder les luttes à venir, notamment dans le domaine environnemental où le sud Loire est largement concerné, et dans l’éducation.
Là, des batailles victorieuses ont été menées, notamment contre l’implantation de centrales nucléaires au Pellerin et au Carnet. Paimboeuf, Saint-Brévin, station balnéaire où se mène désormais une bataille contre le fascisme raciste, Saint-Nazaire, ville combative ouvrière sont très proches.
Les propositions de rencontres et de débats ouverts sont autant de moments permettant la réflexion et la construction des luttes.
Le camping du Migron est une petite structure située au bord du canal maritime de la Basse Loire. C’est une étape très fréquentée par les cyclotouristes. Il n’y a plus de mobil homes de disponibles, mais peut-être encore des gîtes. Une liste est disponible sur le site de la Mairie (https://www.frossay.fr/ )
Pour venir en voiture, le plus simple est de passer par Nantes, emprunter le périphérique et sortir direction Noirmoutier au pied du pont de Cheviré. On peut aussi arriver par le pont de Saint-Nazaire, venant de Vannes. Il également possible d’arriver en train à la gare de Saint- Nazaire, d’où l’on peut prendre un bus (ligne 316) qui va jusqu’au Migron (sauf le dimanche).
On trouve tous les commerces de proximité au bourg de Frossay, une grande surface se trouve à Paimbœuf, à 10 km.
Émancipation tendance intersyndicale
ChatGpt, appelé aussi Gpt3, est un chatbot, un agent conversationnel avec lequel on peut “échanger”, qui est capable de répondre, de rédiger poèmes, dissertations, argumentaires… et qui “apprend” en se servant des demandes.
ChatGPT – Generative Pre-trained Transformer – agent conversationnel en français – fait le buzz dans les médias et les réseaux…
Illustration d’Emmanuel Gorinstein, Le cycle des robots , I. Asimov, Ed j’ai lu ©1984
ChatGPT, appelé aussi GPT3, a été mis au point par une Start-up Open AI, mais il existe d’autres chatbot en cours de développement ou déjà actifs : Bard de Google par exemple ou Wudau 2.0 en Chine. Il a été lancé par Microsoft, en phase de test, courant novembre dernier, afin d’en améliorer le fonctionnement, le contenu, les performances, puisqu’il “apprend” en se servant des demandes (100 millions d’utilisateur·trices en février 2023 l’ont fait énormément progresser) depuis Gpt4 a été lancé en mode test et Microsoft a intégré une version de ChatGPT dans le moteur de recherche Bing.
GPT3, pour faire simple, est un “agent conversationnel” utilisant l’IA– “l’intelligence artificielle” – ce qui permet à un individu de “discuter” avec un système basé sur cette intelligence artificielle.
Il utilise de grands modèles génératifs capables d’explorer des milliards de données et d’arriver à créer des modèles avec des réseaux de neurones artificiels .
GPT3 est capable de répondre assez rapidement et en plusieurs langues à toutes sortes de questions, et éventuellement de rédiger poèmes, dissertations, argumentaires et même d’élaborer des lignes de codes informatiques, le tout sans trop d’erreurs, ce qui reste à prouver, plusieurs exemples révélés depuis son lancement mettant en avant de grossières erreurs.
Deux types de réactions sont apparues depuis novembre
L’émerveillement “waou” des inconditionnels qui se jettent sur toutes les “Nouveautés” sans s’occuper des possibles répercussions et des dommages “collatéraux” (selon l’expression consacrée)…
Et la défiance des “spécialistes”, mieux informés, moins sensibles aux sirènes de la nouveauté qui, tout en reconnaissant la prouesse, relèvent les possibles dysfonctionnement et les limites cet “outil”, tout en évoquant aussi la dangerosité potentielle de l’IA.
Une partie de l’opinion est toutefois assez indifférente, car peu ou mal informée, or comme pour les réseaux sociaux, Facebook, Instagram, Tik-Tok… dont le développement a façonné la société et favorisé de nouveaux comportements (a)sociaux, tout en entraînant – nous entraînant – vers un futur pas du tout radieux : manipulations, fake news, intervention dans les élections, utilisation des données dans des buts mercantiles, complotisme…
L’usage de l’IA ne manquera pas de s’imposer et de modifier, encore, profondément la société, le rapport au savoir, aux connaissances, la notion de vérité scientifique, voire de vérité tout court, problématique dont la pandémie nous a donné un avant-goût.
GPT3 utilise un corpus de 50 % de connaissances venues du monde anglo-saxon
Tout aussi important est la “connaissance”, la “culture” à laquelle fait appel ChatGpt qui est nourri par différents corpus.
Pour l’instant, Gpt 3, qui s’exprime en français parfait, utilise un corpus de 50 % de connaissances venues largement du monde anglo-saxon, majoritairement des États-Unis, connaissances qui finiront par s’imposer à la place du modèle culturel “européen”.
Il faudrait parler aussi des dessous de l’IA, car pour compiler les données, les Start-up développant ces agents conversationnels ont besoin de milliers de travailleur·euses, exploité·es dans les parties les plus pauvres du monde, (Inde, Madagascar, Maroc…) payé·s à la tâche – le tarif de la saisie de données en offshore se situe entre 0,20 € et 0,40 € la ligne ou 1€ pour 1000 images captcha saisies.
Aborder les problèmes de sécurité et de confidentialité
En effet OpenAI – à l’origine du logiciel – collecte des informations personnelles mais ne propose pas de note d’information aux “utilisateurs et utilisatrices” ni de “conditions générales d’utilisation” à accepter, ni d’information sur “une quelconque politique de confidentialité”.
En réaction, l’Italie a ouvert la voie le 31 mars en interdisant ChatGPT pour plusieurs infractions sur la protection des données personnelles et des moins de 18 ans tant que le robot conversationnel de la société américaine OpenAI n’aura pas pris des mesures de transparence et de protection des données des utilisateurs et utilisatrices.
Plusieurs autres pays d’Europe se sont mis en relation avec les régulateur·trices italien·nes, notamment l’Irlande, l’Allemagne et la France, où la CNIL vient d’enregistrer cinq plaintes d’utilisateur·trices qui, lors d’échanges avec le robot d’intelligence artificielle, se sont aperçu de nombreuses erreurs lorsqu’il est interrogé sur leur profil, indiquant des dates et fonctions fantaisistes.
Pendant ce temps, le Parlement européen – qui travaille sur le sujet depuis deux ans – prévoit de mettre en place un règlement qui encadrerait l’intelligence artificielle en Europe mais les difficultés et le retard de mise en place des textes régulant les Gafam ne présagent rien de bon.
Le problème se pose aussi au Canada, où ChatGPT est désormais l’objet d’une enquête du commissariat à la protection de la vie privée. Un avis défavorable pourrait être le point de départ d’une véritable procédure judiciaire avec, potentiellement, une interdiction de ChatGPT.
Le syndrome HAL 9000
Sans tomber dans le syndrome HAL 9000 , et prendre de la distance avec le débat autour des trois lois de la robotique , édictées par I. Asimov, qui agitent à la fois les tenants de la Science-Fiction et les membres de la communauté scientifique, on peut s’interroger sur les perspectives du développement de l’IA.
Car l’émergence des derniers modèles de l’IA et de ses développements posent bien un problème à la fois sociétal et civilisationnel.
L’historien Pierre-Antoine Marti s’est entretenu directement avec l’agent conversationnel au sujet de son thème de recherche : la littérature d’anticipation, afin de savoir ce que pouvait dire (penser ?) ChatGPT lui-même de la S.F. ? de 1984 ? et des questions éthiques qu’il soulève ?
Réponses passionnantes surtout “[…] lorsque dans ce dialogue il s’est évertué à assurer à plusieurs reprises qu’il n’a pas de conscience ou de personnalité, alors même que la question ne lui a jamais été posée […]” (à lire sur AOC ) .
L’un des concepteurs de l’intelligence artificielle, Geoffrey Hinton, a quitté Google pour pouvoir s’exprimer librement sur le sujet, sa voix s’ajoute à celle de milliers d’experts, qui, fin mars, ont appelé à faire une pause dans le développement de l’IA.
Et son discours n’est rien moins qu’alarmiste, “[…] les perspectives d’avenir de l’IA sont plutôt effrayantes pour les humains […]” a déclaré le scientifique sur la BBC.
“Pour le moment, elles ne sont pas plus intelligentes que nous, pour ce que j’en sais. Mais je pense qu’elles pourront bientôt l’être” poursuit-il.
En l’état actuel des choses, les craintes portent sur la création massive de vidéos, photos et articles fallacieux sur Internet. Il redoute ainsi que “les gens normaux ne puissent plus distinguer le vrai du faux ” ce qui est un processus déjà largement entamé.
Bernard Foulon
Samedi 22 avril, sous une pluie battante, quoi de mieux que d’assister à une conférence d’Alessandro Pignocchi, surtout quand elle se tient dans le quartier libre des Lentillères à Dijon, un des quatre cauchemars classés “rouge” (si, si !) de Darmanin, qu’il aimerait dissiper à coup de bulldozers et de grenades. Le thème débattu est “Comment lutter pour et avec le vivant d’un point de vue naturaliste ?”
L’État ennemi du vivant
Quand on écoute Alessandro Pignocchi parler, on se sent porté·es par la fluidité de son verbe. Philosophe, naturaliste, dessinateur (il aura contribué à populariser la mésange subversive !), il sait passionner son auditoire qui se prend à rêver d’un monde qui n’est pas le nôtre où le “non-humain” n’est plus une ressource objective qu’il faut soit exploiter soit protéger. Le propos est politique puisqu’il s’agit de prendre conscience que la “sociale démocratie” (ce sont ses termes) telle qu’on l’a connue depuis quelques dizaines d’années est moribonde, vouée à l’extinction comme les espèces qu’elle aura contribué à faire disparaître. La société française depuis le quinquennat de Nicolas Sarkozy ressemble de plus en plus au portrait de Dorian Gray. Sous un masque compassionnel (les Français·es ont besoin de… ils/elles ne veulent plus… il faut leur expliquer, etc.), le visage se corrompt, jusqu’à la pourriture actuelle, incarnée par un seul homme, honni de toutes et de tous. Finis les faux semblants, le pouvoir est policier, brutal et autoritaire. Le droit est bafoué et là où feu la social-démocratie faisait encore l’aumône de quelques concessions écologiques pour calmer les esprits, il ne subsiste plus aujourd’hui que des ruines fumantes (la plupart des pesticides interdits dans un passé récent, par exemple, sont réintroduits par l’action conjuguée du ministère de l’agriculture et de la FNSEA. C’est le cas, entre autres, des néonicotinoïdes plus connus sous l’appellation “tueurs d’abeilles”. Comme le dit Alessandro Pignocchi, la survie des tritons crêtés ou des crapauds accoucheurs n’est plus un argument suffisant pour empêcher la bétonisation d’hectares de terres vierges ou de friches. La figure du maire, ami des entrepreneurs du BTP comme Rebsamen à Dijon, est désormais la règle, sauf exceptions.
Sans lui donc
L’État, en matière d’écologie et plus largement de respect du vivant, ne fera rien, au contraire. On ne peut raisonnablement attendre de lui qui, au nom de l’économie et du rendement, pollue, empoisonne et rentabilise qu’il soit aussi celui qui comprenne la nécessité absolue de mettre un terme à ses agissements criminels. Pignocchi est assez impitoyable quand il décrit les “espaces protégés” au sein des grandes villes destinés à faire croire au/ à la citadin·e au bout de sa vie qu’iel renoue avec le monde animal, végétal et minéral quand il/elle désherbe le square René Dumont, gentiment mis à disposition par la mairie et inauguré en grande pompe. L’État n’est pas la solution, il est le problème car il ne respecte même pas ses propres lois en matière de respect du monde vivant. Le bourreau n’éprouve en général pas de compassion pour ses victimes, tout au plus les leurre-t-il sur la date de leur mort.
Si on veut être en harmonie avec le “non humain” et vivre avec lui dans un rapport non de domination mais de réciprocité, il faut se détacher de l’illusion d’une écologie institutionnelle et se déprendre de la tutelle de l’État.
Humains et non-humains, même combat
Et là, cela se complique car les efforts exigés par cette œuvre de désaliénation nécessitent une réforme complète de notre façon d’envisager l’existence humaine. Il n’est pas question de devenir du jour au lendemain animiste ou de vivre comme un indien Shuar en Amazonie mais de prendre conscience que l’être humain est un élément transitoire du vivant et qu’il ne peut continuer à se comporter comme s’il était le seul maître à bord.
La question est alors toujours la même et prend la forme d’un casse-tête. Que faire pour enrayer la machine à broyer le vivant, humain et non humain ?
Selon Pignocchi et Descola dans Éthnographies des Mondes à venir , la première urgence est de renouer de façon empathique avec le milieu dans lequel nous évoluons mais pas à la manière de cette catégorie de naturalistes qui classent et font des statistiques sans aller au-delà des données récoltées. Le naturalisme, tel que le pratique Alessandro Pignocchi, est une invitation à “subjectiviser” notre rapport au vivant. Nous ne cherchons ni à objectiver, ni à protéger ni à ressentir de la pitié pour ce que l’on baptise de façon technocratique “notre environnement”. Nous en faisons partie, à part égales avec le non humain, sans condescendance ou obséquiosité. Si je suis dans mon jardin, j’en prends soin autant qu’il prend soin de moi. Le ver luisant dira alors son contentement de vivre ici et brillera dans les hautes herbes non tondues.
Lucides
Naïf·ve ? Le contraire de la naïveté.
Vivre cette empathie, l’imposer est une lutte et on l’a vu récemment à Sainte-Soline, elle peut prendre un tournant dramatique si l’on n’anticipe pas la capacité de destruction de l’adversaire. Même après l’évacuation musclée de Notre-Dame-des-Landes en 2018, comment imaginer que la répression en 2023 pouvait être pire, au point d’envisager la mutilation ou la mort comme des dommages collatéraux, traités comme tels d’ailleurs par un pouvoir ivre de lui-même, soutenu par des médias complaisants.
Corps en lutte
Au terme de l’après-midi, les participant·es sont un peu sonné·es tant iels ont l’impression de ressembler à Atlas qui porte le monde sur ses épaules. Alessandro Pignocchi ne veut désespérer personne pourtant. Inutile, à titre personnel, de se fixer des objectifs impossibles à atteindre sauf à vouloir se faire mal. En revanche, tous les moyens sont bons pour occuper le terrain, le garder, le défendre, le faire connaître et l’aimer. Aux Lentillères comme ailleurs. Que la France entière devienne une ZAD, que les îlots de contestation forment un archipel, que la Terre continue de se soulever et qu’elle enjambe l’État !
L’écologie, le vivant sont aussi des combats et réclament du courage physique. En cette fin d’article, mes pensées vont à Serge, blessé gravement à Sainte-Soline ainsi qu’à ses compagnes et compagnons de lutte qui ne pourront jamais oublier ce samedi 25 mars dans les Deux-Sèvres.
Sophie Carrouge
François Braud
Un tout petit grain de sable , Galia Tapiero et Marion Brand, Kilowatt, 2022, 11€.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Changement : Trump au pouvoir avait commencé la construction d’un mur pour protéger America First de l’invasion de ces hordes de latinos. Biden a d’abord poursuivi leur expulsion sans débat. Ce grand humaniste vient d’envoyer des milliers de militaires à la frontière mexicaine pour “trier” les immigrant·es. Ce serait stupide de refouler des gens bien formés.
Citations : “Le capitalisme tend à détruire ses deux sources de richesse : la nature et les êtres humains”. C’est Karl Marx. “On ne peut pas admettre qu’il y ait encore des gens qui crèvent de faim quand d’autres ont des millions à dépenser en turpitudes”. C’est Louise Michel.
Concours : D’après le Robert, c’est un “examen où ne sont admis qu’un nombre limité et déterminé à l’avance de candidats”. Bizarre. Cette année au CAPES ou aux CRPE, il va être compliqué de limiter. Dans plusieurs matières et plusieurs départements, il y a plus de postes que de candidats. Voir conditions de travail épouvantables, salaires de misère, précarité, perte de sens.
Déloyauté : Lionel Messi exagère. Il préfère les millions de dollars de l’Arabie Saoudite dont il est allé vanter la douceur et l’harmonie lors d’un voyage promotionnel aux millions de dollars de ses patrons Qataris pourtant engrangés par le même type de sueur et d’exploitation. Ça ne se fait pas. Vive la concurrence non faussée !
Expérimentation : Sans Israël, notre monde libre ne pourrait pas fonctionner. La reconnaissance faciale expérimentée sur l’ensemble de la population palestinienne s’est révélée concluante. Elle va donc être utilisée pour les Jeux Olympiques de Paris.
Fraude : La fraude sociale coûte 1,6 milliards d’euros par an à l’État. C’est insupportable. Tout cela à cause de ces immigré·es qui reçoivent indûment un RSA au montant mirobolant de 607,75 euros par mois et qui, en plus, en envoient une partie au bled. Rien à voir avec la fraude fiscale. De mauvaises langues disent qu’elle coûterait 100 milliards par an et que l’État espère au plus en récupérer 14 sans aucune sanction pénale pour les fraudeur·euses. Si ces pauvres gens n’ont plus le droit d’optimiser un argent forcément gagné à la sueur de leur front, où va-t-on ?
Générosité : Le magazine Playboy affirme haut et fort qu’il est solidaire de Marlène Schiappa, accusée de détournement de fonds publics dans la gestion du fonds Marianne. Les bénéfices engrangés par les photos qu’elle a données à ce grand journal féministe serviront à payer les amendes et à combattre sans relâche les complices de l’Islam radical.
Le retour du fils prodigue : Bachar el-Assad est à nouveau admis à représenter la Syrie dans la Ligue Arabe. Entre soudards meurtriers, faut s’entraider.
Libye : Ce pays est bien complexe. Autrefois l’argent partait de Libye vers l’Europe pour abonder la campagne électorale de Nicolas Sarkozy. Aujourd’hui, il part d’Europe pour financer les gardiens de camps de concentration libyens baptisés “garde-côtes”.
Objectivité : Dans son livre Les Médias contre la gauche, Pauline Perrenot montre comment les médias dominants ont redoublé d’efforts pour promouvoir Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Elle parle même de “monopole de la pensée libérale”. Qui peut croire ça ? BFM et Cnews sont pluralistes, ils donnent aussi la parole à Zemmour.
Pensée dépassée : Vice-président du Conseil Départemental de Mayotte et créature du colonialisme français, Salime Sdere a dû s’excuser : “mes propos ont dépassé ma pensée” a-t-il dit. Il avait déclaré à propos des “délinquants” : “Il faut peut-être en tuer”. En fait, il ne voulait pas dire “peut-être”.
Pourcentage : On apprend à l’école que, quand quelque chose est rempli à 100 %, c’est plein. Les prisons françaises démentent ces mathématiques simplistes. La contrôleuse des prisons Dominique Simonnot nous apprend qu’il y a en moyenne des prisons remplies à 142 % et même certaines à 250 %.
RIP : Il y a été remplacé par le Conseil Constitutionnel. C’est désormais le RIP-RIP : Référendum d’Initiative Populaire-Requiescat In Pace. Voir constitution monarchique, Cinquième république, démocratie pervertie, foutage de gueule.
Total : Il y a exactement 21 ministres, députés et sénateurs qui ont des actions Total. Dont la Présidente de l’Assemblée et le ministre de l’Éducation. Quand on fait une politique outrageusement favorable aux actionnaires, ça ressemble à un conflit d’intérêt, non ?
Wuambushu : Une opération de police de grande ampleur est en cours dans le 16ème arrondissement de la capitale. La police traque des milliers de délinquant·es en col blanc. Elle démolit des hôtels particuliers occupés illégalement par des patrons du CAC 40 et des féodaux du Golfe. Elle épluche les comptes de tou·es ceux/celles qui ont planqué leur fric au Luxembourg ou aux îles Caïmans, les emprisonne ou les expulse. La délinquance, ça suffit, on a droit à la sécurité sans être volé en permanence.
Pierre Stambul
Depuis le début de l’invasion de l’armée de Poutine, nombre de ceux qui ont organisé des manifestations en temps de paix sont maintenant engagés volontairement aidant les forces armées et les civils, ou dans les rangs de l’armée ukrainienne. Confrontés aux difficultés des conditions de vie et d’étude, les étudiants ont néanmoins reconstitué leur syndicat Priama Dia (Action directe) (cf. l’article dans le numéro de la revue de mars 2022). En dépit des restrictions de la loi martiale, ils veulent pouvoir exprimer leurs positions, défendre leurs revendications pour le respect de leurs droits.
Nous publions ci-dessous leur message. Leur combat est aussi le nôtre, celui de la jeunesse étudiante et du corps enseignant.
Hélène Bertrand
Les étudiant·es ukrainien·nes lancent un appel aux étudiant·es de France
Depuis le 24 février 2022, les étudiant·es ukrainien·nes vivent une guerre qu’ils/elles n’ont pas voulue en raison de l’agression impérialiste de la Fédération de Russie contre l’Ukraine. Beaucoup d’entre nous ont perdu leurs parents, leurs sœurs, leurs frères et leurs ami·es dans les bombardements. Certaines de nos universités ont été détruites. Des milliers d’étudiant·es ont dû fuir l’endroit où elles et ils vivaient, étudiaient et trouver refuge dans d’autres villes, sans logement et sans ressources. Pire, des étudiant·es vivent sous occupation russe, soumis·es à la terreur. Les autorités russes les obligent à prendre un passeport russe et à travailler pour quelques centimes sans aucune garantie.
Nous vivons dans la peur de tout perdre, y compris notre vie lorsque les sirènes retentissent.
En plus de cette situation dramatique, la politique du gouvernement ukrainien à l’égard des étudiant·es ne tient pas compte de notre situation. Pour des raisons d’économies budgétaires et de magouilles, il ferme les universités les moins rentables avec leurs dortoirs qui accueillent habituellement des étudiant·es réfugié·es. La répartition des ressources financières entre les universités est opaque et on peut penser que la corruption règne au sein du ministère de l’éducation. Le ministre de l’éducation a récemment démissionné.
Pour défendre nos droits et nos conditions d’études et de vie, nous avons créé le syndicat étudiant Priama Diia (Action directe). Par ailleurs, tous les problèmes qui existaient avant le 24 février 2022 demeurent : abus de pouvoir de la part des administrations universitaires, discrimination, corruption, décisions néfastes du ministère de l’éducation et des sciences envers les étudiant·es, demandes de frais supplémentaires de scolarité ou excessifs, etc. Ces derniers mois, en raison de ces menaces, les tensions sociales avec les étudiant·es ont conduit à plusieurs campagnes de protestation, dont les plus importantes ont été l’action pacifique des étudiant·es de l’Académie ukrainienne de l’imprimerie à Lviv contre la réorganisation de l’université et le mouvement Students UA, qui se bat pour le droit des étudiant·es ukrainien·nes dans les universités étrangères de partir à l’étranger pour poursuivre leurs études. Les militant·es de Priama Diia ont participé à ces deux campagnes.
En raison de la guerre, d’une part, et de la politique néolibérale des autorités ukrainiennes, d’autre part, la situation sociale des étudiant·es ne cesse de se dégrader.
C’est pourquoi notre syndicat d’étudiant·es ukrainien·nes souhaite ouvrir un dialogue avec les étudiant·es de France et leurs organisations. Nous avons besoin de votre solidarité. Notre syndicat est basé sur les principes de solidarité avec les groupes opprimés et exploités dans notre pays et au niveau international.
Nous avons besoin de votre solidarité !
Maksym Shumakov, 10 avril 2023
Coordinateur du syndicat d’étudiant·es Priama Diia (Action directe)
Plus d’un an après le déclenchement de son “opération spéciale” en Ukraine, Poutine commence à reconnaître qu’il s’agit d’une guerre. Une guerre totale avec invasion terrestre par une des principales armées du monde, blocus aérien et maritime, pilonnage des villes et autres objectifs civils (centrales, écoles, théâtres…), pillage des richesses et récoltes ; et aussi d’innombrables victimes militaires et civiles, des millions d’exilé·es,, des crimes de guerre et contre l’humanité (viols, déportations d’enfants, massacres de civils, torture…), des menaces nucléaires. Cette agression impérialiste du puissant État russe contre l’État indépendant d’Ukraine, dépasse en intensité beaucoup de conflits post-coloniaux, ou interethniques depuis 1945.
Cette guerre entraine au niveau des belligérants, mais aussi mondial, d’énormes régressions, sur tous les plans. Le non-respect des traités de paix et de non-agression, ainsi que l’agression des peuples, dont Poutine est coutumier, entraînent le renforcement et la légitimation des blocs militaires. Le militarisme, les politiques de réarmement, les ventes d’armes sont relancées. Les budgets militaires explosent, particulièrement en France. Cette course aux armements, comme les bombardements, le blocus des ports d’Ukraine, et les sanctions aggravent encore les lourdes factures écologiques économiques et sociales de la pandémie de Covid et du dérèglement climatique. Les populations pâtissent partout de cette aggravation, au niveau de la non disponibilité des denrées (avec l’augmentation de famines),de l’emploi, de l’inflation, des politiques d’austérité, des surcoûts de l‘énergie, et des graves conséquences du retour en force du charbon et des autres énergies fossiles et de la reprise des programmes nucléaires militaires et civils. Et aussi des migrations climatiques et de la faim, de leur sordide exploitation sur la route et des drames en mer commandités par l’Europe, qui pense se dédouaner à bon compte par un accueil plus ou moins satisfaisant des Ukrainien·nes “de souche“, blanc·hes et chrétien·nes…
L’autocrate à vie Poutine, prétend dénazifier l’Ukraine, pour convoquer le souvenir de la lutte héroïque du peuple russe contre l’Allemagne nazie. Cette guerre permet de renforcer le nationalisme dans un pays en crise, pour ce régime qui est de plus en plus souvent considéré comme fascisant, avec la sainte alliance de l’ultra nationalisme grand russe post-tsariste, des oligarques, du goupillon orthodoxe, d’une hiérarchie militaire rétrograde et servile, d’escadrons de la mort entrainés aux massacres en Syrie, en Afrique et dans le glacis post soviétique ; et aussi d’un quadrillage social et répressif qui n’a rien à envier au stalinisme.
La résistance de l’armée ukrainienne, de la défense territoriale et de la population ont infligé à l’armée russe d’importantes pertes matérielles et humaines et l’ont repoussée et bloquée sur tous les fronts, y compris dans les enclaves russes. Zelinski est apparu comme le symbole de l’unité de la lutte contre l’envahisseur. Pour autant, son gouvernement ultralibéral, dominé par les oligarques et soutenu par les USA, profite de la loi martiale pour renforcer sa politique anti-ouvrière, contre laquelle syndicats et organisations progressistes ukrainiennes doivent se mobiliser en même temps que combattre l’invasion russe.
Le soutien de l’union européenne et des USA rapide et substantiel (qui tranche avec celui vis à vis du peuple palestinien, dont la situation est très similaire du point de vue du droit et des résolutions internationales), n’est pas dénué d’arrières pensées. Les sanctions permettent aux USA de vendre au meilleur prix leur gaz liquéfié extrait par la très anti écologique fracturation. Les impérialismes occidentaux ne sont pas fâchés d’affaiblir la Russie sur le dos du peuple ukrainien, d’où des livraisons d’armes de plus en plus “performantes”. Et on ne compte plus les demandes d’adhésion à l’OTAN, qui devient de plus en plus la base arrière de l’effort de guerre ukrainien, avec les risques de généralisation du conflit inter-impérialiste.
Émancipation, fidèle à sa tradition internationaliste et antimilitariste, défend un positionnement de classe visant à soutenir la résistance du peuple ukrainien, son droit à s’autodéterminer. Mais aussi à contrer l’exacerbation partout du militarisme et les effets désastreux de cette guerre pour les travailleur·euses, la jeunesse du monde entier et pour la planète.
La solidarité ouvrière internationaliste :
soutien aux forces démocratiques et syndicales indépendantes, qui se mobilisent aussi contre les mesures anti-ouvrières en Ukraine ;
soutien aux opposant·es anti- guerre en Russie, en Biélorussie… et aux pacifistes ukrainien·nes. Le droit légitime à l’autodétermination ne doit pas être un prétexte pour contraindre les personnes qui ne le souhaitent pas à se battre, quel que soit leur genre réel ou supposé ;
accueil de tou·tes les réfugié·es , originaires d’Ukraine et d’ailleurs sans discrimination et avec des réponses adaptées à leur situation. Particulièrement pour les femmes, nombreuses, vue la conscription genrée en Ukraine. Les victimes de viols doivent être accueillies dans un pays qui autorise l’avortement ;
soutien aux convois et réseaux ouvriers de solidarité . Émancipation rejoint “le réseau européen de solidarité avec l’Ukraine et contre la guerre” et soutient, parmi d’autres formes de solidarité, plusieurs convois. Pour ce qui est des invectives sur les livraisons d’armes, des distinctions oiseuses entre les armes défensives et offensives, la production de telles armes, leur vente et leur livraison sont des prérogatives que se réservent les impérialismes. La question pour des internationalistes est plus de se préoccuper des forces (progressistes ou non) qui recevront ces armes et pourront les utiliser dans l’éventualité d’un processus de mobilisation populaire, toujours possible dans le contexte ;
boycott des hydrocarbures et produits de luxe russes … ou refus de les décharger ;
confiscation des profits des entreprises réalisés en Ukraine malgré les sanctions.
Les exigences pour la paix en Ukraine et au niveau mondial :
négociations pour un cessez-le-feu immédiat, l’abandon du blocus maritime, le retrait des troupes russes de l’ensemble des zones occupées, si nécessaire avec médiation internationale. La question de la Crimée, annexée en 2014 par la Russie suite à un référendum sous la contrainte d’une invasion, ne doit pas constituer un motif de poursuite et d’extension de la guerre. Elle doit se régler de façon diplomatique, ce qui suppose l’arrêt des persécutions de Tatars en Russie et en Crimée ;
annulation de la dette de l’Ukraine (moratoire immédiat sur le service de la dette, annulation de la dette auprès du Fond Monétaire International, de la Banque Centrale Européenne et de la Banque mondiale, rachat de la dette privée par la BCE) et aide conséquente à la reconstruction du pays abondée par la saisie des biens des oligarques et des aides internationales non soumises à allégeance aux USA, au FMI ou à la BCE ;
respect partout des minorités nationales ; combat contre la romophobie et la russophobie ;
dissolution des blocs militaires , l’OTAN et l’Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC) et fin des menées impérialistes de notre gouvernement, en Europe orientale (Roumanie, Estonie, Pologne), en Afrique et partout ailleurs dans le monde ;
programmation d’un désarmement nucléaire et conventionnel, du démantèlement des complexes militaro-industriels , de la réorientation des budgets militaires vers la justice sociale et environnementale, la coopération et la solidarité entre les peuples.
Combattre la militarisation, le militarisme en France et ailleurs
généralisation des collectifs antimilitaristes, contre la guerre, la militarisation et le militarisme ;
refus des armées de pacification intérieure (Sentinelle…) ;
actions concrètes contre le militarisme sur les lieux de travail : armée à l’école, éducation à la paix, campagne contre l’armement de guerre des forces de répression, contre le SNU que Macron veut rendre obligatoire. ;
prise du parti des exploité·es et des opprimé·es dans tous les conflits . Cela exige une opposition irréductible à l’armée en tant que corps constitué, au militarisme et au chauvinisme sous toutes leurs formes.
Le capitalisme c’est la guerre !
Il n’y aura pas de paix véritable en Europe et dans le monde, tant que les pays seront dirigés par des gouvernements gérant les intérêts des grands groupes capitalistes pour qui les êtres humains et la nature ne sont que des instruments de leurs profits, dans le travail, comme dans des guerres. Ce qui doit conduire à soutenir les politiques anticapitalistes et les révolutions sociales.
Émancipation tendance intersyndicale, le 14 mai 2022
Contact : tendance.emancipation@gmail.com
Site : http://www.emancipation.fr
Facebook : Emancipation-tendance intersyndicale
La communauté comorienne de Marseille a manifesté à plusieurs reprises contre ce crime.
Khader Adnane était un boulanger de Naplouse. Il s’exprime longuement dans le film Derrière les fronts d’Alexandra Dols (2017). Il en était alors à sa troisième grève de la faim pour protester contre sa détention administrative. Il s’agit d’un emprisonnement sans jugement et sans accusation précise, renouvelable autant de fois que le désire l’occupant. Cette fois, Khader Adnane n’aura pas survécu à 88 jours de grève de la faim. Comme Thatcher autrefois avec l’IRA de Bobby Sands, les Israéliens l’ont laissé mourir. Ils l’ont aussitôt qualifié de “dirigeant du Jihad Islamique” et refusent de rendre le corps à la famille.
Cette mort a provoqué une riposte en Cisjordanie et à Gaza. Alors la vaillante Tsahal a attaqué Gaza comme elle le fait régulièrement depuis 15 ans. Pour “éliminer” des membres de la branche armée du Jihad, elle a fait exploser des immeubles, ce qui explique le nombre important de femmes et d’enfants parmi les victimes (35 mort·es en tout). Elle a bien sûr fait exploser la centrale électrique et la station d’épuration des eaux. Deux agriculteurs travaillant avec l’UJFP, ont été tués dans leur champ qu’ils essayaient d’irriguer. Ils ont été aussitôt qualifiés de “terroristes du Jihad Islamique”.
En Cisjordanie, l’armée tue des jeunes tous les jours. À Jérusalem, la “marche des drapeaux” organisée par l’extrême droite a tourné au pogrom contre les magasins Palestiniens aux cris de “Mort aux Arabes”. La police a laissé faire. Et Ben Gvir a fait une nouvelle provocation en se rendant sur l’esplanade des mosquées.
Pierre Stambul
Pour nourrir la réflexion collective sur la manière dont ces problématiques sont abordées de la maternelle à l’université, nous avons voulu faire une place centrale aux questions pédagogiques. La première journée fut ainsi consacrée à des exemples de pratiques avec des élèves et des étudiant.es et à l’analyse de ce que véhiculent les programmes et manuels du second degré en Physique-Chimie, Histoire-Géographie et Sciences Économiques et Sociales. La seconde journée fut consacrée à l’impact environnemental de nos usages du numérique, puis à une table ronde avec des collectifs locaux et régionaux pour tenter de voir comment des liens peuvent s’établir entre expertises militantes issues des luttes et activités pédagogiques.
Ces deux journées n’ont permis que d’amorcer les réflexions. Nous publions dans ce dossier les interventions qui pourraient alimenter d’éventuels prolongements dans le second degré et l’enseignement supérieur. Faute de place nous consacrerons un mini dossier dans la prochaine revue à l’école du dehors dans le premier degré.
Dossier : L’écologie sociale et politique : quelle prise en compte à l’école ?
Les problématiques environnementales en Physique Chimie
L’écologie sociale face aux programmes d’Histoire-Géographie
Programmes de Sciences économiques et sociales et écologie sociale et politique
Deux projets pédagogiques à Garges-lès-Gonesse (95)
Jardins d’Orbigny
Numérique responsable
Le numérique responsable en débat
Table ronde sur les luttes
Petite bibliographie
Ouvrages généraux :
Bednik Anna, Extractivisme , éditions Le Passager clandestin, Lyon, nouvelle édition révisée, 2019, 495 p.
Boursier Philippe, Guimont Clémence (coord.), Écologie, le social et le vivant , éditions La Découverte, Paris, 2023, 624 p.
Descola Philippe, Pignocchi Alessandro, Éthnographies des mondes à venir , éditions du Seuil, Paris, 2022, 174 p.
Tanuro Daniel, Trop tard pour être pessimistes ! Écosocialisme ou effondrement, éditions Textuel, Paris, 2020, 314 p.
Sur quelques aspects :
Berlan Aurélien, Carbou Guillaume, Teulières Laure (dir.), Green washing. Manuel pour dépolluer le débat public , éditions du Seuil, Paris, 2022, 256 p.
Barlow Maude, À qui appartient l’eau ? Faire barrage à la privatisation d’une ressource vitale , éditions Écosociété, Montréal, édition française 2021, 144 p.
Souchay Grégoire, Les mirages de l’éolien , éditions du Seuil, Paris, 2018,124 p.
Sérékian Jean-Marc, La course aux énergies. Ce qu’on vous dit… et ce qu’on vous cache , Les Éditions Libertaires, Chaucre, 2010, 254 p.
Courboulay Vincent, Vers un numérique responsable : Repensons notre dépendance aux technologies digitales , éditions Actes Sud, Paris, 2021, 224 p.
Courboulay Vincent, L’archipel des GAFAM. Manifeste pour un numérique responsable , éditions Actes Sud, Paris, 2023, 144 p.
“Alimentation : un enjeu social et environnemental”, Regards croisés n° 44, Revue de l’institut de recherches de la FSU, décembre 2022.
“Écologie, une urgence syndicale”, Les utopiques, cahier de réflexions n° 15, Union syndicale Solidaires, hiver 2020.
“Les outils numériques dans la recherche : progrès ou aliénation ?”, dossier thématique du SNCS-FSU, octobre 2022, 4 p. consultable sur le site du SNCS-FSU : https://sncs.fr/portfolio/les-outils-numeriques-dans-la-recherche-progres-ou-alienation/
“Pour une transition écologique socialement juste”, VRS-La Vie de la Recherche Scientifique n° 431, (revue du SNCS-FSU), octobre-novembre-décembre 2022.
Les programmes de Physique Chimie mettent en avant la nécessité de porter les préoccupations écologiques dans les enseignements. La prise en compte de ces préoccupations nécessite une approche sociale et politique qui nous place souvent aux limites de la matière.
Si l’approche pluridisciplinaire est nécessaire pour répondre pleinement à ces préoccupations, les programmes de Physique Chimie laissent tout de même quelques opportunités pour mettre le doigt sur les contradictions entre la préservation de l’environnement, la satisfaction des besoins sociaux et… le mode de production actuel.
Quelques précisions et exemples au sujet des programmes
Au collège
Dans les programmes du cycle 4 du collège, 1h 30 par semaine est consacrée à la discipline à partir de la Cinquième. En Troisième : dans le thème 1“Organisation et transformations de la matière”, dans la partie “Décrire la constitution et les états de la matière” , on pourra aborder “la matière et l’environnement”. Dans le thème 2 “Mouvement et interactions” une partie est consacrée à “identifier les sources, les transferts, la conversion et les formes d’énergie, utiliser les conversions de l’énergie”. C’est dans ce cadre, seulement en classe de Troisième, que “l’élève traduit une situation donnée par une chaîne énergétique, il en identifie les différents éléments et l’exploite en termes scientifiques et sociétaux”.
Au lycée général
L’enseignement commun en Seconde prévoit trois heures de Physique Chimie, puis quatre heures en Première, six heures en Terminale pour l’enseignement de spécialité. C’est seulement dans les programmes de spécialité que les enjeux sociaux et environnementaux sont abordés. En Première, dans la partie “Constitution et transformations de la matière ”, ce n’est que dans une sous-partie “Conversion de l’énergie stockée dans la matière organique ” du chapitre 3 “Propriétés physico-chimiques, synthèses et combustions d’espèces chimiques organiques” , qu’on propose d’aborder “Combustions et enjeux de société”. Les enjeux en question sont cadrés : “Citer des applications usuelles qui mettent en œuvre des combustions et les risques associés. Citer des axes d’étude actuels d’applications s’inscrivant dans une perspective de développement durable”. En Terminale, l’introduction du programme affirme : “La mise en œuvre des programmes doit aussi être l’occasion d’aborder avec les élèves […] des questions citoyennes comme par exemple la responsabilité individuelle et collective, la sécurité pour soi et pour autrui, l’éducation à l’environnement et au développement durable ”. Mais c’est uniquement dans la partie “L’énergie : conversions et transferts”, que le chapitre 2 “Effectuer des bilans d’énergie sur un système : le premier principe de la thermodynamique” permet de “discuter qualitativement de l’influence de l’albédo et de l’effet de serre sur la température terrestre moyenne”.
Au lycée technologique
Il est plus difficile de définir précisément les horaires puisque certaines options font intervenir une part de Physique et/ou de Chimie. Les volumes horaires hebdomadaires dédiés explicitement à la Physique Chimie (et aux Mathématiques) varient de 2h pour les ST2A (Arts Appliqués) et 6h pour les STI2D (Développement Durable). Les repères pour l’enseignement, inscrits dans les programmes, stipulent : “Le professeur contextualise son enseignement dans les domaines thématiques de la vie courante, de la production et des services. Il fournit aux élèves des éléments de compréhension pour aborder les grands débats de société du XXIe siècle (ressources énergétiques, climat, etc.)” . Cependant, en STI2D, les références à l’environnement et à l’écologie s’effacent pour laisser place à celle du “développement durable” ou à celle de “chimie verte” en STL (Techniques de Laboratoires).
Une nécessaire remédiation des activités proposées dans les manuels scolaires
En troisième, malgré l’appel à exploiter une situation donnée par une chaîne énergétique en termes scientifiques et sociétaux, les activités proposées dans les manuels scolaires évacuent la dimension sociétale, et incitent rarement les élèves à questionner les enjeux environnementaux. Ainsi en Quatrième on peut proposer aux élèves d’aborder “les dangers qui menacent l’atmosphère”, sans vraiment poser la question des origines de ces dangers.
À tous les niveaux, les activités sont souvent marquées par une forme de “solutionisme” que l’on pourrait définir par le fait de proposer une solution à un problème sans traiter les nouveaux problèmes créés par cette solution.
Par exemple, en Terminale, une activité propose de comparer la production de dioxyde de carbone d’un moteur automobile électrique avec celle d’un moteur à essence. Tous les documents fournis montrent évidemment que le moteur électrique n’émet pas de CO2 contrairement au moteur à essence. Un seul document intitulé “Vers une production d’énergie propre” souligne qu’il faut prendre en compte tout le long de la chaîne de production, et qu’il faut déplacer le problème et l’étendre à toutes les filières de production de l’énergie. Cependant aucun document ne permet de faire cette prise en compte même seulement partiellement : quel est le coût énergétique et environnemental de l’extraction des métaux rares pour les batteries ? Quel est l’impact de la fabrication des batteries sur les ressources disponibles en eau douce ? Quelles sont les problématiques liées à l’utilisation du nucléaire pour fournir l’électricité nécessaire à leurs charges ? Quelles sont celles liées à la production de dihydrogène ?
Un exemple d’ordre de grandeur : aujourd’hui, il faut environ 1kg de dihydrogène pour parcourir 100 km avec une pile à combustible mais la production de 1kg de dihydrogène par le processus industriel communément utilisé s’accompagne de 13kg de dioxyde de carbone, soit à quelque chose près ce qu’un véhicule thermique produit toutes proportions gardées.
Les conditions d’enseignement poussent souvent à se saisir des activités “clé en main” ou à cibler et segmenter les concepts pour permettre leurs évaluations. Cependant, dans des conditions idéales qu’il reste à définir, quelques outils existent pour proposer aux élèves une réflexion plus large.
Il y a par exemple le schéma des “limites planétaires” (neuf à ce jour) et des seuils de bien-être social qui permet de dépasser le “solutionisme” pour aborder les problématiques de manière plus contradictoire. Le concept de “limite planétaire” renvoie à celui de seuil au-delà duquel l’écosystème planétaire subit un changement d’état irréversible.
Ce schéma permet par exemple à la fois d’interroger l’impact d’une diminution de production de CO2 (lié à la limite “changement climatique”) sur les autres limites : “utilisation mondiale de l’eau” (eau douce pour la production des membranes de batteries) ou encore “changement d’utilisation des sols” (par exemple relativement à l’utilisation des métaux rares). Permettre de réaliser que “ce qu’on gagne par rapport à une limite, on le perd sur une autre ”, en plus d’appréhender le principe de contradiction, c’est permettre de prendre conscience que l’ensemble des problématiques ne peuvent être appréhendées qu’en remettant en question les niveaux de production actuels et les inégalités sociales. Les seuils de bien-être social constituent également des thèmes permettant de tisser des liens avec d’autres disciplines : éducation, équité sociale dans les pays d’extraction de métaux rares par exemple…
Serge Da Silva
Dossier : L’écologie sociale et politique : quelle prise en compte à l’école ?
Les problématiques environnementales en Physique Chimie
L’écologie sociale face aux programmes d’Histoire-Géographie
Programmes de Sciences économiques et sociales et écologie sociale et politique
Deux projets pédagogiques à Garges-lès-Gonesse (95)
Jardins d’Orbigny
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Le numérique responsable en débat
Table ronde sur les luttes
A priori, le rapport à la nature étant constitutif de l’histoire des sociétés humaines, leur histoire ne peut faire l’impasse sur le rapport à la nature. De même, en géographie, le rapport à l’environnement est constitutif de la discipline. Enfin, les questions écologiques s’imposent dans la réalité quotidienne.
On pourrait s’attendre à ce que les programmes ouvrent des perspectives pour s’emparer de ces questions. Mais la réalité n’est pas si simple que cela. En préambule, il faut bien entendu rappeler la distance qu’il peut y avoir entre programmes, manuels, et pratiques pédagogiques.
Quelques considérations globales
Il faut faire crédit aux programmes actuels d’une relative continuité et cohérence entre le collège et le lycée. “Relative”, car suivant la structure générale du système éducatif, on note une diversification des contenus après la classe de Seconde. Ainsi les contenus peuvent varier entre classes de Première professionnelle, Première technologique, Première générale et Première de spécialité 1 .
Mais la cohérence n’est pas tout, car tout dépend de son contenu. En dehors du cas particulier de la classe de Terminale de spécialité, ce sont plus ou moins les mêmes thèmes, les mêmes notions et les mêmes approches qui prévalent. On peut discerner schématiquement trois points notables.
Le lien avec une approche plus globale
De fait, les programmes d’histoire-géographie se conforment au Vademecum sur l’Éducation au développement durable publié par le ministère en 2019 (et disponible sur Internet). Ce dernier présente une forte tendance à dépolitiser les questions écologiques, et à amener à penser que de simples réponses techniques voire technocratiques suffiront pour faire face à une crise écologique qui par ailleurs n’est pas niée. Le corollaire de cette approche est de valoriser les comportements individuels (les fameux “petits gestes”).
Cette approche est en apparence dépolitisante, mais dans les faits, c’est aussi une logique de classe : elle se situe dans l’imaginaire capitaliste d’un·e “citoyen·ne” abstrait·e, un individu pris isolément de tout contexte politique et social, égal de tou·tes les autres citoyen·nes, avec les mêmes capacités d’action.
Très clairement, on contourne donc non seulement une logique anticapitaliste (mais après tout, peut-on attendre du discours institutionnel qu’il remette en cause le capitalisme ?), mais aussi et surtout une logique amenant à se poser des questions sur le mode de production et l’organisation de la société.
Une différence entre les deux matières
Second point notable : l’histoire-géographie est une discipline qui comporte deux matières (trois en réalité, si on intègre l’Enseignement moral et civique, et si on considère que ce dernier est une vraie matière d’enseignement…).
Si l’on regarde les programmes, la différence est frappante entre histoire et géographie. En histoire, les questions écologiques – et leurs enjeux politiques et sociaux – ne sont clairement pas au cœur du programme 2 . En revanche, en géographie la question de l’environnement est incontournable. Car la géographie, c’est l’étude de la manière dont les sociétés humaines occupent et transforment leur environnement. Pour être plus clair : l’espace est modelé par les sociétés humaines, autrement dit il est modelé par le capitalisme (ce n’est bien entendu pas la façon dont les programmes le traitent).
Car le capitalisme ce n’est pas seulement une organisation économique, mais aussi un rapport social de production : il aménage l’espace (du local au mondial) selon les besoins de l’accumulation du capital. Autrement dit, la géographie devrait aussi être l’étude de la transcription des rapports de classes et des oppositions de classes : ce que dans cette discipline on appelle parfois – sous une forme très euphémisée et dépolitisée – les “conflits d’usage”.
Il faut remarquer que même dans le cas de la géographie, les questions écologiques “qui fâchent” ne sont pas évoquées vraiment dans les programmes : ainsi il n’y a qu’un seul programme – la première professionnelle – où la question du coût écologique de l’accélération des échanges par le biais de la conteneurisation… est évoquée.
Les axes structurants des programmes
On aura donc compris que c’est dans la géographie que les programmes envisagent les problématiques écologiques sur des positions très discutables. On peut remarquer que quelques constantes reviennent dans la structure des programmes. Trois concepts sont récurrents : la “mondialisation”, la “recomposition des territoires”, la “transition écologique”. Ce dernier concept est central, il tend à remplacer très officiellement celui de “développement durable”. Mais dans une logique tout à fait discutable, et guère meilleure. En effet, un processus de transition désigne habituellement la période séparant deux situations différentes et nettement identifiées. Dans les programmes d’histoire-géographie, la “transition” est présentée comme un processus permanent… autrement dit, le contraire d’une transition ?!
On peut comprendre l’apparente contradiction de la notion de “transition écologique” en la raccrochant à la limite des programmes eux-mêmes : la transition, c’est l’adaptation permanente du système capitalisme aux conséquences écologiques que le capitalisme a lui-même engendrées ! On revient ici à la question de la dépolitisation et de l’approche technique des problèmes de l’écologie politique et sociale.
Cela dit, il faut remarquer que quelques thèmes présents dans les programmes permettent à l’enseignant·e de s’en emparer pour réaliser un travail pédagogique abordant de manière intéressante ces questions. Ce sont les questions des “ressources” (eau, énergie), des “mobilités”, de la métropolisation / urbanisation, des conflits d’usage entre acteurs pour l’utilisation d’un espace…
La spécificité de la Terminale de spécialité
Le programme d’enseignement de spécialité présente beaucoup plus d’intérêt et de potentialités. Avec une limite majeure qu’il faut rappeler tout de suite, à savoir la grande disparité entre le “tronc commun” suivi par tou·tes les élèves, et la “spécialité”. L’enseignement de “tronc commun” tend au zapping chronologique sans approfondissement réel, parfois avec une structure discutable, et un contenu politique très lié au “roman national” et à l’idéologie officielle. L’enseignement de spécialité, lui, a le mérite de développer des approches qui permettent de développer des réflexions et pratiques pédagogiques intéressantes. De fait, l’environnement est présent au programme pour une durée horaire d’environ un mois et demi, à raison de six heures par semaine. Le programme incite à aborder les débats autour de l’Anthropocène, du changement climatique, les enjeux politiques et géopolitiques autour des ressources et de l’environnement y compris dans le passé, les mobilisations écologiques… on peut même trouver des études de cas sur la lutte pour défendre la forêt du Morvan contre son industrialisation. Avec toutefois une importante nuance : la nécessité absolue de “boucler” le programme en mars pour l’épreuve nationale de spécialité, ce qui contraint de fait énormément les pratiques pédagogiques.
Et qui pose du coup un autre problème : on peut difficilement réfléchir de manière conséquente à une pédagogie progressiste concernant les enjeux écologiques… sans être amené·e d’une façon ou d’une autre à remettre en cause la réforme du lycée de Blanquer et sa fonction accentuée de tri social par le biais de “Parcoursup”…
Quentin Dauphiné
Dossier : L’écologie sociale et politique : quelle prise en compte à l’école ?
Les problématiques environnementales en Physique Chimie
L’écologie sociale face aux programmes d’Histoire-Géographie
Programmes de Sciences économiques et sociales et écologie sociale et politique
Deux projets pédagogiques à Garges-lès-Gonesse (95)
Jardins d’Orbigny
Numérique responsable
Le numérique responsable en débat
Table ronde sur les luttes
Pour comprendre dans quel esprit les problématiques environnementales sont abordées en SES, il nous faut d’abord revenir sur un bref historique de la discipline.
Brève histoire de la discipline
Les SES ont été créées à titre expérimental pendant l’année 1966-1967 dans les classes de seconde des lycées d’enseignement général puis étendues aux classes de première et de terminale avec la création de la section B qui deviendra la série ES en 1993. En cinquante ans, la discipline a connu cinq modifications majeures de ses programmes. Elle a aussi vu se produire des transformations importantes dans ses pratiques et dans son statut même. Elle a connu aussi des attaques récurrentes venant de plusieurs fronts (le patronat, la droite et certains universitaires) et fait l’objet de débats internes assez virulents.
L’esprit des SES
La réforme menée par le ministre Christian Fouchet, qui cherche à élargir l’accès au lycée, conduit à la création des bacs techniques F et G en 1965 et du bac B “économique et social” en 1966. L’objectif est de “mettre l’enseignement de plain-pied avec le monde moderne”. Mais il est également de faire entrer au lycée “d’autres formes de culture” à côté de la culture scientifique et de la culture littéraire.
Christian Fouchet demande alors à Charles Morazé, un historien, normalien comme lui, de créer de toutes pièces le nouveau programme. Une commission réunit économistes (Jean Fourastié, Raymond Barre…), sociologues (Pierre Bourdieu, Raymond Boudon…), démographes, historiens, etc. Marcel Roncayolo, géographe et Guy Palmade, historien, qui devient inspecteur général de la discipline de sa création jusqu’au début des années 1990, joueront un rôle majeur. Ils sont des proches de Fernand Braudel, partisans de l’unité des sciences sociales. Leur projet est de faire se croiser, autour d’objets économiques déterminés – la famille, l’entreprise, l’économie d’un pays – les approches de la démographie, de la sociologie, de la science politique, de la statistique, de la science économique, de l’histoire, de la géographie…
Les grands principes énoncés dans les instructions officielles de juillet et octobre 1967, même s’ils reposent sur des idées qui correspondent à l’air du temps, vont marquer durablement les caractéristiques de l’enseignement des Sciences économiques et sociales. Ce nouvel enseignement repose sur le postulat de “l’unité didactique” des sciences sociales. Il prône en conséquence une approche pluridisciplinaire intégrée, seule susceptible de dépasser des clivages disciplinaires jugés alors périmés. L’enjeu est surtout de favoriser la motivation des élèves. Face à une question complexe (les fameux “objets-problèmes”) et qui doit faire sens pour les élèves, il faut convoquer plusieurs sciences sociales pour en comprendre les enjeux.
Les instructions officielles de 1967 consacrent de longs développements à la mise en œuvre de la démarche pédagogique et accordent un statut privilégié à “la constitution et au commentaire de dossiers documentaires” tant au niveau de l’enseignement que de l’évaluation du travail des élèves. La manière dont est conçu le travail sur documents est particulièrement novatrice pour l’époque. Ce travail intervient dans toutes les phases de la démarche pédagogique : les documents permettent de sensibiliser les élèves aux problèmes à étudier, de les aider à construire une problématique et à élaborer un plan ; ils nourrissent également leur réflexion et servent à alimenter la synthèse qui leur sera ensuite demandée ; la constitution de dossiers documentaires par les élèves eux-mêmes pour prolonger ou approfondir des éléments du cours et la production de documents, à la suite de visites d’entreprises ou de la réalisation d’enquêtes, sont aussi fortement encouragées.
Le souci des fondateurs de la discipline est d’éviter de confronter trop tôt les élèves à des modèles théoriques déconnectés de la réalité. Le choix de privilégier le travail sur documents correspond également à une conception des apprentissages qui se refuse à dissocier les résultats de la recherche de l’analyse des données qui ont servi à les produire. Plutôt que d’accumuler des connaissances, il s’agit de développer chez l’élève “une certaine attitude intellectuelle” et de le former à l’esprit expérimental. C’est enfin un moyen de modifier les rapports entre professeurs et élèves au sein de la classe en remplaçant le cours magistral par “le dialogue permanent” entre maître et élèves. Il s’agit donc de mettre les élèves en position de recherche active en leur permettant d’appuyer leurs raisonnements sur des informations diversifiées correspondant à la complexité de la réalité sociale et aux multiples interprétations qui peuvent en être faites. L’ambition pédagogique est déjà de favoriser le développement de l’autonomie de l’élève par des méthodes actives. Ce qui est à l’époque relativement nouveau et singulier dans une école marquée par une pédagogie très frontale et traditionnelle. Plus généralement, avec ces instructions de 1967 et les stages de formation qui vont suivre, il y a la volonté de faire de cette discipline scolaire un enseignement de culture générale et de formation à la citoyenneté plutôt qu’une propédeutique à des études universitaires spécialisées.
L’évolution des pratiques
En premier lieu l’évolution des pratiques des enseignant·es
Dans les années 1970 et le début des années 1980, les cours de SES étaient ceux “où on faisait des débats et des travaux de groupe ”. Une bonne partie de la spécificité de cet enseignement reposait alors sur les méthodes actives. On peut dire que l’évolution des pratiques enseignantes en SES s’est faite à rebours des autres disciplines. Alors que les débuts de la matière étaient marqués par une pédagogie “nouvelle”, les études réalisées aujourd’hui montrent que la norme actuelle est en fait celle du cours dialogué alors que l’innovation pédagogique s’est développée dans les autres matières. Les pratiques innovantes, si elles existent toujours, sont moins fréquentes et cantonnées à des espaces spécifiques tels que les travaux dirigés et l’accompagnement personnalisé. Cette régression est le résultat d’une triple évolution : la lourdeur et l’exigence plus grande des programmes, l’apparition de nouveaux dispositifs (TPE, EMC…) dispensant de ces pratiques et enfin la lassitude d’une partie des enseignant·es et leur volonté de “respectabilité” et de se rapprocher d’une posture universitaire.
