École : vous avez dit "refondation" ?

mardi 6 novembre 2012
par  QD, Administrateur

École : vous avez dit "refondation" ?

Suite aux “concertations” menées depuis trois mois, Hollande puis Peillon ont dévoilé publiquement les grands axes de leur "grand chantier", la "refondation de l’école". Mais en guise de refondation, il s’agit de poursuivre dans la voie de “la nouvelle école capitaliste”, en cohérence avec la nouvelle université capitaliste préparée par Fioraso.

Toutes les propositions du rapport issu de cette mascarade n’ont pas été retenues dans l’immédiat. Pour autant elles ne sont pas définitivement écartées et elles montrent la cohérence et les menaces de l’ensemble.

Produire les élites en préservant la cohésion sociale

La première partie du rapport dresse l’état des lieux du système éducatif. Mais le constat, que l’on peut par ailleurs partager, est là pour justifier d’une meilleure adaptation de l’école aux besoins du capitalisme. S’il s’agit pour les rapporteurs de passer de la massification à une démocratisation réussie, ce n’est pas pour donner à touTEs l’accès à une culture émancipatrice, mais bien parce que la réussite scolaire est un facteur de cohésion sociale compatible et même favorisant la production de l’élite. Le rapport y revient à deux reprises.

Ainsi peut-on lire :

"Atteindre l’égalité, objectif historiquement au cœur du projet politique scolaire républicain, nécessite ainsi une réflexion renouvelée sur les rapports entre développement des élites et réussite scolaire de tous les enfants. " (page 22, "Refonder l’École pour refonder la République"

"Or, les systèmes scolaires étrangers nous montrent que le développement d’une élite scolaire et l’attention portée aux plus fragilisés des élèves vont de pair. Permettre à tous les élèves de poursuivre longtemps un cursus scolaire de qualité est le gage de production d’une élite scolaire fournie, une élite issue de la mobilité et non de la reproduction sociale." (p. 27, "une école juste")

Ce thème de la cohésion sociale, annoncé dès l’introduction, est longuement développé. La deuxième partie du rapport, dont le titre est particulièrement explicite : "Refonder l’École pour refonder la République", y revient à plusieurs reprises, sous l’angle de l’insertion sociale et professionnelle, puis sous celui de la "formation civique et éthique" (titre d’une sous partie qui fait deux pages et qui fait écho à la "morale laïque" prônée par Peillon). Il s’agit bien évidemment de la cohésion sociale dans la société capitaliste, et c’est dans ce but qu’il faut conserver un socle commun et un livret personnel de compétences "rénovés", donnant comme les précédents une illusion d’égalité.

Et revoilà l’école du socle

Pour atteindre ces objectifs, il faut d’abord étayer le Premier degré. Des annonces positives, comme la relance de la scolarisation à deux ans et à trois ans, la reprise du slogan "plus de maîtres que de classes", ont permis aux syndicats comme le SNUIPP de crier victoire. Mais en plus de la question de l’aménagement des rythmes scolaires, largement médiatisée, d’autres mesures ont été proposées et retenues, qui méritent attention. La presse a mis en avant la fin des devoirs à la maison, ce qui est assurément une mesure de justice sociale. Les devoirs se feront à l’école, après la journée de classe qui sera raccourcie d’une heure. Mais quels personnels encadreront cette heure après la classe ? On annonce que les enseignantEs devront rester dans l’école au-delà du temps de classe, et qu’ils/elles prendraient en charge l’aide aux devoirs après la classe. Avec une demi journée supplémentaire le mercredi matin, les ProfesseurEs des Ecoles s’aperçoivent qu’ils/elles devraient travailler plus … sans gagner plus.

Dans le Second degré le SNES s’est dit satisfait de l’abandon apparent de l’école du socle et du renoncement à la bivalence. Mais avec la mise en place d’un cycle CM1-CM2-6ième, avec la proposition de Conseils Pédagogiques communs écoles – collèges, présidés par les chefs d’établissements et les inspecteurs/trices de circonscription, le maintien du socle commun et la "mise en réseau" des écoles et collèges, c’est bien l’école du socle qui revient par la fenêtre, et dont l’expérimentation pourrait même être inscrite dans la loi.

