Le livre de Gorré et Hirtt, À l’école du capitalisme, est une réédition d’un précédent livre, tenant compte des dernières réformes concernant le système éducatif. Après le bouleversement engendré par la réforme du lycée et du baccalauréat, il n’est pas inutile de revenir sur les lignes directrices qui dirigent les réformes éducatives en France comme ailleurs en Europe.
École et État
Le livre s’ouvre sur un rappel, toujours utile, sur l’évolution des différentes fonctions assignées à l’école depuis sa création à l’époque moderne.

Au XIXe siècle, l’école publique s’institue d’abord comme lieu de socialisation. Son rôle est d’enseigner le respect des institutions bourgeoises et l’amour de la patrie. Au cours du XXe siècle, et plus particulièrement après la Seconde Guerre mondiale, ces objectifs se doublent d’une volonté d’élever les qualifications des travailleurs et travailleuses, pour répondre aux besoins en main d’œuvre des entreprises, principalement des techniciens, techniciennes ou des ouvriers, ouvrières qualifié·es.
Depuis les années 70, l’état de crise économique quasi permanent et la concurrence mondiale exacerbée poussent les États à rationaliser au maximum le fonctionnement des systèmes éducatifs. L’enseignement même doit tendre à répondre le plus efficacement possible aux impératifs de la guerre économique.
La dichotomie actuelle des emplois, entre emplois très peu qualifiés et emplois hautement qualifiés pousse la bourgeoisie à restreindre l’accès à l’éducation pour une part exponentielle de la population. On l’a vu ces dernières années, avec la création de Parcoursup ou les remises en cause du collège unique.
Il s’agit d’aller toujours plus loin vers le développement de l’employabilité, pour maintenir la réserve de main d’œuvre disponible et exercer une pression à la baisse sur les salaires. Toute référence aux qualifications doit être abandonnée car elles constituent des freins à la dérégulation des droits collectifs des salarié·es arrachés de longue lutte à la bourgeoisie. Le/la salarié·e est rendu·e responsable de son employabilité, à un âge de plus en plus précoce.
Contenus enseignés
Le développement de l’enseignement par compétences se poursuit, tendant vers le formatage des élèves en futur·es salarié·es dociles. Les savoirs enseignés sont dévalorisés, réservés à une minorité d’élèves destinée à poursuivre leurs études. Ainsi, l’utilisation des TIC (technologie de l’information et de la communication) se développe, en dépit de toutes les études montrant leurs effets néfastes sur les apprentissages. De fait, l’utilisation du numérique reste très inégalitaire et peut générer beaucoup de découragement chez les élèves.
Au-delà des économies réalisées avec l’abandon progressif de l’utilisation de manuels papiers, l’utilisation des TIC constitue un outil formidable de standardisation des pratiques pédagogiques et de privatisation par morceaux de l’Éducation nationale. Nombre de startup de l’edtech sont à l’affut. Ainsi se mettent peu à peu en place des applications numériques, “assistants” pédagogiques utilisant ou non l’IA. Cela va dans le sens de la volonté de recruter des enseignant·es “bêtes” et dociles exécutant les bonnes pratiques pédagogiques validées par l’État, contre l’aspiration largement partagée par la profession de fournir aux élèves savoirs et esprit critique. C’est dans ce sens que s’oriente le recrutement et la formation des futurs enseignants et enseignantes.
Privatiser, déréguler, territorialiser
Un autre point intéressant développé dans le livre est l’étude des logiques à l’œuvre, dans la marche vers la mise en concurrence des établissements et la privatisation.
Une des premières étapes consiste ainsi en développer l’autonomie des établissements, détricoter le cadre national de l’éducation pour adapter (à la baisse) les exigences en fonction du public visé. Ainsi, cela va de pair avec le développement du marché scolaire, où les familles sont contraintes de faire des choix, contre la mixité des publics. Le privé n’a jamais autant eu le vent en poupe, poussé par la détérioration des conditions d’enseignement dans le public et par les inquiétudes générées auprès des élèves et des familles quant à la possibilité de suivre les études supérieures voulues.
Face à la résistance rencontrée sur le terrain, notamment contre l’instauration des groupes de niveau au collège, un des moyens utilisés est l’instauration de contrats d’objectifs basés sur les évaluations standardisées qui se multiplient à presque tous les niveaux. On passe ainsi d’une logique de seuil pour l’éducation prioritaire à une logique de contractualisation comme prévu pour le plan des 800 collèges à la rentrée. En dépit du satisfecit des organisations syndicales, la possibilité de constituer des groupes différenciés au collège demeure, et le plan 800 collèges n’est qu’un avant-goût du développement de l’autonomie et de la mise en concurrence des établissements.
L’ouvrage a le grand mérite de mettre en cohérence les différentes attaques menées contre l’école publique, de la maternelle à l’université, alors que le gouvernement pose les premières pierres de réformes d’ampleur pour l’après 2027, sous couvert d’adaptation à la baisse démographique. On pourra seulement regretter le peu de place laissée à l’analyse du processus de militarisation de l’école.
Mathieu Pradel
À l’école du capitalisme, Cécile Gorré, Nico Hirtt, Christian Laval (Préface), Agone, 264p., 16€.
À commander à l’EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12, edmp-librairie@emancipation.fr