Mexique : La Commune de Oaxaca (suite)

mercredi 17 janvier 2007
par  Rédaction de la revue Émancipation

Après avoir décrit les luttes populaires et les provocations meurtrières du gouverneur de l’état d’Oaxaca qui ont permis l’intervention de la police fédérale, Georges Lapierre décrit ici comment s’est passée cette intervention et la réaction des habitants en lutte dans les jours qui ont suivi. Loin d’avoir abouti à "rétablir l’ordre", cette intervention n’empêche pas des pressions de plus en fortes pour exiger la démission du gouverneur. La situation est également tendue dans l’état voisin du Chiapas où plusieurs membres d’une même famille ont été massacrés et dans le Michoacan où un groupe a déclenché la lutte armée.

(article téléchargeable en PDF avec le reste de la revue à cet endroit)

En intervenant à Oaxaca, le gouvernement pensait remporter une victoire facile et mettre ainsi fin, progressivement, à la "turbulence" du peuple. Ce ne fut pas le cas. Plusieurs faits marquants doivent retenir notre attention : le soulèvement populaire, la résistance d’une bonne partie des maîtres d’école qui sont restés en grève contre l’avis de leur direction syndicale et qui occupent toute la place de Santo Domingo à quelques mètres du Zócalo, et la victoire des habitants de la ville sur l’armée, qui tentait d’occuper la cité universitaire le jeudi 2 novembre.

L’invasion policière

Le dimanche 29 octobre au matin, les troupes de la Police fédérale préventive (PFP) ont commencé à se déployer : environ 4500 hommes, auxquelles s’étaient joints la police militaire et le personnel de l’Agence fédérale d’investigation (AFI), 120 personnes, dont le travail consiste à emprisonner les gens soupçonnés d’appartenir à des groupes radicaux et tous ceux qui sont considérés comme des leaders. Il faut y ajouter les forteresses que sont les camions "chasse barricades" (qui ressemblent à des chasse-neige), les canons à eau, les camions de transport d’hommes de troupe armés et six hélicoptères. Cette nouvelle armada a pénétré dans la ville par trois voies : une qui venait d’Etla, l’autre de l’aéroport (en passant par la cité universitaire) et la dernière de Tule. Les habitants se sont soulevés. C’est le fait marquant de cette journée. Ils n’ont pas pu s’opposer totalement à l’entrée des troupes, mais ils ont crié leur indignation, leur répulsion, leur rejet et mis en évidence un fait tout simple, mais qui échappe à l’entendement du pouvoir : cette ville d’Oaxaca est leur ville. Les troupes occupent le Zócalo, et le Zócalo, qui était plein de vie, est désormais un désert où fument les carcasses de voitures. La vie est ailleurs, autour du Zócalo, à Santo Domingo par exemple et dans les quartiers, qui se sont organisés pour faire face à cet état de siège.

Au début, les gens n’ont pas cherché l’affrontement. Sur les barricades, des femmes ont même donné à boire et à manger à ces gamins "robocops" qui étaient debout bien avant l’aube et dont certains tombaient d’inanition à leurs pieds : "tu manges et tu retournes d’où tu viens, tu n’as rien à faire ici". Mais quand les robocops ont commencé à chercher à détruire leurs barricades et à pénétrer sur leur territoire, les habitants ont commencé à crier leur indignation et leur colère. On pouvait sentir cette colère grandir peu à peu, et la population a reçu la troupe à coups de cailloux. La police avançait inexorablement mais péniblement. Elle a même été arrêtée ou mise en difficulté devant certains points stratégiques comme le pont sur l’Atoyac et la cité universitaire où s’étaient regroupées les forces de la résistance.

