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Et si des changements de stratégie, de méthodes, de fonctionnement…devenaient urgents ?

Ce texte s’adresse en premier lieu aux directions syndicales du SNUIPP 17 et de la FSU 17. Nous le publions ici car il aborde des problématiques d’ampleur nationale.

Deux mois après la rentrée, le contexte est plombé et les attaquent pleuvent de toutes parts. Face à cet état d’urgence sociale avérée, nos directions syndicales du SNUipp et de la FSU restent timorées, comme paralysées par l’importance des enjeux, par la montagne de mépris et de mensonges qu’il va falloir affronter. N’est-il pas plus que temps de se poser sérieusement la question d’un changement de stratégie ?

Et pour cela, pourquoi ne pas aller voir un peu ailleurs que dans la routine syndicale ? Nous sommes plusieurs militant·es du SNUipp 17 à être investi·es aux Soulèvements de la Terre, à Bassines Non Merci ou à Extinction Rebellion. Nous voudrions témoigner de formes de militantismes et d’actions qui font sens pour celles et ceux qui y participent et attirent à elles des personnes nombreuses et très diverses.

Un silence coupable

En premier lieu, il faut dire que nous avons été surpris·es et choqué·es par le silence coupable du SNUipp et de la FSU sur ce qui s’est passé cet été dans ce qu’il convient bien de considérer comme un pan important du mouvement social. Nous étions impliqué·es dans l’organisation et présent·es au “Village de l’eau” à Melle. Nous avons participé activement aux “manif-actions”, en particulier celle de La Rochelle le 20 juillet. Alors que la FSU se targue d’être membre de “L’alliance écologique et sociale”, il est fort surprenant qu’elle n’ait pas été signataire de l’appel au Village de l’eau, qu’elle en ait été totalement absente tout comme aux manif-actions alors que dans le même temps, Solidaires était co-déclarant du rassemblement de Melle, y tenait un stand tout comme la CGT. Nos partenaires du futur “grand pôle syndical de transformation sociale” devront-ils se passer de la FSU en période de vacances scolaires ?

Pire, alors qu’une répression démesurée, omniprésente et quotidienne était à l’œuvre à Melle, alors qu’un déploiement de force hors-norme empêchait l’accès à La Rochelle, que les intimidations permanentes, la propagande mensongère du maire, du préfet et  du ministre justifiaient des violences policières inouïes durant la manifestation, nos directions syndicales n’ont pas jugé bon de produire le moindre communiqué condamnant cette répression et portant un message de soutien au nombreux·ses blessé·es. Pourtant, dans ce contexte, rassembler au beau milieu de l’été 50 000 personnes sur cinq jours à Melle et manifester à 10 000 à La Rochelle n’est pas une réalité négligeable dans le mouvement social actuel.

De plus, une fois les parasols rangés, on aurait pu penser que les instances locales et nationales allaient tout de même s’emparer du sujet et y consacrer ne serait-ce que quelques minutes pour une analyse politique et stratégique. Car il y avait matière et sous plusieurs aspects. Sur l’environnement et l’omniprésence du lobby agro-industriel (il parait que ça nous intéresse). Sur l’ampleur des mobilisations et le foisonnement des débats au Village de l’eau (l’éducation populaire, ça peut nous causer également). Sur les violences policières systématiques et l’ampleur de la répression (mais là, c’est peut-être depuis qu’on syndique une poignée de policiers qu’on n’a plus le droit d’en parler !). Mais rien de tout ça n’a suscité le moindre intérêt de nos directions, tout occupées qu’elles étaient à préparer les “grands” rendez-vous de la rentrée. Jugeons sur pièces, au moins localement, de l’efficacité de la stratégie : 15 personnes devant la DSDEN le 10 septembre et à peine 200 devant la mairie le 1er octobre pour une “mobilisation” pourtant inter-syndicale avec des taux de grévistes plus que rassurants pour notre nouvelle ministre. Cruelle comparaison !

Une nouvelle approche du militantisme

Pourtant, la confrontation de ces réalités militantes devrait à tout le moins nous interroger. Nos expériences aux SdlT, à BNM et à XR nous permettent de penser que le militantisme n’est pas mort mais qu’il se retrouve dans d’autres formes qui donnent envie de s’engager, à la fois plus collective dans l’élaboration et plus radicales dans l’action. Une des lignes forces de ces collectifs c’est le constat partagé d’une urgence (climatique, politique…) et qu’il faut y répondre sans attendre. Que ceux/celles qui nous ont mis dans cette situation sont incapables de la résoudre si tant est qu’iels en aient envie. Que les réponses soient à la hauteur des enjeux et utilisent la désobéissance civile comme moyen privilégié sans refuser apriori une conflictualité adaptée et assumée.

Nous pensons que notre militantisme syndical doit s’inspirer de cette approche. D’une part parce depuis la fin des commissions paritaires, le syndicalisme corporatiste de service est en train de s’éteindre doucement. D’autre part, parce que l’urgence est là aussi pour nous en tant que professionnel·les de l’éducation. Nous allons de caporalisations en régressions, les injonctions réactionnaires rythment notre quotidien. On est en passe de nous imposer pédagogie et manuels… Et côté statut, ce sont des salaires indignes et des humiliations collectives au yeux de l’opinion permettant la mise en œuvre de régressions sans précédent. Comme pour la planète, on dit et répète qu’il est bientôt trop tard mais on en reste à des revendications et surtout des formes d’actions sans commune mesure avec l’évidence de l’urgence.