En second lieu, l’usage des documents s’est transformé
Dans cette première période, les documents utilisés dans la constitution et le commentaire des dossiers documentaires relèvent d’une approche essentiellement inductive ou du moins empirique en étant essentiellement des documents descriptifs. Bien sûr on y trouve, dès le départ, de nombreux documents statistiques mais aussi des articles de presse, des témoignages, des résultats d’enquêtes. La taille des documents est très variable et on n’hésite pas à faire étudier des extraits relativement longs de romans ou de reportages ou encore des dessins de presse. On notera qu’on n’étudie jamais un document seul mais bien un ensemble de documents de natures diverses. Le travail sur documents est donc omniprésent dans les pratiques de classe, même si les textes envisagent la possibilité de recourir épisodiquement au cours magistral à la demande des élèves.
Les manuels scolaires de SES qui apparaissent dans les années 1980 et qui constituent donc la deuxième génération institutionnalisent l’usage du document. Ils apparaissent alors comme atypiques comparés à ceux des autres disciplines. Ils sont en effet constitués essentiellement de documents de toute nature avec très peu de “cours” rédigé au sens strict du terme. Un des manuels les plus utilisés s’appuie notamment sur une bande dessinée (Obélix et Compagnie ) pour construire le cours sur l’entreprise.
Avec les années 1990, l’usage des documents s’est transformé et réduit. C’est d’abord sous l’influence d’une critique de l’inductivisme. On a vu en effet de plus en plus de “vrais-faux” documents constitués d’extraits d’ouvrages de vulgarisation ou de manuels du supérieur. Et bien souvent la lecture des documents consistait à trouver la réponse contenue dans le document au lieu de partir du document pour construire une problématique. Une autre critique portait sur un trop grand relativisme puisque l’on mettait sur le même plan des documents de types très différents comme par exemple un texte d’auteur·trice avec une bande dessinée ou un dessin satirique. Enfin, l’apprentissage rigoureux des techniques d’analyse (et notamment pour les documents statistiques), pouvait être quelquefois négligé par peur de bloquer l’expression spontanée des élèves.
Enfin, on a vu aussi la taille des documents se réduire
Dans les manuels, c’est d’abord pour des raisons éditoriales qu’on a limité la taille et adopté une standardisation limitant la séance à une seule et même double-page. Pour l’évaluation au baccalauréat, on a là aussi codifié l’usage, le nombre et la taille des documents. Des dix à douze documents des dissertations des années 1970, on est passé à trois ou quatre documents purement factuels aujourd’hui. Les textes ne doivent pas dépasser 1300 signes et 65 données chiffrées pour les tableaux statistiques. On peut dire que la question de l’utilisation des documents est un bon analyseur de l’évolution de la discipline. Le travail sur documents n’induit pas, à lui seul, des pratiques de classe fondamentalement différentes du cours magistral. Tout dépend de la manière dont les documents sont effectivement exploités. La nature (apparition de “vrais-faux” documents) et l’usage se sont modifiés depuis la création de la discipline. Ils apparaissent souvent comme une permanence du passé mais sans avoir forcément conservé l’esprit initial et avec quelquefois un caractère presque “rituel”.
La rupture des programmes de 2012
S’il ne s’agit pas de revenir sur les cinq générations de programme, on ne peut pas faire l’impasse sur la dernière génération de programmes et leur genèse.
C’est dans le contexte d’attaques récurrentes sur les programmes et sur fond de polémique à propos des manuels de SES que le ministre Xavier Darcos demande à l’économiste Roger Guesnerie de réunir une commission chargée de les examiner. Mais très vite l’objet de la commission va au-delà et s’intéresse aux contenus d’enseignement. La Commission Guesnerie rend son rapport le 3 juillet 2008. Plus nuancé dans ses critiques que certains médias le laissent entendre, le rapport prône néanmoins un enseignement “recentré” sur l’étude d’outils et de concepts (les “fondamentaux”), laissant peu de place au débat et à la mise en perspective.
Dans le cadre de la réforme du lycée menée d’abord par Xavier Darcos puis par Luc Chatel (2008 et 2009), la réécriture des programmes de SES, effectuée par un “groupe d’experts”, s’est appuyée sur les conclusions du rapport Guesnerie. Les programmes actuels sont le résultat de ce travail.
La Seconde inclut désormais des “enseignements d’exploration” dans lesquels sont placées les SES à raison d’1h30 en concurrence avec les Principes fondamentaux de l’économie et de la gestion (PFEG) dans un premier niveau d’enseignement d’exploration obligatoire.
Quant aux programmes du cycle terminal (Première et Terminale), c’est son préambule qui va constituer une modification majeure par rapport à l’esprit des SES. Il est à noter que c’est la première fois depuis 1967 qu’on trouve un préambule si long et détaillé. Ce qui est bien le signe qu’il ne s’agit pas de modifications de façade.
Et surtout, tout le préambule insiste sur le nécessaire apprentissage “rigoureux ” des disciplines savantes de référence et l’initiation à une démarche scientifique (de l’économiste, du sociologue et du politiste). On part donc des connaissances propres à chaque discipline avant d’éventuellement “croiser les regards”.
Pour le dire autrement il s’agit désormais de “former à ” et non “par” la science économique, la sociologie, la science politique. La nouveauté réside aussi dans la préconisation forte (presqu’une injonction) d’une démarche pédagogique reposant sur une certaine conception des apprentissages. On préconise en effet de partir des “fondamentaux ” pour aller vers une “complexification progressive”. Cela rentre en collision avec la logique des “objets problèmes” qui prévalait à la création de l’enseignement et où on partait d’une situation complexe et d’une question sensible (motivante et qui a du sens) pour recourir aux différentes approches et les approfondir.
On peut donc repérer trois origines à cette rupture. La première se situe dans l’évolution de la finalité du lycée. Les années récentes sont marquées par la volonté ministérielle de créer un continuum bac-3/bac+3 dans la perspective de conduire 50 % d’une classe d’âge au niveau licence. La deuxième s’incarne dans les critiques des universitaires et de certains lobbys patronaux et qui sera exprimée dans le rapport Guesnerie de 2008, où l’on insistait aussi sur la nécessité de mieux préparer les élèves aux études universitaires correspondant à ces savoirs. La troisième origine de ces nouveaux programmes est évidemment à chercher dans le débat récurrent sur la légitimité de la discipline scolaire que sont les Sciences économiques et sociales.
Concernant le traitement de l’écologie par ces programmes de 2012, on n’en trouve trace qu’en terminale avec un thème sur “l’économie du développement durable”. Le questionnement est “la croissance économique est-elle compatible avec la préservation de l’environnement ?” . L’une des notions obligatoires est celle de la “soutenabilité” avec deux variantes : la “soutenabilité faible” (les quatre capitaux – physique, humain, naturel et institutionnel – nécessaires au développement durable sont substituables, c’est-à-dire que la consommation de capital naturel est compensée par la constitution d’un stock plus important des trois autres capitaux) où la croissance économique et le progrès technique sont les seules solutions aux problèmes environnementaux et la “soutenabilité forte” où les capitaux ne sont pas substituables mais complémentaires, c’est-à-dire que l’utilisation d’un type de capital implique nécessairement celle des autres, par exemple, un stock de capital physique important ne peut pas compenser un environnement devenu invivable ; le capital naturel est irremplaçable et il faut donc le préserver. Il existe donc un seuil critique de capital naturel au-delà duquel l’existence même de l’humanité est remise en cause. Le recours au progrès technique n’est donc pas la solution à tous les problèmes environnementaux et le recours au principe de précaution est fortement préconisé.
Par ailleurs, la question de la “décroissance ” n’est pas posée par le programme qui s’en tient à l’idéologie officielle du “développement durable”, pas facile donc d’introduire le débat avec les élèves… Sur les six manuels qui se partagent le “marché” des SES, deux seulement consacrent un ou deux documents sur la décroissance mais celle-ci est présentée de manière négative…
Les aménagements de 2019
Il s’agit bien de modifications à la marge puisque, concernant l’écologie, il n’y a toujours rien en seconde et en première ES et pour la classe de terminale, les aménagements ne remettent pas en cause le modèle de croissance capitaliste : la notion de “développement durable” n’est pas confrontée à celle de “décroissance”.
On trouve donc :
* un objectif d’apprentissage sur le premier questionnement en science économique (quels sont les sources et les défis de la croissance économique ?) : “Comprendre qu’une croissance économique soutenable se heurte à des limites écologiques (notamment l’épuisement des ressources, la pollution et le réchauffement climatique) et que l’innovation peut aider à reculer ces limites” ;
* un questionnement : “quelle action publique pour l’environnement ?” avec quatre objectifs d’apprentissage :
Savoir identifier les différents acteurs (pouvoirs publics, ONG, entreprises, experts, partis, mouvements citoyens) qui participent à la construction des questions environnementales comme problème public et à leur mise à l’agenda politique ; comprendre que ces acteurs entretiennent des relations de coopération et de conflit.
Comprendre que l’action publique pour l’environnement articule différentes échelles (locale, nationale, européenne, mondiale).
En prenant l’exemple du changement climatique : connaître les principaux instruments dont disposent les pouvoirs publics pour faire face aux externalités négatives sur l’environnement : réglementation, marchés de quotas d’émission, taxation, subvention à l’innovation verte ; comprendre que ces différents instruments présentent des avantages et des limites, et que leur mise en oeuvre peut se heurter à des dysfonctionnements de l’action publique ; comprendre qu’en présence de bien commun les négociations et accords internationaux liés à la préservation de l’environnement sont contraints par des stratégies de passager clandestin et les inégalités de développement entre pays.
Par rapport aux manuels de SES
Six éditions se partagent le “marché” : Belin, Bordas, Hachette, Hatier, Magnard et Nathan.
Le programme est suivi à la lettre contrairement à auparavant où certains manuels traitaient des points hors-programme (Nathan sur la décroissance par exemple).
Le paradigme du marché est omniprésent : marché des quotas d’émission de CO2, la “vraie” valeur du carbone (Belin p. 440).
Même si parfois critique : sur le carbone, Dominique Dron (Bordas p. 385).
Une formulation des questions qui n’invite pas au débat : “Comment les quotas d’émission contribuent-ils à préserver l’environnement ?” (Hatier p. 330).
En somme, pas de changement dans ces aménagements. On est bien loin de l’esprit des SES voulu par les fondateurs de la discipline. Le libéralisme est passé par là : il fallait évacuer la dimension critique des programmes ainsi que les possibilités de débat dans les classes, condition nécessaire pour la formation d’un esprit critique chez les élèves/citoyen·nes. Le changement de nature des documents, de la formulation des questions posées (y compris pour les sujets de bac évidemment) ainsi que l’abandon de la référence obligatoire aux auteurs sont les principaux moyens utilisés par le ministère et l’inspection générale pour arriver à leur fin. Plus encore, la réforme de la formation des futurs enseignants de SES en 2021 parachève ce processus en restreignant leur liberté pédagogique.
François Marchesseau
Pendant douze jours, six élèves du lycée professionnel A. Rimbaud de Garges-lès-Gonesse, en zone sensible, accompagnés de deux enseignants, sont partis à Noirétable chez un paysan cultivateur de framboise. Tous les matins, dès l’aube, ils travaillaient avec le paysan et découvraient son travail dans une ambiance conviviale. L’après-midi, ils ont marché dans les montagnes, découvert la flore avec un botaniste, ils ont bivouaqué et participé à une fresque du climat.
Le but de cette aventure de douze jours était de sensibiliser les élèves aux enjeux écologiques, par l’immersion et l’expérience directe. Le but était de leur faire découvrir la “nature”, sa beauté et sa fragilité. De réfléchir sur notre alimentation, et son origine. Ils ont découvert la ruralité, d’autres manières de vivre plus respectueuses du vivant, dans une expérience de groupe riche humainement. Une expérience marquante qu’ils garderont longtemps !
Pour réaliser ce projet, nous sommes passés par le site wwoofing.fr, et avons trouvé Nathanel, cultivateur de framboise, heureux de nous accueillir. C’est un projet peu onéreux car nous étions logés, nourris, blanchis en échange du travail le matin.
Ce documentaire retrace l’aventure : https://www.youtube.com/watch?v=y2gg_vtgK54&t=337s
Projet éco-délégué·es : “Calcul des émissions de CO2 du lycée pour agir”
Avec les éco-délégué·es volontaires du lycée, plusieurs journées dans l’année, nous avons agi pour faire évoluer les émissions de CO2 du lycée. Ce projet se fait en lien avec l’association Clicks on, qui propose de nombreux contenus clé en main et un calculateur de CO2 pour établissement (https://www.clickson.eu/fr/ ).
Le but est autant de comprendre l’enjeu que de se mettre en action pour faire évoluer nos émissions de CO2, avoir un impact à l’échelle de son établissement. Les élèves étaient volontaires et dynamiques ! Autour de cet objectif, nous avons aussi organisé des sorties (en forêt notamment, pour être en lien avec les lieux à préserver et discuter de déforestation).
Journée 1 : Comprendre l’enjeu du réchauffement climatique, comprendre l’effet de serre, les causes et conséquences des émissions de CO2, et la notion de 2 tonnes.
Journée 2 : Calcul des émissions de CO2 du lycée en allant voir le cuisinier, l’agent comptable et autres acteurs qui détiennent les informations
Journée 3 : Analyse des résultats, observation des domaines les plus émetteurs au lycée, réflexion d’actions réalisables
Journée 4 : Approfondissement des actions que l’on veut réaliser + présenter les résultats des émissions au chef d’établissement
Journée 5 : mise en pratique des actions
Journée 6 : idem + sensibilisation
Victor Waqué
Dossier : L’écologie sociale et politique : quelle prise en compte à l’école ?
Les problématiques environnementales en Physique Chimie
L’écologie sociale face aux programmes d’Histoire-Géographie
Programmes de Sciences économiques et sociales et écologie sociale et politique
Deux projets pédagogiques à Garges-lès-Gonesse (95)
Jardins d’Orbigny
Numérique responsable
Le numérique responsable en débat
Table ronde sur les luttes
L’objectif de ce projet est de créer des jardins sur le toit du parking de la faculté des sciences de La Rochelle Université, conçus selon les principes de la permaculture, qui permettent de cheminer vers une alimentation durable des étudiant·es et des personnels, de favoriser la biodiversité (sauvage et cultivée), en utilisant les déchets produits par la communauté urbaine.
Le but de ce projet expérimental est pédagogique
Dans un contexte actuel où les centres urbains sont de plus en plus minéralisés, il est nécessaire de créer des espaces refuges pour la flore, la faune et les humains, dans lesquels le vivant est respecté. La permaculture constitue un modèle parfaitement adapté à la reconnexion de l’Humain avec son environnement. En ce sens c’est un outil pertinent qui permet de transformer nos lieux de vie en écosystèmes productifs et résilients tout en s’inspirant de la nature.
Ce projet a donc été conçu en respectant les trois filtres éthiques de la permaculture : prendre soin de la Terre, prendre soin de l’Humain et partager équitablement nos ressources.
Né en 2019, notre projet rassemble les étudiants désireux de végétaliser cette cour bétonnée, pour plus de bien-être, ceux et celles qui suivent l’enseignement de Permaculture en milieu urbain qui disposent d’un modèle pédagogique in situ, ainsi que des bénévoles étudiant·es et personnels de l’établissement adhérant à cette dynamique.
Le lieu
Cette cour de 1400 m2, véritable désert minéral de verre et de béton, n’offrait pas la convivialité et la fonctionnalité d’un lieu d’échanges. Orienté au sud, il constitue un ilot de chaleur six mois par an fort désagréable pour les humains qui vivent dans les bureaux, les couloirs, et salles de cours attenantes.
L’idée d’une poignée d’étudiant·es en sciences de la vie en 2019 de végétaliser cet espace nous a conduits à concevoir un jardin productif qui respecte les contraintes liées aux terrasses et toitures végétalisées : respect de la charge maximale de 400 kg/m2² sur le toit du parking, collecte des eaux pluviales très compliquée, réversibilité des installations.
L’originalité du projet consiste à créer ce jardin sans terre des champs , trop lourde pour un toit et qui n’est pas une ressource renouvelable à l’échelle des temps humains et en valorisant les déchets produits par l’agglomération de La Rochelle. Ainsi voiles de bateau, liner de piscine, sacs de jute, gaines électriques de chantier, poches à huitres, fûts alimentaires et palettes sont réutilisés. Les eaux pluviales n’étant pas récupérables, nous avons imaginé une culture sur nappes phréatiques artificielles. Cette technique, classique sur de petites jardinières autonomes (wicking bed) est une expérimentation unique à ce jour sur des zones de culture entre 20 et 30 m2 en fonction de la taille des liners de piscine récupérés.
La couche de culture (Technosol) inspirée des travaux de la thèse de Baptiste Grard sur les toits de AgroParisTech- INRAE, est constituée des déchets organiques tels les drêches de bières produites par la brasserie de l’Université, le compost et broyat de bois fournis par la CDA et transportés par la ville de La Rochelle qui nous fournit aussi du fumier de cheval et du foin des espaces verts alentour.
Ce projet vise aussi à changer notre regard sur les déchets dans une démarche d’économie circulaire locale. La loi sur la généralisation du tri à la source des biodéchets prévue au 1er janvier 2024 pour tou·tes les producteur·trices est anticipée grâce à des composteurs végétalisés (keyhole garden) qui illustrent bien le cycle de la matière organique.
La biodiversité s’enrichit à chaque saison un peu plus : outre les nichoirs, un hôtel à insectes a été construit, mais l’intervention de la LPO nous a permis de comprendre que les modèles classiques pouvaient parfois servir de garde-manger pour des prédateurs ! Nous nous orientons donc vers des hôtels monospécifiques.
Événements
Un atelier hebdomadaire est organisé “Jeudi tout est perma !”. Nous participons à chacune des éditions des “48h de l’agriculture urbaine”, “Tous au compost”, “Semaine Zero carbone ”.
Un atelier de bouturage de vignes résistantes aux maladies est organisé chaque hiver. Nous accompagnons les autres projets qui naissent à l’université.
Enfin, la qualité sanitaire des aliments produits sera surveillée. L’eau des nappes phréatiques artificielles créées ainsi que les végétaux produits seront analysés. La recherche portera sur les teneurs en éléments traces métalliques (Cd, Cu, Pb, Zn et Hg) et en polluants organiques les plus préoccupants (HAP, PCB, phtalates) mais aussi sur la teneur en micronutriments comme les antioxydants qui peuvent être bénéfiques pour la santé.
Quand on favorise la vie, elle revient au galop, même sur le béton !
Patrick Chevaleyre, Jardins d’Orbigny
Dossier : L’écologie sociale et politique : quelle prise en compte à l’école ?
Les problématiques environnementales en Physique Chimie
L’écologie sociale face aux programmes d’Histoire-Géographie
Programmes de Sciences économiques et sociales et écologie sociale et politique
Deux projets pédagogiques à Garges-lès-Gonesse (95)
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Numérique responsable
Le numérique responsable en débat
Table ronde sur les luttes
La première partie de l’intervention de Vincent Courboulay porte sur un état des lieux de l’utilisation de l’outil numérique aujourd’hui.
On peut marquer le début de l’expansion du numérique aux alentours des années 1990 avec l’apparition d’outils numériques qui ont facilité l’accès au réseau informatique mondial (Internet) et du World Wide Web, ce qui a permis, entre autres, l’échange de courriels, le transfert de fichiers ou la téléphonie.
Cette expansion a fait passer d’environ un million d’ordinateurs connectés en 1992 à des dizaines de milliards en 2023, lorsqu’on inclut tous les objets de la vie quotidienne tels que smartphone, voiture, montre ou autre compteur électrique… Ainsi, on compte aujourd’hui 230 milliards de mels échangés par jour au niveau mondial.
Un coût environnemental et social énorme
Cette expansion est le nouvel avatar du capitalisme dont les maîtres sont les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et autres BATHX (Baidu, Alibaba, Tencent, Huawei ou Xiaomi) qui imposent désormais leur modèle économique au niveau planétaire en suscitant toujours davantage de besoins auprès des entreprises et des individus.
Ces nouvelles pratiques ont un coût humain et environnemental déjà catastrophique, mais qui ne peut que s’aggraver dès lors que le recours aux outils numériques, aux logiciels de toutes sortes, aux réseaux (5G+ et bientôt 6G) et à l’Intelligence Artificielle nous a rendu·es plus ou moins totalement dépendant·es.
Pour mesurer un tel impact, il faut considérer l’épuisement des ressources en matières premières (provenant le plus souvent de pays dont les habitante·s sont généralement privée·s d’accès au numérique), la surconsommation de l’eau (Taiwan, principal producteur de composants électroniques pour les entreprises informatiques doit désormais importer de l’eau pour les besoins domestiques et l’agriculture), les émissions de gaz à effet de serre (GES) provenant de l’utilisation d’énergies fossiles pour la fabrication des appareils, du transport ou du stockage des données (par exemple, le pic de consommation électrique des data centers représente plus que la consommation de l’Allemagne – 650 terawatts-heures) et une pollution généralisée (la production mondiale de déchets électroniques (D3e) représente 50 millions de tonnes par an dont 80% sont envoyés illégalement dans les pays en voie de développement, ainsi Agbogbloshie, décharge de 10 km² située au Ghana, est désormais le lieu le plus pollué de la terre devant Tchernobyl).
L’impact humain et social n’est pas moindre quand on considère les conditions de travail dans les usines des pays, quels qu’ils soient, qui fabriquent ces produits, les déplacements de populations dues aux exploitations minières, les maladies provoquées par les diverses pollutions, l’uberisation de la main d’oeuvre dans les pays riches, la manipulation de l’information ou le remplacement des salariée·s par de l’IA …
La deuxième partie de l’intervention porte sur l’apparente impossibilité de concilier la transition numérique et la soutenabilité humaine et environnementale.
Quelles alternatives ?
Après un tel état des lieux, la seule réponse attendue est qu’il faudrait mettre un terme à cette spirale infernale. La réponse de Vincent sera plus nuancée ! Selon lui, il y a une voie pour un numérique responsable. Elle passe par un certain nombre de démarches visant à améliorer l’empreinte économique, sociale et environnementale du numérique d’une part et celle d’autres processus grâce au numérique, d’autre part.
Selon lui, il faut tout d’abord définir le cadre d’un numérique éthique et responsable, par exemple par des usages raisonnés des données et des services, par le respect des lois et règlements en vigueur, par la réduction de la fracture numérique, par la diversité du recrutement et l’égalité femme/homme… Mais au-delà de cette déclaration d’intention, cette démarche vers un numérique responsable est aussi individuelle, c’est d’ailleurs le reproche qui sera adressé à Vincent par des camarades pour qui seule la riposte par l’action collective est de nature à contrecarrer les menaces du capitalisme numérique.
Toujours selon lui, il en va du numérique comme d’autres secteurs économiques tels que le transport, l’habillement ou l’alimentation, à savoir une certaine forme de sobriété reposant sur le triptyque : éviter-réduire-refuser.
refus d’acheter (88 % des personnes changent leur téléphone portable alors qu’il fonctionne encore) ;
réduction et donc adaptation du matériel aux besoins véritables ;
réparation des appareils (loi sur la lutte contre le gaspillage et l’économie circulaire 10 février 2020) ;
réutilisation (principe de l’achat numérique d’occasion) ;
recyclage (instauration d’un cadre légal en matière d’obsolescence logicielle et réforme de la responsabilité élargie du producteur).
À l’issue de cette présentation très éclairante sur la question du numérique, l’incertitude est grande sur les moyens que nous aurions au niveau syndical pour en faire un axe de lutte efficace lorsque les perspectives restent toujours des vœux pieux :
encourager les initiatives pour un numérique plus responsable ;
estimer l’empreinte, la performance environnementale et la maturité des entreprises ou des institutions ;
partager les bonnes pratiques pour chaque secteur d’activité.
L’objectif de Vincent était de partager avec nous son expertise et de ce point de vue, il est atteint. On peut comprendre la frustration d’un certain nombre de camarades qui s’attendaient, dans le cadre d’un stage syndical à un discours plus offensif et plus politique, et peut-être des solutions plus concrètes, mais telle n’était pas la démarche annoncée par Vincent dans son introduction. Il admettait bien volontiers dans sa conclusion qu’il ne détenait aucune solution miracle, mais qu’il préférait des petites actions concrètes à un hypothétique renversement de tendance. Il nous appartient de nous réapproprier un certain nombre des données collectées au cours de ce stage pour alimenter notre réflexion et les utiliser dans un cadre syndical plus élargi.
Claude Braud
Dossier : L’écologie sociale et politique : quelle prise en compte à l’école ?
Les problématiques environnementales en Physique Chimie
L’écologie sociale face aux programmes d’Histoire-Géographie
Programmes de Sciences économiques et sociales et écologie sociale et politique
Deux projets pédagogiques à Garges-lès-Gonesse (95)
Jardins d’Orbigny
Numérique responsable
Le numérique responsable en débat
Table ronde sur les luttes
Les 30 et 31 mars, le groupe départemental Émancipation du 17 avait préparé un stage intersyndical, ouvert à toutes et tous sur le thème de l’écologie, axé sur la construction d’un appareil critique quant aux injonctions institutionnelles, articulé avec des propositions pédagogiques.
Le stage se déroulait quelques jours après la grande manifestation à Sainte-Soline contre les mégabassines. Nous étions nombreux et nombreuses à y avoir participé.
Rappel : autour d’un immense trou creusé au profit de quelques agro-industriels, cet espace a été littéralement transformé en un champ de tirs pour l’opération militaire et médiatique préparée depuis des mois par le ministre de l’Intérieur. Un piège pour le “peuple de l’eau” permettant ensuite à Darmanin de menacer de dissolution le collectif Les soulèvements de la terre, de menacer la LDH, permettant même à l’IGPN d’oser invoquer la “légitime défense” pour des militaires nous tirant dessus de leurs quads, et cela quand leurs armes de guerre ont fait des centaines de blessés·es parmi les manifestant·es et que S. est dans le coma…
Apres ce traumatisme, ces deux journées, ce temps collectif de rencontres et de formation fut donc particulièrement essentiel.
Mais ici, je souhaite faire part, de manière personnelle, de l’intervention : Pour un numérique responsable, de Vincent Courboulay, professeur à l’université de la Rochelle.
Il part du constat factuel d’un monde “en fin de cycle” : l’espérance de vie en bonne santé décroît pendant que l’on produit chacun·e (inégalement évidemment) dix tonnes par an de gaz à effet de serre quand la terre peut en “absorber” à peine deux.
La nouvelle injonction
Le développement durable, est désormais partout, dans un monde où 5 milliards d’humains sont connectés, 230 milliards de mails s’échangent quotidiennement, sous l’influence des “nouveaux dieux” que sont les GAFAM.
Mais quels sont les enjeux pour demain ?
L’épuisement des ressources : 2800 smartphones sont vendus chaque minute dans le monde. 200 grammes requérant plus de 100 matériaux, soit 250 kg de matières premières et près d’une tonne d’eau. Cela produit 4 % des gaz à effet de serre.
L’impact social : 40 000 enfants travaillent au Congo à extraire, notamment, du cobalt indispensable pour que les batteries ne s’enflamment pas. En France, 10 000 salarié·es travaillent dans ce secteur ; à Taïwan une seule usine fait travailler, sans droits, 100 000 personnes. Au Ghana, devenu l’une des poubelles des déchets du numérique, l’espérance de vie est d’une trentaine d’années….
“Le grand remplacement” : l’ubérisation généralisée produit du contrôle et une perte d’autonomie des citoyen·nes. D’ores et déjà, une entreprise sur quatre a licencié 25 % de ses salarié·es et de nombreux métiers dont celui d’enseignant·e sont programmés pour disparaître…
Alors que faire ?
L’intervenant explique que face à ce tableau, il est passé par les étapes du “deuil”: l’abattement, la colère, puis le désir de “reconstruction” pour aller vers un “numérique responsable”.
Pour cela, selon lui, il serait nécessaire de s’appuyer sur les quatre P : peuple/planète/protection/prospérité (qui a remplacé le terme profit !). Oups ! Quelles références ???
Puis de travailler sur cinq axes :
limiter les impacts et les consommations avec la durabilité des produits ;
offrir des services utilisables en luttant contre l’illettrisme électronique touchant plus de 28 % de la population ;
travailler à de nouveaux comportements ;
travailler à une charte éthique ;
assurer la “résilience” des organisations.
Enfin tracer une trajectoire : réduire ses besoins, faire appliquer les deux lois correctes sur le sujet (AGEC Anti-gaspillage pour une économie circulaire et REN Climat et Résilience).
Il est devenu consultant pour un “numérique responsable” notamment, pour l’organisation des Jeux olympiques.
Il conviendra, en partie, des limites de tout cela, à la suite de nos questions : “numérique washing”, responsabilités politiques occultées, lois non contrôlées, non contraignantes, question du profit, du contrôle, quel rôle joue-t-on quand on “conseille” les oppresseurs ?
Oui, mais que faire ?
Quoiqu’il en soit, s’interroger : l’alternative, c’est quel autre monde, pas sa durabilité !
Cela nous a conduit à échanger : l’écologie et l’éducation à l’environnement, ça ne peut pas être les “écogestes”. Cela s’inscrit dans un contexte capitaliste, prédateur.
À titre d’exemple, un collègue évoquait des “missions” valorisées par l’institution comme une demi-journée consacrée pour les élèves à ramasser les mégots, affublés d’une chasuble publicitaire, avec photo pour la presse locale… C’est non !
Ce stage nous a clairement permis d’apprendre et de réfléchir afin de pouvoir s’émanciper des injonctions institutionnelles, d’esquiver le greenwashing désormais imposé pour obtenir des budgets pédagogiques.
Pour cela, ne pas être seul·e face à l’administration, penser à la nécessaire désobéissance, tranquillement, et utiliser des ressources alternatives qui existent déjà, partager celles qu’on élabore, de manière interdisciplinaire, lutter pour le bien commun, y compris dans un cadre syndical, parce que, oui, “Nous sommes la nature qui se défend !”
Emmanuelle Lefèvre
Dossier : L’écologie sociale et politique : quelle prise en compte à l’école ?
Les problématiques environnementales en Physique Chimie
L’écologie sociale face aux programmes d’Histoire-Géographie
Programmes de Sciences économiques et sociales et écologie sociale et politique
Deux projets pédagogiques à Garges-lès-Gonesse (95)
Jardins d’Orbigny
Numérique responsable
Le numérique responsable en débat
Table ronde sur les luttes
Trois associations écologistes locales sont intervenues.
BNM : Bassines non Merci (79). Collectif qui lutte contre l’accaparement de l’eau par la construction de mégabassines dans le Marais poitevin.
PRA : Pays Rochefortais Alerte (17). L’association s’est créée en 2015, dans la dynamique de la lutte contre la construction d’un hyper incinérateur à Échillais, commune limitrophe de Rochefort-sur-Mer. Commencée en 2013 dès l’annonce publique du projet, la mobilisation n’a pas pu en empêcher la réalisation, mais le combat juridique se poursuit. Depuis, PRA s’est aussi engagée dans d’autres luttes environnementales, contre l’urbanisation des terres, les perturbateurs endocriniens, les pollutions industrielles, les mégabassines. Elle est en lien avec plus d’une trentaine d’associations et collectifs, dont Bassines Non Merci.
Zéro Waste Pays Rochefortais (17) : L’association s’est constituée suite au combat local contre l’hyper incinérateur. Elle agit localement sur la réduction des déchets et la valorisation des bio-déchets.
Dans le cas de BNM et du PRA plusieurs invariants se dégagent de la présentation de leurs combats :
Tout d’abord, le recours à la justice s’avère souvent fastidieux, coûteux en temps et finalement sans répercussion réelle sur l’arrêt des projets contestés. Le temps de la justice est souvent trop long pour empêcher la réalisation des projets jugés. Les préfectures ne prennent pas en compte les rendus de justice ou utilisent des procédés de détournement.
Ensuite dans les deux situations, le déni de démocratie est caractérisé. Soit par absence de concertation, soit par des enquêtes publiques qui demeurent non contraignantes. Le passage en force est de règle.
Enfin, dans les deux cas, l’opposition aux projets s’est concrétisée par une politisation de la contestation, la replaçant dans un cadre plus large et systémique. Pour BNM, le lien entre les mégabassines et l’agriculture productiviste par un accaparement de l’eau renvoie assez clairement à la privatisation des ressources au profit du capitalisme. On assiste à la privatisation d’un bien commun, l’eau, et à la dissimulation de prélèvements abusifs dans la nappe phréatique au profit de l’agriculture productiviste. Pour le PRA, la contestation à l’édification de l’hyper incinérateur, a mis au jour la gestion calamiteuse des déchets, considérée comme un problème mineur par les élu·es de la communauté d’agglomération et la préfecture, pour qui la défense de l’environnement, bien qu’annoncée comme préoccupation, demeure un sujet largement secondaire. Les actions du PRA au niveau communal (contestations du Plan Local d’Urbanisme) permettent de freiner des projets de bétonisation des espaces verts.
Lien École-Luttes écologiques
L’intervention (sensibilisation, activités…) des associations écologistes dans l’institution scolaire demeure difficile et dépend du contexte local. Pour les écoles primaires, les relations avec la mairie ou la communauté d’agglomération déterminent en partie la possibilité de faire intervenir ces associations. Pour les collèges et les lycées, la constitution d’une dynamique collective et/ou la coopération de l’équipe de direction sont importants.
Face à ces difficultés plusieurs pistes sont envisagées par les enseignant·es :
la constitution de fiches, co-construites avec l’aide des associations locales pour permettre une meilleure connaissance des enjeux écologiques ;
l’utilisation des données, travaux de recherche effectués par les associations pour bâtir des séquences d’enseignement.
Christophe Bernard
Dossier : L’écologie sociale et politique : quelle prise en compte à l’école ?
Les problématiques environnementales en Physique Chimie
L’écologie sociale face aux programmes d’Histoire-Géographie
Programmes de Sciences économiques et sociales et écologie sociale et politique
Deux projets pédagogiques à Garges-lès-Gonesse (95)
Jardins d’Orbigny
Numérique responsable
Le numérique responsable en débat
Table ronde sur les luttes
En cette fin d’année, Macron ne se limite pas aux retraits, mais entend mettre en place aussi tout un ensemble de mesures dans l’éducation. Elles s’articulent autour du “pacte enseignant”, et constituent une attaque très grave contre l’école publique. Le CDFN (Conseil Délibératif Fédéral National) de la FSU a discuté de cette situation, nous reproduisons ci-dessous la motion déposée par les délégué·es d’Émancipation.
La FSU s’inscrit dans la mobilisation pour l’abrogation de la contre-réforme des retraites. Elle estime que celle-ci s’articule avec les luttes contre d’autres attaques programmées par le gouvernement.
Macron avait indiqué que l’éducation constituerait une des priorités du second quinquennat après la contre-réforme des retraites. Depuis quelques mois, dans l’éducation, le gouvernement a multiplié les “concertations” et groupes de travail, pour présenter une série de mesures particulièrement néfastes : pour le CDFN de la FSU, les personnels sont confronté·es à une attaque historique contre l’école publique, ses personnels et leurs garanties statutaires.
Cette attaque se décline aux différents niveaux de l’Éducation nationale
Premier degré :
Aller vers la généralisation de “l’expérimentation” marseillaise, en renforçant le pouvoir des directions d’écoles dans le but d’en faire un échelon hiérarchique.
Collège :
Mesures sur la sixième (suppression de la technologie).
Mais aussi mise en place d’une pré-orientation précoce des élèves en fin de cinquième sur la base de la suppression d’heures d’enseignement au profit de demi-journées “découverte des métiers”.
Lycée professionnel :
“Réforme” mettant en cause les finalités de l’enseignement professionnel au profit d’un “accompagnement à l’emploi” défini par les besoins patronaux, et fermeture annoncée de filières entières, ainsi que d’établissements.
Le projet éducatif du gouvernement s’appuie sur plusieurs objectifs pour l’ensemble du système éducatif
1) pour la jeunesse :
Éducation visant à un formatage pour les besoins à court terme du patronat local, et à en finir avec une émancipation scolaire basée sur les savoirs, laquelle, selon Macron doit être axée sur le travail.
Embrigadement idéologique durant toute la scolarité, renforcé par la généralisation progressive du Service national universel : projet de “classes SNU” liées au “pacte enseignant”, que la FSU combat.
Individualisation des apprentissages au détriment des jeunes des classes populaires, des filles… Cela résulterait de la casse du cadre national de formation, par exemple en conditionnant le financement de dispositifs ou de projets pédagogiques à la participation au “pacte enseignant” ou aux projets labellisés “conseil national de la refondation”, ainsi qu’en organisant la participation d’entreprises ou d’associations à des fins de formation.
Attaque contre la laïcité de l’école publique sous couvert de “mixité sociale”, en opérant un rapprochement public-privé et en présentant le réseau d’enseignement catholique comme ayant une mission de service public. Cela est contradictoire avec les mandats de la FSU.
2) pour les personnels :
Renforcement du poids de la hiérarchie, avec création de hiérarchies intermédiaires, de mécanismes de contrôle, de pression et de répression avec des modalités le plus souvent anti-statutaires (“devoir de réserve”, évaluation des établissements à “360 degrés”…).
Attaques contre le statut au travers du “pacte”, flexibilité et polyvalence des personnels. Notamment par le biais d’échanges de services (entre écoles et collèges, entre collèges et lycées professionnels), voire la dénaturation du sens du métier lui-même : pour les personnels de lycées professionnels, pour les AESH dont la mission d’inclusion scolaire serait mise en cause par une fusion annoncée avec les AED (dont le nombre diminuerait !)
Ces éléments s’ajoutent aux autres éléments de fragilisation en cours de l’école publique
Suppressions de postes.
Développement de la précarité en lieu et place de personnels à statut.
Reconversions forcées programmées pour des centaines d’enseignant·es de technologie en collège.
Crise de recrutement qui s’accentue, notamment avec une nouvelle fois un grand nombre de postes aux concours non pourvus.
Pour le CDFN de la FSU, le “Pacte Enseignant” constitue le levier pour mettre en place ce projet de démolition de l’école publique. À l’inverse des revendications salariales portées par la FSU, il s’inscrit dans une logique de “revalorisation” individuelle par le biais de primes.
Le Pacte constitue de ce fait un moyen pour transformer profondément le sens du métier, notamment dans les lycées professionnels mais à terme dans tout le système éducatif.
Il suppose un contrôle renforcé des hiérarchies, en particulier par un système de “lettres de mission”.
Il pose les bases d’un décompte du temps de service qui ne serait plus sur une base strictement hebdomadaire, mais sur une base annualisée. Il met en cause la fonction publique de carrière au profit d’une vision centrée sur l’accomplissement de “missions”, dans une logique contractuelle et non plus statutaire.
Il oppose les personnels entre eux/elles, et renforce les inégalités de genre.
Pour le CDFN de la FSU, le “Pacte Enseignant” et les “réformes” qui lui sont liées, visent à adapter l’école publique à un système capitaliste en crise, où l’ensemble des droits sociaux et démocratiques sont mis en cause. Elle lui oppose ses revendications :
la perspective d’une école plus égalitaire et plus démocratique, refusant la sélection sociale et la mise en concurrence des élèves et des personnels ;
l’amélioration immédiate des conditions de travail des personnels : indexation des salaires sur l’inflation, augmentations salariales uniformes, titularisation immédiate de tous et toutes les personnels précaires.
Pour le CDFN de la FSU le projet éducatif global porté par Macron et son gouvernement, n’est ni amendable ni négociable. Le CDFN revendique donc l’abrogation du décret sur le “Pacte Enseignant”, ainsi que de toutes les “réformes” annoncées. La FSU ne participera pas aux “concertations” pour les mettre en place.
La FSU proposera aux autres organisations syndicales de l’éducation une action commune pour mettre en échec cette politique :
Appel à boycotter la mise en place du “Pacte enseignant” dans les écoles et les établissements : refus collectif de signer le “Pacte”, refus de mettre en place des “classes SNU”, etc.
Soutien, dès maintenant, aux personnels et aux établissements qui sont en lutte pour leurs revendications, comme le lycée Théodore Monod de Noisy-le-Sec (93).
La rentrée scolaire ne peut se préparer sur les bases préparées par le gouvernement : la grève et la manifestation nationales sont à l’ordre du jour.
Pour la FSU, face à une attaque historique, l’enjeu est de développer une mobilisation, historique : il s’agit donc de permettre aux personnels de s’impliquer massivement, et de prendre en main démocratiquement l’organisation de la mobilisation. Pour ce faire, la FSU appelle les personnels à se réunir massivement en AG, à coordonner ces AG pour développer la mobilisation à partir des lieux de travail sur leurs propres revendications et dans un cadre national.
Émancipation tendance intersyndicale, le 23 mai 2023
Les droits arrachés par les travailleurs et travailleuses sont des droits collectifs qui limitent l’exploitation patronale, assurent une certaine protection et créent une solidarité entre les salariés. Aujourd’hui, l’offensive contre les droits collectifs transcrits dans le code du travail conduit à l’individualisation, à l’alignement du droit du travail (avec des droits collectifs) sur le droit civil qui régit les rapports d’une personne à une autre. Or, c’est souvent au nom de “l’égalité des droits civils” entre les hommes et les femmes (cf. le droit de vote, le droit de gérer librement son compte bancaire sans se soumettre à l’autorité de son conjoint…) que les droits des femmes salariées sont attaqués. C’est le cas avec la mise en cause actuelle du congé de maternité dont rend compte un article paru dans le n° 9 de la revue de mai.
Une attaque justifiée par les assertions d’un “féminisme” bourgeois, tel que le défend, entre autres, Brigitte Grésy, présidente du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE) pour laquelle il faut “passer d’une logique de protection des femmes sur le marché du travail à une logique d’égalité” .
D’où l’importance de rappeler que le congé de maternité est un “droit du travail”, un droit collectif arraché par les luttes ouvrières et qui assure une protection vis-à-vis de l’employeur.
C’est avec la revendication du “droit au travail”, brandie lors de la révolution de 1848, que les ouvriers affirmaient leurs propres intérêts de classe face à la bourgeoisie. Et c’est avec le développement des combats ouvriers lié à la grande industrie qu’ont été arrachés les acquis essentiels des travailleurs et travailleuses et que se sont construites les organisations ouvrières (syndicats et partis).
Un droit qui met des décennies à voir le jour
La première loi qui limite le travail des enfants à l’âge de huit ans date de 1841. Ce n’est qu’après l’écrasement de la Commune (qui prévoyait “l’instruction laïque primaire et professionnelle, obligatoire et gratuite à tous les degrés” ) que la loi de 1872 limite à 12 ans (après le certificat d’études) l’âge minimum d’embauche des enfants et interdit le travail de nuit. Avec la scolarisation obligatoire et gratuite (lois Ferry 1881,1882), l’emploi industriel des jeunes enfants tombe à moins de 5 % à la veille de la Première Guerre mondiale.
Après la répression de la Commune, suite à l’amnistie des Communards, dans les années 1880, on assiste à une renaissance lente du mouvement syndical en relation avec les organisations se réclamant du socialisme.
https://twitter.com/rosaluxnyc/status/575989320110211072/photo/1
Une loi de 1892 vise à protéger les corps des enfants et des femmes face à la violence du travail industriel : cette loi réduit notamment le travail des mineurs et des femmes dans l’industrie à 11 heures par jour et interdit le travail de nuit. Mais elle est très mal appliquée, car le patronat s’y oppose (entre autres, dans les ateliers de tissage). C’est aussi à cette date qu’est créé un corps d’inspecteurs du travail.
Le droit à un congé de maternité pour la femme salariée est aussi ouvertement posé.
Les premiers débats apparaissent au Parlement en 1886. Si certains, dans la mouvance du catholicisme social, évoquent la faiblesse physique et intellectuelle des femmes – “êtres faibles” ayant besoin d’être protégés – ou de la “dépopulation” (Selon eux, “la femme a été créée pour être mère ; son devoir l’appelle au foyer domestique” ), les libéraux eux s’opposent en général à toute réglementation au nom de la défense de la liberté de choix des femmes. Au nom de l’égalité, les femmes ne doivent pas être placées dans ce qu’ils considèrent comme une situation d’infériorité par une réglementation qui n’affecterait pas les deux sexes.
Dans le mouvement ouvrier, Paul Lafargue (fondateur du Parti ouvrier français, député du Nord de 1891 à 1893) réclame le repos après, mais aussi avant l’accouchement, et le versement d’une indemnité. Il préconise, en vain, des caisses de maternité alimentées principalement par les employeurs.
Congé de maternité et droit du travail
En 1890, une conférence se tient à Berlin, à l’initiative de l’empereur Guillaume II sur le thème du “règlement du travail aux établissements industriels”. Plusieurs pays sont représentés, dont la France. C’est à l’unanimité que le texte suivant est adopté : “Il est désirable que les femmes accouchées ne soient admises au travail et dans les mines que quatre semaines après leur accouchement”. Plusieurs pays s’efforcent de mettre leur législation en harmonie mais la France ne le fait pas.
Ce n’est qu’en 1909 qu’est votée la loi Engerand . Elle stipule : “La suspension du travail de la femme, pendant huit semaines consécutives, dans la période qui précède et suit l’accouchement, ne peut être une cause de rupture par l’employeur” .
Placé sous l’égide du droit du travail, le congé de maternité de la loi Engerand d’une durée de huit semaines garantit à la mère de retrouver son travail. Mais l’arrêt de travail est facultatif, et il ne consacre pas encore un droit au repos à proprement parler. Et comme il n’est pas indemnisé, les ouvrières qui avaient absolument besoin de leur salaire pour survivre étaient contraintes d’y renoncer.
Mais, dans le mouvement ouvrier, le combat des femmes se poursuit. En 1910, les institutrices obtiennent un congé maternité indemnisé à taux plein, de deux mois. L’année suivante, cette mesure s’étend aux Dames des PTT, puis à toute la Fonction publique en 1928. On doit rappeler que c’est en 1905 qu’est créée la Fédération nationale des syndicats d’instituteurs et d’institutrices publics (FNSI), laquelle affirme sa volonté d’adhésion à la CGT (fondée en 1898) alors que le syndicalisme est encore interdit aux fonctionnaires. Et en 1899, les ouvriers des PTT qui travaillent à l’installation et à l’entretien des lignes télégraphiques aériennes ou souterraines constituent un Syndicat national des Ouvriers des PTT qui adhère à la CGT.
En 1913, la loi Paul Strauss accorde aux femmes enceintes le droit à un congé postnatal obligatoire, assorti d’une indemnité. On ne peut ignorer l’influence sur la Chambre du vœu voté par le Xe congrès international des femmes tenu à Paris. Mais le congé prénatal reste facultatif et cette loi est peu appliquée. La loi Paul Strauss avait pour objectif de protéger la femme qui a accouché, non pas dans l’intérêt de la femme, mais dans l’intérêt de l’enfant. Ce congé postnatal avait pour objectif de favoriser la natalité et de réduire la mortalité infantile, dans l’intérêt de la nation. Si le sort des femmes enceintes s’améliore un peu après-guerre, on réprime plus lourdement l’avortement, ainsi que la “propagande anti-conceptionnelle” : un médecin qui informe sur la contraception devient passible de prison…
C’est en 1928 que les mères travailleuses se voient accorder, dans le cadre de la loi sur les “assurances sociales”, le droit à la gratuité des soins médicaux, un congé de six semaines avant l’accouchement et six semaines après, et des indemnités compensatrices, faisant désormais des allocations de maternité un droit lié à l’exercice du travail. Acquises à la suite de campagnes syndicales, les assurances sociales de 1928-1930 furent limitées (la CGTU s’opposa à la capitalisation des retraites). La résistance du patronat fut vive (elles furent un jalon dans la préparation de la Sécurité sociale de 1945).
1946 et la conquête de la sécurité sociale
Ce n’est qu’après la Deuxième Guerre mondiale, avec la Sécurité sociale, que l’obligation d’accorder à la femme salariée un congé de maternité rémunéré, son allongement, puis des garanties (quoique insuffisantes) contre le licenciement au retour d’un congé maternité ont été imposées par les luttes. En 1946, il est porté à 14 semaines, avec deux grandes périodes avant et après l’accouchement : le congé prénatal et congé postnatal. La femme salariée de retour d’un congé maternité doit être réintégrée dans son emploi précédent, ou, à défaut, dans un emploi similaire assorti d’une rémunération équivalente.
À partir de 1955, les congrès de la CGT exigent une indemnisation à taux plein des quatorze semaines de congé maternité. Mais il faut attendre 1970 pour qu’il soit indemnisé à 90 %. En 1980, il est porté à 16 semaines 1 . Dans le privé, la femme perçoit les indemnités journalières financées et versées par Caisse primaire d’assurance maladie (la CPAM, laquelle couvre les risques de maladie, de maternité, d’invalidité et décès, d’accident du travail et maladie professionnelle). Selon certaines conventions collectives, elles sont directement versées par l’employeur. Le montant est soumis à un plafond ; de nombreuses conventions prévoient des durées et des rémunérations plus avantageuses.
Dans la fonction publique, le congé de maternité est assimilé à une période d’activité pour les droits à pension civile et pris en compte pour l’avancement. La femme fonctionnaire perçoit le plein traitement. Si elle est à temps partiel, elle est considérée comme à plein temps pendant ce congé.
Mainmise de l’État sur la Sécu
De plus en plus de mesures visent à la destruction des fondements de la Sécu.
Avec la décision de transfert du versement de la partie post-natale du congé de maternité, le gouvernement s’autorise à modifier l’organisation ainsi que les attributs et missions des caisses de la Sécurité sociale. Cela participe de la marche à l’étatisation de la Sécu. Le patronat s’est vu imposer en 1945 le système de Sécurité sociale financé par des cotisations sociales (fraction du salaire mutualisée). Mais il ne l’a jamais accepté. De Gaulle avec les ordonnances de 1967, puis Juppé avec son plan en 1995 qui a créé la loi de financement de la sécu (LFSS) ont porté d’importants coups au système.
Financée à son origine par les seules cotisations sociales (partie mutualisée du salaire), elle était gérée de façon paritaire (trois quart des sièges élus par les assurés, un quart de représentants patronaux jusqu’en 1962). Elle connait depuis un empilement de mesures qui imposent une mainmise de l’État de plus en plus forte. Le patronat cherche à reprendre cette masse d’argent qui appartient aux travailleurs et travailleuses et qui échappe au profit capitaliste (en 2018, la Sécu a versé 470 milliards d’euros de prestations sociales, soit l’équivalent de 25 % du PIB français).
Les contre-réformes prises par les gouvernements successifs vont dans ce sens : c’est le cas du développement de la fiscalisation et du processus de liquidation de son financement par la fraction mutualisée du salaire 2 (toutes les exonérations de cotisations sociales sont un véritable vol de cet argent qui appartient aux salariés). C’est aussi le cas de l’actuelle réforme des retraites de Macron.
D’autres mesures plus insidieuses sont prises année après année dans le cadre de la LFSS. C’est le cas de la LFSS de 2023 qui transfère notamment le congé de maternité de la branche maladie à la CNAF, niant ainsi la spécificité des modifications corporelles de la femme avant et après l’accouchement. Cette décision sera un point d’appui pour de nouvelles attaques.
On ne peut aujourd’hui défendre la Sécu sans combattre pied à pied chacune des attaques avancées par les gouvernements successifs. Sans cela la revendication de la Sécurité sociale à 100% n’est qu’un leurre.
Hélène Bertrand
Voilà la dédicace que notre camarade Jean-Pierre Thielland a écrit sur l’exemplaire de son livre qu’il a offert à la librairie de l’EDMP. Intitulé Je peux la taper… elle est de ma famille avec comme sous-titre Attachement et violence éducative ordinaire, ce petit livre (94 pages) est destiné aux professionnel·les de l’enfance et à tou·tes celles et ceux qui veulent œuvrer au respect des droits des enfants.
Au travers d’exemples tirés de sa pratique d’enseignant spécialisé en RASED et de ses fonctions de psychopédagogue en CMPP, il souligne les effets néfastes de la violence éducative à laquelle sont soumis 80 % des enfants : punitions corporelles, humiliations ou violences psychologiques en particulier dans le cadre familial. La tolérance à l’égard de ces pratiques et l’absence de prévention à l’échelle nationale ont un impact très lourd sur l’état de santé psychique de nombreux enfants et adolescent·es.
Il invite les thérapeutes et tou·tes les praticien·nes qui travaillent avec des enfants à se saisir de cette question afin d’occuper la place essentielle de témoin secourable (notion chère à Alice Miller) auprès des enfants.
Jean-Pierre est actuellement président de l’Observatoire de la violence éducative ordinaire (https://www.oveo.org/ ).
Annick
Je peux la taper… elle est de ma famille Attachement et violence éducative ordinaire , Éditions l’instant présent, 2019, 10€.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.f
François Braud s’est entretenu avec Pascale Dietrich, romancière, novelliste et scénariste. Son roman, Les mafieuses, a reçu le prix du Roman Noir français du Festival du film policier de Beaune et le prix des lecteurs quai du polar mention “Polar derrière les murs”. En parallèle, elle est sociologue à l’INED (Institut national d’études démographiques), spécialiste des questions de logement et de pauvreté.
L’émancipation : Bonjour Pascale,.Vous semblez vous faire une place dans la grande famille du noir, une place à part, bien à vous. Dans Télérama, vous déclarez : “Lorsque j’ai commencé à écrire de la fiction, j’ai fait le choix du noir pour l’enjeu dramatique, sans jamais y mettre un seul policier, mais en misant sur l’humour”. Pourquoi ce choix du noir, ce refus de l’institution policière et la revendication du volet humoristique ?
Pascale Dietrich : Je me suis orientée vers le noir car ça permet d’explorer la face sombre de la société et de mettre en scène des personnages au caractère trouble, travaillés par les ambivalences. Ce sont souvent des gens ordinaires qui cheminent pour résoudre un problème et expérimentent en espérant trouver des solutions. Du coup, les policiers ont peu d’importance. Je préfère qu’on rentre dans la tête des personnages et qu’on comprenne leur logique.
Par ailleurs, l’humour est central pour moi car c’est une façon de décaler le regard et de prendre du recul avec les choses. C’est peut-être la chose qui nécessite le plus de travail dans mon écriture.
L’émancipation : Vos personnages sont souvent des femmes entreprenantes ( Les Mafieuses ), malheureuses (Vend Peugeot 306 dans Le Congélateur ) indécises (Une île bien tranquille) ou inquiètes ( Faut pas rêver ) mais quels que soient leurs sentiments, elles ont en commun de faire face et de prendre en main leur destin, à leur façon, voire d’être “joueuses” ( Le Homard ). Vous sentez-vous avoir une responsabilité genrée ? Êtes-vous une féministe subtile (4ème de couverture de Les Mafieuses )… parce que “tous les mecs sont un peu connards” ( Une île bien tranquille ) ?
P. D. : On me demande souvent si j’écris des polars féministes parce qu’il y a encore peu de personnages féminins dans le roman noir, même si ça évolue. Je suis poussée à mettre en scène des femmes car mon point de vue est celui d’une femme. En outre, les mettre au premier plan permet de montrer une réalité peu visible dans les polars. Par exemple, le rôle des femmes dans la mafia – qui est crucial – est très peu exploré dans les fictions sur le sujet. Or, parler de ces femmes dans ce monde si particulier est une façon d’aborder les obstacles qu’elles rencontrent dans la société de façon plus générale : dans l’espace domestique comme dans le monde du travail. Il y a donc du féminisme dans mes polars même si, au départ, la démarche militante n’est pas première. Et puis, j’aime bien m’amuser du regard que portent les femmes sur les hommes : ces moqueries sont de petites revanches.
L’émancipation : Ils, vos personnages, donc elles, la plupart du temps, sont souvent confronté.es à la réalité et à sa rudesse pour tenter d’en sortir le plus souvent par un choix, mauvais ou pas mais il est assumé. Est-ce un choix fictionnel ou un constat social ? Affirmez-vous ou infirmez-vous que, à l’instar de Léo Ferré, “ce qui est gênant dans la morale, c’est que c’est toujours la morale des autres”.
P. D. : On se demande tous à un moment donné : qu’est-ce qu’il est juste de faire ? Face à des situations intenables, mes personnages sont amenés à faire des choix radicaux ou immoraux. Mais, dans leur logique, c’est ce qu’il y a de mieux à faire (d’ailleurs, souvent, la morale des autres n’est guère meilleure). Souvent, ils mettent en place des arrangements qui leur permettent de continuer à se regarder dans la glace. On fait tous de petites compromissions au jour le jour. Dans Les Mafieuses, la mère s’achète une conscience après les crimes de son mari en faisant des dons à des associations humanitaires. J’ai eu cette idée quand, du temps où je prenais encore l’avion, je me rachetais en redoublant d’efforts pour le tri sélectif pour compenser l’impact écologique. Il faut décortiquer les petits arrangements que l’on met en place (et que la société nous incite à faire) pour persévérer dans un système néfaste. Cette réflexivité me semble essentielle aujourd’hui.
L’émancipation : Elles, n’hésitent pas à employer grands et illégaux moyens, des armes souvent à leur mesure, pour s’imposer dans un monde qui ne veut pas d’elles. Et vous préférez en rire. Est-ce une façon qu’elles ont de se venger du monde bâti par et pour les hommes ?
P. D. : J’aime bien que l’histoire démarre dans un monde ordinaire et que ça bascule progressivement dans le noir, avec du sang et des armes ! Ces transgressions qui mènent à la violence sont des refus, des manières de s’opposer à un carcan qui enferme. Au-delà de la vengeance, il s’agit de retrouver du sens et d’inventer d’autres valeurs.
Tout l’enjeu pour les femmes est à mon sens de ne pas chercher à se fondre dans le monde actuel, dont les normes ont en effet été bâties par des hommes. Quel intérêt de chercher l’égalité dans un mauvais système ? Il vaut mieux changer le système et, de ce point de vue, les hommes ont aussi à y gagner.
