Pierre Monatte a pu écrire de la Fédération nationale des instituteurs et des institutrices (FNSI) qu’elle avait été, au sein de la CGT, la seule fédération « restée fidèle durant la guerre à l’internationalisme ouvrier ». Ce ne fut cependant qu’à sa conférence nationale d’août 1915 que la FNSI adopta une orientation pacifiste et internationaliste. Car les militants dispersés à travers la France qui ne voulaient pas se renier durent passer un an à se rassembler pour tenter de remonter le courant et à convaincre Hélène Brion et Fernand Loriot, les deux seuls membres du bureau fédéral resté à Paris qui, emportés par la vague chauvine qui suivit la déclaration de guerre de l’Allemagne, s’étaient déclarés partisans de l’Union sacrée.
Certes, plusieurs syndicats de la Fédération défendirent eux aussi le ralliement de Jouhaux et de la direction de la CGT aux exigences de la défense nationale, et demeurèrent jusqu’au-boutistes pendant toute la durée du conflit. Il n’en reste pas moins que les historiens n’ont pas manqué de relever la place importante dans la mouvance pacifiste de ces « modestes » enseignant.es de l’école primaire qui ont su raison garder et ne sont pas laissé submerger par la vague nationaliste et xénophobe comme l’ont fait tant de beaux esprits, d’écrivains à la mode ou d’universitaires de renom dont les insanités proférées à l’époque ne cessent aujourd’hui de nous stupéfier.
Au printemps 1917, ils devinrent les cibles privilégiées de la répression qui s’en prit aux pacifistes avant même l’avènement du gouvernement Clemenceau. Les sanctions administratives, les révocations et les condamnations se multiplièrent en 1918, l’année qui vit se disloquer la minorité pacifiste de la CGT. Malgré l’espoir qu’avait fait naître la révolution d’Octobre, la fin de la guerre fut une période particulièrement difficile pour la FNSI.
SI la Fédération a pu jouer un rôle de premier plan dans le mouvement anti-guerre pendant le conflit, c’est que le pacifisme et, dans une certaine mesure, l’antimilitarisme, étaient dans l’ADN du syndicalisme enseignant dès ses balbutiements au tout début du XXe siècle.
Le pacifisme des instituteurs syndicalistes avant 1914
Pourtant, l’école laïque au début de la 3e République est aussi une école du patriotisme, une école militarisée comme en témoigne la devise de la Ligue de l’enseignement « par le livre et l’épée ». Il s’agit de préparer la « revanche » sur l’Allemagne qui avait annexé l’Alsace et une partie de la Lorraine en 1871. D’où la tentative de militarisation de l’école : les exercices militaires avec les fameux fusils en bois et les « bataillons scolaires » pour les garçons à partir de 12 ans. Mais très rapidement de nombreuses voix s’élèvent contre cette tentative d’endoctrinement et d’embrigadement de la jeunesse qui grève le budget des communes. Le nombre des bataillons scolaires décline très rapidement : dès 1893, ils ont pratiquement disparu pour donner naissance à des sociétés de gymnastique ou de tir.
Cependant c’est surtout l’Affaire Dreyfus qui va accélérer, au tournant du siècle, le rejet de cette militarisation de la jeunesse scolaire par une bonne partie des instituteurs et des institutrices. François Bernard a pu écrire que « La génération qui fit le syndicalisme universitaire fut la fille spirituelle de l’Affaire Dreyfus1 ». On en a une illustration avec les carnets dans lesquels Louis Bouët, l’un des pionniers de ce syndicalisme, consignait à l’école normale d’Angers, de 1898 à 1901, les péripéties de l’Affaire relatées par les journaux et commentées dans la cour de l’école par le directeur. « Un travail immense et profond se faisait dans les esprits ; l’analyse, la critique s’exerçait désormais dans des domaines qui, jusqu’alors, semblaient interdits : armée, patrie, magistrature, propriété. » L’armée a perdu son prestige et l’antimilitarisme pénètre profondément au sein du personnel de l’enseignement primaire, surtout parmi les plus jeunes. L’alliance du sabre et du goupillon, évidente pendant tout le déroulement de l’Affaire favorise également la progression et la radicalisation de l’anticléricalisme. La patrie n’est plus cette idole intangible à qui tout doit être sacrifiée. Un « socialisme, encore vague, et sentimental, se développe ». Mais, parmi ces jeunes instituteurs et institutrices, certain.es franchissent le pas et adhérent à une organisation socialiste (Parti socialiste français de Jaurès, Parti socialiste de France de Guesde ou fédérations autonomes) et se retrouveront dans le PS-SFIO en 1905. C’est le cas de tous et de toutes celles qui animeront le combat pacifiste de la FNSI pendant la guerre : Louis Bouët, Marie Guillot, Ismaël Audoye, Hélène Brion, Fernand Loriot…
Ce nouvel état d’esprit se manifeste d’abord dans les amicales qui regroupent dans chaque département la grande majorité des instituteurs et des institutrices. A l’origine, il s’agissait essentiellement de sociétés de secours mutuel, régies par la loi de 1901, qui organisaient chaque année une assemblée générale présidée la plupart du temps par l’Inspecteur d’académie ou le recteur. Leurs AG étaient suivies d’un banquet et d’un bal très fréquentés. Mais, progressivement, sous l’influence de ces jeunes instituteurs « radicalisés », on y discute aussi des conditions de travail, des traitements, de la défense de l’école laïque face aux menaces cléricales ; on y critique les manuels chauvins qui « enseignent la haine ». Un certain internationalisme s’y exprime, notamment à leur congrès national de 1903, qui se tient à Toulon en présence du ministre de l’Instruction publique, à l’issue duquel les délégués entonnent l’Internationale après avoir chanté La Marseillaise, au grand scandale de la presse de droite et d’extrême-droite mais aussi du Temps, le journal de référence de la bourgeoisie française, et de certains organes du Parti radical qui ne cesseront par la suite de s’en prendre à ces enseignants « antipatriotes ». Ce nouvel état d’esprit apparait également dans les bulletins des amicales. Ainsi dans celui de la Drôme où l’on peut lire par exemple dans un article publié en 1903 :
« Les parlementaires bourgeois qui jettent l’or à pleines mains quand il s’agit du budget de la guerre, viennent à nous les mains vides et nous disent : “il n’y a pas d’argent pour l’amour, pour la vie”, mais il y en a pour la haine, pour la mort. »
Cependant cet antimilitarisme n’entraîne pas le rejet du patriotisme comme le confirme la résolution votée au congrès des amicales de 1905 :
« Les instituteurs français sont passionnément attachés à la paix : ils ont pour devise “guerre à la guerre” ; mais ils n’en seraient que plus résolus pour la défense de leur pays le jour où il serait l’objet d’une agression brutale. ».