La grande manifestation

Pendant que la troupe convergeait inéluctablement vers le Zócalo, les habitants des autres quartiers sont arrivés à l’heure prévue au rendez-vous de la manifestation. On n’a pas vu cette manifestation à la télévision et pourtant elle était impressionnante. Cette marche sur le Zócalo, que l’on a soigneusement cachée, a marqué un tournant, et beaucoup ont pris la mesure de l’événement. C’était la marche des habitants de la ville, du populo venu d’un peu partout, souvent en famille, ce dimanche après-midi, pour manifester son indignation. Il n’y avait pas de militants, le syndicat des enseignants était absent (quelques maîtres d’école sont venus à titre individuel, mais ils étaient très peu nombreux). Les groupes politiques habituels de gauche ou d’extrême gauche étaient aussi absents car cette marche les a surpris. Elle a atteint la place publique en même temps que l’armée. Allait-elle pouvoir entrer sur le Zócalo entre les voitures qui brûlaient, la fumée noire et âcre des pneus en flammes, les grenades lacrymogènes des robocops, les hélicoptères en rase motte et les tirs (disait-on) des francs tireurs ? Après quelques hésitations, des informations et des mots d’ordre contradictoires, la manifestation a pénétré dans la place. L’armée barrait deux rues d’accès, mais les gens ont pu aller et venir sur leur place qu’ils avaient reconquise pour un moment. Après avoir fait le tour de leur place et avoir défié les robocops, ils sont retournés tranquillement chez eux comme l’on revient d’une feria, un dimanche soir, l’âme apaisée.

Bataille dans le centre-ville

Lundi 30 octobre : l’APPO, mais cette fois avec la participation active d’une partie de la section 22 du syndicat des enseignants (qui a senti passer le souffle chaud du mépris de toute une population derrière ses oreilles), a de nouveau appelé à manifester. Trois marches étaient prévues qui, parties de trois points différents, devaient converger sur le centre. Il y avait du monde et beaucoup d’enseignants cette fois ci. La décision a été prise d’occuper indéfiniment la place de Santo Domingo, à une centaine de mètres à peine du Zócalo, jusqu’au départ du gouverneur déchu. Celui-ci a pu réintégrer ses bureaux, certes, mais il est protégé par plus de 4000 hommes de troupes.

Jeudi, au matin, nous avons été appelés en renfort pour protéger la radio universitaire. Les troupes de la police fédérale venaient de prendre la barricade de la Glorieta Cinco Señores, qui protégeait la cité universitaire. La radio lançait un appel au peuple d’Oaxaca : "Nous sommes menacés, venez en grand nombre, ne restez pas chez vous, venez défendre votre radio !" La police avait choisi son jour, le jour de la fête des morts. Le 2 novembre est une fête familiale importante : on invite les voisins à déjeuner, à boire le chocolat et à manger le pain des morts, on prépare le mole, la sauce aux vingt épices, au piment et au chocolat, que l’on mange, accompagnée de poulet, en famille, avant de se rendre au cimetière.

Il a fallu renforcer les barricades existantes et en élever d’autres à des points stratégiques afin de ralentir les forces de la police. Les habitants du quartier se sont mis à l’œuvre. Pas tous : des familles du PRI (le parti du gouverneur déchu) ont soulevé des objections, ce qui a entraîné de vives discussions entre voisins. Finalement notre point de vue l’a emporté et les familles récalcitrantes sont rentrées s’enfermer chez elles. Des carcasses de voitures, et même la carcasse d’un camion, ont été soulevées et transportées à la force des poignets au pied des gendarmes mobiles. Les habitants et les jeunes de l’université ont mis le feu à de nombreux véhicules avec une prédilection pour les bus. Pendant ces instants, nous avons fait de belles rencontres : des mères de famille, des personnes âgées, des gens simples, sans parler des jeunes et des gamins, tous sur le pied de guerre. Ces gens sont toujours restés là, même aux moments les plus durs et les plus critiques, quand les hélicoptères nous ont bombardés avec des grenades de gaz lacrymogène. La bataille a duré sept heures. Offensive, repli, nouvelle offensive… Vers trois heures de l’après-midi, nous avons ressenti comme un petit relâchement, le combat semblait se déplacer vers les rues adjacentes. Le front reculait au fur et à mesure que nous avancions, la troupe battait en retraite et finalement nous nous sommes retrouvés tous sur la Glorieta Cinco Señores. Les gens venaient de partout. Que s’était-il passé ?