L’émancipation : Le rêve (Faut pas rêver) est-il l’ultime refuge de la liberté ou un espace contraint par nécessité ?
P. D. : Dans les rêves, tout est possible, mais en même temps, la réalité vécue par le rêveur conditionne ce qu’il vit dans son sommeil (on ne rêve pas de la même chose selon qu’on est un homme ou une femme, selon sa situation sociale, selon ce qu’on a vécu…). C’est en cela qu’on peut s’appuyer sur les rêves pour comprendre la réalité.
Dans Faut pas rêver, les personnages comprennent que la réponse à leurs questions est dans le sommeil de Carlos, qui fait de la somniloquie (maladie qui consiste à parler la nuit). Jeanne et Louise vont donc mener l’enquête sur le terrain en s’appuyant sur ses rêves. Je cherche souvent à créer des enquêtes s’appuyant sur des indices inhabituels. Les rêves nous apprennent des choses sur nous-mêmes et le monde qui nous entoure.
L’émancipation : Pensez-vous qu’il faille s’arranger avec la réalité ou tenter de la changer ? Faut-il rêver ou pas ?
P. D. : Bien sûr, il faut rêver ! Il faut tenter d’explorer des chemins de traverses, d’autres façons de faire. Et c’est ce que permet la fiction !
L’émancipation : Préférez-vous passer par le crible de la fiction ou la cible de la friction ? Auteure ou sociologue en quelque sorte ?
P. D. : Pour moi, la fiction et l’imagination priment toujours sur le cadre rigide de la réalité. C’est l’histoire et les personnages inventés qui comptent et le monde créé autour d’eux. Une fois que cela est posé, je travaille les problématiques sociales que cela soulève, ce qui m’aide à donner du fond. Mon travail de chercheuse en sociologie est alors très utile.
L’émancipation : Le choix de la nouvelle, voire de la novella (In8) ou du court roman (Liana Levi), est-ce un choix ou parce que l’essentiel tient en peu, en fait ?
P. D. : J’ai commencé par la nouvelle car le court me convient bien. J’ai une écriture resserrée et j’ai tendance à couper tout ce qui ne me semble pas essentiel. Et puis la nouvelle permet d’exploiter des idées dont on ne pourrait pas faire un roman. Par exemple, j’ai écrit une nouvelle sur les nouveau-nés qui s’appellent Jean-Pierre. Je me suis bien amusée, mais ça n’aurait pas fait un roman ! Je préfère la littérature “à l’os” plutôt que les textes bavards, ce qui explique que mes romans dépassent rarement les 250 pages.
L’émancipation : Même si le futur est plutôt décevant : sur quel projet romanesque travaillez-vous ? Avez-vous pensé à un personnage récurrent ou ils ressortent trop rincés pour en redemander ? Quel prix littéraire vous ferait le plus plaisir et pourquoi ?
P. D. : Je suis en train de finir un roman mais je préfère ne pas dévoiler la thématique avant qu’il ne soit terminé. Je peux juste dire une chose : il y aura un passage par la ville de Vierzon. Ça fait déjà rêver, non ?
Concernant le personnage récurrent, en général, quand j’ai terminé un roman, je me réjouis d’explorer un nouvel univers, ce qui implique de changer de protagoniste. Mais peut-être que je finirai par avoir le coup de foudre pour l’un d’eux et que je ne voudrai plus le quitter.
Enfin, tous les prix littéraires me vont ! Un prix, c’est la reconnaissance d’un travail dans lequel on investit une grande partie de sa vie. En ce qui me concerne, je doute toujours, alors j’accueille toutes les formes de reconnaissance.
L’émancipation : Quelle est la réponse à la question que vous auriez aimé que l’on vous pose ?
P. D. : Si vous m’aviez demandé le dernier film que j’ai regardé, je répondrais Fargo, des frères Cohen. Cela faisait longtemps que je voulais le voir et je n’ai pas été déçue : c’est un chef d’œuvre en termes de scénario, de dialogues et de personnages.
L’émancipation : Merci Pascale de nous avoir donné un peu de votre temps et l’envie de vous lire.
Entretien réalisé par François Braud
Bibliographie
Le Logement intolérable , PUF (Le lien social), 312 pages, 2011, 25€.
Le Homard , In8 (Polaroïd), 92 pages, 2013, 12€ ; (Jai Lu, 2021, 5€).
Le Congélateur , In8 (Polaroïd), 77 pages, 2014, 12€.
Une île bien tranquille , Liana Levi (piccolo), 173 pages, 2017, 8€50.
Les Mafieuses , Liana Levi, 201 pages, 2019 15€ ; (Jai Lu, 2020, 7€10).
Faut pas rêver , Liana Levi, 201 pages, 2021 17€ ; (Jai Lu, 2023, 7€60).
Pascale Dietrich a le clavier agile, subtil et fragile. Elle se targue de s’intéresser aux êtres dépassés par une situation mais qui finissent par y faire face, et ce sont le plus souvent des femmes, donc dépassées mais pas trépassées. Elle peut se targuer d’un bilan éditorial original, d’une manita manifestement littéraire et de qualité. Cinq livres (trois chez Liana Levi et deux chez In8, des maisons fort recommandables, la première publie aussi Ian Levinson ou Eva Dolan et la seconde Dominique Delahaye ou Anne Secret) particulièrement sensibles et ironiques dans lesquels les héros sont le plus souvent des héroïnes qui refusent de se fondre dans ce monde bâti par et pour des hommes et qui soignent leurs maux à coups de décisions et d’actes radicaux et immoraux (lire l’interview). Voici soumis à votre sagacité cinq indices comme autant de pistes hameçonnantes.
1. Edelweiss , dans le roman précité, enterre son père tombé de la falaise dans une île en Bretagne, qui a bien changé depuis qu’elle l’a quittée : les volets des maisons sont repeints, des yachts mouillent dans le port et les artistes peintres roulent en Bugatti. Il y a quelque chose qui ne colle pas dans ce paysage et la disparition de son paternel est sans doute liée à cet état de fait. Alors, elle va fouiner et poser des questions. Et c’est bien connu : on n’aime pas ça les terriens qui mettent leur nez dans les affaires des îliens. Mais Edelweiss sait que l’os n’est pas loin : elle ne va rien lâcher. Bon chien chien ? Attention, ça mord la main aussi un chien parfois en souvenir du loup qu’on était…
2 . La famille Acampora tient dans les mains de Leone, mafioso qui sucre presque les fraises puisque pas encore mort mais plus tout à fait vivant, qui laisse à sa femme un drôle de testament : puisqu’elle a été si fidèle en amour, il a engagé un tueur pour les réunir par-delà la mort. Sympathique. Alors on se serre les coudes, chez Les Mafieuses ; on planque la mère Michèle et ses filles recherchent le tueur : Dina qui travaille dans l’humanitaire en essayant de redorer la couleur de l’argent familial afin d’en éliminer les effluves et Alessia , pharmacienne, qui sait le faire fructifier, en bonne commerçante… Un trio offensif pour imposer que “chaque jour est un nouveau départ”.
3. Louise , elle, s’inquiète de la somniloquie de son compagnon. Il n’est pas le premier à parler la nuit dans son sommeil mais il faut reconnaître que le ton qu’il emploie apparaît virulent. D’autant plus que Carlos jacte en espagnol et qu’il ne se souvient de rien au réveil. Alors Louise a l’idée du dictaphone allié à sa copine hispanophone Jeanne ; à eux deux, ils vont lui ouvrir la boîte à rêves de Carlos. Elle va enfin comprendre. Louise est-elle consciente de prendre le risque que cet attrape cauchemar ne soit une boîte de Pandore. Mais que voulez-vous ? Quand on veut savoir, on en paye le prix. Faut pas rêver : “L’activité onirique [est] non seulement un indicateur fiable sur l’état d’une société, mais aussi un avertisseur de ce qui [risque] d’advenir” .
4 . “En ce moment, notre vie était faite d’angles morts”. La vie, c’est celle de Camille qui se débarrasse d’objets encombrants dans des tombolas de quartier. Mais à force de donner, on reçoit. Un lot vivant. Le Homard. Pierre, son compagnon, un accidenté de la route avec une vis dans le cerveau veut en faire profiter son patron lors d’un repas pour une augmentation. Mais Camille se fait du homard un confident. Des nouilles. Voilà ce qu’elle sert au patron. Pierre, de rage, fait sa fête au homard. Camille, devant cette violence s’en va. “Mon mari est dangereux”, voilà ce qu’elle soliloque. Jusqu’à le dire à un flic enquêtant sur de troublants meurtres dans le coin. La piste de Pierre est-elle véritablement une piste ?
5. Elle est “je”. C’est peut-être votre voisine, votre collègue ou vous. Elle a fait passer une petite annonce : Vend Peugeot 306 1 . Elle attend l’acheteur, qui ne ressemble pas à son mari. “– Vous voulez l’essayer ? – Sûr”. Et les voilà partis, elle et lui. Et après être passés devant l’école de son fils, Paul, elle lui demande de “rouler jusqu’à la mer”. Elle aime rouler dans cette voiture. Elle semble convenir à l’acheteur. La vente est imminente. Les habitudes procrastinatrices. Les souvenirs tenaces. Le jour sans fin…
Pascale Dietrich nous donne rendez-vous là où on ne l’attend pas dans les coins et les rêves, les îles et la mer, les réunions et les repas et… les congélateurs (une lubie comme celle de Jean-Paul Dubois – auquel elle peut faire penser – pour les tondeuses). Soyez là, vous verrez, vous n’en reviendrez pas.
François Braud
Santé au travail et luttes de classes , Philippe Saunier, éditions Syllepse, mars 2023, 220 p., 12 €.
Guadeloupe Mai 67, Massacrer et laisser mourir , Elsa Dorlin, Jean-Pierre Sainton, Mathieu Rigouste, éditions Libertalia, avril 2023, 160 p., 10 €.
Oranges amères, un nouveau visage de l’esclavage en Europe, Gilles Reckinger, éditions Raisons d’agir, avril 2023, 176 p., 12 €.
L’écoféminisme , Catherine Larrère, éditions La Découverte, avril 2023, 128 p., 11 €.
Du local au global, de nombreuses associations, syndicats et collectifs travaillent aussi sur des sujets connexes, sociaux, environnementaux, sociétaux, et gagneraient beaucoup à se rencontrer et à s’entraider plus.
Concrètement, ces quatre jours seront l’occasion d’inviter de nouvelles personnes à rejoindre nos luttes, de préparer des perspectives de mobilisation ensemble, de se former, de célébrer nos victoires, de voir comment s’entraider et de renforcer les coalitions de luttes géographiques ou thématiques qui se montent un peu partout. Concerts, ateliers, assemblées, rencontres, formations, projections-débats, spectacles, espace enfants, balades naturalistes, radio participative et bien d’autres choses seront ainsi au rendez-vous !
Les grands objectifs de l’événement
Avec ces Rencontres, nous cherchons à :
➡️ Rassembler la sphère militante qui gravite autour des luttes sans forcément s’y impliquer beaucoup, et l’inciter à le faire via des moyens clairs et nombreux.
➡️ Visibiliser et médiatiser le mouvement des luttes locales à travers la France, son ampleur et sa force, dans une optique de recrutement et de crédibilisation.
➡️ Faire se rassembler des réseaux de luttes qui ne se parlent pas ou trop peu, des luttes locales isolées ou organisations globales qui se battent sur des sujets connexes, qui verraient ainsi que leur cas est loin d’être le seul et qu’elles peuvent trouver du soutien à l’extérieur.
➡️ Accélérer les dynamiques de coopération inter-luttes : les Rencontres permettront de mettre à disposition des capacités logistiques, communicationnelles, organisationnelles, financières et des compétences afin que les coalitions de luttes y organisent des temps de structuration, d’entraide, de planification et de recrutement.
➡️ Mettre les luttes, les prochaines échéances et les prochains grands combats globaux à l’agenda des médias et de nombreux alliés pour la rentrée 2023.
➡️ Structurer un réseau de bénévoles pérenne capable de soutenir des luttes et leurs réseaux sur le temps long à travers la France.
➡️ Faire un temps joyeux qui célèbre nos victoires passées et qui permette d’en préfigurer des dizaines à venir !
contact@lesresistantes2023.fr
Homophobie, transphobie, des chiffres alarmants
Le rapport annuel de l’association SOS homophobie vient d’être publié en mai. Il en ressort des statistiques très inquiétantes : le nombre d’agressions physiques LGBTIphobes qui lui ont été signalées en 2022 a augmenté de 28 %. En France, cela se traduit par une agression physique contre une personne LGBTI+ tous les deux jours. Les agressions, violences verbales, physiques, sexuelles, ont lieu dans les lieux publics, dans la famille, le voisinage, à l’école. L’association alerte particulièrement sur une explosion de la transphobie : une augmentation de 27 % des actes de rejet, insultes, discriminations, subies par les personnes trans tant dans leur entourage familial, que dans les commerces, ou sur internet. Un dernier chiffre, les jeunes (moins de 25 ans) représentent 30 % des victimes dont l’âge est connu.
10 ans après l’adoption de la loi du mariage pour toutes et tous, il reste beaucoup à faire pour aller vers une société plus tolérante. Parallèlement à une libération de la parole, à une meilleure écoute sur ces questions et une plus grande acceptation de l’homosexualité, les violences, les propos haineux ne diminuent pas, voire se radicalisent dans certains cas.
Pour enrayer ces actes de haine, les associations de défense des personnes LGBTI+, demandent à l’État de faire de l’homophobie et de la transphobie une priorité politique et budgétaire. Cela devrait se traduire par des dotations budgétaires à la hauteur des enjeux, des actions de prévention éducative, une meilleure formation des personnels au contact des victimes.
Nous sommes toutes et tous concerné·es pour contribuer à une société plus tolérante, plus inclusive, au travail, à l’école, dans la famille, dans la cité.
Joëlle
Violences conjugales, grande cause du quinquennat… Blablabla !
Quarante femmes ont été tuées depuis janvier 2023. Un nombre d’assassinats qui augmente, d’année en année en France. Un rapport parlementaire, mené par le groupe macroniste, vient d’être déposé à la chancellerie, tenue par Dupont Moretti. La préconisation essentielle serait la création de pôles spécialisés sur les violences intrafamiliales dans les 164 tribunaux pour “améliorer la circularisation des informations” sic. Les moyens ? Rien, mais paraît qu’il y aurait plus de magistrat·es dans les années à venir ! Quant aux logements et lieux d’accueil gravement manquants, permettant aux femmes de se protéger, évidemment aucun budget. Faut bien financer l’armée, vous comprenez ! Encore de la com, au mépris de nos vies.
Emmanuelle
Pénurie de pilules abortives, conséquences sur l’IVG en France
Au mois de mai, le Planning familial, le Collectif Avortement en Europe, “Les femmes décident” et l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament (OTMeds) alertent à nouveau sur la pénurie de pilules abortives dans le Nord, en Ile-de-France et en Occitanie.
Alors que 76 % des avortements sont réalisés par voie médicamenteuse, cette situation génère des difficultés d’accès à l’IVG. François Braun, ministre de la santé, voulant minimiser la situation, concède “des tensions” sur l’approvisionnement. Le Planning, le Haut Conseil à l’Égalité ne vont pas se laisser endormir : ils réclament la relocalisation de la fabrication des molécules en Europe, voire en France. Ne plus dépendre des grands laboratoires américains, (on sait les reculs dramatiques des droits à l’IVG aux États-Unis) est indispensable pour garantir l’accès à l’avortement ici. L’État doit agir.
Joëlle
Depuis plus de trois mois, nous sommes dans un mouvement de lutte contre la réforme de retraites qui sort de l’ordinaire et dépasse maintenant le cadre de la réforme.
Le mouvement est inédit car l’intersyndicale reste unie, ce qui était difficile à prévoir, vues les trahisons récurrentes de la CFDT ces dernières années. Macron n’a pas laissé l’occasion à Laurent Berger de partir. Nous nous sommes tou·tes interrogé·es sur le frein qu’a pu constituer cette union pour propager et généraliser la grève. On ne pourra pas le savoir avec exactitude. Il reste pourtant que le mouvement contre la réforme continue et prend des tournures imprévisibles depuis le 49-3, le passage au Conseil constitutionnel puis le discours de Macron du 17 avril. Cette séquence de passage en force révèle les limites de la Vème république et a enclenché une autre phase du mouvement et la nécessité de passer à l’offensive.
On a ainsi pu participer un peu partout à des manifestations spontanées qui expriment largement la colère face à l’injustice de la réforme et la sourde-oreille du gouvernement. Au-delà de la réforme, Macron personnifie un système capitaliste qu’il faut mettre à bas. Ces manifestations sont, à certains endroits, largement interdites et réprimées ; cela montre aussi que le gouvernement reste aux abois. Les blocages de dépôts pétroliers, raffineries, des usines de traitement des déchets et d’entrée des villes, bien que plus classiques, contribuent à faire vivre le mouvement. La stratégie du gouvernement a aussi poussé l’intersyndicale à boycotter les réunions avec l’exécutif… pour 15 jours seulement et faire un premier mai unitaire, mais il faut aller plus loin !
Depuis janvier et en particulier depuis l’aval donné par le Conseil constitutionnel à l’allongement de durée de cotisations et au recul de l’âge légal de départ, Macron et ses ministres provoquent la colère du peuple et l’entretiennent, plus qu’ils ne l’apaisent. La stratégie gouvernementale qui consistait à “enjamber” la contre-réforme a sous-estimé la mobilisation dans la durée. Le gouvernement se trouve ainsi de plus en plus isolé, malgré les quelques miettes jetées ici ou là.
Alors que faire ? On ne lâche pas !
Depuis le 17 avril, les casserolades et autres charivaris rythment maintenant nos semaines et couvrent les voix de Macron, Borne et ses ministres lors de leurs déplacements, avec des coupures d’électricité bien ciblées. Il/elles n’aiment pas cela : les manifestant·es sont écarté.es des lieux, des préfets pondent des arrêtés pour interdire les “dispositifs sonores portatifs”, des ministres annulent leur venue. Cette nouvelle forme de lutte, à bas bruit mais régulière, permet de maintenir la mobilisation. Lâcher maintenant, tout le monde le sait, c’est accepter de perdre derrière les retraites tous nos conquis sociaux, de laisser le gouvernement achever de dépecer les services publics.
L’avenir du mouvement entamé en janvier dépend de sa capacité à résister à toute forme de propagande distillée par des médias complaisants à l’égard du pouvoir en place. Les AG sont essentielles car elles reflètent la diversité du corps social et non sa division. Nous avons aussi collectivement le devoir de nous prémunir au-delà de la personne de Macron contre le clone auquel il cédera la place (ou bien dont il aura préparé la venue), peut être encore plus grimaçant.
Notre combat est ailleurs, plus vaste, plus ardu, plus épuisant. On ne veut plus d’un monde gardé par des préfet·es et la police qui, plutôt que de préserver le vivant dont nous faisons partie, s’emploient à criminaliser celles et ceux qui se battent pour le sauver. On ne veut plus d’un monde où on préfère les profits, l’accaparement des biens communs plutôt que le partage et la vie ensemble, sans épuiser les êtres humains et les ressources de la terre.
En ce sens, ce combat n’est pas perdu tant qu’on le mène chaque jour, avec lucidité, inventivité, force et solidarité. En mai, le mouvement doit passer à l’offensive par la grève, les blocages pour ne pas se retrouver dans une impasse puis une spirale régressive mais au contraire basculer… dans la révolution ?
Marine Bignon, Sophie Carrouge, Victor Diaferia, le 24 avril
Depuis mon article dans le n°8 de la revue, le congrès de la CGT et la démission de Berger ont initié une nouvelle période pour l’intersyndicale, qui atteint ses limites. Souhaitons qu’elle reconnaisse enfin la place de l’auto organisation qui s’est renforcée. Ces deux structures sont condamnées à travailler ensemble et dans la durée pour battre Macron, ses sbires et aussi Le Pen.
Bloquer ce pouvoir odieux
Macron lâche ses sbires, les Darmanin et Le Maire, pour manier l’odieux. L’un pour traquer les associations écoterroristes, des soulèvements de la terre à la LDH et les militant·es d’ultra ou d’extrême gauche, qui seraient responsable de toute la colère suscitée par ce régime, pendant qu’il utilise une police (votant majoritairement pour l’extrême droite, il faut le rappeler) pour massacrer la jeunesse, les écologistes et les cortèges syndicaux et protéger les rassemblements fascisants. Et l’autre pour désigner à la vindicte publique “les maghrébin·es” (au bas mot 10 % de la population française) qui mettraient en péril les finances du pays, par de légendaires fraudes inhérentes à l’origine géographique, pendant qu’il absout les fraudeur·euses en col blanc qui n’ont pas su se contenter des énormes cadeaux fiscaux.
Ces deux candidats à la succession d’un Macron qui travaille plutôt pour laisser la place au RN, pensent s’affirmer en piochant dans le fond de commerce de ce dernier, atomisant le peu de consensus social républicain qui restait. On n’aura jamais assez de mépris pour cette lamentable coterie, qu’il conviendra de fêter dignement à chacune de ses sorties.
Afin de protéger la population et les militant·es de leurs exactions, sans laisser l’extrême droite poursuivre son œuvre de destruction, voyons comment améliorer le rapport de force de ce qui s’est construit en face et surtout comment le rendre durable, aussi bien sur les retraites, que sur l’ensemble de la politique néolibérale et sur les prétentions du RN. Avec tout ce que ce mouvement a d’enthousiasmant, de novateur, mais aussi avec ses limites qui font qu’on est passé très près de la victoire par KO et qu’on doit pour le moment se contenter d’un passage en force de plus, avec la promulgation de la loi par un Macron de plus en plus affaibli.
On peut éviter que tou·tes celleux qui son né·es après 68 ne voient leurs meilleures années de retraites transformées en les pires années de cette vie qu’on dit active : travail de plus en plus difficile à supporter, petits boulots mal payés, chômage encore dégradé par la clique Macron. On peut éviter toutes les attaques, y compris mises un temps en sourdine (comme la loi immigration et l’obligation du SNU qui refont surface) que Macron prétend imposer pendant encore quatre ans, enhardi par ce qu’il pense être une victoire à la Thatcher. On peut éviter que Le Pen et ses soudards ne se moulent dans cette société d’exclusion et de répression mise à sa leur disposition par la Macronie… Faisons des 100 jours de Macron un Waterloo.
Demander des comptes à l’intersyndicale
L’intersyndicale nationale est en train d’épuiser ce qu’elle sait faire : les journées d’action. Ces grèves de 24 h et les manifestations, y compris des samedis, ont permis d’exprimer le large refus populaire de la réforme et de parvenir à prolonger la mobilisation déjà plus de trois mois. L’unité syndicale, complète et inédite, surtout sur une telle durée, a favorisé le développement de la grève. Elle a privé Macron du semblant de caution sociale dont il avait bénéficié jusque là. Mais à quel prix ! L’incapacité de l’intersyndicale à appeler à la reconduction, aux blocages et plus généralement à l’auto-organisation du mouvement a freiné le développement de ces formes de luttes. Et c’est d’autant plus dommage depuis que le 49-3 a relancé la colère et les luttes de la base. De même l’omerta des syndicats de police de l’UNSA et de FO n’a pas permis que l’intersyndicale combatte ou simplement dénonce les violences policières systématiques qui visent à casser les secteurs mobilisés et la jeunesse et à dissuader de manifester, et y réussissent partiellement.
Entre l’attentisme vis à vis d’échéances prévisibles dans le cadre de cette république bourgeoise (votes au parlement, audience chez Borne, résultats des recours devant le Conseil constititionne) et les nièmes grèves de 24 h espacées, les directions syndicales auront certes préservé leur unité. Mais, ces dernières semaines, leur gestion routinière de cet exceptionnel mouvement n’aura pas permis, à ce jour, de porter le coup de grâce à Macron. Elles devront répondre collectivement et chacune de ce résultat. Elles essaieront bien de se dédouaner derrière le réformisme et le légalisme de Berger, dont les déclarations sur la “pause” et la “médiation” ont certes jeté le trouble et été fatales, au congrès confédéral de la CGT, à la ligne de Martinez qui les a reprises, alors qu’elles n’étaient pas par retenues par l’intersyndicale. Mais, quel que soit l’étiquetage de leur syndicalisme de lutte ou réformiste, ces directions sont loin de la radicalité des préambules des statuts régissant leurs organisations. Elles sont en fait toutes engluées dans le dialogue social où, depuis plusieurs années, elles se font littéralement promener dans des concertations et prétendues négociations qui leur prennent une bonne partie de leur temps militant et elles se voient imposer d’incessants reculs sur les acquis des grandes luttes ouvrières. Elles n’ont d’ailleurs pas cessé d’accepter de mener ce dialogue social pendant la mobilisation en cours sur les retraites : accords sur le télétravail et sur la protection sociale complémentaire dans les ministères de la Fonction publique, rémunérations et pacte dans l’Éducation nationale… Elles ont bien tenté de mettre la suspension de ce dialogue social dans la balance… mais jusqu’au 1er mai ! C’est une démonstration de force qui n’en est pas une. Cette reprise annoncée à l’avance prive l’intersyndicale d’un des moyens de poursuite de la lutte et apparaît pour ce qu’elle est : une rodomontade de plus (après le “bloquer le pays”… avec une grève de 24 heures le 7 mars).
Soutenir et rejoindre les secteurs les plus mobilisés
La situation actuelle, impose de contribuer à réussir les actions de l’intersyndicale, si tant est qu’elle en propose encore après le 1er mai. Mais aussi, pour éviter que celui-ci ne soit un baroud d’honneur de généraliser les mobilisations de terrain. Bien sûr en premier lieu celles organisées dans les secteurs clés comme les déchets ou les transports, dont les travailleur·euses poursuivent ou reprennent la grève mais aussi l’énergie où la CGT annonce vouloir perturber les grands évènements (pas de retrait, pas de Roland Garros, pas de JO…). Un soutien efficace à ces luttes, le plus collectivement possible (décisions d’AG, de sections syndicales et à défaut individuellement) s’entend au niveau politique (demande de relais syndicaux, diffusion des appels, tracts…) ; au niveau financiers : pour permettre vraiment de durer les caisses de grèves actuelles doivent être multipliées par 10 ; au niveau pratique (renforts pour les initiatives, blocages, piquets de grève…) et aussi au niveau défense contre la répression (rassemblements lors d’arrestations, devant les commissariat, les tribunaux, renforcement des structures anti-répression et des street médics…). Le RIC électrique est une forme de soutien à développer, qui nécessite une coordination par réseaux sociaux et bien sûr le lien avec les travailleur·euses de l’énergie vis-à-vis desquel·les il peut constituer une excellente forme de solidarité. Chez soi couper les compteurs individuels à heure fixe (par exemple le début d’un discours macroniste) puis les remettre, à la même heure fixée pour tou·tes, avec une forte demande, radiateurs, plaques électriques. On peut ainsi mettre en berne les installations générales sans dommage pour les équipements.
Pérenniser la lutte
Ce mouvement exceptionnel, dans ce moment politique incertain, est l’occasion de renforcer et pérenniser toutes les structures de luttes. Ce qui suppose d’améliorer au maximum leur fonctionnement démocratique et d’enrichir leurs moyens d’action, à partir de ce qui fait le plus mal à tous les ennemis de classe.
Les syndicats d’abord seraient plus forts avec plus que les 10 % d’adhérent·es dont ils sont crédités en moyenne, et aussi plus indépendants vis-à-vis de subsides d’État. La désyndicalisation est enrayée depuis le début de la lutte sur les retraites. Mais ce qu’il faut viser, c’est le renforcement des syndicats les moins réformistes, sur une base de luttes, de soutien aux mobilisations auto-organisées à commencer par celles qui se poursuivent sur les retraites et d’abandon du dialogue social, en évitant partout la délégation de pouvoir, qui fait le lit de la bureaucratisation. Sauf enjeux locaux, il y a certainement plus de possibilités d’agir dans ce sens à Solidaires, à la CGT, à la FSU (avec les tendances réellement combatives), voire à FO.
Ensuite, les structures d’auto-organisation, AG, comités de lutte, de quartiers… doivent jouer un rôle plus important dans la multiplication et la diversité des luttes dans la durée. Celleux qui s’arrogent tous les droits par les passages en force et la répression doivent être mis en demeure chaque jour que durera leur “pouvoir” et partout de respecter le droit du peuple. En plus de la grève et de sa reconduction et des blocages, un certain nombre d’actions sont là pour le leur rappeler à chaque occasion. Les casserolades trop souvent méprisées ont depuis longtemps sonné le glas de régimes autoritaires, rappelons-le à celui qui sévit dans notre pays. Lorsque la grève devient plus difficile pour des raisons salariales, ou d’obligations vis-à-vis de usager·es (santé, éducation…), il ne faut pousser les nouvelles orientations DRH jusqu’au bout de leur logique. Puisque partout il est question de soumettre les augmentations salariales à des augmentations des missions, les retards importants liés aux blocages salariaux et à l’inflation doivent en toute logique s’accompagner d’une diminution des missions. À nous de l’organiser, de la façon qui nous convient le mieux et en lien avec les usager·es : boycott des réunions non obligatoires, abandon de tous les éléments de volontariat dans les pratiques professionnelles, communications a minima, ordinateurs en panne… Ce genre de grève du zèle est avant tout une grève de la productivité du travail, qui en France a toujours été relativement élevée et jamais payée (sauf en partie avec les 35 h). Cette productivité n’a cessé de progresser encore depuis 2015 et a subitement chuté en 2022 parce que le Covid a permis de remettre en cause l’intériorisation d’une conscience professionnelle nullement reconnue en retour. Faisons que 2023 soit encore un record de baisse, et les années suivantes aussi, dans le privé comme dans le public, il n’y a pas de raison d’oublier les patrons qui n’ont pas cessé de soutenir la réforme des retraites. Et en même temps regagnons le temps militant pour les autres actions, et mis bout à bout pour annuler les deux ans de plus à travailler que prétend imposer Macron.
Olivier Vinay, le 28 avril
Nous sommes entrés, à propos du puissant mouvement contre la réforme des retraites qui secoue le pays depuis plus d’un mois, dans un nouveau cycle de violences policières dont Serge, fils de l’éditeur et ami libertaire Jean-Pierre Duteuil, (éditions Acratie), grièvement blessé à la tête à Sainte-Soline et encore dans le coma début avril, vit les funestes conséquences.
Ce qu’il reste de fidèles à Macron, dont Darmanin, le ministre de l’Intérieur, relance le couplet bien connu des violences inadmissibles des manifestant·es, traité·es en bloc de terroristes ; un expert sur France Inter affirme qu’il n’y a pas à remettre en cause les agissements de la police ni son équipement de guerre mais la proportionnalité de l’usage de celui-ci !
Violence de la répression
Aggravant des pratiques interdites par la loi comme le lancer de grenades en cours de déplacement en quad 1 , et un acharnement gratuit sur les manifestant·es à terre, un retard gravissime dans l’autorisation donnée au SAMU par le commandant des forces de l’ordre de parvenir sur les lieux où les deux blessés graves étaient soignés tant bien que mal par leurs compagnons, leur faisait encourir le pire. D’après les mêmes sources, le prétexte du risque à ne pas faire courir aux équipes soignantes ne peut tenir puisque selon plusieurs témoins le calme était revenu à l’heure où l’intervention médicale aurait pu se faire.
Le bilan de ces affrontements de Sainte-Soline évoque celui de la répression des Gilets jaunes2 .
Cette violence que le pouvoir attribue aux formes d’un massif refus populaire sert en fait de paravent à ses propres exactions. Ces dernières s’ajoutent à une violence d’État continuelle, lisible dans les diverses mesures sociales mettant les exigences du marché et de l’Europe au centre de la politique sans tenir compte de la situation critique de celles et ceux qui y sont sacrifié·es.
Violences sociales
Violence de la réforme des retraites et de sa forme d’imposition, après celle d’une nouvelle réglementation du chômage, chiche distribution de primes et replâtrages çà et là en place d’une augmentation des salaires plus que jamais justifiée par l’inflation, et de moyens supplémentaires pour les services publics, sélection accrue des étudiant·es défavorisant un peu plus ceux et celles issu·es des classes populaires, loi anti-squat pénalisant les locataires en défaut de paiement et leur valant l’expulsion immédiate et des amendes etc., etc.
La paralysie des instances représentatives contournées et piétinées par un arsenal de recours autoritaires comme le 49,3 ne permet plus d’escompter le moindre infléchissement de cette politique vers une diminution des inégalités.
C’est cela que la jeunesse, au-delà de l’objectif d’un avenir qui ne soit pas amputé de précieuses années, dévoile aux côtés d’autres générations.
Toute forme de domination est une violence.
La violence d’État qui a tous les moyens politiques, légaux, matériels et financiers de l’exercer, est en cette période celle qu’il faut dénoncer et combattre à tout prix.
Ce qui ne signifie pas le choix existentiel préalable d’une autre violence à lui opposer, mais dans certaines circonstances urgentes la résignation à celle-ci comme à l’ultime recours.
Marie-Claire Calmus
Signe des temps en ce temps où le signe est roi, plus il devient évident que tout un tas de problématiques particulières sont issues d’un même TOUT, et plus elles s’engoncent dans un tribalisme particulariste.
Toutes les révoltes contre l’exploitation et l’oppression de l’être humain par l’être humain sont légitimes et chacune est fondée à développer sa spécificité et son autonomie. Mais spécificités et autonomies n’ont rien à perdre et tout à gagner à se fédérer contre l’ennemi commun (le système politique, économique, social… de l’exploitation et de l’oppression de l’être humain par l’être humain) tout simplement parce qu’il est à l’origine de toutes les exploitations et de toutes les oppressions. Le capitalisme, le patriarcat, le sexisme, le racisme, le nationalisme, la division sociale, le pouvoir, la coupe du monde de foot au Qatar… sont les éléments constitutifs et complémentaires d’un même TOUT. Et se cantonner de manière obsessionnelle à une SEULE ou PRINCIPALE lutte spécifique débouche obligatoirement sur une impasse. Celle, dans le moins pire des cas, de l’indépendantisme borné du genre moi-je d’abord, moi-je uniquement, ou, dans le pire des cas, celle du renforcement d’un système basé sur la guerre de chacun·e contre tou·tes.
Que les choses soient claires ! Toute hiérarchisation des luttes contre un système GLOBAL conduit inévitablement à lutter pour une nouvelle hiérarchie !
Origines
C’est un fait, nous avons tous et toutes une origine. Incroyable !
Toi, moi, nous, sommes le fruit de l’amour, de l’habitude, du hasard, d’une erreur ou d’un viol. Et dans tous les cas de figure, nous n’avons pas choisi de naître, ni de naître ici plutôt qu’ailleurs et pas davantage de telle ou telle couleur, sexe, genre… Kif-kif pour ce qu’il en est du non choix de nos géniteur·trices ou parent·es.
Dans ces conditions, pourquoi attacher une importance fondamentale à une origine que l’on n’a pas choisie ? Oui, d’accord, quelques traits physiques, quelques particularités génétiques… Mais, et c’est prouvé scientifiquement, puisque chaque être humain est unique, pourquoi se préoccuper de notre origine ? Pouvoir être, tout simplement, ce que l’on n’a pas choisi d’être, serait largement suffisant. Et, ne pas s’en contenter, via la recherche d’une cohabitation paisible avec le plus (excepté la race maudite des assoiffés de pouvoir sur les autres) d’autres serait carrément de bon sens. Car, c’est un fait, nous sommes tous et toutes des êtres humains. Différents, mais semblables.
Bien évidemment, si certain·es s’opposent à ce que nous puissions être ce que nous sommes, c’est autre chose. Il s’agit alors de légitime défense. Mais cette légitime défense ne nécessite nullement de penser avoir tous les droits ou de se sentir supérieur·es à l’agresseur·euse. Et encore moins de nier l’évidence de l’importance de la recherche de complémentarités avec d’autres légitimes défenses. Car, cékomça, l’exploitation et l’oppression de l’être humain par l’être humain n’ont ni une seule cause ni une seule facette.
Identitarismes
Contrairement à l’origine, que nous n’avons pas choisie, il est possible et parfois souhaitable de décider de son identité.
Perso, je suis né en France. Je n’en suis ni fier ni honteux. Mais j’ai choisi d’être avant tout un citoyen du monde. De même, parce que né en France, ma langue maternelle est le français. Pas lieu non plus d’en être fier ou honteux. Et je respecte toutes les langues du monde dont la diversité est une richesse en SOI. Mais, je suis surtout un partisan farouche d’une langue universelle complétant chacune des langues existantes. Du genre l’esperanto qui a le grand mérite d’être de nulle part et, ce faisant, de pouvoir être de partout.
Pour ce qu’il en est de ma famille de “sang”, côté ascendants, si je n’ai pas eu mon mot à dire quant à papa et maman, qui furent à leur manière des parents aimants, mon vrai père, celui que j’ai choisi, c’est Michel Bakounine et… quelques autres du même acabit. Et ma vraie mère, celle que j’ai choisie, c’est Louise Michel, parce qu’une mère on n’en a qu’une. Bon d’accord, le fils caché d’une vierge, fut-elle rouge, ça peut sembler osé. Mais il en est un autre qui nous a déjà fait le coup et… ça marche encore. Alors !
Du point de vue de mon identité sexuelle, mon origine s’est trouvée être celle d’un mâle hétérosexuel. Je n’en suis ni fier ni honteux. D’autant plus que ça ne m’empêche nullement de combattre le patriarcat, le sexisme, le virilisme et autres soi-disant caractéristiques chromosomiques attribuées à mes congénères. Bon d’accord, étant impuissant depuis 10 ans, ça aide. Mais, même avant cela, je luttais contre la mauvaise éducation que m’avait donnée… ma mère. Bref, mon origine me convenant, je ne vois pas l’intérêt de m’affubler de faux papiers identitaires.
Universalisme
Dès lors que l’on n’accorde pas plus d’importance que cela à l’origine et à l’identité, la logique et le bon sens nous conduisent inévitablement sur le chemin de l’universalisme. Mais l’universalisme, c’est quoi au juste ?
Contrairement à ce que l’on essaye de nous faire croire, ce n’est pas le respect de la ou des différences. Car s’il est des différences qu’il convient de respecter, il en est d’autres qu’il convient de ne pas respecter. Les nazis sont différent·es des anarchistes (et pas que des anarchistes) et il faudrait les respecter, eux/elles qui ne nous respectent pas ? Kif-kif pour les curés de TOUTES les religions, les militaires de toutes les armées, les flics (hormis les derniers gardes-champêtres qui sont en voie d’extinction même dans nos campagnes) qui servent servilement tous les pouvoirs (cf. la rafle du Vel d’Hiv), les larbins de la magistrature qui sont toujours plus dur·es avec les gueux qu’avec les puissant·es et qui se targuent de faire respecter LA loi, celle de Vichy comme celle, ensuite, de la Résistance victorieuse, avec le même zèle, les patrons qui eux/elles se branlent complètement des origines et des identités dès lors qu’ils/elles peuvent tondre à ras le mouton prolétaire, et tous les connards d’enfoiré·es de salauds de merde de racistes, de sexistes, de nationalistes, d’exploitant·es agricoles tatoué·es aux pesticides, d’ouvrier·es fabriquant les armes qui se retournent toujours contre eux/elles, de politicard·es à la petite ou à la grande semaine de la gamelle financière et de pouvoir, de supporter·trices abruti·es de la coupe du monde de foot au Qatar, de M. ou Mme tout l’monde que nous croisons tous les jours en subissant leurs tirades à l’emporte-pièce contre tout et son contraire mais surtout, souvent, contre les mêmes boucs émissaires.
Bref, la différence et les différences, c’est toujours à prendre avec des pincettes. Et, de ce point de vue, se battre pour qu’il y ait moins de curés pédophiles, plus de militaires de la trempe d’un général De La Bollardière qui, lors de la guerre d’Algérie, démissionna en dénonçant la torture, plus de femmes, d’homos, de trans, de handicapés, de… dans la police, la magistrature, le patronat, les usines d’armement…, relève d’une impasse intellectuelle, politique et stratégique majeure.
Dans le même ordre d’idée, l’universalisme ne signifie nullement qu’il puisse y avoir une culture ou une civilisation particulière qui soit supérieure aux autres. Ou qu’il y ait un mode de vie qui aurait vocation à s’imposer partout dans le monde.
Mais alors, si l’universalisme ce n’est ni le respect des différences ni une culture, ni une civilisation, ni un mode de vie qui serait au-dessus du lot, c’est quoi ?
En fait, c’est très simple. C’est juste comprendre que les êtres humains sont à la fois différents et semblables et que l’essentiel est, tout en respectant certaines différences, de mettre en avant tout ce qui nous est commun et nous réunit. Et ce qui nous est commun et nous réunit, c’est un certain nombre de principes et de valeurs que tous les êtres humains ont toujours porté en eux. Du genre l’aspiration à la liberté, à l’égalité, à l’entraide, à la paix, au fédéralisme, à une vie digne…
Or, ces aspirations, que nous avons tous et toutes en nous, sont souvent sévèrement contrariées par toute une série de virus. La dictature, le pouvoir, l’individualisme égoïste, la propriété, le nationalisme, l’impérialisme, la peur de l’autre… Et ces virus sont à la fois en nous (l’être humain n’est pas entièrement bon par nature) et nous sont inoculés par un système global, politique, économique et social : celui de l’exploitation et de l’oppression de l’être humain par l’être humain.
En clair, tous les virus qui contaminent les principes et les valeurs de l’universalisme sont issus de la même souche et s’il convient de les combattre de manière spécifique, il est évident qu’un combat inter-disciplinaire s’impose. C’est aussi et peut-être cela l’âme de l’universalisme.
Nos anciens, lors de la Première Internationale, l’avaient, en partie, compris quand ils proclamaient : “Prolétaires de tous les pays unissez-vous”.
À l’heure de la mondialisation capitaliste qui arrive au bout de sa logique suicidaire en menaçant les conditions mêmes de la vie sur cette planète, il serait temps de comprendre que seule la fédération de nos luttes spécifiques, dont aucune n’est principale ou secondaire, et dont chacune est légitime à développer son autonomie, est à même d’enrayer cette mort annoncée.
On peut bien rêver !
Jean-Marc Raynaud
Comme le dit Jacques Rancière, l’égalité est au départ. Mais on la perd de vue dans l’exercice multiple, collectif ou individuel, public ou privé, du pouvoir. Par une lutte sur tous les terrains et de tous les instants, il faut donc la retrouver ou la rétablir.
L’inclusion volontaire des marques des exclu·es est sporadique, ne s’exerce que sur un plan précis : en ce qui concerne le féminisme, celle dont on parle le plus actuellement, à revers du masculinisme de la langue, est d’ordre grammatical. Cette polarisation peut amener à oublier la complexité du problème et la multiplicité des lieux et des temps où mener les luttes.
Le fond commun des inégalités de genre est la réduction des femmes à leur apparence et à leur utilité matérielle, pratique1 .
Leur situation économique en fait les frais : inégalité des salaires et aussi des retraites lorsque comme souvent dans le commerce et l’agriculture, les conjoints évitent de déclarer leur compagne professionnellement. La maternité avec ses absences forcées, aggrave cette situation.
La prééminence de leur apparence et la négation subséquente de leur être autorisent de la part des hommes tous les débordements : dans la rue, interpellations, sifflets, remarques moqueuses et salaces, ou pure ignorance quand pour eux le compte esthétique n’y est pas.
Par voie de conséquence, agressions diverses qui peuvent aller jusqu’aux viols, aux enlèvements, aux assassinats.
Sur le plan professionnel à part certaines fonctions où elles sont intégrées depuis longtemps comme l’enseignement (apparenté obscurément au maternage ?) les femmes doivent faire le double d’efforts pour être traitées, considérées à l’égal des hommes. Elles n’y parviennent pas toujours. Ce mépris de l’autre genre se retrouve dans la vie privée où le travail domestique continue d’être assumé majoritairement par les conjointes et mères et leur vaut parfois – plutôt davantage à présent où elles revendiquent et obtiennent leur part de vie sociale – toutes sortes de mauvais traitements dont la gamme, depuis le psychologique jusqu’au temporel, peut aller jusqu’au crime.
L’inclusion linguistique ou scolaire
Face à cette réalité, l’inclusion linguistique peut paraître bien dérisoire et artificielle.
Formellement elle me semble compromettre par des lourdeurs l’équilibre d’une langue fluide, harmonieuse au moins à nos oreilles, physiques comme littéraires.
Cette menue réparation d’une inégalité générale, profonde, tenace, fait songer aux formes de discrimination positive, elles plus conséquentes, quant aux origines géographiques, civilisationnelles et sociales.
Sur le plan scolaire, le élèves des classes professionnelles admis à Sciences Po, ou bénéficiant de trois ans de préparation aux grandes écoles selon les quotas institués, parviennent-ils, malgré la bonne volonté des enseignant·es, des élèves eux et elles-mêmes au bout de leur cursus, ou aussi brillamment ? L’égalité ne se décrète pas. Il y faut un bouleversement général.
En témoigne l’enquête menée par les sociologues Cédric Hugrès et Tristan Poullaouec sur les chances réduites d’obtention des diplômes d’enseignement supérieur par les élèves venus des classes populaires2 .
Un large système de bourses disparu et la situation économique oblige ces étudiant·es à prendre un emploi parallèle qui compromet leur assiduité et leur travail universitaires.
Dans tous les domaines l’aggravation des inégalités est un problème politique inhérent au système néo-libéral. L’inflation actuelle qui écrase les plus pauvres est due non seulement au renchérissement conjoncturel de l’énergie mais aux manœuvres anticipées de longue date de spéculateurs financiers sur les produits de première nécessité comme les céréales.
Plus qu’inclure çà et là, c’est exclure et détruire les mécanismes de la machine politico-sociale qui devrait monopoliser nos préoccupations et nos efforts.
Marie-Claire Calmus
Le dossier de ce numéro a pour titre “Anticapitalistes. Pourquoi ? Pour quoi ?” Pleinement en phase avec l’actualité sociale de ce premier trimestre 2023.
Les premiers responsables de trois organisations syndicales, CGT, FSU, Solidaires, nous font part de leurs réflexions à ce sujet. Philippe Martinez, Benoît Teste, Murielle Guilbert, Simon Duteil en discutent dans Les utopiques. Maryse Dumas, ancienne secrétaire générale adjointe de la CGT, et Christian Mahieux, ancien secrétaire national de l’Union syndicale Solidaires, abordent aussi cette question. D’autres contributions, de Julie Ferrua, Murielle Guilbert ou encore Nara Cladera, traitent de l’interaction entre anticapitalisme et écologie, féminisme ou anticolonialisme.
Alain Bihr nous explique pourquoi, selon lui, être anticapitaliste aujourd’hui impose un parti pris systémique et utopique. C’est collectivement que le comité de rédaction de Cerises, la coopérative, argumente sur l’actualité de l’anticapitalisme. Le syndicalisme s’attelle à deux tâches en parallèle : la défense des intérêts immédiats des travailleuses et travailleurs d’une part, la construction d’une société d’où doit disparaître l’exploitation capitaliste d’autre part. Cette exploitation se combine à diverses oppressions (patriarcales, coloniales, raciales, etc.) ; il y a bien longtemps que le syndicalisme se confronte à cette intersectionnalité des agressions. Saïd Bouamama explique la consubstantialité du racisme et du capitalisme, et ses conséquences. Plongeant dans l’histoire pour faire lien avec l’actualité contemporaine, Sébastien Vega, Jean-Paul Dessaux, Verveine Angeli insistent sur les rapports toujours coupables du capitalisme avec le racisme. Prolongeant ces propos, Aboubacar Dembele et El Hadji Dioum, deux des travailleurs grévistes de Chronopost/DPD/RSI narrent plus d’un an de lutte pour l’obtention des “papiers” permettant leur régularisation alors qu’ils travaillent depuis des années ; article corédigé avec des soutiens à leur lutte : Adrien Pichard, Christian Schweyer, Cybèle David, Eddy Talbot et Jean-Louis Marziani.
Élargissant le propos, Patrick Le Moal propose quelques pistes et soulève des problèmes pour la révolution aujourd’hui, tandis que Patrick Le Tréhondat s’interroge à propos des coopératives : leviers ou impasses pour un changement radical de société ? Syndicalistes Solidaires aux Finances publiques, Ophélie Vildey et Anne Guyot-Welke décortiquent, pour la première les spécificités du capitalisme financier, pour la seconde la réalité de la fraude fiscale. Sébastien Vega démontre, à travers l’histoire, les impostures anticapitalistes des extrêmes droites. Enfin, Charles Jacquier revient sur la manière dont la revue syndicaliste La Révolution prolétarienne traita de l’URSS entre 1925 et 1939.
Hors dossier, quelques textes poursuivent les débats du précédent numéro. Des travailleurs d’usines d’armement organisés dans SUD Industrie nous parlent… du désarmement. Vladimir Fisera nous fait découvrir la poésie ukrainienne sous les bombes russes. Et nous reprenons des extraits des interventions de Yuri Samoilov, syndicaliste de la KVPU, venu d’Ukraine, un an après l’intervention massive de l’armée russe, nous porter la parole de nos frères et sœurs de classe confronté·es à la guerre de Poutine et aux capitalistes exploiteurs.
Par ailleurs, Gonzalo Wilhelmi nous présente la revue Libre pensamiento publiée par la Confederacion General del Trabajo de l’État espagnol. Nous présentons aussi le denier numéro de la revue Solidaritat, œuvre de camarades du Gard. Enfin, Christian Mahieux propose une interview de contrôleurs SNCF, à propos de leur grève de la fin de l’année 2022, du collectif créé à cet effet, du rapport avec les syndicats et des acquis du mouvement.
Comme d’habitude, de nombreuses illustrations accompagnent les articles. La couverture de ce numéro est de Fred Sochard.
Christian Mahieux
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2 ans, 6 numéros 40 e ; 1 an, 3 numéros 20 e.
Règlement par chèque à l’ordre de Union syndicale Solidaires : Les utopiques – 31, rue de la Grange-aux-Belles – 75010 PARIS
Fervent partisan du nucléaire, E. Macron a tenté la fusion forcée de l’IRSN et de l’ASN après une réunion du “Conseil de politique nucléaire” regroupant les chefs de l’armée, de la défense et sécurité nationale, du Commissariat à l’Énergie Atomique, des ministres-relais des lobbies du nucléaire, cette fusion aurait fait passer le nouvel “organisme de contrôle” sous le joug du Commissariat à l’Énergie Nucléaire (CEA) et de l’Armée, c’est à dire placé sous le contrôle et la loi du silence des exploitants du nucléaire.
Cette décision, reportée pour l’instant, cherche à diminuer les exigences en matière de sécurité afin d’accélérer la construction des centrales atomiques programmées par le gouvernement.
Toute cette affaire s’inscrit dans la droite ligne du déni démocratique concernant le nucléaire (militaire et civil depuis 1970), en général, et de la décision de construction de six nouveaux EPR2.
Mise sur la touche du “débat public”
Cette annonce est à mettre en parallèle avec la mise sur la touche par le CNDP (Commission nationale du débat public) du “débat public sur la construction de nouveaux réacteurs nucléaires, censé contribuer à la stratégie du pays” en raison des modifications dans l’organisation des débats, et de la décision de se retirer de deux organisations qui avaient accepté d’y participer, Sortir du nucléaire et Greenpeace.
Ce débat avait pourtant été “vendu” par la macronie comme la consultation des Français·es sur le sujet…
À mettre en parallèle, aussi, avec le vote le 24 janvier au Sénat de la “Loi d’accélération des procédures administratives d’autorisation de réacteur” qui vise à simplifier le développement des nouveaux réacteurs nucléaires EPR2. Ce texte supprime aussi l’objectif de réduction du nucléaire dans le “mix électrique”.
Et alors que le Parlement doit (devrait ?) encore se prononcer, au plus tôt cet été, sur la stratégie énergétique du pays…
L’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN)
L’IRSN a pour mission d’effectuer des recherches et des expertises sur les risques liés à la radioactivité.
C’est un établissement public créé en 2001 et héritier de la légitimité d’une lignée d’instituts, l’IRSN revendique “des valeurs d’indépendance, connaissance, proximité”, son “indépendance” s’exerce dans les limites de son statut, mais il est composé de 1 700 salarié·es (chercheur·es, chimistes, ingénieur·es…), il compte parmi ses missions le suivi quotidien du niveau de la radioactivité en France, mais aussi à l’étranger, et apporte son expertise à l’ASN.
Ces membres, scientifiques, sont assez attachés à leur “liberté” et font preuve en général d’un esprit d’indépendance…
L’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN)
L’ASN assure au nom de l’État : “le contrôle de la sûreté nucléaire et de la radioprotection pour protéger les travailleurs, les patients, le public et l’environnement des risques liés à l’utilisation de l’énergie nucléaire. Elle contribue à l’information des citoyens”.
L’ASN, est présentée comme un “organisme indépendant”, elle a été créée par la loi du 13 juin 2006 relative à la transparence et à la sécurité en matière nucléaire.
Elle est chargée de contrôler les activités nucléaires civiles en France.
L’ASN n’a jamais été un “gendarme du nucléaire” comme le claironne faussement les médias mainstream. Longtemps aphone, voire légèrement (!) aveugle sur les dysfonctionnements des centrales, l’ASN a été obligée ces dernières années sous la pression des associations, des médias, et de l’opinion publique de prendre sa mission au sérieux et a émis un certain nombre d’alertes concernant les “incidents” qui surviennent dans nos centrales (normalement signalés par les responsables des centrales, ce qui n’est pas “toujours” le cas !) l’ASN a surtout été obligée de prendre parti dans la saga des cuves des EPR en construction et de leurs malfaçons.
En 2017, l’ASN a mis plus d’un an à s’alarmer officiellement des graves soucis de soudure rencontrés par EDF sur le chantier du réacteur de l’EPR de Flamanville, or elle avait connaissance du problème, depuis 2005.
En octobre 2017, l’ASN s’est prononcée sur le problème de la cuve de la centrale nucléaire de Flamanville, au terme d’une consultation du public qui a recueilli plus de 13 000 contributions, et surtout en fonction des justifications d’Areva NP en réponse aux éclaircissements qu’elle avait demandés.
Elle a notamment demandé à l’opérateur de changer le couvercle de la cuve d’ici 2024, mais a autorisé la pose de cette cuve dont le fond est défectueux, alors qu’elle parlait d’“anomalie sérieuse, voire très sérieuse”, d’“anomalies d’homogénéité”, de “zones de faible résistance mécanique intrinsèque”.
Or cette cuve doit recevoir le cœur du réacteur nucléaire !!
Dysfonctionnements des centrales en service
Il faudrait plusieurs tomes pour évoquer les dysfonctionnements des centrales en service, sans parler des dangers liés au choix du site de leur construction par exemple :
– dans une zone inondable, celle du Blayais en Gironde à deux doigts de la catastrophe lors de la tempête de 1999 qui l’a partiellement inondée, mettant, entre autre, en péril les circuits de refroidissement du cœur ;
– sur une zone de risques sismiques : dans la vallée du Rhône, en Provence, en Alsace…
– dans des zones de fort peuplement : Nogent/Seine en Île-de-France dont la population avoisine les 12 millions d’habitant·es, la vallée du Rhône…
Pour rappel, un séisme de magnitude 5,4 est intervenu le 11 novembre 2019 en vallée du Rhône, situé à environ 13 km de la centrale nucléaire de Cruas et 28,5 km de celle du Tricastin, provoquant des dysfonctionnements des systèmes électriques et du système de refroidissement.
Les malfaçons selon le CRIIRAD 1 (organisme indépendant composé de scientifiques) concernent pas moins de 10 réacteurs et portent sur deux anomalies, qui impliqueraient la perte simultanée du système électrique et du système de refroidissement : le même scénario catastrophe qu’à Fukushima.
Sans parler des graves dérives dans la construction des EPR de Flamanville, les silences, les impasses, les décisions non justifiées de l’ASN…
Avec plusieurs années de retard, l’ASN publie, en 2018, une fois les réparations effectuées… un “avis d’incident”, incidents qui avaient été détectés dès 2015 et 2016 et concernant les centrales de Chooz et de Civaux…
Mais ces complaisances de l’ASN ne sont pas suffisantes, il y a trop d’informations, de débats et pour la nucléocratie et son fervent partisan, il est indispensable d’empêcher toute opposition au développement du nucléaire, ce fusionnement, évité pour l’instant, visait bien à assurer une reprise en main et le bouclage de la communication.
Passer outre les recommandations des agences de “sécurité”
Mais ce n’est que partie remise, l’État est prêt à passer outre l’Assemblée nationale, dans ce domaine aussi, comme dans d’autres. Passer outre, de même, les recommandations des agences de “sécurité” comme l’indique le désaveu des recommandations de l’ANSES (agence de l’État qui s’occupe de sécurité sanitaire) par le ministre de l’agriculture.
Les experts de l’ANSES ont annoncé le 15 février dernier la suspension d’un herbicide utilisé en agriculture intensive, pour la plupart de ses usages, car contenant une substance active le S-Métolachlore, qui est classé comme “cancérogène suspecté”.
Or, selon les chiffres officiels, en 2021, plus de trois millions de Français·es ont reçu au robinet une eau non conforme, polluée par le S-Métolachlore,
Marc Fesneau, (reprenant les positions de la FNSEA) au sujet du S-Métolachlore, a demandé à l’ANSES de “réévaluer sa décision d’interdire le S-Métolachlore”. Bref d’autoriser les agriculteurs à continuer de l’utiliser.
