Combattre une régression programmée

mardi 3 septembre 2013
par  Catherine

Le premier ministre vient de rendre publics les éléments principaux de sa "réforme" des retraites. À vrai dire, il n’y a pas de grosses surprises : depuis le mois de juin et la "conférence sociale", les grands axes étaient connus.

Les "concertations" estivales avaient surtout pour fonction de crédibiliser le dispositif gouvernemental, et éventuellement pour le pouvoir d’apprécier comment éviter une mobilisation de grande ampleur que susciterait une attaque trop frontale aux yeux des principales directions syndicales.

Car il s’agit bien d’une attaque…

Une nouvelle régression

Les réformes précédentes ont déjà dégradée la situation des travailleurs/euses. Et, en poussant les salarié-e-s à partir toujours plus tard en retraite, elles ont aggravé le chômage. 1993, 1995, 2003, 2010, 2013 (?) : à chaque fois, on nous promet que "c’est la solution et les derniers efforts à faire", mais en réalité, chaque réforme en prépare une plus dure encore.

Le PS au pouvoir aurait dû abroger la réforme Sarkozy-Fillon de 2010, après l’avoir critiquée quand nous étions des millions (dont beaucoup de militant-e-s du PS) à la combattre. Tout au contraire, il a choisi de la maintenir et aujourd’hui de l’aggraver. C’est dans ce sens que vont toutes les annonces faites par le gouvernement.

En qui consistent-elles exactement ? On peut constater que dans les faits, c’est la double peine pour les salarié-e-s : non seulement leurs retraites seraient amoindries, mais en plus ce sont eux/elles qui paieraient !

Retraites amoindries ? À partir de 2020, l’allongement de la durée de cotisation se poursuivrait (jusqu’à atteindre 43 ans pour les assuré-e-s né-e-s en 1973 !), en d’autres termes le gouvernement se situe dans la ligne des lois Fillon de 2003 et 2010, pour aller encore plus loin.

Qui paie ? En apparence les "efforts" sont répartis entre patronat et salariat, par le biais des augmentations de cotisation programmées (au lieu de la hausse de la CSG). Sauf que la hausse des cotisations patronales sera compensée par une baisse des cotisations familiales pour le patronat. Le ministre de l’Économie Pierre Moscovici s’en est d’ailleurs vanté à l’université d’été du MEDEF : "Je m’engage à ce que la réforme ne pèse pas sur le coût du travail. La hausse des cotisations patronales conséquente à la réforme des retraites sera intégralement compensée par une baisse des cotisations familles dès 2014 et pour l’intégralité du mandat" (Libération du 29/08/2013).

Le dispositif présenté par d’aucuns comme une avancée, à savoir le "compte pénibilité" à partir de 2015 pour certain-e-s salarié-e-s (qui ouvre la possibilité d’une retraite moins tardive) se situe dans ce cadre. Outre son caractère essentiellement symbolique (un coût de 500 millions d’euros en 2020, pour des économies sur le dos du salariat de l’ordre de 15 milliards !), il serait question que l’État (en d’autres termes les impôts des salarié-e-s, au détriment des budgets des services publics) rembourse intégralement au patronat son coût modeste. Autrement dit, le patronat ne paierait pas un centime supplémentaire pour les retraites… et les salarié-e-s paieraient tout !

Un acquis qui ne se négocie pas

On voudrait nous faire accepter aujourd’hui, sous prétexte de crise et de compétitivité, la mise en cause du système de retraites par répartition, l’abandon de ses principes fondateurs et, dans l’immédiat, d’allonger la durée de cotisation tout en diminuant le montant des retraites.

Le système de retraites par répartition a été mis en place à la Libération, dans un pays appauvri et en ruines : sous la pression des travailleurs/euses, le gouvernement n’a pas eu d’autre choix que d’accorder enfin le droit à une véritable retraite. En plaçant au cœur du dispositif la solidarité entre les générations, ce système a permis de faire reculer la misère qui frappait avant les salarié-e-s âgé-e-s, tout en leur permettant d’échapper à l’exploitation pendant la fin de leur vie.

Aucun gouvernement n’a de légitimité pour toucher à cet acquis des travailleurs/euses, et celui là encore moins, d’autant plus que ceux et celles qui l’ont porté au pouvoir voulaient exprimer le rejet la politique de Sarkozy. C’est d’ailleurs pour cela que le projet présenté suscite des critiques au sein même du PS.

