Contre la doctrine des « compétences » et la « professionnalisation » des formations

mercredi 11 juin 2014
par  QD, Administrateur

Ci-dessous et en pièce jointe la contribution de camarades de la section SNESUP de Toulon pour le congrès d’étude.

Contre la doctrine des « compétences »
et la « professionnalisation » des formations

Avec la loi d’orientation de juillet 2013, le gouvernement « socialiste » a poursuivi l’entreprise de liquidation de l’enseignement supérieur public accélérée sous le précédent, obéissant à la doctrine néolibérale à l’œuvre dans la « réforme » de l’ensemble du système éducatif français et européen.

Nouveau texte découlant du Processus de Bologne, associé à la loi LRU, l’arrêté Licence d’août 2011 s’inscrivait déjà dans la droite ligne du décret LMD (2002), à l’origine de nombreuses destructurations, parmi lesquelles la démultiplication des Unités d’Enseignement, leur semestrialisation, et à travers elles la remise en cause de la cohérence disciplinaire des formations.

Aujourd’hui, la loi sur l’Enseignement supérieur et la Recherche (ESR) poursuit la même politique et l’aggrave en intégrant des dispositions qui continuent d’aller à l’encontre des formations elles-mêmes, mais aussi des personnels et des étudiantEs :
- elle maintient toutes les dispositions de l’arrêté Licence d’août 2011 et va plus loin en y étendant la « professionnalisation » à toutes les formations, et en y intégrant le principe d’une continuité entre lycée et premier cycle universitaire ;
- elle accélère le démantèlement du cadrage national des diplômes et signe, avec le prétendu « cadre national des formations » (CNF), la disparition progressive des qualifications collectives ;
- elle assujettit encore davantage les universités aux entreprises et aux régions ;
- elle ne contribue pas à la « démocratisation » des études…

Dans la nouvelle loi d’orientation, toutes les formations doivent être conçues en vue de l’« insertion professionnelle ». Chaque étudiantE est priée de constituer un « projet personnel et professionnel » sur la base d’une « spécialisation progressive des études ». Le texte décrète en effet une continuité entre le second cycle du second degré et le premier cycle de l’enseignement supérieur (« La spécialisation progressive repose sur la mise en œuvre du principe de continuité, méthodologique et pédagogique, entre l’enseignement secondaire et l’enseignement supérieur », article 15 de l’arrêté CNF). Le continuum « bac -3 / bac +3 » de Pécresse-Wauquiez revu à la sauce Fioraso a pour contenu la « pluridisciplinarité », dont le sens est donné par les référentiels nationaux de compétences en Licence.

Depuis l’arrêté d’août 2011 en effet, la Licence est redéfinie comme un diplôme attestant « l’acquisition d’un socle de connaissances et de compétences dans un champ disciplinaire ou pluridisciplinaire », pur prolongement à l’université de la logique du « socle commun des connaissances et des compétences » mis en place de la maternelle à la 3ème. La notion de « connaissances » disparaît presque totalement au profit de celle de « compétences ». Les « compétences transversales ou génériques et préprofessionnelles » y tiennent une place essentielle. Les contenus disciplinaires des nouvelles Licences sont réduits au profit de savoirs pédagogiques transposables en « savoir faire » mobilisables dans l’entreprise.

Cette dissolution des disciplines est la porte ouverte à l’emploi massif d’enseignantEs non chercheurEs dans les formations de premier cycle universitaire, recours « économique » dont on constate d’ores et déjà l’usage fait par les établissements dépourvus des moyens nécessaires à la création (ou au maintien) des postes d’EC. Les conventions avec les lycées, rendues obligatoires par la loi d’orientation, tendent d’ailleurs à favoriser le partage de service, dans un sens comme dans l’autre. L’introduction du numérique dans le CNF risque aussi, sous la forme des MOOCs, d’introduire une spécialisation des tâches déjà largement dommageable entre enseignantEs de cours magistraux et simples « référentEs » en charge de l’accompagnement des apprenantEs à distance.

Les référentiels de formation vont de pair avec la professionnalisation des cursus et l’individualisation des parcours ; ils sont le moyen de liquider les qualifications reconnues dans les statuts et accords collectifs au profit des « compétences ». Ils opèrent une redéfinition fondamentale des diplômes:la licence ne doit plus évaluer le niveau de connaissances disciplinaires acquises durant un nombre d’heures d’enseignement donné ; l’annexe descriptive au diplôme devenue obligatoire doit lister le « parcours individualisé » de chaque étudiantE. Cela conduira donc à autant de « diplômes » que d’étudiantEs (et de parcours individualisés) ; chaque titulaire sera régulièrement soumis à un « bilan de compétences » et deviendra responsable à vie de son « employabilité » : voilà pourquoi le terme de qualification avait disparu de l’arrêté Licence, et voilà pourquoi la « formation tout au long de la vie » avait d’abord remplacé dans le projet de loi d’orientation la « formation initiale et continue », devenue « formation initiale et continue tout au long de la vie » (sic !) dans la version définitive de la loi.

