Corps unique et autogestion

jeudi 26 juin 2014

La revendication du corps unique dans l’Éducation Nationale est déjà ancienne, elle était portée dès les années 1980 dans l’École Émancipée, et l’est aujourd’hui dans l’Émancipation syndicale et pédagogique. Elle part d’abord du constat que les corps, les statuts, les situations des personnels précaires sans statut, se sont multipliés dans l’enseignement, divisant ainsi les salariéEs. Elle s’appuie aussi sur la revendication "à travail égal salaire égal". Rien ne justifie en effet que des personnes exerçant le même métier perçoivent un salaire différent et aient des obligations de service différentes.

Payer touTEs les enseignantEs comme des agrégéEs semble pour beaucoup irréaliste. Pourtant, les comparaisons internationales montrent que dans de nombreux pays d’Europe, mais aussi en Australie, Corée du Sud, États-Unis, Japon, les enseignantEs sont mieux payées que les agrégéEs françaisEs (Tableaux clés de l’OCDE, OCDE juin 2013).

On objectera peut-être que dans ces pays les obligations de service sont beaucoup plus lourdes qu’en France. Un autre document de l’OCDE ( Regards sur l’éducation , OCDE 2011) montre que ce n’est pas toujours vrai. Par exemple dans l’enseignement primaire, il n’y a que trois pays où les enseignantEs font sur l’année plus d’heures de cours qu’en France : Chili, Pays-Bas, États-Unis. Pour le second degré, les enseignantEs au Danemark, en Corée, au Japon, au Luxembourg, ont aussi sur l’année moins d’heures de cours qu’en France.

Le temps de travail et les obligations de service sont un des principaux aspects de la diversité des statuts actuels. Mais au-delà des obligations statutaires, deux études du Ministère (Notes d’information de la DEPP, n°12-13 et 13-13, juillet 2013) nous donnent des éléments détaillés sur le temps de travail des enseignantEs du premier et du second degré. Nous apprenons ainsi que les directeurs et directrices d’écoles travaillent 45 h 30 par semaine, les enseignantEs de l’élémentaire 43 h 30, et en maternelles 38 h 40. En moyenne générale, cela donne 44 heures par semaine, dont 55 % en classe.

Dans le second degré les certifiéEs travaillent 43 h, les agrégéEs 39 h 15 et les PLP 39 h 30, avec de forts écarts selon les disciplines et l’ancienneté. Ainsi, les enseignantEs de moins de trente ans travaillent 45 heures par semaine. Pour touTEs, le temps passé en classe représente un peu moins de la moitié du temps de travail réel. 38 % du temps de travail est consacré aux "activités pédagogiques" (préparation, documentation, corrections, …) 13 % aux "autres tâches" et réunions. Notons que dans toutes les catégories du second degré, les personnels font environ deux heures supplémentaires en présence des élèves.

Ainsi, si on revendiquait 35 heures de travail effectif par semaine, ce serait une baisse du temps de travail réel pour toutes les catégories.

Mais la revendication du corps unique ne se limite pas à ces seuls aspects. Elle s’appuie aussi sur le refus de la division du travail et de la hiérarchisation des fonctions. C’est pourquoi elle doit s’étendre non seulement à touTEs les enseignantEs de la maternelle à l’université, mais aussi aux personnels non enseignants. Par cet aspect, la notion de corps unique est inséparable d’une organisation autogestionnaire. Elle suppose aussi une certaine polyvalence, qui n’aurait rien à voir avec celle que l’institution cherche à promouvoir : par exemple les personnels devraient pouvoir aussi participer aux tâches dévolues aujourd’hui aux chefs d’établissements, ou encore les agents d’entretien interviendraient devant des groupes d’élèves. (1)

Cela suppose de réfléchir à ce que pourrait être un recrutement et une formation véritablement communes. En effet le recrutement ne pourrait pas se faire par la cooptation généralisée. Pour touTEs la formation devrait être payée par l’État, sous statut de fonctionnaire stagiaire. Deux ans de formation professionnelle ne seraient pas de trop, pour se former ensemble aux acquis des sciences de l’éducation, aux diverses problématiques du développement de l’enfant et de l’adolescent, faire des stages d’observation dans les différents lieux, y compris spécialisés, où se déroule le cursus scolaire. A des moments plus spécifiques aux enseignantEs, ces deux années permettraient aussi de poursuivre et approfondir la formation disciplinaire, se former en didactique, découvrir et s’initier à tout l’éventail des pratiques et des mouvements pédagogiques, tandis que pour d’autres personnels une formation plus administrative et technique serait poursuivie et que des stages d’observation et en responsabilité progressive seraient aussi proposés aux non enseignantEs.

Sur cette base commune pourrait alors se développer une autoformation continue par échange des savoirs et mutualisation des expériences.

Raymond Jousmet.

(1) Pour un rapide historique sur la question du corps unique de la maternelle à l’université, voir aussi l’article "Faire corps unique...", N’autre école, n° 16, automne 2007 (accès libre en ligne sur le site de la revue)

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