Émancipation


Tendance intersyndicale

Un parcours historique et militant dans Nantes

Semaine d’Émancipation de Notre-Dame-des-Landes

La Semaine de Notre-Dame-des-Landes a aussi été l’occasion de revenir sur l’histoire de quelques faits marquants de l’histoire sociale, syndicale et militante de Nantes. On peut en effet, en marchant à l’écart des sentiers touristiques, suivre une sorte de contre-visite, de la cathédrale aux bords de Loire, sur l’île de Nantes, siège des anciens Chantiers Navals.

Dans la cathédrale

Anecdotes religieuses et militaires

Il semble que la cathédrale de Nantes fut bâtie sur un temple druidique. Elle n’a jamais cessé d’être construite, reconstruite, modifiée au fil des siècles. Bombardée pendant la guerre, les explosions ont soufflé les vitraux. Elle a même subi un grand incendie en 1974. Bien avant Notre-Dame de Paris.

La cathédrale et le martyr de Saint Gohard

Saint Gohard est évêque de Nantes au IXe siècle. Il y a une série d’invasions de Vikings dans l’estuaire de la Loire à cette époque. Les Normands se présentent à Nantes en 843. Le jour de la fête de Saint Jean-Baptiste, Gohard célébre la messe dans la cathédrale, devant une nombreuse assistance de fidèles. Les Normands débarquent, pas si nombreux mais armés, et précédés par une réputation terrifiante. Grosse panique dans le lieu de culte. Ils massacrent une partie des chrétien·nes et ils tuent l’évêque à coup de hache. Selon l’Église, l’évêque, décapité, aurait ramassé sa tête, marché jusqu’à la Loire – non loin du lieu de culte à l’époque – où un bateau l’emmena à Angers. Sa dépouille est inhumée à la Collégiale Saint-Pierre à Angers, sa ville d’origine. C’est l’un des saints martyrs de la ville de Nantes.

Dix ans après Nantes est incendiée par les Vikings. Et puis, il y a une sorte de cohabitation. Pendant plus de cent ans, les Normands sont retranchés dans quelques îles du fleuve, et commettent des petits raids occasionnels. Il y a sans doute des descendant·es de Vikings à Nantes.

Le cénotaphe du Général Lamoricière

Lamoricière, général célèbre du XIXe siècle, né à Nantes en 1806 et mort en 1865. Il participe à la campagne d’Algérie, où l’armée française s’illustre à partir de 1830 par ses atrocités contre les populations locales. Il participe à la prise d’Alger, puis dirige le “bureau des affaires arabes”, qui gère et contrôle les populations autochtones. En France, il s’engage en politique, notamment sous la IInde République, et participe activement à l’écrasement des journées insurrectionnelles de juin 1848

L’inscription latine sur le cénotaphe : “En Afrique, son habileté lui permit d’élargir et de renforcer de son bras les frontières de la patrie. Alors que la France souffrait, au nom du droit il combattit énergiquement les rebelles criminels. Il protégea jusqu’au bout le Saint-Siège, quand tous l’avaient abandonné. Quand le malheur le frappa, il ne fut pas moins courageux. Illustre par son talent, d’une grande noblesse de cœur, il mourut dans l’amour de la croix en l’an de grâce 1865”.

Vengeance de l’histoire. En juin 2019 : la statue de marbre blanc représentant le général Lamoricière allongé est sérieusement souillée de peinture rouge. “De la peinture rouge, rappelant du sang, a été déversée en quantité au niveau de la bouche et du torse” selon Ouest France. L’initiative est accompagnée de la pose d’une pancarte accrochée à la sculpture : “Passant, n’oublie pas qu’au nom de la bourgeoisie de France, j’ai commandé le tir contre la population algérienne puis contre les ouvriers parisiens (juin 1848). Général de Lamoricière”. Une belle action antimilitariste dont on pourrait s’inspirer.

Retour sur l’histoire de la Résistance à Nantes

La mort du Feldkommandant Karl Hotz.

