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Entre noir et blanc

François Braud poursuit ses entretiens avec les auteur·es de polar. Aujourd’hui c’est avec Marion Brunet.

© samuel kirszenbaum

L’Émancipation : Avez-vous vraiment fait le choix du noir ?

Marion Brunet : Mon premier roman identifié en noir, c’est L’été circulaire. Il est né d’une rencontre amicale avec Stéphanie Delestré, qui était éditrice chez Albin Michel à l’époque. On a eu envie de travailler ensemble. Au départ, ce qui m’intéresse c’est l’injustice sociale, la violence et comment elle émerge, comment on l’entretient. La révolte, les personnages cassés, lumineux aussi mais qui évoluent dans les zones où on ne les voit pas. Alors le choix du noir s’est imposé.

L’Émancipation : Vous considérez-vous comme une femme engagée ? une écrivaine féministe ?

M. B. : Je suis une femme engagée et féministe. J’imagine que ça transparaît dans mes romans.

L’Émancipation : Jo et Céline (L’été circulaire), Mathilde et Lou (Ce qu’elles ne savaient pas), Axelle et Mano (Nos armes) : vos histoires partent-elles souvent d’un personnage double de femme ?

M. B. : Je ne suis pas sûre qu’il s’agisse d’une histoire de double. Mettre en scène deux personnages proches mais différents permet une mise en valeur réciproque. C’est par leurs contrastes que se dessinent leurs singularités. Et c’est leur confrontation – conflictuelle, amicale, amoureuse, sorore (je ne sais pas si ça se dit comme ça) – qui va les pousser à se révéler. Et ce sont ces singularités qui leur donnent leur puissance en tant que personnages.

L’Émancipation : Ce qui sépare la raison de la folie est parfois ténu, de l’ordre du grain de sable. On a l’impression que c’est cet espace qui vous intéresse, non ? Comme dans Vanda (Albin Michel) lorsqu’elle aperçoit Simon par exemple.

M. B. : Oui, ce qui m’intéresse surtout c’est cette passerelle parfois si fine entre la normalité et l’acte fou. La folie, en soi, c’est plus compliqué, mais en revanche il y a énormément de raisons qui peuvent pousser à des extrémités, quand la colère déborde, face à l’impuissance. C’est pour ça que je parle d’“acte fou” (comme le meurtre de Saïd, celui de Simon), qui vient s’imposer à des personnages qui sont avant tout fragiles.

L’Émancipation : Le roman noir n’est-il pas une voiture qui fonce dans un mur ? On a beau se mettre debout sur le frein, on sait l’impact inévitable et on le ressent avant. Quelle est votre définition du roman noir ?

M. B. : Elle est bien votre définition. Dernièrement j’ai découvert celle de Patrick Raynal (ancien directeur de la Série Noire) qui introduit la notion de tragédie grecque dans le roman noir, avec une montée de la violence qui aboutit à la mort là où le polar commence par la mort qui provoque une enquête. Je la trouve intéressante, sans doute parce que je m’y retrouve complètement, littérairement. Une situation critique qui s’aggrave, une montée d’anxiété chez un personnage fragile, en détresse, acculé, jusqu’à l’explosion de violence – qui peut se lire comme un acte de défense.

L’Émancipation : Pratiquez-vous toujours votre métier d’éducatrice spécialisée ? Vous inspire-t-il dans vos créations ?

M. B. : Non, j’ai arrêté en 2014. Mais il m’inspire, sans doute. On écrit avec ce qu’on est, ce que l’on a vécu, vu, alors bien sûr que mon ancien métier est là, il nourrit mes fictions. Mais je pense surtout qu’il m’a offert un regard sur le monde et sur les gens, et par extension sur mes personnages. Une indulgence profonde pour les failles, une absence de jugement, ou un jugement sans condamnation.

L’Émancipation : Vous écrivez aussi pour la jeunesse. Dans Des rires de hyènes (In8, Faction), vous mettez le doigt sur la difficulté des relations enseignant·e-élèves, sur l’écart entre les intentions et la réalité. Est-ce une façon de dénoncer la cruauté des rapports, les tensions entre les âges qui ressemblent à des rapports de classes ou la nature de l’autorité ?

