Cette technique emblématique de la pédagogie Freinet est un écrit libéré des contraintes qui, d’ordinaire, sont imposées aux élèves en classe. Ici l’élève a la liberté du sujet, de la forme, du genre, du registre, de la taille du texte et, pour certain·es enseignant·es qui poussent la logique plus loin, la liberté du moment. Le/la professeur·e cherche à susciter le désir et donner les moyens d’écrire. Il s’agit d’offrir à des jeunes la possibilité de développer leur pensée par l’écrit, de la soumettre à la critique de leurs pairs, de la confronter à d’autres écrits d’enfants ou d’adultes pour leur donner accès à une identité d’auteur. Sophie Zamoussi nous présente une première expérience de texte libre dans une classe de première.
Ce jeudi, je me lance ! J’envoie au rebut les excuses pour ne pas faire le saut : les exigences du baccalauréat, les effectifs trop chargés des classes, l’angoisse de la page blanche que je crains d’imposer aux élèves, ma réflexion balbutiante sur les enjeux du texte libre. De même que mes élèves, j’ai droit aux tâtonnements et à l’expérimentation, non ?
D’ailleurs je me sens en confiance dans cette classe de première S, avec laquelle j’ai commencé l’année sur le thème de l’Éducation.
Nous avons d’entrée de jeu mené une réflexion sur la pédagogie et la conception de l’enfant, à l’abri de Montaigne et de Rousseau : instruire ou éduquer ? Éduquer oui, mais pour quoi faire ? Formater les esprits, conformer, ou cheminer dans une relation privilégiée vers les prémices d’une émancipation ?
Nous avons questionné les phrases de l’humaniste : celui-ci préconise que le précepteur commence à “mettre son élève sur la montre” (sur la piste), “lui faisant goûter les choses, les choisir et les discerner par lui-même ; quelquefois lui ouvrant le chemin, quelquefois lui laissant ouvrir”. Nous avons interrogé le sens de cette citation de Cicéron : “L’autorité de ceux qui enseignent nuit souvent à ceux qui veulent apprendre”. Nous avons mis la relation maître/élève et les modalités d’apprentissage en débat. Je me suis blindée, j’ai posté les garde-fous, donc…
Cette séance, ce sera : “Textes libres”
“Comment ça « libres ? » (Les élèves, assis en ilots d’affinité, me regardent ahuris.)
– Libres ! Libres ?…
– On peut écrire n’importe quoi ? On peut tout dire ?”
(Combien d’années de retenue, de contenance, d’application à verrouiller le “ça” dans cette question extraordinaire ! ? Le sous-texte, c’est un peu : “Madame, vous voulez vraiment qu’on ouvre les vannes, qu’on emboutisse les digues, qu’on revienne à l’état sauvage, aux pulsions meurtrières, aux désirs vifs et furieux, qu’on mette feu à des années de civilisation ? ”…)
“Mais ça va servir à quoi ?”
(Ah ! la question pragmatique… Bien sûr ! il faut se la coltiner : pourquoi en effet suer sur sa feuille, user l’encre et le poignet, prendre le risque d’une mise à nu, s’il n’y a pas salaire ; une note au moins – à défaut d’entériner un point du programme !)
Je tiens bon, je me détends, j’ai tout de même anticipé ces questions. J’accueille leur panique, l’angoisse du vide, l’embarras de la liberté, bien légitimes. Je pourrais leur dire : “Oui, je vous comprends, et vous avez raison d’avoir le vertige, car une écriture authentique, c’est bouleversant ; c’est comme une expérience théâtrale, quand vous ressentez que votre personnage vous déborde, puise en vous une émotion inédite, parle par votre bouche, meut votre corps et que vous perdez le contrôle, comme éblouis. Et ressortez autre”.
Je leur dis : “Vous pouvez partir du sentiment que vous éprouvez face à cette non consigne, de la difficulté d’écrire, de vos appréhensions. Que peut-on écrire d’ailleurs ? Un récit ? Une lettre ? Un poème ? Un billet d’humeur ? Un slam ?… Et si rien ne vous vient, je peux vous proposer quelques contraintes (type Oulipo), des déclencheurs, pour entrer dans l’écriture”.
Brouhaha ; je me tais. Certains s’y mettent, d’autres rigolent ; j’essaie d’être attentive à ceux et celles qui semblent souffrir. Il y en a. Puis j’invite au silence, à entrer dans sa bulle, à oublier les regards.
Fin de séance. Par manque de temps, nous n’aurons pu échanger ; je sors frustrée, je n’ai pas ramassé leurs textes pour laisser poursuivre les élèves qui ont eu du mal à démarrer ; je reviens bredouille et impatiente. Ils ont écrit et je ne sais rien ! J’étais spectatrice pendant une heure, attendant un spectacle qui n’est jamais venu !
Je leur propose de rapporter leurs textes la semaine suivante. La consigne sera de les faire circuler dans leur groupe et que soit choisi l’un d’entre eux, destiné à une lecture à voix haute.
L’un·e des élèves prendra son portable pour enregistrer les lectures et en faire un moment solennel. J’indique le protocole : “Vous indiquez votre nom et direz, ou pas, qui est l’auteur du texte que vous prenez en charge”. Je mesure l’importance des contraintes techniques pour donner du poids à l’expérience.
Le premier texte a été écrit collectivement : je le transcris, tel quel, même s’il manquera les trémolos d’émotion de la voix de Nathan, le silence épais de la classe, la surprise des camarades :
“Je m’appelle Nathan et je vais lire le texte de notre groupe.
