Il s’impose de se souvenir de la façon dont les Nazis sont arrivés au pouvoir en 33. Pendant mes 50 années de vie en Allemagne, je n’ai jamais cessé de me poser cette question : ce qui s’est passé en Allemagne peut-il se reproduire dans un autre pays ? En France, peut-être ?
Répondre à cette question n’est pas chose facile, cela suppose qu’on connaisse l’histoire allemande et que l’on observe sans indulgence ce qui se passe en France.

Vote liste nationale des socialistes 7, 1932.
Collection privée ; Heritage Images
Je me revois, lors du deuxième tour de l’élection présidentielle où Chirac et Le Pen père s’affrontaient, me diriger vers le bureau de vote des Français de Hesse, à Francfort. Je traînais les pieds, hésitant encore à voter Chirac pour “barrer la route” au fascisme. Une jeune femme arrive à ma hauteur et me dit, directement : “Il faut le faire, il faut voter Chirac, il ne faut pas que Le Pen passe !”. Je l’ai fait.
Plus tard, j’ai voté Macron pour faire barrage à Marine Le Pen, je l’ai fait.
Mais depuis quelque temps, l’arrivée des Nazis au pouvoir m’obsédait, mais je me reprochais presque de comparer ce qui se passait en France à ce que je savais du passé allemand.
J’avais, depuis mon plus jeune âge, acquis la conviction que la montée de l’extrême droite allemande n’était pas due à un défaut de caractère des “Boches”, comme on a voulu nous faire croire, mais à la conjonction de circonstances qui l’avaient rendue possible et que l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933 n’était pas ce qu’on appelait et appelle encore “Machtergreifung”, la prise du pouvoir, une sorte de putsch.
Faire barrage
J’ai milité, en Allemagne, contre la force grandissante de l’extrême droite. Le parti AfD a été fondé dans la région où je vivais, j’ai eu, à de nombreuses reprises, l’occasion de voir de près leur degré de dangerosité.
Lorsque j’ai quitté l’Allemagne, en mars 2024, on m’a demandé si le militantisme antifasciste ne me manquerait pas. J’ai répondu que j’aurais à lutter contre le fascisme renaissant en France aussi. Je me suis engagée pour le Nouveau Front Populaire, pour faire barrage… Nous sommes nombreux et nombreuses à avoir fait barrage au fascisme, avoir clamé “No pasaran !”.
Nous sommes des spécialistes du barrage !
Septembre 2024. Michel Barnier vient de former un gouvernement. Ce monsieur très propre sur lui… s’excuse auprès de Marine Le Pen que le tout nouveau ministre de l’Économie, un nommé Antoine Armand, macroniste élu pour faire barrage…, ait osé dire qu’il n’avait pas l’intention de causer avec le RN. Le soir-même, le barrage s’effondrait, le ministre de l’Économie n’allait quand même pas mécontenter Madame Le Pen.
Il est certain qu’en Allemagne, dans les années trente, c’était plus brutal. SA, SS, groupes armés de diverses obédiences tenaient la rue. Des millions de chômeur·es étaient réduit·es à la misère la plus noire.
Il est cependant possible de voir des ressemblances avec la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement dans notre belle France.
Uitiliser les élections
Il suffit par exemple de lire l’article de l’historien Johann Chapoutot paru dans le Monde Diplomatique d’août 2024 1 : “Les élections de 1932 n’ont pas porté le NSDAP au pouvoir, ainsi que les Nazis l’avaient espéré”.
Ils piaffaient d’impatience. Non que le parlement ait été pour eux le lieu rêvé d’exercice du pouvoir. Leur propagande appelait les assemblées élues “Schwatzbuden”, des lieux de bavardage.
Il me semble avoir entendu des choses semblables dans la bouche de membres du FN/RN.