Le remplacement de l’habilitation des diplômes par une procédure d’accréditation de l’offre de formation d’un établissement va précisément dans ce sens de l’atteinte au cadre national des diplômes et aux qualifications. Cette accréditation doit être soumise d’une part au respect des axes stratégiques du contrat passé entre l’université (regroupée sous une forme ou une autre) et l’état, et d’autre part aux spécificités et moyens financiers de chaque université (ou de chaque regroupement), et à l’adaptation aux besoins locaux. Comme le montre une lecture attentive du CNF, la nomenclature nationale des Licences ne contribuera pas à réduire le nombre de diplômes mais simplement le nombre d’intitulés (!) : n’étant plus définis sur la base de la spécialité mais sur celle de la mention, ceux-ci vont au contraire voir la diversité de leurs contenus considérablement accrue. Bien plus, 50% du diplôme pourrait n’avoir aucun rapport avec la mention pédagogique indiquée, sans parler du fait qu’un même intitulé de diplôme pourra recouvrir des formations complètement différentes d’un établissement à un autre…

Enfin, un établissement pourra être contraint par les impératifs budgétaires à des choix de formations dans certains domaines jugés « compétitifs », au détriment d’autres formations. Contraint par le plan régional, il devra adapter ses formations au bassin d’emploi. La « politique de site », mise en œuvre dans le cadre des regroupements académiques ou inter-académiques des établissements, confortera la disparition de nombre de formations, et les étudiantEs les moins favoriséEs socialement perdront définitivement leur droit à effectuer les études (disciplinaires ou non) de leur choix.

La loi de 2013 est donc bien loin d’être « une loi pour les étudiants » comme a pu, à l’époque, le prétendre l’UNEF, (et elle) est tout aussi défavorable aux personnels et à l’ESR public.

C’est la raison pour laquelle le SNESUP doit continuer à combattre sans ambiguïté la loi dite « Fioraso », et continuer d’exiger l’abrogation de la LRU, l’abrogation de l’arrêté Licence d’août 2011 et, au-delà, du LMD.

Le SNESUP doit aussi dénoncer les référentiels de compétences/référentiels de formation, car ils sont liés aux parcours individualisés et à « la formation tout au long de la vie », formation payée par les étudiantEs, puis par les salariéEs. Les référentiels sont par définition contre les programmes et les maquettes disciplinaires, contre les qualifications reconnues dans les accords collectifs. Contrairement à ce que laissent entendre les publications du secteur Formations du SNESUP depuis quelques années, il ne peut donc y avoir de « bons » référentiels.

Le SNESUP doit aussi appeler à la démission des différentes structures de mise en place des « réformes » inféodées à la logique libérale des « compétences », en premier lieu du « comité de suivi de la licence » chargé de la « concertation » sur l’élaboration des référentiels de compétences des différents secteurs de formation.

Il doit revendiquer clairement le rétablissement de véritables diplômes nationaux appuyés sur des maquettes et des horaires d’enseignement disciplinaires nationaux.

Il doit continuer à rappeler le principe intangible du lien entre enseignement et recherche, dès la première année d’entrée à l’université.

L’université doit être le lieu d’une véritable démocratisation des savoirs, du progrès des connaissances, et non pas de l’inféodation aux doctrines et intérêts du patronat. La mission du service public d’enseignement supérieur ne saurait être de contribuer à « la croissance et à la compétitivité de l’économie et à la réalisation d’une politique de l’emploi prenant en compte les besoins économiques, sociaux, environnementaux et culturels et leur évolution prévisible » (article L123-2 du Code de l’éducation modifié par la loi d’orientation de juillet 2013). L’université n’a pas plus pour mission la prestation de services pour les entreprises que l’« insertion professionnelle » (mission introduite par la LRU 1 et confirmée par la LRU 2) d’étudiantEs transforméEs en armée de réserve du capital – comme le prévoit en particulier la réforme de la « formation professionnelle » qui, couplée à la mise en place de l’accréditation des établissements définie dans l’arrêté de janvier 2014, doit donner aux régions tout pouvoir de définir et de faire évoluer la carte « nationale » de ces formations.

Ce n’est pas d’un congrès d’études que nous avons besoin aujourd’hui, mais bien d’un congrès de mobilisation – d’une mobilisation d’ampleur pour contrer la politique du gouvernement et défendre l’université que nous voulons : une université publique, laïque, gratuite, égalitaire, émancipatrice : à l’exact opposé de l’université marchandisée par l’« économie de la connaissance » de l’Europe capitaliste.

Thierry Champion, Émilie Devriendt, Valérie Gillot, Stéphane Mounier (section de Toulon)


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