Le collège et l’orientation

Pour atteindre le but de la cohésion sociale dans la société capitaliste, il ne faut seulement donner à chacunE l’illusion d’une égalité d’accès à une culture dite commune, par la validation de "domaines de compétences", d’autant plus vagues et artificiels que les programmes seront allégés, il faut aussi que le tri social soit accepté par touTEs. C’est le principe de l’orientation "choisie" à l’issue du collège, depuis longtemps mis en œuvre. On peut rappeler en effet que l’expérimentation de "l’éducation au choix et à l’orientation en collège" a été mise en place depuis 1996. Injonction est ainsi faite dès l’âge de 13 ans de prévoir son avenir professionnel. Or on sait très bien qu’à cet âge là l’orientation ne relève pas du libre choix du jeune, mais de la décision des adultes, parents, enseignantEs, personnels de l’institution scolaire. On sait aussi que l’injonction à former un projet professionnel au plus tôt vise en priorité les élèves en situation d’échec et les familles défavorisées, les élèves qui réussissent pouvant repousser l’échéance en Terminale. C’est bien l’acceptation par touTEs du tri social au collège qu’il s’agit d’obtenir. Cette politique n’a fait que se renforcer, avec les modules de découverte professionnelle (DP3 et DP6) en2005, puis les entretiens d’évaluation en classe de Troisième en 2006. La proposition du rapport de " mettre en place dès le collège une démarche éducative de construction et d’appropriation de l’orientation assurée par les personnels de l’éducation nationale sous l’autorité du chef d’établissement" (page 38) dans le cadre du socle commun ne fait qu’entériner la politique actuelle et annonce en outre l’attaque contre les ConseillerEs d’orientation.

Une fin de scolarité encore plus inégalitaire

Affirmant sans rire que la "réforme" Chatel du lycée fait consensus, le rapport préconise en effet, certes avec prudence et en soulignant l’attachement aux trois voies actuelles, l’organisation de deux voies à l’issue du collège. L’une verrait la fusion des actuelles voies générale et technologiques, et resterait dans le cadre de la "réforme Chatel". Les horaires d’enseignement y seraient allégés et globalisés, et l’objectif serait de préparer les lycéenNEs aux études supérieures, dans la perspective d’un "continuum bac – 3 / bac +3", projet sur lequel le Ministère de l’enseignement supérieur travaille aussi.

L’autre voie serait celle de l’apprentissage, avec une réorganisation complète de la voie professionnelle actuelle. On y orienterait davantage de jeunes en créant à côté de la seconde professionnelle spécialisée actuelle une “seconde professionnelle de détermination”, qui permettrait aux jeunes la découverte de plusieurs spécialités avant d’arrêter leur projet d’orientation. La “réforme” du bac pro en 3 ansserait confortée, des enseignements modulaires permettraient d’individualiser les bacs professionnels. Mais surtout il s’agirait de développer l’apprentissage au sein même des lycées professionnels, qui pourraient être regroupés avec les Centres de Formation par Apprentissage gérés par les Chambres des Métiers. Les formations seraient communes et permettraient le mixage systématique des apprentis et des élèves sous statut scolaire ; l’alternance deviendrait le modèle privilégié.

On ne manquera pas de faire miroiter la possibilité d’emprunter quelques passerelles, par définition toujours étroites, pour prétendre garantir un droit à la réorientation, et d’afficher la possibilité de poursuite d’études.

Nous avons certes toujours critiqué le maintien des trois voies de formation à l’issue du collège comme modalité du tri social, mais ce projet là n’a rien à voir avec notre projet d’éducation polyvalente et polytechnique sans orientation ni rupture jusqu’à la fin du lycée. On voit bien qu’il s’agit de soumettre le système éducatif au patronat et aux régions, et qu’en termes de poursuites d’études, il s’agirait surtout de formations professionnelles type licence pro, toujours sur le mode privilégié de l’alternance. Dans l’immense majorité des cas, l’orientation vers la voie professionnelle après le collège écarterait définitivement les jeunes de l’accès aux études universitaires académiques. On aurait donc bien un système éducatif public duel après le collège, adapté aux nouveaux besoins du capitalisme, d’une part une main d’œuvre hautement qualifiée, d’autre part une main d’œuvre non qualifiée.

Quelles formations universitaires ?

L’université est peu évoquée dans ce rapport, sauf sous l’aspect formation des enseignants. Mais on voit bien les convergences avec les évolutions actuelles et les projets de Fioraso. L’ensemble des formations post bac, le "troisième degré", serait en effet profondément remanié, dans la continuité des fondements posés dans la loi LRU et l’organisation du LMD. Les formations courtes (BTS, DUT) seraient directement menacées, avec le développement des licences professionnelles, de l’alternance et des UFA (unités de formation par apprentissage) au sein des universités, toutes formations universitaires professionnelles qui passeraient aussi sous la coupe des régions.

Si le volet professionnel est peu médiatisé et ne semble rencontrer qu’approbation ou indifférence, y compris par les organisations syndicales, la question de la formation des enseignantEs est beaucoup plus sensible. Les intentions annoncées, le rétablissement rapide d’une véritable formation, la reprise des slogans "des personnels formés et reconnus", "un métier qui s’apprend" (titres des parties page 44 du rapport), avaient été saluées par presque toutes les organisations syndicales, qui pouvaient ainsi se bercer d’illusions.

Formation des enseignants ou liquidation du statut ?

Le concours 2013 imposé par Chatel (…) resterait inchangé. Les stagiaires auraient 5/6ièmes de service en responsabilité, soit 3 heures de formation par semaine dans le Second degré, 4 heures dans le Premier degré : c’est tout simplement le maintien de la "formation" actuelle. En 2014 il y aurait deux concours. L’un dénommé "2013-2" avec l’écrit en juin 2013, oraux en juin 2014, pour les étudiantEs inscritEs en M1 en 2012-2013. Pendant l’année 2013-2014 il serait proposé aux admissibles un M2 en alternance (sous contrat de travail), avec un service de 6 heures par semaine, en responsabilité, soit un tiers-temps. Les admisEs seraient en poste en septembre 2014 avec 5/6 de service en responsabilité, toujours comme actuellement.