Il s’agissait, dans un premier temps, d’utiliser les élections pour avoir des élu·es, donc de l’argent, pour supprimer ensuite les élections. Je ne suis pas sûre que de telles idées ne traînent pas dans les tiroirs et les têtes de l’extrême droite française. Madame Le Pen et sa clique ne doivent-elles pas passer en jugement pour s’être fait du pognon au parlement européen ?
Former un gouvernement avec des personnes se réclamant de LR et du parti de Macron, alors que ces messieurs viennent de perdre les élections, dénote un grand mépris des urnes, donc des citoyens et citoyennes qui se sont exprimé·es.
Trump, cité dans le Spiegel 2, aurait déclaré, en juillet de cette année, lors d’un rassemblement de chrétiens évangélistes en Floride : “Votez pour moi, et après, vous n’aurez plus besoin de voter”.
Goebbels a écrit un traité de propagande dans lequel il exprime clairement les choses. Je n’ai pas le texte sous les yeux. C’est à peu près. “S’ils sont assez bêtes [con] pour nous élire, nous y allons et touchons de l’argent pour notre mouvement, ensuite plus d’élections”.
Le rôle des médias
Autre comparaison qui s’impose : le rôle des médias à la botte de Bolloré et autres milliardaires.
Il suffit de faire un tour chez un marchand de journaux pour voir que la gauche est descendue en flamme, le RN traité avec la plus grande bienveillance, Barnier fait figure de héros. À la télé, c’est pire encore. Et l’extrême droite s’en donne à cœur joie sur les réseaux “sociaux”.
Dans l’Allemagne des années trente, il n’y avait pas de smartphones, pas de télé, pas de Telegram, TikTok et autres réseaux, mais des journaux, des revues, des micros très puissants, les affiches, les tracts, la radio et le cinéma. Hugenberg, un raciste, antisémite, ultranationaliste virulent, est un ancien membre du Directoire de Krupp. Il a acheté des dizaines de journaux, mensuels, revues, ainsi que des entreprises de cinéma, dont UFA. Il livrait des actualités qui précédaient les films et ont joué un grand rôle dans la diffusion de la propagande.
Ne sommes-nous pas, nous aussi, submergé·es de propagande de droite et d’extrême droite ?
En juin 1932, von Papen, un nouveau venu en politique, membre du Zentrum, le “Centre”, forme un gouvernement. Il est sous l’influence de Von Schleicher, un haut militaire de l’entourage du vieux Hindenburg. En matière de politique économique et sociale, il est pour la destruction de l’État social, une politique de l’offre, des crédits d’impôts et des subventions aux entreprises.
Tout ceci nous est très familier.
La dissolution
Mais les ressemblances vont encore plus loin : en juin 1932, le Reichstag est dissout.
Les élections de juillet 1932 aboutissent à un recul de la droite et à une croissance du nombre de députés nazis, de 100 à 230. Le gouvernement von Papen est renversé, le Reichstag à nouveau dissout.
Pendant ce temps, les grands propriétaires terriens, les industriels et des banquiers travaillent à préparer l’arrivée au pouvoir des nazis. Hitler multiplie les contacts avec les grands patrons, leur promet un réarmement massif, la conquête de nouveaux marchés à l’Est. Il sait parfaitement se mouvoir au milieu des riches, en smoking et souliers vernis.
Actuellement, n’avons-nous pas des dirigeants à la solde du grand capital ? Macron s’entoure de milliardaires. Les usines d’armement tournent à plein régime, Barnier et ses ministres sont là pour veiller à ce que les idées de gauche soient discréditées, que le pouvoir qu’ils ont usurpé paraisse-presque-normal au commun des mortels. Le RN est dédiabolisé, Mélenchon est le diable en personne.
Von Papen avait promis de “tenir les nazis en laisse” Vous connaissez le résultat.
