Sommaire

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“Un monde en guerres”

Cet ouvrage s’appuie sur plus 25 ans de travaux de Claude Serfati, chercheur associé à l’IRES (Institut de recherches économiques et sociales), et au CEMOTEV (Université Versailles-Saint-Quentin)1. C. Serfati est également membre du conseil scientifique d’ATTAC.

Ses analyses intègrent les interactions entre dynamiques économiques et rivalités géopolitiques et militaires. Claude Serfati éclaire ses travaux antérieurs et les derniers bouleversements économiques et géopolitiques que le monde a traversés depuis 2008 qu’il nomme “le moment 2008”.

“Le « moment 2008 » agrège un état de l’économie mondiale qui est qualifié de « longue dépression », des rivalités géopolitiques et une concurrence économique qui s’entrelacent étroitement, et l’accélération de la guerre à la nature […]”. “C’est ce moment de rupture humaine qui est l’objet de mon 2 ouvrage”.

La crise financière de 2008 a mis fin à l’éclaircie économique durant laquelle l’ouverture de la Chine et des pays issus de l’ex-URSS au marché mondial avait permis de doubler la force de travail mondial. À la crise financière de 2008, s’est ajoutée l’irruption massive des mobilisations au Moyen-Orient (le “printemps arabe”) “qui a ébranlé les régimes autoritaires du Maghreb et du Moyen-Orient et donc le positionnement politique de leurs parrains, en particulier de la France”. Et l’enlisement des États-Unis en Irak et en Afghanistan exprimait le déclin de l’impérialisme américain alors que la Chine devenait une puissance économique et militaire.

limiterait la violence entre les États. La nouvelle conjoncture des années 1990 favorisait le pouvoir du capital financier. L’interpénétration des capitaux ne conduit pas au “dépérissement” des rivalités inter-étatiques. Et la bourgeoisie a besoin de l’État pour défendre ses intérêts de classe dominante, ses groupes industriels et financiers et pour maintenir les rapports sociaux.

Guerre à la nature, guerre à l’humanité

La guerre menée contre la nature menace l’environnement et l’humanité. Cette guerre renvoie à l’essor du capitalisme à partir de la découverte de nouveaux territoires au XVIe siècle par les Européens, puis l’extermination des communautés indiennes et l’essor des monocultures.

Elle s’est accélérée au milieu du XIXe siècle avec l’expansion industrielle. C. Serfati rappelle les analyses de Marx qui montrait que la production capitaliste avait construit “des rapports sociaux” qui ne développaient la technique “qu’en épuisant en même temps deux sources où jaillit toute richesse : LA TERRE ET LES TRAVAILLEURS”. L’expansion industrielle a conduit les Européens à coloniser les territoires riches en ressources naturelles.

Après la Seconde Guerre mondiale dans un certain nombre d’anciennes colonies, le développement industriel profita de l’exode rural, fournissant une main-d’œuvre abondante. En Afrique se multiplièrent des “guerres pour les ressources”.

Une quatrième vague de guerres à la nature se développe depuis le début des années quatre-vingt-dix. L’industrialisation de la Chine a conduit à l’exode de millions de petits agriculteurs envoyés vers les villes. Dans les années 2000, les politiques “néo-extractivistes” qui ont touché essentiellement les pays latino-américains ont intensifié l’exploitation de la nature. Et aujourd’hui l’essor des nouvelles technologies dévore les ressources naturelles (ainsi, “depuis 2010, le montant moyen des produits minéraux a augmenté de 50% en raison de l’essor des énergies renouvelables” 3 ). La prétendue “transition énergétique” renforce la surexploitation des territoires terrestres, maritimes et les facteurs de pollution que l’on délocalise dans les pays pauvres.

Avec le militarisme, la guerre à l’humanité prend une ampleur et une violence jamais connues. Les armées contribuent fortement à la dégradation de l’environnement et c’est une industrialisation de la mort qui se développe avec les systèmes militaro-industriels. Avec la diversification de la physionomie des guerres, la part des civils tués dans ces conflits a considérablement augmenté (ils représentent 90 % des victimes au cours des guerres des années 1990).

L’économie et le militaire dans l’Union européenne

L’Union européenne s’appuie sur trois forces motrices : les États, les grands groupes et les institutions. La construction européenne s’est enclenchée après la Seconde Guerre mondiale. Mais l’élargissement est un processus très hiérarchisé avec de fortes inégalités. Dès l’origine, l’Union européenne a développé des relations néocoloniales avec l’Afrique, imposant l’ouverture des marchés et générant d’importants excédents commerciaux. Les entreprises européennes rapatrient les profits réalisés sur le continent africain. La diminution des performances industrielles et la débâcle militaire de la France en Afrique témoignent du recul de sa place dans l’économie et la géopolitique mondiale.

