Echo des revues : Illusio, le corps à corps

mardi 25 décembre 2012
par  QD, Administrateur

La dernière livraison de la revue Illusio porte sur l’actualité des problématiques liées au statut du corps, à l’épistémologie de la médecine et aux pratiques médicales ainsi qu’aux enjeux de santé contemporains.

Comme à son habitude, une partie des contributions s’attache à la résonnance de sa thématique dans le domaine sportif. L’ambition de l’ouvrage, dans la diversité et la richesse des réflexions proposées, est de fournir au lecteur des analyses critiques et détaillées à la fois des évolutions idéologiques et symboliques récentes autour de la santé et du soin, des réalités de terrain et des questions concrètes qui émergent des évolutions techniques et culturelles de la société et de l’institution médicale, mais encore de la place du savoir médical dans les formes de barbarie moderne.

La médecine contre le soin
Dans une première partie intitulée "Épistémologie, savoir médical et pensée occidentale", les auteurEs s’intéressent à la médicalisation à outrance de la société, à l’expropriation de sa santé et de son autonomie aux patientEs que celle-ci occasionne, au rapport instrumental au vivant qui habite et meut historiquement l’institutionnalisation de la médecine, ainsi qu’au conformisme inquiétant vers lequel tend la conception moderne occidentale de la santé. Les textes d’Ivan Illich et d’Alain Brossat mettent en lumière la croissance de l’institutionnalisation de la médecine et son aboutissement dans ce qui s’apparente à une machinerie médicale anonyme, appliquant une rationalité bureaucratique à des individuEs guettéEs par la superfluité. Nicolas Oblin et Guy-Noël Pasquet participent d’une critique du savoir médical comme objectivation généralisée, comme réduction du domaine de la vie à des catégories et concepts abstraits, désincarnés et finalement opposés à la finalité de soin que l’on est en droit d’attendre d’une médecine raisonnée. Le terrain est ainsi préparé pour le témoignage livré par Roland Gori qui donne un éclairage, issu de sa pratique psychanalytique, tendant vers une critique de la négation de l’altérité et de l’oubli du soin dans la médecine moderne. Enfin, le texte de Patrick Tort illustre la tension intime entre cette médecine moderne rationaliste et uniformisante et l’eugénisme à la française.

Médecine et violence sociale
La deuxième partie, consacrée aux enjeux contemporains de la superfluité, voit se succéder les déclinaisons pratiques des tendances abordées jusque-là. Josyane Chevallier-Michaud et Nadia Veyrié abordent le sujet des soins palliatifs et constatent la violence exercée par une médecine qui nie la vulnérabilité de patientEs atteintEs de maladies graves en évinçant la mort et en refoulant la prise en charge globale des patientEs pour se réfugier dans une spécialisation médicale. Yann Benoist et Daniel Terrolle prolongent la réflexion en soulignant la ségrégation sociale et économique face aux soins médicaux, en abordant le cas des sans domicile fixe. Pour sa part, Sylvain Lanot, rhumatologue, livre une contribution audacieuse sur l’identification d’une pathologie reconnue par sa spécialité, la fibromyalgie, comme causée par l’épuisement professionnel de personnes (essentiellement des femmes) souffrant d’une "pathologie de la reconnaissance" qui serait caractéristique de nos sociétés contemporaines. Louise Vandelac s’attache quant à elle aux questions liées aux mères porteuses, et aux enjeux des évolutions technologiques de la procréation, quand Catherine Herbert montre les origines socio-économiques des dispositions psychologiques à la toxicomanie. En dernier lieu, Philippe Godin défend les potentialités de la maladie comme résistance à la norme au sein du santéisme totalitaire ambiant.

Broyer de l’humain
Dans sa troisième et dernière partie, "Performances sportives et corps pathologiques", la vulnérabilité des corps sportifs et des individus-pratiquants sont abordés par les textes de Patrick Vassort et Jean-Pierre Escriva, Simon Maillard et de Bernard Allain. À chaque fois, c’est la nature du système sportif qui est dénoncée comme broyant de l’humain en le réduisant à un instrument assujetti à la performance. Ronan David, Nicolas Oblin et Fabien Lebrun proposent chacun une critique de la médecine du sport ; le premier quant au sort qu’il réserve au corps des femmes, le deuxième en faisant émerger quelques figures de cette machinerie médicale et le dernier en proposant une problématisation plus globale. En conclusion du numéro, Clément Hamel souligne la cohérence des projets sportif, technocratique et eugéniste, laissant entrevoir les concrétisations les plus déraisonnées de la mise en compétition généralisée des corps et des êtres humains.

Ce numéro d’Illusio offre finalement un panorama largement étayé de ce que l’Occident contemporain accorde à la singularité et à l’individualité dans le traitement qu’il réserve à la maladie, à la souffrance, au corps et à la mort. L’institution médicale, au regard des contributions rassemblées, s’apparente bien plus à une administration bureaucratisée et industrialisée dans une finalité de gestion et de contrôle sanitaires qu’à l’organisation raisonnée du soin entre les membres d’une société soucieuse d’un vivre-ensemble marqué par l’autonomie et l’émancipation.

Simon Maillard

-  Corps, médecine et santé , Illusio n° 8/9. Revue disponible sur commande dans notre librairie, L’EDMP, 8, impasse Crozatier, Paris 12e, 01 44 68 04 18, didvie@free.fr.