Le 26 mars 2026, la proposition de loi visant à “renforcer l’enseignement à la défense nationale dans le cadre du parcours de citoyenneté”
1 a été adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale. Elle doit ensuite être discutée par le Sénat puis rediscutée à l’Assemblée nationale. Cette loi est portée par le groupe Les Démocrates (affilié au Modem).
Suite à la découverte par le grand public et par les media que cette loi avait été votée en première lecture, son promoteur, Christophe Blanchet, a voulu être rassurant, en affirmant qu’aucun poste d’enseignant·e ne serait créé et que cet enseignement pourrait se faire dans le cadre des cours déjà existants, dès la classe de 6e 2.
Mettre la main sur les corps et les esprits des élèves
Pourtant, à lire l’exposé des motifs de cette loi, ainsi que le rapport de la commission des affaires culturelles, il y a de quoi être plus qu’inquiet.
Ainsi l’exposé des motifs de la loi précise que la “création d’un cours structuré et obligatoire de défense globale, intégré à l’emploi du temps scolaire et articulé avec le parcours de citoyenneté” fait partie de ses objectifs. À terme, les élèves auront une heure de cours chaque semaine sur les questions “de défense”.
L’exposé des motifs donne l’exemple à suivre : les lycéen·nes estonien·nes ont droit à 35 séances de cours “défense” de 35 minutes. Le projet de loi se félicite que dans ce pays “grâce à la pédagogie inculquée depuis le plus jeune âge, jusqu’à ce module-là, ce sont 90 % d’une classe d’âge qui souhaitent participer [à un camp d’initiation à la vie militaire]” lors d’un week-end au terme de leur scolarité.
Les cours pourront être donnés par des enseignant·es et des militaires réservistes, autrement dit des soldat·es. Comment justifier une telle présence dans nos établissements ? : “La participation de réservistes permettrait la transmission aux élèves d’une vision incarnée et pratique de la chose militaire, voire inspirer des vocations” 3. Dans le projet de loi, il était même initialement prévu que les programmes et les modalités soient fixés conjointement par les ministères de l’éducation nationale et celui des armées, mais le texte voté en première lecture précise que notre ministère garde la main sur les programmes. Avant de déployer un dispositif avec les réservistes, Blanchet souligne que l’objectif est d’intégrer une sensibilisation à la défense nationale au sein des disciplines existantes en intégrant des clés d’entrée dans les programmes existants : “Dans chaque matière, on peut aborder ce qu’est la défense nationale, sans que cela se limite au seul cadre militaire […] Peut-on parler de défense nationale en physique ? Évidemment, puisque ce sont des physiciens qui ont inventé la puissance nucléaire. L’étude de la vitesse de propulsion des missiles, de la sécurisation des réseaux électriques, c’est de la défense nationale”. Chaque enseignant·e sera donc amené·e non seulement à se former mais aussi intégrer cet enseignement dans ses cours.
Quel est le contenu qui devrait être transmis aux élèves ? Topos sur “les menaces qui visent la France”, “la sécurité des ressources notamment ultramarines”, “la sécurité des approvisionnements et des infrastructures critiques”… En utilisant des euphémismes comme “sensibiliser” les élèves ou leur “donner des clefs de lecture” du monde dans lequel nous vivons, il s’agit en fait d’inculquer la vision du monde des militaires français, une vision coloniale, impériale et extractiviste, dans laquelle on tait par exemple le fait que la France est une menace pour de nombreux peuples et pays : mainmise sur les territoires dits d’outre-mer, “précarré” africain se traduisant par de nombreuses interventions militaires, possession de l’arme atomique 4, etc.
Contrairement aux propos rassurants de Christophe Blanchet, l’objectif, avec ce projet de loi, est bien de faire en sorte que l’armée mette progressivement la main sur les corps et les esprits des élèves : il s’agit de les préparer, dès la 6e, soit dès 10 ans, à entrer dans l’armée et à leur faire faire la guerre. C’est bien l’embrigadement et la militarisation de la jeunesse qui sont portés par ce projet de loi.
Enrôler les personnels dans un projet militariste

Mais ce n’est pas tout. Le texte officiel précise que pour mener à bien des guerres, il faut un soutien sans faille de la population : “la capacité de notre nation à se défendre serait minée si les relations entre les armées et les citoyens étaient trop distendues” 5.
Les moments consacrés à “la défense de la France” pourraient être pris en charge par des militaires et par des enseignant·es. Mais parfois, ces dernier·ières ont la double casquette. Christophe Blanchet rappelle dans les “travaux de la commission” que 6600 enseignant·es sont déjà réservistes. Le texte rêve que d’autres leur emboîtent le pas, et deviennent à leur tour réservistes, pour faire d’une pierre deux coups : augmenter le nombre de réservistes dans l’armée, et avoir des enseignant·es/soldat·es qui embrigadent les élèves par conviction 6.