Cette justification de la guerre défensive suscite ce commentaire de Gustave Hervé, « l’homme sans patrie », pour qui la seule guerre envisageable est celle du travail contre le capital :
« Nous défendrions notre patrie si on l’attaquait. Oui, ce serait très beau cela, si on savait exactement qui est l’agresseur ; mais le malheur est qu’on ne le sait jamais au moment où il faudrait le savoir ».
Ces instituteurs et ces institutrices entendent concilier un patriotisme rejetant tout chauvinisme avec un pacifisme teinté d’antimilitarisme. Cette position, que l’on peut qualifier de jauressienne, sera aussi celui que défendront les militants de la FNSI, à quelques exceptions près, et les responsables de l’Ecole émancipée avant et après 1914. Il est aussi celui de la Revue de l’enseignement primaire et primaire supérieur, l’une des plus lues parmi les nombreuses revues pédagogiques paraissant à cette époque. Ce qui explique le remplacement de Gustave Hervé par Jaurès et Marcel Sembat à la tête de sa rédaction en 1905. D’autre part, ce positionnement n’est partagé que par une fraction du corps des instits, la plus jeune, la plus dynamique, très souvent socialiste et surreprésentée dans les congrès, comme cela arrive souvent.
Cette génération, qui a fait son éducation politique pendant l’Affaire, est à l’origine de la création des premiers syndicats dès 1903 et de la fondation de la FNSI deux ans plus tard. Mais ce n’est pas leur antimilitarisme qui les pousse à prendre le risque de se regrouper dans des syndicats à une époque où ce droit n’est pas reconnu aux fonctionnaires. Ce qui les motive, c’est ce que François Bernard a appelé le triple joug :
- l’ingérence des hommes politiques dans leur carrière, le clientélisme le favoritisme d’autant plus qu’ils sont nommés par le préfet et non pas par le recteur d’académie ;
- l’arbitraire de l’administration de l’Instruction publique et en particulier l’usage systématique du déplacement d’office qui ne nécessite pas la consultation préalable du Conseil départemental de l’enseignement primaire où siègent des représentants du personnel ;
- l’autoritarisme des directeurs et des directrices d’école qui s’attribuent la surveillance de la vie privée de leurs adjoints et adjointes et leur impose des règlements draconiens et souvent leurs conceptions pédagogiques. Or les amicales sont très souvent dirigées par les directeurs qui font barrage aux revendications de leurs adjoints.
C’est en réaction contre ces abus et devant la réticence, pour le moins, de nombreuses amicales à les défendre que, dans certains départements, ces adjoints vont créer leurs propres amicales, les Emancipations qui assez rapidement vont se transformer en syndicats à partir de 1903. Ces derniers, et quelques rares amicales généralistes syndicalisées, se regroupent deux ans plus tard et fondent la FNSI. Ce qui n’empêche pas la quasi-totalité de leurs adhérent.es de continuer à intervenir dans les amicales. Les syndicats doivent faire face à la répression gouvernementale, heureusement intermittente du fait de l’instabilité ministérielle, et malgré la révocation de Marius Nègre, son premier secrétaire général 2, la FNSI parvient à survivre. C’est bien évidemment la fondation de syndicats par des fonctionnaires qui sert de prétexte à cette répression mais aussi, et peut-être surtout, leur volonté de rejoindre la CGT acquise au syndicalisme révolutionnaire. Profitant d’une période de moindre intensité répressive, la Fédération, pas plus de 3 000 adhérent.es au maximum sur plus de 120 000 instituteurs et institutrices, adhère à la CGT dès 1909. A l’initiative d’Ismaël Audoye et de Louis Lafosse, militants du syndicat des Bouches-du-Rhône, elle se dote en 1910 d’une revue hebdomadaire,L’Ecole émancipée (EE) éditée à Marseille sous leur responsabilité, où vont d’exprimer les différentes facettes de son antimilitarisme :
- l’armée brise les grèves, réprime les manifestations ouvrières et même celles des viticulteurs pour défendre les intérêts de la bourgeoisie ;
- elle est l’instrument de la colonisation ; à propos du Maroc, en 1912, on peut lire par exemple dans L’EE :
« Nos guerriers continuent à pacifier le Maroc et naturellement ils s’y emploient avec les moyens mis à leur disposition par l’administration : canon, mitrailleuses, fusils, incendies… »
Mais on ne trouve pas dans la revue une réelle analyse du rôle de l’impérialisme dans cette accélération de la colonisation ;
- l’armée est liée au capitalisme :
« Emu par cet élan patriotique, le Parlement ne peut refuser aux banquiers et aux constructeurs d’avions les 30 millions qu’ils réclament. El sous verrez qu’il saura les trouver. »
- elle constitue un obstacle à l’extension de la démocratie. L’EE s’élève contre le caractère autoritaire de l’armée, sa discipline basée sur la contrainte et la force brutale. L’abrutissement auquel elle aboutit est l’antithèse absolue de la pédagogie « rationnelle et humaine » qu’elle entend promouvoir, une pédagogie basée sur l’égalité et la fraternité. L’EE s’associe aux campagnes pour l’abolition des bagnes militaires.