Cet acquis social n’est pas négociable. Et le mouvement ouvrier a l’obligation de la défendre avec acharnement. Il ne s’agit donc pas de participer à des "concertations" ou à des "négociations" pour amender le projet du gouvernement, mais de mobiliser les travailleurs/euses pour obtenir son retrait et annuler les régressions précédentes. Car, pour stopper la dégradation de nos conditions de vie, il faut abroger l’ensemble des contre-réformes précédentes qui, depuis 1993, ont fait passer la durée de cotisation de 37,5 à 41 ans tout en abaissant le montant des retraites : il faut revenir à une retraite à 60 ans à taux plein (75%) au bout de 37,5 annuités de cotisation.

Contre-vérités et manœuvres

On nous martèle qu’il n’y aurait pas d’autres solutions que d’accepter ces régressions. Ce n’est pas vrai. Le financement des retraites serait assuré si on supprimait toutes les exonérations de cotisations sociales offertes au patronat avec notre argent (de l’ordre de 30 milliards d’euros par an). Et, si cela ne suffisait pas, il faudrait exiger l’augmentation des cotisations patronales comme restitution de tous les cadeaux faits au patronat (c’est-à-dire la hausse de la part socialisée de nos salaires). Car l’argent existe : en 2011 par exemple, 128,5 milliards d’euros de rentes ont été versés par les entreprises aux détenteurs de capitaux (dividendes des actionnaires et intérêts pour les banques), sans même parler du rachat des actions par les entreprises.

On nous répète en boucle que la hausse de l’espérance de vie devrait nécessairement conduire à une hausse du nombre d’années de travail. Ce serait soi-disant la seule mesure réaliste pour augmenter le volume des cotisations. En fait, cela ne ferait qu’accroître le chômage et baisser les retraites, car de plus en plus d’entre nous partiraient en retraite avec des carrières incomplètes.

On nous parle aussi d’ "équité" public-privé, les salarié-e-s du public étant présenté-e-s comme "privilégié-e-s". Tout en omettant que la plus élémentaire justice voudrait que les véritables privilégiés, les entreprises comme Total, les grandes fortunes comme Bettencourt, les exilés fiscaux comme Cahuzac, etc. payent. Ainsi, on montre du doigt les régimes spéciaux (avec des retraites à partir de 55 ans), sans pour autant les attaques pour l’instant car le gouvernement craint avec raison une conjonction des luttes des différents secteurs du salariat. Ou encore les fonctionnaires dont la pension est calculée sur les six derniers mois : là encore, le gouvernement ne met pas immédiatement à l’ordre du jour cette question. En effet, une mobilisation puissante le ferait reculer : ce gouvernement aujourd’hui très impopulaire est d’autant plus fragilisé qu’il s’attaque à ceux et celles qui l’ont porté au pouvoir.

C’est pour cela qu’il importe de rétablir la réalité : de même que la campagne médiatique des derniers mois cherchait avant tout à diviser le salariat (tout en masquant le fait que ces contre-réformes abaissent au bout du compte les retraites de tous les travailleurs/euses), le gouvernement tâche de présenter son projet comme "modéré" (nous aurions "évité le pire") afin là encore de désamorcer ou amoindrir les mobilisations potentielles.

C’est aussi pour cela que le mouvement syndical doit affirmer clairement que son objectif est l’alignement de tous les salarié-e-s sur les situations les plus favorables, non seulement parce que c’est juste, mais parce que cela est unificateur pour le salariat et pour ses luttes face aux entreprises de division orchestrées par le pouvoir.

Les femmes en première ligne

Les contre-réformes successives ont particulièrement pénalisé les femmes. Les inégalités de salaires femmes/hommes induisent des retraites plus basses, et cela est encore aggravé par une progression de carrière ralentie. Le système de la "décote" (forte pénalité pour les salarié-e-s partant en retraites sans avoir toutes leurs annuités) les touche en premier en lieu, car elles ont plus souvent des carrières incomplètes. En effet, elles se trouvent plus souvent en situation de précarité, de temps partiel imposé, de congé parental et de chômage, ce qui les conduit à avoir des carrières incomplètes et donc des pensions fortement amputées. Les femmes fonctionnaires, elles, subissent une limitation des bonifications familiales.

Pour mettre un terme à ces inégalités, il faut obtenir la validation à 100% des périodes de temps partiel et de chômage pour le calcul des annuités, avec le salaire équivalent à un temps complet pour le montant des pensions.

Financer les retraites, c’est possible !

Malgré les jérémiades du patronat et du gouvernement sur la crise et les déficits, les richesses existent pour financer les retraites : entre 20 et 30 milliards d’exonérations de cotisations sociales, 53 milliards de profit du CAC 40, 20 milliards de crédit d’impôt offert par Hollande au patronat, etc… et il manquerait quelques milliards pour maintenir nos retraites ?!

