D’Oran à tous les ports de la Méditerranée : quand les dockers s’élevaient contre la Guerre au Vietnam.
En juin 1949, l’armée française mène en Indochine une guerre coloniale qu’elle est en train de perdre. À la suite d’une résolution du congrès mondial des partisans de la paix qui affirme “sa solidarité fraternelle avec le peuple vietnamien en lutte pour sa liberté” les 2 500 dockers d’Oran sont les premiers à se joindre à la lutte anticoloniale : refus de charger les bateaux en partance pour le Vietnam, grèves et refus du travail de nuit. L’activité est régulièrement paralysée. La répression est immédiate : licenciement du contrôleur du centre d’embauche, écartement des délégués CGT, travail obligatoire sur les navires à charger pour le Vietnam.
La grève traverse la Méditerranée
À Marseille, ce sont des dizaines de navires qui arrivent du Vietnam à l’été 1949, port essentiel d’où partent les soldats sur le Pasteur. Fin 1949, les dockers qui les voient embarquer commencent à décharger les cercueils qui reviennent. La guerre qui pour beaucoup était encore distante devient palpable pour l’opinion publique. D’autant que des preuves de l’utilisation de la torture et d’exécutions sommaires par l’armée française en Indochine, suspectées dès 1947, ont été publiées en juillet 1949 par Témoignage chrétien. Le refus de participer à la guerre grimpe parmi les dockers.

Le 2 novembre, les dockers de Marseille refusent de charger du matériel de guerre à bord du Montbéliard. Le 28, le syndicaliste Marcel Andréani se voit retirer sa carte de docker pour entrave à l’embarquement de marchandises vers le Vietnam, il passe plus tard en correctionnelle et est emprisonné. La tension monte et les rangs des dockers se resserrent.
Le 8 décembre 1949 les syndicats des huit ports de la Méditerranée se réunissent : Nice, Toulon, Marseille, Port-de-Bouc, Port-Vendres, Port-Saint-Louis, Port-la-Nouvelle, Sète. Ils décident : “Pas une seule arme pour la sale guerre du Vietnam ne partira des ports de la Méditerranée”. La grève se généralise : les dockers ne chargeront plus de matériel en partance pour le Vietnam.
Lorsqu’ils voient des soldats embarquer, les dockers forcent les barrages et distribuent des tracts, parfois les haranguent : “Pourquoi vous vous engagez contre les Indochinois dans cette guerre injuste ?” Les cercueils continuent d’arriver. Le 1er janvier 1950 le navire La Marseillaise en rapporte 94.
Dans la nuit du 2 au 3 février, les CRS et des dockers refusant la grève chargent des chenillettes sur l’Athos II. En l’apprenant, les marins refusent de travailler. Le quai est sécurisé par les forces de l’ordre, les délégués syndicaux arrêtés. La grève se répand à tous les secteurs : textiles, SNCF, métallos… De l’autre côté de la Méditerranée, en janvier à Casablanca et en mars à Oran les dockers sont en grève. En solidarité, ils refusent de décharger plusieurs navires qui accostent à Marseille.
Le 10 mars 1950, 2 000 dockers marseillais votent la grève illimitée : ils revendiquent le retrait des sanctions, la hausse des salaires (3 000 Fr), une discussion de la convention collective et adoptent une résolution hostile aux lois scélérates et à la guerre en Indochine.
Le gouvernement réprime
Quatre jours plus tard, Henri Martin est arrêté. Militant communiste et marin qui a vu le bombardement de Haïphong, il est au cœur de l’opposition à la guerre sur le port de Toulon. Son procès et son emprisonnement scandalisent, il devient un symbole de l’opposition à la guerre.
Fin mars, d’importantes manifestations sont organisées, contre la guerre et pour les camarades emprisonnés. Depuis la prison des Baumettes, Victor Gagnaire, figure du syndicat des dockers de Marseille, arrêté lors d’affrontements, fait passer ce message : “Il faut dire aux dockers de tenir jusqu’au bout. Qu’ils aient d’abord le souci de leur victoire, pour leur existence et pour la paix”. Les femmes de dockers soutiennent la grève, organisent des soupes populaires, démarchent les députés et la municipalité.
La répression du mouvement est terrible : sanctions, procès et emprisonnements pleuvent. Les affrontements avec les CRS sont violents. Le 17 avril 1950, le militant CGT et ouvrier du BTP Bernard Mazé est tué d’une balle dans la tête par la police dans le port de Brest. C’est un coup d’arrêt porté à la grève déjà essoufflée. La CGT mettra dix ans à se reconstruire sur les ports. L’armée française se retirera en 1954 du Vietnam.
Les grèves des dockers de 1949-1950 ont été un moment-clé de la lutte anticoloniale et de la solidarité internationaliste, prouvant que les travailleur·es peuvent se mobiliser collectivement contre la guerre et faire pencher la balance. Et ce n’est ni la première, ni la dernière fois, que les travailleur·es des transports, mais aussi de l’armement et d’autres secteurs, se mobiliseront contre les guerres et pour l’indépendance des colonies.
Stop Arming Israel France
Sources :
Lahaxe, Jean-Claude, “Engagements et pratiques” in Les communistes à Marseille à l’apogée de la guerre froide 1949-1954, Presses universitaires de Provence, 2006.
Pigenet, Michel, “Trafics, nervis et syndicats sur les quais de Marseille au XXe siècle”, Les Cahiers d’histoire sociale, numéro 142, juin 2017, Institut CGT.
Aabid, Ahmed, “La grève historique des dockers d’Oran”, El Watan, 13 février 2010.
Pacini, Alfred et Pons, Dominique, Docker à Marseille, Payot, 1996.
Chetrit, Judith, “Marseille 1949, les dockers contre l’Indo”, avec Tanguy Perron, émission Affaires sensibles, France Inter, diffusé le 12 janvier 2023.
“Grèves de 1949-1950 contre la guerre d’Indochine”, fr.wikipedia.org, consultée le 8/12/2024.