La FNSI dénonce également « les manuels chauvins », encore trop souvent utilisées dans les salles de classe, et se bat pour obtenir leur radiation des listes des livres autorisés dans les écoles primaires.
Cependant, cet antimilitarisme n’occupe qu’une place relativement modeste dans la revue. On y trouve plus de courts articles, en particulier pour dénoncer les brimades que subissent les soldats dans les casernes, que d’études de fond. La Fédération n’entreprend aucune action spécifique sur ce thème et aucun congrès fédéral, de 1910 à 1913, ne met à son ordre du jour la question de la guerre.
Cela n’empêche pas L’EE et la FNSI d’être malgré tout les cibles privilégiées de la presse réactionnaire et « modérée » qui régulièrement, dénonce avec violence leur antimilitarisme et leur antipatriotisme, et, à la Chambre des députés, des « interpellations au gouvernement » émanant des politiciens de droite, et parfois de certains députés radicaux. Cette campagne quasi permanente atteint son point d’orgue avec ce que cette presse appelle « le scandale du Sou du soldat » qui va faillir entraîner la disparition de la Fédération. Son congrès d’août 1912 vote le principe de la mise place par ses syndicats du « Sou du soldat » qui existe déjà dans de nombreuses organisations de la CGT : une petite aide pécuniaire versés aux syndiqués sous les drapeaux pour maintenir le lien avec leur organisation. Sous prétexte que quelques syndicats cégétistes joignent à ce versement de la propagande antimilitariste, les instituteurs syndiqués sont accusés de « bafouer la patrie et d’inciter à la désertion ». La campagne prend une telle ampleur que le ministre ordonne la dissolution de leurs syndicats. Plusieurs d’entre eux s’exécutent. Les autres résistent, sous l’impulsion de Louis et Gabrielle Bouët, des Marseillais et d’André Chalopin, secrétaire du syndicat de la Seine, qui accepte d’assumer la direction de la Fédération. La CGT apporte immédiatement son soutien aux instituteurs syndiqués qui publient un Manifeste récusant les accusations d’antipatriotisme sans pour autant renier leur idéal de transformation sociale. La justice ordonne la dissolution de quelques syndicats dont les responsables sont condamnés à des amendes symboliques. Ces derniers temporisent, à l’initiative de leur avocat, un certain Pierre Laval, et multiplient les appels. Finalement, à l’approche des élections de 1914, le gouvernement calme le jeu et les poursuites sont abandonnées à l’occasion de l’amnistie qui suit l’élection de Poincaré à la présidence de la République en janvier 1913.
La Fédération n’a donc pas disparu mais sort affaiblie de la tourmente. Cependant ceux et celles qui ont eu le courage de résister aux injonctions gouvernementales se sont aguerris et on fait preuve d’un sang-froid, d’une détermination et d’un courage qui convainquent définitivement les militants ouvriers qui en doutaient encore qu’ils et elles ont toute leur place dans la CGT. Elle parvient assez vite à rebondir et à retrouver le nombre d’adhérents qu’elle avait en août 1912. Elle s’efforce dans un premier temps de ne pas relancer la polémique sur son antimilitarisme, mais, les menaces de guerre s’amplifiant, elle soutient le rapprochement entre la CGT et la SFIO et participe à la campagne qu’elles organisent en 1913 contre la loi des 3 ans qui « ne vise qu’à accroitre la tension européenne ». Elle dénonce l’augmentation sans précédent des crédits de guerre dans le « budget de mort » de 1914 de même que les manœuvres militaires à proximité de la frontière allemande. Pour elle, il ne fait aucun que le gouvernement français est lui aussi un fauteur de guerre. « Il reste que dans notre république, une infime minorité, deux ou trois ministres, un président ont pu engager le pays dans une politique telle que les difficultés extérieures nous menacent à chaque pas et cela sans que le peuple en soit informé, sans qu’il sache à quel abattoir », peut-on lire dans L’EE du 27 juin 1914, la veille de l’attentat de Sarajevo. Mais « le cataclysme de l’été 1914 ne fut prévu par personne avec une telle précision, il surprit tout le monde 3 : le 1er août la Première Guerre mondiale commence.
