Émancipation


Tendance intersyndicale

Arpentage en classe …retour d’expériences

L’arpentage est un outil du milieu militant qui consiste à s’approprier collectivement un livre, à en faire une lecture critique, que chacun·e donne son avis et ce dans un temps très restreint. Il peut être aussi adapté à certaines situations pédagogiques.

Il a été inventé dans les cercles ouvriers au XIXe siècle et permet de désacraliser l’objet livre, qui est coupé en autant de parties qu’il y a de participant·es, quitte à ce que les coupures se fassent au milieu d’un chapitre. Il permet de faire émerger les questions et points de vue posés par l’auteur·trice et de se les approprier.

(Pour une expérience d’arpentage : https://www.bondyblog.fr/culture/larpentage-lire-ensemble-pour-lire-mieux/)

J’ai mis en place l’arpentage de livres en classe de terminale technologique Sciences et Technologies de Laboratoire (spécialité biotechnologies). J’ai réalisé deux arpentages avec cette classe de 24 élèves, une en octobre et l’autre en novembre dans le cadre de deux cours différents : le premier lors d’une séance de deux heures d’un cours de Biologie-Biochimie-Biotechnologies, spécialité qui s’appuie sur une partie cours et sur des travaux pratiques ; le deuxième a été fait en Enseignement Moral et Civique.

Le cadre du projet pédagogique

Pour le premier arpentage, j’ai choisi un livre scientifique : Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le blob sans jamais oser le demander d’Audrey Dussutour, 192 pages en format poche. L’idée est venue suite à la participation du lycée à l’expérience en lien avec le CNRS et le CNES pour voir le comportement du blob dans l’espace. Le blob ou Physarum polycephalum est un organisme unicellulaire qui peut faire de quelques millimètres carrés à quelques mètres carrés, il a une couleur jaune. Il se cultive facilement en laboratoire, car il s’y nourrit de flocons d’avoine et ne présente aucun risque… juste de parfois sortir de sa boite ! Il a des propriétés enthousiasmantes : lorsqu’on coupe un blob, on obtient deux blobs vivants ; à l’inverse deux blobs peuvent fusionner pour n’en former qu’un ; cet organisme simple est aussi capable d’apprendre à franchir des obstacles, se repérer dans un labyrinthe.

Lors de l’année, les élèves de terminale, avec les enseignantes de Travaux pratiques allaient manipuler du blob pour reproduire les expériences faites par l’astronaute Thomas Pesquet en impesanteur et aussi élaborer des protocoles d’autres expériences pour tester différentes propriétés du blob.

Le livre d’Audrey Dussutour a plusieurs avantages dont je voulais tirer partie : il est écrit par une scientifique, qui explique, avec des chapitres courts, soit la démarche scientifique et les résultats qu’elle a obtenus sur le blob soit son expérience dans la recherche scientifique et comment fonctionne la recherche scientifique. Ces derniers aspects étaient intéressants pour montrer la difficulté de la recherche en elle-même, les écueils dans son organisation et aussi le parcours d’une femme chercheuse.

Choisir un livre adapté

L’objectif de l’arpentage était donc de faire découvrir un livre entier aux élèves, et de ne pas seulement utiliser la lecture pour découvrir des fragments de documents scientifiques comme en cours classique. Je voulais aussi qu’ils·elles aient un éventail d’expériences qui ont été réalisées pour leur fournir des idées. Le but n’était pas qu’ils·elles assimilent toutes les connaissances du livre. Ce n’était pas non plus un arpentage comme on peut le faire dans les milieux militants.

Le livre est constitué de chapitres courts, ce qui a permis à chacun·e d’avoir un chapitre, pour faciliter la lecture. J’avais attribué les chapitres d’avance, sur deux critères : la difficulté des informations contenues dans le chapitre et le type d’information (démarche scientifique, résultats d’expériences, fonctionnement et point de vue critique sur la recherche,) à mettre en face des niveaux de lecture supposés des élèves (c’était en début d’année) et les métiers envisagés (une partie des élèves voulait travailler dans un laboratoire de recherche). J’avais découpé le livre à l’avance.

Lors de la séance, je leur ai dit que nous allions lire un livre tou·tes ensemble pendant deux heures. Je leur ai montré les chapitres découpés et mis le titre au tableau. Je leur ai donné les consignes : que chacun·e fasse une lecture pour en tirer un petit résumé et dire ce qu’il.elle a aimé ou pas dans le chapitre. Je leur avais donné la fin de l’heure pour faire ce travail et la deuxième heure a été consacrée à la restitution orale de une ou deux minutes par élève.

