Le sous-titre du livre que viennent de publier les deux Philippe est au moins aussi significatif du propos des auteurs que le titre, À bas la grammaire.
L’ouvrage est écrit sous la forme d’un dialogue entre les deux co-auteurs, sans que l’on sache lequel des deux Philippe parle. Une ambiguïté volontaire, qui souligne leur communauté de vue et le partage d’un travail commencé depuis une vingtaine d’années. Une forme qui donne un texte dynamique et facile d’accès malgré le caractère parfois ardu des théories qui sous-tendent la critique radicale de la grammaire et de son enseignement.

Le livre s’ouvre en effet sur une première partie, “Trois dialogues introductifs sur le constructivisme et un préliminaire contre l’enseignement de la grammaire”, où la réflexion se nourrit notamment des apports théoriques du linguiste Gustave Guillaume et du psychologue Jean Piaget, ainsi que de leur expérience tirée de l’enseignement de la langue auprès des jeunes sourd.es. Ils montrent comment, à partir de l’enseignement préconisé pour les enfants sourds comme pour les enfants entendant, l’apprentissage précoce de la grammaire est imposé alors que l’acquisition du langage est encore en construction, ce qui rend cet enseignement contre-productif, et même néfaste.
Mais tout au long du livre les deux amis discutent, se répondent, imageant leur propos de comparaisons concrètes, évitant ainsi le piège de l’exposé savant accessible aux seul·es spécialistes.
Le livre se poursuit avec la même vivacité dans les deux parties suivantes, “Le nom n’est pas le nom”, et “Le verbe c’est l’action”, deux points centraux dans l’apprentissage précoce de la grammaire ici soigneusement disséqués et mis en critique, pour proposer une autre pédagogie de l’acquisition de la langue, illustrée par des travaux d’élèves de collège.
Car il ne s’agit pas de supprimer l’enseignement de la grammaire, mais d’en transformer l’enseignement pour contribuer à l’émancipation des jeunes, comme le précise l’un des deux Philippe :
“Dire que l’enseignement formel de la grammaire est néfaste aux acquisitions des jeunes élèves ce n’est pas préconiser l’abandon de la grammaire. En revanche, effectivement, la grammaire n’a de sens à être enseignée que si elle est abordée avec des élèves qui maîtrisent la langue et l’écrit : dans ce cas, elle peut leur permettre d’opérer une prise de conscience des mécanismes qu’ils/elles manient. S’adressant à des élèves plus âgé.es l’enseignant.e pourra envisager une grammaire du sujet ; entendons par là une grammaire qui ne se contente pas de recenser les cas d’emploi de telle ou telle forme verbale, recensement assorti du cortège habituel des exceptions qui infirment sa valeur explicative, une grammaire qui rend compte des opérations mentales sous-jacentes à ces emplois.”
Raymond Jousmet
Philippe Séro-Guillaume et Philippe Geneste, À bas la grammaire. Pour un apprentissage créatif du langage, éditions Quiero, 152 p., 22 €.
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