Le ralliement de la FNSI à la minorité pacifiste de la CGT
Le brusque ralliement des dirigeants de la CGT et du Parti socialiste à l’Union sacrée, officialisé le 4 août par le discours prononcé par Jouhaux aux obsèques de Jaurès, laisse les militant.es complètement désemparé.es, presque prostré.es, comme Marie Guillot qui avouera à Pierre Monatte que, pendant trois semaines, elle a été « comme à moitié abrutie » et incapable d’écrire une seule lettre. Puis elle parvient à rédiger un Appel aux instituteurs et aux institutrices rejetant la responsabilité collective du peuple allemand dans le déclenchement de ce désastre qu’est la guerre. Elle appelle les instituteurs et les institutrices à conserver aussi net que possible le terrain sur lequel « peut germer et se développer le syndicalisme ». Son article paraît en octobre dans le numéro de rentrée de L’EE avec sa conclusion en partie censurée. Ce qui n’est pas le cas des articles rédigés par des syndiqués défendant le ralliement à la Défense nationale. Ismaël Audoye et Louis Lafosse décident alors de ne plus insérer de tels articles auxquels la censure interdit de répondre. Mais ils sont conscients qu’il serait suicidaire de publier immédiatement des contributions ouvertement pacifistes dans un pays dont une partie du territoire vient d’être envahi par l’armée allemande. Pour que leur revue puisse continuer à paraître, il leur faut faire profil bas tout en mettant en garde leurs camarades contre l’Union sacrée. Mais leur correspondance privée indique qu’ils sont parfaitement conscients des véritables causes de la guerre et des moyens d’en finir une bonne fois pour toutes avec ce fléau. Ainsi Marie Guyot dans une lettre adressée à Pierre Monatte et datée du 29 décembre 1914 :
« Admettons l’Allemagne abattue. Les chances de guerre ne disparaîtraient pas, elles seraient seulement déplacées. Il y encore de beaux jours pour le désordre capitaliste. Et le meilleur moyen d’éviter les guerres, c’est d’instaurer un régime de justice sociale où les rivalités seront remplacées par des calculs économiques internationaux. »
La prudence des responsables de L’EE ne suffit à leur éviter les foudres de la commission de censure marseillaise. Le 24 octobre, son secrétaire fait part à Audoye de l’arrêté de suspension jusqu’à nouvel ordre de l’hebdomadaire fédéral. Ses camarades et lui décident alors de créer sans plus attendre une nouvelle revue, L’Ecole. Pratiquant une autocensure préventive, ils parviennent à éviter une nouvelle suspension alors que la commission continue de mutiler même les articles les plus anodins en s’en prenant par exemple à des poèmes de Victor Hugo. Petit-à-petit, les responsables de la revue apprennent à tirer parti de certaines incohérences de la censure et s’enhardissent. Ainsi les passages censurés parviennent par la poste aux abonnés. Au fil des mois, L’Ecole, rebaptisée L’Ecole de la Fédération en juin 1915, redevient un organe de plus en plus ouvertement syndicaliste, pacifiste et internationaliste où peuvent s’exprimer les militants de province qui déplorent le mutisme des dirigeants de leur Fédération et leur alignement sur les positions des dirigeant confédéraux.
Le Conseil fédéral, en dehors de la publication en janvier 1915 d’un appel appelant les militants à reprendre au plus vite la vie syndicale, reste longtemps silencieux. Mais la publication de Au-dessus de la mêlée de Romain Rolland dès septembre 1914, la démission de Pierre Monatte du CCN de la CGT en décembre pour protester contre le refus de la direction confédérale de participer à une conférence internationale projetée par les partis socialistes scandinaves, et plus encore la parution le 1er mai 1915 du premier numéro, non soumis à la censure, depuis le début de la guerre de l’organe de la Fédération des métaux, dirigée par Alphonse Merrheim publiant, entre autres documents, une résolution adoptée par sa commission exécutive qui se prononce en faveur d’une paix « sans conquêtes ni annexions », tous ces éléments redonnent espoir aux militant.es regroupés autour de L’Ecole de la Fédération et les incite à agir.
Le 15 juin, une première réunion de syndiqués opposés à l’Union sacrée se tient à Tours à l’initiative de Marie Mayoux du syndicat de la Charente. Hélène Brion y est conviée et réaffirme son hostilité à toute action pacifiste. Cette fin de non-recevoir n’est pas de nature à décourager une militante comme Marie Mayoux qui rédige le manifeste dont elle avait parlé à Tours. Elle veut y exprimer son pacifisme sans que son patriotisme puisse être mis en doute : « Nous n’avons pas parlé, en août 1914, car nous avons reconnu, comme ceux des nôtres qui ont répondu présent à l’appel de la patrie, la brutale nécessitée d’une défense rapide et efficace contre l’envahisseur ». Mais, maintenant que le front est stabilisé, il faut qu’une proposition de paix soit faite, et « la France se doit de compléter son geste de défense par l’offre spontanée de mettre fin à la boucherie » afin de parvenir à une paix basée sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et le désarmement général par l’arbitrage obligatoire.
Elle fait adopter ce manifeste par sa section syndicale avant de l’envoyer au bureau fédéral ainsi qu’aux responsables des autres syndicats. Il est imprimé à 5 000 exemplaires, dont un grand nombre sont malheureusement saisis quelques semaines plus tard. Le Conseil fédéral condamne cette publication et réitère son refus d’appeler à une paix « qui consacrerait le triomphe de la force et de la brutalité ». Louis Bouët et les militants marseillais saluent le courage des Mayoux, même s’ils ne sont pas d’accord avec certaines de leurs formulations, tout en regrettant sa publication avec des signatures individuelles qui pourrait donner prise à la répression.