La restitution

Les élèves ont été étonné·es qu’on arrive à lire ensemble un livre pendant une séance de deux heures et aussi que j’aie découpé un livre seulement pour eux·elles… La mise au travail a été plutôt facile. Le livre ne posait pas trop de problèmes de compréhension sauf certains passages, notamment un ardu sur le processus de publication scientifique ! Par contre, certain·es ont dès le début exprimé la crainte d’avoir à lire toutes ces pages (maximum sept) et qu’ils.elles n’étaient pas habitué·es à lire. Ce n’était d’ailleurs pas les élèves auxquel·les je m’attendais : ils.elles étaient souvent de bon·nes élèves, qui analysaient facilement les documents. La restitution orale a permis de voir leur niveau de compréhension et l’aisance à l’oral. Globalement, cela leur a permis de voir tout l’éventail d’expériences exposées dans le livre. Certains passages, non compris, n’ont pas été approfondis. L’expression du j’aime, je n’aime pas, n’a pas été faite par tou·tes les élèves. Les retours ont permis aussi de s’interroger sur les difficultés de la recherche. Par ailleurs, cela les a aidé·es pour leur projet en travaux pratiques.

De l’individuel au collectif

Le deuxième livre arpenté avec la même classe, un mois plus tard a été fait en EMC, sur une séance de deux heures : Qui décide de ma vie & de ma mort ? : 25 questions de bioéthique de Laurent Degos, publié en 2015 par Le Pommier, 90 pages. Le livre balaye un certain nombre de questions de bioéthique, ce qui correspond à l’angle de travail que nous voulions aborder lors de l’année, avec la professeure documentaliste du lycée. Le livre présentait à nouveau l’avantage d’être découpable pour donner un chapitre à chaque élève. Le but était, à nouveau, de donner un aperçu de questions et points de vue sur des sujets réutilisables pendant la suite de l’année. Les élèves ont été moins surpris·es, souvent content·es de recommencer un arpentage. Par contre, le vocabulaire était plus difficile et moins courant pour eux.elles. Il y a donc eu plus de travail d’explications pendant la phase de lecture et de travail sur le texte, ce qui l’a rallongé. Lors de la phase de restitution orale du chapitre, nous avons pris note au tableau des thèmes abordés et parfois des questions soulevées. Cela nous a permis de questionner les élèves sur les sujets qu’ils·elles aimeraient aborder au cours de l’année. Lors d’un autre cours, ils·elles ont classé, individuellement, les sujets, ce qui nous a permis, après dépouillement de choisir certains sujets abordés pendant l’année. Nous avons ainsi traité le thème du bébé double espoir et de l’euthanasie. Nous n’avions jamais traité ce dernier sujet en EMC et partions avec un a priori négatif. Au final, avec l’appui de documents écrits et de vidéos, le débat entre élèves a été très riche et animé. Le choix par les élèves des thèmes, que nous avions suscités par l’arpentage a permis qu’ils·elles soient motivé·.es par le travail et s’impliquent davantage.

Avantages et limites

Ces deux expériences d’arpentage ont permis, à chaque fois, aux élèves, d’en apprendre sur des sujets divers et leur ont permis de travailler sur le résumé, scientifique ou non, avec un oral. Cela a permis à certain·es de montrer leurs capacités à le faire, alors qu’habituellement ils.elles participaient peu en classe. La transmission du savoir était basée sur l’horizontalité puisque j’intervenais peu, et surtout individuellement. Par contre, l’arpentage est peut-être difficile à mettre en place si on souhaite que les élèves prennent des notes, pour pouvoir apprendre sur le long terme les connaissances apportées par le livre. Par ailleurs, le choix du livre arpenté est parfois difficile.

En effet, cette année, je voulais faire un arpentage avec des élèves de première STL pour introduire le lien social en EMC mais, ma collègue et moi, n’avons pas trouvé de livre qui s’y prêtait : difficultés de vocabulaire pour les livres de sociologie, découpages difficiles (pas de petits chapitres comme c’était le cas pour les deux livres ci-dessus). Nous avons finalement fait le choix de donner un article à chaque élève pour qu’elle.il en fasse un résumé. À nouveau, les sujets abordés et le vocabulaire ont été des obstacles, et même plus importants qu’avec les terminales. Cependant, nous avons pu, de cette manière, montrer aux élèves les multiples aspects et sujets que nous pourrions aborder pendant l’année, ce qui nous permet de partir de leurs souhaits de sujets pour travailler cette année.

Marine Bignon

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