Lors de sa Semaine estivale, Émancipation a invité Loïc Fournil pour qu’il présente son livre Économie de guerre, leur feuille de route et la nôtre (Éditions Le monde à l’envers, juin 2026). Il nous a également accordé cette interview dans laquelle il revient sur la genèse du livre, analyse l’actualité militariste, et donne quelques pistes d’action, notamment dans l’Éducation nationale.
L’Émancipation : Loïc, peux-tu nous dire quel est le sujet de ton livre ?
Loïc Fournil : En juin 2022, quelques mois après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Emmanuel Macron annonce que la France doit passer en “économie de guerre”. Il va falloir produire plus d’armes en moins de temps. Dans la foulée, il commande un rapport parlementaire. Christophe Plassard, un député Horizon, est chargé d’auditionner toute la fine fleur des patrons français afin de savoir ce qu’ils pensent. Au printemps 2023, en plein pendant la lutte contre la réforme des retraites, sort un rapport intitulé Économie de guerre. J’ai découvert l’existence de ce texte début 2025. J’ai été très choqué de le lire, tant sur sa forme, que sur son contenu, parce que des préconisations de cet obscur texte étaient déjà en vigueur !

L’Émancipation : Justement, que contient le “rapport Plassard” ?
Loïc Fournil : Il s’agit d’un ensemble de revendications du patronat de l’armement que Plassard a mis en forme. Le patronat réclame plus de commandes de l’État, de détruire le Code du travail dans ce secteur spécifique et le droit à la retraite, ainsi que tout un ensemble de normes de protection de l’environnement, mais aussi de la population.
Mais ce n’est pas tout : il réclame, afin de pouvoir mieux exporter les nouvelles armes, que l’État français les utilise dans des guerres aujourd’hui. C’est ahurissant : Macron nous dit qu’il faut se réarmer pour se défendre et dissuader d’éventuelles guerres dans le futur, mais le patronat a besoin de guerres dès maintenant.
Enfin, de nombreuses préconisations concernent l’ensemble de la société : pistes pour financer les entreprises d’armement avec l’argent du Livret A, conversion d’entreprises civiles vers le militaire, destruction de ce qu’il reste du Code du travail, accélération du pillage des ressources naturelles, transformation des écoles en simple lieu de recrutement pour l’armée et les entreprises d’armement, et remise en cause de la liberté d’expression et d’organisation !
L’Émancipation : Ce qui est écrit dans ce texte semble très grave, mais comme beaucoup de rapports parlementaires, est-ce qu’il y a eu des suites ?
Loïc Fournil : Justement, ce que l’on voit rétrospectivement, c’est que ce texte du patronat de l’armement a vraiment servi de feuille de route au gouvernement. Il permet de comprendre la logique d’ensemble, entre les budgets militaires qui atteignent des records et qui sont votés année après année, la transformation du Service National Universel en Service National Volontaire, l’actualisation de la Loi de Programmation Militaire votée au printemps qui met en place un “état d’alerte de sécurité nationale”, le projet de loi Blanchet qui cherche à inclure des cours de “défense” à la sauce Macron dans le planning hebdomadaire des élèves, les projets de réouverture de mines partout en France, ou la promotion du patriotisme… tout ceci est cohérent : il s’agit de militariser l’ensemble de la société à grande vitesse, pour que nous participions ensuite de façon enthousiaste à des guerres.
L’Émancipation : Tu as parlé de cours sur la “défense” pour les élèves et de préparation de la population à la guerre, mais n’est-ce pas une bonne chose du fait des menaces qui guettent la France ?
Loïc Fournil : Il faut se rendre compte que le discours dominant inverse les rapports de domination : on entend que la France serait une petite nation chétive, à la merci des géants de ce monde (États-Unis, Russie, Chine…), qui pourraient nous attaquer physiquement à tout moment.
