Sommaire

Sommaire

,

Des poètes de service à la gâchette

Pour les grand·es…

Des armes, des chouettes, des brillantes, il en pleuvrait que ça n’étonnerait pas plus Axelle, elle en ressortirait “étrangement rassurée”. Avec, “la peur change de camp”, c’est un “outil” “d’une redoutable efficacité”, un “moyen de pression” “pour échapper au subi” (p.74).

Mano, elle, s’est lovée, depuis le Crédit municipal, au village. “Une femme la cherche” (p.11). Elle ne peut pas imaginer Axelle vieille. “Axelle a vingt ans” (p.13). Depuis plus de vingt ans. Depuis que la radicalité les a séparées.

Elle Mano dehors et elle Axelle dedans. “Une peine incompressible, des deux côtés” (p.215).

“Elle n’a pas peur des armes, elle les connait” (p.75).

Elles ont fait en sorte “que le pouvoir ait peur” (p.45) en volant celui qui avait exploité sa salariée au noir. Le matelas de billets les avait confortées, elles deux, et aussi Jicé, Paola, Charly et Nacer. “– On devrait recommencer.” (p.78) mais rien n’est jamais comme la première fois. Jamais. Et les braquages, comme les histoires d’amour, en général, tournent mal.

Mano s’est détournée à temps de la bonde de Coriolis, Axelle a coulé dans les tuyaux avec l’écho de l’écrou. Et le temps s’est enfui. Jusqu’au jour où. L’une retrouve l’autre.

Alors il faut remonter le temps qui s’étend, se tend tant qu’il s’est peut-être brisé. Le passé s’éclaire alors tandis que s’assombrit l’avenir. La mémoire des vaincu·es honore les perdant·es de la seule médaille qu’ils/elles épingleront à leur poitrine. Quelles armes leur reste-t-il alors ? Quelles armes nous reste-t-il ?

Des armes bleues comme la terre les faisaient rêver. Les retrouvailles auront le goût de funérailles ou d’épousailles. Le deuil de la jeunesse s’est bâti sur un destin brisé. Et qu’il ne reste plus qu’à dissoudre. N’est-ce pas ça l’amour ?

L’oppression, la violence, c’est toujours une question d’angle, pas vrai ?” (p.173).

Marion Brunet est décidément l’auteure du contraste, de la fougue et du reniement, de la rage et de l’abandon, de la résignation et de l’engagement. Si certains écrivent en fonctionnaire, d’autres à la plage ou dans des cafés enfumés – autrefois – certaines écrivent en colère. Ça sourd, ça creuse, ça tranche dans le vif. Marion Brunet en fait partie. Entière, elle déploie, de roman noir en roman noir, son mauvais genre, refusant “que le policier puisse rétablir, à la fin, l’ordre et la sécurité” (1), préférant le brut au net, le flou à la netteté, le fou à l’honnêteté.

Nos armes est le roman noir qu’il faut placer sur le haut de la pile puis mettre entre ses mains, au bout des yeux, comme les mots qui sont les armes de la tronche et qui se foutent des frontières : passez, passez ! Il faudrait inventer des formules pour vanter l’écriture de Marion Brunet, comme CLN, c’est la nuit. Même au soleil, c’est la nuit. Chez elle, et chez Axelle et Mano, les amantes battant le pavé sur lequel poussent des fleurs aux cris étranges, Léo Ferré éructe sa poésie colérique : Il n’y a plus rien et ce rien, elles nous le laissent.

F. B.

  • Nos armes, Marion Brunet, Albin Michel, 2024, 370 p. ,
  • À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp@numericable.fr

Voir aussi l’entretien avec Marion Brunet https://emancipation.fr/?page_id=11329