Nous sommes le 20 octobre 1941, un peu avant 8 heures du matin. Karl Hotz, Feldkommandant – responsable des troupes d’occupation en Loire-Inférieure – est abattu à proximité de la cathédrale de Nantes – entre la rue du roi Albert et la cathédrale plus précisément. La komandantur se trouve juste à côté, sur la Place Joffre. Trois résistants communistes attendaient à l’angle, avec pour mission de tuer des officiers allemands, quels qu’ils soient. Ils voient passer Hotz et un capitaine, et décident de les liquider. L’un d’eux abat Karl Hotz de deux balles, il ignore que c’est le Feldkommandant de la Loire-Inférieure. Le capitaine en réchappe. Hotz est le plus haut gradé allemand tué en France depuis l’armistice.

Étant donné l’importance de Hotz dans la hiérarchie militaire, Hitler est rapidement mis au courant : il ordonne l’exécution immédiate de cent otages. Finalement l’armée d’occupation ramène le chiffre à 50 exécutions. Ça ne traîne pas : on organise les funérailles de Hotz en grande pompe dans les rues de Nantes et on fusille, dès le 22 octobre, 48 otages. Parmi eux, le célèbre Guy Mocquet, lycéen de 16 ans. Les otages sont pris à Châteaubriant, Nantes et Paris. À la Libération, on renommera le cours central de la ville de Nantes : Cours des Cinquante Otages, et Nantes sera nommée “ville compagnon de la Libération”.

Autre fait marquant de la résistance :

l’affaire rocambolesque du tribunal de Nantes

La Résistance est assez active en Bretagne en 1942 : multiplication des actions. Un pylône haute tension est saboté, la voie ferrée reliant Nantes au camp d’aviation est rendue inutilisable pendant cinq jours, un collaborateur est exécuté, un détachement allemand même est attaqué en décembre…

Raymond Hervé, ouvrier à l’usine des Batignolles, syndicaliste et antifasciste, participe aux opérations contre l’occupant. Raymond est interpellé le 29 août 1942 “alors qu’il menait une action en plein jour”. Incarcéré dans la prison Descartes – dans le centre-ville, aujourd’hui désaffectée – il est torturé dans un commissariat par le service de police anticommuniste, qui “voit en lui l’un des trois responsables FTP de Nantes”. Le 9 septembre, il est déféré dans le cabinet du juge d’instruction. En plein tribunal, une opération lui permet de s’échapper : trois résistants font irruption dans le bureau pour le délivrer. Dans la confusion, le magistrat est tué par les fugitifs. Les organes collaborationnistes se servent de cet événement spectaculaire pour déchaîner leur propagande.

Après ce coup d’éclat, le résistant et ses complices poursuivent leurs actions : ils attaquent la mairie d’une commune du Finistère le 24 septembre 1942 et la poste de Lanester, dans le Morbihan, deux jours plus tard. Ils sont repris et inculpés pour terrorisme.

Pour marquer les esprits, les Allemands mettent en scène au palais de justice de Nantes, du 15 au 28 janvier 1943, le “Procès des 42”. Le 29 janvier 1943, 34 d’entre eux sont fusillés, dont Raymond Hervé et ses camarades, à l’endroit même où les otages de Chateaubriant avaient été exécutés, au champ de tir du Bèle.

Dans la rue du roi Albert

C’est dans cette rue que sont tournées les scènes les plus marquantes du film Une chambre en ville de Jacques Demy. Derrière une comédie musicale un peu mièvre, le réalisateur traite des grandes grèves insurrectionnelles de 1955. Nous y reviendrons. C’est par cette rue qu’on accède à l’entrée de la préfecture de Nantes : joli portail en fer forgé, théâtre de nombreux affrontements entre la classe ouvrière et la police. Dans le film de Demy on voit des affrontements dans cette rue entre les ouvrier·es nantais·es et les CRS, avec des slogans chantés : “police milice, flicaille, racaille”. Dans cette rue, le héros du film, l’ouvrier Guilbaud, loue une mansarde à des bourgeois. Évidemment, il tombe amoureux de la fille de la famille.

Devant la préfecture : violences d’État d’hier et d’aujourd’hui

Cette préfecture est le théâtre d’affrontements récurrents depuis les années 1950.