Il y aurait aussi un deuxième concours, avec l’écrit et l’oral en juin 2014, ouvert aux étudiantEs inscritEs enM1 en 2013-2014. Les stagiaires seraient aussi en poste en septembre 2014, ils/elles auraient 1/3 de service en responsabilité et 2/3 en formation dans le cadre d’un M2. Il n’est donc absolument pas question de rétablir une formation sous statut de fonctionnaire stagiaire à temps plein payée par l’État, et toute idée de pré-recrutement est abandonnée.

Le statut de la nouvelle structure, l’ESPE (École Supérieure du Professorat et de l’Éducation) pose aussi de sérieux problèmes. Il s’agirait en fait d’écoles totalement intégrées à l’université sur le modèle des écoles doctorales, qui seraient accréditées par l’État pour une période de 5 ans, avec un cahier des charges national. Se pose ainsi la question du statut des personnels : irait-on vers une multiplication de CDD pour 5 ans ? Malgré les engagements rassurants du ministère, la question du maillage territorial reste également pendante.

La décentralisation, levier de nouvelles attaques

Le rapport sur la "refondation de l’école" fait une place importante à la décentralisation, dont l’acte III est ainsi pour partie annoncé. Du CAP à l’université, tout l’enseignement professionnel passerait sous la coupe des régions, qui déjà intervient sur les cartes de formation et sur toute la formation professionnelle continue. Des arbitrages pour le moins surprenants sont à l’étude. Ainsi, les régions décideraient les ouvertures de toutes les formations professionnelles, et ce serait l’État qui déciderait les fermetures. La question de nouveaux transferts de personnels aux régions, notamment des enseignantEs de lycée professionnels, est également ouverte.

Mais ce sont les ConseillerEs d’orientation et psychologues scolaires (les Co psy) qui sont immédiatement concernéEs. En effet le ministre annonce le transfert des CIO (Centres d’Information et d’Orientation) aux régions et la création du SPO (Service Public d’Orientation) territorialisé. Les CIO seraient englobés dans les "espaces métiers polyvalents", et les Co psy interviendraient à la fois auprès des élèves et auprès des adultes, donc aussi dans les entreprises. On voit bien la tentative déjà amorcée de remplacer les interventions des Co psy dans les établissements scolaires par un travail accru d’information des professeurs principaux. Les missions des Co psy et des directeurs/trices de CIO seraient définies par les régions. Ces personnels seraient placés sous la double autorité des Rectorats et des Conseils Régionaux, tout en restant pour l’instant (mais pour combien de temps ?) fonctionnaires d’État. C’est là tout ce contre quoi les personnels s’étaient mobilisés il y a tout juste un an, lorsque la création des SPO, par fusion de différentes structures sur le modèle de Pôle emploi, avait commencé à ce traduire par des fermetures de CIO (voir l’Émancipation syndicale et pédagogique n°5, janvier 2012).

La mobilisation doit s’imposer

Le rapport sur la refondation de l’école est aussi porteur de nombreuses autres attaques. On a déjà vu que pours les ProfesseurEs des Écoles il est question de travailler plus sans augmentation de salaire. Dans le Second Degré il est également proposé d’aménager les locaux pour que les enseignantEs restent plus longtemps dans les établissements. Les horaires disciplinaires seraient réduits et partiellement globalisés, le temps de travail des enseignantEs serait annualisé. La "reconquête du mois de juin" fait à nouveau surface explicitement, avec la proposition de réformer les procédures d’orientation et de développer les examens en contrôle continu, de manière à pouvoir retarder les conseils de classe à la fin du mois de juin. Au moins pour les deux premières années du collège les élèves resteraient dans les établissements jusqu’à 17 h, la journée devant comprendre, d’une part, une aide au travail personnel et, d’autre part, des activités culturelles, artistiques et sportives. L’intervention de personnels hors Éducation Nationale serait généralisée, avec la mise en place d’une « charte nationale » de l’intervention en milieu scolaire, et la menace, déjà dénoncée depuis longtemps, de voir ce type d’intervention suppléer à des postes d’enseignement non pourvus ou supprimés.

Ajoutons à cela le gel de toute hausse des salaires, le recul du pouvoir d’achat, la loi mobilité qui n’est toujours pas abrogée, les restrictions budgétaires et suppressions de postes dans les autres ministères, et toutes les raisons de mobiliser l’ensemble de la Fonction Publique sont réunies. Ce projet n’est ni amendable, ni négociable, il doit être retiré. Il nous revient de militer pour la rupture des « concertations »et de contribuer au développement des luttes, à l’image de celle qui s’est engagée en Seine Saint Denis.

Raymond Jousmet. (24/10/2012)


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