Sans-papiers et militante

mercredi 5 décembre 2012
par  QD, Administrateur

La semaine d’Émancipation, qui s’est tenue à Chatillon en Vendelais en Bretagne, comportait un débat sur les sans papiers. Cette question est régulièrement abordée dans le syndicalisme enseignant. Mais ceux qui s’expriment lors des interventions syndicales sont très souvent les militants syndicaux. Cette année, nous avons fait le choix de donner la parole à des jeunes : jeunes majeurs sans papiers de RESF et jeunes de RUSF. Il s’en est suivi un débat très riche et la décision de porter à la connaissance de nos lecteurs un point de vue de jeune sans papier.

L’Émancipation  : Rajae, peux-tu nous présenter ton parcours ?
Je suis arrivée en France à l’âge de 15 ans. Je viens enfin d’être régularisée au bout de huit ans et après avoir fait l’objet de trois obligations de quitter le territoire (OQTF). Au début j’étais mineure et je ne me rendais pas compte des difficultés auxquelles j’allais être confrontée.

Puis je me suis aperçu que je ne pouvais plus sortir du territoire. Je pensais que mon père était responsable de cette situation et moi aussi puisque j’avais accepté de partir avec lui. Avec le temps, je me rends compte que ce n’est pas ma faute si je suis sans papier et ce n’est pas moi qui ai choisi cette situation.

Aujourd’hui je pense que ce sont les lois qui créent les sans papiers car elles limitent le droit de circuler et de s’installer librement. Ce sont les État et les gouvernements qui décident d’accueillir ou non des étrangers. Ceux et celles qui se voient refuser ce droit deviennent alors des boucs émissaires montrés du doigt, stigmatisés. On les rend ainsi responsables des difficultés économiques, du chômage…

Régulièrement, le gouvernement publie des statistiques en indiquant le nombre de sans papiers. Il fait croire que ce sont les étrangers pauvres qui viennent en France et qu’ils sont à la charge de l’État, qu’ils sont des assistés. Il publie le nombre d’expulsés. Ces statistiques servent à effrayer, à créer la division entre les sans papiers et les autres. Il veut faire croire qu’il faudrait protéger la population d’un danger “d’invasion”. On s’attaque ainsi à des minorités pour masquer les vrais problèmes. Pendant ce temps, les entreprises continuent à licencier et le chômage augmente.

C’est petit à petit, durant toutes ces années de lutte, que je me suis rendu compte de tout cela.

L’Émancipation  : Comment as-tu connu RESF et pourquoi y milites-tu ?
Lorsque j’étais au collège, j’ai suivi des cours de soutien scolaire et j’ai rencontré une femme qui connaissait RESF. Lors d’une fête de RESF, j’ai connu d’autres jeunes sans papiers. J’ai alors participé aux réunions du Collectif jeunes majeurs de RESF. Et depuis, je milite dans ce collectif.

Aujourd’hui, je suis devenue militante pour la défense des sans papiers. Je me rends compte que le problème des sans papiers est liée à d’autres questions : celle du chômage, du logement, des conditions de vie… Beaucoup de jeunes, de famille d’origine française sont confrontés à ces questions et pas seulement les sans papiers.

Aussi parfois, dans le collectif, je me pose des questions.

Malgré l’apparente cohésion au sein de l’association, certains membres font des catégories à l’intérieur des sans papiers : les jeunes scolarisés et les autres ; et parmi les jeunes scolarisés, ceux qui réussissent bien à l’école et ceux qui échouent, ceux qui sont là depuis longtemps et ceux qui viennent d’arriver… Tous les membres de RESF ne sont pas pour la régularisation de TOUS les sans papiers. Cela pose problème car Besson, Hortefeux, Guillon et maintenant Valls font des classifications du même type : les “élites”, ceux qui font des études “utiles” et les autres, ceux dont on n’a pas besoin.

Tout cela s’inscrit dans la politique du “cas par cas”. Or, pour moi, pour les jeunes du collectif, ce que nous voulons, c’est la régularisation de tous, des jeunes et de leurs familles : ceux qui sont à l’école, ceux qui cherchent du travail, ceux qui veulent une formation, etc.

L’Émancipation  : Quelles sont les conséquences de cette approche au cas par cas ?
Au sein du collectif “jeunes majeurs” on fait des manifestations avec notre banderole : “des papierspour tous”. Et en même temps on doit choisir des dossiers pour les défendre auprès de la préfecture en fonction de “critères”. Ce qui fait qu’au sein des sans papiers, cela crée des divisions, des incompréhensions. On crée des priorités : certains dossiers sont présentés et d’autres non.

On peut défendre des dossiers individuels quand on n’a pas le choix. Mais cela ne justifie pas que l’on signe des tracts, des déclarations qui demandent que l’on discute de nouveaux critères, de critères “améliorés”. Ce que nous voulons, c’est la régularisation de tous, sans aucune distinction. Nous demandons aussi l’abrogation de toutes les lois qui limitent le droit de circulation et d’installation, l’abrogation du CESEDA. Et cela est contradictoire avec une approche au “cas par cas”, avec l’élaboration de “critères”.

L’Émancipation  : Que penses-tu des mesures prises par le nouveau gouvernement ?
Pour obtenir ma carte de salarié d’un an, j’ai du emprunter car je dois verser 460 euros à la préfecture. C’est un scandale. Ces taxes exorbitantes ont été votées sous Sarkozy ; elles sont aujourd’hui maintenues.

Durant l’été, le ministre Valls a expulsé de nombreux Roms. C’est aussi un moyen d’attiser la xénophobie, le racisme et de créer des divisions, même entre les jeunes. On en a discuté dans le collectif. Certains constatent que la présence de Roms dans certains quartiers s’accompagne de vols, de dégradations. Mais les Roms sont souvent parqués dans des lieux insalubres et sans possibilités de travailler.

L’Émancipation  : Tu as dit qu’il y a des “avantages” à être sans papiers. Peux-tu préciser ?
Pendant très longtemps j’avais peur de sortir le soir, ou même en ville. J’avais peur quand une voiture ralentissait derrière moi. J’ai appris à vivre dans de telles situations. J’ai été arrêtée, enfermée dans un centre de rétention administrative (envoyée à 200 km car il n’y avait plus de place dans le CRA de ma ville). C’est comme dans les sports extrêmes : cette vie dangereuse crée des poussées d’adrénaline.

Dans le collectif, j’ai appris à m’exprimer et à réfléchir. J’ai appris à argumenter pour convaincre ; même si parfois, c’est difficile de trouver les mots pour faire comprendre ce que je pense. J’ai appris à parler devant une assemblée de 200 personnes (même si parfois il y a des “blocages”).

Durant ces années, j’ai rencontré beaucoup de gens différents. Pour avoir des moyens de vivre, de me loger, de manger, j’ai cherché à saisir toutes les occasions pour m’en sortir. J’ai du accepter de travailler pour 3 euros de l’heure. J’ai du m’adapter à des situations que je ne connaissais pas. J’ai appris à être tolérante et aussi très critique. Mais finalement, aujourd’hui je sais que je peux compter sur certaines personnes. Je me suis construite dans toutes ces situations.

C’est en tant que sans papier que j’ai appris à manifester et aussi à militer. Je suis autant militante que sans papiers.

Propos recueillis par Hélène Bertrand


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