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Le droit de dépasser des limites

Dominique Sylvain a publié plus de 70 ouvrages, principalement des romans policiers. Notre camarade François Braud l’avait rencontrée après la publication de “La fille du Poulpe” n°4.

L’Émancipation : Comment vous présenteriez-vous à quelqu’un.e qui ne vous connaît pas et/ou ne vous a jamais lue ?

Dominique Sylvain : J’écris des polars depuis 1995 et la publication de Baka ! mon premier roman. Mais je suis avant tout une passionnée de littérature. Je n’écrirais pas si je n’avais pas été nourrie, émue, surprise par des auteur·es tels que Raymond Chandler, Seichō Matsumoto, Elmore Leonard, Patricia Highsmith, Chester Himes, Haruki Murakami. Et bien d’autres.

L’Émancipation : Vous n’étiez pas de la première saison du Poulpe il me semble. En revanche, vous êtes sur la ligne de départ de la seconde saison. Comment cela s’est-il fait ?

Dominique Sylvain : Serguei Dounovetz m’a proposé de participer à l’aventure. J’ai dit oui. Il y a longtemps, on m’avait demandé si je voulais écrire un “Chéryl”, la femme du Poulpe, mais j’avais refusé parce que je n’étais pas séduite par le personnage. Et, surtout, je n’avais pas l’habitude des bibles à cette époque. Les contraintes m’avaient fait peur. Aujourd’hui, je trouve ça presque reposant.

L’Émancipation : Le Poulpe pour vous, c’était quoi ? Et la fille du Poulpe ? Y a-t-il une Bible comme dans la première saison ?

Dominique Sylvain : J’avoue n’avoir jamais lu de “Poulpe”. Mais je savais que c’était une aventure réjouissante, lancée par Jean-Bernard Pouy. Je vous confirme qu’il y a une bible pour la fille du Poulpe, assez stricte d’ailleurs, et que j’ai respectée à la lettre. Désormais, j’ai un côté “brave petit soldat”. La contrainte dope mon imagination. Mais évidemment, pas n’importe laquelle. J’ai été séduite par le fait que Gabriella soit une jeune femme et qu’elle n’en fasse qu’à sa tête. C’était un paradoxe amusant. Je devais respecter une bible pour mettre en scène une fille qui fait ce qu’elle veut.

L’Émancipation : Le thème des réseaux sociaux et des influenceurs et influenceuses semblent vous inspirer. Les utilisez-vous ? Que pensez-vous de leur importance ?

Dominique Sylvain : J’avais proposé le sujet à Glenn Tavennec, à l’époque où il dirigeait la collection “La Bête noire”. Il n’en avait pas voulu. Comme je persistais à penser que l’idée était bonne, je l’ai utilisée pour cette aventure poulpeuse. Je suis comme Gabriella, j’aime bien faire ce que je veux.

Pour ce qui est de l’importance des influenceurs et des influenceuses, j’avais été très intéressée par le duel entre Booba et la directrice d’une agence d’influenceurs, Magali Berdah. Ça avait un côté à la fois shakespearien et grotesque. En plus, à cette occasion, je m’étais intéressée de plus près à Booba et j’avais découvert, avec dix trains de retard, qu’il écrivait des textes brillants.

L’Émancipation : Votre Des clics et des claquesest-il un livre politique ? Mais réaliste ?

Dominique Sylvain : Je l’ai écrit l’été dernier. Au moment des élections européennes. L’ambiance était vraiment très politique. On annonçait un raz-de-marée de l’extrême droite. J’aime beaucoup ancrer mes histoires dans le réel. Peut-être ce texte est-il politique dans ce sens. Pour ce qui est de savoir si c’est un roman réaliste, je crois bien que oui. Car je me suis inspirée de faits réels. Cette histoire d’influenceurs jugés pour avoir conseillé des produits financiers très dangereux à des gens qui ne maîtrisaient pas la situation, ce n’est pas moi qui l’ai inventée.

L’Émancipation : La Fille du Poulpe aurait-elle un côté Don Quichotte (politique) ? Cassandre (écologie) ? Binet (social) ? Porcher (économie) ?

Dominique Sylvain : Peut-être bien Don Quichotte, car elle fait de son mieux, mais ne résout pas grand-chose à la fin. Un peu comme Philip Marlowe quand il luttait seul contre la corruption régnant à Los Angeles, une ville si troublante et si vénéneuse. Mais bon, il est vrai que l’économie m’intéresse, car elle est une clé de compréhension des mécanismes sociaux et politiques. Et du réel.

L’Émancipation : Le Poulpe a-t-il failli à sa mission que vous soyez obligée de la reprendre 30 ans après ?

Dominique Sylvain : Récemment, j’ai rencontré Antoine de Kerversau, l’éditeur historique du Poulpe. Il m’a dit qu’il publiait vaillamment deux Poulpes par mois. Donc, Gabriel Letourneur est toujours bien vivant.

L’Émancipation : Pensez-vous donc que la fiction peut sauver notre réalité ?

Dominique Sylvain : Paradoxalement, je crois que la fiction peut nous aider à regarder la réalité en face. Parce qu’il faut réfléchir pour lire. C’est quand les gens cesseront complètement de lire qu’il faudra s’inquiéter.

L’Émancipation : Avez-vous écrit à la Gabin, l’histoire, l’histoire et l’histoire avant tout ? Vouliez-vous que le lecteur ressente la tension, la lectrice l’effroi (ou inversement) de ce fait divers et de cette histoire ?

Dominique Sylvain : L’histoire, c’est certes important. Mais c’est juste le début, parce que, dans un deuxième temps, il y a le style. Je ne peux pas me contenter d’être une raconteuse d’histoires. Sinon, je serais scénariste, ça paie mieux.

L’Émancipation : Quand va-t-on bientôt avoir des nouvelles de Lola et Ingrid 1 ? Et du Japon 2.

Dominique Sylvain : Il y aura un nouveau “Ingrid et Lola” au printemps 2025. L’histoire se déroule dans l’Entre-deux-Mers. Il y est question de vin et de secrets de famille. Et d’une sorte de statue du Commandeur.

Pour ce qui est du Japon, j’ai écrit une nouvelle très librement inspirée de l’affaire Typhaine Véron, cette jeune femme disparue au Japon, pour la toute jeune maison Akaneko Éditions. Le recueil réunissant plusieurs auteur·es devrait paraître début 2025.

L’Émancipation : Merci Dominique pour le temps passé à nous répondre et pour cette nouvelle lecture roborative.

Dominique Sylvain : Merci à vous, François !

François Braud

  1. Lire Périlleuses Pyrénées (Laffont), Flambant vieux. ↩︎
  2. Lire N comme Noir Nippon avec la Contribution de Dominique Sylvain. ↩︎

Des clics et des claques, (La Fille du Poulpe n°4), Dominique Sylvain, Moby Dick éditions, 2024, 165 pages, 9,90 €.

À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp-librairie@emancipation.fr