Nous sommes des professionnel·les mais aussi des citoyen·nes engagé·es puisque militant·es syndicaux donc il est également vital de se préoccuper de l’urgence politique. Non pas pour choisir tel cheval plutôt que tel autre dans les courses électorales dont on commence à voir clairement qu’elles sont de vagues simulacres de démocratie. Mais pour s’inquiéter et agir en conséquence face à la fascisation et l’autoritarisme d’un pouvoir aux abois. En tant qu’enseignant·es, nous sommes parmi les premier·es à le constater et à le subir directement.

Si l’on souhaite s’inspirer des nouveaux collectifs militants, on pourrait d’abord le faire au niveau de la formation. Une camarade PE qui était au Village de l’eau cet été en dit ceci : “Je pense que les ateliers, conférences organisées au Village de l’eau peuvent servir de modèle sur les manières d’échanger et de transmettre. Je n’ai participé qu’à un seul stage de la FSU. J’ai entendu beaucoup de plaintes et peu de solutions. Il faut réussir à retrouver le plaisir d’échanger, le sentiment d’appartenance à un mouvement, à un groupe pour permettre le militantisme et la lutte. Les moyens mis en œuvre au Village de l’eau avec des matrices, des objectifs, des groupes affinitaires permettaient d’entrer concrètement et rapidement dans le vif du sujet et d’activer les fonctions exécutives de tout le monde. Cette organisation peut et doit nous inspirer”. À lui seul ce témoignage pose les problèmes essentiels liés à la formation (forme, contenus, motivation à y participer…).

S’inspirer du triptyque “blocage, occupation, désarmement”

Pour ce qui est de l’action, on peut s’inspirer en l’adaptant du triptyque des Soulèvements, “blocage, occupation, désarmement” en adaptant cette désobéissance à notre milieu professionnel. Si la grève reste l’outil majeur, son utilisation banalisée au service d’une stratégie perdante durant la lutte contre la réforme des retraites en a malheureusement fait un moyen de lutte très critiqué par des collègues souvent frileux à l’idée de “perdre une journée pour rien”. Il n’en reste pas moins que seul un blocage de la machine peut nous permettre des perspectives victorieuses. L’objectif est de rendre inopérants les outils qui nous sont imposés. Pour cela, les blocages et les désobéissances sont à inventer collectivement mais les refus de réponse aux injonctions de toutes sortes, l’absence d’actes administratifs (à la condition que ce soit non pénalisant et non stigmatisant pour les élèves) ou le “sabotage/désarmement” des évaluations offrent certainement quelques premières perspectives intéressantes à mettre en débat.

Mais ces actions seront inefficaces, voire contre-productives, si l’on ne gagne pas en parallèle la “bataille culturelle du récit”. Nous le constatons au quotidien, la communication est devenue une arme redoutable de propagande. C’est celle qui est utilisée pour dénoncer notre incompétence d’enseignant·es et notre désinvolture de fonctionnaires. Même si nous n’avons pas, loin s’en faut, les moyens d’accès aux médias et tout particulièrement à ceux qui diffusent de l’info réactionnaire à longueur de journée, ce n’est pas pour autant que nous n’avons pas les moyens de nous faire entendre. Pour cela, il est nécessaire de développer une stratégie du récit autour d’actions spectaculaires. Cela permet d’avoir une visibilité qui peut être utilisée pour déconstruire les discours “officiels” et avancer des propositions alternatives. Dans ce cadre, il faut s’adresser à la profession avec un “récit” qui n’utilise pas le sempiternel verbiage syndical mais un discours original et offensif. Sans cette stratégie du récit, qui aurait entendu parler des “méga-bassines” ou de l’autoroute A 69 ? Ce sont des récits qui ont permis de mobiliser des milliers de personnes et de faire connaitre ces luttes. Mais plutôt qu’un long discours, vous pouvez aller voir le site des Soulèvements de la Terre (https://lessoulevementsdelaterre.org/), vous y trouverez une multiplicité d’exemples explicites.

Et tout ce qui précède se doit d’être porté par un fonctionnement qui diffère notablement de ce qui se pratique actuellement où le poids de l’organisation est inversement proportionnel à son efficacité réelle. Non seulement il faut passer beaucoup de temps à faire fonctionner la machine mais cette entité de plus en plus lointaine qu’est “le syndicat” est souvent source de déresponsabilisation. On compte sur les “spécialistes” que sont les déchargé·es et les permanent·es pour gérer à peu près tout. Or, ce qui est assez remarquable dans les fonctionnements des collectifs de la nouvelle mouvance de l’écologie politique c’est qu’ils sont très horizontaux et ne vivent que par l’implication et la motivation de leurs militant·es. Bien sûr, il n’est pas question de calquer brutalement cette organisation sur une structure syndicale mais de s’en inspirer, à commencer par redynamiser le fonctionnement des sections départementales autour d’actions locales, de “lieux de vie syndicale” conviviaux au plus près des collègues, de réunions avec de réels pouvoirs décisionnels, etc. Tout ça pour retrouver ce qui devrait être l’essence d’une organisation syndicale : permettre et aider l’auto-organisation des enseignant·es sur leurs lieux de travail, utiliser ses moyens humains et financiers pour préparer et coordonner des actions portées par les acteur·trices de terrain, etc…  Vaste mais essentiel chantier.

Quelques minutes passées en Conseil Syndical à propos de ce texte ne suffiront bien sûr pas à débattre de tous les sujets abordés mais nous pensons qu’on pourrait peut-être essayer de réfléchir, de s’inspirer de ce qui fonctionne, de sortir du train-train, du “ça ne marchera pas”, du “les collègues ne se bougent pas”… pour faire radicalement autre chose, autrement, prendre quelques risques d’échecs… Ce peut être une alternative à une lente agonie alimentée par le fatalisme que provoquera inévitablement la pratique syndicale routinière actuelle.

François Bonnefant, Michel Busse,
Emma Gardé, Delphine Liger