Communiqué d’Émancipation 69, le 07/09/2025
Caroline Grandjean-Paccoud, directrice de l’école dans un petit village du Cantal de 300 habitants, Moussages, s’est donné la mort le jour de la rentrée des classes, ce premier septembre 2025.
Elle exerçait dans cette école où elle dirigeait une classe unique depuis 2021. En décembre 2023, elle découvre un premier tag homophobe inscrit sur un mur du préau de son école. En six mois, elle en recevra plusieurs avec une menace de mort et se battra contre ce harcèlement, contre son administration, qui lui impose notamment une mutation, et contre l’absence de soutien dans l’Académie. Elle était en arrêt maladie depuis septembre 2024. À la question « de quoi a-t-elle plus souffert, du manque de soutien ou des insultes homophobes ? » sa femme, interviewée par France 2 quelques jours après sa mort répond« Le manque de soutien. La hiérarchie n’a pas compris la souffrance de Caroline » 1. Dans la même veine, le dessinateur Christophe Tardieux (Remedium) qui avait mis en bande dessinée son histoire au début de l’année 2025 explique « L’Éducation nationale l’a tuée ». 2
Une gestion problématique du harcèlement et de l’homophobie
Alors que l’Éducation nationale se targue d’avoir mis en place un plan de lutte contre les discriminations à l’école dont la lutte contre l’homophobie, certaines modalités de « protection » mise en place pas l’Éducation nationale face au harcèlement interrogent.
Ainsi, le déplacement des victimes de harcèlement est souvent envisagé en premier recours dans les établissements pour nombre d’élèves et cela a été également le cas, en tant que personnel de l’Éducation nationale, pour Caroline Grandjean. Or on ne peut lutter contre les discriminations en donnant raison aux harceleurs. Pire, face à son refus, l’Éducation nationale a transformé la proposition de déplacement faite à Caroline Grandjean de son école vers une école trois fois plus loin de son domicile en une obligation. Et c’est une mobilisation nationale à l’été 2024 qui a contraint l’Éducation nationale de rétropédaler. 3
À la différence des élèves où les harceleurs sont généralement identifiés, dans le cas de Caroline Grandjean le harceleur, extérieur à l’établissement n’a pas été identifié. Mais on peut s’interroger sur la communication effectuée par l’Institution auprès des collègues de Caroline, auprès de la municipalité, de la Région et du préfet pour la soutenir et pour lutter contre l’homophobie. Ainsi huit mois après le premier tag, la situation s’est extrêmement dégradée et, selon la bande dessinée réalisée par Remedium, la municipalité se serait permis d’attaquer sur les réseaux sociaux Caroline Grandjean et de la diffamer (c’est peu après qu’elle fera sa première tentative de suicide). 4
Pressions individuelles et structurelles
L’Éducation nationale a, à juste titre, mis en place une protection fonctionnelle pour Caroline Grandjean suite à la menace de mort qu’elle a reçue en mars 2024.5(5) Mais cela ne peut occulter les pressions qu’elle semble avoir reçues de la part de son employeur et de sa hiérarchie. Ainsi, la bande dessinée réalisée par Remedium rapporte des propos violents qu’aurait dits l’Inspectrice à l’égard de Caroline Grandjean, lui faisant porter la responsabilité de cette situation et expliquant, à la rentrée 2024, que « c’est une bonne chose qu’elle ne revienne pas ». (4)
En outre, on ne peut fermer les yeux sur le fait que l’Éducation nationale ait porté plainte pour diffamation contre la bande dessinée de Remedium relatant l’histoire de Caroline Grandjean. Quel message envoie une institution, qui proclame enseigner la liberté d’expression, en portant une telle plainte ? Quel message aux élèves, quel message aux enseignants ? Et comment l’Éducation nationale pouvait-elle ne pas se douter que cela aurait une conséquence directe dans la vie de Caroline Grandjean qui, en outre, a été convoquée par la gendarmerie, et sommée de justifier case après case la bande dessinée ? (la plainte a, a priori, été depuis classée sans suite) (2)
Combattre les discriminations, la lesbophobie passe par le combat contre la politique du ministère de l’Éducation nationale
La lesbophobie en France ne peut être ignorée au même titre que toutes les formes de discrimination, et doit être combattue. L’Éducation nationale porte une lourde responsabilité dans la perpétuation de ces discriminations et dans son refus de les combattre, malgré un discours qui a quelque peu changé ces dernières années. Le dénigrement ou l’humiliation involontaire ou volontaire de personnels par l’Institution doit cesser et leur défense réaffirmée. Cela passe par une réaffirmation auprès du personnel, enseignant et non enseignant, auprès des parents et des municipalités du droit à la vie privée et à son respect. Du droit à une vie de notre choix, qu’elle soit conforme ou non aux normes imposées par les classes dominantes de cette société.
Une affirmation qui entre en contradiction avec les dernières réformes qui remettent de plus en plus en cause ces droits, avec l’augmentation du temps de travail, des charges administratives, du développement de l’outil numérique et du contrôle et du formatage des enseignants.
