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“Je suis fidèle à la démarche de l’auteur ; je traduis ce qu’il a écrit !”

“Vos manières ne me plaisent pas, dit Kingslay d’une voix sur laquelle on aurait pu casser une noix du Brésil. – Pas grave, dis-je. Je ne les vends pas.” (p.20, nouvelle traduction de Nicolas Richard) “Je n’aime pas vos façons, me répondit Kingslay d’une voix à casser des noix de coco dessus. – C’est parfait, je ne les vends pas.” (p.13, ancienne traduction de Boris et Michèle Vian 1).

La réédition du roman de Raymond Chandler, La Dame dans le lac – The Lady in the lake, paru aux États-Unis d’Amérique en 1943, avec une nouvelle traduction de Nicolas Richard sous l’impulsion de Stéfanie Delestré est une réussite qu’il faut s’empresser de (re)lire…

Quand Derace Kingslay engage Philip Marlowe pour retrouver Crystal, son épouse disparue, le privé sait ce qu’il a à faire : interroger le suspect idéal, l’amant puisque la femme était volage mais celui-ci nie son implication, alors reste à s’imprégner du lieu où elle a disparu pour humer et cerner les choses, à Puma Point. Il se rend donc près d’un lac et rencontre là Bill Chess, un homme bourru à la gueule de bois (“de 7 Suédois”, p.58, NT contre “25 Polonais”, AT, p.42), avec “sa tête sans le chapeau [qui] avait l’air indécent des têtes qui sont rarement sans chapeau” (NT, p.104), sorte de concierge du coin qui jette un œil sur les chalets quand les proprios sont absents. Le bonhomme est sur les nerfs surtout quand il croit qu’on le soupçonne d’être l’amant de madame 2 et lâche un : “Vous auriez peut-être envie de mon poing dans votre gueule” (p.57, nouvelle traduction, NT, de Nicolas Richard) tandis qu’avec Boris et Michèle Vian, plus directement : “Peut-être que vous aimeriez un bon coup de poing dans la gueule ?” (p.41, ancienne traduction, AT) La scène paraît plus familière dans l’AT et plus urbaine dans la NT – j’aime beaucoup le votre gueule – sans pour autant renier la tension qui en découle.

Ce n’est pas que je ne vous remercie pas pour la gniole, dit-il” (AT). “C’est pas que je vous remercie pas pour l’alcool, dit-il” (NT). “Voui. Y a du poisson dans le lac ?” (AT) “Mouais. Des poissons dans le lac ?” (NT) “Quelques vieilles putains de truites” (AT). “Quelques saloperies de vieilles truites rusées” (NT) (p.52, AT, p.70 NT).

La conversation alcoolisée roule entre deux hommes jusqu’au moment où “Bill Chess s’exclama” (NT) plus proche de la soudaineté que le “Bill Chess dit d’une voix qui grondait comme le tonnerre dans la montagne” (AT). Ils aperçoivent “quelque chose” (AT et NT) qui “ressemblait beaucoup trop à un bras humain” (AT et NT). Les deux traductions jouent la même musique mais pas sur le même tempo : si ce “quelque chose” qui “ressemblait beaucoup trop à un bras” est dans le corps du paragraphe dans l’ancienne traduction, ce dernier élément est isolé dans un paragraphe de la nouvelle. Ça change tout.

La découverte du corps de la lady IN the lake (voir entretien) est emblématique de cet effort de la nouvelle traduction de coller plus au style de Chandler, de mettre en scène ses efforts de mélanger l’oralité (familière sans être argotique) et le bien écrit si cher à Raymond (et caviardé dans les traductions des SN des années 50 – et bien après) dans cette “langue inventive, poétique et drôle” (préface de Nicolas Richard, p.7). Je n’ai ni le temps, ni surtout les compétences, d’aller au-delà de ces quelques exemples que j’ai relevés (lire la préface pour des exemples bien plus probants par Nicolas Richard) mais c’est ce que l’on ressent lors de cette nouvelle lecture si tant est qu’on soit attentif au souvenir de la première (là je l’avais sous les yeux) : la fraîcheur d’un texte moderne datant de 1943.