Au beau milieu de l’été 1955, un conflit social de grande ampleur éclate à Nantes. Les trois chantiers navals de l’Atlantique – Loire, Bretagne et Dubigeon – regroupent 7000 ouvriers. Les grévistes sont rejoints par d’autres métallos de l’agglomération pour réclamer une hausse de salaire. Le mouvement se lance à la suite de semaines de grèves dures, émaillées d’affrontements à Saint-Nazaire, où les grévistes ont obtenu la satisfaction de leurs revendications. Un ouvrier des Chantiers Navals de Saint-Nazaire raconte à ce propos : “Les cisailles et les poinçonneuses démarrent sous l’impulsion de certains ouvriers. On fabrique des projectiles d’acier et les gars qui s’y emploient manifestent autant de frénésie que s’ils avaient un boni à tirer. […] Aux cisailles, des tôles de même épaisseur se voient transformées en projectiles encore plus dangereux, des petits triangles dont les deux angles aigus projetés avec force s’avèrent capables de transpercer n’importe quels uniformes. D’autres groupes, disséminés dans les nefs, se sont spécialisés dans le matériel de projection, avec des bandes de caoutchouc. Ils confectionnent des lance-pierres.”

À Nantes, le 17 août, les ouvriers en lutte saccagent le siège du patronat, le CNPF, ancêtre du MEDEF où se tiennent les négociations. Progressant en dévastant étages par étages, les ouvriers finissent par obtenir un accord : 40 francs de plus par heure. Mais les employeurs font volte face quelques heures plus tard à la préfecture, une fermeture des usines et des chantiers est prononcée pour éviter tout mouvement d’occupation, comme en 1936. Les lieux de travail sont occupés par les forces de l’ordre. Le 18 août, une grande manifestation de 14 000 personnes passe par la Bourse du Travail en direction de la préfecture où l’émeute éclate. La confrontation dure jusqu’à la tombée de la nuit. Le lendemain, le mouvement prend de l’ampleur, soutenu par d’autres bassins ouvriers. Un immense meeting au Champ de Mars est suivi d’une manifestation de 20 000 ouvriers qui se dirigent vers la Place Aristide Briand, pour faire libérer les arrêtés de la veille, incarcérés dans la vieille prison qui se trouvait dans le centre-ville. Alors qu’à Saint-Nazaire les affrontements se sont déroulés dans l’enceinte ou aux abords des chantiers, à Nantes c’est en plein centre-ville que les ouvriers et les CRS vont se livrer à une véritable guerre de rue. Les édifices de l’État sont attaqués par les grévistes qui débordent leurs directions syndicales. Un rapport de police de l’époque décrit l’intensité de la conflictualité et la colère des ouvriers à l’encontre de ces bâtiments symboliques :

Quelques centaines d’entre eux arrachèrent les grilles du palais de justice et tentèrent vainement d’escalader les murs de la maison d’arrêt où se trouvaient détenus cinq individus appréhendés au cours des événements de la veille. Ils s’attaquèrent à la porte de la prison qui céda. La seconde porte métallique résista et le personnel de la prison lança des grenades lacrymogènes pour les disperser. […] Un engin explosif fut lancé par les manifestants à l’intérieur de la prison. […] De véritables opérations de guérilla se sont poursuivies dans les rues. […] Rue du Marchix, un garde mobile a été blessé par balle par les manifestants”.

Après avoir attaqué la prison, les affrontements gagnent le reste du centre et un jeune maçon, Jean Rigollet, est tué par balles par la police sur le Cours des Cinquante Otages. Les manifestants sont finalement libérés sous l’influence du maire de Nantes qui propose alors sa médiation obtenant la libération de la plupart des manifestants arrêtés et la reprise des négociations… à Rennes. Le travail reprend mais le mouvement se poursuit, avec des débrayages ponctuels durant l’été et une partie de l’automne, soutenu par une solidarité large, incluant même le clergé : l’évêque de Nantes fait un chèque de 50 000 francs pour soutenir les grévistes ! Après la fin de la grève, la direction de la CGT déplorera “les idées anarcho-syndicalistes très fortes que les mouvements de 1955 ont encore développées” dans la classe ouvrière du département.

Il n’y a aucune forme d’organisation plus autonome que quinze mille ouvriers agissant unanimement dans la rue. […] Nantes a fourni l’exemple [de] formes d’orga­nisation qui s’avèrent déjà les seules efficaces, et qui s’avéreront de plus en plus les seules possibles” écrira le penseur de l’autonomie Cornélius Castoriadis en 1956.

