C’est un ouvrage que nous vous recommandons ce mois-ci et non quatre comme à l’accoutumée, parce que cet ouvrage où il y a tout mérite qu’on s’y attarde.
Lauren Groff est entre-autre l’autrice des Furies, radiographie en négatif d’un couple et de Matrix, biographie romancée de la poétesse médiévale Marie de France. Elle vit depuis 20 ans en Floride. Elle y a ouvert en 2024 une librairie qui accueille les titres censurés dans les bibliothèques scolaires de l’État. Comme elle l’explique dans un entretien donné à la revue féministe La Déferlante en avril, les livres interdits dans les écoles publiques de Floride en 2023-2024 représentaient des personnages noirs ou autochtones pour un tiers d’entre eux et LGBTQIA+ pour un quart. “Ces populations sont stigmatisées, reléguées dans la catégorie des autres, et cela commence par l’interdiction des récits qui les concernent. Puis on passe à des mesures administratives qui s’en prennent directement à elles”.
L’engagement de Lauren Groff parcourt en filigrane La Bagarre. Le recueil s’ouvre sur un féminicide pour se clore sur un autre, comme un rappel de la banalité systémique de cet effroi-là. Chacune des sept autres nouvelles qui le composent s’offre comme un condensé des sentiments mêlés qui agitent les êtres en amour et en amitié, dans la solitude comme en société, à tous les âges de la vie. Si les enfants de Groff sont terribles, ça n’est pas à aller chercher dans quelque nature humaine mais dans l’essence même de la famille, et si l’amour est malade c’est d’abord du patriarcat. Une évocation des lignes de forces qui trament nos existences, et des points de bascule qui les emmêlent, pour le meilleur comme pour le pire. Il y a dans la langue de Groff une tendresse tissée d’antifascisme. C’est beau, nécessaire, ça emporte, ça donne le goût de se battre.
“Les trois enfants vécurent. Finalement, ils eurent la vie sauve et luttèrent pour survivre et pour aimer loin de cet endroit et de ce moment, chacun trouvant un endroit sûr, un boulot, des gens et des maisons sans violence. Mais toujours en elle ma mère sentirait souffler ce vent silencieux, un vent qui mourait puis de nouveau soufflait en rafales, faisant rage à chaque moment de sa vie qui suivit celui-là. Elle fit de son mieux, mais ne put éviter de me transmettre ce vent. Il s’est insinué en moi à travers son sang, à travers chaque bouchée de nourriture qu’elle préparait pour moi, à travers chaque nuit qu’elle passait à attendre, tremblante de peur, que je rentre à l’heure, à travers chaque réprimande, à travers tout ce qu’elle m’interdisait de dire, de penser, de faire, d’être, à travers toutes ses manières de m’enseigner comment me mouvoir en ce monde en tant que femme. Elle était loin d’être la première à sentir ce vent souffler en elle, et bien sûr je ne serai pas la dernière. Quand je regarde autour de moi, je le vois chez tant d’autres femmes qui se le sont transmis depuis des temps immémoriaux, ce vent noir et incessant qui fait rage en moi”.
Bagarre , Lauren Groff, Éditions de l’Olivier, mai 2026, 22 euros.