Mais cette réalité n’épuise pas les débats nécessaires au sein du mouvement syndical. En effet, pour répondre au projet du gouvernement, certain-e-s avancent des solutions séduisantes, mais en réalité dangereuses. Pour les retraites du privé, certains veulent assurer leur financement par la taxation des revenus financiers. Certes, une telle taxation n’a rien de mal en soi, mais nos retraites ne doivent pas dépendre de la fluctuation des revenus financiers, ni des mille et unes astuces légales et illégales des riches pour contourner la fiscalité.

D’autres suggèrent de moduler le montant des cotisations sociales patronales en fonction de part des salaires dans la valeur ajoutée : il s’agirait donc de diminuer encore les cotisations patronales dans certains cas ! Tout au contraire, nous devons défendre le fait que les retraites du privé constituent un salaire socialisé et celles du public un salaire continué et nous devons nous opposer à toute forme de "fiscalisation », qui est en fait une baisse de salaire déguisé. Et il est clair qu’il suffit de supprimer les exonérations de cotisations sociales pour parvenir à financer les retraites. En effet, les exonérations non compensées creusent le déficit des caisses de Sécurité Sociale et l’argent versé par l’État à la place du patronat pourrait être utilisé pour financer les retraites des fonctionnaires.

Peut-on faire retirer ce projet ?

Si la majorité des salarié-e-s, tout comme les organisations qui critiquent le projet (CGT, FO, FSU et Solidaires qui appellent à une journée ’action le 10 septembre), ne sont pas dupes, il y a cependant des interrogations qui peuvent freiner les luttes : peut-on gagner face au gouvernement ?

C’est une question légitime après les défaites de 2003, 2007 et 2010 ! Celles-ci ne s’expliquent pas fondamentalement par le manque de combativité des salarié-e-s, mais par le refus des directions syndicales de mener réellement le combat contre le gouvernement et de se doter d’une stratégie adaptée : exiger le retrait du projet, formuler des revendications unifiantes pour tous les travailleurs/euses, préparer énergiquement la mobilisation, appeler à la grève jusqu’à satisfaction, appeler à l’auto-organisation (Assemblée Générale, coordination interpro, etc.), s’appuyer sur les secteurs en lutte pour étendre les grèves et organiser la solidarité, ne pas céder pas aux menaces de réquisition,… et construire l’unité syndicale sur ces bases. Tout ce qui n’a pas été fait en 2003 ou en 2010.

Mais pour cela, il est nécessaire que la mobilisation et l’auto-organisation pousseles directions syndicales à aller jusqu’au bout dans la confrontation avec ce gouvernement : si la CGT, FO, la FSU et Solidaires la considèrent avec raison comme "inacceptable", elles n’en demandent pas clairement le retrait et de toutes les façons une journée d’action ne sera pas suffisante face au gouvernement. C’est uniquement en entrant dans l’action pour défendre nos revendications que nous pourrons faire reculer le gouvernement et le patronat. Réunissons-nous en Assemblées Générales, dans nos syndicats, coordonnons à tous les niveaux pour organiser cette lutte. Il faut donc être massivement en grève le 10 septembre, mais aussi se battre battons pour imposer une autre stratégie que celle des journées d’action prétendant "peser" sur le contenu de la réforme gouvernemental. Il faut un appel à la grève public-privé et construire à partir de la base la reconduction de la grève jusqu’à la satisfaction des revendications.

Un élément central

d’une lutte d’ensemble

Ce gouvernement qui a amplement prouvé depuis un an qu’il est au service du MEDEF et du capitalisme. Il a maintenu quasiment toutes les contre-réformes de Sarkozy et mis en place de nouvelles régressions : poursuite du remboursement de la dette, validation du nouveau traité européen (TSCG), cadeaux fiscaux au patronat, accord de flexisécurité, loi Peillon sur l’école, décret sur les rythmes et loi Fioraso sur l’université, expulsions record de sans-papiers et chasse aux Rroms, intervention impérialiste au Mali pour les intérêts d’Areva, Total, Bouygues, etc. Son projet sur les retraites s’inscrit dans cette orientation globale, étant tout entier construit au détriment des salarié-e-s. Par conséquent, la bataille sur les retraites doit aussi s’inscrire dans le cadre d’une bataille d’ensemble contre cette politique du pouvoir : en portant un coup d’arrêt à ce projet, le rapport de forces se trouvera modifié sur les autres sujets.

Mais plus largement la question des retraites pose aussi celle de la société que nous voulons : une autre société, débarrassée de l’exploitation et de l’oppression, gérée par les travailleurs/euses eux/elles-mêmes. Car tant que le capitalisme se maintiendra, les progrès sociaux majeurs –tels les retraites solidaires par répartition) seront toujours susceptibles d’être remis en cause.

Quentin Dauphiné

31 août 2013


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