Pour ce qui concerne spécifiquement la “menace russe” qui est beaucoup mise en avant, pour l’instant ce pays est englué en Ukraine. Ce qui me choque, c’est que Macron agite le spectre d’une attaque d’ici 2028 et militarise toute la société, mais en même temps, la France continue d’alimenter l’économie de guerre de Poutine, en lui achetant pétrole, gaz, uranium, ammoniac… La politique de Macron fait partie du problème.
Il faut essayer de garder en tête que dès l’été 2025, la France avait positionné des navires au large du Venezuela contribuant à pressurer ce pays, que la France a participé à la guerre contre l’Iran au printemps 2026 au point de ne plus avoir assez de missiles, que l’armée française intervient régulièrement en Afrique pour exfiltrer des présidents/ dictateurs rejetés par leur population, etc. Actuellement 30 000 militaires sont déployés sur les cinq continents 1pas pour défendre les populations, mais pour défendre les intérêts des capitalistes français.
Par ailleurs, la France, en étant le 2ème vendeur d’armes au monde, participe à la brutalisation de nombreuses populations.
Enfin, Macron a rappelé lors de son discours de mars 2026 sur l’Île Longue, que non seulement la France était dotée de l’armée nucléaire, mais qu’il était prêt à radier de la carte tout ennemi qui bougerait une oreille contre les intérêts du pays. La France est une menace pour de très nombreux pays, mais ce n’est pas ça qui sera enseigné aux élèves.
L’Émancipation : Qu’as-tu pensé du discours de Macron à l’occasion du défilé militaire du 14 juillet ?
Loïc Fournil : En quelque sorte, il persiste et signe. Il a dit : “Nous avons lancé l’économie de guerre. Est-ce suffisant ? Non”, nous promettant encore plus d’effort de guerre. Il a affirmé que “défendre la paix et la liberté”, ça se faisait “au prix du sang”. On ne peut pas être plus clair sur le projet de la bourgeoisie française.
L’Émancipation : Dans ton livre, est-ce que tu donnes des pistes d’action ?
Loïc Fournil : Bien sûr. Déjà je veux saluer toutes celles et ceux qui sont déjà mobilisé·es, qui organisent des soirées, des week-end antimilitaristes, des rassemblements, des manifestations, des actions… Dans l’Hexagone, la lutte est protéiforme. Une des choses qui peut être utile en termes de méthode, c’est d’essayer de ne pas saucissonner nos luttes. En creusant un peu, de nombreux combats en cours sont en lien avec la militarisation de la société : coupes budgétaires dans la santé, l’école, les pompiers… sont des conséquences de l’austérité militariste. De même en matière d’écologie : l’armée et les entreprises d’armements sont d’énormes producteurs de gaz à effet de serre, leurs terrains et usines s’agrandissent, détruisant des terres cultivables. La Macronie commence à essayer de museler l’antimilitarisme, j’espère que les associations de défense de la liberté d’expression, les syndicats et les partis, vont aussi s’emparer de ces questions.
L’Émancipation : Et plus spécifiquement à l’Éducation nationale, que peut-on faire ?
Loïc Fournil : Il y a un enjeu particulier sur l’école. Les écolièr·es et les étudiant·es d’aujourd’hui seront peut-être la chair à canon de demain. Je pense qu’une lutte spécifique est à mener contre la loi Blanchet visant à “renforcer l’enseignement à la défense nationale”, qui n’est pas encore votée. Ce qui est dit dans cette loi et le rapport qui l’accompagne, c’est qu’il faut “aimer son pays” et “renforcer le patriotisme”. De même, Édouard Geffray a annoncé qu’il y aurait des cérémonies patriotiques obligatoires autour du 11 novembre. Dans l’Éducation nationale, il y a de quoi mener des actions spécifiquement antimilitaristes dès la rentrée de septembre.
Interview réalisé par Emma et Emmanuelle
Économie de guerre, leur feuille de route et la nôtre, Fournil Loïc, Le monde à l’envers, juin 2026, 72 p., 5 €.
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