C’est à cet endroit précis, là où Jean Rigollet est tombé, que d’autres manifestant·es ont été blessé·es ou mutilé·es par la police. On pense notamment au jeune Adrien, Gilet Jaune de Saint-Nazaire, qui s’est écroulé dans une mare de sang après avoir été atteint par un tir de LBD, à l’endroit ou Rigollet fut tué 60 ans plus tôt.

Le Cours des Cinquante Otages : comblement de l’Erdre et de la Loire

Il faut se représenter Nantes comme une ville où l’eau est omniprésente jusqu’au début du XXe siècle. Dans un premier temps, c’est un atout : cela permet aux marchandises de circuler par bateau, Nantes se développe comme un grand port de la façade Atlantique. Ainsi, au début du XXe siècle, à la place de la croisée des trams, on peut voir la rencontre entre l’Erdre et la Loire, et plusieurs ponts le long de l’actuel cours des Cinquante Otages. À cette époque, il faut imaginer le fleuve qui passe au niveau du CHU et devant l’actuelle Place du Commerce. On imagine aussi des cabanes de pêcheurs, beaucoup de bateaux, petits ou grands, des gens qui se baignent dans la rivière, les odeurs fortes des tanneurs en bord de l’Erdre, et des taudis qui descendent jusqu’à l’eau. Le visage de la ville était totalement différent. Le quartier Feydeau était une île.

Mais au XXe siècle, cette omniprésence de l’eau devient un problème pour le développement de la ville, pour la circulation de plus en plus dense, notamment avec le développement des chemins de fer, et surtout l’apparition de la voiture comme véhicule de masse, indispensable aux déplacements. Par ailleurs, l’eau déborde fréquemment. À partir de1926, les pouvoirs publics lancent un programme de comblement des bras nord de la Loire approuvé par la ville. On aménage le futur canal Saint Félix (qui passe sous le cours Saint Pierre) pour détourner l’Erdre, puis on rebouche l’Erdre pour créer un grand axe, qui deviendra le Cours des Cinquante Otages. Pour l’anecdote, ces immenses travaux sont dirigés par un ingénieur allemand, Karl Hotz avant la seconde guerre mondiale. En 1940, quand la France est occupée par l’armée Allemande, le même Karl Hotz est nommé lieutenant-colonel à Nantes. C’est lui qui sera tué par la Résistance.

Nantes est une ville très populaire au XIXe et au XXe siècle, avec même des foyers de grande pauvreté dans le centre-ville. Aujourd’hui, les centre-villes sont largement réservés aux populations les plus aisées, on a une ville très propre, aseptisée, ce qui n’était pas du tout le cas jusque dans les années 1980.

Quelques exemples :

Le quai des Tanneurs :

le vieux Nantes populaire remplacé par la tour Bretagne

À la place de la Tour Bretagne, de la Place Bretagne très venteuse, vaste et vide, et des grands bâtiments en béton qu’on peut voir aujourd’hui, il y avait un quartier populaire avec plein de petites ruelles, ça devait ressembler aux rues de Bouffay, avec des vieux immeubles et des vieilles maisons. Ce quartier, on l’appelait le quartier du Marchix. On a du mal à imaginer qu’à la place de cet urbanisme parfaitement rectiligne, il y avait des maisons à l’architecture chaotique, surpeuplées, qui tombaient en ruine, des impasses et des ruelles sans hygiène aux trajectoires tortueuses remontant au XVIe siècle. On y trouvait aussi des lieux de travail : des manufactures, une raffinerie et des fabriques, il s’agissait d’un foyer de travailleurs et travailleuses pauvres qui jouxtait des espaces aisés et apaisés, comme le quartier Guist’hau et Monselet. Au XIXe siècle on parle d’un quartier peuplé par des “ouvriers misérables”. Il y avait même des tanneries odorantes qui descendaient jusqu’au bord de l’Erdre. L’écrivain Julien Gracq, dans La forme d’une ville, décrit ce quartier ainsi : “mal famée, bordée de taudis et un haut lieu un peu fabuleux de la criminalité nantaise”.