L’ANSES a d’ailleurs récidivé, le 6 avril, en publiant une synthèse sur sa campagne nationale mesurant “la présence de composés chimiques peu contrôlés ou recherchés dans les eaux destinées à la consommation humaine”, c’est à dire dans l’eau du robinet que nous buvons.
Parmi les informations révélées par l’ANSES, la présence élevée de résidus de chlorothalonil, un fongicide interdit depuis 2020 en France, mais longtemps utilisé dans les cultures de l’hexagone. Ce résidu a conduit à “des dépassements de la limite réglementaire de qualité…” ainsi que la présence du 1,4-dioxane, un solvant potentiellement cancérigène chez l’Homme.
On peut aussi se souvenir des néocotinoïdes, tueur des butineuses, interdit par l’Europe, et toujours autorisé en France fin 2022…
Bernard Foulon
Le congé de maternité est un droit arraché de haute lutte. Il est aujourd’hui en partie menacé, via des mesures introduites dans la loi de financement de la Sécurité sociale de 2023. Ces mesures participent des attaques contre le droit du travail et contre la Sécurité sociale.
Mise en cause du congé de maternité
Il n’est pas possible de décrypter ici toutes les atteintes portées par la dernière loi de financement de la Sécurité sociale (LFSS 2023). L’une d’entre elle porte gravement atteinte au congé de maternité.
La LFSS 2023 transfère la prise en charge financière des indemnités journalières d’une partie du congé maternité (le congé postnatal) de la Caisse Primaire d’Assurance Maladie à la Caisse nationale d’allocations familiales (CNAF). S’agit-t-il là d’un simple jeu d’écriture ? Non.
Ce transfert révèle les objectifs du gouvernement Macron en matière de congé de maternité. Cette loi stipule que la part du financement des indemnités journalières au titre de la partie post-natale du congé maternité sera pris en charge par la Caisse Nationale d’allocations familiales (CNAF). Cela correspond à environ 2 Mds€ en 2023, soit l’équivalent du montant “observé ces dernières années des indemnités versées au titre de la période post-natale de ce congé” . Ce montant représente environ 60 % du coût total des indemnités journalières versées au titre de la totalité du congé de maternité.
Les attendus de la LFSS sont clairs : “Actuellement, la totalité des dépenses d’indemnités journalières au titre du risque maternité sont financées par la branche maladie. C’est un choix historique qui n’est plus cohérent. L’objet de ces dépenses n’est pas seulement de couvrir les frais et risques de santé spécifiques liés à la maternité mais aussi de permettre aux familles de se préparer et d’accompagner l’accueil de l’enfant à sa naissance ou son adoption. Les indemnités journalières versées au titre du congé paternité sont par ailleurs déjà financées par la branche famille, et ce depuis l’origine”.
Il s’agit donc de fait, de qualifier la partie post-natale du congé maternité comme un congé de garde d’enfant, ou un “congé parental”. Cela sous couvert d’égalité “homme/femme”, ou pour “impliquer plus les pères dans l’accueil de l’enfant” , ou encore afin de “faciliter la reprise du travail des femmes”. Pour le gouvernement, il y a identité entre la partie postnatale du congé de maternité et le congé d’adoption (lequel peut être partagé entre le père et la mère ou pris par un seul des parents adoptifs).
“Un choix historique qui n’est plus cohérent”
Que signifie cette assertion ? Si on doit se féliciter du recul de la mortalité infantile comme du recul des morts maternelles (liées à la grossesse, à l’accouchement ou à leurs suites), on ne doit pas oublier que cela est lié au système de santé publique et de Sécurité sociale, lequel est de plus en plus menacé.
Le droit spécifique à un congé prénatal et postnatal rémunéré accordé à la femme travailleuse enceinte et à la mère est le produit d’un long combat. Un combat pour protéger le nouveau-né et pour protéger le corps maternel qui subit de nombreuses modifications durant cette période. En effet, les modifications corporelles, anatomiques et physiologiques de l’organisme maternel, de la femme durant cette période, et la mise en place de l’allaitement, pour celles qui le souhaitent, sa régulation physiologique sont spécifiques à la femme, à la mère. Ainsi le droit spécifique à un congé prénatal et postnatal rémunéré reconnaît le droit au repos de la femme travailleuse enceinte et de la mère, et permet de préserver sa santé. C’est ce droit au repos, à la protection de la santé de la femme lié à la maternité, que le gouvernement cherche à effacer en vue de le liquider.
L’Union nationale des associations familiales (UNAF) commente ainsi : “Nous nous interrogeons aussi sur le principe même de ce transfert du congé maternité postnatal. Le financement par la CNAF du congé paternité par la branche famille ne justifie pas que le congé maternité le soit également, car ce dernier répond à des besoins majoritairement liés à la santé de la mère qui a accouché. D’ailleurs, nombre de femmes se voient prescrire par leur médecin des congés dit « pathologiques », après le congé maternité”.
Congé de maternité ou congé “d’accueil de l’enfant” ?
Rappelons aussi que nombre de femmes souhaitent un allongement du congé de maternité. Cela est confirmé par le fait que la durée moyenne de l’ensemble des congés pris à l’occasion d’une naissance est supérieure de cinq semaines à celle du congé de maternité1 .
Or, le gouvernement français s’oppose à cette demande. Ainsi, en 2010, l’Union Européenne proposait d’allonger ce congé à 18 semaines. Nadine Morano alors secrétaire d’État à la famille estimait que cette mesure aurait pour la France un coût de 1,3 milliard d’euros par an. Le patronat européen jugeait également que cette proposition coûtera cher “en particulier aux sociétés”.
Aujourd’hui, nombre de textes tendent à assimiler, voire à fusionner le congé de maternité et le congé parental (parfois rebaptisé “accueil de l’enfant”) et à nier les modifications spécifiques du corps des femmes liées à la gestation et à l’accouchement (et à un allaitement éventuel). Une directive du Parlement européen de 2019 propose par exemple :
“Étant donné que l’octroi du droit au congé de paternité et au congé de maternité poursuit un objectif similaire, à savoir créer un lien entre le parent et l’enfant, les États membres sont encouragés à prévoir une rémunération ou une allocation pour le congé de paternité qui soit égale à celle prévue pour le congé de maternité au niveau national”.
Et l’Union Européenne a déjà autorisé certains pays à fusionner congé maternité et congé parental. Ainsi, le Parlement espagnol a-t-il définitivement adopté le principe du remplacement des congés de maternité et de paternité par un congé de naissance https://www.cairn.info/revue-chronique-internationale-de-l-ires-2019-2-page-3.htm ; https://www.charentelibre.fr/sante/l-europe-pas-chiche-avec-ses-mamans-5409812.php .
S’il est certes souhaitable que le père s’occupe aussi du nourrisson, de l’enfant, cela ne doit pas se faire au détriment du congé de maternité. Or, affirmer que “l’objectif est similaire”, c’est nier la spécificité du congé maternité. C’est nier les modifications physiologiques du corps de la femme durant cette période, c’est mettre en cause le droit au repos, à l’allocation de maternité, comme un droit lié aux modifications du corps de la femme enceinte et qui a accouché.
Un droit mis en cause au nom de “l’égalité” hommes/femmes
On doit s’interroger sur les véritables motifs de cette “évolution”.
Aujourd’hui, tous les droits arrachés par les luttes ouvrières sont menacés. Et les régressions touchant les femmes salariées sont, de plus, importantes. La liste s’allonge régulièrement, le plus souvent au nom d’une “égalité” formelle qui nie d’une part les spécificités biologiques des femmes (spécificité ne signifient en rien infériorité des femmes par rapport aux hommes, mais différence), et d’autre part la réalité du marché de l’emploi dans la société capitaliste.
Au nom de “l’égalité ” entre les hommes et les femmes, ou de la “participation équilibrée aux responsabilités familiales”, le gouvernement allonge le congé de paternité, il souhaite imposer l’égal partage d’un congé parental.
Dans le même temps, il se refuse à allonger le congé maternité, alors que cet allongement est réclamé par nombre de femmes salariées (elles ont initié une pétition, laquelle figure aujourd’hui sur le site de l’Assemblée. Et qui peut croire qu’une mère peut allaiter son enfant en bénéficiant simplement “de 2×30 minutes par jour sur son lieu de travail si cela est possible” ?
La CGT dénonce les “nombreux drames de fausses couches au travail [qui] sont venus rappeler […] l’insuffisante protection des femmes enceintes » ; elle demande l’allongement du congé de maternité à 24 semaines, un congé de paternité et d’accueil de l’enfant de quatre mois dont deux obligatoires après la naissance et rémunéré à 100 %, la réduction du temps de travail (32 heures)…
Sur le marché du travail, la femme salariée subit des discriminations. Alors que c’est illégal, combien de femmes sont confrontées, lors d’un entretien d’embauche, à des questionnements plus ou moins insidieux sur leurs projets de maternité ? Et si les pensions de retraites allouées aux femmes sont souvent inférieures à celles des hommes, c’est parce qu’elles ont occupé des emplois mal rémunérés, parce que leur carrière a été interrompue par des congés liés à la maternité et à la prise en charge des enfants.
Seuls 0,8 % des pères prennent un congé parental à plein temps contre 14 % des mères, selon une étude réalisée par l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Beaucoup de commentaires évoquent “l’effet du genre”, le “patriarcat”. Certes, mais les véritables causes restent dans l’ombre. Avec une indemnisation à 100 % du salaire (au lieu de l’aumône de 398,80€/mois) les revenus de la famille seraient maintenus. Or, le gouvernement s’y refuse.
Pire, les atteintes aux droits des femmes salariés s’empilent année après année. Quelques exemples : en 2001, levée de l’interdiction du travail de nuit des femmes (instaurée en 1892), au nom de l’égalité professionnelle entre hommes et femmes 2 ; les droits ouverts pour la retraite au titre des enfants ont été réduits par les réformes successives, amplifiant pour les femmes les effets de l’allongement de la durée d’activité exigée pour une retraite complète…
La mise en cause du congé de maternité par la loi de financement de la Sécu se double d’une nouvelle atteinte aux services publics : insuffisance du nombre de places en crèches publiques, salaires de misère et dégradation des conditions de travail des personnels, diminution du taux d’encadrement par des professionnels, financement à tombeau ouvert des crèches et garderies privées par la CNAF et par des fonds publics…
La CNAF annonce que 417 000 places en crèche ont fermé faute de personnel. Et dans le même temps le gouvernement organise la suppression de l’accueil en “toute petite section” de maternelle des enfants de deux à trois ans : les enfants des TPS ne sont plus comptabilisés dans les effectifs !
Et que penser des annonces de Macron d’un service public de la petite enfance, alors que les 2 Mds, ponctionnés sur la CNAF interdiront le financement par la branche famille de 250 000 places en crèche ?
En défense des droits des femmes salariées
On doit malheureusement constater que ni les directions syndicales, ni les associations “féministes” qui font de la lutte contre le “patriarcat” leur priorité, y compris celles qui se qualifient de “révolutionnaires”, n’ont véritablement réagi face à l’attaque du congé maternité incluse dans la LFSS.
Certes, les syndicats ont critiqué l’insuffisance du montant alloué au financement de la santé, de l’hôpital public. Suite à des discussions internes, la FSU se contente d’une note indiquant que le passage “du congé maternité post-natal de la CNAM à la CNAF traduit un changement en matière de droit et de prestation maternité, car elle fragilise le droit de Sécurité sociale au congé maternité ” . Mais aucune information n’est faite auprès des syndiqués et des personnels. Aucun syndicat n’a engagé la moindre mobilisation contre le PLFSS inscrit au bureau du Parlement à l’automne 2022, alors que cette loi impose de nouvelles et importantes attaques du système public de santé.
Militer pour de “nouveaux droits” implique d’abord de défendre becs et ongles les droits arrachés par les luttes, de mettre en avant des revendications concrètes (comme le renforcement dans le Code du travail de la protection de la maternité, des femmes enceintes et qui ont accouché : allongement du congé de maternité, protection contre le licenciement après l’accouchement et contre toute discrimination professionnelle…). C’est d’autant plus important que l’offensive de Macron vise à liquider tous les droits collectifs qui protègent les salariés et limitent l’exploitation et notamment celle des femmes.
Hélène Bertrand
Né le 28 février 1935 au Puy-en-Velay de parents instituteurs, anticléricaux et militants syndicalistes, il devint instituteur à son tour en 1954 et assura des postes en Haute-Loire (Laussonne, Moudeyres, Mazemblard-de-Saint-Haon, Le-Bouchet-Saint-Nicolas et Paulhac de 1970 à 1989). Entre temps il fit son service militaire en Tunisie et en Algérie. En 1957, il se maria avec Christiane, institutrice elle aussi.
Membre de la direction du SNI départementale, il reconstitua la tendance École Émancipée en Haute-Loire. Élu à la CAPD en 1969, il y resta une dizaine d’années et devint secrétaire de la section départementale du SNI de 1979 à 1981. Lors de la création du SNUipp en 1990, il organise la section.
Il a contribué à la rédaction de la revue École Émancipée et adhéra à la Libre Pensée.
La maison d’Alain et Christiane était toujours ouverte, soit pour manger, soit pour discuter, et les deux ensembles, et souvent en chansons et musique ! Pour nous il a représenté l’histoire du syndicalisme révolutionnaire, et l’importance et les valeurs du métier d’instit.
Adieu l’ami !
Suzanne Lesigne , Marie-Mad Dubord
voir aussi la notice du Maitron : https://maitron.fr/spip.php?article178773
Les positions exprimées dans ce texte n’engagent que leur auteur. Nous précisons qu’Émancipation demande le cessez-le-feu immédiat, le retrait de toutes les troupes russes d’Ukraine, le respect partout des minorités nationales, la dissolution des blocs militaires (OTAN et OTSC), la programmation d’un désarmement nucléaire et conventionnel et du démantèlement des complexes militaro-industriels (texte de juin 2022). Cependant le débat continue.
Le 10 janvier dernier, les dirigeant·es de l’Union Européenne (UE), Charles Michel, président du Conseil Européen, et Ursula von der Leyen, présidente de la Commission Européenne, ainsi que Jens Stoltenberg, Secrétaire Général de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), ont signé à Bruxelles un partenariat stratégique.
Ce texte, qui n’est pas le premier de ce type d’ailleurs, est très inquiétant pour l’avenir de la Paix en Europe et dans le monde. Il évoque une volonté de “préserver la paix, la liberté et la prospérité” mais nous ne sommes pas dupes. C’est la guerre que ce “beau” monde prépare, car chaque guerre, comme le démontre si bien l’universitaire belge Anne Morelli, avec ses 10 principes de la propagande de guerre , s’est toujours faite au nom de la paix et de l’auto-défense.
Non au militarisme de l’OTAN imposé à l’Union Européenne
Qu’est-ce que l’OTAN ? L’OTAN est une organisation militaire et agressive, créée en 1948 pour menacer un pays qui n’existe plus depuis plus de 31 ans, l’Union Soviétique. Seule organisation militaire de ce type au monde, elle réunit une trentaine de pays membres de l’ONU pour menacer les autres, plus de 160. Même si elle s’en prévaut, elle est contraire au droit international et aux principes de la Charte des Nations-Unies, qui reposent sur la sécurité collective, le désarmement et la diplomatie. Ses seuls buts sont de justifier les dépenses démentes des lobbies militaro-industriels des USA et d’assurer la suprématie occidentale sur le monde, dans une logique impériale et néocoloniale.
Ce partenariat stratégique entre l’UE et l’OTAN est un véritable scandale. On nous présente depuis des décennies l’UE comme un facteur de Paix en Europe. C’est ce que l’Éducation nationale enseigne à nos enfants. Si elle l’a été, elle ne l’est absolument plus aujourd’hui. Enrégimentée derrière les plus de 100 000 soldats états-uniens actuellement en opération en Europe, les dizaines de têtes nucléaires états-uniennes présentes dans au moins six pays d’Europe, en violation des traités internationaux de désarmement nucléaire, ses dirigeants nous préparent à une nouvelle guerre mondiale !
Ne laissons pas la guerre en Europe aller jusqu’à la mort du/de la dernier·e Ukrainien·ne
Ce texte hypocrite, sous couvert de la dénonciation de l’agression russe, au prétexte du droit international et de la Charte des Nations-Unies, que l’OTAN viole pourtant par son existence même, se présente en fait comme une justification de la guerre menée par procuration par l’OTAN et l’UE en Ukraine. Oui, ils combattront la Russie avec le sang ukrainien, jusqu’à la mort du dernier ukrainien vivant ! Au contraire de ces va-t’en guerre qui font mourir des dizaines milliers d’Ukrainien·es pour leurs intérêts sordides, le Mouvement de la Paix, tout en dénonçant l’agression Russe, avec une fermeté d’autant plus grande que lui, défend le droit international et la Charte des Unions-Unies, exige le seul moyen préservant ce qu’il reste d’espoir de paix : LE CESSEZ-LE-FEU IMMÉDIAT.
Toute guerre finit par la paix ou la mort. Ce partenariat stratégique est morbide et mortifère. Il justifie l’augmentation indécente des dépenses militaires, qui nous prive des ressources dont nous avons besoin face à la catastrophe écologique. Au Mouvement de la Paix, nous avons choisi la Paix et la Vie. Nous demandons à nos représentant·es, c’est-à-dire à notre gouvernement, et à tous les hommes et toutes les femmes attachés et attachées à la défense de la Paix et de la Vie dans notre pays, à refuser la guerre, à refuser les mort·es inutiles de la Russie et de l’OTAN : mobilisons-nous pour la Paix !
Pierre-Olivier Poyard, membre du Secrétariat National du Mouvement de la Paix
Pierre-Olivier Poyard est l’auteur d’Osez la paix , publié au Temps des Cerises. À paraître : S’engager… pour une transition écologique et pacifique avec David Ligouy.
Les deux factions militaires qui s’affrontent sont soutenues chacune par des pays voisins (Égypte, Éthiopie, Arabie Saoudite …). Les paramilitaires d’Héméti doivent leur puissance à leur rôle majeur dans le génocide commis contre la population du Darfour. Leur chef possède des mines d’or et est lié militairement et économiquement à la milice Wagner.
Le ministre de l’agriculture, Francesco Lollobrigida a évoqué dans un discours le risque d’un “remplacement ethnique”. Éric Zemmour n’a pas protesté pour plagiat.
Sur le plan des libertés, le gouvernement italien a décidé de ne plus reconnaître les enfants des couples homosexuels.
Les coups d’État fomentés par la France et ses mercenaires se sont multipliés aux Comores. Le pays ne produit rien. La population, exploitée par son oligarchie locale, survit difficilement avec l’aide de l’émigration. Partir est souvent la seule alternative.
Darmanin a décidé de raser les bidonvilles de Mayotte. Les milliers de gendarmes présent·es à Mayotte vont expulser en masse. Les crimes du colonialisme français, ce n’est pas de l’histoire ancienne.
Cette fois-ci, le président comorien a protesté et annoncé qu’il ne recevrait pas les expulsé·es.
Le SNU implique directement l’Éducation nationale dans son entreprise de soumission de la jeunesse et de renforcement de la militarisation dans la société. D’une part du fait que les stages de cohésion ont lieu dans les lycées, après vote en Conseil d’Administration d’une convention, d’autre part du fait que les crédits du SNU sont ponctionnés sur ceux de l’Éducation nationale. Il marque un tournant majeur de par sa vocation à devenir rapidement obligatoire, mais il s’inscrit aussi dans 40 ans de politique visant à utiliser l’Éducation nationale comme levier pour diffuser l’idéologie militariste dans la jeunesse.
Le 26 septembre 1982 Charles Hernu et Alain Savary signent le premier protocole d’accord interministériel entre la Défense et l’Éducation nationale.
Cette signature intervient un an après la victoire emblématique du Larzac, longue lutte qui avait vu l’antimilitarisme s’exprimer et se diffuser largement au sein de la jeunesse. C’est aussi une période où la contestation du service militaire bat son plein. En dix ans, de 1971 à 1982, le nombre annuel de demandeurs du statut d’objecteurs de conscience avait doublé, et il y avait eu aussi le mouvement des comités de soldats.
L’invention de “l’esprit de défense”
Il s’agissait donc d’enrayer cette dynamique, par le développement de “l’esprit de défense”. Pour cela, il fallait accentuer la complémentarité des missions de l’Éducation nationale et de l’armée dans la formation des jeunes Français, en “favorisant les relations régulières entre militaires et enseignants ” ainsi que “la meilleure information des jeunes sur la défense et le service national” . Car bien entendu si les jeunes refusent le service militaire c’est parce qu’ils sont mal informés !
C’est aussi la première apparition dans un texte officiel de cette notion volontairement floue, ce qui permet d’étendre à volonté les domaines qu’elle pourrait recouvrir. Le protocole de 1982 affirme ainsi : “l’accomplissement de la mission d’éducation et de la mission de défense ne peut résulter que de la seule activité d’enseignement ou de la seule instruction militaire. L’éducation est un acte global qui n’est pas réductible aux activités scolaires, l’esprit de défense est une attitude civique qui n’est pas limitée aux activités militaires”.
Dès lors, l’armée peut s’occuper d’éducation, et l’école de “l’esprit de défense”, leurs missions dans la formation des jeunes sont complémentaires. Il s’agit bien de développer une forme d’instruction militaire en dehors du seul cadre de l’armée, c’est-à-dire d’une opération de militarisation en direction de la jeunesse. Ce qui n’empêche pas Alain Savary de déclarer avec assurance dans son discours prononcé le jour de la signature qu’il ne s’agit pas de “militarisation de l’école” ou de “scolarisation de l’armée ”, mais d’une volonté de former des “citoyens responsables”.
Une succession de protocoles
Le protocole de 1982 avait soulevé une vive opposition, venant d’une extrême gauche très variée, d’associations pacifistes comme l’UPF1 , et largement relayée par la CFDT, qui n’en était à l’époque qu’au début de son recentrage. Pour autant, les bases posées dans le premier protocole ont été constamment réaffirmées, approfondies, complétées, dans les protocoles suivants. Même si la traduction concrète dans les établissements scolaires avait été très rare, l’État considérait dans le protocole de 1989 que le bilan du précédent était positif. Ce second protocole reprend donc les mêmes axes que le précédent, en ajoutant de nouveaux objectifs. Ainsi, l’armée compte durant le service militaire “renforcer son action éducative dans trois directions : la lutte contre l’illettrisme, l’instruction civique, l’apprentissage des langues vivantes”. L’Éducation nationale y apportera son concours et proposera aux militaires en fin de carrière une reconversion. Enfin, un protocole spécifique est annexé concernant les activités physiques et sportives, sur la base de considérations qui en disent long sur la conception qui prévaut pour cette discipline : “Les activités physiques et sportives peuvent être l’occasion de développer chez les élèves et les étudiants l’éducation civique et l’esprit de défense. Elles facilitent également le contact entre militaires et enseignants. À ce titre, elles renforcent la cohésion nationale” .
Le protocole de 1995 reprend les mêmes axes. Il apporte peu de nouveautés, et affiche essentiellement l’ambition de donner plus de visibilité aux actions et dispositifs déjà mis en place. Une façon d’avouer que les efforts déployés ont eu peu de succès au sein de l’Éducation nationale.
Le tournant de 2007
C’est surtout le protocole de 2007 qui entend intensifier la propagande militariste en direction des jeunes. Quand Chirac supprime le service militaire obligatoire, c’est un soulagement pour la grande majorité d’entre eux. Mais pour le gouvernement il n’est pas question de laisser se propager davantage pacifisme et antimilitarisme. La JAPD (Journée d’Appel et de Préparation à la Défense, devenue Journée Défense et Citoyenneté depuis 2011), obligatoire pour les filles comme pour les garçons, entend bien contribuer au maintien d’une idéologie militariste.
Il faut “sauvegarder le lien avec la nation jusque-là entretenu par le service national” et pour cela la collaboration entre Éducation nationale et Armée doit s’adapter à la situation nouvelle, en intégrant les réformes de l’école publique, notamment celle de 2005. Il faut donc refonder le cadre global des liens Armée-École. Le protocole de 2007 affirme ainsi : “Dans ce contexte, la définition du socle commun de connaissances et de compétences fait de la Défense l’une des connaissances que tout élève doit avoir acquises à la fin de la scolarité obligatoire, au titre de la culture humaniste, de la compétence sociale et civique et du développement de l’autonomie et de l’initiative”.
On mesure ici à quel point le discours officiel vient tordre les mots et les concepts.
En outre, pour la première fois, le champ d’application du protocole est étendu à l’enseignement supérieur, pour donner “un cadre officiel aux coopérations nombreuses et anciennes qui existent notamment entre le monde universitaire et les écoles de la Défense”.
Dernier de la série, le protocole de 2017 apporte aussi son lot de nouveautés. Signé à la fin du quinquennat Hollande, il est fortement marqué par le contexte issu des terribles attentats du 13 novembre 2015 qui avaient fait 130 mort·es à Paris, auxquels il fait explicitement référence. Les objectifs sont reformulés pour souder la nation face à la menace terroriste. De “l’esprit de défense”, on passe à “la culture de défense et de sécurité nationale”, qu’il faut (encore) développer, et pour laquelle il faut favoriser “un consensus éclairé” et dont il faut promouvoir les valeurs. Son champ d’application s’élargit encore, cette fois à la recherche et à l’enseignement agricole. Il entend se déployer dans quatre domaines qui dans leur formulation constituent encore un pas en avant dans la propagande militariste. Il s’agit “d’obtenir des résultats tangibles ” dans : les connaissances et compétences attendues des enseignant·es grâce à la formation initiale et continue, les connaissances et compétences des élèves grâce aux programmes scolaires, l’approfondissement de cet enseignement dans le supérieur, enfin la “reconnaissance et l’encouragement de l’engagement des jeunes”. Ce dernier point annonce déjà les éléments de langage qui accompagneront la mise en place du SNU.
La volonté constante d’élargir la diffusion de l’esprit militaire se traduit encore en 2021, avec la signature d’un protocole armée – justice, le premier du genre, qui prévoit notamment des “parcours d’inspiration militaire” pour les jeunes pris en charge par la PJJ.
La multiplication des dispositifs et des actions
L’offensive militariste en direction de l’école est multiforme, et s’appuie sur des dispositifs qui se mettent progressivement en place, avec plus ou moins d’efficacité.
Elle s’appuie d’abord sur les programmes. En 1985 Chevènement introduit l’Éducation civique au collège et au lycée, la Défense nationale a sa place dans le programme de troisième. La liberté pédagogique est encore la norme, et le traitement de cette question est, au mieux inexistant, au pire superficiel. Avec les nouveaux programmes de 1998, les élèves de troisième ont toute une partie intitulée “La Défense et la paix”. Les enseignant.es sont censé·es y consacrer quatre heures de cours. Ce chapitre, parmi les cinq au programme, peut faire l’objet d’une épreuve écrite au DNB. Tous les manuels scolaires se font les relais du discours officiel autour de la Défense nationale, qui inclut celle des intérêts français à l’étranger. On se souvient par exemple de l’épreuve de 2017, qui donnait aux élèves à penser que la mission principale des armées est l’intervention en cas de catastrophe naturelle, ou encore de celle de 2014 qui donnait à étudier sans recul critique un extrait du livre blanc de la Défense nationale.
Parallèlement, des dispositifs prétendument pédagogiques se mettent peu à peu en place.
Des “Classes de Défense et de Sécurité Globale” apparaissent en 2005. Intégrées au “Plan égalité des chances” de 2007, elles visent d’abord le public des collèges classés REP et REP +, puis se généralisent avec le protocole de 2016, qui prévoit aussi la création de “lycées de la défense”. Il s’agit de partenariats subventionnés entre une classe de quatrième ou de troisième et une unité de l’armée (dans ce cas elles sont nommées “Classes de Défense”), ou bien d’une gendarmerie, de la police, des pompiers… Un des objectifs affiche clairement qu’il s’agit de développer l’attractivité des carrières militaires.
Depuis 2008 il existe aussi les Cadets de la Défense, un dispositif qui s’adresse aux élèves de collège et aussi de lycée. Il s’agit cette fois d’accueillir dans le cadre d’un partenariat des élèves de 14 à 16 ans dans une unité militaire située à proximité d’un établissement. Les activités se déroulent hors temps scolaire. Elles sont encadrées par des militaires et des enseignant·es volontaires, s’étalent sur 14 demi-journées et se terminent par un séjour de cinq jours de suite. Le dispositif est censé compléter l’enseignement de la défense et de l’EMC. Il s’intègre dans le “parcours avenir” des élèves et malgré de nettes différences n’est pas très éloigné dans son principe de celui des stages de cohésion mis en place avec le SNU.
Des résultats jusqu’à présent limités
Ces actions et dispositifs sont supervisés, mis en place et développés par un comité de pilotage, le trinôme, qui existe au niveau national et dans chaque académie, où il est placé directement sous l’autorité du recteur/de la rectrice. Composés d’un·e représentant·e du ministère de la Défense, d’un·e représentant·e de l’Éducation nationale et d’un·e représentant·e de l’association des auditeurs de l’IHEDN (Institut des Hautes Études de Défense Nationale), ces trinômes existent depuis 1987, et leur rôle a été renforcé au fil des protocoles.
Tous ces dispositifs, tant qu’ils reposaient sur le volontariat, sont restés marginaux au sein de l’Éducation nationale, très peu d’enseignant·es ont accepté de s’en faire les relais, les projets sont restés rares.
Selon le site officiel du ministère de la Défense, il existe actuellement (2022) 475 classes de défense réparties sur l’ensemble du territoire, impliquant plus de 11 875 élèves et plus de 200 entités des armées, directions et services. Pour les cadets de la défense le site du ministère recense 31 centres et plus de 1000 participant·es en 2020.
Cependant la propagande pour les carrières militaires est constamment présente dans les CDI et les CIO, sans parler des campagnes publicitaires qui apparaissent dans l’espace public ou à la télévision.
À bien des égards, le SNU apparait comme un prolongement de 40 ans d’efforts de militarisation de la jeunesse, efforts renforcés depuis la suppression du service militaire.
Malgré tout, le SNU, dans sa phase d’expérimentation, n’a jamais séduit les jeunes. Avec l’obligation du SNU, un cap serait franchi. Maintenant que l’échéance approche, les médias nationaux songent à s’emparer du sujet. C’est peut-être le moment d’engager un vaste mouvement pour obtenir l’abrogation du SNU, remettre en cause les protocoles armée école, et réintroduire dans le débat public les questions pacifistes et antimilitaristes, même si (ou peut-être justement parce que) le contexte de la guerre en Ukraine vient percuter ces problématiques.
Raymond Jousmet
Pédagogie active, pédagogie alternative, pédagogie coopérative, pédagogie de projets, pédagogie moderne, expérimentale, critique, émancipatrice… Voici un petit guide réalisé par la commission Quelle école de SUD éducation pour vous aider à vous y retrouver.
La pédagogie est dite “active”
Lorsque les élèves sont amenés à agir et à collaborer, dans un cadre défini par l’enseignant·e et sur des objectifs pré-déterminés par lui ou elle avec le programme. Elle s’oppose aux pédagogies “traditionnelles” basées sur l’écoute et l’obéissance à des consignes d’exercisation, de mémorisation et d’évaluation. On devrait plutôt remplacer “traditionnelles” par “pédagogies passives”… car toutes ces pédagogies supposent que les parents fassent avec leurs enfants les expériences nécessaires à la compréhension de tout ce qui n’y est pas enseigné ou que les enfants reçoivent les “savoirs” comme des croyances parmi d’autres.
La pédagogie est dite “alternative”
Lorsqu’elle cherche des possibilités qui ne sont pas offertes par l’école publique, en se sortant des carcans de l’État, éventuellement même des carcans du programme, (écoles “de la forêt”, écoles “démocratiques”, écoles “Steiner-Waldorf”, écoles “Montessori”…) Hélas l’alternative, et surtout l’alternative hors contrat, reste réservée aux élèves plus riches et paye ses enseignant·es souvent une misère sociale. En sortant des carcans, ces écoles sortent des financements publics et doivent jongler entre l’argent des parents, et des économies à tous les étages.
La pédagogie est dite “coopérative”
Lorsque les élèves sont amené·es non seulement à collaborer (à travailler ensemble dans le même objectif délimité par l’enseignant·e, enfant acteur·actrice de pédagogie active) mais à coopérer (enfants auteurs·autrices d’un projet qu’ils et elles mèneront à bien en partageant les impératifs, les actions, les constructions et la réalisation finale). La nuance est de taille entre collaboration et coopération. On voit bien qu’entre les “collaborateurs et collaboratrices” dans les entreprises et les coopérateurs et coopératrices dans les SCOP, l’engagement n’est pas le même. La coopération suppose de l’enthousiasme, de l’énergie, du progrès partagé afin que chacun puisse y puiser l’énergie de se dépasser dans ses apprentissages.
La pédagogie est dite “de projets”
Lorsqu’une part du programme est portée par des actions réelles dans lesquelles les enfants peuvent être acteurs·actrices ou auteurs·autrices. Attention, lorsque le ou la conseiller·e pédagogique ou l’IPR vient vous proposer un “projet” surgelé à décongeler et consommer en classe, ce n’est pas de la pédagogie de projet, parfois les élèves ne sont ni acteurs·actrices, ni auteurs·autrices, ne décident de rien et finissent par faire n’importe quoi le jour de la “restitution” d’un pseudo projet dans lequel ils et elles n’ont rien appris. Un “projet” c’est une action dans laquelle les élèves et l’enseignant·e se projettent, dont ils et elles décident ensemble des modalités, du financement, des actions et de la réalisation finale, ce n’est pas le faire valoir du recteur ou de la rectrice ou du Conseil départemental.
La pédagogie est dite “moderne”
Lorsqu’elle est basée sur des savoirs validés, sur des méthodes scientifiques d’expérimentation et d’appropriation et la capacité de la science d’en remettre en cause les résultats. Il fut une époque où on apprenait aux filles surtout à coudre, à broder, à copier, à réciter des prières et à être obéissantes. Marie Curie et Paul Langevin avaient donc décidé d’élever leurs enfants à la science, dans une “école” installée dans leur laboratoire, et animée par des étudiants en sciences et eux-mêmes, tant le niveau de “modernité” était faible, surtout pour Pierre et Marie Curie, qui avaient deux filles. Elle s’oppose à la pédagogie “traditionnelle” qui utilise le manuel comme une bible, avec une croyance dans “l’unique source du savoir”. Les BCD, les CDI, les activités de documentation, de réflexion sur les fake news, sur l’information des réseaux sociaux, les expérimentations en sciences, en biologie, en jardinage, dans la nature sont des procédures indispensables pour défendre une modernité qui ne prend jamais une ride.
La pédagogie est dite “expérimentale”
Lorsqu’elle tente des fonctionnements qui n’avaient pas encore été tentés, avec des tiers qualifiés pour valider et étudier les effets réels. Donc ni Freinet, ni Montessori ne sont aujourd’hui des pédagogies expérimentales, puisque ce sont des pédagogies anciennes, dont les effets ont déjà été étudiés, repérés, et évalués. Mais l’une comme l’autre évoluent dans la durée, et Freinet aujourd’hui, ce n’est sans doute pas ce qui se faisait dans des classes de 45 garçons de 6 à 14 ans à la campagne dans les années 20.
La pédagogie est dite “émancipatrice”
Lorsqu’elle permet aux enfants d’apprendre des choses qu’ils n’auraient pas pu apprendre avec leurs parents, de visiter des lieux dans lesquels leurs familles ne les auraient pas emmenés, de lire des ouvrages, de voir des films, d’écouter des concerts, de comprendre des démarches scientifiques qui échappent à la culture de leurs parents. Bref, il faudrait emmener les enfants de différentes régions, de différents milieux sociaux à se rencontrer et à confronter leurs acquis culturels. Freinet et la correspondance scolaire en a inventé le début.
La pédagogie est dite “critique”
Lorsqu’elle permet d’affiner les armes intellectuelles pour lutter contre les oppressions et l’exploitation. Il s’agit de réflexions et d’actions collectives, portées par les élèves, en fonction de leur âge et de leur niveau d’engagement. Le terme “critique” ne doit pas être perçu en négatif. Au contraire, il s’agit d’agir éthique, dans le réel, en réfléchissant aux enjeux.
La pédagogie est dite “Freinet” ou “Montessori” ou “Steiner” ou “institutionnelle”
Lorsque qu’elle prétend se rattacher aux travaux des auteurs ou des courants cités. Mais attention, il n’existe aucun “label” certifiant quoi que ce soit. Bien des gens pensent “faire de la pédagogie Freinet” car ils ont acheté trois fichiers de travail individualisé, d’autres ouvrent des “écoles Montessori” dans lesquelles les enfants sont avec des “éducatrices” de formation ATSEM avec cinq jours de formation “Montessori” au rabais… Quant aux “écoles Steiner”, certaines sont même des lieux inquiétants, tenus par des personnes sectaires et empreintes de crédulités anthroposophes et anti-vaccination… Toutes ou presque sont des écoles privées sélectives qui prennent des labels “démocratiques”, “pédagogie active”, “bienveillance”, “bilingue” pour construire un apartheid social assumé, tout comme les écoles religieuses dont l’objectif est souvent moins de transmettre des croyances que de mettre des enfants hors de l’école publique, dont le niveau de dégradation finit par effrayer les parents. La plupart de ces écoles ont perdu toute ambition sociale ou militante, même s’il reste quelques Diwan ou Calendreta qui assurent l’enseignement de langues régionales et sont issues des luttes pour défendre ces cultures.
Nous devons nous battre pour permettre à chaque enseignant·e de construire ses propres pratiques pédagogiques, et d’en assumer le questionnement dans des temps de formation, de réunion et de partage avec ses collègues, dans un cadre public, gratuit, et ouvert à tous les enfants, sous la surveillance d’une médecine scolaire qui permette de garantir des conditions d’hygiène et de santé pour tous, avec l’aide de RASED, de CMPP, de SESSAD, de CLAMS, d’ITEP, de classes adaptées et d’AESH qualifiées et titulaires pour tous les enfants qui peinent à apprendre. Tous et toutes doivent pouvoir obtenir gratuitement les prises en charge et les étayages dont ils et elles ont besoin, en partageant leur enfance dans les écoles publiques avec tous les autres enfants de leur âge.
Fédération SUD éducation
à retrouver sur : www.sudeducation.org/category/pedagogie/
L’ouvrage dresse un panorama des combats féministes des 50 dernières années, en France, et surtout à Paris, la capitale reflétant les mobilisations hexagonales. Les influences américaines (USA, Québec, Amérique latine) sont cependant mentionnées, ainsi que les mouvements européens.
Après un bref cadrage sur la situation politique internationale et française, gaullisme et guerre d’Algérie, grèves ouvrières dures avant 1968, le livre évoque la création du MLF dans le sillage, et dans l’esprit de Mai 68. Plusieurs tendances émergent d’emblée, l’une héritée de Simone de Beauvoir, une autre qui promeut la différence et la créativité féminine (Psychanalyse et Politique) et celle qui s’exprime dans le livre, en lien à la lutte des classes. Ces dernières militantes appartiennent également à la JCR, ou à d’autres organisations d’extrême gauche (Ligue Communiste, Révolution…) et s’impliquent syndicalement.
Un demi-siècle d’engagement
Le point de vue est celui d’une tendance “lutte de classes” du féminisme affirmée dans des journaux, des tracts, des revues, des manifestations et actions variées (quelques photos et documents émaillent le récit). Coordonné par Suzy Rojtman, il fait entendre une pluralité de voix, témoignages militants et recherches universitaires, essentiellement féminines (un seul contributeur). Les contributions proviennent surtout de colloques mais plusieurs chapitres synthétisent le récit d’un demi-siècle d’engagement. Pour qui a vécu les cinq dernières décennies, d’intenses moments de luttes reviennent en mémoire : grandes manifestations pour la liberté de l’avortement, projections clandestines du film Histoire d’A, création du MLAC, soutien emblématique aux LIP, à Besançon, où les nombreuses ouvrières sont mobilisées contre la fermeture de leur usine dans un mouvement syndical dont la direction leur échappe encore. Monique Piton relatera son expérience dans un livre : C’est possible ! Une femme au cœur de la lutte de Lip. Aux chèques postaux, lors des grandes grèves de 1974, ou dans les banques, les femmes, majoritaires, vont prendre leur place. Dans des bastions plus masculins, comme celui des usines Renault, des “établies” vont réussir à s’exprimer, liant syndicalisme et féminisme, en particulier Fabienne Lauret.
Un aspect informel
Ce qui caractérise les mouvements féministes, c’est souvent leur aspect informel, il s’agit de groupes, de collectifs ou de coordinations sans hiérarchie ni structuration importante, une nébuleuse naît d’abord du besoin de rencontres, de prise de conscience et de partage d’expériences ; les mouvements durent quelques années puis disparaissent, à la différence des organes qui structurent la vie politique et sociale du pays, partis, syndicats, organisations d’extrême gauche. Les associations Loi 1901 offrent une grande souplesse, et répondent aux volontés de regroupements spécifiques de femmes lesbiennes, de femmes noires, immigrées… Les luttes féministes ne cessent jamais ; cependant, la recomposition est permanente, les formes diverses selon les urgences du moment.
L’institutionnalisation du féminisme
Après les années 70, très combatives, la décennie suivante voit l’institutionnalisation du féminisme : avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, des lois de plus en plus favorables à l’égalité entre les hommes et les femmes sont votées ; pourtant les avancées législatives ne se traduisent pas toujours dans les faits, qu’il s’agisse des salaires ou du viol, des violences dont les femmes sont victimes et dont les auteurs échappent souvent à la Justice. Des militantes expriment dans de passionnants récits les résistances masculines dans les partis et les syndicats. L’héritage stalinien au PC et à la CGT, l’héritage catholique à la CFDT pèsent lourdement sur les mentalités. Le Parti Socialiste marginalise et ostracise les tendances féministes, et, globalement, les hommes n’ont nulle envie de partager leur pouvoir. La parité demeure aussi un combat. L’existence de groupes femmes non mixtes aidera à la prise de parole féminine et à l’évolution de la société.
De nouveaux combats
En 1995, le regain du mouvement social s’accompagne d’une nouvelle mobilisation féministe. Au XXIe siècle, les politiques libérales et l’ascension de l’extrême droite entraînent de nouveaux combats, notamment antiracistes. Le cumul des oppressions liées au sexe, à la classe sociale et à l’origine, à la couleur de peau, prend une grande acuité. Les questions de la pauvreté et de la précarité sont centrales. Les revendications s’expriment par des marches mondiales, des appels à la grève spécifique, des journées de mobilisation le 8 mars ; de nouveaux modes d’expression par les réseaux sociaux permettent de mobiliser des professions particulièrement défavorisées, par exemple les AVS (auxiliaires de vie scolaire) devenues AESH ( accompagnantes d’élèves en situation de handicap), faiblement rémunérées, peu formées, employées à temps partiel et sous contrat précaire, dans l’Éducation nationale : elles aspirent à la reconnaissance d’un métier dont l’utilité sociale est avérée.
L’extrême division du mouvement
Si toutes les féministes luttent contre la domination masculine et le patriarcat, il faut souligner l’extrême division du mouvement. En 1979, la tendance “Psychanalyse et politique” dépose le sigle MLF et s’approprie ainsi un mouvement qui devrait appartenir à toutes. Les clivages sont importants entre les féministes universalistes qui réclament l’abolition de la prostitution, rejettent la GPA (gestation pour autrui), refusent la pornographie, exigent de l’État des cadres protecteurs et celles qui, au nom de la liberté individuelle, prônent pornographie féministe ou prostitution choisie. Le voile islamique, instrument d’oppression pour les unes, est considéré par les autres comme le choix d’une identité revendiquée. Il existe donc des féminismes, à la tendance “lutte de classe” et à ses exigences d’émancipation sociale et collective s’oppose une tendance libertaire et libérale qui s’accommode du commerce du sexe et n’entend pas en réserver la jouissance aux seuls machistes. Les divers courants se déchirent parfois violemment, et le mérite de l’ouvrage consiste à n’occulter aucun débat. Les références bibliographiques sont toutefois celles de la tendance lutte de classe, Cahiers du féminisme notamment. Il serait dommage, à mon avis, d’oublier l’apport remarquable des Éditions des Femmes à la cause féministe dans les années 70 en raison des conflits ultérieurs. La question de l’intersectionnalité est également posée : si la complexité et la multiplicité des oppressions est reconnue, il faut éviter de focaliser uniquement sur l’héritage du colonialisme ou l’origine ethnique.
Un large spectre à enrichir
L’actualité la plus récente est abordée avec #metoo et la dénonciation des violences sexistes et de l’inceste dans les milieux médiatiques et politiques. Il faut noter aussi que les droits restent fragiles, en matière d’avortement notamment (attaques de commandos anti-IVG naguère, régressions législatives Outre-Atlantique aujourd’hui…). Il est évidemment impossible de prétendre brosser une histoire complète de cinquante ans de luttes, celles des infirmières sont relatées ; Suzy Rojtman couvre un large spectre, qui serait sans doute à enrichir et à compléter par des témoignages d’autres travailleuses (enseignement, services à la personne, commerce, nettoyage…, des secteurs où les mobilisations n’ont pas manqué). À l’avenir les liens se créeront entre écologie et féminisme. De nouvelles pages féministes vont s’écrire.
Marie-Noëlle Hopital
Féministes Luttes de femmes, lutte de classes , Suzy Rojtman, éditions Syllepse, 2022, 368 pages, 20 €.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Un livre aux dimensions et aux ambitions modestes, Comment je suis devenue anarchiste, retrace “l’entrée en anarchie”, d’Isabelle Attard après avoir été députée EELV de 2012 à 2017.
150 pages pour dire son enthousiasme d’avoir découvert un système politique largement méconnu, caricaturé par celles et ceux qui voient derrière chaque anarchiste, un·e tueur·euse de bourgeois·e, de banquier·es, un·e poseur·euse de bombes, un·e terroriste.
Elle raconte d’abord, comme pour s’en débarrasser, son expérience de la politique telle qu’elle se pratique à l’Assemblée nationale, au Sénat, dans les lieux de pouvoir tenus par des notables à la Jean-Pierre Mocky. Clientélisme, sexisme, petits arrangements crapoteux entre ami·es et ennemi·es. Au milieu du marais, elle tente de survivre et de faire bouger-les-choses-de-l ‘intérieur, un échec. Elle fait aussi partie des élues qui ont porté plainte contre Denis Baupin, député EELV accusé de harcèlement sexuel.
Voilà pour les éléments de son autobiographie politique. On peut ajouter qu’Isabelle Attard a vécu en Suède et qu’elle est docteure en archéozoologie.
Pour le reste, le but est de faire simple et court. Comment rendre accessible les textes fondateurs de l’anarchie sans faire fuir le/la lecteur·trice, qui, au mieux, a entendu parler de Louise Michel ? Je ne parle pas bien sûr, des lecteur·trices avisé·es de L’Émancipation qui ont affiché dans leur cuisine un portrait d’Élisée Reclus !
Pourquoi la lire ?
Je conseille la lecture de ce livre, non pour les révélations qu’il contiendrait ni pour les trop rapides pages sur Nestor Makhno, l’Espagne de 1936, le Chiapas ou Notre-Dame-des-Landes. Les seules bonnes intentions ne suffiraient pas à retenir l’attention. À cela je préfère le portrait qui se dessine en creux d’une femme sincère qui a cru que “faire de la politique” revenait à travailler pour le bien commun du peuple français. Après cinq ans passés au Palais Bourbon, la gueule de bois est sévère. Elle ouvre de grands yeux sur ses mâles congénères, raconte les caquètements qui accompagnent parfois les prises de parole des femmes à l’Assemblée et on comprend avec elle que la vie est ailleurs.
Un ailleurs anarchiste ? Elle reste prudente car la grandeur de l’anarchie ne se mesure pas seulement en batailles remportées sur l’État ennemi.
Abel Paz
Je me souviens avoir accueilli dans une classe de première au lycée Darius Milhaud au Kremlin-Bicêtre, à l’occasion de la mise en scène d’un spectacle tiré de son livre sur la Colonne de Fer, Abel Paz, historien, militant anarchiste qui a participé à la “retirada” en 1939. À 15 ans, avec deux amis, il crée un groupe “Les Quichotte de l’Idéal” et un journal, Quichotte. Sa vie a été un torrent furieux.
En 1999, ce vieil homme, à qui j’ai toutes les peines du monde à expliquer qu’il ne peut pas fumer dans la salle de classe (il se contente alors de cracher dans son mouchoir) tient la dragée haute pendant deux heures à des élèves qui, pour la plupart, se destinent à des études dans des filières économiques ou en écoles de commerce. Entre deux quintes de toux, il demande à l’une si elle sait qui est vraiment sa voisine de table, si celle-ci est heureuse ou triste, si sa mère et son père se portent bien, à l’autre s’il a contribué au bon fonctionnement de la classe, à ses échanges, à sa solidarité. Il ne dira rien des théories et préfèrera pousser dans leurs retranchements des gamin·es peu concerné·es par la guerre d’Espagne et l’histoire de l’anarchie qui, pour la plupart, ne comprennent pas ce qui leur arrive et protestent avec véhémence contre ces intrusions dans leur “vie privée”. J’assistais à la scène avec ravissement, heureuse que mes élèves se rebiffent enfin, éblouie par ce monsieur de 78 ans à la verve rageuse qui ressemblait aux vieux de ma famille espagnole. Il dérangeait, avec son passé révolutionnaire et ses questions sur l’amitié.
Y’en a pas un sur cent et pourtant…
Ce jour-là, j’ai compris que l’anarchie n’avait pas nécessairement besoin de victoires éclatantes, de combats exemplaires, de déclarations d’intentions car elle se nourrit de ce qu’il y a de meilleur en l’être humain et en ce sens, elle ne peut être vaincue.
Isabelle Attard ne dit pas autre chose et la ténacité des militant·es à inventer une nouvelle façon de vivre, dans les ZAD, les quartiers libres, les lieux de travail autogérés, sauvegarde du pire.
Ce pire a un visage en France, le même depuis plusieurs quinquennats. Seul le nom change mais pas la sale tronche.
On lit Comment je suis devenue anarchiste, non pour respirer l’air des cimes, juste pour penser à l’instar d’Isabelle Attard, que l’anarchie est une façon d’être. Rien ni personne ne peut l’annuler par décret ou la dissoudre.
On ferme le livre et on est juste content·e.
Sophie Carrouge
Comment je suis devenue anarchiste , Isabelle Attard, Seuil, 2019, 160 p., 12 €.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Il est journaliste grand reporter dans les dernières années 80 sur tous les terrains de conflits de cette fin du XXe siècle, lieu d’horreur et de massacre de civils : depuis le Cambodge des Khmers rouges jusqu’à la guerre en ex-Yougoslavie, le siège de Sarajevo, Kaboul, Grozny… Il finit par perdre pied et doit être interné pour ne pas basculer dans la folie.
Ce qui le ramène vers son enfance et son adolescence lorsqu’il est confronté au “mal de vivre” incompréhensible et à la lente descente aux enfers, vers la folie, de sa mère “serrée dans l’étau de la dépression” qui “vit recluse dans sa chambre aux volets fermés” (p.59).C
Ce livre parle donc de blessure
Ce texte n’est donc pas une fiction, ni une autofiction mais un texte (auto)biographique, plutôt récit fragmentaire de son enfance et de ses relations avec sa mère qui jeune femme a été confrontée à l’Histoire (avec sa grande Hache comme le dit si bien Perec), quand toute jeune fiancée elle voit partir celui qu’elle aime à la guerre.
Ce livre parle donc de blessure, celle, inguérissable, issue de la mort de son aimé, Robert, le 9 juin 1960, en Grande Kabylie, annoncée page16 “[…] comme beaucoup d’appelés du contingent il vient d’avoir vingt ans. Doit-on mourir à vingt ans dans un décor si majestueux et si minéral ?”
Lettres d’une beauté flamboyante
Entremêlant le récit de passages consacrés à sa propre dérive consécutive aux horreurs qu’il a “couvert” en tant que reporter, par exemple lors de la destruction par l’armée russe de Grozny, l’auteur le tisse surtout des échanges épistolaires entre Danièle et Robert, lettres d’une beauté flamboyante, dans lesquelles éclate l’amour qu’ils se portent, se dévoile au détour d’une phrase leur désir, mais où perce aussi l’angoisse du lendemain qu’il et elle savent condamné.
Ces missives sont ce qui est peut-être le plus important dans ce récit, car il s’agit de témoignages à chaud de ce qu’ont ressenti, vécu, les appelés, et non d’une reconstruction a posteriori. Ces jeunes de vingt ans qui se sont retrouvés témoins, et acteurs d’une répression féroce exercée contre la population, femmes et enfants compris, que Robert essaie de mettre à distance et de retranscrire.
Ils préparent, en sous texte, l’avancée inexorable vers la mort de Robert, qui s’interroge sur leur rôle d’appelés du contingent devenus “des assassins”, qui découvre et apprécie les “ennemis” Kabyles, rudes montagnards comme lui et est admiratif de leur mode de vie tout en étant subjugué par la beauté de la nature et des paysages, identiques à ceux du Dauphiné dont il est originaire.
Blessure toujours occultée
Mais la Blessure de la mère, est plus que cela, métaphore de celle non refermée, non plus, depuis plus de soixante ans, celle ouverte dans les années 1960 lorsque la France a mené une sale guerre en Algérie “française” contre un peuple désireux de conquérir son indépendance.
Blessure toujours occultée, que la France ne regarde pas en face, abcès gangrenant la mémoire, dans laquelle le racisme larvaire puise ses sources, si rarement évoquée dans la littérature sauf de manière décalée comme dans le roman Des Hommes de Laurent Mauvignier, évoquant l’opposition dans la société contemporaine de deux anciens appelés, l’un devenu (revenu ?) raciste et l’autre honteux de ces faits et gestes, et dont on a tiré un film éponyme grand public.
Présenter nos excuses
Le livre se conclut dans un dernier chapitre qui voit la rencontre émouvante de Gilles Naudet avec le frère du fiancé de sa mère, et dans lequel il énonce sa décision : il retrouvera la famille du jeune fellagha “[…] qui a tué Robert et que Robert a tué. Puisque la France ne s’excusait pas de ce qu’elle avait fait, moi j’irais là-bas pour présenter nos excuses […]”
Bernard Foulon
La Blessure , Jean Baptiste Naudet, Folio Poche, 2021, 256 p., 8,10 e.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Le livre de Jean-Luc Einaudi rapporte des témoignages sur cette guerre coloniale qui fit dans les forces françaises et associées, officiellement, 106 658 mort·es et disparu·es. Côté vietnamien, le nombre a dépassé le million.
Des révoltes dans les années 1920-1930
Le 24 janvier 1927, 90 détenus s’enfuient du pénitencier de Lai-Chau avec quelques armes. L’armée se lance à leur poursuite et rapporte leurs têtes. Le 10 février 1930, deux compagnies de tirailleurs se rebellent à Yen-Bay au nom du Parti National Vietnamien. Les jours suivants des bombes explosent à Hanoï contre des commissariats. La répression est menée en aveugle, des avions bombardent et mitraillent les villages. Treize responsables du parti sont guillotinés. Des manifestant·es désarmé·es sont mitraillé·es.
En 1931, une journaliste attachée à la mission de Paul Reynaud, Andrée Viollis, dénonce la torture : “privation de nourriture, coups de rotin sur les chevilles, la plante des pieds, […] épingles sous les ongles, couper la peau des jambes en longs sillons combler la plaie avec du coton et brûler le coton. Introduire un fil de fer en tire-bouchon dans le canal urinaire et le retirer brusquement” . Elle révèle également l’usage de l’électricité. De nombreux prisonnier·es succombent sous les supplices ou sont le plus souvent exécuté·es après leur interrogatoire.
Les Vietnamien·nes sont mitraillé·es sur les routes, bombardé·es, les suspect·es sont exécuté·es, les prisonnier·es meurent en masse. Le général Billotte le 30 avril 1931 termine une note de service : “Mais cette tâche de répression serait vaine et fragile si elle n’était complétée par un effort systématique d’épuration aboutissant à l’extermination des meneurs bolchévistes…”
La situation en 1945
Le 2 septembre 1945, à Hanoï, Hô Chi Minh proclame l’indépendance du Vietnam et la naissance de la République démocratique.
Les Japonais ont capitulé, les troupes de Tchang Kaï Chek occupent Haïphong et les troupes françaises venues de métropole débarquent à Saïgon.
Des résistants, des combattants FTPF, qui ont été intégrés dans l’armée en 1944 en France pour mener les combats contre l’Allemagne, se retrouvent envoyés en Indochine “pour combattre des déserteurs japonais qui refusent la capitulation et des bandits qui terrorisent la population”. Ils témoignent. À leur arrivée, ils subissent le climat tropical, s’étonnent de voir les soldats japonais en armes garder les bâtiments publics, de la mentalité raciste des Français, des exécutions sommaires, des tortures appliquées aux suspects, du nombre important d’Allemands dans les troupes de la Légion étrangère, de la collaboration passée de la police française avec l’occupant japonais.