Constatant qu’il n’y a plus d’unité de vue dans la Fédération, plusieurs syndicats demandent la tenue d’un congrès avant la conférence nationale de la CGT qui doit se tenir le 15 août, la première depuis le déclenchement de la guerre. Le Conseil fédéral se résout à convoquer la veille une « réunion officieuse ». Celle-ci rassemble une trentaine de délégués qui décident de la transformer en un véritable congrès. A l’issue d’un long débat, la déclaration pacifiste et internationaliste présentée par les syndicats du Maine-et-Loire et des Bouches-du-Rhône obtient une large majorité. Elle affirme que le conflit « fait le malheur des peuples qui ont été entraînés à la guerre alors que leurs intérêts ne sont pas opposés », bien au contraire, et qu’il est nécessaire de reconstruire l’Internationale. Elle donne mandat à ses délégués à la conférence de la CGT de « réclamer de cette organisation une action pour l’entente immédiate avec les organisations ouvrières des pays belligérants en vue de mener au rétablissement de la paix, paix qui garantira les droits des prolétariats ». Hélène Brion se rallie à cette déclaration ainsi que Loriot qui propose même de la défendre le lendemain à la conférence confédérale. Sa proposition est acceptée, non sans quelques hésitations, assez compréhensibles au demeurant, par ceux contre qui il a ferraillé toute la journée. Mais, affirmera Louis Bouët, « il n’y eut aucun reproche à lui faire du point de vue internationaliste, ni le lendemain ni plus tard 4 ». A cette conférence Hélène Brion et Loriot votent en faveur de l’ordre du jour présenté par la Fédération des métaux qui va dans le même sens que la résolution votée la veille. Cet ordre du jour est repoussé, mais il permet le regroupement de la minorité pacifiste de la CGT au sein de laquelle la Fédération va jouer un rôle essentiel.
Le lendemain, Loriot et les délégués provinciaux de la FNSI encore présents à Paris se réunissent avec Merrheim, Alfred Rosmer et les autres membres du petit groupe d’opposants à la guerre qui se réunit dans les locaux de La Vie ouvrière. Ce groupe a reçu le renfort des principaux rédacteurs, parmi lesquels Julius Martov et surtout Trotsky, de Nache Slovo, le quotidien des socialistes émigrés à Paris et partisans de la reprise des relations entre les partis socialistes européens. Alfred Rosmer a rappelé dans son livre Le Mouvement ouvrier pendant la guerre tout ce que lui et ses camarades de La Vie ouvrière devaient à leurs camarades de Nache Slovo qui, entre autres choses, leur ont apporté « une information étendue » sur la situation en Allemagne et bien sûr en Russie. La réunion décide de déléguer des représentants à la conférence qui se tiendra en septembre à Zimmmerwald, en Suisse, avec des socialistes et des syndicalistes d’une dizaine de pays européens. Les militant.es de la FNSI mandatent Merrheim pour les représenter à cette conférence dont le compte rendu fera l’objet d’une brochure éditée par la Fédération des métaux et que la FNSI contribuera à diffuser. En novembre, Héléne Brion et Loriot participent à réunion de fondation du Comité pour la reprise des relations internationales (CRRI).
Les instituteurs et les institutrices syndicalistes se retrouvent ainsi bien malgré eux sur le devant de la scène. Ils sont simplement restés fidèles à leur idéaux révolutionnaires et ont refusé de les mettre entre parenthèses jusqu’à « la victoire finale », comme l’on fait la plupart des dirigeants des organisations ouvrières, et de se rallier à l’Union sacrée ».
Le pacifisme de ces militant.es exprime d’abord la conviction que la responsabilité de la guerre n’incombe pas uniquement à l’Allemagne et à ses alliés comme l’affirme le gouvernement français. Que la guerre ait été déclarée par ce pays, que celui-ci ait violé la neutralité de la Belgique, envahi une bonne partie du territoire national ne saurait faire oublier que tous les gouvernements des pays belligérants portent une part de responsabilité dans le déclenchement du conflit. Les instituteurs syndicalistes ne font pas partie de ceux qui font semblant de croire, comme le dira Georges Dumoulin, « que la guerre date du 4 août 1914 et qu’avant il n’y avait rien, pas de question balkanique, pas de convoitises russes sur les Détroits, pas d’impérialisme anglais, pas de revanchisme français, pas de loi des trois ans, pas de préparation de guerre en Russie, rien, sinon une Allemagne préparant la conquête du monde, seulement une social-démocratie complice du Kaiser ». Il est donc primordial d’établir les responsabilités du conflit afin de détruire la légende de la guerre du droit, de la guerre civilisatrice, qui empêche beaucoup d’esprits d’adhérer au pacifisme. Cette guerre, affirme Marie Guillot, n’est et ne peut être que le retour à la brutalité ancestrale. Tout doit être mis en œuvre pour en finir avec cet inutile boucherie.
Les éducateurs que sont les instituteurs et les institutrices syndicalistes refusent par conséquent de prodiguer à leurs élèves cet « enseignement de la haine » que le gouvernement s’efforce de leur imposer. Tous partagent l’indignation avec laquelle Marie et François Mayoux s’élèvent dans l’une de leurs brochures contre le rôle que leur hiérarchie voudrait leur faire jouer :
« Mais ce que nous n’avons jamais accepté, ce que nous n’accepterons jamais, ce que nous repoussons du pied avec répugnance, c’est cette prétention du gouvernement de la République à nous transformer en agents politiques de la plus basse espèce, en propagandistes anti-boches qu’on voudrait nous voir jouer, en missionnaires de la haine la plus aveugle, enfin – honte et infamie – en bourreurs de crânes à l’usage d nos propres élèves. »
En mars 1916, le conseil fédéral de la FNSI adopte une résolution affirmant son refus de la « culture de guerre » que le ministère de l’IP veut leur faire dispenser au même titre que les mathématiques ou la géographie. Elle s’élève aussi contre la participation des enfants à la collecte de fonds pour financer l’effort de guerre. C’est là l’aspect le plus original et le plus remarquable, et donc le plus décrié, de leur pacifisme. L’administration ne saurait admettre qu’ils se dérobent à ce qu’elle estime être leur devoir. Elle les menace et leur inflige des sanctions contre lesquelles le conseil fédéral s’élèvera à plusieurs reprises.