Un projet d’extrême-droite porté par l’extrême-centre
L’allocution de Christophe Blanchet, le 25 février 2026, lors des “travaux de la commission”, s’ouvre ainsi :
“Aimons-nous assez la France pour vouloir inciter nos enfants à l’aimer à leur tour avec passion et ferveur ? C’est l’une des questions que nous devons nous poser ce matin. Si le patriotisme n’est pas une obligation, la défense nationale en est une, et ces deux notions ont tout à voir l’une avec l’autre : elles sont complémentaires, indissociables et vitales”.

L’auteur du rapport nous fait ainsi comprendre que derrière les mots de résilience nationale, cohésion nationale, défense nationale qui parsèment les textes officiels, il faut entendre “patriotisme” : mais le patriotisme c’est le nationalisme, le chauvinisme, la xénophobie, la préférence nationale… En commission, sa présentation a sans surprise été appuyée par le représentant du RN : “Nous saluons l’initiative de notre collègue Christophe Blanchet à laquelle nous adhérons pleinement, du point de vue tant philosophique que civique”.
Cette loi qui vise à “renforcer l’enseignement à la défense nationale” aurait ainsi pu être écrite par le Rassemblement National.
Il faut s’appuyer sur les freins et les luttes déjà existants pour obtenir le retrait de ce projet militariste, patriotique et nauséabond.
Le rapport de Blanchet à la commission des affaires culturelles et de l’éducation indique que “près de huit enseignants sur dix (77,29 %) considèrent que la défense nationale ne doit pas faire l’objet d’un enseignement dispensé dans le cadre scolaire. Près de neuf enseignants sur dix (88,07 %) disent ne pas avoir été formés à l’éducation à la défense et, surtout, que 69,95 % ne le regrettent pas”. Le rapport le déplore, mais nous nous en félicitons, et nous espérons réussir à maintenir un aussi fort taux de rejet, voire l’augmenter !
Nous saluons les mobilisations des lycéennes et lycéens qui refusent dans un même mouvement la guerre et l’austérité, que ce soit à Marseille, Grenoble, Lyon ou Paris ; celles des parents d’élèves qui refusent de voir leurs enfants embrigadés pour être sacrifiés ; celles des personnels de l’Éducation nationale qui font grève pour dire de “l’argent pour l’éducation, pas pour la guerre”. Les propos du chef d’État-Major des armées, Fabien Mandon le 18 novembre 2025 qui dit que la France doit être prête à perdre ses enfants, a fait l’effet d’un électrochoc et a dévoilé au grand public l’acceptation du gouvernement à participer à un conflit armé.
Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le budget des armées est supérieur à celui de l’Éducation nationale. Cette année encore des milliers de postes d’enseignant.es sont une nouvelle fois détruits au profit de l’explosion du budget de la guerre, alors que Macron met en place un service militaire (volontaire pour le moment), alors que l’armée est déjà par trop présente dans les collèges et lycées (pour ne citer qu’un dispositif parmi des centaines : les Classes de défense et sécurité globale), cette loi vise à accentuer encore plus l’entrisme de l’armée dans l’école, dépossède les enseignant·es des contenus pédagogiques, bourre le crâne de la jeunesse, pour qu’iels acceptent de mourir dans des guerres impérialistes.
Nous avons au contraire besoin d’une hausse du budget de l’Éducation nationale, à hauteur des besoins, pour donner un cadre réellement émancipateur aux élèves, et leur permettre de développer leur esprit critique.
Construisons un large front multiforme afin d’empêcher que cette loi ne soit votée, et obtenir son retrait.
Loïc et Marine
- https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/textes/l17b2385_proposition-lo ↩︎
- https://france3-regions.franceinfo.fr/normandie/calvados/la-defense-nationale-au-programme-des-la-sixieme-quel-est-ce-nouvel-enseignement-qui-fait-deja-polemique-3325022.html ↩︎
- Rapport à la commission des affaires culturelles, p. 13.
https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/rapports/cion-cedu/l17b2523_rapport-fond# ↩︎ - Macron annonçait ainsi le 2 mars 2026 sur la base navale de l’Île Longue : “L’essentiel, comme je le disais, est que tout adversaire ou toute combinaison d’adversaires ne puisse entrevoir la possibilité d’une quelconque frappe à l’encontre de la France sans la certitude de se voir infliger des dommages dont ils ne se relèveraient pas. Il n’est point besoin de symétrie des arsenaux pour cela. Notre doctrine refuse donc l’idée de riposte nucléaire graduée”. ↩︎
- Rapport à la commission des affaires culturelles, p. 5. ↩︎
- “L’engagement de ces derniers [les enseignant.es] dans les réserves serait encouragé” Rapport à la commission des affaires culturelles, p. 14.
↩︎