Le 6 mars 1946, un accord1 est signé entre Hô Chi Minh et Jean Sainteny qui autorise les troupes françaises à relever pour cinq ans les troupes chinoises au Tonkin et qui reconnaît l’indépendance du Vietnam : “1°) Le gouvernement français reconnaît la République du Vietnam comme un État libre ayant son gouvernement, son parlement, son armée et ses finances, faisant partie de la Fédération indochinoise et de l’Union française… 2°) Le gouvernement du Vietnam se déclare prêt à accueillir amicalement l’armée française lorsque, conformément aux accords internationaux, elle relèvera les troupes chinoises”. La cohabitation entre les troupes de l’armée vietnamienne et les troupes de l’armée française, dans un premier temps, est supportable. Pourtant, dès le départ, autour d’Hanoï, l’armée française se lance dans la “pacification” pour chasser le Viêt-Minh.
Témoignage de Jean Chaunac : “Nous arrivions pour libérer l’Indochine. Quand nous sommes arrivés, ce sont les Japonais qui nous ont armés. Sous les ordres du lieutenant-colonel Massu, nous avons reçu l’ordre de mettre de l’ordre dans la plaine de Can-Tho. Alors que personne n’avait tiré sur nous, Massu a donné l’ordre de mettre le feu aux paillotes. […] Les hommes de Massu, de la 2° DB, tiraient dans le tas […]. Alors qu’il allait pacifiquement se ravitailler à un village, une fois relevé par la Légion, “Ils tiraient sur le village n’importe où. C’était leur façon de faire voir que la Légion était là. C’était un ramassis de mecs de la Wehrmacht, de la Légion contre le bolchévisme […] qui s’étaient réfugiés dans la Légion étrangère. L’adjudant-chef qui était à la tête d’une section sodomisait des gamins. C’était une ordure”.
Des cas de conscience
Les témoignages rassemblés par Einaudi sont essentiellement ceux d’anciens résistants qui condamnent la torture et les exécutions sommaires. Ils se rendent compte qu’ils combattent un peuple qui rejette l’occupation française. Certains, membres du PCF, jugent que la participation du parti au gouvernement fera respecter les accords passés avec les Vietnamiens. La position du PCF, selon André Marty, est d’être un militaire irréprochable et courageux afin de gagner ses camarades à l’idée d’une paix. Certains ont pris langue avec des militants du Viêt-Minh et ont rédigé des articles dans des journaux vietnamiens.
Pierre Thomas tient son carnet de route : “Notre capitaine transmet à ses chefs de section un ordre verbal : Les conventions de Genève s’appliquent aux soldats d’une armée régulière, en uniforme, mais pas aux hors-la-loi, aux rebelles, aux terroristes qui, s’ils sont pris les armes à la main, doivent être exécutés”. Lui : “Il me semble avoir déjà entendu pareil discours sous l’occupation allemande…” “Je réprouve cette guerre et aspire à m’en tenir à l’écart. Si j’étais d’une nationalité autre que française, je n’hésiterais pas une seconde et passerais tout de suite de l’autre côté. Hélas ! Je ne puis pas prendre les armes contre ceux avec qui j’ai combattu depuis 3 ou 4 ans”. “Une douzaine de prisonniers a été fait, les uns après les autres de nuit et même de jour. Ne sachant pas que le village était occupé, ils se présentaient auprès du poste. Habillés en kaki, certains sans armes, d’autres armés. Deux chefs dont un officier ont été envoyés à Hanoï, les autres fusillés. Triste guerre. Je reverrai longtemps les yeux candides d’un petit bonhomme de 17 ans ayant un chandail militaire, arrêté de jour à proximité du village et ayant reçu une balle dans la cuisse. Il est parti devant deux soldats qui l’ont tué d’une balle dans les reins”. Il rencontre René L’Hermite, journaliste de L’Humanité, pour le prévenir qu’il sera abattu quand il accompagnera des troupes. Il l’informe du passé des officiers présents en Indochine qui ont participé activement à la chasse aux résistants pendant l’occupation allemande. Cela sera publié.
D’autres refusent de partir en opération après avoir vu les exactions qui s’y commettent. Claude Fontaine passe en conseil de guerre. Envoyé dans une compagnie de rééducation disciplinaire. On lui fait faire la pelote, courir en tournant en rond en tenant un fusil à bout de bras sous la chaleur jusqu’à ce qu’il tombe d’épuisement. Il est enterré plusieurs jours dans des trous dans lesquels il ne peut pas bouger. Il est passé à tabac. Il est emmené en opération dans des zones dangereuses en première ligne. Sa section est parachutée pour détruire des villages, mettre le feu, tirer sur tout ce qui bouge. Il attrape le paludisme, la dysenterie. Au bout du compte, il est réformé après un passage dans un hôpital psychiatrique.
Henri Martin, ancien FTP, est dans la marine. Il voit l’aviation mitrailler les barques de pêcheurs, les villages de bord de mer. Son bateau fait le blocus du Tonkin, qui connaît la famine, et coule les jonques qui apportent du riz. À son retour en France, il travaille à l’arsenal de Toulon et organise des distributions de tracts pacifistes. Arrêté en 1950, il fait deux ans de prison.
Des tortionnaires
Jacques Le Mire vit une enfance malheureuse entre un père violent et alcoolique et une mère sans ressources. Sans travail, sans logis, “ayant pris goût à l’alcool ”, accusé injustement de vol et passé à tabac par la police, il s’engage dans la Légion à 17 ans. Il est déclaré Belge de 25 ans le jour de son engagement. Envoyé en Indochine, il goûte les “avantages” sexuels et le pouvoir qu’il acquiert. Il est muté près d’un village où il découvre des corps décapités d’hommes qui refusaient leurs produits au Viêt-Minh. Des Viêt-Minh capturés et torturés indiquent un dépôt d’armes, l’un deux les guide. Le Mire raconte : “Le sergent le fit mettre à genoux, le dos tourné. Ensuite, il me fit prendre mon poignard et m’indiqua l’endroit où frapper : juste sous l’omoplate gauche. La lame glissa presque toute seule droit au cœur. Mort instantanée. J’étais plus blanc qu’un linge, paraît-il. – Bof, dit le sergent, il n’y a que le premier coup qui compte. Après, on s’y fait”. Lors d’un déplacement vers les hauts plateaux, la route est coupée régulièrement. Les légionnaires subissent des embuscades : “Nous fîmes descendre du camion une dizaine de prisonniers. Nous les fusillâmes dans la coupure de la piste. Les coolies rebouchèrent celle-ci et nous passâmes dessus. Ceci se passa deux fois de la même façon pour que nous ayons la paix sur la fin du parcours”.
Le 8 mai 1947, le lieutenant Abadie rédigeait la note suivante : “Il serait bon qu’avant de couvrir les rebelles de tous les crimes qui se commettent, nos éléments stationnés dans ces régions soient en mesure de se donner en exemple aux adversaires. Malheureusement, Il ne se passe pas de jour qu’on n’entende parler d’arrestations arbitraires, de vols, de pillages, d’extorsions de fonds, voire de meurtres. Les gens qui font les frais de ces criminelles facéties sont d’inoffensifs villageois, connus, hélas, souvent, pour leur aisance”. Il venait de connaître l’histoire d’un Vietnamien, qui, venant de percevoir 1 000 $ et buvant un café en terrasse, avait été jeté à terre par un officier du renseignement qui l’avait emmené dans sa voiture. Son épouse, qui s’était fait insistante, avait entendu que son mari, suspecté, avait été employé à une corvée et que, tentant de s’échapper, il avait été tué. Son portefeuille, qui lui avait été rapporté, contenait 140 $. Le sous-lieutenant, auteur du meurtre, avoua qu’il avait exécuté le Vietnamien parce qu’il le soupçonnait d’être un rebelle. Jugé par un tribunal militaire, il fut déclaré non-coupable d’homicide volontaire et non-coupable de blessures volontaires. Finalement, le général Périer lui infligea 40 jours de forteresse pour le motif suivant : “a arrêté sans en avoir reçu mandat et en dehors de tout flagrant délit ou de provocation un Asiatique qu’il soupçonnait d’activités Viêt-Minh, l’a emmené dans un lieu écarté où il lui a tiré deux rafales de mitraillette dans la tête bien que l’intéressé n’ait pas tenté de fuir” .
Jacques Delaubier, médecin dans une unité de la Légion, rapporte la réflexion d’un lieutenant, officier de renseignements : “Je ne comprends pas. Ça fait quatre mois que je suis ici. J’ai descendu plus de 100 types en quatre mois et on ne m’a même pas donné de citation”.
La guerre s’installe, les prisonniers militaires vietnamiens sont nombreux
Au fur et à mesure que le temps passe, la guerre se transforme. Des points forts sont tenus par des troupes françaises qui rayonnent autour et le reste du pays reste ou tombe sous le contrôle du Viêt-Minh. Les affrontements comportent maintenant des armes lourdes de part et d’autre. Les troupes vietnamiennes mènent une guerre d’usure contre ces points forts.
Les prisonniers militaires du Tonkin (PMT) sont de plus en plus nombreux et leurs conditions de vie sont épouvantables. Manque d’hygiène, nourriture inadaptée et insuffisante, travail trop dur, les maladies déciment les rangs des prisonniers. Le 19 mars 1951, le médecin-capitaine Rayjal écrit de retour du camp PMT de Khe-Tu : “Les prisonniers sont dans une misère physiologique assez difficile à imaginer. Soixante se trouvent hospitalisés à l’infirmerie, dont 30 atteints de béribéri confirmé ; les autres comprenant des affections digestives : dysenteries, des affections pulmonaires. D’autre part, une visite de dépistage rapide sur un groupe de prisonniers pris au hasard, considérés en bonne santé et travaillant tous les jours, m’a permis de dépister plus de 10 cas de béribéri, insipiens sur une soixantaine de l’effectif. On peut facilement en déduire que la totalité de l’effectif – plus de 1 000 PMT – se trouve plus ou moins en état de précarence et que si les conditions d’alimentation ne changent pas dans les semaines à venir, la main-d’œuvre PMT utilisée pour les travaux de bétonnage ne va pas tarder à faire défaut dans une très forte proportion. Les raisons de cet état de choses sont multiples : 1) La principale est l’alimentation insuffisante et mal équilibrée […] 2) Le travail demandé est trop important pour le nombre de calories fournies […] 3) Le mauvais état de santé antérieur […] 4) L’entassement, la malpropreté corporelle […]”
Le 31 mars 1951, le médecin-colonel Richet, directeur du service de santé de la zone opérationnelle du Tonkin, s’adresse au général de division commandant les forces françaises du Viêtnam-Nord. Il reprend les considérations de Rayjal : “50 cas (de béribéri) environ sur 1 300 internés. Pas de poisson sec depuis un mois. Ration quotidienne : riz blanc 450 g ; légumes verts. Pas de riz rouge, pas de soja. Deux décès environ par mois mais ce chiffre peu élevé est en « trompe l’œil ». En fait tous les « morituri » sont évacués sur l’hôpital provincial d’Haïduong qui est une formation civile vietnamienne.” Il met en cause le système de kapo, l’insuffisance d’infirmiers et préconise la libération des innocents (enquêtes trop longues) et des malades.
Le 9 juillet 1954, dans le cadre de la préparation des accords de Genève, il est demandé la liste nominative des prisonniers de guerre malades ou blessés susceptibles d’être échangés (en évitant les personnes dont l’état peut donner lieu à critiques). Le 11 mars 1955, le général de Beaufort se dit embarrassé de devoir remettre la liste nominative des prisonniers vietnamiens du fait qu’officiellement 4 500 détenus sont morts en captivité, mais que “des renseignements officieux donnés par l’officier de la commission mixte centrale chargé de ce problème, me permettent de penser que le nombre de PGI décédés ou exécutés dépasse au total 9 000. […] Enfin, il m’a été, d’autre part, rendu compte de ce que les registres des camps et prisons faisaient mention d’un grand nombre d’exécutions, surtout au cours des années 1952 et 1953. Dans ces conditions, j’ai l’honneur de vous demander : 1) Que des mesures soient prises pour que les registres des prisons et des camps soient mis à l’abri de toute indiscrétion 2) de m’autoriser à essayer d’éviter un échange des listes de PGI décédés”.
Des militaires des troupes françaises sont également prisonniers
Les conditions de vie dans les camps du Viêt-Minh sont très difficiles, surtout dans ceux réservés à la troupe. Ces camps sans barbelés, sans sentinelles armées se trouvent dans la jungle, qui les garde, sur les hauts plateaux dans un climat malsain qui entraîne de nombreux décès. Les prisonniers sont dans un dénuement total, sans nouvelle de la Croix Rouge. Ils construisent eux-mêmes leurs paillotes en bambou. Les anciens prisonniers de ces camps dénoncent les conditions sanitaires, mais nient avoir subi de mauvais traitements ou d’en avoir eu connaissance. Rapporté et conservé par l’Association Républicaine des Anciens Combattants : “Il y avait une infirmerie, une morgue, un baraquement cuisine, une paillote centrale destinée aux bureaux du « Comité de paix et de rapatriement » et du « journal du camp », une place pour les rassemblements pour les « feux de camp » et les « séances politiques », les « meetings », un jardin potager . […] La ration quotidienne était de 600gr de riz, des légumes, très peu de sel, pas de viande, une décoction de feuilles de goyavier pour boisson. […] Le climat tropical favorisait le développement des maladies exotiques : dysenterie, paludisme, malaria, typhus, béribéri, dengue, etc. On peut ajouter : les dartres annamites, la gale, les ascaris, […] les piqûres d’insectes, les rats et les sangsues qui s’installaient partout. […] Celui qui arrivait à s’acclimater dans les six à huit mois pouvait espérer tenir, à condition bien entendu qu’il maintienne une activité physique, de strictes mesures d’hygiène, qu’il mange et qu’il garde un certain moral. […] La fraternité existait peu, surtout entre les Européens. […] Le soir, au moins une fois par semaine, des séances de discussion, de critique et d’autocritique sur le travail, des séances politiques sur les thèmes du colonialisme, des guerres coloniales, de la paix en Indochine, du rapatriement du corps expéditionnaire, etc.”
Le camp 113 est particulièrement connu du fait de la présence dans ce camp de Georges Boudarel, un ancien professeur de philosophie au lycée Marie-Curie à Saïgon. Communiste, il a rejoint le Viêt-Minh en 1950. Boudarel a une fonction d’éducateur politique dans ce camp (commissaire politique). Plusieurs anciens prisonniers confirment le rôle purement idéologique dans le travail politique de Boudarel, son aide à mettre en œuvre des activités culturelles (journal, bibliothèque) et souligne son humanité, son souci de soutenir les uns ou les autres. Les résultats ne sont pas tangibles. Les témoignages font état de rêveries déconnectant l’auditeur du discours de Boudarel ou encore d’interventions opposées à la thèse du professeur qui n’ont eu comme conséquence qu’un bougonnement de celui-ci. On est loin d’un “lavage de cerveau”. Appelé sous les drapeaux, il est considéré comme déserteur par la France et condamné à mort par contumace. Après l’amnistie de 19662 , il rentre en France et devient assistant de faculté à Paris.
En 1991, Jean-Jacques Beucler, ancien prisonnier dans un camp du Viêt-Minh l’accuse de violences. Jean Robert, prisonnier dans le camp 113 à cette époque, convainc Jean-Luc Einaudi de la fausseté des accusations de “tortionnaire” et de “matraqueur” que subit Boudarel de la part de l’extrême droite et d’une partie des médias. Suivra une longue série de procédures qui se termineront par des non-lieux.
Conclusion personnelle
Pour moi, la lecture de ce livre est entrée en résonance avec les divers livres que je connaissais sur la guerre d’Algérie, sur la colonisation. On rencontre dans ce livre le lieutenant-colonel Jacques Massu, le capitaine Roger Trinquier dans des contre-maquis derrière les lignes Viêt-Minh, mais aussi le général Raoul Salan qui parle déjà de lutte contre-insurrectionnelle où la torture est centrale et le lieutenant-colonel Marcel Bigeard, futur inventeur des crevettes-Bigeard. La guerre du Vietnam menée par les États-Unis, que j’avais combattue dans le Comité Vietnam-National, avait relégué la première guerre du Vietnam au second plan. Bien sûr, le livre de Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l’école française, a fait le lien entre les méthodes de la “guerre révolutionnaire” menée par l’armée française en Indochine, méthodes perfectionnées pendant la guerre d’Algérie et, par la suite, transmises pour l’usage des dictatures en Amérique latine. Construit entièrement par des témoignages très violents, le choix d’Einaudi met en lumière le caractère criminel des armées coloniales.
Personnellement, je peux ajouter deux témoignages. Incorporé dans le Génie en 1971, j’ai eu l’occasion de voir, exhibée par un adjudant-chef de retour d’une opération au Tchad, la photo de lui tenant par les cheveux une tête humaine dans chaque main. Me trouvant avec ma compagnie au champ de tir, un sous-lieutenant se moquait de notre maladresse au pistolet-mitrailleur. Après avoir réussi son tir, il dit fièrement : “En Algérie, j’ai eu un fellaga d’une rafale comme ça, en diagonale, dans le dos”. Moi : “Dans le dos”. Un froid.
Dans ce livre, de nombreux actes de militaires me donnent à penser qu’ils relèvent de la psychopathie. Cela ne discrédite en rien la fonction de l’armée (défensive comme offensive) : tuer, détruire, soumettre. À propos de l’actuelle bataille dans le Donbass, Michel Goya, dans La voie de l’épée, écrit le 18 févier 2023 : “Pour détruire une armée, on ne connaît guère d’autres modes opératoires que l’attrition ou l’anéantissement. On se bat en essayant d’infliger bien plus de pertes à l’ennemi qu’à soi-même ou bien on essaie de disloquer le dispositif d’une grande unité afin de lui faire perdre sa cohérence”.
Enfin, les maquisards et les soldats du Viêt-Minh tuent des soldats du corps expéditionnaire dans des embuscades, bombardent et tuent pour prendre d’assaut les points fortifiés édifiés par l’armée française. Pour autant, leur comportement à l’égard des prisonniers n’est absolument pas comparable. Surtout, leur but de guerre est bien supérieur à celui des troupes françaises qui, petit à petit, ne comprennent plus pour quoi elles se battent.
Une leçon d’histoire qui exprime crûment ce qui est le plus souvent présenté sous un vocable édulcoré : pacifier, neutraliser, interrogatoire poussé, pertes, etc.
Michel Bonnard, 05 mars 2023
Viêt-Nam ! La guerre d’Indochine, 1945-1954 , Jean-Luc Einaudi, Le Cherche-Midi, 2001, 261p., 17,75 €.
De nombreux historien·nes, documents et témoignages à l’appui, ont écrit l’histoire de ces combattant·es de l’ombre. Je citerai Le Sang de l’Étranger de Stéphane Courtois, Denis Peschanski, Adam Rayski et Testamen t de Boris Holban. Après la guerre, le poète Aragon et le chanteur Léo Ferré feront revivre l’histoire des suppliciés de L’Affiche Rouge. 23 membres des FTP-MOI seront condamné·es à mort. 22 seront fusillés au Mont Valérien le 21 février 1944. Olga Bancic sera guillotinée le 10 mai 1944 à Stuttgart.
En ces temps où la “fabrique de l’opinion” s’obstine à imposer dans les têtes l’équation “résistance violente = terrorisme = horreur à éliminer”, je veux dire ce que je sais de l’histoire de mes parents Dvoira Vainberg et Yacov Stambul, protagonistes de ces moments terribles, Juif et Juive bessarabien·nes né·es en 1917 et arrivé·es à Paris en 1938. Terroristes ? Non, résistant·es !
Avant la guerre
La Bessarabie est partagée aujourd’hui entre la Moldavie (où est née ma mère) et l’Ukraine (la région entre Odessa et le delta du Danube appelée Bugeac où est né mon père). Elle a fait partie de l’empire Ottoman et a été annexée par l’empire russe en 1812. Pour “russifier” la région (qui est majoritairement roumanophone), le Tsar va faire venir des Juifs et Juives de Biélorussie et des pays Baltes. Ils formeront 15 % de la population et sans doute la moitié dans la capitale (Kichinev ou Chisinau) à la fin du XIXe siècle. Pour essayer de contenir la montée des idées révolutionnaires, la police tsariste organisera des pogroms, le plus emblématique étant celui de Kichinev (49 mort·es en avril 1903, mes deux grand-mères ont été des survivantes de ce pogrom).
Beaucoup de Juifs et Juives adhéreront aux différents partis ou mouvements révolutionnaires et abandonneront toute croyance religieuse.
La région est annexée par la Roumanie au moment de la révolution russe. C’est un royaume où les partis antisémites (qui se rallieront plus tard au nazisme) sont très puissants.
Ma mère est née dans un shtetl (= bourgade juive où les gens parlaient Yiddish) situé au bord du Dniestr. De l’autre côté du fleuve, c’était l’URSS, que ces Juifs et Juives révolutionnaires considéraient comme la Terre promise. Dans les années 30, pendant que les parents faisaient la prière au moment de se mettre à table, les cinq frères et sœurs discutaient bruyamment de Marx et d’Engels. Militante du Parti Communiste Roumain, ouvrière (avec Olga Bancic) à Kichinev, elle émigre en 1938. Il existe à cette époque en France, alors que le fascisme monte inexorablement et que le Front Populaire se délite, un tissu social qui unit les étranger·es autour du parti communiste : la MOI (Main d’œuvre immigrée) où on retrouve des syndicalistes, des anciens de la guerre d’Espagne et des réfugié·es de toutes origines. C’est dans ce milieu qu’elle va s’insérer.
Mon père a été un élève et un étudiant brillant. Il a été militant de l’Hashomer Hatzair (la gauche sioniste) puis du Parti communiste roumain. Il y aura des affrontements très durs à l’Université de Bucarest contre les “Gardes de Fer” (un mouvement paramilitaire fasciste). Son groupe est arrêté par la police roumaine en 1938. Mon grand-père achète le juge et, à la place de la prison, ce sera l’expulsion en France où mon père poursuit ses études.
La clandestinité
Le Pacte germano-soviétique ne troublera pas trop la plupart des Juifs et Juives étranger·es communistes. Ils et elles savent que l’affrontement avec l’Allemagne est inéluctable. La plongée dans la clandestinité commence dès la fin 1940 quand Pétain promulgue le statut des Juifs. Les membres de la MOI ne porteront pas l’étoile jaune.
Ma mère sera clandestine pendant quatre ans dans Paris occupé, agent de liaison dans la MOI. Elle parlait à peine le français avec un accent yiddish prononcé. Elle avait des faux papiers qui n’auraient pas fait illusion en cas d’arrestation. Mais, c’est à noter, elle ne sera pas dénoncée.
Elle côtoiera des résistants célèbres. Artur London (Juif Tchèque, un des membres avec Gronowski et Kaminski du triangle qui dirige la MOI). Ancien des Brigades Internationales, déporté à Mauthausen, il sera torturé et emprisonné après-guerre par le nouveau régime communiste, histoire racontée dans L’Aveu. Nicolas Zadgorski (Bulgare, responsable de la MOI en région parisienne, lui aussi connaîtra la prison dans son pays d’origine). Boris Holban (Juif bessarabien), responsable militaire des FTP-MOI jusqu’en août 1943, responsabilité qui sera ensuite assumée par Missak Manouchian. Ce dernier (issu d’une famille arménienne qui a survécu au génocide) était en contact avec le PCF par l’intermédiaire de Joseph Epstein (ou commandant Gilles), Juif polonais, ancien des Brigades Internationales, dirigeant des FTP de la région parisienne.
La vie d’une résistante étrangère clandestine était dangereuse à tout moment. Ma mère a avorté en pleine guerre (!!) et exfiltré les enfants de sa cousine vers le Sud de la France.
Le groupe Manouchian
L’histoire de la Résistance en France a souvent été mythifiée. Cette résistance a mis du temps, et c’est compréhensible, à devenir une force efficace et à pouvoir constituer de véritables maquis. Et la principale force qui a combattu la résistance, c’est Vichy, ses milices et sa police.
Un des actes fondateurs de la résistance armée est l’exécution d’un soldat allemand le 21 août 1941 par le colonel Fabien (Pierre Georges). Les FTP-MOI sont créées en avril 1942 et, fin 1943, elles constituent l’essentiel de la résistance militaire à Paris.
Il y a eu un débat sur la stratégie de la MOI. Boris Holban estimait qu’elle n’était plus en capacité d’augmenter les actions. Missak Manouchian a accepté la demande relayée par Epstein visant à les intensifier. En les appelant “l’armée du crime”, les Nazis ont énuméré leurs actions, la plus fantastique étant l’exécution du colonel Julius Ritter qui dirigeait le STO, action supervisée par Manouchian (28 septembre 1943). Le groupe sera l’auteur de 30 actions entre août et novembre 1943.
Mon père a d’abord fait partie du réseau Sylvestre-Buckmaster à la faculté des sciences où il étudiait.
Il est recruté dans la MOI par Cristina Boïco (Juive roumaine, responsable du service de renseignements de la MOI). Ses connaissances en chimie étaient précieuses. Les seules actions qu’il nous a racontées sont des sabotages de voies ferrées.
Le groupe Manouchian était structuré en “triangles”, pour éviter en cas d’arrestation, d’en savoir trop. Il comprenait des Arménien·nes (Manouchian, Tchakarian…), des Italien·nes (Fontanot, Stanzani, Terragni…), des Espagnol·es (Alfonso), des Français·es (Cloarec) et des Juif·ves de tous les pays d’Europe centrale et orientale.
Connecté à tous les triangles, il y avait Joseph Boczov (ou Boczor), Juif hongrois, ancien des Brigades Internationales qui dirigeait le détachement des dérailleurs. Mon père avait une très grande admiration pour lui. Il faisait partie du “triangle” Boczov-Glasz-Stambul. Boczov et Glasz ont été fusillés au Mont Valérien.
La grande rafle
Les collabos ont mis l’entièreté de l’appareil d’État issu de la IIIe République au service de l’occupant. Les BS2 (Brigades Spéciales) ont été créées en 1941 avec pour mission de traquer les “ennemis intérieurs” communistes, juifs, prisonniers évadés, réfractaires au STO…
En 1943, les BS2 sont dirigées à Paris par l’inspecteur Gaston Barrachin. En “bons fonctionnaires”, ils tenaient soigneusement leurs archives, ce qui a permis de reconstituer l’histoire.
Dès septembre 1943, ils ont repéré certains membres de ce qu’on appellera le groupe Manouchian. Malgré toutes les précautions prises par les clandestin·es, ils en avaient localisé un grand nombre quand ils déclenchent la grande rafle. Le premier qui tombe, c’est le commissaire politique de la MOI Joseph Dawidowicz le 26 octobre. Dawidowicz, torturé et arrêté avec d’importants documents sur lui, va parler, ce qui va permettre aux BS2 de localiser d’autres combattant·es. Manouchian et Epstein sont arrêtés le 16 novembre. Epstein sera fusillé, également au Mont Valérien, le 11 avril 1944.
Les 16 et 17 novembre, 67 combattant·es sont arrêté·es. Mon père, qui avait des faux papiers, est pris sur son lieu de travail dans le 10ème arrondissement. Il était suivi depuis plus d’un mois. Sa compagne, Menika Chilischi, juive bessarabienne, militante syndicale, arrêtée au domicile qu’elle occupait avec mon père à Arcueil, sera remise aux Allemands, déportée dans le convoi n°67 et gazée à son arrivée à Auschwitz le 6 février 1944.
L’affaire Dawidowicz
Quelques combattant·es ont échappé à la grande rafle. Pour les localiser, les BS2 disposent d’un atout. Sous la torture, Dawidowicz a parlé. Il accepte même de simuler une évasion pour faire tomber les autres. Sur ce qui suit, on n’a qu’une seule version, et personne ne peut garantir qu’il/elle sera assez fort·e pour résister à la torture. Si certain·es résistant·es avaient sur eux du cyanure, c’est bien parce qu’ils/elle savaient que les tortionnaires étaient capables de tout.
Soi-disant évadé, Dawidowicz obtient un rendez-vous avec des militant·es ayant échappé à la rafle dans une villa de Bourg-la-Reine. Là, selon le témoignage de Boris Holban et de Cristina Boïco qui survivront à la guerre, il avoue sa trahison (Cristina Boico le chargera dans un témoignage postérieur en affirmant qu’il a trahi de son propre chef) et il est exécuté par la resistance le 28 décembre 1943, son corps étant abandonné dans un terrain vague.
Après la grande rafle, les survivants des FTP-MOI cessent leurs opérations sur Paris. Il faudra quelques temps pour qu’une résistance beaucoup plus importante (sous les ordres du dirigeant des FTP Henri Rol-Tanguy, ancien des Brigades internationales), se reconstitue et joue un rôle décisif dans la libération de Paris entre les 20 et 24 août 1944.
Buchenwald
On connaît l’histoire des membres du groupe Manouchian, entre leur arrestation et leur exécution, en particulier par la lettre que Missak Manouchian envoie à sa femme Mélinée (qui a échappé à la rafle) la veille de son exécution : “le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps”.
Le fait que mon père ait survécu tient un peu du miracle. Il a été torturé dans la prison de Fresnes par Barrachin et ses hommes : battu à coup de nerfs de bœufs, nez tordu à la clé anglaise, yeux enfoncés. Tou·tes les résistant·es avaient été briefé·es en cas d’arrestation : vous dites ce que vos tortionnaires savent. Pour tout le reste, vous devez dire : “je ne sais pas”. Mon père sera condamné à mort, subira un simulacre d’exécution (avec des balles à blanc) et sera transféré au camp de concentration de Compiègne-Royallieu qui était une sorte de “centre de tri” de la déportation et de l’extermination. Il affirmera qu’il est roumain, mais pas juif, que sa circoncision est le résultat d’une opération médicale. Les Nazis ne savaient pas que Stambul est un nom juif. Il sera déporté comme communiste le 23 janvier 1944 à Buchenwald. Les conditions étaient très dures à Buchenwald, mais ce n’était pas un camp d’extermination. Mon père perdra 25 kg en un an et demi de détention, mais il survivra. Ma mère faisait partie des femmes chargées par le Parti communiste d’accueillir les déporté·es survivant·es à l’hôtel Lutétia. Une autre histoire commence dont je suis issu.
Le témoignage de mon père contre l’inspecteur Barrachin sera important, peut-être décisif. Barrachin sera un des très rares policiers exécutés pour l’ensemble de son œuvre. Les autres, rarement épurés, resteront en grand nombre dans l’appareil policier et se rendront tristement célèbres pendant les guerres coloniales.
Épilogue
La légende après-guerre d’une France quasi-unanimement résistante a fait rester dans l’ombre le rôle fondamental que les étranger·es ont joué dans la Résistance. Il n’était pas politiquement correct de dire que, pendant quelques mois, la seule résistance armée dans Paris était celle des étranger·es des FTP-MOI. Ou que, dans les troupes françaises qui ont libéré le pays, il y avait beaucoup d’Arabes, de Noirs et de républicains espagnols. Beaucoup de résistant·es survivant·es se sont fait oublier et n’ont revendiqué aucune distinction, avec juste la volonté de vivre normalement et d’avoir les enfants qu’ils et elles n’espéraient plus avoir. Mes parents, arrivés en France en 1938, seront naturalisés… en 1959, après leurs enfants, quand même nés apatrides.
Les ancien·nes FTP-MOI qui retourneront en Europe Orientale auront le plus souvent un destin tragique. Ils/elles seront emprisonné·es ou mis·e à l’écart comme Cristina Boïco et Boris Holban. Les informations sur la réalité du stalinisme et sur le retour de l’antisémitisme expliquent sans doute l’évolution politique de certain·es survivant·es resté·es en France vers l’anticommunisme et la droite. C’est le cas d’Adam Rayski mais aussi de mon père.
En 1989, peu avant son décès, il aura une réaction étonnante. Un documentaire sur les FTP-MOI sorti en 1985 passe à la télévision. Il s’agit de Des terroristes à la retraite de Mosco. Il y a dans le film l’interview de Mélinée Manouchian, qui met en cause le Parti Communiste, en l’accusant d’avoir sciemment envoyé le groupe à une mort certaine.
Malgré son anticommunisme, mon père aura cette réaction : “C’est stupide. Nous savions que, si nous ne combattions pas, nous étions condamnés à mort. Et si nous combattions, nous étions aussi condamnés à mort. Alors nous avons choisi de combattre”.
Pierre Stambul
Dis-moi qui tu décores… et je te dirai qui tu es. Dans la promotion 2023 de la légion d’honneur, il y a les lots de consolation des ami·es de Macron : Pénicaud, Belloubet, Vidal, Castaner, Ferrand. Il y a les récompenses (Bayrou). Mais il y a aussi Jeff Bezos, sans doute l’idéal macronien de la gestion d’entreprise : des travailleur·euses précarisé·es d’Amazon refusant par référendum de créer un syndicat pour ne pas perdre leur emploi. Le rêve, plus besoin de CFDT.
Économies d’énergie : Des mesures immédiates s’imposent. Finis les tickets dans les supermarchés, histoire de ne pas casser le moral des consommateur·trices face à l’explosion des prix alimentaires. Par contre, pour les jets privés, les économies peuvent attendre. Il faut bien que Darmanin puisse se faire photographier devant les ruines d’un immeuble marseillais depuis la Bretagne.
Efficacité : La France a du mal à devenir une grande puissance nucléaire. Les fuites et les fissures ralentissent la marche vers un avenir radieux. Heureusement, Macron est arrivé. Il a décidé de dissoudre l’IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire). Ses 1700 employé·es étaient des ennemi·es du progrès, c’est réparé. Pas les fuites et les fissures.
Égalité des sexes : La France avait déjà l’homme le plus riche du monde (Bernard Arnault). Elle a désormais aussi la femme la plus riche du monde : Françoise Bettencourt Meyers. Ne soyons pas mauvaise langue en allant raconter que les patrons de L’Oréal ont fait fortune en collaborant avec les Nazis et en finançant La Cagoule. Reste un dernier pas à franchir pour l’égalité : Bernard est beaucoup plus riche que Françoise.
Expertise : Bruno Lemaire songe à renégocier les contrats avec Vinci ou Eiffage qui assurent aux actionnaires des profits démesurés. Tout ceci vient de la privatisation des autoroutes en 2006. Dominique de Villepin avait confié cette privatisation à un expert qui assurait aux compagnies de gagner de l’argent. Si jamais elles n’en gagnaient plus, elles avaient la possibilité de dénoncer le contrat. L’expert qui avait assuré avec génie cette privatisation s’appelait Bruno Lemaire.
Humour : La meilleure blague du mois a incontestablement été racontée par Emmanuel Macron. En visite au Gabon, il a déclaré les yeux dans les yeux à Ali Bongo : “La Françafrique, c’est fini”. Candidat à sa succession, celui-ci a réussi à réprimer son fou rire. Quant à Vincent Bolloré, propriétaire des principaux ports africains, qui impulse l’humour en permanence sur CNews, il a sobrement déclaré : “même pas peur”.
Inégalité : Incontestablement, les femmes gagnent moins que les hommes. Notre grand réformateur Macron, que son nom soit béni, a décidé d’y remédier. Les salaires des hommes vont être baissés drastiquement.
Lumières : Un touriste qui tomberait sur une émission de Cyril Hanouna penserait instantanément que le pays des Lumières connaît une sérieuse crise énergétique.
Mémoire historique : Le Parlement français a reconnu que la conquête de l’Algérie par les troupes françaises avait provoqué la mort d’un tiers de la population. Il a décidé de débaptiser toutes les rues portant les noms des criminels des guerres coloniales ou de la boucherie de 1914-18… Non, j’ai mal lu. Il a déclaré que le génocide Arménien et l’Holodomor en Ukraine étaient des crimes contre l’Humanité.
Pénibilité : Ne pas en tenir compte est une folie. Après 57 ans, un policier n’a plus la force de donner des coups de matraque.
Réconciliation : Xi Jinping a convaincu les dirigeants saoudiens et iraniens que leur brouille devait cesser. L’Arabie Saoudite va reprendre ses exportations de cordes, l’Iran étant en pénurie après la dernière vague de pendaisons. Et l’Iran va livrer à son nouvel allié d’importants stocks d’acide, des fois qu’il y aurait de nouveaux opposants à dissoudre.
Sage : D’après le dictionnaire, c’est celui “qui a un art de vivre supérieur, qui peut être considéré comme un modèle”. Laurent Fabius qui a demandé à la DGSE de couler le Rainbow Warrior en 1985 et Alain Juppé qui avait, bien avant Macron, tenté de saborder les retraites, sont donc des “sages”. Ainsi que Jacqueline Gourault qui avait ferraillé contre le mariage pour tous. “Quand le sage désigne la lune, l’idiot regarde le doigt”. Alors regardons ce qu’est le Conseil Constitutionnel, gardien d’une constitution issue d’un coup d’État en 1958 fomenté par les partisans de l’Algérie Française.
Sénat : Cette noble institution, connue pour le fameux “train de sénateur” détient, en toute démocratie des pouvoirs exorbitants. Non seulement elle peut abolir les régimes spéciaux de toutes les professions, mais elle est la seule à pouvoir changer le régime spécial des membres du Sénat. Et elle n’est pas masochiste. Elle dispose depuis 1905 d’une caisse de retraite autonome très abondante qui garantit aux sénateurs et sénatrices en moyenne 4400 euros par mois de retraite pour un seul mandat. Vous avez dit régime spécial ?
Pierre Stambul
Écologies le vivant et le social , coordonné par Philippe Boursier et Clémence Guimont, éditions La Découverte, janvier 2023, 624 p., 28 €.
Les médias contre la gauche , Pauline Perrenot, éditions Agone, mars 2023, 312 p., 15 €.
Chères collaboratrices Comment échapper au féminisme néolibéral , Sandrine Holin, éditions La Découverte, mars 2023, 240 p., 19,50 €.
Aux anarchistes , Fernand Pelloutier, éditions Nada, mars 2023, 112 p., 9 €.
Selon les critères médicaux purement cliniques, Serge est sorti du coma. Cela signifie qu’il entrouvre les yeux, mais nullement qu’il est réveillé.
Les soins qui lui ont été dispensés depuis son arrivée à l’hôpital ont visé à juguler diverses lésions et infections. Celles-ci ont pour origine le tir de grenade dont il a été victime, mais aussi les conditions dans lesquelles les premiers secours lui ont été dispensés sur les lieux mêmes de la manifestation – les forces de l’ordre interdisant aux pompiers et aux ambulances d’accéder aux personnes blessées pour les prendre en charge.
Ces soins ont contribué à ce que l’état de Serge, qui reste d’une “extrême fragilité”, ne se dégrade pas davantage. Cela permet d’espérer son retour à la conscience, mais ce n’est pas encore le cas.
À ce jour, il est impossible d’affirmer que Serge va recouvrer ses esprits et l’usage de son corps (ses membres et ses sens, sa capacité de respirer et de parler) ou d’évaluer les séquelles de sa blessure, et une rechute infectieuse demeure à craindre.
Son pronostic vital reste donc engagé. C’est pourquoi nous dénonçons toute utilisation qui pourrait être faite de la sortie de son coma : Serge est malheureusement fort loin d’être tiré d’affaire. Prétendre le contraire serait un pur mensonge.
Les parents de Serge, le 26 avril 2023
Merci de diffuser ce communiqué le plus largement possible.
Irlande – 1er jour férié dédié à une femme
La très catholique Irlande est en pleine mutation. Une déesse préchrétienne du panthéon païen, Brigitte, (Brigid, Brid ou Bridie, équivalent de Saint Patrick) qui incarne le pont entre l’hiver et le printemps, la nature, la fin du long mois de janvier, la lumière, le renouveau (les journées s’allongent) l’espoir, devient désormais l’icône des féministes : le 1er février, Imbolc, journée du renouveau de la nature, est célébré également par les écologistes. Pour la première fois, en l’honneur de Brigitte, ce 1er février 2023 devient officiellement jour férié en Irlande.
L’église catholique avait récupéré le personnage celtique : Sainte Brigitte avait fondé le monastère de Kildare au VIe siècle. Bien qu’ayant donné son nom à des lieux variés, églises ou clubs de foot, la Sainte restait dans l’ombre. Mais des femmes et militant·es féministes (notamment du groupe Herstory) ont voulu se réapproprier l’histoire de l’Irlande et faire contrepoids à l’excès consumériste et dévotionnel de la Saint Patrick. Une pétition a circulé dès 2019 pour faire du 1er février un jour de fête en l’honneur de la déesse celtique, avec succès. Brigitte, c’est aussi la sororité car elle tisse, et donc symbolise le lien entre toutes les femmes. Elle sait aussi guérir, venir en aide, manier le verbe, et montrer sa force et sa fierté. Ce 1er février, les Irlandaises s’affichent et clament “I am Brigid”.
Véro
Egalité femmes-hommes : la duplicité du gouvernement
Macron fait des phrases, crée un “index” de l’égalité…
La solution à la double journée de travail des femmes résiderait principalement dans une meilleure répartition des tâches dans le couple. Considérer principalement la chose sous cet angle ignore le fait que 26 % des familles sont monoparentales. Cela satisfait surtout les patrons qui, pour défendre leurs profits, s’en prennent à toutes nos conquêtes sociales, exigeant la destruction des services publics (crèches, enseignement, hôpital, services sociaux, logement social, maisons de retraite, etc.).
Avant que le mouvement ouvrier n’ait acquis l’obligation scolaire sous pression de la lutte, éduquer et prendre soin des enfants toute la journée était une tâche domestique. Avant le développement des services de santé publique, le soin des malades, la prise en charge des personnes âgées était aussi une tâche domestique. Les vagues de luttes ont à chaque fois permis de réduire le travail non rémunéré des femmes par la conquête de nouveaux services publics (crèches publiques, maternelles deux ans…).
Macron annonce un service public de la petite enfance. En diminuant les normes d’encadrement pour créer des places, en allouant des fonds publics aux structures privées, en évinçant les enfants de deux ans de maternelle. La casse des services publics crée une forte pression sur les familles pour qu’elles prennent plus encore en charge le renouvellement de la force de travail. Les femmes des catégories populaires en sont les premières victimes.
Combattre pour l’égalité, c’est militer en défense des services publics, de la Fonction publique et pour la socialisation du travail domestique. C’est mettre ouvertement en cause le capital.
Hélène
Grève, blocage et retrait !
Depuis janvier, des millions de travailleurs et travailleuses, précaires, féministes, jeunes, gilets jaunes… qui se mobilisent pour le retrait de la “réforme” des retraites. Par la grève et la manifestation, par des actions d’occupation, de blocage, de reconduction de la grève, d’occupation des places… Ils et elles le font à l’appel d’une intersyndicale très large, ou plus exactement malgré les limites de ces appels.
À cet égard, la discussion ne porte pas sur l’unité syndicale en soit, mais : sur quelle orientation ?
Jusqu’à maintenant, l’intersyndicale porte la revendication de retrait de la réforme, qui est effectivement pleinement justifiée. Mais comment l’obtenir ? Elle veut mobiliser le plus possible de gens dans des grandes manifestations lors de “journées d’action” : plus que le nombre de grévistes, l’essentiel est le nombre de manifestant·es. Car le but est de montrer le soutien de l’“opinion publique”, pour faire reculer le gouvernement.
Cette stratégie montre ses limites. Divers courants ou sites révolutionnaires ou se prétendant comme tel, estiment parfois que la politique de l’intersyndicale ne pose pas de problème (toutes les difficultés reposant sur la “base” pas mobilisée) ou à l’inverse qu’il suffirait de l’ignorer au profit de la seule construction de la lutte à la base.
Mais nous sommes dans une lutte à caractère national. S’il est tout à fait justifié d’essayer d’impulser l’auto-organisation des luttes à la base (AG souveraines et grèves reconductibles), un cadre national est nécessaire y compris pour favoriser leur développement et leur généralisation : par la coordination des AG et secteurs en lutte. Mais aussi par une intersyndicale qui s’appuie sur cette auto-organisation, ses revendications et formes d’action.
La force du monde du travail c’est le nombre, mais aussi la capacité de “bloquer l’économie”, autrement dit démontrer que la société ne peut pas fonctionner sans lui. C’est pourquoi les grèves des raffineur·es, des cheminot·es, des éboueur·res… jouent un rôle majeur dans ce mouvement, les soutenir concrètement et tâcher d’étendre ces grèves aux autres secteurs doit constituer un axe primordial.
C’est ce que refuse de faire l’intersyndicale nationale. Comme elle refuse de soutenir les actions qui visent les lieux de pouvoir, ou de faire campagne sur la question des violences policières (alors que ce sujet apparaît enfin massivement dans le débat public).
Ces manques sont déjà graves. Une stratégie uniquement axée sur des manifestations nombreuses lors de “journées d’action” a déjà montré ses limites dans le passé : en 2010 déjà sur les retraites, cela a été fait, le prix à payer pour cela fut l’échec du mouvement.
Mais il y a plus grave : depuis peu, alors que le mouvement est prêt de porter l’estocade à ce pouvoir honni et affaibli, des directions syndicales réclament la “pause”, le “moratoire”, la “médiation”, bref un “signe” de l’exécutif pour mettre fin à la mobilisation… ce que par ailleurs personne ne demande dans les secteurs en lutte. Cette proposition tourne le dos à la revendication du retrait, et rendrait à coup sûr plus difficile un maitien ou un nouveau départ de la mobilisation après une éventuelle “médiation”.
Dans cette situation, renforcer les luttes auto-organisées à partir de la base, dans leur diversité actuelle et aussi mener le débat d’orientation dans le mouvement syndical sont tous les deux nécessaires, avec comme rexigence : le retrait, et maintenant !
Quentin Dauphiné
(texte rédigé avant les manifestations, grèves et décisions de l’intersyndicale du mardi 28 mars)
Les passages en force au niveau parlementaire (couronné par le 49-3 et une censure évitée d’un poil) ainsi qu’au niveau politique avec le discours provocateur et insultant de Macron ont contribué à modifier profondément les conditions du rapport de force dans la lutte pour le retrait de la réforme des retraites.
Le passage en force affaiblit encore plus le pouvoir
La crise sociale aggravée à présent par une crise politique semble devoir s’amplifier et durer. Cette crise est analysée par certain·es comme insurrectionnelle et prérévolutionnaire. En tout cas, actuellement, c’est la rue et la grève qui imposent leur rythme et le pouvoir ne gouverne plus qu’à coup de répression policière. Borne va, à terme, faire les frais d’un remaniement, et pourquoi pas, le renégat Dussopt et tout·es les ministres millionnaires rattrapé·es par des affaires. Les colères et les exigences de démission convergent vers Macron. Son prestige est écorné partout. Il n’a pu festoyer entre rois à Versailles. Il commence à être lâché par une partie de la bourgeoisie. Il a grillé ses cartouches pour le reste du quinquennat et devrait avoir encore plus de mal à passer de nouvelles lois scélérates. La loi immigration est repoussée, la loi sur les retraites ne pourra être promulguée avant le 14 avril, date où on saura s’il y a censure et si la procédure de référendum d’initiative partagée peut être engagée.
Macron droit dans les bottes du Rassemblement national
Il maintient sa loi alors que les concessions aux Républicains l’ont rendue nettement moins rentable pour les exigences européennes, motivation réelle de cette réforme et qu’en plus elle risque d’être retoquée par le Conseil constitutionnel. C’est qu’il s’imagine, tel Thatcher contre les mineurs, capable de casser ce mouvement et en même temps les syndicats et ce qui reste d’acquis sociaux, en digne champion du néolibéralisme… alors qu’il n’est que le marchepied du Rassemblement national. Élu pour faire barrage au RN, il est en train de favoriser l’accession au pouvoir de celui-ci. Il a fait élire les deux tiers des député·es RN en n’appelant pas à voter LFI dans les duels. Puis la crise qu’il a initiée sert les visées de Le Pen qui n’a qu’à attendre son heure. Et que dire de cette ahurissante tactique répercutée par différents médias : la dissolution pour nommer Le Pen à Matignon et ainsi la discréditer avant la présidentielle. Un sondage récent prévoit bien que le RN deviendrait le premier parti avec au moins 200 député·es. Pour peu que les capitalistes, constatant combien Macron est grillé, décident de changer de monture, on peut imaginer ce que ça donnerait dans un pays dont tous les verrous démocratiques ont déjà été mis à mal : protection sociale, services publics, haute fonction publique, avec une police votant RN à plus de 50 %…
Dans le cadre de la lutte contre la réforme des retraites, pour battre le RN aussi, il importe, à la fois de montrer combien il profite de la stratégie de Macron et de démystifier sa prétention à être actif contre cette réforme. Il suffit de rappeler son programme, son absence dans les mobilisations (sauf pour inciter à attaquer les SO syndicaux) et son action purement formelle à l’Assemblée. Une garantie contre le risque d’accès du RN au pouvoir, c’est la mobilisation populaire actuelle qui contribue à politiser rapidement les participant·es, particulièrement la jeunesse. Et puis les cadres interpro et les Ag de quartiers peuvent concourir à dynamiser et étendre les réseaux de lutte contre l’extrême droite. Et ce d’autant plus si on gagne sur le retrait de la réforme.
Le retrait, à portée de la force conjuguée de l’intersyndicale et de l’auto-organisation
La mobilisation a déjà bousculé la macronnie, mais c’est le moment de porter l’estocade à ce pouvoir fragilisé, en lui imposant le retrait de sa réforme. Il n’y a plus beaucoup à pousser pour imposer cette exigence portée par tou·tes les opposant·es. Les différentes formes de mobilisation doivent s’accorder pour en finir au plus vite.
À commencer par l’intersyndicale nationale qui n’est pas loin d’atteindre ses limites, elle a su s’unifier sur la revendication du retrait portée par les masses et mettre dans la rue des millions de manifestant·es. La permanence de son unité et l’appel à mettre le pays à l’arrêt le 7 mars avaient permis de faire oublier son retard à l’allumage face à cette réforme annoncée depuis longtemps, ainsi que l’appel à des journées de grève et manif espacées sans plan de mobilisation, butant sur le “tunnel” des vacances décalées. Le 49-3 a permis que l’unité perdure. Mais la stratégie des journées d’action isolées est restée la même alors que la mobilisation changeait rapidement de nature. Son incapacité à dépasser ce cadre, dénoncée à l’occasion de toutes les grandes grèves est présentée comme condition de son unité : pas d’appel à reconduction ni blocages pour la CFDT, pas de rassemblements sur les places publiques pour FO, pas de dénonciation des violences policières pour l’UNSA et son influent syndicat de policiers. Les dérapages de plus en plus marqués de Berger proposant unilatéralement une pause et une médiation sont dilatoires et tirent l’intersyndicale vers le bas : la demande de médiation annoncée par différents responsables syndicaux, n’a pas été décidée par l’intersyndicale.
Sans préjuger des conséquences des tensions au sein de la CGT et du positionnement de Sophie Binet et de la nouvelle direction confédérale, la rencontre avec Borne, la veille de la prochaine journée d’action risque d’être de tous les dangers si l’intersyndicale ne fait pas clairement et unitairement du retrait un préalable pour rester dans la réunion.
La deuxième composante de la mobilisation, nettement renforcée depuis le 16 mars, ce sont, partout dans le pays, d’innombrables intersyndicales, syndicats et AG interpro et sectorielles qui ont reconduit les grèves et/ou appelé à rassemblements (dont les permanences d’élu·es sont souvent la cible), occupations de places, blocages, manifs interdites et actions de solidarité contre le niveau invraisemblable de violence d’État… Et, mauvaise nouvelle pour Macron, les jeunes entrent de plus en plus massivement dans la lutte. Iels se mobilisent à leur façon, plutôt dynamique et spontanée, malgré une forte répression policière et administrative. Les blocages d’établissements, occupations d’amphis, manifs sauvages se généralisent. Une coordination nationale étudiante s’est mise en place. Les quartiers commencent à se mobiliser.
Beaucoup déploraient (ou se satisfaisaient) de la faiblesse de l’auto-organisation dans ce mouvement. Cela est explicable par l’efficacité des appels syndicaux, par la difficulté de remettre en place et actualiser les outils de l’auto-organisation (listes mail et What’sApp ou équivalent, lieux de réunion, équipe d’animation…). Et aussi – c’est un phénomène nouveau – par la grande fatigue professionnelle des militant·es utrasollicité·es chacun·e dans leur secteur par les conditions de travail, les contre réformes (du bac ou de la SNCF par exemple) et par la pression “R. H.” de la hiérarchie1 … La colère a eu raison de tout cela, et l’auto-organisation est enfin là, même si elle manque encore de coordination.
Le syndicalisme et les AG doivent s’apprivoiser
Il ne saurait y avoir concurrence entre les luttes auto-organisées et les luttes syndicales. Elles sont complémentaires, comme le mouvement en cours l’illustre. Les syndicats ont su montrer qu’ils étaient incontournables, malgré leurs conceptions assez figées, pour la plupart d’entre eux, sur les formes d’action et la démocratie dans les luttes. Une idéologie globalement réformiste, actualisée en partie tous les trois ans, ainsi que l’individualisation et la dépendance vis-à-vis du pouvoir organisée par le dialogue social et les moyens afférents, peuvent troubler la boussole des directions syndicales. On a pu le constater avec les signatures unanimes d’accords Fonction publique sur le télétravail et la protection sociale complémentaire, qu’elles veulent à présent, en pleine mobilisation sur les retraites, réitérer aux niveaux ministériels. L’auto-organisation, elle, par la souveraineté des AG peut se prononcer en temps réel sur les revendications, l’action et surtout sur les résultats obtenus. Et aussi associer les différentes catégories de syndiqué·es (ou non), la jeunesse, les privé·es d’emplois, les retraité·es, les associations des quartiers…
L’intersyndicale ne pourra pas plus longtemps taire les reconductions de la grève qui ont permis aux secteurs disposant d’un pouvoir de blocage (cheminots, énergies dockers, nettoyage et même éducation avec le bac et Parcoursup…) de jouer un rôle important dans l’évolution du rapport de force. Puisque les records inédits du nombre de manifestant·es n’ont pas suffi, il faut renforcer le blocage de l’économie afin que les patron·nes, et financier·es qui tirent les ficelles de leur pantin Macron, y perdent suffisamment de profits pour le laisser choir. De même la dénonciation par des directions syndicales des blocages et autres actions plus déterminées est inacceptable de tous points de vue : d’abord parce que c’est l’orientation que prend clairement la lutte depuis le 49-3. Et l’intersyndicale a menacé de risques de radicalisation si Macron persistait dans son passage en force et il serait diviseur de se désolidariser d’une telle évolution rendue inéluctable. Ce n’est pas tout non plus d’appeler la mobilisation des jeunes et de vouloir la cantonner aux signatures de communiqué intersyndicaux (qui ont omis souvent de parler de la jeunesse) par des responsables d’organisation de jeunesse. À présent les jeunes sont là et il faut lutter avec eux et elles, comme contre le contrat première embauche (CPE), en 2006, dernière bataille victorieuse (y compris après l’adoption de la loi) des syndicats. Il est scandaleux d’entendre dans des instances syndicales ou des AG : “les jeunes vont prendre le relais” quand on sait combien les pouvoirs craignent ces mobilisations de la jeunesse, et les répriment dès le début, Macron battant là aussi les records de violence comme pour “protéger” les mégabassines voulues par l’agro-business. De ce point de vue la responsabilité des personnels et des syndicats enseignants et du sup est majeure.
Olivier Vinay, le 31 mars 2023
Cet opuscule est une petite bombe qui contribue à transformer, selon son auteur, une mobilisation défensive en reconstruction.
Ne nous le cachons pas, en ces dernières décennies, malgré une succession de luttes remarquables et la forte mobilisation actuelle, nous ne cessons de perdre, et c’est ce qui risque de se passer encore ce printemps. Bernard Friot comme à l’accoutumée, soldat inlassable d’un VRAI communisme, fidèle aux idéaux et programmes de l’après-guerre, nous pousse à attaquer, à tout renverser et à recréer.
Dans les premiers chapitres, il rappelle les grands axes de sa réflexion : détacher le salaire de l’emploi et l’attacher à la personne, à sa qualification si bien que la retraite après la vie professionnelle n’en est plus différente que par sa liberté. Et n’en dépend plus financièrement (nombre d’annuités, de versements de cotisation, etc.). Car dans le nouveau système, échappant au bénévolat – roue de secours d’un État infirme, incapable d’assumer et de soutenir nombre d’associations adventices palliant ses insuffisances – le/la “retraité·e” pourra exercer une activité utile et choisie, y compris dans les entreprises, avec son salaire continué, calculé de la façon la plus juste (75 % du meilleur salaire brut et non net comme actuellement).
La révolution est dans cette rupture entre un emploi le plus souvent imposé – tout dégradé et sous-payé qu’il soit – pour les besoins de la sacro-sainte production (l’économiste parle au sens strict de la “religion” du capitalisme) et l’activité aimée du travailleur ou de la travailleuse.
On ne subira plus un emploi, si épuisant et pénible soit-il, une bonne moitié de son existence dans la perspective d’en être délivré plus tard !
Ce faisant, on dynamite le système néo-libéral qui a tout prévu pour cacher le caractère insupportable d’un bon nombre d’existences – y compris la “gestion” de la souffrance au travail !
Politico-philosophiquement c’est la proposition la plus audacieuse qui ait jamais été faite dans ce domaine : détacher le salaire de l’emploi, et donc cesser d’alimenter la machine capitaliste broyeuse d’êtres.
En découle une série de conséquences, à revers du consensus actuel : ainsi l’âge, stigmatisé dans l’ensemble de la société parce qu’associé à cette religion de l’emploi qui seul donnerait quelque valeur et but à la vie, cesserait d’être le critère de base de tout jugement de valeur comme c’est le cas actuellement. Avec lui le fameux argument de la “solidarité intergénérationnelle” si souvent invoquée par le pouvoir pour détruire les résistances militantes et que la présence d’une jeunesse éclairée et offensive dans les manifestations, actions, déclarations actuelles, contre sa politique, rend inopérante.
