Un lundi soir de bouclage de la revue je me fends de sa relecture intégrale. À plusieurs reprises me vient la réflexion que ce que je lis sonne conspi, idée que je m’empresse de chasser, sachant combien il est périlleux de dénoncer les outrances de pouvoirs toujours plus décomplexés, d’autant plus quand les médias et l’édition sont aux ordres. C’est vrai, nous vivons dans une dystopie. Pour autant, quelles sont nos armes pour être rejoignables ? J’ai le sentiment que ça n’est pas d’asséner in extenso années après années un logiciel daté. Que la tribune qui nous est offerte par les camarades qui ont porté la revue depuis un siècle gagnerait à transmettre plus d’impressions, de sensible, que de la glose éculée qu’on repose comme on met un tract dans sa poche.
Pour répondre à l’article sur Chiffres, vitesse et performance, les montres connectées posent des problèmes évidents de recueil de données (qu’il conviendrait d’approfondir), données dont on peut cependant se demander dans quelle mesure la profusion, si elle est matière à transactions, n’a pas un effet d’obfuscation. Au printemps j’ai eu 35 ans. Pour mon anniversaire je me suis offert une montre multisports. Une semaine de salaires. Je m’en sers pour le cyclisme et la course à pied, deux disciplines qui, si elles peuvent être pratiquées sans, gagnent à apprivoiser sa fréquence cardiaque. Et puis j’ai découvert à ma montre une fonction insoupçonnée. Socialisée fille, j’ai une tendance “naturelle” à tendre l’autre joue. Une inclination si naturalisée que nous avons même du mal à nous la figurer. Ma montre, elle collecte des données, les passe aux tamis d’algorithmes, et produit des représentations graphiques de ma perméabilité aux attaques extérieures – qui ne manquent pas quand on n’est pas un homme cis blanc et diplômé. Là où j’ai passé des années à me ronger les sangs, et les ongles, que j’ai maintenant longs et pourpres, cette montre m’a permis, en mettant mes constantes à l’extérieur de moi, de mettre en application ce qui n’était pour moi jusque-là qu’un principe : me considérer avec la même sororité que je voue aux autres. Ma montre par ailleurs, est un outil précieux d’autonomie dans ma pratique sportive, d’autonomie et de légitimité, là où l’accès aux espaces sportifs est trop souvent empêché par l’autocensure incorporée en EPS et le virilisme dont on connaît les effets sur les plus faibles ou supposées comme telles. Enfin je crois que le mouvement social a besoin de filles qui courent vite et qui frappent fort. Pour toutes ces raisons, ma montre et moi, on est prêtes pour la révolution.
Éléonore