Interview de Pierre Douillard-Lefèvre qui a publié le 17 octobre Maudite soit la guerre, Manuel de résistance antimilitariste, aux éditions Divergences.
Émancipation : Bonjour Pierre, merci d’avoir accepté cette interview. Peux-tu nous expliquer le choix du titre de ton livre ?
Pierre Douillard-Lefèvre : J’ai cherché du côté des grands slogans du mouvement ouvrier, tels que “guerre aux palais, paix aux chaumières” ou l’incontournable “guerre à la guerre”. Finalement, je me suis arrêté sur le mot d’ordre simple et efficace de “maudite soit la guerre”, qui renvoie à la Première guerre mondiale.
Il s’agit d’un cri gravé sur certains monuments aux morts érigés après la Guerre des tranchées. Le plus célèbre se trouve dans le village de Gentioux dans la Creuse, et a été construit en 1922 à la demande du maire, revenu du front. La sculpture représente un enfant, que l’on devine orphelin, en blouse d’écolier, levant son poing rageur vers le ciel, devant la plaque gravée des 63 noms de villageois morts au combat.
Émancipation : Pourquoi avoir choisi comme sous-titre “manuel de résistance antimilitariste” et pas “essai sur le pacifisme aujourd’hui” ?
Pierre Douillard-Lefèvre : Ce livre répond à une urgence : diffuser des outils pour reconstruire un antimilitarisme populaire, alors que nos gouvernant·es organisent la marche à la guerre et que les contre-discours sont quasiment inexistants.
Je distingue l’antimilitarisme et le pacifisme, qui est une idéologie propre. Mon rejet de la guerre et de toutes les armées ne se situe pas dans une non-violence morale, abstraite, que l’on a pu retrouver à gauche mais aussi dans des courants qui se sont compromis dans la collaboration, ou certains courants religieux. La “paix” n’est pas une fin en soi dans un monde injuste. Nous savons bien que dans une situation révolutionnaire, les dominant·es ne rendent pas leurs privilèges sans une pression populaire, souvent violente. Et que dans des contextes de résistance antifasciste ou de décolonisation, combattre l’arme au poing a été nécessaire.
Dans Maudite soit la guerre, il s’agit de combattre le militarisme pour ce qu’il est : l’obéissance aveugle à l’uniforme et aux chefs, l’interdiction de toute pensée critique, la mise au pas de la population au nom de “l’Union Sacrée” et l’abolition des droits des travailleurs et travailleuses au nom de “l’intérêt national”. La guerre, c’est aussi le capitalisme dans sa version la plus brutale, avec une économie au service de la production d’armes, une exploitation totale de la force de travail.
Ainsi, l’antimilitarisme porté par les anarchistes et certains courants communistes, est un antimilitarisme révolutionnaire, qui rejette l’armée mais pas le conflit, et c’est dans cette optique que s’inscrit ce livre.
Émancipation : Au cours du livre, tu reviens sur l’Union Sacrée mise en place lors de la Première guerre mondiale, et l’intégration des directions syndicales à cette union. Est-ce qu’aujourd’hui, tu sens de la part des directions syndicales et politiques françaises une volonté d’empêcher la marche à la guerre ?
Pierre Douillard-Lefèvre :: On ne peut qu’être très inquiet face à l’apathie voire à la complicité des directions syndicales françaises face au réarmement. La CGT n’a pas renié sa tradition productiviste issue de sa période stalinienne, et encourage l’essor de l’industrie de l’armement plus qu’elle ne la dénonce, au nom de l’emploi et de la croissance. Pire, les directions nationales françaises n’ont, contrairement aux pays voisins, rien entrepris pour s’opposer concrètement au génocide à Gaza, alors même que la France est désormais le deuxième exportateur d’armes au monde !
Plus terrible encore, et je m’en suis rendu compte en faisant mes recherches pour le livre : le niveau de conscience ouvrière et syndicale à propos de la guerre est quasiment inexistant si l’on compare à la situation au début du siècle dernier. À l’époque, le syndicalisme français était résolument internationaliste et anticapitaliste. À partir de 1902, la fédération des Bourses du Travail imprime et diffuse le Manuel du soldat, une brochure mordante contre l’armée et le patriotisme, signée par George Yvetot, militant anarchiste et futur dirigeant de la CGT. Ce manuel est tiré à près de 200 000 exemplaires, ce qui témoigne de l’importance de ce sujet pour le syndicalisme de l’époque.
En 1908, lors d’un congrès national, la CGT rappelle officiellement que les travailleurs et travailleuses n’ont pas de patrie et qu’en cas de guerre, iels doivent non seulement refuser de s’engager mais aussi répondre par la grève générale révolutionnaire. Ce ne sont pas uniquement des slogans, le syndicat élabore des plans de sabotage en cas de mobilisation, détaillés notamment dans une “brochure rouge” diffusée clandestinement en 1912.
La CGT organise le 16 décembre 1912 une grève générale préventive : elle réunit 600 000 grévistes. À Lyon, les transports sont paralysés, les docks de Nantes et du Havre sont bloqués, mais dans d’autres régions, le mouvement ne prend pas.