Ce que les minoritaires reprochent aux dirigeants de la CGT, c’est essentiellement d’avoir renié leurs convictions et de s’être rallié l’Union sacrée. Certes, ils regrettent que rien n’ait été tenté après le 31 juillet pour manifester l’hostilité du mouvement ouvrier à la guerre, mais ils ne croient pas que cela aurait pu empêcher le déclenchement du conflit. Pour Marie Guillot, il ne fait aucun doute qu’un appel à la grève générale aurait été un échec, et pas seulement en France : « Dans tous les pays ç’aurait été un mouvement raté : nous ne sommes pas encore la force capable de s’opposer à la vague de haine qui a suivi le déclenchement du conflit. » Mais en revanche les dirigeants n’étaient nullement obligés de hurler avec les loups et de participer au gouvernement d’Union nationale.
Cependant les instituteurs et institutrices syndicalistes n’ont pas tous la même conception du pacifisme ni les mêmes objectifs. Beaucoup de militant.es, comme François et Marie Mayoux, défendent un pacifisme que l’on peut qualifier de patriotique et que résume bien l’amendement à la résolution générale adoptée à leur initiative par le Congrès de la Fédération de 1916 : « Il demeure entendu que dans notre action la Fédération sera guidée par l’intérêt du prolétariat international que le congrès ne sépare pas des intérêts de la patrie française ». D’autres, comme Louis Bouët et Fernand Loriot, n’apprécient que très modérément ce pacifisme un peu trop « patriocard » à leur goût. Ils se référent plus volontiers à l’internationalisme et à la lutte des classes. Mais, comme le reconnaîtra Louis Bouët après la guerre en faisant allusion implicitement au défaitisme révolutionnaire attribué à Lénine, ils étaient obligés, dans un pays « belligérant dont le sixième du territoire est envahi, de mettre à la base de leur lutte pour la paix, la paix sans annexion ni indemnité, selon la formule de Zimmerwald », et de bien faire comprendre qu’ils mènent « une action internationale, une action commune avec toutes les forces des autres pays pour nuire en même temps à toutes les puissances impérialistes » et les forcer à faire la paix afin de ne pas favoriser la victoire de l’une d’entre elles. Tous les militant.es minoritaires sont donc d’accord sur ce point et rejettent avec force l’accusation de défaitisme.
Mais c’est surtout sur les objectifs que les pacifistes doivent se fixer qu’ils s’opposent parfois rudement. Certains, là encore comme les Mayoux, sont persuadés que la poignée de pacifistes que comptent la CGT et le PS ne peut exercer aucune influence réelle sur la marche des événements. Il s’agit essentiellement pour eux d’une « question de conscience » qui les oblige à proclamer, sans s’embarrasser de considérations tactiques, leur refus de voir les gouvernements « faire couler le sang en leur nom ». Il faut préserver l’avenir en regroupant tous ceux qui ne sont pas laissés entraîner dans l’Union sacrée et qui seuls pourront, après la fin du conflit, aider les masses à régler leur compte avec les fauteurs de guerre. D’autres veulent croire au contraire que les peuples désirent, et exigeront dans un proche avenir, l’arrêt du massacre. L’action des organisations pacifistes peut accélérer cette prise de conscience et permettre à cette aspiration à la paix, qui ne peut que grandir, de s’exprimer au grand jour, à condition bien évidemment qu’elles agissent au moment opportun.
Cette divergence est à l’origine de la polémique qui opposera pendant plus d’un an adversaires et partisans de la « censure » exercée par la rédaction de L’Ecole de la Fédération à l’encontre des syndiqués jusqu’au-boutistes. Audoye et Lafosse refusent toujours d’insérer dans la revue les prises de position de ces derniers. Ils pensent ainsi choisir le « moindre mal » et aiment mieux voir l’hebdomadaire fédéral cesser de paraître plutôt que d’accepter qu’une des très rares publications pacifistes publie des « articles majoritaires et guerriers » que la censure laisserait sûrement passer alors qu’elle interdirait les articles pacifistes leur répondant. Les jusqu’au-boutistes ne sont pas les seuls à protester contre l’impossibilité de s’exprimer dans ce qui est aussi leur organe. François Mayoux et d’autres minoritaires comme Hélène Brion, persuadés que le respect des grands principes doit l’emporter sur toute autre considération, s’élèvent contre cette « censure liberticide ». Le congrès fédéral de 1916 se prononce en faveur de la position défendue par la rédaction de la revue. Mais Mayoux conteste les conditions dans lesquelles le vote s’est déroulé et réclame un référendum sur cette question. Le Conseil fédéral, soucieux de mettre fin le plus rapidement possible à cette polémique inopportune, répond favorablement à sa demande. Le résultat de la consultation confirme, mais à une faible majorité, le vote du congrès.