Les relations néocoloniales de l’Union européenne se mesurent aussi à sa politique migratoire qui, tout en répondant aux intérêts du patronat (main-d’œuvre bon marché, surexploitée) est utilisée comme ferment de division des travailleurs (xénophobie et racisme sont bien antérieurs à l’UE). L’externalisation de la rétention, la violence de la répression génèrent un grand marché de la sécurité.

La marche à la militarisation de l’UE s’est développée depuis les années 2000. Si une minorité de pays concentre l’essentiel des dépenses militaires (Allemagne, France, Italie), cela exprime le lien entre le militarisme et les capacités industrielles. Dans ces systèmes militaro-industriels (SMI) l’armée et les États exercent un grand pouvoir tant sur le plan de la recherche que du développement économique. Cette avancée ne peut néanmoins masquer le fait que pour l’Union Européenne, l’OTAN reste indispensable : or les États-Unis en constituent l’armature et c’est la Grande-Bretagne qui a le premier budget militaire d’Europe.

À noter la spécificité de la France : l’affaiblissement de ses capacités industrielles civiles et de ses performances à l’échelle internationale va de pair avec le fait que l’industrie d’armement et l’aéronautique sont les seuls secteurs manufacturiers performants sur le marché mondial 4.

Chine-États-Unis : choc d’impérialismes

Dans ce chapitre, C. Serfati donne un cadre d’analyse de l’espace mondial. La “mondialisation” est le résultat de la transformation du capitalisme sur une longue durée. Il revient sur les caractéristiques de l’impérialisme moderne qui émerge à la fin du XIXe siècle, reprenant les analyses qui s’inscrivent dans la continuité des travaux de Marx. Il rappelle que la notion du “développement inégal et combiné” (hypothèse formulée par Trotsky) est aujourd’hui reprise dans le monde de la recherche anglophone, en géographie, en économie du développement.

Il analyse ensuite le développement inégal et combiné de la Chine et des différentes étapes qui, en lien avec son intégration dans l’économie mondiale (adhésion à l’OMC en 2001), en font aujourd’hui un “impérialisme émergeant”.

Cette reconfiguration de l’espace mondial met aujourd’hui en présence un “bloc atlantique hiérarchisé”, avec au sommet les États-Unis, et une puissance montante et résolue : la Chine. Leurs rivalités ne peuvent être assimilées à ce qui a existé entre les États-Unis et l’URSS. Elles ressemblent par plusieurs aspects à celles qui ont opposé les “impérialismes européens” avant 1914 et qui ont débouché sur la Première Guerre mondiale. Ces rivalités sont au cœur de l’impérialisme contemporain : la campagne pour stigmatiser la Chine s’accroît aux États-Unis et les dirigeants chinois intensifient leurs efforts en matière militaire.

L’IA et l’ordre militaro-sécuritaire

L’auteur reprend à son compte la notion d’intelligence artificielle (IA), laquelle est utilisée dans tous les secteurs économiques et par les États pour surveiller leur population et faire la guerre.

Dans l’économie capitaliste, les technologies du numérique décuplent les possibilités d’intensification et d’asservissement du travail. Elles sont largement utilisées comme levier de la concurrence sur le marché mondial.

Cela permet aux États d’organiser une surveillance de masse. Ainsi, Google et Amazon ont signé en 2021 un contrat avec Israël pour la fourniture de systèmes avancés de reconnaissance faciale et d’analyse comportementale.

Les technologies du numérique améliorent la performance des systèmes d’armes avec la création de certains types intégrant des décisions autonomes (robots tueurs, drones…). C’est dans ce cadre que s’accentue la convergence des intérêts de grands groupes et des États.

L’ouvrage se termine sur des éléments de réflexion sur le soutien à la résistance des opprimés et évoque les conditions nécessaires pour aller vers la construction d’une alternative au capitalisme.

Hélène Bertrand

Claude Serfati, Un monde en guerres, éd. Textuel, 2024.

Autres ouvrages de C. Serfati : La mondialisation armée, le déséquilibre de la terreur, 2001, éd. Textuel ; L’industrie française de défense, 2014 ; Le militaire, une histoire française, 2017, éd. Amsterdam ; L’État radicalisé La France à l’ère de la mondialisation armée, La Fabrique, 2022.

À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr

  1. Voir l’article présentant trois de ses ouvrages dans un numéros de 2021 de L’Émancipation syndicale et pédagogique, https://emancipation.fr/2021/11/10/le-militarisme-francais-a-loffensive/ ↩︎
  2. François Chesnais, La Mondialisation du capital, Paris, Syros, 1994. ↩︎
  3. Serfati fait référence au Global Risks Report 2023, Word Economic Forum, Genève. ↩︎
  4. Voir Serfati, L’État radicalisé La France à l’ère de la mondialisation armée, La Fabrique, 2022. ↩︎