Les ESPÉ : “la pièce maitresse de la refondation”

dimanche 22 septembre 2013

Cette expression de Peillon pour caractériser les écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE) doit être corrélée aux objectifs de sa “refondation” : “modifier en profondeur l’organisation et le contenu des enseignements et leur évaluation” ; “élever le niveau global de compétences des élèves” afin de “pouvoir inscrire le pays sur une trajectoire de croissance structurelle forte dans une économie de la connaissance internationale”. L’acquisition des “compétences”, le “socle commun” deviennent “le principe organisateur de l’enseignement obligatoire”. Cette “refondation” ne s’applique pas seulement aux élèves : elle met profondément en cause le statut qui définit le métier et les garanties collectives des personnels. Les ESPE sont une “pièce maîtresse” de la casse du métier et de la dislocation du statut.

Les missions des ESPE

Créées dans chaque académie, les nouvelles ESPE ouvriront à la rentrée 2013.

Elles organisent “les actions de formation initiale des étudiants se destinant aux métiers du professorat et de l’éducation et des personnels enseignants et d’éducation stagiaires, dans le cadre des orientations définies par l’État” (enseignements communs permettant l’acquisition d’une “culture professionnelle partagée” et des enseignements spécifiques en fonction des métiers, des disciplines et des niveaux d’enseignement). Elles peuvent conduire des “actions de formation continue des personnels enseignants des premier et second degrés et des personnels d’éducation”

Elles participent à la “formation initiale et continue des personnels enseignants-chercheurs et enseignants de l’enseignement supérieur”, à “des actions de formation aux autres métiers de la formation et de l’éducation”, ainsi qu’à “ la recherche disciplinaire et pédagogique” et à “des actions de coopération internationale”. Telles sont, selon la loi Peillon, les missions des ESPE.

Un “nouveau métier” ?

Un référentiel de compétences professionnelles des métiers du professorat et de l’éducation publié au journal officiel (JO 18/07/2013) est applicable à tous les personnels dès la rentrée. Il redéfinit les métiers d’enseignant, de CPE, de documentaliste en termes de compétences selon la conception du Parlement européen : “ensemble de connaissances, d’aptitudes et d’attitudes appropriées au contexte”. La mission des enseignants et personnels est de conduire tous les élèves “à l’insertion professionnelle”. Car c’est, selon la loi Peillon, “l’objectif de l’instruction et de l’éducation”, la mission de l’école.

Les ESPE, via les nouveaux masters devront former les futurs enseignants et personnels selon ces compétences (et les évaluer).

En effet : “La formation initiale et continue prend appui sur les éléments du référentiel de compétences (…) qui décline les compétences nécessaires à l’exercice du métier d’enseignant et de conseiller principal d’éducation” (1). Ce référentiel comporte une partie commune (14 compétences) et une partie spécifique à chaque métier (5 compétences), chaque compétence comportant de 1 à 8 items.

On y trouve, entre autres, la compétence “faire partager les valeurs de la république” à relier à la “morale laïque” de Peillon : les enseignants doivent livrer une main d’œuvre docile et à moindre coût.

On peut encore relever dans la liste des compétences attendues des professeurs et personnels d’éducation : “Accompagner les élèves dans leur parcours de formation” ; “Agir en éducateur responsable” (“Apporter sa contribution à la mise en œuvre des éducations transversales, notamment l’éducation à la santé, l’éducation à la citoyenneté, l’éducation au développement durable”, “prévenir et à gérer les violences scolaires”…) ; “Intégrer les éléments de la culture numérique nécessaires à l’exercice de son métier” ; “Coopérer au sein d’une équipe” ; “Contribuer à l’action de la communauté éducative” ; “Prendre part à l’élaboration du projet d’école ou d’établissement” ; “Coopérer avec les partenaires de l’école” (y compris les entreprises) ; “S’engager dans une démarche individuelle et collective de développement professionnel” (se former tout au long de sa carrière).

Et on attend du CPE qu’il conseille “le chef d’établissement pour organiser les partenariats avec les autres services de l’État, les collectivités territoriales, les associations complémentaires de l’école, les acteurs sociaux-économiques”.

La “culture partagée” que doivent acquérir les personnels de l’enseignement correspond à la “refonte” du métier annoncée par le ministre. Le “tronc commun” de la nouvelle formation “est la déclinaison du référentiel commun à tous les professeurs et personnels de l’éducation” (1).

Le master MEEF : un formatage aux nouveaux métiers

Le master des métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation (MEEF) comporte quatre mentions (voir schéma 1). La mention “Pratiques et Ingénierie de la Formation regroupe des parcours types préparant à d’autres métiers de la formation : ingénierie des approches numériques de la pédagogie, formation de formateurs, ingénierie de la formation pour des publics spécialisés....