La “valeur-travail” serait balayée par cette réalité : c’est le travailleur qui donne à son activité sa valeur, et non l’inverse selon l’estimation préconçue de ceux qui nous subordonnent.
De même, l’argument ressassé de la “quantité de travail” n’aurait plus lieu d’être puisque travail et salaire à vie étant attribués à chacun·e, on ne parlerait plus de la rareté de l’emploi ni de la nécessité de son “partage”.
Bernard Friot innove dans la forme de son exposé le rendant ainsi aisément accessible à toutes et tous.
Comme il le fait sur scène, il imagine des dialogues avec divers·es travailleur/’euses qu’il s’agit de convaincre ; et tout à la fin une sorte de fable politique décrit la société à venir.
Un petit livre étonnamment clair et vigoureux donc, sans lourdeur, traversé d’un humour combattant si nécessaire, et qui, avec un regain de courage, nous donne l’envie de lire et relire les précédents ouvrages de cet auteur.
Marie-Claire Calmus
Prenons le pouvoir sur nos retraites , Bernard Friot, éditions de La Dispute, 2023, 8 euros.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
Autant par parti-pris idéologique que par choix budgétaire, la baisse des pensions de retraite ainsi que celle de l’indemnisation du chômage représentent un enjeu politique majeur pour la classe dominante qui “fait les poches” des pauvres. Alors que le capital se restructure, le risque du chômage s’accroît et fait pression sur les salaires. Dans le même temps les chômeur·es sont poussé·es à accepter n’importe quel emploi.
Les difficultés que rencontrent les personnes ayant perdu leur emploi sont multiples et peuvent mener au désespoir. Le parcours pour obtenir leurs droits à l’allocation chômage d’Aide au Retour à l’Emploi (ARE), les difficultés qu’elles rencontrent à la suite de la baisse de leurs revenus, l’inquiétude qu’elles ont pour leur avenir, l’isolement social qu’elles peuvent ressentir, les sentiments d’échec au cours de leur recherche d’un emploi, tout cela provoque souvent des drames difficilement surmontables.
Quelle est la place du chômage dans le processus de production ? Comment l’idéologie dominante le stigmatise ? Comment est-il indemnisé ?
Les origines du traitement de la pauvreté
Au Moyen-Âge, selon les préceptes catholiques, la charité impliquait l’aumône et l’accueil des pauvres dans des hospices. À l’opposé, le mouvement protestant dénonçait la dépendance du pauvre au riche et demandait à ce que ce/cette dernier·e fasse travailler le pauvre.
L’Ancien Régime a créé des “ateliers de charité”, puis au XVIIe siècle la création des “hôpitaux généraux” généralisera une politique d’enfermement.
En France, les corporations créèrent des sociétés de secours mutuel dès le XVIe siècle. Interdites par la loi Le Chapelier en 1791, elles seront réintroduites par la monarchie de juillet pour lutter contre la paupérisation. L’“Office du Travail” créé en juillet 1891 contrôlera ces caisses et classera les formes de chômage pour déterminer celles qui donneront droit à indemnisation.
L’idée de chômage n’apparaît qu’à partir de la Révolution industrielle, d’abord en Angleterre, au début du XIXe siècle, avec le régime de Speenhamland qui assurait aux pauvres dans chaque paroisse des aides en nature. Ces aides en nature disparaîtront en faveur d’aides financières avec l’assurance chômage (dès 1911 en Angleterre puis généralisée après 1942 suite à la publication du rapport de William Beveridge).
Avec le développement du capitalisme, le débat sur la nature du chômage et de son indemnisation pouvait commencer. Selon Marx, le chômage divise le prolétariat (entre les salarié·es et les chômeur·es) et favorise le patronat qui, grâce à ce volant de chômeur·es, peut baisser les salaires. À l’opposé, selon Malthus, cela déprécie la valeur travail. Cette opposition se retrouve encore aujourd’hui où le/la chômeur·e est stigmatisé·e comme rétif/ve à la “valeur travail”.
Mise en place de l’indemnisation du chômage en France
Pendant la Première Guerre mondiale, l’État intervient à travers le “Fonds national de chômage” qui subventionne les départements afin de soutenir les caisses syndicales. À la Libération, en pleine reconstruction, la Sécurité sociale est créée, mais sans branche pour le chômage. Ce n’est que le 31 décembre 1958 et en dehors du cadre de la Sécurité sociale, qu’est créé le régime d’assurance chômage. L’Association pour l’emploi dans l’industrie et le commerce (Assedic) collecte les cotisations sociales et verse les allocations, et l’Union nationale interprofessionnelle pour l’emploi dans l’industrie et le commerce (Unedic) met en œuvre la réglementation de l’assurance chômage et en garantit le financement. En 1967, l’Agence nationale pour l’emploi (ANPE) est créée pour orienter et faciliter la recherche d’un emploi. Jusqu’en 1982, l’indemnisation représentait 90 % du salaire brut. À partir de là, les conditions vont être durcies et les indemnités réduites. En 1984, l’Allocation Spécifique de Solidarité (ASS) sera créée pour les “fins de droits” (aujourd’hui :17,90 € par jour – 8,95 € à Mayotte – pendant six mois renouvelables) et, en 1988, le Revenu Minimum d’Insertion (RMI) remplacé en 2008 par le Revenu de Solidarité Active (RSA : 575,52 € en 2022 pour une personne seule). Toujours en 2008, Assedic et ANPE fusionnent dans Pôle emploi, regroupant la gestion financière du chômage et la recherche d’emploi.
Aujourd’hui, les aides apportées aux pauvres sont encore pour certaines d’ordre privé comme le Resto du cœur, les soupes populaires, etc. et par des revenus institués par l’État pour les personnes sans ressources : le Revenu de Solidarité Active, des minima sociaux pour les personnes handicapées, les familles nombreuses, les personnes âgées, etc.
Les limites du système
Depuis la fin des “Trente glorieuses”, le chômage de masse s’est généralisé avec des fluctuations importantes et a touché diversement les groupes de personnes actives. Le niveau de formation, le sexe, le lieu d’habitation, l’âge, l’origine ethnique et la région d’habitation sont des facteurs qui influent sur la possibilité d’accéder à un emploi stable et satisfaisant.
L’INSEE donne tous les trimestres le taux de chômag e au sens du Bureau International du Travail : fin 2022, il était de 7,3 % (2,3 millions). Par comparaison il était de 3,2 % en 1975 et de 10,7 % en 1994. Ce taux de chômage défini par le BIT concerne les personnes de plus de 15 ans sans emploi durant une semaine donnée, qui ont effectué au cours des quatre dernières semaines une démarche active de recherche d’emploi ou qui ont trouvé un emploi qui commence dans les trois mois. Cela ne représente qu’une petite partie des personnes actives qui n’ont pas d’emploi. Le chômage au sens du recensement comptabilise les personnes qui se déclarent au chômage (inscrites ou non à Pôle Emploi) et celles qui affirment rechercher un emploi. Elles sont 1,8 million supplémentaire.
Les jeunes (15-24 ans) sont les plus touché·es puisqu’ils/elles représentent au sens du BIT 18 % des chômeur·es et leur taux d’emploi n’est que 34,9 % (employé·es ou au chômage). Enfin, les jeunes sorti·es du circuit scolaire sans emploi, ni en études, ni en formation sont 11,6 %.
Par ailleurs, la comparaison du taux d’emploi entre les hommes et les femmes est sans surprise de 70,7 % pour les hommes et de 65,4 % pour les femmes.
La population immigrée active représente plus de 3 millions de personnes et, parmi elles, 17 % sont au chômage, dont un taux plus important pour leurs enfants. Par ailleurs l’Observatoire des inégalités précise que 5,4 millions d’emplois sont interdits aux immigré·es non-européen·nes.
En ce qui concerne les seniors, 40 % des travailleur·es se trouvent sans emploi au moment de liquider leur retraite et 30 % d’entre eux et elles se trouvent en dessous du seuil de pauvreté.
Aides pour le retour à l’emploi
Lors du premier contact à Pôle emploi le/la demandeur·e d’emploi est tenu de définir et actualiser un Projet Personnalisé d’Accès à l’Emploi (PPAE). En cas de refus d’élaborer ou d’actualiser son PPAE, il/elle peut faire l’objet d’une radiation de la liste des demandeur·es d’emploi.
Les stages de formation pour une réorientation et/ou une qualification supérieure proposés par Pôle emploi sont réalisés par des officines à but lucratif qui, souvent, sont incompétentes. Les stages ne mènent pas nécessairement à des emplois et sont utilisés pour faire baisser le nombre de chômeur·es de catégories A, B, C. Ces stages peuvent également être un choix personnel. Ces formations sont limitées à la durée de l’indemnisation du chômage. Si elles durent moins de 40h l’Aide au Retour à l’Emploi (ARE) est maintenue, si elles les dépassent, la formation peut être financée par le Compte Personnel de Formation (CPF) du chômeur et son allocation passe à “l’ARE Formation”, dont le montant minimal est de à 21,78 € par jour, plus faible que celui de l’ARE (30,42 €/jour).
La création d’entreprise est une des propositions phares qui n’est pas sans portée idéologique, c’est aussi un renforcement de l’ubérisation. L’an passé un million d’entreprises ont été créées, dont 61 % sont des micro-entreprises : une façon de sortir du chômage, mais avec très peu d’avenir.
Les propositions et conseils de la part de Pôle emploi sont liés au bassin d’emploi proche et sont souvent insuffisants pour faire avancer la recherche d’emploi du chômeur·e.
Il ou elle subit un contrôle constant de sa situation (travail, arrêt maladie, absence, etc.) car tout changement doit être signalé à Pôle emploi dans les 72h. De plus, un contrôleur·euse peut vérifier ses démarches de recherche d’un emploi, ses envois de CV, sa participation à des ateliers, etc. Bref, le/la demandeur·e d’emploi se trouve encadré dans un système qui, à propos de tous les aspects de sa vie, repose sur la menace de perdre ses indemnités et ses capacités à poursuivre une existence digne.
L’indemnisation du chômage
Entre 25 % et 42 % des salarié·es éligibles ne demandent pas les prestations auxquelles ils/elles ont droit et seuls 36,6 % des chômeur·es touchent une indemnité. En 2006, c’étaient 49,8 % qui en touchaient une ! L’indemnité moyenne est de 960 €. Parmi l’ensemble des chômeur·es, le taux de pauvreté est de 39 %.
5,15 millions de personnes étaient inscrites à Pôle emploi en juin 2022 dont 2,2 millions travaillaient déjà chaque mois et voyaient en conséquence leurs indemnités recalculées à la baisse.
Le versement de l’Aide au Retour à l’Emploi est conditionné à l’actualisation de la situation du ou de la demandeur·e d’emploi chaque mois à partir du 28 de chaque mois jusqu’au 15 du mois suivant.
Les recettes proviennent des cotisations des employeur·es à hauteur de 4,05 % des salaires bruts (de fait, une partie du salaire de l’employé·e) et par une fraction de la CSG, ce qui accroît le pouvoir de l’État sur ces recettes.
Le système, par nature contre-cyclique, présente des résultats nets variables, liés à la conjoncture : globalement, il distribue toujours plus lors de crises et moins lorsque l’emploi se porte bien. L’idée de réduire les indemnisations lorsque la situation est favorable (alors que le coût du chômage est plus faible) et le ramener à ce qu’il est actuellement lorsqu’elle est défavorable est absolument inique. C’est pénaliser les chômeur·es et susciter une compétition entre eux.
Actuellement, l’indemnisation du chômage fait des bénéfices : 2,5 Md€ en 2021 et les projections, après les réformes actuelles, font état de 3,1 Md€ en 2023 et 4,2 Md€ en 2024. Sachant qu’en 2022 les recettes ont été de 42,5 Md€ et les dépenses de 40 Md€, le bénéfice représente 5,9 % des recettes. Ces excédents permettent au régime d’assurance chômage d’entamer le remboursement de sa dette .
Dispositions jusqu’au 31 janvier 2023
Les réformes successives de l’assurance chômage font que les conditions d’indemnisation sont de plus en plus dures. Le 18 juin 2019, Édouard Philippe et Murielle Pénicaud ont présenté leur “réforme” : le calcul du Salaire Journalier de Référence (SJR) change : il faut avoir travaillé six mois (au lieu de quatre) sur les 24 derniers mois (au lieu de 28) ; un jour travaillé donne droit à 1,4 jour d’indemnisation ; le rechargement des droits à l’indemnisation chômage est repoussé à six mois (contre un) ; par ailleurs, afin de prioriser les contrats longs, un système de bonus-malus est institué pour les entreprises de plus de 11 salariés dans sept secteurs d’activité qui recourent fréquemment aux contrats courts, sans effet jusqu’ici.
L’Aide au Retour à l’Emploi est calculée sur le Salaire Journalier de Référence. Elle est de 12,47 €, + 40,4% du SJR (depuis le 1-07-2022) ou à 57 % du SJR par jour (le plus avantageux est retenu). Le montant journalier ne peut pas être inférieur à 30,42 € et ne peut pas dépasser 75 % du salaire journalier. Depuis le 1er juillet 2021, si le SJR dépasse 87,65 €, l’ARE est réduite de 30 % au neuvième mois d’indemnisation, sauf pour les chômeurs de 57 ans et plus.
La durée de cette indemnisation est égale au nombre de jours calendaires compris entre le premier jour de la première période d’emploi identifiée dans la Période de Référence Affiliation (PRA) et le terme de cette période. La PRA est de 24 mois pour les salarié·es de moins de 53 ans et de 36 mois à partir de 53 ans. La durée minimale est de six mois. La durée maximale d’indemnisation est de 24 mois avant 53 ans, 30 mois pour ceux ou celles qui ont 53 ou 54 ans et 36 mois pour ceux ou celles qui ont 55 ans ou plus.
Le/la chômeur·e inscrit·e à Pôle emploi est soumis·e à des obligations multiples sous peine de radiation partielle ou totale et donc de perte d’allocation qui en font un individu suspect placé sous surveillance. La baisse du chômage, dont se félicite le gouvernement, est le résultat d’un acharnement à radier le plus possible de chômeur·es. Les motifs sont variés, tels que “l’insuffisance d’actes positifs et répétés en vue de retrouver un emploi, de créer, reprendre ou développer une entreprise” ; “le refus à deux reprises d’une offre raisonnable d’emploi” ; “le refus d’élaborer ou d’actualiser le PPAE” ; “la non- présentation à une action de formation” ; “l’absence à un rendez-vous avec Pôle emploi” ; “le refus de se soumettre à une visite médicale” ; “le refus de suivre ou l’abandon d’une action d’aide à la recherche d’une activité professionnelle” ; “la fausse déclaration pour être ou demeurer inscrit sur la liste des demandeurs d’emploi” ; “la fausse déclaration en vue de percevoir indûment le revenu de remplacement”…
Dispositions à partir du 1er février 2023
Suivant la loi du 21 décembre 2022 appliquable aux demandeur·es d’emploi ouvrant des droits après le 1er février 2023, la durée de l’indemnisation du chômage sera réduite de 25 %, si le taux de chômage au sens du BIT est inférieur à 9 % (et il est de 7,2 % actuellement) ou s’il baisse durant trois trimestres consécutifs. Si le taux de chômage est supérieur à 9 % ou s’il progresse de 0,8 point en un trimestre la durée d’indemnisation sera rétablie à son niveau actuel (celui au 31 janvier 2023). Pour un retour à une durée d’indemnisation égale à celle d’avant le 1er février 2023, il faudrait un énorme volant de chômage non souhaitable : avec 2,2 millions de chômeur·es au sens du BIT aujourd’hui (5,15 millions au total), il faudrait 550 000 chômeur·es de plus au sens du BIT soient 25 % de plus (ou 1,2 million de plus en tout).
Une question se pose : sur 287 zones d’emploi, 40 se trouvent à avoir un chômage supérieur à 9 %. En fonction de la conjoncture et de la région où un·e demandeur·e d’emploi se trouvera, le même euro cotisé ne donnera pas droit aux mêmes prestations. Dans ces zones, les demandeur·es d’emploi ne devraient-ils/elles pas bénéficier d’une durée égale à son niveau actuel ? Enfin, le fait que certain·es ont réussi à trouver un emploi doit-il impliquer de diminuer la durée d’indemnisation à ceux/celles qui n’y sont pas parvenu·es ?
Par ailleurs, cette loi instaure une présomption de démission et supprime l’accès aux allocations chômage en cas d’abandon de poste. Elle en supprime également l’accès en cas de deux refus en un an de contrats à durée indéterminée pour un·e salarié·e ayant un contrat court.
Cette loi prévoit de “donner un blanc-seing au gouvernement afin qu’il puisse se substituer totalement aux partenaires sociaux pour fixer de nouvelles règles d’indemnisation” 1 .
Ceci est d’autant plus vrai et inquiétant que, le 23 décembre 2022, un projet de décret a été présenté par Olivier Dussopt selon lequel, si le taux de chômage devait passer en dessous des 6 %, la durée d’indemnisation serait réduite de 40 % par rapport à celle du 31 janvier 2023. Projet retiré provisoirement devant le tollé que cela a provoqué. Pour la petite histoire, il semble que cette proposition a été lancée par Macron lui-même et, venant du chef, elle fut reprise sans état d’âme par les ministres signataires.
Tous ces efforts sont demandés pour faire des économies aux dépens des chômeur·es et des cadeaux aux entreprises comme indiqué dans le Projet de loi de finances pour 2023 : maîtiser l’évolution des dépenses “par la réforme des retraites, la réforme de l’assurance chômage […] et la maîtrise des dépenses de santé” avec l’objectif de “poursuivre la tratégie de baisse des prélèvements obligatoires [… L’objectif] sera poursuivi, notamment avec la suppression de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises” 2 .
Le sens de cet acharnement
Deux démarches se sont opposées dans la lutte contre la pauvreté : faire la charité ou mettre au travail. Le capitalisme penche sans surprise pour la seconde : augmentation du temps de travail (recul de l’âge de la retraite, imposition d’heures de travail aux allocataires du RSA, attaques contre les 35 heures) et incitations pénalisantes pour un retour rapide au travail, peu importe lequel. Par ailleurs, il peut se montrer “charitable” en distribuant quelques primes, béquilles pour des salaires insuffisants, ou encore charité privée grâce à des associations ou grâce à des fondations humanistes et philanthropiques de quelques milliardaires.
Le chômage, produit du fonctionnement instable du capitalisme, est consubstantiel au capitalisme. Les chômeur·es constituent une “armée industrielle de réserve” qui permet aux capitalistes de faire pression à la baisse sur les salaires. Si le chômage est un manque à gagner, puisqu’aucun profit n’est réalisé sur le dos des chômeur·es, c’est sur le dos des chômeur·es que se paie la perpétuation de ce volant de chômage.
La dénonciation des pauvres (les “sans dents”) et des chômeur·es (paresseux/euses, profiteur/euses et responsables de leur situation) forment un continuum qui pèse sur la résistance aux dispositions toujours plus dures imposées aux chômeur·es. L’idéologie qui consiste à stigmatiser “l’assistanat”, la mauvaise volonté des pauvres et à invoquer les difficultés à financer l’indemnisation du chômage est à la fois fausse et largement diffusée dans la société par la droite et l’extrême droite. Cette rengaine est illustrée par Macron : le 17 septembre 2014, il explique sur Europe 1 : “Dans mes dossiers, il y a la société Gad : il y a dans cet abattoir une majorité de femmes, il y en a qui sont pour beaucoup illettrées !” et encore, le 15 septembre 2018, dans le jardin de l’Élysée à l’adresse d’un chômeur il affirme : “Je traverse la rue et je vous en trouve ”. Les pauvres sont une classe dangereuse, c’est l’unique raison qui fait qu’il leur est apporté un petit revenu dans un “enfermement” constitué de contrôles administratifs intrusifs.
Le capitalisme financier rencontre des limites liées au dérèglement climatique, à la raréfaction des ressources naturelles et aux conséquences du creusement des inégalités. Dans cette situation, il recherche des régions où il peut imposer des salaires extrêmement bas pendant qu’il accélère l’automatisation de la production comme des services. Au bout du compte, faute de gains de productivité suffisants, ses profits s’obtiennent par une intensification et un allongement du travail. Dans ces conditions, le chômage a de beaux jours devant lui et les chômeur·es de très mauvais moments à passer.
L’économiste atterrée, Sabina Issehnane, conclut : “À l’encontre de ce type de réformes régressives, il s’agit de renouer avec l’essence même du système d’assurance-chômage, dont la finalité est d’être une assurance sociale qui assure un revenu décent aux travailleurs et travailleuses en cas de chômage, tout en permettant à toutes et à tous d’accéder à un emploi qui permette de vivre dignement ”.
Pour ma part, la lutte contre les régressions sociales auxquelles on assiste pour les retraites, la santé, l’indemnisation du chômage, la destruction des services publics ne peut s’opérer que par la généralisation des mouvements de luttes revendiquant de nouveaux moyens, de nouveaux droits propres à saper et à ébranler l’hégémonie des pouvoirs dominants.
Michel Bonnard, 19-02-2023
C’est le titre du dernier livre de Alain Refalo aux éditions Chroniques sociales.
On connaît Alain, enseignant engagé, notamment dans le collectif des désobéisseurs et désobéisseuses qui avait mené la lutte contre le fichage des enfants dès trois ans par l’école, via Base-élèves, le livret personnel de compétences, et autres outils de contrôle, utilisation pourtant contraire à l’éthique de nos professions.
Aujourd’hui, dans ce livre important, clair, l’auteur passe en revue les différentes formes prises par la militarisation en cherchant à apporter des alternatives crédibles dont nous pourrions nous saisir :
démilitariser la mémoire nationale guerrière, avec ses rues, ses monuments…
revisiter les symboles : défilé, hymne…
démilitariser l’économie : visibiliser, dénoncer les budgets, les exportations d’armes, l’impensé de la reconversion de la production industrielle d’armes…
démilitariser la société, l’école : développer des stratégies civiles de défense, faire sortir les militaires de l’école, non au SNU, démilitarisation de la police et gendarmerie…
Un chantier essentiel !
Alain Refalo rappelle que la France fait partie des cinq pays les plus militarisés au monde, et la guerre russo-ukrainienne est un nouvel amplificateur de ce processus, or, on le sait, la militarisation constitue une puissante force de domination qui empoisonne nos sociétés en s’associant aux nationalismes, au capitalisme, au patriarcat, à la prédation écologique.
Un “cocktail” tout à fait létal !
Emmanuelle
Démilitariser la France, Plaidoyer pour un pays acteur de paix , Alain Refalo, Chronique sociale, 2022, 132 p., 14,00 €.
Nb : sur le sujet, voir la revue : Silence numéro 502 : Résister à la militarisation .
L’activité économique, dans l’énergie comme dans tous les secteurs, pose des questions environnementales. David, délégué syndical CGT de la Raffinerie de Donges en Loire-Atlantique, nous explique dans cette interview comment les salarié·es de TotalEnergies prennent en compte ces problématiques dans leur intervention syndicale.
L’Émancipation : Quels sont les impacts de vos métiers sur vos vies du point de vue santé/environnemental ?
David : Si différents métiers sont exercés par les travailleuses et travailleurs d’une raffinerie, la plupart du collectif de travail, salarié·es du donneur d’ordre TotalÉnergie comme des sous-traitants, est exposé à de multiples agents chimiques dangereux dont certains cancérogènes, mutagènes, reprotoxiques mais aussi au bruit et pour certain·es au travail en horaires décalés (tôt le matin, tard le soir, de nuit). Les impacts sur la santé sont importants par l’accumulation des expositions aux polluants notamment au benzène ou à l’amiante, encore très présente sur notre site, classée comme cancérogène probable par le centre international de recherche sur le cancer et aussi la désynchronisation du rythme biologique causée par les horaires de travail atypiques. La pollution environnementale n’est pas à dissocier des expositions sur le lieu de travail, on pourrait même considérer qu’un collectif de travail en bonne santé est la garantie d’une moindre exposition des riverain·es, qui sont d’ailleurs souvent les mêmes qui travaillent à l’usine.
Le calendrier récent vient nous rappeler que ce type d’industrie peut être à l’origine d’accidents majeurs comme les accidents industriels de Lubrizol à Rouen, d’AZF à Toulouse et de Total à La Mède, des 26 septembre 2019, 21 septembre 2001 et 9 novembre 1992, qui trouvent leur origine dans une logique de production capitaliste du profit à tout prix.
Le respect strict, et les moyens d’y parvenir, par les patrons de leurs obligations de non altération de la santé des salarié·es et de l’environnement devraient être une priorité. Le retour des CHSCT avec des prérogatives renforcées, l’interdiction de la sous-traitance dans les industries à risques et les sites classés SEVESO, l’investissement sur l’ensemble des sites avec le maintien de tous les emplois et le recrutement massif de personnel qualifié, la réintroduction d’une maintenance préventive avec une surveillance accrue des installations, les services de secours à la hauteur des enjeux dans les sites industriels, le renforcement des moyens humains et juridiques des services de l’État (inspection du travail, DREAL et CARSAT), l’impunité zéro contre la délinquance “en col blanc”, la création de l’infraction de crime industriel dans le Code pénal, sont des revendications portées par la CGT.
L’Émancipation : Comment intégrez-vous ces questions au niveau du syndicat ?
David : Nous intégrons ces thématiques dans les assemblées générales de travailleur·euses et disposons, à Donges, d’un collectif interprofessionnel qui réunit l’ensemble des syndicats CGT présents dans les sites SEVESO de la zone. Au niveau de notre fédération syndicale, la FNIC, le collectif Santé-Travail met au débat et produit des écrits sur ces sujets. Un membre du collectif est d’ailleurs à l’origine d’un bouquin qui sortira prochainement : Santé au travail et luttes de classe, vécu et analyse d’un ouvrier syndicaliste.
L’Émancipation : La direction de Total met parfois en avant des préoccupations écologiques pour justifier sa politique. Qu’en est-il vraiment ?
David : La direction de Total dispose d’énormes moyens financiers pour assurer une communication conséquente de “greenwashing”, la transition vers des moyens de transport ou des produits de consommation moins polluants n’est qu’une opportunité pour cette entreprise capitaliste de faire toujours plus de cash. Il s’agit ici d’une transition économique plus qu’écologique. Les multinationales, depuis 2009 et surtout sous l’ère Macron ont obtenu, d’une part, de nombreux coups de ciseaux dans des dispositions protectrices du Code de l’environnement et du Code du travail qui rendent la production plus risquée et, d’autre part, une manne financière d’argent public considérable pour “décarboner” leur production.
L’Émancipation : Que penses-tu de ce qu’on peut entendre dans certains milieux écologistes selon quoi la fermeture de sites polluants est de toute façon une bonne chose et que les augmentations de salaire servent de toute manière à consommer plus ?
David : La pollution est une question planétaire, la réduire à l’échelle de sa région ou de son pays ne résout rien, si ce n’est assister à une délocalisation de cette pollution. Dans le raffinage, l’exemple est criant suite à la fermeture de plusieurs raffineries. L’année passée a vu pour la première fois en France depuis les années 1950, les importations d’hydrocarbures raffinés dépasser la production. Les produits importés viennent principalement d’Asie où les normes sociales et environnementales sont encore moindres qu’en Europe. C’est donc, à mon sens, la question des besoins des populations et de leurs modes de production dont il faut débattre. Il doit revenir aux citoyen·nes et aux seul·es producteur/trices de richesses, les travailleurs et travailleuses, de choisir les moyens et modes de production capables de répondre aux besoins de la population.
L’Émancipation : Le réseau écosyndicaliste a publié un communiqué dans lequel il a soutenu les luttes pour les salaires dans le secteur des raffineries. Qu’as-tu pensé des arguments ?
David : De nombreux arguments développés dans le communiqué sont similaires à ceux que la CGT a inscrit dans ses tracts et partagé avec les grévistes lors de la récente grève, qui je le rappelle, portait trois revendications : une augmentation de salaire indexée à l’inflation dans un contexte où le groupe Total réalisait 18,8 milliards de dollars de bénéfices pour le seul premier semestre 2022, l’embauche des travailleurs et travailleuses précaires qui représentent jusqu’à 15 % des effectifs dans nos usines SEVESO et un plan massif d’investissements sur nos sites visant justement à répondre aux enjeux environnementaux. Nous nous sommes retrouvés face à une direction qui refusait de négocier immédiatement, engendrant ainsi une pénurie aux pompes et à un gouvernement mettant en œuvre des réquisitions, cherchant ainsi à isoler et à diaboliser les raffineurs en grève.
L’Émancipation : Comment vois-tu l’évolution du mouvement social sur les questions sociales et écologiques ?
David : L’année 2022 est marquée par les innombrables luttes dans les entreprises sur la question des salaires. Une question centrale est revenue dans le débat : l’indexation des salaires sur l’inflation. La réponse gouvernementale et patronale par des primes, d’ailleurs désocialisées, ne répond pas aux grévistes qui ont bien conscience que seule une augmentation générale du salaire est le commencement d’un véritable partage des richesses produites. Ces combats, qui sont finalement fréquents dans les entreprises, se poursuivront certainement avec vigueur en 2023 où une inflation à 6,1 % est annoncée dans la zone euro.
Pour la CGT, les choix technologiques des moyens de production de l’énergie découlent des logiques de rentabilité des groupes énergétiques et de décisions politiques des gouvernements successifs ces 20 dernières années dans le secteur de l’énergie. L’énergie ne peut pas être laissée dans les mains du marché avec des effets spéculatifs. Ce néolibéralisme, appliqué à l’énergie et à l’ensemble de l’économie, détruit la santé des travailleuses et travailleurs ainsi que notre planète. Les capitalistes ne rendront évidemment jamais la production socialement juste et renouvelable, nous devons donc préparer des mobilisations d’ampleur afin de reprendre le contrôle des outils de production, c’est une nécessité sociale, une urgence pour notre planète.
Entretien réalisé par Serge Da Silva
Pourquoi s’opposer au photovoltaïque dans les espaces naturels, agricoles et forestiers sans pour autant accepter le nucléaire ? La “crise” de l’énergie est posée au détour d’une guerre et d’un dérèglement climatique dont on prend brusquement conscience. Après avoir nié pendant des décennies ces problèmes dont ils sont co-responsables, les décideurs se présentent subitement comme les sauveurs, avec des projets destructeurs. Notre camarade Agnès Bernard a rencontré des militant·es du collectif Elzéard-Lure en Résistance1 , qui s’emploie à démasquer les véritables enjeux des projets en cours pour mobiliser la population.
L’Émancipation : Qui êtes-vous ?
Collectif Elzéard : Suite aux épisodes des Gilets jaunes sur les ronds-points et leur interdiction dans notre belle région des Alpes-de-Haute-Provence, quelques personnes se sont dit qu’on ne pouvait pas en rester là. Elles et ils ont pris l’initiative d’organiser toute une série de réunions-rencontres dans les villages au pied du massif emblématique de la Montagne de Lure, pour définir ensemble les thématiques qui préoccupaient les participant.es. L’énergie en était une parmi d’autres, avec les questions de la dépendance à un réseau très complexe, approvisionné pour une part importante par la cinquantaine de centrales nucléaires, et alors quoi mettre en face comme alternative ?
En même temps, nous avons découvert une multitude de projets d’installations de centrales photovoltaïques plus ou moins avancés, voire aboutis. Peu à peu nous nous sommes rendu compte que plus de 500 ha de forêts ou de zones naturelles, soit en propriété communale, soit privés, allaient être victimes d’une logique purement marchande pour le dire gentiment. Les impacts de cette vingtaine de centrales PV envisagées, sur la biodiversité, le climat, le micro-climat, sur une zone humide concernée, étaient soit complètement méconnus par une grande part des habitant·es, ou acceptés avec l’argument que les communes manquaient d’argent, que les taxes allaient augmenter autrement, et de toute façon on ne pouvait pas être contre tout.
Choqué·es par le préalable manque de concertation et de transparence réelle, nous, quelques habitant.es des petits villages ruraux d’horizons divers, avons créé fin 2019 le collectif Elzéard-Lure en Résistance.
L’Émancipation : Pourquoi vous opposez-vous à la construction de centrales photovoltaïques ou d’éoliennes dans la montagne de Lure ?
Collectif Elzéard : La vocation des espaces naturels, agricoles et forestiers est de garantir le maintien de la biodiversité, la captation du carbone, la reproduction du cycle de l’eau et aussi de garantir la production alimentaire au plus proche des consommateur/trices. Les doctrines régionales en matière photovoltaïque au sol sont de privilégier les zones déjà “anthropisées”, les toitures, etc. L’ADEME, agence de l’État, a recensé des centaines de milliers d’hectares de toitures disponibles. On constate, dans les zones artisanales, industrielles, commerciales situées dans les grandes et moyennes agglomérations et métropoles, très peu de photovoltaïque sur toiture. Que l’État fasse appliquer ses propres recommandations. Quelle logique à produire l’énergie dans les arrières-pays, loin des centres principaux de consommation ? Même RTE, le réseau de transport d’électricité français, se pose cette question.
L’Émancipation : S’opposer n’est-il pas, en fait, accepter la construction de nouvelles installations nucléaires ?
Collectif Elzéard : Cette transition énergétique, cette conversion soudaine à l’écologie, représentent plutôt une opportunité financière pour les multinationales et leurs actionnaires, grandement aidés par les fonds publics.
L’acceptation de la destruction et/ou l’artificialisation de milliers d’hectares d’espaces naturels, agricoles et forestiers dans toute la France est un non-sens, voire une catastrophe écologique. Ce n’est pas pour autant une acceptation du nucléaire, tout aussi dangereux et polluant pour d’autres raisons. On constate qu’aucune énergie n’est verte ni décarbonée, elles s’ajoutent les unes aux autres, et de nouveaux besoins sont créés continuellement pour nous donner, à ceux et celles qui ont les moyens, une illusion de bonheur par la consommation frénétique.
L’Émancipation : Les propositions du gouvernement répondent-elles à la gravité de la situation ?
Collectif Elzéard : Les propositions du gouvernement sont une fuite en avant catastrophique pour l’environnement. Tout en critiquant le Brésil pour sa déforestation de l’Amazonie, la France s’apprête en toute impunité à couper des milliers d’hectares de forêts au nom de la transition énergétique, alors qu’elle devrait tout faire pour les protéger, par exemple en redonnant plus de moyens humains à l’ONF. L’Europe elle-même refuse maintenant d’importer des produits qui impliquent une déforestation ailleurs.
L’Émancipation : Qu’en pensent la population et les municipalités concernées ?
Collectif Elzéard : La prise de conscience est très lente à s’élargir. La lutte se construit tout aussi lentement et se radicalise à la hauteur de l’autisme du gouvernement et de ses représentant·es2 . La population locale, de plus en plus connectée à internet et à l’inverse, de plus en plus déconnectée du vivant et de son environnement proche, est peu encline à accepter des augmentations d’impôts. Le porte-monnaie l’emporte.
Notre but est d’informer, d’alerter la population locale et de mettre en garde face au démarchage insistant et opaque des multinationales auprès des communes et propriétaires privés, fait de manière insistante et opaque par des multinationales. Nous voulons aussi faire connaître in situ les espaces concernés avec tout ce qui y vit, la faune, la flore, la partie invisible du vivant, qui sera détruit si on n’arrive pas à empêcher ce rouleau compresseur. Rouleau compresseur qu’aucune enquête publique, qu’aucun avis défavorable des organismes consultés n’est capable d’enrayer sans une opposition solide en face. Les municipalités pour leur part, voyant les dotations de l’État diminuer, sont prêtes pour un grand nombre à privatiser les biens publics que sont leurs forêts communales en se tournant vers des opérateurs privés. Notre combat, autant écologique que politique, est pour les générations futures et veut démystifier cette transition écologique, qui n’en est pas une, mais qui va accélérer les bouleversements climatiques. Nous ne croyons pas au capitalisme vert et ne pouvons que faire des propositions de bon sens3 .
L’Émancipation : Que proposez-vous comme alternative ?
Collectif Elzéard : Le gaspillage alimentaire, la gabegie de l’habillement, l’obsolescence programmée, le stockage dans les data center de nos données personnelles et de toutes nos activités sur le web, la fabrication et la vente des objets connectés, et plus généralement de toute cette technologie qui, au nom de l’innovation nous rend de plus en plus dépendant de cette soi-disant “intelligence” artificielle, ont un impact considérable sur nos émissions de CO2 que personne ne comptabilise et qui n’apportent rien que du faux confort, de la fausse sécurité, de la beauté artificielle… “L’illusion du bonheur”. Il faut s’en passer.
Il n’y a pas d’énergie propre. On ne sait pas aujourd’hui transformer une énergie naturelle ou fossile sans préjudice pour la nature qui est notre habitat.
La seule énergie propre est celle que nous ne transformons pas. Le vent qui fait avancer un bateau, ou fait tourner les pales d’un moulin, le soleil qui chauffe directement un four ou de l’eau ou un liquide caloporteur comme dans le solaire thermique. Mais cela ne nous suffira pas.
Il faut donc continuer à produire de l’énergie de la façon la moins préjudiciable possible pour notre environnement.
Combien ? Comment ? Où ?
Par qui : l’État ? Les collectivités ? Les particuliers ? Probablement un peu tous, sauf le secteur privé, et surtout pas des multinationales – comme Qénergie filiale de la société coréenne Hanwa, Engie, Boralex, etc. – dont les sièges sociaux sont bien souvent hors Union Européenne, ce qui les met hors de notre juridiction en cas de procès.
Nous, le collectif ELZÉARD, ne proposons pas de solution miracle, mais des propositions de bon sens :
supprimer le gaspillage ;
-que les centres commerciaux qui consomment surtout le jour produisent leur électricité, sur les toits et sur les parkings ;
que les zones industrielles fassent de même ;
que l’on produise au plus près des lieux de consommation en règle générale ;
mais qu’on interdise les panneaux solaires sur les zones naturelles, forestières ou agricoles.
Posons-nous la question : de quoi avons-nous réellement besoin, pour quels besoins essentiels ? Combien d’énergie nous faut-il pour ces besoins essentiels, et comment la produire de façon la moins préjudiciable ?
L’Émancipation : Quel type de combat menez-vous ? Pour qui ? Comment ?
Collectif Elzéard : Nous soutenons les projets citoyens et raisonnables de production. Nous soutenons l’agriculture paysanne, de proximité et biologique. Nous sommes pour des forêts aux essences diversifiées productrices de biodiversité, de fraîcheur et de pluie. Nous réfléchissons à comment réduire notre consommation, individuellement et collectivement. Nous nous opposons aux projets industriels qui détruisent le vivant donc ne peuvent qu‘aggraver la situation dramatique qui va s’accentuer les prochaines années.
Nous essayons d’expliquer et de convaincre ceux et celles qui sont dans la confusion entretenue par les médias et les lobbies et ne savent pas quoi en penser.
Propos recueillis par Agnès Bernard
Devant l’offensive libérale de “green washing” avec des matériaux dont la provenance n’est pas connue, dont la qualité est discutable mais dont les tarifs sont exorbitants. Voici une construction à Forcalquier dans les Alpes-de-Haute-Provence, réalisée par Olivier Désiré, qui n’a pas attendu la prise de “conscience” hypocrite des grandes entreprises capitalistes.
L’Émancipation : Quelle était ton idée à la base ?
Olivier Désiré : Je milite contre le nucléaire depuis sa mise en œuvre et les déchets que ce type d’énergie dangereuse produit (voir Bure). Je voulais me servir du soleil comme énergie pour alimenter la maison. En effet lorsqu’on a mis en place par exemple une chaudière à gaz, ensuite il faut encore se faire livrer du gaz pour avoir chaud. Dans le cas du solaire, seule l’installation de base (et son entretien) est à prévoir.
En 2001, je décidais d’autoconstruire une maison. Je suis dans le quart sud-est de la France, donc une région bien ensoleillée. Le choix du terrain est déterminant, en particulier son exposition.
Ainsi, la maison est orientée sud/sud-est. Ce qui permet de prévoir une captation du soleil par la façade au sud. Ici, deux capteurs principaux : une grande baie vitrée et un mur “Trombe”. Ce dernier permet d’accumuler la chaleur dans le mur en briques dans la journée pour la restituer par convection naturelle le soir grâce à des trappes sur la cloison intérieure. La baie vitrée est protégée par des volets à claire-voie pour éviter une surchauffe l’été. Il y a aussi des volets roulants pour contribuer à l’isolation de la façade l’hiver.
L’Émancipation : Et l’hiver ?
O. D. : La maison est équipée d’un chauffe-eau solaire, mais il ne fonctionne que les sept mois hors gel. Le complément est réalisé par une installation de récupération de chaleur dans le poêle à bois, voire par l’électrique en dernier recours.
L’Émancipation : Qu’en est-il de l’électricité ?
O. D. : Une installation photovoltaïque de 2.3 Kwc (17m2) reliée au réseau est entrée en service en 2005 (panneaux sur le toit). Et une autre très petite installation autonome avec batterie est entrée en service en 2018 (panneaux sur la terrasse). Une telle maison nécessite d’y être présent afin de gérer les nombreux volets, mur “Trombe”, poêle à bois, etc. sous peine de perdre en efficacité et en confort.
L’Émancipation : Es-tu indépendant ?
O. D. : Électricité, après 20 ans j’ai vendu 45 000 KWh à EDF pour 10 000 KWh achetés (depuis 2008 à Enercoop).
Bois de chauffage, trois stères par an.
Gaz, 15 à 20 kg pour la cuisson par an (j’ai aussi un four solaire).
Essai plutôt réussi de construction de maison économe et en partie suffisante en énergie. Propos recueillis par Agnès Bernard
Ballon de foot : Un ballon avec la tête d’Olivier Dussopt (celui qui ne sait pas que les cadeaux qu’il reçoit de la compagnie des eaux sont des tableaux de maîtres), c’est un “appel au meurtre” comme pour Samuel Paty. Celle-là, il fallait la trouver, les députés macronistes ne reculent devant rien. Le préfet Lallement s’est senti vexé : “et moi avec mes 32 personnes qui ont perdu leur œil ?”.
Bure : Certains grincheux se plaignent qu’on enterre des déchets nucléaires à Bure en léguant la catastrophe inévitable aux générations futures. Les Français feraient mieux de se dire que leur nucléaire est une chance. À Arlit au Niger, Areva a entreposé à l’air libre 20 millions de tonnes de déchets radioactifs. Les experts affirment que l’augmentation des cancers est une pure coïncidence. On doit au contraire se féliciter que l’idée “nucléaire = indépendance énergétique” soit un pur mensonge et qu’on puisse léguer à l’Afrique cette preuve de notre “indépendance”.
Concertation : Laurent Berger et d’autres dirigeants syndicaux dénoncent partout l’ingratitude de Macron. Ils ont raison : la CFDT et d’autres ont accepté, à travers la concertation, de tels reculs sociaux que le gouvernement aurait dû au moins leur donner un os à ronger. Expliquer avec une telle clarté que la concertation c’est une arnaque, ça scie la branche sur laquelle reposent bien des directions syndicales.
COR : Devant le manque de loyauté de Pierre-Louis Bras, président du Conseil d’Orientation des Retraites (COR) qui a expliqué que la “réforme” actuelle n’était pas nécessaire, le gouvernement a dissous le COR et l’a remplacé par le COT (Comité d’Organisation de la Traite). Il s’agit, dans le cadre de la généralisation de l’esclavage dans une société policière, d’optimiser le poids des chaînes, les rations alimentaires et la température acceptable l’hiver.
EPR : Événement Particulièrement Raté.
Halo : C’est “l’auréole de quelque chose”. Il y a un “halo autour du chômage” qui explique que le nombre officiel de chômeurs baisse alors que le nombre de personnes trouvant un emploi stable baisse aussi. Le Bureau International du Travail a eu l’idée géniale d’exclure des statistiques des personnes “dont la situation s’approche du chômage” , au hasard principalement des femmes. Cela représente deux millions de personnes, en constante augmentation. Tony Blair avait été encore plus génial avec les emplois à une livre sterling de l’heure. Le taux de chômage s’était écroulé.
Incompréhension : Le gouvernement communique mal. Pourtant c’est la justice qui le guide, il le dit mais trop de monde en doute. Baisser les APL, l’indemnisation du chômage, supprimer les régimes spéciaux, faire travailler plus longtemps, interdire les repas étudiants à un euro, c’est pour éviter qu’il y ait des privilégiés… sauf quelques-un·es qui ne sont pas concerné·es par ces mesures. Augmenter de 30 % le budget militaire au lieu d’affecter la somme aux hôpitaux ou aux écoles, c’est pour notre sécurité. Ne pas taxer les profits, c’est pour pouvoir recycler plus tard les ministres et les remercier du travail accompli. Mac Kinsey ne sait vraiment plus communiquer.
Mensonges : Il y a le mensonge joyeux, le mensonge pernicieux, le mensonge intentionnel, le mensonge à soi-même. Rien ne vaut le mensonge par omission. Par exemple clamer partout que les retraites minimum seront de 1200 euros par mois. Un calcul simple effectué à partir des critères énoncés montre que cela concerne 48 personnes.
On n’est jamais mieux servi que par soi-même : Il s’agit d’un proverbe émirati et aussi d’une réalité : le président de la prochaine COP 28 qui aura lieu à Dubaï sera le ministre local du pétrole. Si après cela, la température de la planète continue de monter, ce sera vraiment un manque de chance évident.
Oxfam : Franchement, de quoi se mêle cette ONG ? Elle ose affirmer que les milliardaires sont inutiles, que sur 100 dollars de richesse créée, 54,4 vont aux 1 % les plus riches ou que si on taxait à 2 % les milliardaires, le déficit (supposé mais faux en réalité) des retraites serait un lointain souvenir. Voir 1789, “Ah ça ira, ça ira, ça ira, les milliardaires à la lanterne…”.
Partage : À défaut d’un hypothétique partage de la richesse, la justice a “partagé” la responsabilité de l’assassinat de Rémi Fraisse à Sivens en 2014. Ce dernier, jugé partiellement responsable, n’est plus là pour contester.
Prélèvement à la source : Panama, Jersey, Malte, Caïman, Luxembourg, Macao… Une telle mesure s’impose.
Régimes spéciaux : Ces privilèges honteux doivent être abolis. Comment accepter que Total s’enrichisse outrageusement sans payer d’impôts ? Comment accepter que les patrons du CAC 40 s’offrent des augmentations indécentes ? Comment accepter que les péages d’autoroutes augmentent quand le coût de leur construction a été amorti depuis des années ? Vivement une nuit du 4 août.
Ruissellement : 180 milliards divisé par 60 millions, ça fait 3000. Bref si on répartissait la fortune de Bernard Arnault pour toutes les habitant·es de la France, bébés compris·es, ça ferait 3000 euros par personne.
Pierre Stambul
Le 26 février, la jeune artiste ukrainienne Katya Gristeva participait au vernissage d’une exposition de ses œuvres à Lyon1 . Lors d’un échange militant, interrogée sur les activités des féministes à Lviv, elle répondait : “Les féministes travaillent en collectif. À Lviv, elles font de l’aide humanitaire, de l’aide juridique. Elles aident les femmes réfugiées […] à trouver un travail ; elles gardent gratuitement des enfants”. “Elles organisent toutes les semaines des réunions, des conférences, des groupes d’aides…”.
L’œuvre de Katya, Bilkis, exposée lors de cette soirée a attiré particulièrement l’attention : elle traduit l’intense activité du groupe féministe Bilkis2 .
Originaire de Kharkiv, le groupe Bilkis développait à grande échelle une éducation populaire féministe et organisait des manifestations et des rassemblements contre la violence sexiste et des réunions publiques. Réfugié à Lviv, depuis le 24 février, le groupe féministe a dû faire face à des nouvelles tâches, pour lesquelles il n’avait aucune expérience. Il a mis toutes ses forces dans les activités humanitaires avec un bilan impressionnant. Envoi, par exemple, de colis à Dnipro à l’est du pays (ville bombardée par les troupes de Poutine). Apport de soutien à des familles avec enfants. Au début septembre 2022, Bilkis affirmait avoir secouru 700 familles.
Bilkis n’a pas pour autant abandonné ses activités féministes. En témoigne notamment sa participation active aux 16 jours d’activisme contre les violences faites aux femmes en novembre et décembre dernier.
Lors de ces 16 jours, le groupe a lancé une campagne de dénonciation de la marque Cerise ivre, marque de liqueur qui affiche une femme dénudée sur ses bouteilles
À Lyon, Katya a évoqué cette campagne de dénonciation commencée à Lviv le 26 février “contre la publicité sexiste dans les bars qui vendent la marque de liqueur La Cerise ivre”.
L’article publié ci-dessous, rend compte de cette campagne.
Hélène Bertrand
Le groupe féministe de Lviv, Bilkis, harcelé par les fascistes
Depuis plusieurs jours, le groupe féministe de Lviv a lancé une campagne contre la marque de liqueur la Cerise ivre qui affiche sur les étiquettes de ses bouteilles une femme dénudée.
26 novembre
Le groupe féministe explique ainsi sa campagne : “Hier [samedi 26 novembre], nous avons organisé un rassemblement près d’un des établissements de ПП’ яна вишня [Cerise ivre] (1). Nous étions avec des affiches « Arrêtez de sexualiser les femmes », « Le corps féminin n’est pas votre publicité », « Boycottez les sexistes », et une activiste a peint un homme dans le style que ПП ‘ яна вишня voit les femmes, c’est-à-dire nu et avec une cerise. Nos revendications sont inchangées : non à la représentation appelant à la violence et non à la sexualisation des femmes. Malheureusement nous ne sommes pas entendus. Alors aujourd’hui nous continuons notre combat et manifestons encore devant le même établissement de 15 heures à 17 heures, rejoignez-nous !”
Bilkis organise le week-end des rassemblements devant l’un des magasins de la Cerise ivre à Lviv. Mais dans la semaine qui a suivi l’un de ces rassemblements, le groupe fasciste Katarsis a lancé des menaces contre Bilkis en vue de sa mobilisation des 3 et 4 décembre 2022 et Bilkis a immédiatement réagi :
“Cependant, nous devons vous alerter : l’autre jour, nous avons reçu un message de Katarsis. Nous pensons qu’il s’agit d’un appel à l’intimidation. Par conséquent, nous tenons à vous avertir qu’il peut y avoir des provocations ou des attaques pendant et après la mobilisation. Et nous savons que les militants de Katarsis ou d’associations similaires peuvent attaquer des militantes après l’action. Pour nous, ces intimidations ne sont pas une raison pour ne pas avoir d’actions, car c’est exactement ce qu’ils essaient d’obtenir. Mais nous ne voulons pas vous mettre en danger, alors honnêtement nous vous avertissons de la situation.”
Katarsis est un groupe néonazi très présent dans la rue qui notamment publie des informations personnelles sur des militants de gauche. Sa chaîne Telegram compte 135·000 abonnés, principalement des néonazis et des fascistes et ses militants actifs sont nombreux. Maxim, un militant de gauche à Lviv, nous a confié : “Ça craint parce qu’ils ont posté beaucoup de mes données perso” .
3 décembre
Samedi 3 décembre, Katarsis était présent lors du rassemblement de Bilkis et il y a eu un mini-affrontement entre un militant du Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) et un nazi. Le lendemain matin Blikis déclarait : “Samedi 3 décembre, nous avons organisé une action de rue pour la troisième fois devant l’un des établissements de la Cerise ivre. Les partisans de Katarsis sont également venus avec leurs affiches : « Les nues sont bon marché », « Laissez la femme nue et envoyez les radicales au front ». Ce sont les mensonges et les manipulations dans l’espace public qui sont engagés par ceux qui sont pour la discrimination dans la publicité. Très impérial, car ce sont les mécanismes de la propagande russe. Nous sommes encore surprises par l’argumentation des partisans du sexisme et de la culture du viol. Alors venez à la mobilisation aujourd’hui dimanche de 15 à 17 heures !”
4 décembre
Le Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) dimanche matin de son côté déclarait : “La Cerise ivre est connu pour son traitement terrible des droits des travailleurs, la corruption et le parasitage de stéréotypes sexistes. La manifestation du 3 décembre a attiré l’attention sur les réseaux sociaux et soulevé des questions du droit à la libre manifestation pendant la guerre. Il n’y a pas eu sur le moment de menaces de violence physique de la part de jeunes d’ultra droite antidémocratiques mais une tentative d’« attraper » des activistes une fois la mobilisation terminée. De plus, des jeunes hommes non identifiés qui sont venus au rassemblement ont pris des photos et portaient de fausses affiches dans le but de discréditer les activistes.”
Ce dimanche 4 décembre les militantes de Bilkis étaient de nouveau présentes devant le magasin avec leur pancarte de 14 heures à 17 heures (par -1° à Lviv). Les fascistes étaient là aussi, mais en raison de la présence de la police, les choses se sont bien passées. Bilkis avait organisé un direct du piquet sur Instagram.
5 décembre
Lundi matin 5 décembre, tirant le bilan de leur mobilisation, Bilkis déclarait : “Hier, nous avons tenu notre mobilisation devant l’un des établissements la Cerise ivre.
Malgré les provocations des jeunes d’extrême droite et quelques commentaires négatifs des passants, nous avons eu un soutien incroyable tant dans la rue que sur nos réseaux sociaux ce week-end ! Les policiers présents ont essayé de nous expliquer qu’il n’y a pas de sexisme et de discrimination chez la Cerise ivre. Un des policiers a même exhorté les passants à visiter le magasin. Au total, nous avons organisé 4 mobilisations. Nous vous rappelons que ces actions ont eu lieu dans le cadre de l’action internationale de 16 jours d’action active contre les violences basées sur le genre. La violence contre les femmes doit être complètement éradiquée de notre société !”
Patrick Le Tréhondat,5 décembre 2022
NB : Les sous titres sont de la rédaction
Interview de Bernard Dréano, membre du CEDETIM (Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale) et l’un des fondateurs de l’Assemblée européenne des citoyens (AEC/Hca-France), qui coopère avec des associations ukrainiennes depuis de nombreuses années. Ces deux organisations sont membres du Réseau européen de solidarité avec l’Ukraine fondé en mars 2022. Bernard vient de publier Jours gris. et nuages d’acier sur l’Ukraine aux éditions Syllepse.
L’Émancipation : Plusieurs pays occidentaux viennent de décider de livrer des chars lourds à l’Ukraine. Cela signifie-t-il un tournant stratégique ?
Bernard Dréano : Rappelons d’abord qu’il y avait un état de guerre en Ukraine, au Donbass depuis 2014. L’agression russe de février 2022 avait explicitement pour but la destruction politique de la République d’Ukraine et l’occupation militaire de tout ou de la majorité de son territoire. La résistance ukrainienne, militaire ET civile a empêché la réalisation de ce scénario que pourtant les états-majors occidentaux considéraient comme probable.
Dès lors les gouvernements des principales puissances européennes et nord-américaines, ont décidé d’aider militairement l’Ukraine, tout en fixant dès le début des limites : de l’aide en matière de renseignement et de cyberguerre, mais pas de fourniture de matériel aérien permettant de sécuriser le ciel, la fourniture qualitativement limitée de matériel de combat avec notamment des armes antichars et canons modernes et des systèmes de défense anti-aériens de proximité mais pas des “boucliers” antimissiles, pas de missiles de plus de 80 km de portée (pour ne pas frapper les bases de départ de missiles, drones ou bombardiers sur le territoire russe), peu de drones “lourds”, pas d’hélicoptère de combat, pas de chars de bataille.
Les Ukrainien·nes, faisant bon usage des armes, ont brisé l’offensive russe vers Kyiv (printemps 2022) puis réussi les contre-attaques victorieuses dans la région de Karkhiv et de Kherson (fin d’été 2022). Mais les forces russes ont modifié leur approche : elles ont réussi leur retrait en bon ordre de Kherson, sont passées d’une guerre de mouvement à une guerre de tranchées, avec bombardements systématiques massifs des zones proches des fronts et progression éventuelle très lente. Quelque chose du genre 14-18, déjà expérimenté en début de guerre à Marioupol, qui implique la destruction totale des zones que l’on est censé “libérer” et entraine des pertes humaines considérables dans les troupes russes (en particulier des soldats du Groupe Wagner). Mais cela provoque aussi des pertes significatives côté ukrainien, ce qui fait partie de la logique de guerre d’usure (pour faire chic on parle sur les plateaux télé de “guerre d’attrition”) visant à “saigner” l’armée ukrainienne (comme disait le Kronprinz allemand en 1916 lors de l’offensive allemande de Verdun), tout en affectant l’arrière par les bombardements systématiques des infrastructures énergétiques dans toute l’Ukraine et les bombardements erratiques de zones civiles destinés à terroriser et démoraliser les populations. L’idée de Poutine est qu’avec le temps l’importance numérique de ses troupes, renforcée par les vagues de mobilisation et les ressources des arsenaux permettront de venir à bout de cette irritante résistance ukrainienne, et, si la guerre d’usure porte ses fruits, une éventuelle offensive de grande échelle.
Dans ce contexte, les limitations en matière de fournitures d’armes implicitement posées par les États-Uniens et les autres occidentaux, vont sauter les unes après les autres. Il s’agit d’abord d’un geste politique, sans conséquence militaire à court terme…
L’Émancipation : Pourquoi sans conséquences militaires à court terme ? Plusieurs de ces armes peuvent être livrées assez vite, notamment parce qu’elles sont déjà dans les pays voisins de l’Ukraine. Elles peuvent s’avérer rapidement décisives sur le terrain. Et par voie de conséquence conduire Poutine à monter d’un cran dans la menace d’un affrontement généralisé potentiellement nucléaire ?
