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De la violence du privé

Les relations entre hommes et femmes sont depuis des siècles “privatisées”, pas forcément au sens économique mais au sens étymologique : confinées ou ramenées à la sphère privée par opposition à la vie publique.

Cette privatisation de l’intime en ce qu’il peut avoir de violent voire de mortel provoque actuellement des révélations publiques en cascade, parfois fracassantes, déclenchées par le mouvement MeToo, et avant lui par le féminisme en général. En ce sens, rendant historique le retentissant procès Pélicot 1.

Dénoncer les “libertés” masculines

L’expression “Culture du viol” reprise par Christine Bard dans Le Monde 2 fait bondir certains hommes3 qui crient au communautarisme : celui des femmes dressées en bloc contre l’ensemble des hommes qu’elles jugeraient uniformément.

Je crois qu’ils confondent la reconnaissance – par la plupart des individus des deux genres à présent – d’une dimension “ordinaire” des auteurs de ces délits et crimes avec une culpabilité genrée globale.

Ce qui est dénoncé et bousculé, ce sont les “libertés” masculines jusqu’ici admises sous des formes diverses : propos dans la rue, commentaires sur le physique, l’âge des passantes, parfois injures si elles ripostent… une incivilité et une agressivité mâles répandues impunément. Que les atteintes aux femmes, à ce stade, paraissent anodines, c’est justement là où le bât blesse et où commence à s’exercer (en public) une domination qui, en privé, peut s’avérer mortelle dans la mesure où elle n’a plus d’autres témoins que ceux qui l’exercent ou celles qui la subissent. Le nombre et la variété socio-professionnelle des coupables dans l’affaire Pélicot en témoignent au centuple. Dans le couple, pour qu’une telle violence se conçoive et se manifeste sans limites il faut évidemment que la femme apparaisse peu ou prou comme la propriété de l’homme, son objet. Ce que prouve la réflexion d’un accusé qui ne s’est pas posé de questions, dit-il, sur la valeur morale du scénario proposé : “Après tout, il fait ce qu’il veut de sa femme”(!).

La séparation décisive Privé-Public

Ayant beaucoup écrit dans mes essais notamment la série des Privé-Public4 sur le caractère décisif de cette séparation et opposition dans la condition faite aux femmes, je me contente de dire qu’elle est confortée entre autres par la psychiatre Katie Ebner-Landy dans le même numéro du quotidien, analysant la façon dont Internet facilite ce dédoublement masculin. Un homme bien sous tous rapports (Jekyll) peut devenir sur le réseau un “Hyde” déchaîné, facilité par la “drague” offensive en ligne, l’entrée dans les mœurs d’un totale indulgence pour les petits travers liés à la sexualité masculine qui peuvent se vivre dans le secret (relatif technologiquement) ; la toile de fond existant bien avant cette ère, étant un fonctionnement érotico-ludique au détriment du corps féminin sur lequel la société ferme les yeux : la pornographie, contre laquelle aucune chasse sérieuse n’a été entreprise. Elle a pris impunément, même chez les très jeunes, une considérable extension.

L’étendue de la réification des femmes

C’est en ce sens qu’on peut parler d’une “culture du viol”, expression que rejette dans ce numéro du Monde Irène Théry, d’accord pourtant sur le fond du problème et que retient Christine Bard. La première distingue un trait fondamental de ces agissements criminels : alors que les coupables proclament leur non-préméditation, elle parle d’un viol d“opportunité” à officialiser légalement, aussi grave que l’autre dans la mesure où les hommes tentent souvent de jouer, pour se disculper, sur la notion de consentement – ce qui a resurgi cyniquement dans l’affaire Pelicot avec le visionnage des faits où l’endormissement chimique de la victime pouvait, pour la défense du mari, faire l’objet de contestation. Gisèle Pélicot a alors été admirable. Malgré la détresse et l’horreur qu’elle pouvait ressentir devant ce spectacle où ses adversaires tentaient de la présenter comme actrice active et consentante, elle a refusé le huis-clos (prolongeant celui de l’intimité…) permettant ainsi l’internationalisation du procès et au-delà d’un grave problème de société. Sa demande a été actée par la justice

Si l’on peut tergiverser sur l’usage de l’expression “culture du viol”, on ne peut contester l’extension de la réification méprisante des femmes impliquant une violence admise dont le viol est la face criminelle.

Marie-Claire Calmus

  1. Voir l »affaire Pelicot à l’automne 2024 : une centaine de coupables dont la moitié inculpée : des hommes de professions et origines sociales, d’âges divers, ayant violé, inconsciente sous l’effet de la drogue administrée par son mari, une femme traitée en objet sexuel finançable pour celui-ci qui a organisé toute l’affaire sur l’Internet. (site COCOgg. aujourd’hui supprimé). ↩︎
  2. Le Monde du jeudi 3 octobre 2024. ↩︎
  3. Membres de la revue Temps Critiques à l’automne 2024. ↩︎
  4. Voir la chronique Faut-il politiser l’intime et la série des Privé-Public, publié en 2021 par Édinter éditions. ↩︎