Un rôle déterminant dans le mouvement pacifiste
Ces désaccords n’entravent pas l’action de la Fédération en faveur de la paix, en particulier au sein du CRRI qui publie fin novembre 1915 sous forme de tract un appel A tous ceux qui sont restés fidèles aux nobles idées de la fraternité humaine et qui croient toujours à la nécessité de la reprise des relations et de l’action internationales à le rejoindre. Les militant.es de la Fédération ont souvent été à l’origine des groupes qui relaient en province l’action du Comité. Ils interviennent aussi dans la CGT. Audoye et ses camarades permettent en particulier à la minorité de s’emparer de la direction de l’UD des syndicats confédérés des Bouches-du-Rhône en 1916 puis, l’année suivante, de celle de la Bourse du travail de Marseille. Mais quand il devient évident, après Zimmerwald, que le combat pour la reprise des relations internationales se mène essentiellement dans le PS, les nombreux militant.es de la Fédération qui en sont membres ne tardent pas s’y investir. Non sans réticences parfois, et en ayant souvent le sentiment qu’ils ne sont pas vraiment à leur place dans un parti où l’on semble ignorer « le refus de parvenir » auquel ils sont si profondément attachés. Certains, à l’instar de Marie Guillot, y renoncent assez vite. Mais la plupart persévèrent à l’image de François Mayoux dans la fédération socialiste de la Charente, de Louis Bouët et d’André Vaudeschamps dans celle du Maine-et-Loire. Hélène Brion quant à elle rallie sa section de Pantin au pacifisme zimmerwaldien dont Loriot devient assez vite le principal porte-parole dans le PS au niveau national.
Marcelle Brunet, institutrice à Paris et membre du conseil fédéral, est elle aussi adhérente au PS, mais elle milite surtout dans le groupe des femmes socialistes. C’est l’une des facettes de son engagement féministe que partagent beaucoup de ses camarades syndiquées qui sont fréquemment membres de la Fédération universitaire féministe où elles mènent une propagande active contre la poursuite de la guerre. Certaines rejoignent la section française du Comité international des femmes pour une paix permanente issu Congrès international des femmes pour la paix qui s’est tenu dès avril 1915 à La Haye. A ce comité interviennent également Marthe Bigot, autre institutrice syndiquée enseignant à Paris, et Hélène Brion qui collabore aussi au Comité intersyndical contre l’exploitation de la femme. Cet organisme entend promouvoir l’égalité des traitements entre les hommes et les femmes qui ont été massivement embauchées dans les usines et les ateliers pour remplacer les ouvriers mobilisés.
Les instituteurs et institutrices syndicalistes occupent donc une place déterminante dans le mouvement pacifiste et dans ce que certains historiens ont appelé « la culture pacifiste de guerre » dont L’École de la Fédération a été l’un des principaux et même, dans les premiers temps, le seul vecteur :
« Grâce à L’École de la Fédération, une petite lueur continua à briller dans notre corporation au milieu de l’horrible nuit dans laquelle tout était plongé autour de nous. Car, pendant plus d’un an, notre petite École a été le seul organe de la presse française qui n’ait pas rien voulu abandonner de l’idéal socialiste. Cet idéal, nous n’avons pas toujours pu l’exprimer aussi clairement que nous l’aurions voulu. Il faudra du moins nous rendre cette justice que nous ne l’avons jamais renié 5. »
C’est pour cette raison que Monatte et plusieurs jeunes intellectuels pacifistes, comme le poète Marcel Martinet, s’expriment régulièrement dans la revue. Enfin, il n’est pas inutile de rappeler que deux des trois « pèlerins de Kienthal », les députés socialistes Alexandre Blanc et Raffin-Dugens, appartiennent à la FNSI et que Marie Mayoux aurait dû représenter, avec Alphonse Merrheim, le mouvement ouvrier français à cette deuxième conférence internationaliste. Mais elle en sera empêchée, n’ayant pas pu obtenir de visa pour la Suisse.
On comprend dans ces conditions pourquoi la répression s’acharne particulièrement sue ces militants et plus encore sur ces militantes.
Des cibles privilégiées de la répression
Dans un premier temps, les pouvoirs publics se contentent de surveiller leurs faits et gestes et surtout leur correspondance, de les menacer et les empêcher de diffuser leurs idées pacifistes en recourant systématiquement à la censure et en saisissant les brochures éditées sans autorisation. Seule Julia Bertrand, institutrice dans les Vosges, a été arrêtée puis révoquée tout au début de la guerre pour avoir répandu « des idées qui sont la négation même de la patrie ». Elle n’est remise en liberté qu’en février 1915. Mais les grèves et les mutineries du printemps 1917 contraignent Malvy, le ministre de l’Intérieur accusé de complaisance à l’égard des « défaitistes », à recourir à la répression qui s’acharne particulièrement sur les syndicalistes enseignants. Il est en effet moins risqué de s’en prendre à eux qu’à Merrheim et aux autres dirigeants de la Fédération des métaux. La publication d’une nouvelle brochure de Marie et François Mayoux, Les instituteurs syndiqués et la guerre, lui en fournit le prétexte. Nombre de leurs camarades, tout en rendant hommage à leur courage, estiment d’ailleurs qu’il est pour moins maladroit de prendre une telle initiative dans un contexte aussi peu favorable.
Ils sont poursuivis, de même que leur fils Jean, âgé de 12 ans, pour avoir fait paraître des publications de nature à « favoriser l’ennemi ». Leur suspension survient quelques jours après. Hélène Brion subit peu le même sort quelques semaines plus tard. Le congrès fédéral, qui, bien qu’interdit, réussit à se réunir au début du mois d’août 1917 à Paris, proteste contre ces mesures de police et les poursuites engagées. Le 17 novembre, au lendemain même de l’investiture du gouvernement Clemenceau, Hélène Brion est arrêtée et une campagne de presse d’une extrême violence se déchaîne contre « l’institutrice défaitiste de Pantin ». Cette arrestation suscite de nombreuses protestations et un meeting réunit fin décembre à Paris plusieurs milliers de participants. Les Mayoux, qui ont fait appel d’une première condamnation, écopent de 2 ans de prison mais sont laissés en liberté provisoire.