B. D. : Les Américains viennent d’autoriser le principe du déploiement d’une batterie de leur système antimissile MiM-104 Patriot pour protéger Kyiv. Une telle batterie, outre qu’elle coûte un petit milliard de dollars, est très compliquée à mettre en œuvre, son déploiement fonctionnel va prendre des mois, mais peu importe à ce stade c’est l’annonce qui compte. Les Russes ont immédiatement fait une contre-annonce en disant qu’elle serait la cible potentielle de leurs missiles hypersoniques Kinjal (plusieurs millions de dollars pièces) ou Avangard (pas encore vraiment au point). Les chars de bataille c’est plus concret, mais par exemple les chars américains Abrams, dont la Maison Blanche annonce une “prochaine” livraison d’une trentaine d’unités à l’Ukraine, posent de nombreux problèmes avec leur turbine qui consomme beaucoup plus de carburant (et pas le même) que les autres chars, imposant toute une infrastructure de ravitaillement qui n’existe pas. Les Ukrainiens veulent des Leopard 2 allemands plus classiques et disponibles (en stock en Finlande ou Pologne), mais il faudra quelques mois avant qu’on en voie sur le terrain. Quand à nos Leclerc, on pourrait en déplacer quelques-uns des 18 qui sont en Roumanie… mais l’essentiel du stock (75 %) est aux Émirats arabes unis et en Jordanie… Demain nous aurons le même débat sur les avions, plusieurs États européens étant prêts à laisser leurs vieux F16 américains aux Ukrainiens en attendant leurs nouveaux F35… Bref tout cela ne va pas changer grand-chose du strict point de vue militaire, du moins à échéance des prochains mois, mais nourrir le feuilleton de “l’engrenage” et bien sûr profiter aux marchands d’armes…
Quant à la généralisation du conflit, depuis le début de la guerre, divers responsables russes et Poutine lui-même, agitent le spectre de la “riposte nucléaire”. Rappelons tout d’abord que lors des guerres de haute intensité du XXe siècle, mettant aux prises plus ou moins directement occidentaux et soviétiques (Indochine, Viêt-Nam, Corée, Proche-Orient…), le recours au nucléaire a été exclu (même si parfois la rhétorique a été utilisée…). Actuellement il s’agit toujours de rhétorique (évidemment nul ne peut prédire l’avenir à long terme) qui a un but précis : influer sur l’opinion publique, surtout ouest-européenne, pour faire cesser les livraisons d’armes à l’Ukraine et justifier la demande de “cessez le feu et ouverture de négociation”, aux conditions russes
L’Émancipation : Mais la guerre fait de plus en plus de victimes, et est partie pour durer ; et même sans parler d’engrenage, des négociations ne sont-elles pas au plus vite nécessaires ?
B. D. : Logiquement, en cas de guerre d’agression, qu’il s’agisse des Israéliens ou des Russes, on demande d’abord à l’agresseur de cesser le feu… Enfin on devrait… Contrairement à ce que l’on entend ici ou là, les guerres ne se terminent pas toujours par des négociations. Les “traités (dit) de paix”, contrairement aux siècles précédents ne concluent plus les guerres et l’ouverture de “processus de paix” ne débouche guère sur des paix durables. Aujourd’hui toute négociation concerne d’abord les Ukrainiens et les Russes, si possible le cadre de l’ONU, avant l’OTAN, les États-Unis ou que sait-je. Les “accords de Minsk II” de 2015 ouvraient un “processus” pour régler la guerre au Donbass, Zelinsky avait été élu par les trois quarts des Ukrainien·nes en 2019 pour avancer en ce sens. En “reconnaissant” les Républiques séparatistes la veille de son agression de 2022, Poutine les a définitivement enterrés. Les appels à la négociation du début de cette guerre (y compris par Zelinsky lui-même), ont été enterrés explicitement par Poutine avec sa déclaration d’annexion par la Russie des districts du Sud-est ukrainien et implicitement pas les massacres de civil·es et les déportations de populations. Bien sûr il existe des canaux de contacts, pour les échanges de prisonniers, les exportations de céréales, mais malheureusement, pas à court terme de fenêtre d’opportunité de vraies négociations et donc d’un vrai cessez-le-feu. Poutine n’est même pas sur la ligne qui fut celle des dirigeants israéliens il y a trente ans face aux Palestiniens : “tout ce qui est à nous est à nous, tout ce qui est à vous est négociable”, mais encore sur le projet de démantèlement du pays voisin et de potentielle nouvelle offensive.
L’Émancipation : Nous n’allons hélas pas être débarrassé·es de cette horrible guerre par des pensées magiques ou des slogans creux. La guerre peut durer longtemps et un “après-guerre” éventuel sans paix juste et durable aurait des conséquences dramatiques pendant des années.
B. D. : Mais avant de revenir sur les conséquences actuelles de la guerre je voudrais parler de ce que nous, militant·e divers se réclamant de la justice sociale et de la paix au sens de la sécurité humaine, de la solidarité internationaliste et du droit des peuples, pouvons faire…
D’abord soutenir les forces anti-guerre très diverses en Russie. À bien des égards la clé de cette guerre est en Russie. L’opposition publique à la guerre s’est manifestée principalement du côté d’une opposition libérale-démocrate aujourd’hui férocement réprimée, dans des milieux intellectuels et des classes moyennes des grandes villes mais une autre partie de ces mêmes classes moyennes est nationaliste et farouchement pro-guerre. On estime à un million de personnes les Russes qui ont quitté leur pays, partant notamment dans le Sud-Caucase, en Turquie, en Serbie, en Asie Centrale. Principalement des gens des classes moyennes et d’une partie de l’élite intellectuelle et technique.
La Russie “périphérique” et populaire est largement coupée de ces milieux et dans ces cités de banlieue, les villes moyenne, les campagnes, les attitudes vis-à-vis de la guerre sont, majoritairement, “d’évitement” (le principe du vniye dit-on en russe) du moins dans la mesure du possible car la pression des autorités se renforce. C’est cette Russie “périphérique”, principalement affectée par la mobilisation partielle de cet automne qui a provoqué de nombreux incidents et révoltes. Ce qui ne fait pas un mouvement anti-guerre, souvenons-nous que la “mobilisation partielle” déclenchée par le gouvernement français de gauche en 1956 lors de “l’opération spéciale” en Algérie (le mot “guerre” était aussi interdit) avait provoqué incidents et révolte mais qu’un vrai mouvement anti-guerre n’a commencé à exister que trois années plus tard… La prochaine vague de mobilisation qui va venir sera mieux organisée. Mais l’augmentation exponentielle du nombre de morts et le coût de la guerre vont à la longue provoquer des réactions.
Le soutien aux antiguerres russes reste malheureusement insuffisant. Les dissident·es, réfractaires ou opposant·es ne bénéficient pas en France et en Europe de conditions d’accueil sérieuses. On parle à juste titre des organisations de défense des droits humains, dont l’emblématique Mémorial mais il y en a d’autres… On parle un peu des libéraux-démocrates et d’Alexis Navan, le pionnier le plus célébré du pays, aujourd’hui en danger de mort. D’autres mouvements restent ignorés à commencer par ceux qui chez nous devraient naturellement les aider. En Russie la guerre a créé de nouveaux clivages, et les plus résolus des “anti-guerres de gauche” cherchent à se regrouper, par exemple dans le Mouvement socialiste russe RSD. Il existe aussi des réseaux actifs se réclamant de l’anarchisme, et surtout les syndicalistes de la KPR, la deuxième confédération syndicale du pays, aujourd’hui réprimée, la FNPR, la confédération post-soviétique, a plutôt la configuration d’un “syndicat vertical fasciste”, farouchement pro-guerre. Contrairement à ce qui se passait il y a trente ans, les divers groupes de Mère de soldats, ne jouent pas (pas encore ?) un rôle important, le réseau Résistance féministe antiguerre (FAS) essentiellement composé de jeunes, est le mouvement le plus efficace du pays. Il joue aussi un rôle essentiel aujourd’hui en matière d’information sur ce qui se passe dans toute la Fédération de Russie, y compris à propos des résistances à la militarisation dans certaines républiques autonomes (Yakoutie, Bouriatie, Daghestan, Bashkiristan, etc.).
L’Émancipation : Que peut-on faire de plus en termes d’accueil et d’aide à l’organisation des opposant.es russes ?
B. D. : Il faut les rencontrer dans toutes leurs diversités, communiquer avec elle et eux, les aider à trouver des moyens financiers et sécuriser les séjours pour les exilé·es, faire connaître leurs positions et débats… par exemple une semaine de soutien aux prisonniers politiques en Russie fin février, n’a pas été très relayée en France (un concert à Paris et une petite manif) mais peu de circulation de l’information…
L’Émancipation : Peux-tu préciser quelles sont les forces qui peuvent être considérées comme progressistes en Ukraine ?
B. D. : Les mouvements progressistes en Ukraine aujourd’hui ne bénéficient pas non plus du soutien des mouvements homologues français ou européens. Pourtant, contrairement à la Russie, les contacts sont faciles, l’information disponible, les demandes politiques et matérielles, concrètes.
Les membres de ces mouvements, participent dans leur grande majorité à la défense beaucoup sont au front, chacun·e à sa manière contribue à la défense, civile de la société. Ils/elles s’opposent cependant aux offensives politiques néolibérales, pour faire passer des lois démantelant le code du travail et les droits sociaux “au nom des nécessités de la guerre” ou pour plaire au FMI, Iels se mobilisent contre la corruption, pour résister aux tendances nationalistes et virilistes, etc.,
C’est le cas d’une partie du mouvement syndical : un peu du côté de la FPU, Fédération des syndicats d’Ukraine, héritière de l’ancien syndicat unique et surtout de la KVPU, Confédération des syndicats libres d’Ukraine, implantée en particulier dans de grandes entreprises (chemins de fer, transports urbains, métallurgie, mines, énergie – dont nucléaire…). Une partie des militant·es, et parfois des dirigeant·es, de certains de ces syndicats se réclament de l’anarcho-syndicalisme. Il y a des progressistes dans les syndicats enseignants et un mouvement étudiant militant Pryama Diya (Action Directe). La loi martiale, du fait de la guerre, interdit manifestations et grèves. Les syndicalistes FPU, KVPU, étudiant·es, acceptent globalement cette situation, ce qui n’a pas empêché ces syndicats de mener certaines luttes parfois victorieuses.
C’est largement le cas d’un tissu d’associations, notamment de défense des droits. Par exemple pour l’accueil et la défense des droits des populations déplacées, avec l’association Vostok SOS. Le Centre des Libertés Civiques (co-prix Nobel de la paix 2022) est un autre exemple très connu. Localement existent des associations et réseaux antiracistes, antifascistes, pour les droits LGBT+, pour les minorités nationales et des groupes féministes actifs comme par exemple le groupe Bilkis qui vient de créer son “espace anticapitaliste” à Lviv, ce qui exaspère l’extrême droite. Des plateformes comme par exemple localement la Kherson Public Platform, ou le Center for United Action, qui, avec ou sans le soutien des autorités locales, s’efforcent de faire en sorte que l’aide humanitaire soit dirigée vers les besoins effectifs, et ne soit pas confisquée par les corrompus locaux ou gaspillée par le “Charity Business” d’ONG ou structures extérieures. On peut aussi citer les écologistes du réseau Ecoacti dont la coopérative Longo Maï est active en Ukraine depuis plus de trente ans.
Et puis des groupes et mouvements politiques se réclamant du socialisme, les réseaux anarchistes ou anarcho-communistes comme l’Union autonome des travailleurs, et surtout le petit mais très actif Mouvement Social (Sotsialnyi Rukh), et la revue Commons.
Or, dans leur majorité, les gauches radicales, les libertaires, les écologistes les féministes, les associatifs altermondialistes ou humanistes, les mouvements non-violents, les organisations étudiantes, beaucoup trop de syndicats en Europe oublient leurs camarades ukrainien·nes et russes, même si en France certain·es se mobilisent dans la CGT, la FSU ou Solidaires, avec notre Réseau européen RESU (Réseau européen de Solidarité avec le Peuple ukrainien).
L’Émancipation : Tu as parlé des conséquences, dès maintenant, et dans l’avenir de cette guerre, tu peux nous en dire plus ?
B. D. : J’ai insisté sur le fait que “la menace de l’engrenage” était instrumentalisée par la propagande poutinienne pour empêcher l’armement de l’Ukraine et faire croire en la capacité de “négociation” des Russes. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait aucun risque réel d’engrenage. Face aux crises multiples, dont la guerre n’est qu’un aspect (actuelle en Ukraine, potentielles guerres en Asie, etc.) et dont le plus menaçant est la catastrophe climatique et de la biodiversité, les politiques diverses sont à la “sécuritisation” c’est-à-dire à l’idée que pour tous les problèmes, la réponse principale, sinon la seule, est sécuritaire. La militarisation est un aspect de cette situation, avec l’augmentation importante des budgets militaires des grandes et moyennes puissances, et le poids des complexes militaro-industriels et financiers. La guerre en Ukraine sert d’alibi pour des choix sécuritaires politiques, financiers et industriels qui vont nous occuper pendant des années. Or les gauches en général y répondent par des slogans et des vœux pieux, voire des croyances (comme pour certain·es la pertinence de la dissuasion nucléaire), sans débats, sans propositions. Par exemple qu’allons-nous répondre, tout de suite, à la loi de programmation militaire française qui vient en débat, qu’avons-nous dit vis-à-vis de la faillite totale de l’OTAN en Afghanistan ? Ou de celle de la réponse militaro-sécuritaire au Sahel ?
La guerre en Ukraine aggrave les cassures et les divisions, entre (très schématiquement) “l’Occident” et le “Sud Global”. Précisons, il est naturel que beaucoup de gouvernements du monde ne se sentent pas directement concernés par la politique de soutien occidental à l’Ukraine et à la guerre régionale qui s’y déroule. Naturel aussi que ces gouvernements cherchent à diversifier leurs relations et à ne pas être prisonniers de sphère d’influence. Il est compréhensible que beaucoup de peuples du monde soient dubitatifs quand les mêmes Occidentaux expliquent qu’il s’agit d’une lutte pour les “valeurs démocratiques et autres” quand ils voient l’ampleur du “deux poids, deux mesures” en matière de solidarité (comme on le voit au Proche-Orient par exemple) et la réalité des politiques de ces mêmes Occidentaux dans nombre de pays du Sud sur le plan économique, social, sécuritaire, etc. Il est toutefois très inquiétant de voir une partie de la jeunesse africaine s’imaginer que la Russie est un allié alternatif et que les gangsters prédateurs du groupe Wagner vont “régler le problème” des djihadistes, mais inquiétant aussi de voir qu’une grande partie des forces de gauche des Amériques (Nord et Sud), du monde arabe, et aussi d’Asie et d’Europe, souscrit au narratif poutinien et adopte des positions “campistes” qui aboutissent concrètement à la paralysie… Ceci concerne aussi largement les organisations françaises, je parle aussi bien de certains courants politiques et syndicaux que des ONG et associations progressistes fonctionnant avec des partenaires internationaux…
L’Émancipation : Au niveau européen qu’en est-il des différences d’investissement des différents pays dans le RESU et quelles sont les complémentarités entre les réseaux de soutien nationaux et le RESU, notamment en France ?
B. D. : Le RESU est comme son nom l’indique d’abord européen, et constitué de militant·es divers (mais assez peu d’artistes ou d’universitaires), actif·ves sur divers terrains, politiques, associatifs, syndicalistes, de diverses nuances éco-socialistes et vertes, marxistes et libertaires, défenseur·euses des droits humains et altermondialistes. Il est né en Pologne, en Suisse, en France, en Belgique et s’est développé en Irlande, au Royaume-Uni, au Danemark, moins en Espagne, Allemagne ou Italie, mais depuis peu actif en Amérique du Nord ou en Australie. Des syndicalistes (français·es, britanniques, polonais·es, catalan·es…) ont formé un groupe de travail spécifique, de même que des féministes (avec des Polonaises, des Françaises, des Britanniques…) toujours en relations avec les Ukrainien·nes et autant que possible avec des Russes. Des Polonais, Slovaques et Suisses jouent un rôle significatif dans l’animation du Réseau et la diffusion des infos en plusieurs langues.
Interview réalisée par Olivier Vinay, le 5/02/2023
Quelques lectures indispensables :
• Les cahiers Soutien à l’Ukraine résistante , édités par Syllepse (15 numéro parus en un an de guerre)
• L’Ukraine en toutes lettres, abécédaire de la guerre , éditions Syllepse février 2023 :
• Karine Clément, Denys Gorbach, Hanna Perekhoda, Catherine Samary, Tony Wood, L’invasion de l’Ukraine. Histoires, conflits et résistances populaires , éditions La dispute, octobre 2022 :
Et pour connaitre la gauche ukrainienne
• L’Ukraine insurgée , Éditions Syllepse, novembre 2022.
• Une chronique mise à jour régulièrement sur les réfractaires à la guerre de la Russie contre l’Ukraine est disponible sur le site de l’Observatoire des armements
Emmanuel Macron déclarait le 2 mars dernier à Libreville que l’ère de la Françafrique était “révolue”. À Paris, on entend de toute part le même refrain : “La Françafrique est morte et enterrée !” Pourtant, de Ouagadougou à Libreville, de Dakar à Yaoundé, de Bamako à Abidjan, la jeunesse se révolte contre ce qu’elle perçoit comme une mainmise française sur son destin. Pourtant, le chiffre d’affaires des entreprises françaises en Afrique n’a jamais été aussi élevé (même si leurs parts de marché diminuent). La Françafrique n’est pas morte , et Survie continue le combat (voir survie.org).
Survie est une association de 850 adhérent·es, créée en 1984, qui dénonce toutes les formes d’intervention néocoloniale française en Afrique et milite pour une refonte réelle de la politique étrangère de la France en Afrique. Elle rassemble les citoyen·nes qui désirent s’informer, se mobiliser et agir. Survie, via ses groupes de recherche, produit une analyse régulière de la politique française en Afrique et publie des livres, des brochures et le mensuel d’information Billets d’Afrique et d’ailleurs. Fin 2021, quatre auteurs dont deux membres de Survie publiaient L’empire qui ne veut pas mourir, une histoire de la Françafrique , ouvrage de référence de 1 000 pages, dont le bandeau de couverture – Guerres, pillages, racisme, coups d’État, corruption, assassinats – donne la nausée.
Petit florilège subjectif de quelques thèmes portés actuellement par Survie.
Génocide des Tutsis au Rwanda
En soutenant les auteurs du génocide, les autorités politiques et militaires françaises se sont rendues complices de ce crime. Cette complicité est attestée par de nombreux documents et témoignages, et pourtant aucun responsable français n’a été jugé. Raphaël Doridant et François Graner, membres de Survie auteurs de L’État français et le génocide des Tutsis au Rwanda , ont été interviewés par L’Émancipation (numéro d’octobre 2020).
En 2005, plusieurs rescapé·es du génocide des Tutsis de Bisesero au Rwanda portaient plainte contre des militaires français de l’opération Turquoise pour complicité de génocide. Le 7 septembre 2022, les juges décident de clore l’enquête par un non-lieu, sans avoir mené toutes les investigations nécessaires. Survie dénonce une instruction à décharge, un profond mépris vis-à-vis des victimes et décide, face à ce déni de justice, de faire appel de cette décision, avec d’autres parties civiles. Éric Nzabihimana, rescapé et plaignant, explique dans une vidéo en ligne sur le site de Survie ce qui s’est passé en 1994 dans les collines de Bisesero.
Survie dénonce également toutes les complicités, actives ou tacites, dont la diaspora des extrémistes hutus a bénéficié en France pendant un quart de siècle. Par exemple, Survie soutient actuellement la journaliste Maria Malagardis dans son combat contre Aloys Ntiwiragabo, hutu suspecté d’avoir une responsabilité personnelle dans le génocide des Tutsis. Actuellement en cavale en France, il tente de faire taire la journaliste scandalisée par la bienveillance des autorités françaises à l’égard de Aloys Ntiwiragabo. Sur le même thème, le groupe local Survie Nord a co-organisé avec l’Atelier d’histoire critique une soirée à Lille le 23 mars dernier intitulée : “Rwanda : comment juger les génocidaires réfugiés en France ?”
2024 sera une année de commémorations importantes du génocide, et Survie se prépare à contrer la probable édulcoration par l’État des messages de ces commémorations.
Présence militaire française au Sahel
À l’occasion de la fin de l’opération Barkhane, Survie a publié en janvier 2023 la brochure Sahel : De Serval à Barkhane, 10 ans d’intervention militaire, 10 ans de déni de démocratie .
Il y a 10 ans en effet, le 11 janvier 2013, la France déclenchait au Mali l’opération Serval. Celle-ci allait être intégrée l’année suivante à l’opération Barkhane, dont Emmanuel Macron a officialisé la fin en novembre 2022.
Dix ans d’intervention militaire massive avec jusqu’à plus de 5 400 soldat·es des forces conventionnelles et des forces spéciales positionnés au Sahel en même temps, entre 8 et 10 milliards d’euros de budget supplémentaire d’opérations extérieures (Opex), 59 soldats français et des milliers de soldats maliens, burkinabè, tchadiens morts – le chiffre officiel n’est pas connu –, plus de 12·000 civil·es mort·es, trois millions de personnes déplacées à la fin 2022 alors que les groupes djihadistes que l’on prétendait éradiquer n’ont cessé de s’étendre et de gagner en puissance… Quelques chiffres qui en disent beaucoup sur l’ampleur de cette intervention française – la plus importante depuis la guerre d’Algérie, et sur l’ampleur de son échec prévisible.
La réalité de cette intervention, ce sont aussi les mensonges, la propagande, l’opacité et l’absence de débat qui en sont constitutives depuis le début. En cela aussi, elle est parfaitement exemplaire de la politique néocoloniale de la France en Afrique.
Outre la brochure, on trouve sur le site de Survie la vidéo Opération Barkhane, c’est quoi le problème ? qui déconstruit les contre-vérités propagées jusqu’à aujourd’hui par les autorités françaises : “La France a envoyé ses soldats en 2013 à la demande des Maliens. La France intervient pour défendre la Liberté et la Démocratie. La « guerre contre le terrorisme ». Le bilan de Barkhane est globalement positif” .
Survie demande la fin de l’ingérence française en Afrique, le départ des forces armées françaises d’Afrique, opérations et bases militaires, et un débat public sur le bilan de Barkhane.
TotalÉnergies et le projet EACOP en Ouganda et en Tanzanie
EACOP (East African Crude Oil Pipeline) est un méga-projet pétrolier sur le point d’être construit en plein cœur de l’Afrique par TotalÉnergies. Une catastrophe pour les populations ougandaises et tanzaniennes, la biodiversité locale et notre avenir à toutes et tous sur cette planète. Malgré l’adoption le 15 septembre 2022 d’une résolution d’urgence du Parlement européen dénonçant les violations des droits humains et les risques majeurs pour l’environnement et le climat causés par les projets Tilenga (extraction pétrolière) et EACOP, les travaux commencent.
Quatre associations ougandaises – AFIEGO, CRED, NAPE et NAVODA –, associées à Survie et aux Amis de la Terre France poursuivent Total devant les tribunaux français depuis 2019 ; c’est la première procédure sur le fondement de la loi sur le devoir de vigilance des multinationales, promulguée en 2017, qui permet enfin d’inquiéter une multinationale dont les filiales violent les droits humains ou détruisent l’environnement à l’étranger. Le 28 février 2023, le tribunal judiciaire de Paris rendait enfin sa décision et les associations, déçues, écrivaient : “Plus de trois ans après son lancement et suite à une longue bataille procédurale, les juges ont considéré que le dossier était irrecevable en raison d’un nouveau point de procédure controversé. Les associations requérantes déplorent fortement cette décision et se réservent sur les suites à donner, en consultation avec les communautés affectées”.
Pour mener à bien les projets EACOP et Tilenga, Total doit trouver 10 milliards de dollars. La mobilisation citoyenne rend très difficile le financement et l’assurance du projet (l’entreprise pourrait éventuellement s’auto-financer, mais on peut supposer que ça ne serait pas considéré comme rentable pour ses actionnaires), fait inédit pour un projet pétrolier de cette ampleur. Déjà 24 banques internationales, dont les quatre principales banques françaises – Crédit Agricole, BNP Paribas, Société générale, Natixis – ainsi que 21 assureurs et ré-assureurs ont refusé de financer directement EACOP.
Pourtant Amundi, un des principaux gestionnaires d’actifs mondiaux, 1er actionnaire de Total (10 %, 14 milliards d’euros), filiale du Crédit Agricole, a voté les plans climat de Total ce qui constitue un soutien indirect du Crédit Agricole à la stratégie expansionniste de Total qui permet les projets EACOP et Tilenga. Survie est partie prenante d’une campagne menée depuis novembre 2022 qui vise à rompre le soutien financier du Crédit Agricole envers EACOP. La campagne vise également à ce que Amundi vote contre le plan Climat lors de l’Assemblée générale de TotalÉnergies le 26 mai 2023. Cette campagne se traduit par des actions d’information du public et l’interpellation des client·es, des employé·es et des directions du Crédit Agricole et d’Amundi. Des actions militantes ont lieu régulièrement devant des agences du Crédit Agricole à Bordeaux, Lille, Nancy, Nantes, Paris, Poitiers, Rouen, Saint-Nazaire, Strasbourg…
Pillage des objets d’art en Afrique
En 2017, Emmanuel Macron déclarait à Ouagadougou : “Je veux que d’ici cinq ans les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique ”. Six ans plus tard, nous en sommes quasiment au point mort… Le sujet est pourtant crucial comme le soulignait Aïssata Tall Sall, ministre des affaires étrangères du Sénégal, dans le très bon documentaire d’Arte Restituer sorti en 2021 : “Revendiquer la restitution [des objets d’art pillés] est aussi fort que revendiquer l’indépendance”.
En 2021, Survie publie une nouvelle édition de Un nouvel or noir : le pillage des objets d’art en Afrique , livre du journaliste Philippe Baqué qui propose un état des lieux du marché de l’art africain et nous montre que, par l’impunité dont il jouit et par ses conséquences, le marché des arts “primitifs” est à la fois le plus pernicieux des marchés et le plus symbolique des destructions que subissent les pays du Sud. Philippe Baqué, à l’invitation de groupes locaux de Survie, a donné plusieurs conférences en France mais le sujet n’est pas porteur et les salles furent difficiles à remplir. Difficulté à associer ces conférences à une action concrète ? Frilosité post-covid ? Persistance de l’imaginaire colonial ? Quoiqu’il en soit, Survie n’abandonnera pas cette thématique.
Le soutien d’Emmanuel Macron à la dictature tchadienne
Dès l’annonce du décès d’Idriss Déby Itno survenu en avril 2021 et dont les conditions restent opaques, la France s’est hâtée de saluer un “ami et allié courageux” et d’adouber son fils, Mahamat Idriss Déby, à la tête du Conseil Militaire de Transition. Quelques jours plus tard à N’Djamena lors des obsèques de son fidèle allié, le président français déclarait que : “La France ne laissera jamais personne menacer ni aujourd’hui ni demain la stabilité et l’intégrité du Tchad ”. Toute honte bue, Emmanuel Macron était au premier rang assis aux côtés du général putschiste avec lequel il s’était entretenu la veille. En moins d’une semaine, le président français a légitimé la dérive dynastique du pouvoir et volé aux Tchadien·nes l’occasion de renouer avec un dialogue politique impossible sous le règne dictatorial d’Idriss Déby. Des manifestations ont réuni les partisan·es d’une transition constitutionnelle : neuf d’entre eux sont tombés sous les balles de la junte militaire qui ne souhaite pas voir son pouvoir contesté par la rue. La puissance de “l’homme fort de N’Djamena”, appuyé militairement par son allié français, reposait avant tout sur l’arbitraire et la répression des opposant·es.
La répression continue. Le jeudi 20 octobre 2022 a été une journée sanglante au Tchad : les chiffres annoncés par le gouvernement tchadien, plus de 50 mort·es et plus de 300 blessé·es, sont certainement sous-estimés. Depuis, règne un climat de terreur dans les principales villes.
Survie dénonce le soutien indéfectible de la France à la dictature au Tchad et pointe sa responsabilité dans la situation actuelle du pays et donc dans ce déferlement de violence. L’association organise en avril 2023 une tournée en France de la militante syndicale tchadienne Kamadji Demba Karyom, greffière, sociologue, impliquée dans la campagne Tournons La Page-Tchad .
Kanaky (Nouvelle-Calédonie)
Survie fait partie du Collectif Solidarité Kanaky qui écrivait fin 2021, au lendemain du troisième et dernier référendum d’auto-détermination, maintenu par le gouvernement malgré l’opposition des indépendantistes : “L’État colonial français a méprisé les forces associatives, syndicales, politiques et coutumières Kanak qui, depuis des semaines, avaient signalé qu’il n’était pas possible de tenir ce referendum dans des conditions normales. Le peuple Kanak est en période de deuil suite aux nombreux décès dus au Covid et les conditions sanitaires ne permettaient pas l’organisation d’une campagne électorale. L’État colonial français soutient les partisans de la Kanaky française qui veulent tirer un trait sur les Accords Matignon-Oudinot et de Nouméa. De fait, il provoque le peuple Kanak et va à l’encontre des processus de paix et de décolonisation qui sont liés. Dans son discours d’après referendum, Macron a confirmé . […] Le droit à l’autodétermination du peuple Kanak, colonisé depuis 168 ans, demeure !”
Avant le referendum, le groupe Kanaky de Survie a publié Kanaky Nouvelle Calédonie : une colonie en lutte pour son indépendance , une brochure pour comprendre et soutenir. Le groupe se déplace régulièrement en France pour faire connaître ce combat.
Faidherbe doit tomber !
L’association Survie Nord a été à l’initiative en 2018 de la campagne “Faidherbe doit tomber !”. Extrait du dossier de campagne : “Qui veut (encore) célébrer le “père de l’impérialisme français” ? Depuis la fin du XIXe siècle, Lille et le nord de la France célèbrent perpétuellement la mémoire du général Louis Faidherbe. Des rues et des lycées portent son nom. Des statues triomphales se dressent en son hommage au cœur de nos villes. Il y a là, pourtant, un scandale insupportable. Car Faidherbe était un colonialiste forcené. Il a massacré des milliers d’Africains au XIXe siècle. Il fut l’acteur clé de la conquête du Sénégal. Il défendit toute sa vie les théories racistes les plus abjectes ”. Le combat pour déboulonner les statues de Faidherbe et débaptiser les institutions qui portent son nom continue.
Les Sénégalais·es sont en avance sur nous : la place Faidherbe de Saint-Louis du Sénégal a été rebaptisée Place Baya-Ndar en 2020 ; le lycée de la ville qui portait le nom de Faidherbe est devenu le lycée Cheikh-Omar-Foutiyou-Tall en 1984.
Jean-Philippe, Survie Nantes
Le rejet par le peuple iranien du pouvoir des Mollahs est désormais massif. La jeune kurde Jina Mahso Amini qui succomba sous les coups des brutes des forces de police pour un voile délibérément mal ajusté, provoqua une colère éruptive des femmes kurdes iraniennes puis des femmes en général. La jeunesse révulsée par la brutalité de l’État et l’absence de toute perspective d’existence digne d’être vécue, prit la rue comme espace permanent de contestation et d’appel à la liberté. Désormais la répression implacable s’abat. Les victimes sont innombrables. L’heure est au bilan et à la réflexion stratégique de prise de pouvoir pour en finir avec cette république islamique.
Bahman Panjavi1 nous fait part de ses réflexions.
L’Émancipation : Après la mort sous la torture de la jeune Jina Mahso Amini, comment s’est organisé le soulèvement dans ta ville à Mahabad, ex-capitale du Kurdistan iranien lors de la République kurde ?
Bahman Panjavi : Encore aujourd’hui le Kurdistan iranien est vécu par le pouvoir comme une entité régionale étrangère à la nation iranienne, tout en récusant toute revendication d’autonomie ou d’indépendance faite par notre peuple.
La répression est toujours beaucoup plus violente au Kurdistan qu’elle ne l’est dans le reste du pays. Il ne faut pas oublier la dimension religieuse. Nous sommes sunnites et cela, pour le pouvoir chiite des Mollahs, est un facteur de dissidence. Nous sommes vécus comme un corps étranger à la nation.
À Mahabad, la répression a été immédiatement violente. Nous avons eu à déplorer la mort de manifestant·es due à des tirs à balles réelles. Ainsi que dans toutes les villes du Kurdistan, à l’exception de Saghez, commune où Jina a été inhumée. L’hommage rendu a été d’une telle ampleur que les forces armées n’ont pas osé réprimer. La répression ne s’est abattue que quelques jours après les funérailles.
Au sud, à Zehedan chez les Baloutches sunnites, également vécus comme population étrangère, la répression a été tout aussi violente que chez nous.
L’Émancipation : Comment s’organise aujourd’hui la résistance ?
B. P. : Immédiatement après le meurtre de Jina une manifestation de révolte directe a surgi contre l’État et ses institutions, principalement celles de la police et de l’armée. Des affrontements violents se sont produits. Mais après plus de deux mois de climat de guerre civile, les partis kurdes ont compris que les jeunes manifestant·es se laissaient entraîner dans un conflit où le rapport de force n’était pas à leur avantage. Il fallait mettre un terme à cette erreur stratégique : 628 “sages kurdes”, représentatifs de notre peuple, ont fait une déclaration en direction des populations kurdes pour une opposition non violente considérant que déjà trop de sang avait été versé surtout au sein de la jeunesse. L’appel a été entendu.
De fait la répression a baissé en intensité. À l’échelle de l’ensemble du territoire iranien, nous avons dû déplorer la mort de plus de 600 mort·es dont 96 enfants. Mais depuis nous continuons, partout, à compter nos mort·es. Notre confrontation avec le pouvoir se situe désormais au niveau de celle de tout le pays.
L’Émancipation : Selon toi, assistons-nous à un soulèvement populaire sans réelles perspectives ou à une dynamique révolutionnaire sans concession ?
B. P. : À l’échelle nationale nous manquons de partis politiques avec des traditions démocratiques, susceptibles de porter un mouvement populaire vers un processus à dynamique révolutionnaire.
Bien qu’il soit important, le prolétariat n’est pas un prolétariat organisé, ayant conscience de ses intérêts de classe. Les Mollahs sont actifs pour éradiquer toute avant-garde ouvrière. Les grèves à caractère économique, essentiellement dans le secteur pétrolier, sont sévèrement réprimées. Elles ne se reconduisent que rarement au-delà de quatre à cinq jours. La classe ouvrière n’a pas de tradition organisationnelle et démocratique de l’action syndicale.
Ils/elles ignorent ce qu’est une caisse de grève ! Ils/elles sont démuni·es, faute de moyens organisationnels, dans les actions radicales.
La prégnance religieuse demeure un réel facteur d’oppression en milieu ouvrier, ce qui bride les prises de consciences collectives de solidarité de classe. Les raisons objectives d’exploitation sont pourtant bien réelles pour provoquer une explosion révolutionnaire.
L’économie connaît 130 % d’inflation, les salarié·es de la classe moyenne gagnent 150 à 300 euros alors que la viande et le riz sont des produits vendus au même prix qu’en France ! Un bout de viande est un luxe.
Quant aux ouvrier·ères, sans qualifications particulières, elles et ils touchent des salaires de l’ordre 40 à 50 euros.
La révolution en Iran aujourd’hui est essentiellement idéologique, bien que le pain et le travail soient au cœur des préoccupations quotidiennes.
Le sacrifice de Jina Mahso Amini a eu un retentissement symbolique considérable qui a catalysé toutes les frustrations vécues par les femmes et dans toute la jeunesse !
Il n’y a, aujourd’hui, en Iran aucune perspective pour les femmes. Elles sont les premières à supporter le chômage et le confinement domestique. La jeunesse, sans avenir économique, est en pleine détresse. S’ajoute évidemment la question des libertés, élémentaires et essentielles pour la vie d’une jeunesse bridée par les Mollahs. Dans les manifestations 85 % des manifestant·es sont des jeunes de moins de 30 ans.
Cette jeunesse n’entend pas désarmer. Elle considère qu’elle “n’a rien à perdre”… mais elle perd beaucoup, tant les victimes sont nombreuses.
Cette conscience collective qu’a la jeunesse de devoir affronter le pouvoir manifeste, certes, une détermination qui force l’empathie, et un profond sentiment de solidarité, mais révèle aussi une absence stratégique politique dont elle devra tirer un rapide bilan si elle entend maintenir son potentiel de lutte. Le rejet du régime est rédhibitoire, sans retour possible.
L’Émancipation : Outre les figures emblématiques de Jina Masho Amini et de Vida Movahed (révolte féministe de 2018) quelle est aujourd’hui l’importance de la femme iranienne dans le mouvement insurrectionnel actuel ?
B. P. : Rien ne naît du néant, revenons en amont de notre histoire.
Les femmes activistes kurdes ont joué un rôle déterminant dans un contexte national explosif de la condition de la femme iranienne.
La femme se trouve dans la quasi impossibilité d’avoir accès au travail alors que 60 % de la jeunesse inscrite en fac est féminine !
Cette permissivité pour les études “accordée” aux jeunes femmes par les Mollahs a constitué la charge explosive qui leur a explosé à la gueule !
Depuis 2018, à l’initiative de Vida, tous les mercredis, des manifestations impromptues d’étudiantes appellent à se libérer du foulard, à renverser le pouvoir des Mollahs.
Mais il ne faut pas oublier le rôle qu’a tenu à assumer l’avocate Nasrin Sotoudeh, emprisonnée pour avoir, sans jamais fléchir, défendu ses coreligionnaires kurdes devant les tribunaux du pouvoir. Fut également jetée en prison, Zara Mohammadi, jeune enseignante qui a défié le pouvoir en apprenant la langue kurde, langue interdite, aux enfants.
Le seuil de la peur est désormais franchi. La femme kurde entend faire changer de camp la peur du côté des Mollahs.
Cette approche apparemment désinvolte, face à la mort et à la violence, par la femme kurde se propage, telle une onde sismique, à l’ensemble des femmes iraniennes, et désormais à la jeunesse, aux couches intellectuelles et artistiques, au monde sportif.
“Femmes, vie, liberté ” a un écho international.
Notre révolution relève essentiellement d’une volonté de liberté, d’émancipation, de vie sociale et politique démocratique. Les français·es ont connu les mêmes aspirations en 1789 contre la monarchie et l’église obscurantiste.
Nous voulons une république laïque où le citoyen, la citoyenne demeure libre de ses choix vestimentaires, de ses aspirations religieuses ou philosophiques, de croire, de ne pas croire. L’athéisme s’affirme désormais et progresse dans les consciences en Iran.
N’oublions pas un autre aspect essentiel, ce mouvement “Femmes, vie, liberté” s’oppose frontalement au parti royaliste qui dénonce les ayatollahs pour être de mauvais musulmans, laxistes envers la religion, politiquement attachés à la république. Mais aussi contre les moudjahidin, milice sectaire, encline aux pires violences.
L’Émancipation : Le soulèvement au Baloutchistan répond-il à la répression du pouvoir des Mollahs avec la même détermination que celle des Kurdes ?
B. P. : Oui mais pour des raisons différentes.
Chez les baloutches la revendication essentielle est religieuse. Ils/elles veulent être reconnu comme peuple musulman sunnite. La revendication d’autonomie ou d’indépendance existe mais se manifeste avec moins d’insistance. Leur appartenance à la branche sunnite, comme nous, les disqualifie aux yeux du pouvoir, et la répression qui les frappe est semblable à celle que nous subissons. Mais pour nous, c’est moins la question religieuse ou économique que notre volonté d’indépendance qui domine.
Notre histoire nous distingue du reste du peuple iranien. Pour mémoire rappelons qu’il y eut une république kurde au Kurdistan-Est iranien prolongée jusqu’au Kurdistan azéri en 46, mais elle prit fin en 47. Son président Qazi Mohammad, après onze mois de présidence et de lutte contre le pouvoir colonial a choisi de se rendre pour ainsi éviter la pire répression contre son peuple. Accusé de trahison par le pouvoir des Pahlavi, il a été pendu le 31 mars 1947.
C’est un héros national pour l’ensemble du peuple Kurde.
L’Émancipation : Quelle influence a aujourd’hui le mouvement “Femme, vie, liberté” auprès des populations kurdes dans l’ensemble du Kurdistan ?
B. P. : Il y a un réel courant de sympathie qui donne espoir, mais aucune action militante concrète politique ne se met en place pour nous soutenir.
Au Kurdistan syrien il y eut même des manifestations de rue brandissant le slogan “Femme, vie, liberté”, mais sans retour ici en Iran, d’un quelconque soutien à notre révolution. Ces manifestations de femmes participent de façon opportuniste à la propagande féministe du parti des travailleurs du Kurdistan syrien, appelé Rojava, mais sans prises de contacts solidaires. Le PKK est d’ailleurs plus en phase avec le régime des Mollahs qu’avec notre opposition qu’il ne soutient pas.
L’Émancipation : Quels soutiens attendez-vous du mouvement ouvrier et syndical français. ?
B. P. : Un soutien politique et organisationnel. Vous avez, en France une vieille tradition démocratique de la vie politique, que nous n’avons pas faute d’espace de liberté. Nous n’avons connu que des régimes répressifs, violents, dictatoriaux. Nous avons tout à apprendre.
Nous entrons dans un deuxième temps de la révolution, celui de la résistance et peut être même de la clandestinité.
Mais un cap est franchi, les Mollahs n’ont plus la moindre crédibilité.
Aujourd’hui, l’heure est à l’unité de tout le peuple iranien, kurdes compris, contre ce pouvoir.
Si la république islamiste est renversée ce sera la fin annoncée de toutes les dictatures au Moyen-Orient. Nous, les Kurdes y avons tout à gagner.
Alors dans un tel contexte, pourrons-nous trouver cohérence et unité pour notre liberté ?
Entretien réalisé par C. Marill, le 17 02 21
Des centaines de milliers de manifestant·es reprennent dans la rue le combat interrompu après la capitulation de Tsipras face à l’Europe.
La droite grecque, mélange de mafia, d’ultralibéralisme et d’autoritarisme pourrait perdre le pouvoir. Mais comment faire confiance à Syriza qui avait initié la privatisation du rail après sa capitulation ?
En Grande-Bretagne, il n’y a pas d’argent pour secourir les pauvres, mais il y en a pour payer la France afin que sa police empêche les migrant·es de prendre la mer.
En Palestine les exécutions extrajudiciaires se multiplient. L’armée israélienne entre dans Naplouse, Jénine, Jéricho et elle assassine des “terroristes”, c’est-à-dire des militant·es du Jihad Islamique ou du Hamas, mais le plus souvent des jeunes. Un sondage en Palestine a montré que 70 % de la population approuve la lutte armée. Un groupe informel s’est créé, la “Tanière des Lions”. On ne leur connaît pas de dirigeants. Ils/elles ne dépendent d’aucun parti. Ils/elles savent que, s’ils/elles ne combattent pas, le rouleau compresseur colonial s’accentuera. Alors, même si c’est désespéré, ils/elles combattent en ne s’en prenant qu’aux colons et à l’armée.
En Israël, les manifestations contre Nétanyahou pour “défendre la démocratie” restent massives. Elles prennent un tour “patriotique” avec la participation de plusieurs dirigeants de l’armée. Tant que les manifestant·es ne poseront pas la question palestinienne, cet affrontement ne mènera pas à grand-chose.
L’arrivée des “kahanistes” (Ben Gvir et Smotrich) dans le gouvernement Nétanyahou porte une atteinte importante à “l’image” d’Israël. En voyage aux États-Unis, Smotrich a dû affronter plusieurs manifestations avec une participation massive de JVP (Jewish Voice for Peace = Voix Juive pour la Paix). Smotrich devait venir en France pour célébrer la “mémoire” de Jacques Kupfer, dirigeant (décédé) du CRIF et du Bétar. Plusieurs manifestations avaient été annoncées. Les propriétaires de la salle ont annulé la location de la salle et Smotrich a renoncé à venir en France.
Le gouvernement français poursuit sa complicité éhontée avec l’apartheid israélien. Darmanin a ordonné aux préfets d’interdire toutes les réunions publiques de Salah Hamouri, avocat franco-palestinien qui a passé de nombreuses années de prison en Israël. Il vient d’être désavoué par le tribunal administratif de Nancy.
Reste un dernier aspect de la dérive de l’État d’Israël : il est devenu un laboratoire de la répression, de la surveillance et des coups tordus. Après Pegasus, voici “Story Killers”, une officine créée par d’anciens généraux qui organisent, contre espèces sonnantes des campagnes de désinformation. Même BFM a été infiltré.
L’art d’apprendre sans en avoir l’air. Limiter à l’objectif le plus bas pour pousser à le dépasser. Voilà un ouvrage fort didactique dont l’école pourrait s’inspirer, et elle le fait, ne me faites pas dire qu’on n’apprend plus rien à l’école ou je vais m’énerver.
C’est quoi l’école ?
Alors certes, l’école, dans C’est quoi l’école ?, avec l’image, belle, le trait, lumineux, le mot, juste et la couleur, opalescente, existe-t-elle vraiment ? Cette école, développée par Luca Tortolini et Marco Somà, est malheureusement souvent un mirage aujourd’hui. Il suffit, pour cela, de côtoyer le quotidien d’un maitre des écoles en classe unique en zone rurale ou d’une professeure de collège, TZR nommée sur trois établissements, qui peinent à joindre les deux bouts, quand il·elles les trouvent. Je suis toujours admiratif de leur travail (celui des auteurs et celui des enseignant·es) mais les premiers dessinent ici un plaidoyer et les second·es plaident pour un peu plus de décence. Il·elles ne sont pas antinomiques mais complémentaires. Les second·es voudraient juste pourvoir s’inspirer des premiers pour bâtir un enseignement capable d’émanciper des futur·es citoyen·nes. Il·elles n’en ont pas forcément les moyens parce qu’on ne leur donne que peu pour y croire. Quand on s’inspire du libéralisme pour gérer l’école comme une entreprise, c’est l’école qui expire.
Il faudrait peut-être tout simplement qu’ils/elles y retournent à l’école parce qu’il·elles ont oublié qu’ils y sont allé·es et “il leur vient des idées bizarres, comme de construire des murs pour s’enfermer et se couper de ce qu’ils ne connaissent pas”. Il·elles ont en tête une école de l’adhésion quand elle est d’émancipation.
Le livre à compter jusqu’à 1
Le livre à compter jusqu’à 1 (Et surtout pas plus loin !) est un petit condensé d’intelligence, d’humour, de lumière et de mise en page de Caspar Salmon et Matt Hunt. Un grand livre pour les petit·es. Un petit livre pour les grand·es. Pour apprendre à compter (jusqu’à 1, attention), sont présentés au lecteur une pomme, à la lectrice un éléphant, puis deux baleines mais il faut compter le nombre de saucisses (11 ) (il n’y en a évidemment qu’une seule), puis trois bols de soupe mais il faut trouver une mouche, puis il faut trouver plusieurs choses dans une double page mais il ne faut en compter qu’une, etc. Tout pousse la lectrice à tenter d’avoir une longueur d’avance sur le narrateur et de compter, dans sa tête, beaucoup plus loin qu’1 (deux baleines, trois bols de soupe, quatre choses dans une double page etc.)
Un album éclat de rire qui pousse à la transgression et, comme l’interdit donne de la saveur et la censure du talent (Marc Vilrouge), l’interdiction est ici un véritable pousse-à-l’intelligence, le rappel de la consigne à respecter un appel à la dépasser et l’espoir du narrateur : “J’espère que tu n’as pas compté les autres animaux !” , un espoir déçu mais un objectif atteint.
Le livre à compter jusqu’à 1 (Et surtout pas plus loin !) est un livre unique pour une école inspirée.
Une école inspirée est un endroit où les murs n’ont qu’une seule fonction, celle de tomber sous les coups de l’imagination, du rêve et de l’intelligence. “L’école, c’est un lieu ouvert, même entre quatre murs”. On compte à l’école (jusqu’à plus de 1) et on additionne aussi : “À l’école, toutes [les] différences [genres et goûts] s’ajoutent les unes aux autres”.
Deux livres qui font réfléchir. J’ai toujours soutenu que lire était une activité dangereuse.
François Braud
Le livre à compter jusqu’à 1 (Et surtout pas plus loin !) – Album, Caspar Salmon, Matt Hunt, Émilie Nief (Traducteur), Gallimard jeunesse, 2022, 32 p., 12,50 €.
C’est quoi l’école ?, Luca Tortolini (Auteur) Marco Somà (Illustrateur), Sarbacane, 2022, 32 p., 16,50 e.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
François Braud s’est entretenu avec Michèle Pedinielli à propos de ses romans dont Boccanera est l’héroïne.
L’Émancipation : À la lecture, Boccanera emporte notre empathie et on a l’impression que sa voix nous parle dans le creux de l’oreille, qu’on la connaît depuis toujours et qu’elle nous fait du bien en nous réconciliant avec l’humanité (pourtant y avait du boulot !). Boccanera, c’est vous ? C’est la fille de Montale et Corbucci ? Ou je est un autre ?
Michèle Pedinielli : Quand j’ai commencé à écrire ma première histoire, j’avais envie d’un personnage féminin. Je me suis ensuite aperçue que j’avais envie que ce personnage ait mon âge c’est-à-dire 48 ans à l’époque. Bref je suis partie de choses familières. C’était peut-être plus facile pour porter ensuite une voix que je connaissais et pour pousser des coups de gueule. Là-dessus, on se ressemble : ses indignations sont les miennes.
À part ça c’est un personnage de fiction, donc bien différent de moi. Elle est beaucoup plus téméraire que moi, beaucoup plus sportive que moi, et en plus elle, elle ne boit pas !
Quand Patrick Raynal m’a fait l’honneur de comparer mon personnage à celui de Jean-Claude Izzo et au sien, j’ai été immensément flattée mais remettons les choses à leur place : si c’est la fille de Montale et de Corbucci, c’est surtout parce que c’est une Méditerranéenne un peu forte en gueule.
L’Émancipation : Elle est bien entourée par sa famille qui remplace celle qu’elle n’a plus. Même seule, on vit en tribu, non ?
M. P. : Boccanera est un être éminemment sociable ! Si elle n’a plus de parents et qu’elle a choisi de ne pas avoir d’enfants, cela ne veut pas dire qu’elle n’a pas de famille effectivement. Elle est entourée d’une tribu qu’elle a choisie, des ami·es, des êtres cher·es, ceux et celles qui pourraient être des frères, des sœurs. Qui le sont certainement, sans avoir besoin de lien biologique. Il y a son ex-compagnon, qui est toujours quelque part l’amour de sa vie et avec lequel elle a tissé une relation qui est aujourd’hui faite de complicité plus que de passion, il y a Dan son colocataire qu’elle considère comme un frère et qui est son confident, il y a Dagmar et Klara, ses copines suédoises de jeunesse et puis il y a tout le petit monde du Vieux Nice qu’elle côtoie quotidiennement.
Écrire tous ces personnages, c’est je crois ce qui m’intéresse le plus. J’aime beaucoup observer les gens : un détail physique anodin, une façon de porter la main à ses cheveux quand on parle, une façon de marcher dans la rue, une posture, un tic, l’ourlet déchiré d’un pantalon, une veste tachée ou au contraire, une tenue bien trop correcte.
J’aime beaucoup laisser traîner mes oreilles, écouter la conversation de la table d’à côté au restaurant ou au bar : on a tou·tes une façon de parler différente, une intonation, un accent, un phrasé. On a chacun·e notre propre sens de l’humour ou pas. Tout cela ça forme des voix particulières que j’aimerais transcrire. Cela donne toute une galerie de personnages qui évoluent autour de Boccanera. Qui ne peut pas vivre seule.
L’Émancipation : Nice. La Corse. Avez-vous les deux pieds chevillés sur la Méditerranée ?
M. P. : Je viens de là, née à Nice, avec un père corse et une mère d’origine italienne. Alors je pourrais parler sans fin de la Méditerranée, berceau de plusieurs civilisations, de ses différentes cultures et de leurs interconnexions, des peuples sur toutes les rives qui ont tant en commun… Mais je me contenterai de dire que vivre dans l’une des villes les plus ensoleillées de France, entourée de bleus tous différents, avec un horizon parfait pour se perdre et ou se retrouver, il y a pire comme situation.
J’ajoute que j’ai quand même passé vingt-deux ans de ma vie à Paris. Qui m’ont fait d’autant plus apprécier mon retour dans ma ville natale.
L’Émancipation : Boccanera évoque l’homosexualité (“Toute cette haine du pédé en si peu de phrases. Un condensé de slogans de la manif pour tous et de vestiaires de foot en trente secondes chrono”, page 79), Après les chiens, les migrant·es (“Elle est glorieuse, tiens, la cinquième puissance mondiale, à trembler et à choisir avec circonspection la poignée d’exilés qu’elle va bien vouloir accueillir”, page 94) et La Patience de l’immortelle, les plaies de la Terre causées par les Hommes (“En vérité je vous le dis, je ne me fous pas du tout de savoir qui a fait flamber ces hectares de maquis, parce que celui-là est un lâche et une ordure…”, page 103). Les discriminations en général envers les étranger·es, les clochard·es, les Juif·ves, les homosexuel·les, les femmes… sont au cœur de votre œuvre. Vous avez dit 1 être en colère contre ceux/celles qui exercent la violence sur les plus faibles. Est-ce à dire que vos romans sont des coups de gueule à défaut d’être des coups de poing ?
M. P. : J’écris vraisemblablement parce que je suis en colère et que je me sens impuissante. Heureusement qu’il y a l’humour (on en parle plus bas) parce que j’aurais explosé depuis longtemps ! Je ne supporte pas la domination d’un groupe sur un autre, je ne me sens jamais du côté du manche mais plutôt du côté de ceux et celles qui en prennent plein la gueule. Des tous ceux et celles qui ne peuvent pas répliquer, que ce soit des humains, des animaux ou des arbres. C’est comme ça, c’est épidermique. Alors j’écris des histoires pour en parler parce que je ne suis pas militante (je n’ai aucune discipline de manière générale et militante en particulier). Je donne des coups de main lorsqu’il le faut, mais c’est peut-être à travers les livres que je suis la plus efficace.
L’Émancipation : “Tu as beau dire, les nuits blanches, tu ne récupères plus pareil quand tu abordes la ménopause”. (La Patience de l’immortelle, p.122). Boccanera a résolu le problème posé aux hommes qui se demandent comment une femme peut allier un enfant (“[…] je ne voulais pas. Concevoir, me reproduire, perpétuer l’espèce”, page 31, Boccanera ) et un travail. Pensez-vous que l’un de ses combats soit justement celui de son genre ?
M. P. : J’ai écrit ce personnage féminin qui a choisi de ne pas avoir d’enfants parce que c’est encore un sujet de réprobation aujourd’hui : au XXIe siècle, le ventre des femmes est toujours un enjeu culturel, social et politique. Alors je voulais poser ça là, comme ça, sans en faire une affaire d’État, juste pour rappeler qu’on a toutes le droit de faire ce que l’on veut de notre corps et de notre vie. Ceci-dit, je n’en ai pas fait un étendard : c’est juste un aspect de la personnalité de Boccanera, de la même manière qu’elle porte des Docs Martens et gobe des somnifères pour dormir, point barre. Il n’y a pas matière à discussion.
Et pour poursuivre sur le corps des femmes, Diou commence à éprouver les premiers effets de la ménopause dans le prochain livre, Sans collier 2 . Parce que des détectives privées ménopausées, ça ne court pas les rues littéraires.
L’Émancipation : Une écrivaine est rarement celle de ses lectures dit-on. Or, vous multipliez les références littéraires (Camilleri, souvent, par exemple). Ces références sont-elles à l’origine de votre envie d’écrire ?
M. P. : Je lis des polars depuis toujours. D’abord les Américains et le néo-polar français des années 1970-80, issus de la bibliothèque familiale, puis les autres que je découvre en grandissant. Ce sont des romans sociaux qui me font découvrir des pays, des villes, des sociétés que je ne connais pas.
Lorsque je me suis autorisée à écrire, ça a été forcément un polar. Et je m’amuse à rendre hommage aux auteurs que j’aime. Andrea Camilleri est l’un de ceux-là. J’ai une affection toute particulière pour lui parce que c’est un Méditerranéen (on y revient) mais surtout parce qu’il a poussé très loin l’art du dialogue, avec une parole populaire, vivante et juste (traduit par Serge Quadruppani qui a fait un travail extraordinaire pour rendre en français le camillerese, cette langue si particulière qu’il a créé au fil des romans).
Avec Patrick Raynal, on a poussé le bouchon un peu plus loin dans la référence : dans L’âge de la guerre (éditions Albin Michel), il emploie Boccanera comme enquêtrice au service de son personnage Philippe Clerc ; en retour j’ai parlé de cette enquête dans La patience de l’immortelle .
L’Émancipation : Vous développez une certaine tendresse envers Nice tout en n’en manquant pas d’en souligner les aspects les moins appétissants (son fric, ses identitaires, la “ville la plus surveillée de France” 3 etc.). “Si l’on en croit le reste de l’Hexagone, à Nice il y a le soleil, la mer, des touristes, des vieux et des fachos” (4ème de couverture de Boccanera ). Outre que vous n’êtes pas près de porter la médaille de la ville, pensez-vous que le rôle de l’auteure que vous êtes est d’exiger de la fiction qu’elle mente moins que la réalité, qu’elle révèle les failles du béton, l’enfer du décor ?