Il posait problème aux autorités parce que considéré comme un lieu dangereux, avec des gens indisciplinés, et aussi parce qu’il y a des épidémies. On retrouve l’argument de l’hygiène pour aménager la ville.

Quai de la Fosse : l’histoire fluviale et maritime

Nantes, une ville maritime. Le quai où on se trouve est un endroit avec une ligne de chemin de fer. Les navires viennent et repartent, déchargeant leurs marchandises. Il y a des dockers, et toute une activité portuaire. En face, de l’autre côté du fleuve, c’est le quai des Antilles, on y débarque des produits exotiques. Nantes est l’un des grand ports français. Si on regarde l’héraldique de la ville, il y a le symbole du navire qui perdure au fil des siècles, et la devise de Nantes qui se réfère à la mer : “Neptune sourit à ceux qui entreprennent”. Nantes s’enrichit sur le commerce colonial et participe aux pires trafics dès la découverte du nouveau monde. Pour l’anecdote, une princesse indienne Arawak – peuple amérindien aujourd’hui exterminé – surnommée Momand Loup, est venue en France et s’est mariée avec un noble du pays nantais – le marquis de Goulaine – au XVIe siècle. Une aventure qui mériterait une enquête approfondie.

Une ville négrière :

le passé esclavagiste de la ville de Nantes

Mémorial de l’abolition de l’esclavage

Les traces de ce commerce d’esclaves sont présentes partout. La bourgeoisie nantaise commerçante s’est enrichie grâce à l’esclavagisme, les beaux bâtiments en tuffeau de l’île Feydeau et du Quai de la Fosse ont été bâtis par les esclavagistes.

De la fin du XVIIe au début du XIXe siècle, Nantes est le point de départ de navires qui déporteront plus de 500 000 esclaves noir·es d’Afrique vers les possessions françaises en Amérique, principalement aux Antilles. Avec 1 744 expéditions négrières, Nantes se place en première position des ports négriers français, avec Bordeaux. La France est néanmoins derrière l’Angleterre et le Portugal. Le commerce esclavagiste va stimuler le commerce en général, puisque les navires reviennent des Indes avec des produits (sucre, café, coton …) La traite négrière a alimenté les capitaux des grandes familles de commerçants et d’armateurs, qui vont construire les hôtels particuliers, investir dans l’achat de terres, créer des clientèles, etc.

Il reste des rues qui portent les noms d’anciens esclavagistes, comme la rue Kervégan dans le cœur historique de Nantes. Il y a aussi sur certains vieux immeubles la présence de mascarons (Mascharone en italien, qui veut dire bouffonnerie). Un mascaron est une tête caricature, ou une sculpture très chargée qu’on met aux portes, grottes, fontaines. Certains mascarons, notamment Quai de la Fosse, font référence aux esclaves africaines ou aux figures indiennes.

Le 25 mars 2012, un mémorial de l’abolition de l’esclavage est inauguré sur le quai de la Fosse, quatorze ans après en avoir décidé la construction lors du 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage.

Plus loin, le pont Anne de Bretagne

symbole de l’empreinte celte sur cette ville, jadis capitale du duché de Bretagne. À la place de ce pont se situait jusque dans les années 1950 un pont transbordeur, édifice métallique massif qui donnait une ligne singulière à la ville, et permettait à la main d’oeuvre de traverser le fleuve. Pour l’anecdote, en 1925, l’histoire de Willy Wolf, “l’homme qui va mourir” : c’est un acrobate polonais incroyable, ouvrier à l’usine des Batignolles. Le 31 mai 1925, quinze mille Nantais·es sont réuni·es sur le quai de la Fosse et l’île de Nantes pour assister aux acrobaties de Willy Wolf sur le pont transbordeur. Un cameraman de Gaumont filme celui qui grimpe aux haubans du pont comme un chat. Peu après 17 heures, tandis que le public crie “Vas-y Trompe-la-mort”, il plonge du haut du pont et disparaît dans la Loire. On ne retrouvera son corps que six jours plus tard.