Suite à le demande de syndicats enseignants dont la FSU-SNUipp, le ministère de l’Education nationale a annoncé la saisie de l’Inspection nationale afin « de faire toute la lumière » sur les faits et procédures ayant précédé ce décès (3). Mais une enquête administrative ne peut suffire, l’enquête administrative menée suite à l’assassinat de Samuel Paty en est un des flagrants exemples. Il faut que les syndicats mènent eux-même leur enquête, indépendante, et en tirent leurs propres préconisations, indépendantes de l’institution, sinon, l’on ne peut que craindre que de tels drames se reproduiront.
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Retracer une chronologie du déroulé de certains événements depuis décembre 2023 permet de mieux comprendre l’engrenage dans lequel a été pris Caroline Grandjean. En l’absence d’enquête, un déroulé probable est reconstitué ci-dessous, en se fondant sur une source artistique (la BD de Remedium, réalisée avec Caroline Grandjean) et des sources journalistiques.
Caroline Grandjean-Paccoud était directrice de l’école de Moussages, un petit village du Cantal de 300 habitants, et y dirigeait la classe unique depuis 2021.
En décembre 2023, elle découvre inscrit sur un mur du préau de l’école une insulte homophobe « sale gouine ». « Caroline est consternée. Mariée à une femme, elle n’a jamais évoqué son orientation sexuelle en public ». Elle alerte l’inspection et on lui indique que ce n’est pas elle qui est attaquée mais sa fonction. Elle retourne le lendemain au travail mais étant très affectée, son médecin la met en arrêt le soir jusqu’aux vacances et elle envoie un message aux parents. (4) « Elle décide de ne pas le rendre public [le mot d’insulte], respectant ce qu’elle pense être son devoir de réserve. « Elle croyait qu’elle devait se taire, qu’elle devait attendre. Elle avait confiance en l’enquête, confiance en sa hiérarchie », se souvient Remedium. » (3)
A son retour en janvier, elle ne reçoit aucun soutien des parents et l’inspection lui reproche sa communication aux parents. Le 7 mars 2024, un nouveau tag est découvert « gouine=pédophile », l’Inspection l’appelle aussitôt pour « lui faire comprendre qu’elle ne doit pas se mette en arrêt. L’école doit continuer à tourner » et « se fend d’un communiqué laconique (…) pour condamner les actes du corbeau ». (4)
Fin mars, elle reçoit une menace de mort « va crever sale gouine ». Caroline porte plainte pour la troisième fois et est mise en arrêt pour la deuxième fois. La directrice académique « avertit le préfet afin que l’enquête avance réellement », (4) et la protection fonctionnelle de Caroline Grandjean est mise en place (5). A son retour, un nouveau tag est découvert « dégage sale gouine ».
Au début de l’été, la directrice académique lui propose de changer d’école pour un remplacement dans une école trois fois plus éloignée de son domicile, mais comme Caroline « refuse de plier face au corbeau », la proposition devient alors une obligation. La mobilisation contre cette obligation, appuyée par des syndicats, prend de l’ampleur et Caroline peut finalement rester à Moussages. (4)
Mais la veille de la rentrée un nouveau tag est découvert, et « après avoir tant encaissé pendant un an, Caroline craque. Elle ne supporte plus l’indifférence des parents, des collègues… ». Si les soutiens qu’elle a reçus sont nombreux, aucun n’émane de collègues de sa circonscription. (4)
L’inspectrice lui explique « que c’est une bonne chose qu’elle ne revienne pas », la mairie s’en félicite et l’attaque. Elle fait une première tentative de suicide. (4)
Devenue dépressive, elle fait la demande d’une RQTH (Reconnaissance de la Qualité de Travailleur Handicapé), qui lui est refusée. L’enquête n’avançant pas, elle fait appel au dessinateur Remedium (Christophe Tardieux), qui a publié en 2020 la BD « Cas d’école ». Remedium publie ainsi « L’histoire de Caroline » fin janvier 2025, sous forme de BD. L’Éducation nationale porte alors plainte contre cette BD pour diffamation et Caroline est convoquée à la gendarmerie pour être auditionnée sur cette bande dessinée, devant justifier toutes les cases. Quelques jours avant la rentrée elle apprend la promotion de son inspectrice. (3) Elle se donne la mort le jour de la rentrée des classes, ce premier septembre 2025 à l’âge de 42 ans.
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- Document FranceTV. « Je ne veux pas qu’elle soit partie pour rien » , Journal du 20h de France 2 le 03/09/2025 ↩︎
- Interview par A. Simard, Suicide d’une enseignante : « l’Éducation nationale a tué Caroline » , réagit l’artiste qui avait retracé son calvaire en BD, 3/09/2025 Le Dauphiné ↩︎
- Suicide de Caroline Grandjean dans le Cantal : ce que l’on sait du drame qui bouleverse l’Éducation nationale , F Olivier, 03/09/2025, ActuCantal
Communiqué du FSU-SNUipp national ↩︎ - Cas d’école – L’histoire de Caroline , Bande Dessinée de Remedium, 29/01/2025 ↩︎
- Après le suicide de Caroline Grandjean-Paccoud, une directrice d’école du Cantal victime d’injures et de menaces homophobes, un choc et des questions , E. Pommier, 02/09/2025, Le Monde ↩︎