M. P. : Mon premier roman, Boccanera , est une sorte de lettre d’amour à Nice, pour en parler différemment, en dehors des clichés bien connus de la Promenade des Anglais, des truands et des résultats électoraux calamiteux. Parce que je l’aime, cette ville. Je l’aime au point de lui souhaiter une autre destinée politique.
Et le rôle du polar c’est bien de gratter là où ça fait mal et de soulever le tapis pour savoir qui y a mis la poussière dessous et pourquoi. Et à Nice, il y a de quoi faire…
L’Émancipation : On rit beaucoup entre vos lignes. Est-ce une façon d’affirmer que la vie est belle, le monde pourri ?
M. P. : L’humour, c’est essentiel, c’est même vital. C’est essentiel, parce que c’est vraiment ce que je suis, je suis incapable de rester sérieuse très longtemps que ce soit à l’écrit ou à l’oral. C’est vital ensuite, parce que sans humour, c’est-à-dire sans distance, sans recul, je ne pourrai pas supporter le monde tel qu’il est, son absurdité, sa cruauté. C’est donc une armure, une façon de me protéger. C’est aussi une forme de politesse : on porte tous des charges dans la vie et les valises deviennent de plus en plus lourdes au fur et à mesure qu’on avance. C’est pour ça que j’essaye de ne pas peser, je revendique une certaine légèreté qui n’a rien à voir avec la superficialité, mais qui est plutôt le contraire de la pesanteur. Je ne veux pas m’appesantir sur les épaules des autres, que ce soit dans ma vie ou dans mes histoires.
Enfin l’humour, c’est aussi la forme de subversion que je préfère, parce que quand on rit, on a moins peur et quand on a moins peur, on a moins tendance à baisser la tête et à obéir.
L’Émancipation : Au printemps 2023, sort la quatrième aventure de Boccanera. Que pouvez-vous nous en dire ?
M. P. : Il s’intitule Sans collier et on retrouve Boccanera à Nice, sollicitée pour enquêter sur la disparition d’un ouvrier de chantier. Parallèlement, la narration suit un personnage qui avait disparu de son univers depuis Après les chiens ; se dessine alors le souvenir de l’Italie de la fin des années soixante-dix, les “années de plomb”. Enfin, une troisième personne s’enregistre car elle sent qu’elle commence à perdre la mémoire… Ces trois fils de récit s’entremêlent pour tisser une toile un peu différente des précédents livres de la série.
Sans collier parle de mémoire individuelle et collective, de crimes impunis et d’amours infinis.
L’Émancipation : Quelle est la réponse à la question que vous auriez aimé que l’on vous pose ?
M. P. : 42. Parce que le nombre 42 est, selon Douglas Adams le génial auteur du Guide du voyageur galactique , la réponse à “la grande question sur la vie, l’Univers et le reste”. On peut donc mourir tranquilles.
L’Émancipation : Merci Michèle.
François Braud
“Si Montale et Corbucci avaient eu une fille, c’est à Boccanera qu’elle ressemblerait !” Patrick Raynal a le sens du blurb 1 . Et Michèle Pedinielli de la chance d’être ainsi adoubée par un parrain du noir.
Il faut dire que Boccanera, son héroïne, a tout pour séduire. Nous faisons sa connaissance dans le roman éponyme quand elle se réveille d’un rêve avec Paul Newman et ses yeux bleubleubleu […] un filet de bave qui coule à la commissure de [ses] lèvres en jurant comme un poissonnier, la faute à monsieur Bertolino Amédée, dont la photo de mariage tombe et retombe et qu’il raccroche, raccroche et raccroche. À l’aide d’un marteau.
Dans un roman noir mainstream, l’héroïne déborderait de seins, se réveillerait coiffée, les lèvres purpurines et irait décoller la tête du voisin d’une répartie cinglante. Mais nous ne sommes pas dans un roman noir quelconque, nous sommes avec Michèle Pedinielli et Boccanera : “Amédée, vous savez, il est cinq heures du matin. C’est très tôt pour […] planter un clou”.
Ghjulia Boccanera, Diou pour les intimes est une quinquagénaire sans enfant, qui ne boit plus, ne fume pas et a besoin de somnifères pour dormir. Le passé ne passe pas. Elle est détective privée, avec un e au bout. Elle enquête quoi. Moitié corse, moitié niçoise, moitié ivoirienne, elle colloque avec un ami, Dan, homosexuel et photographe. Elle a été mariée avec un flic, Joseph Santucci, avec qui les liens sont encore attachants mais qui n’a pas accepté son désir de non désir de descendance. Célibataire, mais pas seule, elle circule la semaine en vespa et hait les dimanches. Elle défend encore l’idée qu’un service public doit rendre service au public, qu’une ville comme Nice doit garder ses quartiers à sa population, qu’un livre 2 doit permettre de se recaler sur la voie et qu’une caméra a sa place dans les mains d’un réalisateur, pas d’un maire. Elle exècre les salopards au pouvoir et recherche la transcendance […] quelque chose de plus grand qu’elle. Elle constate ainsi souvent la non-existence de Dieu dans les actes des humains.
Elle fouille dans les chantiers de la ville (Boccanera, Sans collier ), tente de redonner un nom, une histoire, une dignité à un migrant ou à un oublié de l’histoire (Après les chiens, Sans collier ) et un coup de main à un collègue, Philippe Clerc 3 (Après les chiens) ou s’immerge dans un drame familial corse (La Patience de l’immortelle ).
Elle a le corps qui grince, le sommeil qui fuit, les seins qui enflent et le fil rouge mensuel en déshérence. Cette ménopause café, pas de quoi en faire une ménopause party mais Boccanera n’avait pas prévu cette cuisson à l’étouffée permanente. Elle a envie de lire autre chose que La ménopause pour les nuls. Et ça l’emmerde : “J’emmerde la nature […] Je l’ai toujours détestée […] ses principes, ses lois immuables, ses « c’est juste comme ça on n’y peut rien, c’est la vie ». La nature, c’est l’injustice érigée en norme. C’est le plus fort qui écrase le plus faible, c’est les vieux et les malades qu’on laisse traîner à la fin du troupeau pour qu’ils se fassent bouffer en premier, c’est les femelles qu’on se partage pour perpétuer l’espèce. La nature, à la base, je la vomis, mais là, avec l’invention de la ménopause, je la conchie” (Sans collier ).
Diou est spécialiste du café et du mouron. Elle aime envoyer valser ses docs quand la vie ressemble à un film en VO non sous-titré ou à un humain dont le polo rassemble autant de logos de marques de luxe que de petites mains qui l’ont fabriqué et que ses chaussures doivent coûter deux bras : “Rien que son sneaker gauche doit coûter l’équivalent d’un Smic”.
J’oubliai : elle a de l’humour, ce qui ne l’empêche pas de pleurer sur ce monde lourd comme une putain de croix à porter juste pour pouvoir vivre dans une vallée de larmes . Mais vous vous en étiez aperçu ?
Je n’ai rien lu de mieux depuis longtemps, depuis Bruen, en fait. L’auteure est de la veine de Block, de la trempe de Burke, du cercle d’Izzo et de Raynal, dans la lignée de Sjöwall et Wähloo, marche sur les pas de Mo Hayder. Lire Pedinielli, c’est se donner l’envie de la relire.
Je considère Michèle Pedinielli comme de la famille du noir et Boccanera comme de ma famille. Depuis que je la connais, elle me manque.
François Braud
Boccanera , Michèle Pedinielli, L’Aube noire, 2018, 215 pages, 17,90 e.
Après les chiens , Michèle Pedinielli, L’Aube noire, 2019, 254 pages, 17,90 e.
La patience de l’immortelle , Michèle Pedinielli, L’Aube noire, 2021, 224 p., 17,90 e.
Sans collier , Michèle Pedinielli, L’Aube noire, 2023, 253 pages, 18,90e.
Les deux premiers tomes sont parus en poche (Mikros noir, 11€e.)
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
On peut aller voir Youssef Salem a du succès pour se détendre, rire, en ces temps délétères c’est bien nécessaire, et en effet on rit beaucoup à voir ce quadra, faux bobo parisien, esseulé, écrivain en peine, parfois trop alcoolisé, tenter d’accéder à la reconnaissance voire à la notoriété…
Tout comme est hilarant le portrait de sa famille, maghrébine du sud de la France, soi-disant ignorante de sa vraie vie et dans laquelle il redevient un grand gosse qui se cache pour fumer, et dont le père, amoureux de la belle langue française et obsédé par l’orthographe, croit qu’il écrit un ouvrage historique sur l’émir Abdelkader (qui a lutté contre la colonisation française entre 1843-1847).
Baya Kasmi, scénariste et réalisatrice
Elle n’est pas une débutante on lui doit Le nom des gens co-écrit avec le réalisateur Michel Leclerc, et qui déjà traitait de l’identité, puis toujours avec Michel Leclerc, La lutte des classes , comme réalisatrice Je suis à vous tout de suite , et comme scénariste, entre autres, Hippocrate (le film)…
Sa méthode consiste, sans avoir l’air d’y toucher, à glisser des sujets clivants et de les traiter de façon humoristique ce qu’elle fait dans le film.
La lutte des classes traitait des choix politiques, ceux d’un couple de gauche (Édouard Baer et Leïla Bekhti) s’interrogeant sur ses convictions, et sur l’école de la République comme vecteur de mixité sociale.
Je suis à vous tout de suite mettait en scène l’histoire d’une famille d’origine maghrébine, dont les enfants, un garçon et une fille suivent une trajectoire différente : elle se veut libre, le frère choisit un islam rigoureux.
Déjà Baya Kasmi, dans ce film, affirmait que la communauté d’origine maghrébine était beaucoup plus diverse qu’on ne le dit. “Mon père est algérien. Je sais qu’il y a 1 000 façons d’être issu de cette immigration-là. Il y a 1 000 façons de vivre sa religion ou de ne pas la vivre”.
Youssef est rattrapé par la réalité
Bien sûr Youssef est rattrapé par la réalité, il a sans vergogne utilisé la vie de ses proches comme matériau de son dernier ouvrage, les personnages à peine travestis sont sa famille père, mère, sœur… ouvrage qui contre toute attente obtient le prix Goncourt ce qui permet à la réalisatrice de nous livrer un portrait au vitriol du milieu littéraire.
Livre que tout le monde s’arrache, que tout le monde a lu, sauf ses parents et qui déclenche une série de quiproquos réjouissants, notamment un débat télévisé pendant lequel les participant·es (un journaliste de Valeurs Actuelles, une journaliste féministe, etc.) s’affrontent autour de différents sujets, notamment : peut-on se servir de sa famille quand on est maghrébin et qu’on vient d’une famille traditionnelle ? Ou bien parle-t-on au nom de tous et toutes, est-on, dans ce cas, porte-parole de sa communauté ?
Un débat qui traverse les français·es issu·es de l’immigration
Baya Kasmi ne se cache pas d’avoir glissé dans le film ses idées, on peut imaginer que Youssef est son double de fiction, ainsi que sa position dans le débat qui traverse les français·es issu·es de l’immigration : est-ce que l’appartenance à une communauté vous oblige à adhérer aux idées dominantes, aux comportements en vigueur, à vous soumettre aux diktats y compris à “l’idéologie victimaire” qui y règne ? Ou pouvez-vous avoir un libre-arbitre et revendiquer pour vous “le droit à la médiocrité”, comme le fait Youssef sans que cela ne rejaillisse sur toute la communauté ?
Ou encore pouvez-vous vous insérer dans la société dans laquelle vous vivez et essayer d’y réussir sans être taxé·e, comme le fait sa sœur dans une scène époustouflante, de “collabeur”, épithète et concept inventé par G. A. Nabe (piètre littérateur, provocateur, raciste, antisémite et homophobe…) et repris par les “Indigènes de la république” ? (on retrouve cet ensemble d’interrogations dans le dernier livre de Richard Malka Traité sur l’intolérance , Éd. Grasset,)
Mille raisons donc d’aller savourer le succès de Youssef et de donner raison à Baya Kasmi, de continuer à nous faire réfléchir en nous divertissant.
Bernard Foulon
Youssef Salem a du succès , film de Baya Kasmi, 1h 37 min.
L’hécatombe invisible Enquête sur les morts au travail , Matthieu Lépine, éditions du Seuil, mars 2023, 224 p., 19 €.
Le sauvage et le politique , Édouard Jourdain, PUF, col. Perspectives critiques, février 2023, 400 pages, 22 €.
Pays de sang Une histoire de la violence par arme à feu aux États Unis , Paul Auster, photographies de Spencer Ostrander, traduit par Anne Laure Tissut, éditions Actes Sud, février 2023, 208 p., 26 €.
Mes trompes, mon choix ! Stérilisation contraceptive : de l’oppression à la libération , Laurène Lévy, éditions Le passager clandestin, février 2023, 208 p., 18 €.
N’ayant aucun scrupule, Darmanin continue d’inciter ses troupes à l’usage de la violence et cela s’est particulièrement vu ce 23 mars et ose parler aujourd’hui de “coups de fatigue” des forces de l’ordre. Usage intensif de gaz lacrymogènes, de grenades de désencerclement, utilisation des canons à eau, LBD et autres armes de guerre, interventions violentes de la BRAV-M et interpellations en masse dans de nombreuses villes. Ces pratiques rappellent la répression des gilets jaunes et dans les quartiers populaires où il s’agirait de faire “rentrer dans le rang” une population insoumise. Avec des blessé·es graves à Rouen et à Paris et des centaines de personnes arrêtées au cours des mobilisations, mises en garde à vue puis relâchées sans poursuite, la police attaque une nouvelle fois la démocratie. Plusieurs préfets n’hésitent pas à tenter d’intimider des militants syndicaux ou à interdire des manifestations, notamment ce samedi 25 mars. […]
L’Union syndicale Solidaires condamne à nouveau fermement la violence déchaînée des forces de l’ordre à l’encontre des manifestant-es. D’ailleurs, la Commission consultative des droits de l’Homme (CNCDH) s’est fortement inquiétée des agissements des forces de l’ordre depuis le déclenchement du 49-3 et en a même alerté l’ONU. Le Conseil de l’Europe s’alarme de “l’usage excessif de la violence” en France. […]
Union syndicale Solidaires, le 24 mars 2023
Même brutalité policière à Sainte-Soline le 25 mars
Alors que le cortège jaune a réussi à s’introduire brièvement dans le chantier, les violences policières ont été sidérantes de brutalité : ce n’est pas moins de 200 blessé·es que nous recensons et d’autres continuent d’arriver. Parmi eux/elles, une quarantaine de personnes ont des plaies profondes (délabrantes) et des éclats surtout au niveau des jambes et du visage, à cause des grenades de désencerclement et des tirs de LBD. Une dizaine de blessé·es graves ont même été transféré·es au CHU. Un manifestant est dans le coma avec son pronostic vital engagé, deux autres ont leur pronostic fonctionnel engagé. Cette violence est absolument criminelle quand on sait qu’il s’agissait pour la police d’uniquement protéger un cratère vide et de garder la face. Elle fait largement écho à la répression brutale subie par le mouvement social contre la réforme des retraites. […]
Les organisateurs dénoncent les graves violences aux personnes, menées une fois de plus par la police et qui nous remémorent le drame de Sivens. Nous sommes inquiet·es pour ces blessé·es, la priorité est et doit être à leur prise en charge. Il faut aussi dire qu’en amont de la mobilisation, la préfecture, le gouvernement et même Emmanuel Macron ont multiplié les éléments de langage visant à criminaliser le mouvement antibassines et ainsi justifier les violences dont les manifestant·es ont fait l’objet aujourd’hui. […]
Communiqué des organisateurs, le 26 mars 2023
1 070 € d’amende pour trois collages féministes
Déjà plus de 25 féminicides comptabilisés en France en 2023. Un peu partout, des groupes de colleuses alertent sur la gravité de la situation : collages sur des panneaux d’affichages publics, collages sauvages, un moyen pour dénoncer l’inacceptable tout en se réappropriant la ville, en prenant de la force collectivement. La plupart du temps, les municipalités sont “tolérantes” avec ces actions, certaines affichent même leur soutien à cette cause juste.
Mais ce n’est pas le cas de toutes ; en février, la ville de Roanne a porté plainte contre une colleuse identifiée par la plaque d’immatriculation de son véhicule via la vidéosurveillance. Accusée de dégradations par la municipalité, celle-ci lui réclame 1070 €, pour trois collages anti-féminicides sur des murs et la devanture d’une boutique désaffectée. Une sacrée somme pour des affichages éphémères !
“Si la colleuse avait accepté de donner le nom de ses complices, la note la concernant aurait pu être divisée en trois” a déclaré l’adjoint en charge de la sécurité de Roanne. Que dire de la mentalité de cet élu ? Et toujours le même adjoint de demander au mari de la colleuse, présent lors de la convocation pourquoi il ne surveillait pas sa femme (la voiture étant à son nom), “Ce serait ma femme, je lui demanderais où elle va”, a t’il dit.
Après examen du dossier, le procureur de Roanne a décidé de ne pas poursuivre la colleuse, l’infraction n’étant pas assez caractérisée mais du côté de la mairie, on affirme étudier tous les recours pour la faire payer.
Cette affaire n’a nullement ébranlé sa détermination : soutenu localement par des associations et des syndicats, le collectif a affirmé : “Nous continuerons de coller”.
Joëlle
Métier de femme, métier déclassé
Une étude de l’université de Zurich publiée dans la revue Social Networks confirme que lorsque les métiers se féminisent les hommes s’en vont. Lorsque la proportion de femmes dans un métier augmente de 10 %, la probabilité pour les hommes de rester dans leur emploi chute de 12 %. Si les femmes représentent 75 % des effectifs dans un secteur, alors les hommes ont deux fois plus de chances de partir, par rapport à un secteur où les femmes ne compteraient que 25 % des effectifs.
La première raison est le sentiment de déclassement ressenti, parmi notamment les enseignants du primaire, pharmaciens ou comptables, face à l’afflux de femmes dans ces emplois. Plus il y a de femmes dans un secteur, et plus le statut et le salaire diminuent, ce qui pousse ces hommes à quitter le navire. La deuxième raison serait le jugement porté sur les hommes dans ces secteurs qui exerceraient un “métier de femme”.
Pourtant, si les femmes sont souvent assignées aucare, et les hommes aux compétences techniques, cela n’a rien à voir avec une prédisposition genrée pour les métiers correspondant à ces domaines. Il ne s’agit pas d’un choix ; contrairement à ce que l’on veut nous laisser entendre. En réalité, quel que soit le poste, les gens ont du mal à travailler dans des emplois mixtes, pour des raisons de conformisme ou de pression sociale. Cela aggrave l’inégalité salariale et la ségrégation genrée, et ralentit l’évolution de la carrière des femmes.
Alors à quand un traitement égal des femmes sur le marché de l’emploi ? Seules des politiques volontaristes et coercitives, ou une vraie évolution des esprits, permettraient de surmonter les réticences d’un monde du travail encore fortement patriarcal.
Véro
https://www.liberation.fr/idees-et-debats/les-hommes-fuient-les-metiers-qui-deviennent-trop-feminises-20230210_GZUSXPCTWFESXNQ76DLF5LK6JE/?redirected=1
Le début d’année 2023 est marqué par la mobilisation contre la réforme des retraites, qui s’inscrit dans une série d’attaques contre nos droits sociaux toujours plus remis en question. De l’inflation à la réforme des retraites, en passant par la réforme de l’assurance chômage, entre autres, les individu·es et secteurs les plus précarisés payent le prix fort et les inégalités s’intensifient.
Aux inégalités économiques s’ajoutent les inégalités climatiques dont les effets et manifestations s’intensifient de plus en plus également. Dans ce contexte, les femmes et les minorités de genre sont en première ligne des attaques : nous sommes majoritaires dans les emplois à temps partiel, dans les carrières morcelées, dans les parcours discontinus qui sont grandement pénalisés dans les projets de réformes en cours.
À cela s’ajoutent les violences sexuelles et sexistes qui persistent et qui sont toujours tues alors que le problème est systémique, les féminicides partout dans la monde, et qui ont fait se lever les peuples iranien et kurde récemment, mais aussi le contrôle toujours plus grand sur nos corps, qui a résonné très fortement l’été dernier avec l’énorme recul en matière de droit à l’interruption volontaire de grossesse qu’ont subi les états-unien·nes, et qui nous menace tout le temps, partout, du fait des baisses de subventions aux centres d’IVG, de la fermeture de ces mêmes centres…
Les mobilisations se développent partout dans le monde, face à un système capitaliste, sexiste et raciste. En France, l’actuelle mobilisation contre la réforme des retraites a vu se développer dans de nombreuses villes des cortèges féministes dans les manifestations, ou des expressions collectives dénonçant les manœuvres du gouvernement qui présente la réforme comme “plus juste pour les femmes”. Si la déconstruction du discours gouvernemental semble assez évidente pour une immense majorité des personnes, reste que la stratégie à mener nécessite clarification et combativité.
En effet, à l’heure où cet édito est écrit, la prochaine date de grosse mobilisation décidée par les directions syndicales est le 7 mars, avec la mention que “l’intersyndicale se saisira du 8 mars” – mais “s’en saisir” ne suffira pas. Or, appeler la veille du 8 mars c’est, pour les directions syndicales, abandonner le travail pourtant essentiel de lien entre mouvement social et mouvement féministe. Appeler à une grosse date de mobilisation le 8 mars eût été l’occasion de mettre en avant et de travailler à une véritable grève féministe, qui, si elle est passée dans le vocabulaire syndical depuis plusieurs années (au prix de batailles importantes en interne), peine encore à être mise en pratique.
Une fois encore, il faudra prendre les choses en main à la base, par l’auto-organisation. Il s’agit de mener la bataille partout où nous sommes pour construire une véritable grève féministe le 8, articulée avec la bataille contre la réforme des retraites, en se saisissant de tous les cadres d’auto-organisation, de tous les collectifs, dans lesquels nous sommes pour construire par en bas cette grève avec toustes les travailleur.ses qui luttent dans le mouvement social.
Il s’agit aussi de continuer à réconcilier les milieux féministes avec la grève – du travail productif comme reproductif – pour renforcer le combat et l’unité contre le système qui nous exploite et opprime.
Commission femmes d’Émancipation, le 14 février 2023
Nous reproduisons ci-dessous le tract d’appel à la manifestation du 19 janvier de la coordination féministe de Charente-Maritime.
La situation des femmes retraitées
Les faits
La retraite moyenne des femmes est inférieure de 40 % à celle des hommes.
Les femmes liquident leurs droits à la retraite plus tard. que les hommes : en moyenne 7 mois plus tard à 62,5 ans.
La moitié des femmes (un tiers des hommes) touchent le montant de pension minimum.
La pension moyenne des femmes est inférieure de 17 % quand elles n’ont pas d’enfant mais de 43 % qand elles en ont au moins trois.
Les femmes épargnent moins pour leur retraite et moins régulièrement que les hommes (UMR, Les femmes et la retraite , 07/04/2022).
Aujourd’hui 3 % des retraités ont pu faire valoir des critères de pénibilité dans l’emploi dont 75 % sont des hommes (Alter éco 12/01/2023).
La situation des femmes dans l’emploi
Les faits
Les femmes occupent 83 % des emplois à temps partiel (30 % des femmes sont à temps partiel).
Les femmes représentent 70 % des travailleurs pauvres.
Elles représentent 60 % des inactifs, seniors de 55 à 64 ans (DARES 2021).
Tout temps de travail confondu, les hommes gagnent 19 % de plus que les femmes.
Les causes
Une femme sur deux réduit ou arrête son activité professionnelle à l’arrivée d’un enfant contre un homme sur neuf (Alter éco 12/01/2023).
Les femmes réalisent 72 % des tâches ménagères dans les couples hétérosexuels, ce qui représente en moyenne 3 heures 26 par jour (Rapport OXFAM, 2020).
Elles occupent 62 % des emplois non qualifiés (INSEE).
Financer les retraites par la réduction des inégalités ?
Oui c’est possible !
Face aux fausses solutions de la réforme du gouvernement. Non !
Non les femmes ne verront pas leur sort amélioré : elles devront cotiser plus longtemps, elles ne bénéficieront pas de la retraite minimum à 1200 euros du fait des carrières hachées, la pénibilité des métiers du soin et de l’éducation n’est pas prise en compte, elles seront nombreuses au chômage ou inactives avant d’accéder à la retraite…
Le coût des inégalités salariales entre les femmes et les hommes c’est un manque à gagner en termes de salaires nets (22 milliards d’euros) pour la consommation et de recettes fiscales pour l’État (24 milliards de cotisations sociales) (Fondation Concorde, octobre 2017).
Le déficit de taux d’activité des femmes par rapport à celui des hommes entre 25 et 49 ans, “coûte” également à la collectivité. Rattraper cet écart c’est faire entrer entre deux et trois millions de femmes sur le marché du travail, rééquilibrant le rapport entre les actifs et les inactifs, et autant de cotisations.
Les solutions du progrès féministe
Réaliser l’égalité salariale.
Développer les services publics de garde, mais aussi de transport, pour faciliter l’accès à l’emploi et le maintien dans l’emploi de tou·tes.
Construire une politique de formation égalitaire et diversifiée.
Lutter contre l’emploi à temps partiel imposé.
Reconnaître la pénibilité des emplois féminins.
Régulariser les travailleuses et travailleurs sans-papier.
Valoriser le travail bénévole producteur de services essentiels en grande partie réalisé par des retraité·es.
Nous sommes tou·tes mobilisé·es pour un système de retraite équitable, mobilisons-nous pour l’égalité femmes hommes.
Rendez-vous le 8 mars pour la grève féministe
La coordination féministe 17 (Nous toutes 17, Osez le féminisme ! 17, FSU 17, SUD éducation 17, CGT 17)
L’Assemblée pour la Grève Féministe de Dijon réunit des militant·es, issu·es de collectifs et organisations associatives, syndicales et autogérées, et des individu·es, dans l’objectif de préparer la grève féministe du 8 mars 2023. Notre assemblée, qui s’élargit au fur et à mesure des réunions, se compose d’une pluralité politique et militante qui fait déjà notre force !
Quel féminisme ?
En France le féminisme est l’objet de la plus grande des récupérations. D’un côté, il y a les grandes patronnes bourgeoises du féminisme libéral comme Élisabeth Borne, Christine Lagarde ou Marlène Schiappa qui voient le féminisme comme un auxiliaire du capitalisme. Elles veulent un monde dans lequel la gestion de l’exploitation au travail et de l’oppression dans la société serait partagée de façon égalitaire entre les hommes et les femmes de la classe dirigeante. Ce qu’elles veulent, c’est une égalité des chances de dominer : les gens, au nom du féminisme, devraient être reconnaissants que ce soit une femme, et non un homme, qui démantèle leur syndicat, ordonne à un flic de pourchasser des migrant·es à la frontière ou détruise les services publics.
Le gouvernement n’est pas non plus en reste pour ce qui relève de la récupération. Alors que les violences de genre commencent à peine à être reconnues par l’État, le gouvernement essaie de nous faire croire que seules les personnes non-blanches sont sexistes, homophobes et transphobes. Le fémonationalisme, c’est-à-dire l’instrumentalisation du féminisme à des fins racistes et islamophobes, se répand crescendo ces dernières années, et depuis les plus hautes sphères du pouvoir. Iels ne savent que parler du voile, en détournant le principe de laïcité, infantilisent ou diabolisent les musulmanes, et présentent les migrants, les hommes noirs et les musulmans comme les seuls hommes menaçant la sécurité des femmes. C’est le même discours que certains groupuscules féminins venus de l’extrême droite, proches des catholiques traditionalistes ou des identitaires.
Et pendant ce temps, le gouvernement ne parle pas des femmes précaires racisées toujours cantonnées dans les emplois du ménage et du soin, il ne parle pas des violences structurelles subies par nos aîné·es dans les EHPAD, il ne parle pas des violences lesbophobes et transphobes qui augmentent chaque jour, il ne se préoccupe pas de l’accueil inconditionnel qu’il devrait mettre en place pour toutes les exilé·es, et il ne parle pas non plus des conditions de vie des personnes en situation de handicap en France.
Pendant ce temps-là, il y a le mouvement féministe qui reprend la rue contre les violences de genre #MeToo. Depuis cinq ans, nous observons un nouvel internationalisme féministe, qui se perçoit dans la rue et sur les réseaux sociaux avec les reprises d’hashtag #Metoo, #NiUnaMenos ou encore la chorégraphie chilienne #elEstadoEsUnMachoViolador qui a été reprise par des féministes de toute la planète. Le 8 mars 2017, dans le monde entier, des femmes ont décidé de faire grève en même temps. Avec ce coup de force, elles ont repolitisé la Journée internationale du 8 mars. Les grévistes ont réactivé les origines ouvrières et socialistes du 8 Mars et ont positionné le féminisme comme un appel à la révolte et à la lutte contre l’alliance du patriarcat et du capitalisme qui veut les rendre obéissantes, soumises et silencieuses.
Le premier chemin nous mènerait vers une planète calcinée sur laquelle la vie des terrestres finira par être intenable. Le second nous conduira à ce qui a toujours été au cœur des rêves les plus fous de l’humanité : un monde juste, dont les richesses et les ressources naturelles seront partagées par tou·te·s, et où l’égalité et la liberté ne seront pas seulement des espoirs, mais des réalités concrètes.
Que voulons-nous ?
Face à ces deux conceptions du féminisme, notre choix est fait. Aujourd’hui dans l’Assemblée de la Grève Féministe de Dijon, nous portons le projet d’une société réellement et profondément égalitaire, où le genre ne détermine pas les rôles, n’assigne pas à des positions. Une société où la question du genre ne se poserait plus. Nous aspirons à l’émancipation de tou·te·s et de chacun·e. Afin de progresser sur ce chemin, nous partons des besoins des plus vulnérables pour construire nos revendications, dans un souci de justice sociale. Aujourd’hui les femmes, les minorités de genre, les racisé·es, les précaires et les personnes en situation de handicap subissent de plein fouet la pauvreté, la domination patriarcale, les violences sexistes, racistes, LGBTQIA phobes, validistes, l’exclusion, les discriminations, et ce d’autant plus au travers d’appartenances croisées, intersectionnelles.
Notre utopie est celle d’une société débarrassée de toute forme de domination, d’oppression, de discrimination.
Comment faire ? La grève
Les femmes sont nettement majoritaires dans les métiers du travail reproductif 1 et elles prennent en charge très majoritairement les tâches inhérentes au travail reproductif gratuit dans la sphère privée, notamment les tâches ménagères et parentales. Et ce sont encore elles qui supportent la charge mentale qui accompagne ce travail.
La grève féministe est un outil de lutte qui a montré sa force mobilisatrice dans de nombreux pays ces dernières années. Il s’agit à la fois de porter la revendication de la grève dans la sphère du travail salarié mais aussi du travail domestique, d’essayer d’articuler ce qui a été développé plus haut : le continuum du travail des femmes et minorités de genre de la maison à l’entreprise. Le monde entier le sait, le devine, mais il va maintenant en faire l’expérience. Quand les femmes s’arrêtent de travailler, tout s’arrête. Le capitalisme s’arrête.
Le capitalisme s’appuie sur le travail reproductif gratuit (sphère privée) ou sous-payé (secteur tertiaire ou services publics) des femmes pour s’enrichir. Il n’est pas possible d’exploiter les ouvriers et les employés via l’outil de production si ces ouvriers et employés n’ont pas une maison propre et entretenue, des courses faites, des repas chauds, des enfants en bonne santé, des vêtements et des chaussures en bon état, des parent·es âgé·es soigné·es à la maison ou en EPHAD… Et pourtant le capital refuse de payer ce prix-là, ce travail invisible et pourtant tellement indispensable au fonctionnement d’une société. C’en est assez.
La grève féministe permet de faire le lien entre la violence économique capitaliste et la violence patriarcale à l’encontre des femmes et minorités de genre. Nous travaillerons dans cette assemblée à l’alliance entre les luttes féministes et queers et les luttes anticapitalistes.
Une grève féministe
La grève du 8 mars ne sera pas une grève au sens classique du terme, mais une grève féministe qui élargit le questionnement de la sphère du travail. La grève féministe nous invite à repenser la grève telle que nous la connaissons, qui au sens le plus commun se réfère uniquement au travail salarié.
Globalement la grève féministe est :
– une grève des femmes au travail ;
– une grève des étudiantes, des stagiaires, des apprenti·es ;
– une grève de la consommation pour questionner le rôle des femmes, principalement chargées de la consommation des foyers, dans le maintien d’une économie capitaliste ;
– une grève du travail reproductif ;
– une grève du travail émotionnel 2 .
La grève féministe sera une réinvention de la grève. Sous cette forme, la grève sera démocratisée et pourra inclure véritablement toutes les personnes situées hors du champ du travail salarié. Les étudiantes, les stagiaires et les apprenties sont concernées par la grève féministe. Les chômeuses aussi. Les mamans au foyer aussi. Les retraitées aussi. Les lycéennes aussi. La grève féministe permet de redéfinir et étayer la catégorie de “travailleuses” en mettant en évidence que le travail est également domestique, informel, et non rémunéré.
Nos objectifs ?
Comment fonctionnons-nous ?
Notre grève féministe aura deux finalités : rendre visible le travail des femmes et établir un rapport de force face au capitalisme patriarcal. Nous nous organisons sous la forme d’assemblées de la grève féministe mensuelles. Ces réunions sont ouvertes à tou·tes et on peut rejoindre l’AG à tout moment. Des groupes de travail ont aussi commencé pour préparer la grève du 8 mars 2023 et sont rejoignables à tout moment !
Les femmes ont souvent été motrices dans les mouvements sociaux, à travers les époques et les régions du monde. Aujourd’hui le capitalisme patriarcal veut les femmes isolées, bloquées dans une routine infernale de travail-courses-école-dodo.
Pourtant, si nous marchions toutes ensemble, si nous nous arrêtions seulement une journée, nous pourrions paralyser le pays tout entier.
Sortons de chez nous, retrouvons-nous, rencontrons-nous, tissons des liens de solidarité, de sororité et d’adelphité 3 qui seront la base de notre puissance féministe !
grevefeministe.dijon@protonmail.com
C’est une série d’émissions de France Culture, dans “La série documentaire”, disponible en podcast. Au cours des quatre épisodes, Johanna Bedeau et Angélique Tibau construisent un documentaire humain, historique, et critique de la place du médecin dans l’avortement.
Les journalistes portent aussi, au cours de tous ces épisodes, la parole de nombreuses femmes qui ont avorté, Christiane dans les années 1950, Marie dans les années 1970 puis Aïssatou et d’autres à l’époque actuelle. Ces témoignages rendent à la fois compte de la réalité des avortements, différents mais avec le point commun de la volonté pour ces femmes de ne pas poursuivre leur grossesse, et ils permettent de voir la place de l’avortement dans la société.
Du cintre à la canule
Olivier Bernard, ancien président du MLAC (Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception) de Grenoble, fait partie de ces étudiant·es en médecine qui ont découvert les conséquences terribles des avortements pratiqués dans les années 1970, qui étaient invasifs, faits clandestinement : “Pendant mes études, j’ai fait mon stage d’externat en réanimation médicale. Et là, ça a été le choc de constater qu’en 1972, les services de réanimation médicale étaient peuplés majoritairement de jeunes femmes qui étaient là entre la vie et la mort. J’ai été bouleversé du mépris du jugement du corps médical par rapport à elles. On laissait entendre qu’elles l’avaient bien cherché”. Contre l’avis des pontes de la médecine académique, des étudiant·es vont se former à la méthode Karman, en Angleterre. Ils·elles ont ensuite formé des médecins, des infirmier·es et des femmes qui n’étaient pas dans le milieu médical. La technique “importée”, utilisant des canules, beaucoup moins risquée pour les femmes, était réalisable à domicile, équipé·es d’une valise contenant le matériel. L’avortement était principalement une affaire de sororité et de fraternité, Anne Joubert, militante du MLAC souligne qu’elle n’avait pas peur et qu’elle était persuadée d’être dans son droit, même si ce n’était pas légal.
La légalisation de l’avortement et la clause de conscience
Le vote de la loi autorisant l’avortement, la loi Veil en 1975, a légalisé l’avortement mais a aussi entraîné sa médicalisation. “Au moment du vote de la loi, la majorité du corps médical était opposée à l’avortement et nataliste. Et c’est pour ça que la loi de 75 a été votée. En confiant l’avortement aux médecins, on pensait qu’ils allaient pouvoir les dissuader d’avorter. Il y avait toujours cette mentalité nataliste” précise Michèle Ferrand, sociologue, directrice de recherche émérite au CNRS. Aussi, la loi place à part l’interruption volontaire de grossesse dans la médecine, en ajoutant une clause de conscience. Celle-ci permet à chaque médecin de ne pas pratiquer d’avortement mais l’oblige à envoyer une femme voulant avorter vers un·e collègue qui le pratique. Cette clause montre que l’IVG n’est pas un acte ni un droit comme les autres, et cela a un effet symbolique fort. En effet, tous les médecins ont déjà le droit à une clause de conscience pour leur permettre de ne pas effectuer un soin. Par contre, on n’imaginerait pas créer une clause de conscience pour les cardiologues (en plus de la clause générale) qui leur permettrait de refuser de soigner des patient·es ayant un infarctus mais ayant fumé toute leur vie.
En plus, la clause de conscience crée des désorganisations importantes des centres d’avortement, dans un contexte où, encore en 2017, jusqu’à un·e gynécologue sur deux l’invoque lors de l’embauche, dit Marie-Laure Brival de la maternité des Lilas. Il est difficile d’organiser les plannings des avortements lorsqu’il faut faire coïncider les emplois du temps de tous les intervenant·es (anesthésistes, infirmier·es, etc.), en sous-effectif et pour certain·es invoquant la clause de conscience. Ainsi, à Bailleul-sur-Sarthe en 2019, il y a eu une interruption de neuf mois de la pratique des avortements suite à ces dysfonctionnements !
C’est pourquoi, des médecins, des directrices de services, des chercheuses, le planning familial affirment maintenant qu’il est nécessaire de supprimer la clause de conscience pour que les avortements fassent entièrement partie de la santé des femmes et qu’ils soient reconnus comme acte de santé public. En allant plus loin, on peut affirmer que de ne pas faire d’avortement pourrait être considéré comme de la non-assistance à personne en danger, l’OMS soulignant que la santé n’est pas seulement physique mais aussi mentale.
Véronique Séhier, co-présidente du Planning familial, affirme ainsi : “La clause de conscience doit être supprimée, c’est un frein actuellement et ce qu’elle veut dire c’est que ce n’est pas aux femmes de décider”. La clause de conscience est ainsi une manière pour le corps médical de vouloir garder un contrôle : la remettre en cause, c’est repositionner le médecin en celui qui donne le soin et pas en celui qui décide le soin.
L’avortement, encore un parcours de la combattante
Chacun·e d’entre nous a écouté, vu, lu des témoignages des femmes ayant avorté avant la légalisation mais encore aujourd’hui l’avortement est difficile d’accès par différents aspects. Lors de rénovation des maternités, le centre IVG est souvent oublié, comme à Port-Royal à Paris, où il a fini par être mis au fond du couloir, à la place d’un service administratif. On compte 5 à 10 lieux pratiquant l’avortement qui ferment ou sont regroupés par an, ce qui oblige les femmes à parcourir jusqu’à 80 km pour avoir accès à un centre. Les fermetures de maternités sont aussi les suppressions de lieux de pratique des avortements. Sophie Gaudu, gynécologue, explique pourtant qu’il est facile de calculer, pour une population donnée, combien il y aura d’avortements et de définir l’offre de soin en fonction. Dans un sens, c’est comme si le fait de ne pas organiser l’accès à l’avortement, permettrait de faire baisser le taux d’avortement, ce qui n’arrive pas.
Plusieurs médecins questionnent aussi le délai légal d’avortement, qui poussent des femmes à partir dans l’urgence pour aller avorter dans des structures privées des pays limitrophes à la France, payant entre 500 et 1500 e à celles-ci et devant prendre en charge les coûts de transport. C’est ainsi, qu’Aïssatou, a dû faire ce parcours pour avorter, hors délai légal, parce qu’elle était sous emprise de son conjoint violent qui voulait qu’elle poursuive la grossesse. Ne serait-on pas revenu à une situation antérieure à 1975 ?
Le choix des femmes
Marie-Laure Brival, de la maternité des Lilas, explique qu’il faut arrêter de penser le monde de manière manichéenne, c’est bien, c’est mal : la contraception c’est bien. Ce sont les mêmes femmes qui, durant leur vie, se contraceptent, avortent et ont un enfant. L’avortement ne doit pas être l’envers négatif de la contraception, parce que celle-ci n’est jamais parfaite et aussi parce que le désir de grossesse est ambivalent. À la maison des femmes de Seine-Saint-Denis, les femmes sont accueillies pour suivre leur grossesse, avoir une contraception, avorter et accoucher.
Pour aller plus loin, la stabilisation du nombre d’avortements par an depuis de nombreuses années s’explique par le fait que les femmes ont des enfants plus tard (à 30 ans maintenant contre 25 ans en 1975) alors que l’âge du premier rapport sexuel ne change pas, donc il y a cinq ans de plus lors desquelles les femmes sont fécondes où elles peuvent facilement tomber enceinte et désirer interrompre leur grossesse. L’avortement dans ces cas peut être perçu comme une façon de se plier à la norme procréative actuelle de ne pas avoir d’enfant avant 30 ans.
Cette série documentaire fourmille de témoignages et d’analyses qui ne sont ici que partiellement retranscrits. Ils permettent de montrer les limites de la loi Veil, l’insuffisance de la mise en place des centres d’avortement, de l’enseignement de ces techniques lors des études de médecine mais aussi l’insuffisance de la prise en compte de la liberté des femmes à faire leur choix. Alors, c‘est maintenant à vous de vous plonger dans ce documentaire et écouter ces femmes !
Marine Bignon
Le 28 Février, à Nantes, cinq médecins sont convoqué·es au tribunal pour refus de paiement de cotisation à l’Ordre des Médecins. Dans l’appel à soutien qu’iels ont rédigé, iels expliquent les raisons de ce refus : l’Ordre des médecins est un organisme corporatiste et patriarcal. Marion, médecin généraliste, nous en dit plus sur les raisons de cette lutte, mais aussi son organisation et les possibilités de soutien.
L’Émancipation : Peux-tu te présenter et présenter les structures dans lesquelles tu travailles ?
Marion : Je suis médecin généraliste, salariée dans deux structures médico-sociales : un centre d’hébergement accueillant des personnes SDF atteintes de pathologies chroniques et un centre de santé sexuelle.
Par ailleurs, j’ai une vision militante de mon travail que je défends collectivement avec d’autres soignant·es à travers des engagements associatifs. Je suis membre de l’association Pour une MEUF (Médecine Engagée Unie et Féministe), association de soignant·es qui lutte contre le sexisme et les autres formes de discrimination dans le soin. Je suis aussi syndiquée au SMG (Syndicat de la Médecine Générale).
L’Émancipation : Tu fais partie d’un collectif de médecins qui dénoncent l’Ordre des médecins et son fonctionnement, peux-tu nous dire ce que vous dénoncez et quelle(s) forme(s) a pris votre lutte ?
Marion : Notre colère contre l’Ordre des médecins n’est pas nouvelle, des mouvements d’opposition ont déjà existé dans les années 80 (une des promesses de campagne de François Mitterrand était d’ailleurs déjà de supprimer les ordres professionnels). Ce mouvement a repris de l’ampleur après la publication d’un rapport accablant de la Cour des comptes sur l’Ordre des médecins en 2019.
Cette institution, issue du régime de Vichy, a pour mission officielle de “veiller au respect des principes de moralité, probité, compétence et dévouement” et “à l’observation par les médecins de leur code de déontologie”.
Nous constatons, et le rapport de la Cour des comptes abonde en ce sens, que l’Ordre est surtout un organisme privé corporatiste, patriarcal, peu représentatif du corps médical, au fonctionnement opaque avec de grands désordres comptables et de gestion. L’Ordre exerce peu ou mal des missions de service public importantes qui justifient son existence : contrôle lacunaire des contrats entre les médecins et l’industrie pharmaceutique, absence d’action au niveau des refus de soins de la part des médecins… L’ordre est une juridiction d’exception : condamnation de médecins faisant état du lien entre la santé des salarié·es et leurs conditions de travail, condamnation de médecins signalant des violences faites aux enfants… Enfin, l’Ordre a, depuis sa création, défendu un modèle de soins purement libéral et pris des positions politiques contraires au bon fonctionnement du système de soin et à la santé des habitant·es. Pour ne citer que les plus récentes : il s’est opposé à la généralisation du tiers-payant (dispense d’avance de frais pour les patient·es) et a laissé se développer les dépassements d’honoraires, il ne fait rien pour défendre le service public hospitalier et a laissé s’installer les déserts médicaux. Il s’est opposé à l’allongement des délais pour la pratique des IVG, il couvre de graves faits de pédocriminalité et d’agressions sexuelles de la part des médecins sous l’argument de la défense de la “confraternité et de l’image de la profession”. Ces éléments sont plus détaillés dans un blog que nous avons publié sur Mediapart https://blogs.mediapart.fr/collectif-smg44-pour-la-dissolution-de-l-ordre-des-medecins/blog/171022/pourquoi-nous-opposons-nous-l-ordre-des-medecins .
Bref, pour toutes ces raisons, nous avons décidé d’arrêter de payer nos cotisations annuelles qui sont pourtant obligatoires. Nous ne voulons pas cautionner le fonctionnement de l’Ordre des médecins et leurs prises de position qui sont à l’opposé de nos valeurs et de notre éthique professionnelle. Pour cela, nous sommes convoqués·es au tribunal prochainement. Nous tenons à préciser qu’en nous opposant à l’Ordre, nous ne prônons pas une dérégulation complète de l’exercice médical. Nous pensons que les missions initialement confiées à l’Ordre sont essentielles dans le contrôle de l’exercice médical mais elles pourraient être assurées par d’autres organismes publics (CPAM, ARS, syndicats, comité d’éthique…).
L’Émancipation : Plus précisément, vous affirmez que l’Ordre des médecins est une institution patriarcale, peux-tu nous expliquer pourquoi ? En quoi cela fait-il obstacle à tes pratiques ?
Marion : Plusieurs points illustrent selon nous le lien étroit entre Ordre des médecins et patriarcat, dans le sens d’un système de domination des hommes sur les femmes et personnes minorisées de genre :
• Les femmes y ont longtemps été sous-représentées. Deux ordonnances de 2017 ont rendu la parité obligatoire au sein de l’Ordre. Celui-ci avait alors fait connaître son opposition à l’adoption de plusieurs de ces mesures, notamment “que la mise en œuvre de la parité était choquante[e] par sa brutalité arithmétique et dogmatique”. Début 2018, l’ordre comptait 3 311 conseillers ordinaux mais moins d’un tiers étaient des femmes (et seulement 9 % au conseil national) alors qu’elles représentaient près de la moitié du corps médical et près de 60 % des médecins nouvellement inscrit·es à l’ordre. L’Ordre des médecins ayant choisi, contrairement à l’ordre des masseurs-kinésithérapeutes, de ne pas renouveler intégralement ses instances dès les premières élections suivant l’entrée en vigueur de l’ordonnance, la parité à tous les échelons territoriaux n’était prévue que pour 2022, une fois achevé le renouvellement par moitié de l’ensemble des conseillers.
• L’Ordre des médecins a toujours eu des réactions conservatrices lorsque les femmes et personnes minorisées de genre ont milité pour leurs droits à disposer de leurs corps. Ainsi, l’ordre des médecins s’est opposé à l’accès à la contraception dans les années 1960, à la légalisation de l’IVG dans les années 1970 et, plus récemment, à l’allongement des délais. Il défend à tout prix la clause de conscience permettant à certain·es médecins de refuser de pratiquer l’IVG, continuant à stigmatiser cet acte thérapeutique. Aussi, l’Ordre a pris position récemment dans des affaires impliquant des personnes trans, positions jugées transphobes par des associations de personnes trans.
• L’Ordre des médecins fait enfin office de juridiction d’exception. Cette justice corporatiste a ainsi permis de protéger plusieurs médecins agresseurs sexuels (la plus célèbre affaire étant l’affaire Joël Le Scouarnec, chirurgien qui devrait être jugé prochainement pour viols ou agressions sexuelles sur 312 victimes). A contrario, plusieurs médecins ayant signalé des faits de maltraitances sur enfants (en particulier deux pédopsychiatres) se sont vu·es condamné·es par l’Ordre des médecins ! En rendant de telles décisions judiciaires, en confrontant systématiquement les victimes à leurs agresseurs, l’Ordre participe à maintenir un système de domination patriarcal, rendant la parole des minorités dominées inaudible.
Ces prises de position impactent nos pratiques en continuant de véhiculer des messages problématiques : culpabilisation des personnes ayant recours à l’IVG, renforcement du sentiment d’impuissance et de honte des personnes victimes de violences sexistes et sexuelles, en particulier violences médicales… Ces messages doivent cesser, les patient·es doivent pouvoir être écouté·es sans jugement par les soignant·es et l’institution sensée les représenter.
L’Émancipation : Est-ce que votre lutte se développe ? Comment peut-on vous soutenir ?
Marion : Nous sommes un groupe de cinq médecins dans le 44 à être convoqué·es au tribunal le 28 février prochain. En Ariège, un autre groupe de médecins est également convoqué pour non-paiement des cotisations.
Au travers d’organisations comme le collectif DésOrdre qui regroupe Pour une MEUF et des syndicats de médecins (le SMG et le SNJMG), de nombreux·ses médecins rejoignent notre lutte en refusant de payer leurs cotisations ou en la payant tardivement, au 31 décembre par exemple.
Nous appelons soignant·es et habitant·es à se joindre à nous pour demander la dissolution de l’Ordre des médecins et le transfert des missions ordinales actuelles à des institutions publiques en signant par exemple cette pétition : https://www.change.org/p/emmanuel-macron-dissolution-de-l-ordre-des-m%C3%A9decins. À Nantes, nous appelons également à un rassemblement de soutien le 28 février prochain à 8h devant le tribunal administratif.
Entretien réalisé par Karine Prévot
RESU cherche, dans un premier temps, à rassembler 1250 euros pour l’achat d’un générateur au diesel et de matériaux de construction pour la réparation du toit.
Vous pouvez soutenir le bataillon des mamies à Kriviy Riha en faisant un don sur le compte suivant, avec la mention : Bataillon des mamies.
Nom du bénéficiaire : Réseau de solidarité européen avec l’Ukraine, Avenue Krieg 40, 1208, Genève, Suisse.
Nom de la banque : BCGE ; IBAN: CH5400788000050950848 ; BIC/SWIFT : BCGECHGGXXX
RESU
La crise climatique et plus largement la crise environnementale est générée par les modes de production et de consommation sur fond de capitalisme financiarisé tout-puissant. Les conséquences de l’industrialisation à outrance se sont étendues aux systèmes agricoles et alimentaires avec une concentration du secteur agricole industriel. Le recours massif aux intrants de synthèse (pesticides, engrais) ainsi qu’à la biotechnologie (OGM) a des conséquences environnementales majeures.
Mais quels sont les acteurs, totalement responsables, de cette attaque sans précédent sur le vivant, sur l’avenir ?
Dans l’estuaire de la Loire, ces faiseurs de mort sont nombreux mais faisons d’abord un focus sur la multinationale Yara, dont le siège se situe en Norvège.
Yara, c’est 13 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2018, 17 millions de tonnes de CO2 par an pour la seule production (ajouter l’utilisation !) pour produire synthèse d’ammoniac et engrais azotés utilisés dans le monde entier, et l’emploi de 16 757 salarié·es, dont moins de 300 sur le site de Montoir-de-Bretagne.
Une autre installation Yara, classée Seveso, sévit au Havre, une autre en Gironde et les bureaux commerciaux se trouvent à Puteaux.
Et dans le monde ?
Il y a 14 sites en Amérique du nord, 9 en Afrique, 13 en Asie et 19 en Europe. Une pieuvre.
Bien évidemment, Yara communique en mode “greenwashing” : “pour une agriculture intelligente face au climat afin de nourrir la planète” alors que ses émissions à effet de serre ont augmenté de 20 % entre 2009 et 2017, et que l’utilisation d’engrais chimiques a été multipliée par dix depuis 1960.
L’industrie des engrais chimiques, fabriqués à base d’azote, est liée à celle des énergies fossiles car d’énormes quantités d’hydrogène, produites à partir du gaz sont nécessaires. Ensuite le recours à ces engrais produit des émissions de protoxyde d’azote, un puissant gaz à effet de serre. La France en est le premier consommateur en Europe, et c’est essentiellement Yara qui arrose, avec GPN, ex-filiale de Total ! Une concentration qui génère comme toujours, y compris pour les matières premières alimentaires, une spéculation mortifère.
Le prix de ces engrais toxiques a augmenté de 123 % depuis 1970, une dépense de plus de 25 % pour une ferme moyenne, une paysannerie rendue toujours plus dépendante et vulnérable.
Et la santé ?
Yara produit 1 200 tonnes d’ammonium par jour et stocke plus de 100 000 tonnes d’engrais. Pour rappel le drame AZF, c’était “seulement” 300 tonnes. Faut-il commenter ? Ces engrais chimiques sont à l’origine d’émission de particules fines très nocives dans l’air, et dans l’eau. Les nitrates engendrés sont les contaminants les plus répandus au monde dans les aquifères. Mais les faits sont têtus : Yara continue de contrevenir aux règles environnementales, pourtant déjà insuffisantes. À Montoir, la tour principale rejette deux fois de plus de poussière que le seuil autorisé, Yara ne dispose pas de station adaptée de traitement des effluents et en 2021, 2022 il y a eu des fuites d’acide phosphorique et sulfurique dans l’estuaire.
Depuis des années, des associations, des élu·es alertent. Et le préfet et la direction de Yara communiquent sur leurs efforts, et les sanctions éventuelles, elles, sont dérisoires. Une manifestation d’ampleur avait eu lieu en 2020, le prix Pinocchio leur avait été attribué, mais nous avons évidemment été accueilli·es par la gendarmerie. Oui, on vous empoisonne, circulez… Faisons vivre les luttes et les alternatives !
Et ce n’est jamais fini
Il y a aussi le nucléaire : le cours de la Loire est “gâté” : 17 réacteurs, avec régulièrement des fuites, des “incidents”, des mises à l’arrêt pour différents problèmes, et bientôt une mise en danger avec des utilisations bien au-delà de la durée “fonctionnelle”. Chaque année l’ensemble du parc nucléaire utilise 19 milliards de mètres cubes d’eau pour refroidir les réacteurs. Mais ce n’est jamais grave, c’est “décarboné”. Circulez…
Macron et ses ami·es nous promettent désormais la construction d’au moins six nouveaux réacteurs avec accélération des procédures (socialistes et communistes se sont abstenus le 24 janvier, ne l’oubliez pas, ils sont responsables !), avec une loi-cadre en mars assurant “l’avenir énergétique de la nation” !
Il est aussi question d’installer des petits et mignons réacteurs nucléaires dans l’estuaire de la Loire, pour l’instant pas d’autres précisions, mais clairement, il va falloir retrouver la vitalité, par tous les moyens, des mouvements antinucléaires qui ont évité, par le passé, l’installation de réacteurs dans l’Ouest (Plogoff, Le Carnet, Le Pellerin).
C’est la raison pour laquelle, un collectif organise un vélo castor 1 les 17,18,19 mars de Paimboeuf à Basse-Indre avec du matériel : un tract qui montre que 77 ans après Hiroshima, 36 ans après Tchernobyl, 11 ans après Fukushima, la France est un pays parmi le plus nucléarisé, c’est à qui le tour ?
Six bonnes raisons : trop risqué, trop tard (à ceux et celles qui avancent que c’est urgent, en attendant !), trop cher, trop vulnérable, trop polluant, trop dépendant (en amont comme en aval) : oui au 100 % renouvelable ! Bienvenue au vélo castor, et le 3 juin à Bure.
La vie ou le nucléaire, choisis ton camp !
Emmanuelle Lefèvre
Mais moi, ça me fait rigoler ! Parce que c’est vrai !
Ce qui est à déplorer, c’est que souvent les messieurs se déplacent avec le minimum qui leur est nécessaire alors que les femmes se déplacent avec tout ce qui POURRAIT être nécessaire, à elle et à leur famille (enfants, entourage, ami·es…) : kleenex, ciseaux à ongle, peigne, déodorant, épingles à nourrice, gel hydroalcoolique, réserve de masques, barres de céréales pour les coups de pompe, liste de courses, aspirine, pansements tricostéril, petite bouteille d’eau, pastilles pour la gorge, bombe anti agression etc. etc.
Ce qui est sexiste, c’est comme toujours le partage des tâches et la charge mentale. Aux femmes de s’occuper de la vie pratique courante, aux hommes la liberté d’aller à l’aventure en toute désinvolture.
Je remarque tout de même une évolution. Quand j’étais petite (j’ai 75 ans), ma mère trainait toujours son sac à main plein de tout ce que lui confiaient son mari et ses enfants – qui n’avaient pas de sac ! Elle était un peu notre mule. Mon père marchait sans sacoche, avec dans ses poches, son portefeuille, son porte-monnaie, son mouchoir, son couteau, ses clefs de voiture, et basta ! Aujourd’hui, presque tous les hommes ont une sacoche et même pour certains, un petit sac à dos où il doit y avoir pas mal de choses…
Un sac de fille, c’est trop bien ! Militons pour que tous les gars aient un sac de fille !
Annie Frank <