“Tout était paisible et ensoleillé, et calme. Pas la moindre cause d’excitation. C’est juste Marlowe, qui a encore trouvé un corps. Il fait ça plutôt bien maintenant. Marlowe-un-corps-par-jour, qu’on l’appelle. On le fait suivre partout par la roulante à viande froide pour ne pas prendre du retard sur les affaires qu’il déniche.” (p.154, NT)

La partie d’échecs est alors lancée avec la découverte du corps par un certain Bill Chess (échecs), ce quelque chose que Chandler refuse de nommer, comme le souligne Nicolas Richard (p.12), jusqu’à la fin du roman. Comme si c’était difficile, trop dur, d’affronter cette réalité pour des hommes de cette époque et comme si Chandler s’en faisait l’écho, comme si accepter la réalité devait passer par le filtre/philtre de la fiction. Et si le résultat est brillant, c’est parce que c’est novateur et parce que Chandler est brillant.

Le reste de l’histoire est, comme souvent chez Chandler, difficilement résumable (même lui arrivait à se perdre dans ses intrigues, comme dans le Le Grand sommeil quand, pour le film, on posa à Chander une question précise sur l’intrigue, celui-ci répondit qu’il n’en savait fichtre rien…) tant tout paraît emmêlé même si on sait que le chat Raymond (j’ai appris à lire avec le manuel Raymond le chat, un chat qui parlait) retombe toujours sur ses pattes et que même si cela peut rester encore sombre, on s’en fout un peu, on laisse les détails au whodunit.

Sans cesse rééditée, La Dame dans le lac, de Raymond Chandler, comme lors du cinquantenaire de la Série noire (1945-1995), est, sous l’impulsion de Stéfanie Delestré et le travail de forçat de Nicolas Richard, rafraichie, plus que ripolinée, elle est restaurée : les couleurs passées renaissent et le cadre de traduction étriqué et formaté de l’époque laisse place à un respect de l’originalité martelé du décret de Nicolas Richard : “Je suis fidèle à la démarche de l’auteur ; je traduis ce qu’il a écrit !”

Et, à l’image de la métaphore chandlerienne qui est une de ses marques de fabrique, la nouvelle traduction paraît moins parasitée que l’ancienne et donc plus fluide : “À la caisse, un homme aux cheveux pâles bataillait pour arriver à capter des nouvelles de la guerre sur un petit poste de radio aussi saturé de parasites que la purée de pommes de terre était saturée d’eau” (p.88, NT) 3.

C’est ainsi qu’en ouvrant La Dame dans le lac, vous aurez la sensation de découvrir un auteur que vous aviez pourtant déjà lu.

François Braud

Raymond Chandler, La Dame dans le lac, The Lady in the lake, traduit par Nicolas Richard, Gallimard, Série noire classique, 2023, 332 pages, 14€.

À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr

Voir aussi l’entretien avec Nicolas Richard : “Moi, j’ai choisi mon camp : je suis Jean-Bernard Pouyien !”

 Raymond Chandler, La Dame dans le lac, The Lady in the lake, traduit par Nicolas Richard, Gallimard, Série noire classique, 2023, 332 pages, 14€.

À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr

  1. Les références de l’ancienne traduction (AT) sont celles de l’édition de 1949, Gallimard, Série noire, 252 pages. ↩︎
  2. Il finira par avouer que les lits sont confortables dans le chalet des Kingslay… ↩︎
  3. À la caisse, un homme aux cheveux clairs se battait avec un poste de radio miniature pour tâcher d’avoir le dernier communiqué, mais le poste était aussi riche en parasites que la purée de patates en eau.” (AT, p.63). ↩︎