M. B. : Je n’y avais pas pensé de cette façon. Dans d’autres romans, je mets en scènes de super relations intergénérationnelles donc je ne pense pas avoir eu ça en tête. Jeanne, dans Dans le désordre, a une magnifique relation avec son père. Axelle, dans Nos armes, avec son grand-père. Et dans Ilos, mon dernier en littérature ado, le personnage de Marie, la grand-mère, représente un vrai lien entre passé et avenir. Le problème de l’autoritarisme ou de l’abus de pouvoir, à mon sens, se situe ailleurs que dans les différences générationnelles – même si on peut aussi parfois les trouver là, puisqu’on les trouve partout.

L’Émancipation : Pourrait-on dire que Nos armes est aussi le récit d’un combat entre l’abandon et la rage, la résignation et l’engagement, l’amour et la séparation ?

M. B. : Oui, complètement. C’est difficile de développer parce que d’une certaine façon, c’est le cœur du roman, alors j’aurais du mal à en dire moins que 400 pages et j’ai essayé de le faire justement avec le plus de subtilité et de nuances possibles.

L’Émancipation : Avez-vous conscience d’avoir passé une étape avec ce dernier roman, franchi une frontière, créé votre genre entre noir et blanc ?

M. B. : Je ne sais pas. Je crois qu’on progresse de livre en livre mais aussi que certains ont une grâce que les autres n’ont pas et on ne sait pas vraiment pourquoi. Mes bouquins sont depuis le début entre noir et blanc. La littérature de genre est un espace privilégié dans lequel on peut oser plein de choses, sans doute moins scrutée et moins disciplinée qu’ailleurs (comme ses auteurs), alors c’est très agréable d’y évoluer. Mais je crois en effet que mes romans n’ont pas complètement leur place dans le genre et c’est intéressant d’être sur une frontière. Cela dit, je ne suis pas la seule.

L’Émancipation : Y a-t-il, chez vous, une musique de la phrase comme on pose des paroles sur un air pour créer une chanson ?

M. B. : Complètement. Je relis parfois à haute voix pour “sentir” la musique de la langue. Évidemment, ce n’est pas tout le temps le cas, il y a des passages plus axés sur l’action, moins délicats parfois, et en même temps c’est une histoire de rythme aussi, on est encore dans la musique finalement !

L’Émancipation : Où se situe selon vous le combat à mener : dans l’éducation, dans l’urne, dans la rue, dans les livres ?

M. B. : Partout. Et d’abord en soi, dans le rapport qu’on entretient avec les autres. Comme dit Axelle, le privé est politique.

L’Émancipation : Quels livres vous inspirent ? Quels livres relisez-vous ? Quels livres squattent votre table de chevet ?

M. B. : L’inspiration, je ne sais pas. Ce sont les lecteurs et lectrices qui font des liens que je découvre après. Pour la relecture : Les trois mousquetaires d’Alexandre Dumas, Les confessions d’un gang de filles de Joyce Caroll Oates, tout Fante, Maupassant, les nouvelles de Marc Villard, la poésie de Prévert, Bukovski, Brautigan. Et sur ma table de chevet, il y a une pile prête à s’effondrer. Au-dessus, il y a Reine de Pauline Guéna, La transparence selon Irina de Benjamin Fogel, Sur les roses de Luc Blanvillain. Et je dois absolument aller acheter le dernier d’Antonin Varenne : Sur la piste du vieil homme, que j’ai très envie de lire.

L’Émancipation : Avez-vous déjà au cœur, en tête, sur le bout des doigts, votre prochain livre ?

M. B. : Je suis en train d’écrire le deuxième tome d’Ilos, mon dernier roman jeunesse. Je sais ce qu’il va s’y passer mais c’est encore flou sur pas mal de points. En revanche j’ai déjà mes personnages au cœur et en tête, oui. Après j’écrirai le troisième tome – dont j’ai l’issue mais pas toutes les péripéties. J’ai aussi un autre projet pour Albin Michel qui pointe le bout de son nez depuis un moment. J’ai un personnage, des lieux, des blessures et deux pays. Je n’en dis pas plus parce qu’en parler c’est le figer alors qu’il est encore très mouvant dans ma tête. Je prends des notes, je lis des bouquins, il s’impose parfois.

L’Émancipation : Qui est votre “sans qui rien n’aurait été possible” ?

M. B. : Mon père, qui m’a refilé le goût des livres.

L’Émancipation : Quelle est la réponse à la question que vous auriez aimé que l’on vous pose ?

M. B. : Le patriarcat ou le vinaigre blanc.

L’Émancipation : Merci Marion.

Entretien réalisé par François Braud

Voir aussi : Des poètes de service à la gâchette et Sans groupe, pas d’histoire