Et on le sait, tout cela n’a pas suffi à enrayer l’engrenage qui a précipité l’Europe dans l’horreur ! Tout s’est effondré après l’assassinat de Jaurès et le ralliement de la gauche à l’Union Sacrée.
Alors que dire de la situation actuelle ? Les partis de gauche adhèrent déjà aux discours va-t-en guerre, aucune direction syndicale ne semble s’inquiéter ni du SNU, ni de son successeur annoncé par le gouvernement, le “service militaire volontaire”, ni de la propagande militariste omniprésente, ni de l’explosion des dépenses pour l’armée. On se demande même où sont passés les souvenirs, pas si lointains, de la lutte du Larzac ou des mobilisations gigantesques contre la guerre en Irak. Le constat est sombre, mais il faut être lucide, tout est à reconstruire.
Émancipation : Maudite soit la guerre s’adresse à un large public, penses-tu qu’il puisse intéresser les personnels de l’Éducation nationale ?
Pierre Douillard-Lefèvre : En rédigeant ce livre, je m’aperçois que le système éducatif laïc, universel et gratuit, mis en place par la Troisième République, a été un rouage essentiel de la machine de guerre. À partir de 1882, la République organise des “bataillons scolaires” : les écoliers doivent s’entraîner à faire la guerre sous l’autorité de l’instituteur, en défilant au pas et en s’entraînant au tir à la carabine. Les enfants baignent en permanence dans un imaginaire belliqueux : les récompenses sont des images de batailles, on les prépare au service militaire… Ce bourrage de crâne n’épargne pas les enseignants eux-mêmes, qui paieront un très lourd tribut dans les tranchées.

Un siècle plus tard, l’armée fait son retour dans les salles de classe. En 2024, une commission de l’Assemblée nationale met en place une “Mission d’information sur le rôle de l’éducation et de la culture dans la défense nationale” et auditionne des militaires ainsi que des fonctionnaires du ministère de l’Éducation pour “s’interroger sur le rôle que peuvent avoir l’éducation et la culture dans la consolidation de l’esprit de défense”.
L’Armée parle désormais d’“augmenter la surface de contact” avec la jeunesse pour rendre le métier de soldat “plus attractif”. Dans cet esprit “ludique”, l’armée organise désormais, lors de certaines Journées Défense et Citoyenneté, obligatoires pour tous les lycéen·nes, des parties d’escape game. On emmène les élèves voir des séances de propagande guerrière au cinéma.
Macron a prononcé plusieurs discours lugubres, notamment le 13 juillet dernier sur le nécessaire “sens du sacrifice” de la jeunesse, et sa “soif d’engagement”. L’armée est en train d’entrer à toute vitesse dans les salles de classe, et il est urgent que les enseignant·es s’y opposent. Ce livre peut donc intéresser des enseignant·es soucieux·ses de ne pas embarquer leurs élèves, en particulier ceux et celles issu·es des classes populaires, vers un horizon kaki.
Émancipation : Le dernier chapitre de Maudite soit la guerre est consacré aux perspectives d’action. Quelles sont tes propositions ?
Pierre Douillard-Lefèvre : Les pistes sont nombreuses, je vais proposer trois axes pour ne pas être long. Le premier est le plus important et urgent : c’est, je l’ai dit, reconstruire un antimilitarisme populaire, une conscience collective anti-guerre. Cela passe par la création d’affiches, de peintures, de journaux et de contenus en ligne pour dénoncer et ridiculiser l’Armée. Nos dirigeant·es investissent massivement l’espace physique – à travers des campagnes de pub agressives pour s’engager dans l’armée et numérique dans des comptes Tiktok, des publicités dans les jeux vidéo, le recrutement d’influenceur·euses sur YouTube – pour saturer nos imaginaires de propagande guerrière. Nous devons absolument riposter sur tous ces terrains. Rien n’était plus efficace que les caricatures qui brocardaient les militaires il y a encore 30 ans. Le soldat était vu dans l’imaginaire commun comme un bidasse dangereux et pathétique. Aujourd’hui, sa figure a été réhabilitée auprès des plus jeunes. Tout un travail de discrédit de l’armée est à mener.
Deuxième piste, le blocage de la machine de guerre. En 2025, en France, une large coalition d’organisations antiracistes, écologistes, anticolonialistes et autonomes s’est réunie sous le nom de “Guerre à la guerre”. Elle a organisé en juin, pour la première fois depuis des décennies, une mobilisation réunissant plusieurs milliers de personnes contre le salon du Bourget, le plus grand salon de l’armement du monde, aux portes de Paris. Le slogan “Guerre à la guerre” essaime désormais sous différentes déclinaisons en Italie, en Allemagne ou en Espagne. La France est constellée d’usines de munitions, de start-up en lien avec l’armée, et accueille de nombreux salons internationaux d’armement. Ce sont autant de cibles faciles d’accès à mettre en lumière.
Enfin, si par malheur, les nuages de la guerre se mettent à gronder, il faudra remettre au goût du jour les bonnes vieilles recettes du mouvement ouvrier : la grève générale, seule à même de bloquer les flux logistiques et humains essentiels à la guerre, et le sabotage, comme ont pu le faire de courageux dissidents russes, qui ont ciblé les bureaux de recrutement de l’armée après l’attaque de l’Ukraine.
Entretien réalisé par Loïc