La répression s’intensifie en 1918. Les perquisitions se succèdent. De nombreux militant.es sont déplacé.es d’office ou censuré.es. Le procès d’Hélène Brion s’ouvre fin mars devant le conseil de guerre de Paris. Malgré le soutien de nombreuses personnalités venues témoigner en sa faveur, confirmant ainsi le rôle essentiel qu’elle joue dans le mouvement pacifiste, elle est condamnée à deux ans de prison avec sursis et immédiatement révoquée. En mai, les Mayoux sont de nouveau arrêtés puis révoqués et commencent à purger leurs peines. Au total, sept militants de la FNSI, dont cinq institutrices, sont révoqué.es. Ils ne seront réintégrés qu’en 1924-1925 après l’arrivée au pouvoir du Cartel des gauches.
La répression s’accentue au moment même où Merrheim officialise lors du congrès de la CGT de juillet 1918 son rapprochement avec Jouhaux et les autres dirigeants de la CGT et sa rupture avec la minorité dont il avait été longtemps le leader incontesté. La défection du secrétaire de la Fédération des métaux provoque un réel désarroi dans la Fédération qui a participé en mai au congrès minoritaire de Saint-Etienne. En août, son congrès, une nouvelle fois interdit, réaffirme son « opposition irréductible à la guerre » et envoie son « fraternel salut aux révolutionnaires russes qui ont fait la paix dans leur pays et s’efforcent de réaliser le socialisme ». La FNSI est la seule Fédération de la CGT à refuser de suivre Merrheim. Elle va ensuite jouer un rôle essentiel dans la naissance et l’affirmation d’une nouvelle minorité se réclamant de la Révolution russe et de la 3e Internationale, et c’est Marie Guillot qui sera à l’initiative de la création des Comités syndicalistes révolutionnaires qui vont structurer cette minorité.
De la FNSI aux « Amis de L’Ecole émancipée »
La FNSI devient en 1919 la Fédération des syndicats des membres de l’enseignement laïque (FSMEL) en ouvrant ses rangs aux enseignants des 2e et 3e degrés. Mais ces derniers seront toujours peu nombreux à y adhérer. A partir de 1922 et de son adhésion à la CGTU, la FSMEL sera plus souvent dénommée Fédération unitaire de l’enseignement (FUE). Elle continuera le combat antimilitariste de la FNSI contre les livres chauvins qui vont proliférer après « la victoire ». Avec son manuel d’histoire, elle essaiera de démontrer qu’il est possible d’enseigner « l’histoire de la civilisation en étudiant avant tout le travail, la vie et la pensée de l’homme dont les faites politiques et militaires ne sont que l’un des aspects ». Cette initiative sera saluée par des historiens tels que Lucien Febvre et Albert Mathiez. Quelques conférences pédagogiques départementales inscriront le manuel dans la liste des livres autorisés contre l’avis des représentants de l’administration. Ailleurs, beaucoup d’adhérent.es de la FUE l’utiliseront en classe passant outre aux menaces de leurs supérieurs hiérarchiques.
La Fédération soutiendra aussi les normaliens en lutte contre l’instauration de la préparation militaire obligatoire dans les EN.
Elle adhérera au Mouvement d’Amsterdam contre la guerre fondé en août 1932 et fera adopter par les enseignants présents une résolution qui a gardé toute son actualité :
« Les membres de l’enseignement présents au congrès constatant que :
- dans tous les pays capitalistes et coloniaux les budgets de l’instruction publique, sont réduits ou annulés tandis que s’enflent les budgets de la guerre dans des proportions monstrueuses ;
- que la militarisation et la fascisation de jeunesse sont poursuivies méthodiquement par tous les gouvernements impérialistes ;
- estiment que le personnel enseignant mondial doit prendre conscience du rôle important qu’il peut jouer dans la lutte contre la guerre ;
- invitent les travailleurs de l’enseignement à riposter à la pression idéologique et économique exercée par la bourgeoisie sur l’école :
- en intensifiant la lutte contre les manuels chauvins ;
- en refusant de s’associer aux célébrations d’anniversaires impérialistes ou chauvins ;
- en opposant aux organisations bourgeoises de scoutisme et de préparation militaire les organisations prolétariennes des enfants et de la jeunesse ;
- en faisant appel aux organisations ouvrières pour s’opposer aux économies dans le domaine scolaire et pour organiser des conseils de parents, plaçant ainsi l’école sous l’influence du prolétariat
- en appuyant de toutes leurs forces tout mouvement prolétarien dirigé contre le capitalisme générateur de guerres. »
Gilbert Serret, ancien secrétaire de la FUE, ne pourra pas lire cette résolution à la tribune du congrès. Elle ne sera pas non plus insérée dans le compte rendu officiel du congrès…
Ce sera aussi au nom du combat pacifiste et internationaliste menée par la FNSI pendant la Première Guerre mondiale que la FUE pourra jouer un rôle fédérateur dans le mouvement antiguerre de 1935. Après la réunification syndicale de 1936, ce pacifisme deviendra une composante essentielle de l’héritage syndicaliste révolutionnaire auquel se référera dans la SNI puis, après la guerre, dans la FEN la tendance des « Amis de L’Ecole émancipée ».
Loïc Le Bars
- Le Syndicalisme dans l’enseignement. Histoire de la Fédération de l’enseignement des origines à la réunification de 1935, Institut d’études politiques de Grenoble, 1966, t. 1, p. 40. ↩︎
- Il sera réintégré en 1911. ↩︎
- François Bernard, op. cit,, p. 256. ↩︎
- Louis Bouët, Le Syndicalisme…, op. cit, t. 2, p. 20. ↩︎
- Louis Lafosse, L’Ecole de la Fédération, 24 juin 1916. ↩︎