Dans l’Allemagne des années trente, communistes et sociaux-démocrates non seulement s’invectivaient, mais s’entretuaient. La dernière session du Reichstag s’est tenue sans les communistes, qui avaient déjà été arrêtés, les sociaux-démocrates ont accepté de siéger dans une assemblée où les nazis s’amusaient, se tapaient les cuisses de rire. Les sociaux-démocrates n’ont pas tardé à rejoindre leurs petits camarades du KPD en prison, puis en camp de concentration…
Nous n’en sommes pas là, mais sommes-nous sûrs que le Nouveau Front populaire tiendra la route ?
Le racisme
Je poursuis mes comparaisons par le rôle du racisme, des discriminations qui sont constitutifs de tout mouvement d’extrême droite.
Dans les années trente en Allemagne, la propagande se déchaîne contre les Juif·ves, les “parasites”, les tire-au-flanc, les bouches inutiles à nourrir. Gloire à ceux et celles qui sont de race aryenne pure.
La violence de la propagande ne sera que le prélude aux massacres.
Qu’en est-il actuellement, en France ? La loi sur l’immigration promulguée après la dissolution, à toute vitesse, n’est qu’un catalogue de mesures discriminatoires. Toute la classe politique, ou presque, semble éprouver un plaisir extrême à parler d’expulsion. On ne compte plus les projets de camps de rétention dans des pays peu réputés pour leur respect des droits de l’homme. Une chose est sûre, à chaque crise, on tombe sur le dos des étranger·es, des Musulman·es, des demandeur·es d’asile.
La liberté d’expression
Je pensais en avoir terminé, mais c’est loin d’être le cas. On n’ignore pas que la liberté d’expression n’existait plus à partir de 1933, mais qu’en est-il en ce moment-même en France ?
Le ministre de l’enseignement supérieur nouvellement nommé veut traquer “l’entrisme idéologique” et les “dérives islamo-gauchistes”. On se croirait revenu à l’époque du maccarthysme aux États-Unis ! Quiconque ose soutenir le peuple palestinien se voit déjà soupçonné de faire l’apologie du terrorisme. Nous avons encore de beaux jours devant nous.
Dans la ville de Domène, où je vis depuis six mois, on cultive le souvenir du maquis du Grésivaudan, on semble en être fier, mais le candidat du Nouveau Front Populaire, un écologiste, n’a été réélu en juillet que grâce à une campagne électorale acharnée de femmes et d’hommes de gauche, qui ont fait du porte-à-porte, ont distribué des tracts sur les marchés, dans les quartiers, ont fait des meetings, des manifs, pendant que le RN était totalement absent. C’est la différence avec l’Allemagne des années trente. Les Nazis ont fait des tonnes de défilés, de retraites aux flambeaux, de meetings, ont enfilé des tas d’uniforme, chanté, crié, fait des bruits de bottes incessants. Nos fascistes d’aujourd’hui ont appris à être discret·es, à laisser les médias travailler pour eux et elles, à avancer masqué·es.
Une initiative antifasciste de Voiron, dans l’Isère, haut-lieu de la Résistance a publié un fascicule intitulé : Sauriez-vous reconnaître le fascisme, s’il était à votre porte ?
Il est à notre porte.
Françoise Hoenle
- Le Monde Diplomatique, août 2024, page 13 Johann Chapoutot : Anatomie d’une décomposition politique : Hitler, les dessous d’une prise de pouvoir. ↩︎
- Der Spiegel, du 17. 8. 2024 : Tentative de reconnaître le mal, Lothar Gorris et Tobias Rapp. En couverture : portraits, de droite à gauche, de Höcke, chef de l’AfD du land de Thuringe, Marine Le Pen et Trump avec le titre : “Comment le fascisme commence”, visages de profil, à la manière des affiches des Nazis ; en pages intérieures : “Les Hitler cachés” ; comme illustration : “Hitler en orateur devant une foule compacte en 1937 à Berlin”. Question posée : “Est-ce que le fascisme revient ?”, “Est-il déjà là ?”,“ Si oui, est-ce qu’il disparaîtra ?” ↩︎