Le master (M1 et M2) s’effectue en alternance. Le M1 intègre la préparation aux concours (lesquels sont profondément modifiés). Le “tronc commun” formera à “la prise en compte de la diversité des public”, y compris le “handicap”, au “soutien aux élèves”, au “socle commun” et à l’approche par les compétences”. “L’orientation”, la “laïcité”, “la prévention des violences scolaires”… en font partie ainsi que “des sujets sociétaux” (avec intervention de partenaires extérieurs).

Le master MEEF est une application du LMD (2002), de la LRU et des lois Fioraso-Peillon. La formation varie selon les territoires (le schéma 2 n’est qu’un “exemple type”). Le master 1er degré (PE) de Versailles compte 909 heures contre 769 à Créteil ; il n’y aura pas de MEEF philo dans l’académie de Nantes… Dans le master PE l’enseignement des mathématiques sera de 162 heures à Versailles contre 72 heures à Lyon. La réduction de la formation disciplinaire en master se cumule à celle de la nouvelle licence qui sera davantage “pluridisciplinaire”. Les programmes de la nouvelle licence vont être redéfinis selon un “référentiel de compétences”, lequel inclut de multiples “compétences transversales” : les savoirs disciplinaires seront considérablement réduits. Et le master n’autorise pas de réelle recherche, rendant la poursuite en doctorat impossible.

Les “pratiques pédagogiques innovantes” reviennent comme un leit motiv dans les discours de Peillon. Il s’agit, pour l’essentiel, de l’utilisation du numérique à l’école, de l’extension du tutorat et de la professionnalisation des études (sic). Les ESPE vont être aussi un laboratoire du numérique pour l’enseignement supérieur.

La “professionnalisation” détruit les acquis statutaires, en particulier la totale prise en charge par l’État de la formation professionnelle initiale et continue : les étudiants, dès la licence, doivent acquérir à leurs frais des compétences professionnelles ou préprofessionnelles. Et on exigera des personnels en postes qu’ils entretiennent, complètent leurs compétences lesquelles seront évaluées dans les établissements. L’avenir, ce sont les formations en lignes (hors temps de travail).

Les emplois d’avenir professeurs (EAP) attestent aussi de la mise en cause de la gratuité des études universitaires (le travail effectué par ces jeunes dans les établissements sera en partie rétribué par leur bourse d’étudiant). De plus, ce dispositif barre toute possibilité d’un véritable pré-recrutement (élève-professeur rémunéré pendant trois ans pour étudier et s’engageant à passer les concours après son diplôme, cf les IPES).

Le master MEEF est une claire illustration de la “formation tout au long de la vie”, qui n’est plus un droit à la formation continue financée par l’employeur, mais une obligation à la charge de chaque salarié.

Qu’en est-il du concours ?

Une étape historique a été franchie avec la réforme des concours”, explique Peillon. Certes, le concours est formellement retenu, mais les logiques et le cadre dans lequel il s’inscrit en modifient la nature. Le concours, qui va évoluer avec les avancées de la réforme, n’est plus qu’un “jalon” (sic) du parcours de professionnalisation.

La mise en concurrence du concours et du diplôme (master MEEF) ne peut que conduire à la multiplication des “reçus” (au diplôme) – “collés” (au concours). La formation d’un vivier de contractuels précaires porte en germe la disparition du concours national donnant droit à un poste statutaire.

Les maquettes des concours sont aussi redéfinies selon le référentiel de compétences. Les épreuves sont conçues pour évaluer les “compétences disciplinaires” et les “compétences professionnelles” ainsi que la connaissance “du contexte institutionnel de l’école” (les jurys intègrent des chefs d’établissements). Cette “professionnalisation” des concours va de pair avec l’effondrement de la formation disciplinaire et didactique : la dimension professionnelle - hors pratique de terrain – correspond à 75 à 80% de la note finale. (Ainsi le concours de PE exclut des épreuves 9 disciplines sur les 13 enseignées à l’école). Plus encore, l’introduction de l’évaluation de compétences au concours met en cause la qualification attachée au couple concours-diplôme, au profit de la compétence à faire évoluer dans un “parcours professionnel”, de la ressource à valoriser. Cela facilite le passage du recrutement dans un corps (nomination sur un poste d’enseignant) au recrutement dans un cadre d’emploi (inscrit sur une liste, le lauréat au concours peut se faire recruter sur un champ beaucoup plus large d’emplois).