L’île de Nantes, le patrimoine industriel

En 1987 c’est la fermeture définitive des Chantiers Navals. Il faut se représenter la situation à l’époque : la partie Ouest de l’île de Nantes est une immense usine à faire des bateaux, qui compte des milliers d’ouvriers. Ce sont les chantiers navals. On entend des bruits de tôle, il y a des milliers d’hommes habillés en bleus de travail qui fabriquent des paquebots qui font parfois la taille d’immeubles… On entend l’alarme qui rythme les journée de travail et qui résonne jusqu’aux oreilles des habitant·es. On voit les chantiers avancer quand on passe sur le quai de la Fosse. Quand les constructions sont finies, le chantier met à l’eau le navire, c’est à dire qu’on lance d’immenses bateaux dans la Loire et on entend les alarmes qui retentissent. À l’époque, c’était ça l’attraction à Nantes, pas l’éléphant mécanique de Royal de Luxe : des milliers de personnes venaient assister au lancement du dernier bateau construit par les chantiers. C’était un peu une fierté locale. L’endroit vit au rythme des cadences de travail. Sur cette île, tous les midis, des milliers de personnes prennent leur pause, traversent la Loire pour aller manger… C’est une autre ambiance qu’on a du mal à imaginer.

L’île de Nantes n’est pas un lieu où les gens habitent ou consomment, mais un lieu de travail. Il y a des grues noires, de la pollution, des usines… C’est un lieu qui se remplit tous les matins et se vide tous les soirs.

Faire vivre la mémoire ouvrière

Des mondes cohabitent à présent sur l’ïle de Nantes. De nouvelles attractions touristiques, des Start-Up, un nouveau quartier d’habitations et un nouveau tribunal. La Barge gastronomique a été inaugurée en 2011 par le MEDEF. Les anciens des chantiers y avaient vu une provocation.

Au sol, des vestiges : les rails, pour transporter les charges. Les cales, d’où partaient les bateaux fraîchement construits. Ici, c’est ce qui reste des chantiers. Un musée : la maison des hommes et des techniques, créée par les anciens syndicalistes de la Navale qui font vivre la mémoire de cet espace et le Centre d’Histoire du travail, qui recueille et valorise les archives syndicales et sociales. Plus l’aménagement de l’ile progresse, plus cet endroit fait office de réserve d’indiens, que la mairie aimerait bien voir bouger.

Un syndicaliste témoigne des mutations de l’île :

L’entrée aux Chantiers s’opère alors par cooptation : moi c’était les réseaux syndicaux mais ça pouvait être des réseaux familiaux, amicaux, le voisinage. Ce qui comptait c’est que ceux qui rentraient soient plus ou moins cautionnés par quelqu’un de l’entreprise, une garantie de capacité de la personne à s’intégrer dans un groupe.

[…] C’est un espèce de no man’s land où les Nantais n’allaient pas : ils venaient voir ça d’en face. Il y avait les bruits, les lumières, les sirènes, les coups de marteau, les buzz des titans198 quand ils se déplaçaient, y avait un boucan d’enfer sur le chantier ! Et ça c’était perçu quand tu passais sur le quai de la Fosse. Les lumières c’est pareil, dès que la nuit tombait un peu, les chalumeaux, les arcs de soudure, les éclairages provisoires du bateau. Et puis il y avait les lancements qui étaient une espèce d’osmose entre les chantiers et la ville, les Nantais venaient par milliers pour assister au lancement des bateaux.

[…] Ça veut dire que le matin dès l’arrivée, les gars ils s’arrêtaient. Il y avait plein de petites épiceries, de bureaux de tabac, – il y avait l’épicière qui faisait les sandwichs pour les gars le matin. Et ensuite le midi deux heures de pause, tu lâchais, là, ici, sur le site, 5 000 personnes, les gars restaient en bleu, beaucoup mangeaient leur gamelle sur place, d’autres allaient dans les restos du coin.

[…] On a vu arriver les bulldozers, on était blessés, on disait que c’était violent de venir casser un outil de travail comme ça. […] Nous, en tant qu’ouvriers, on avait besoin du temps de deuil, mais est-ce qu’il n’y avait pas aussi une nécessité pour la ville – du deuil aussi parce que pour la ville, c’était aussi un traumatisme – de prendre un temps de pause, de réflexion ?”

La ville se reconfigure au profit des classes moyennes et des cadres, au profit d’aménagements attractifs et touristiques, effaçant, progressivement, la mémoire ouvrière et agonistique.

Pierre Douillard-Lefevre


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