J’essaie de trouver quoi écrire, c’est tellement rare de n’avoir aucune idée en tête que c’en est déstabilisant. Quelques minutes à me demander pourquoi. Quelques minutes à chercher des raisons à ce manque d’inspiration. Je me dis que c’est cette obligation qui plane et qui me bloque. Mais ce n’est qu’une excuse au fond, ça fait plusieurs semaines que je n’ai plus les mots, et cette drôle d’impression d’un manque d’imagination, couplée d’un dégoût du quotidien, ces quelques semaines à n’achever aucun texte, à rayer toutes mes phrases, ne leur trouvant ni sens, ni beauté ; cette courte période d’improductivité me semble une éternité. Je crois que je sais pourquoi : ce temps de solitude me manque, quand je n’avais à subir la compagnie de personne, quand je pouvais me construire mon propre monde, je n’arrêtais plus d’écrire cet univers au fil des heures, un flot d’idées traduites aisément par les mots mais à présent envahi par un trop de réalité, il n’y a plus de place pour l’invention. Alors j’ai mal au ventre, j’ai mal au cœur : où sont passés mes rêves emportés au loin par une vague de réalité ?”
Je ne m’attendais pas d’emblée à une parole aussi intimiste ; je retiens mon émotion, je sens celle des élèves, qui applaudissent leurs camarades. Je comprends d’un coup la valeur de ce moment, en quoi cette lecture devant public fonde fierté ; je ressens aussi l’étonnement de celui qui a pris la parole pour les autres. Cet exemple vaut leçon pour moi ; je me sens basculer vers une pratique que j’appréhendais fortement.
D’autres textes prennent corps dans la classe, certains très courts, comme celui-ci :
“Je suis Sanna et je vais lire mon texte.
Tu crois que la nature t’appartient tout entière
Pour toi ce n’est qu’un tapis de poussières
Pour toi l’étranger ne porte le nom d’Homme
Que s’il pense comme toi et à ta façon
Mais es-tu bien sûr d’avoir raison ?”
Après la classe…
Les textes qui ont finalement été écrits me fascinent par leur diversité : l’une des élèves a fait l’inventaire détaillé de sa trousse, avec couleur, forme et marque de chaque objet (je lui en proposerai une réécriture comique) ; une autre réinterprète le “Dormeur du val”, associant les feuilles d’automne aux morts qui tombent, “autrefois camarades”. Un autre s’interroge sur l’omniprésence des portables et la façon dont ils saturent nos vies, nous rendent indisponibles au monde ; un autre encore vilipende les religions.
Je sors de ces deux séances revigorée ; même si je ne sais pas encore ce que nous ferons de chacun de ces textes, quelle sera notre œuvre pour les “magnifier” (comme dirait Célestin Freinet). Par contre, je suis décidée à ne plus nous priver de ce partage joyeux de textes vivants, qui puisent dans une émouvante authenticité.
Témoignage de Sophie Zamoussi
Focus
Dans ce retour d’expérience, Sophie témoigne de la mise en place de la pratique du texte libre dans une classe de première. Elle démarre dans cette pratique et rend donc compte de son tâtonnement ainsi que de celui de ses élèves. Les élèves pratiquent l’écriture individuelle et/ou collective, choisissent des textes en groupe, et participent à la lecture, l’écoute ou l’enregistrement de leur texte ou de celui d’un pair.
Sophie rassure, écoute et est attentive aux émotions des élèves ; elle retient ses propres émotions. Elle accompagne l’écriture des élèves (notamment par une proposition orale de déclencheurs), puis se tait pour laisser la place au travail. Elle se montre garante du calme, condition pour entrer en écriture. Elle organise l’articulation entre les temps de travail individuel et les temps de travail collectif, la solennité du moment de présentation (protocole de lecture, enregistrement). Enfin, elle propose des transformations pour enrichir l’écriture.
La notion d’accueil est centrale dans l’expérience de classe relatée ici. La mise en place de la pratique du texte libre est un moyen d’accueillir l’expression de ces jeunes au-delà de leur statut d’élèves. Sophie est à l’écoute de leurs représentations et de leurs doutes et accompagne leur tâtonnement en guidant si besoin leur démarche de création. Iels entrent ainsi dans un travail authentique, qui alterne entre l’individuel et le collectif et permet l’émergence d’une expérience collective de joie. En termes d’apprentissages la classe met en pratique une situation pédagogique décrite par les textes d’auteurs étudiés, et Sophie fait éprouver aux élèves les enjeux de la littérature dans le processus d’écriture.
Ce retour de première expérience est riche en empêchements. Du côté de Sophie, ils sont clairement énoncés au début de son texte, et assumés : “les exigences du baccalauréat, les effectifs trop chargés des classes, l’angoisse de la page blanche que je crains d’imposer aux élèves, ma réflexion balbutiante sur les enjeux du texte libre”. Du côté des élèves, iels sont déconcerté·es par l’activité proposée (“comment ça « libres » ?”), et en interrogent la finalité (“Mais ça va servir à quoi ?”) en l’absence de notation. On perçoit clairement une situation d’embarras.
Mais l’expérience a été possible grâce à des conditions favorables : une relation de confiance entre l’enseignante et les élèves de cette classe, un thème d’étude en littérature qui est en cohérence avec le choix de modifier la relation pédagogique. Elle a en outre apporté des satisfactions à l’enseignante (confirmation de la valeur de la pratique du texte libre, découverte de la diversité des textes d’élèves) et un moment de partage “joyeux” avec les élèves.