“Refonte du métier” contre le statut

Le 16 juillet, Peillon a annoncé aux syndicats la réforme du statut. Toucher aux décrets de 1950 est “un dossier explosif”, écrivent Les Échos . D’où la méthode de la concertation : 13 groupes de travail sont mis en place : enseignants du second degré et professeurs des écoles, directeurs, personnels de direction, Rased, formateurs, conseillers pédagogiques, CPE, chefs de travaux, inspecteurs, administratifs, personnels médicaux et contractuels. Chaque groupe de travail abordera “les missions de façon à intégrer les réformes pédagogiques”, les “thématiques des parcours professionnels et de la formation”.

En janvier, Peillon évoquait l’“évolution” du métier en ces termes : “Cela passe, je le crois, par un encouragement réel au travail d’équipe, ce qui suppose des responsabilités, et une certaine autonomie [comprendre “autonomie des établissements”] pour mener des projets au service de la réussite des élèves". Le 30 avril, il propose de remplacer, dans l’Éducation nationale, les corps par un “cadre d’emploi des enseignants”. Le cadre d’emploi, propre à la fonction publique territoriale regroupe les emplois à vocations proches. Un certifié (corps) de français enseigne sa discipline (le français) en collège ou au lycée. Si demain il appartient à un cadre d’emploi, sur quels emplois à vocation proche pourra-t-il être contraint de travailler ? L’intitulé des thèmes des groupes de travail en disent long sur les objectifs du ministre…

Les ESPE ouvrent de nouvelles possibilités. Peillon doit trouver 40 000 tuteurs pour les nouveaux enseignants. Il veut développer des “professeurs formateurs” dans le second degré et créer en même temps des opportunités pour la “refonte du métier d’enseignant” : “Que celui qui va devenir professeur se dise : je vais être tuteur, je pourrai enseigner en ESPE, devenir chef d’établissement, puis redevenir enseignant si je le souhaite”, explique-t-il.

La question de l’évaluation des enseignants resurgit. L’inspectrice générale qui, fin mai a remis un rapport sur l’évaluation explique : "l’institution attend des enseignants des comportements" et l’évaluation a un objectif "de contrôle et de recherche de la qualité". La nouvelle évaluation devra prendre en compte la participation de l’enseignant au travail en équipe, à ce qui "favorise le climat scolaire et la vie collective" (Café pédagogique, 6/06/2013).

Défense du statut, défense de la formation

“Remobiliser les ressources humaines” est le premier souci du ministre. Dans le langage du management, c’est chercher à réduire les coûts. Ce qui implique d’imposer l’individualisation des carrières, du salaire, contre le statut collectif qui unifie les personnels, limite la concurrence, garantit le salaire, les conditions de travail, la retraite.

La redéfinition du métier, du concours, de la formation en termes de compétences participe de la casse du statut national, dont la remise en cause doit s’ouvrir à la "négociation" dès la rentrée 2013. De même que la redéfinition des programmes universitaires – primaires et secondaire – par les compétences et leur fichage conduit à substituer au diplôme national une liste de compétences individuelles ce qui met en forte concurrence les travailleurs entre eux, au plus grand profit de l’employeur.

On ne peut pas combattre en défense d’une véritable formation des enseignants – ce qui est nécessaire - sans lutter pour l’abandon de la logique marchande des compétences, pour la défense du statut national et pour l’abrogation des contre-réformes qui conduisent à la destruction de la valeur nationale des diplômes (LMD, LRU, lois Firaso-Peillon, loi Fillon…). Car ces lois réduisent l’enseignement à la fabrication de “ressources” humaines.

On s’interrogera : comment le gouvernement a-t-il pu installer les ESPE avant même la publication au JO des lois Peillon-Fioraso qui en constituent le cadre juridique ?

Tous les documents de référence pour leur mise en place ont été soumis à concertation dès l’automne 2012 (cahier des charges de l’accréditation, arrêtés et maquettes définissant les nouveaux concours, cadre national des masters MEEF, référentiel de compétences professionnelles…). Toutes les directions syndicales ont participé à cette kyrielle de réunions. C’est ce qui a interdit ou paralysé les mobilisations.

Peillon veut procéder de même pour s’attaquer au statut.

Répondre à cette politique implique la rupture des “concertations”, l’appel à la mobilisation pour l’abrogation de tous ces textes, à commencer par l’arrêté sur le référentiel de compétences.

Hélène Bertrand, 15 août 2013


(1) Document de travail du MESR donné aux syndicats le 14/11/2013. D’autres notes du MESR ont suivi (21/03/02013, 9/05/2013…)

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