Sept ans après L’Art de perdre, autofiction 1 qui reconstituait l’histoire d’une famille kabyle à travers l’histoire de l’Algérie et des harkis, autofiction puisque Alice Zeniter est française, issue de l’immigration et d’origine kabyle et dont le père a été supplétif de l’armée française, sept ans après donc, Alice Zeniter publie un roman Frapper l’épopée dans lequel elle raconte/romance une autre ancienne colonie française, la Nouvelle-Calédonie.
Son livre, dit-elle, a “[…]l’ambition de capter et de transmettre la folie colonisatrice des hommes, et les souffrances qu’ils sèment dans la population, sur des générations”.
C’est lors d’une venue promotionnelle au moment de la sortie de L’Art de perdre “[…] qu’elle a appris là-bas qu’il y avait eu des bagnards algériens […], des lecteurs et des lectrices du roman venaient me voir en me disant que peut-être on était cousins[…]”.
Et, ajoute-t-elle, “en découvrant dès 2016 cette histoire des forçats algériens, Arabes de Calédoun, comme on les a appelés, cette possibilité est devenue de plus en plus forte. C’est-à-dire que, parmi les hommes qui ont été envoyés là-bas, beaucoup ont été arrêtés dans les montagnes kabyles, pas très loin du village de ma famille”.
Toute une partie du livre fait le parallèle entre l’Algérie et la Nouvelle-Calédonie, et l’auteure se sert des codes du roman colonial pour mieux déconstruire les mythes et les stéréotypes associés à la Nouvelle-Calédonie.
Mais, même si son personnage principal, Tass, descendante d’un bagnard algérien, en recherchant ses origines, va découvrir l’histoire de la colonisation, le récit reste un roman autour du bagne et malgré les efforts de l’auteure, laisse tout un pan de l’Histoire dans l’ombre.
Or pour comprendre les raisons profondes du conflit pour l’indépendance qui a (ré)-éclaté violemment quelques mois avant la parution du roman, provoqué en partie par la tentative de l’ex-majorité de modifier la carte électorale [que le gouvernement Barnier a annoncé vouloir abandonner] et surtout en raison de l’ostracisme et de la misère endémique qui frappe les Kanak·es, dépossédé·es de leur culture, de leur mode de vie et de leurs terres, et pour déconstruire l’héritage colonial de la Nouvelle-Calédonie il est nécessaire de remonter plus avant, à l’arrivée des français, au moment où les militaires s’emparent de l’île en 1853 et la rattachent à l’empire colonial français.
Au sujet de cette Histoire de la Nouvelle-Calédonie, on peut écouter une série, fondamentale, réalisée dans le cadre de l’émission Le cours de l’Histoire de France Culture (tous les matins à 9h) https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-kanaky-nouvelle-caledonie-histoires-en-archipel, podcast qui ne peut être résumé ici.
Les Algérien·nes ne sont pas les premier·es déporté·es vers cette colonie… La Nouvelle-Calédonie est envisagée rapidement “comme une colonie de peuplement”, en raison des difficultés que pose le bagne de Cayenne et c’est par le bagne que, dès 1864, les administrateurs coloniaux vont tenter de donner forme à ce projet 2. Et les bagnards algériens, une fois leur peine effectuée se voient attribués la citoyenneté française et un lopin de terre, volé aux Kanak·es, et ils vont devenir des “colons” à leur tour, tentant de se “racheter”…
En réalité, “le bagne est également le lieu idéal pour éloigner les prisonnier·es politiques les plus dangereux·euses : c’est le cas des rebelles opposés à l’empire colonial français en Algérie ou en Indochine, mais aussi celui des Communard·es, qui sont 4 700 à y être déporté·es”.
Car bien sûr, vient à l’esprit les suites de la féroce répression des communard·es menée par l’armée des Versaillais, ceux/celles – hommes, femmes, enfants – qui n’ont pas été exécuté·es sauvagement – sans procès – dos au mur, sont envoyé·es au bagne calédonien. Louise Michel [article très complet sur Gallica BNF], par exemple, sera condamnée à dix ans de réclusion.
Elle sympathise avec les autochtones et recueille leurs chansons, leurs langues et leurs coutumes dans un ouvrage publié en 1885 : Légendes et chansons de gestes canaques : avec dessins et vocabulaires. Elle sera également l’une des rares personnalités européennes à prendre la défense des Kanak·es lors des révoltes de 1878, perçus le plus souvent comme une population de “sauvages incontrôlables”. Elle dénoncera “la souffrance de ce peuple auquel on subtilise sa terre et ses droits ancestraux”.
Bernard Foulon
- Frapper l’épopée, Alice Zeniter, Flammarion, 2024, 352 p., 22€.
- À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr
- (On peut attendre sa publication en Poche, moins chère !)
- L’autofiction ou roman personnel est un genre littéraire situé au croisement entre un récit réel de la vie de l’auteur·e et un récit fictif explorant une expérience vécue par celui-ci. ↩︎
- Motivé par un idéal philanthropique selon lequel le travail rend vertueux, le bagne de la Nouvelle-Calédonie est censé réinsérer les forçats dans une nouvelle société en leur attribuant, une fois leur peine purgée, un lot de terre sur l’île. ↩︎