Une victoire significative

En fait les habitants, qui peu à peu arrivaient par vagues sur les lieux à l’appel de la radio, n’ont pas pu passer le barrage des policiers qui tenaient les cinq avenues. Bientôt ceux-ci se sont trouvés pris en tenaille. Les arrivants ont commencé à dresser des barricades et à affronter les forces de police. Comme ils étaient de plus en plus nombreux, au bout de quelques heures la Police fédérale préventive a commencé à manquer de munitions et les canons à eau se sont trouvés vides. La police a été débordée par le nombre. La seule solution qui lui restait aurait été de faire feu sur la foule qui l’entourait. Elle a préféré battre en retraite : "No fue un fracaso, se evito un baño de sangre, porque no teniamos por qué cambiar los toletes por metralla" ("ce ne fut pas un échec, on a évité un bain de sang, car nous n’avions aucune autre solution que de remplacer les matraques par de la mitraille"). La victoire est revenue au peuple d’Oaxaca qui s’est mobilisé pour défendre sa radio. Une victoire importante, sur plus de 4000 hommes de troupe tout de même.

Depuis le début, nous avons affaire à une révolte, qui émerge des profondeurs de la société, et tout l’appareil d’Etat est en train de se fissurer sous la poussée de cette force. Ces deux mobilisations populaires, celle de dimanche et celle de jeudi, ont pallié l’absence, pour ne pas dire la trahison de la section 22 du syndicat des enseignants, et l’Assemblée s’est retrouvée toute revigorée, ce qui est bon signe pour le Congrès Constituant des 10, 11 et 12 novembre. Ce n’est qu’une victoire momentanée dans une guerre sociale qui promet d’être longue. Les escadrons de la mort ont pris la forme de commandos et tous les matins à l’aube, ils tirent sur la cité universitaire.

Le dimanche 5 novembre a eu lieu ce qu’on appelle ici une "megamarcha", une manifestation de plus de 100.000 personnes, certaines étant venues par cars de Mexico ou d’autres endroits du Mexique. Partie de la statue de Benito Juarez, à 12 kilomètres, elle a déferlé sur la cité. Ce mouvement social est pacifique, il est l’expression d’une volonté populaire face à un pouvoir totalitaire et despotique. Cette insurrection pacifique entend substituer à un rapport vertical, une relation horizontale : "Eux, ils ont les armes, nous, nous avons la raison et la raison doit triompher de la force". La lutte devant l’université a été une lutte de résistance, la défense opiniâtre d’une liberté. L’armée pouvait venir à bout des bombas molotov et des coyotas, mais pas des gens qui sont descendus dans la rue avec un seul mot d’ordre : "À bas le tyran !"

donner" et qui recouvre l’ensemble des échanges festifs. Tout ce mouvement de résistance sociale a pu s’organiser, se construire, se maintenir et durer grâce à ces deux coutumes : activité bénévole et solidaire, appui matériel et alimentaire de la part de la population.

"C’est un mouvement social qui vient de loin, de traditions de luttes fort anciennes, mais il est tout à fait contemporain dans sa nature, ses perspectives et son ouverture au monde. Il doit sa radicalité à sa condition naturelle, il est à raz de terre, près des racines. Il a acquis sa teinte insurrectionnelle après avoir essayé toutes les voies légales et institutionnelles et trouvé bouchées les voies politiques qu’il empruntait. Mais il ne danse pas au son qu’on lui joue. Il compose sa propre musique et invente ses chemins…" (Gustavo Esteva, directeur de l’Université de la Terre)

Sur un mur de la ville, on pouvait lire :

"Ne tombons pas dans la provocation, ne prenons pas le pouvoir".

Georges LAPIERRE

Oaxaca, le 07 novembre 2006