Quel avenir pour les Centres d’Information et d’Orientation ?

mercredi 4 janvier 2012

Depuis le mois d’octobre 2011 l’annonce par le Rectorat de Poitiers de la fermeture de 5 Centres d’Information et Orientation sur 18 (CIO) et la suppression de 10 postes mobilisent les ConseillerEs d’Orientation et Psychologues Scolaires. Daniel Métraud, militant de SUD Education 17, nous a accordé un entretien qui nous éclaire sur les enjeux de cette lutte.

Émancipation  : Les suppressions de postes annoncées dans l’académie de Poitiers pour 2012 semblent bien n’être que l’élément déclencheur de ce mouvement. Quelles sont les revendications des personnels mobilisés ?

Il est certain que pour ceux et celles qui avaient été attentifs aux dernières évolutions concernant la mise en place du SPO (service public d’orientation) on pouvait prévoir la disparition des CIO ainsi que la fusion progressive des diverses structures et acteurEs du champ “information-orientation-insertion”. Un DIO (Délégué à l’Information et l’Orientation) coordonnateur interministériel a reçu mission de parvenir à une fusion de type pôle-emploi qui devrait assurer des économies budgétaires maximales et aboutir à un service public minimal. Sa stratégie est annoncée dans un rapport remis au premier ministre en octobre 2011.

Il est trop tôt, dit-il, pour pratiquer les premières fusions physiques effectives. Trop de choses séparent encore les structures et les acteurs, les formations initiales, le public accueilli, les réponses proposées, le statut, les modes de financement, etc. L’idée est d’utiliser un principe en vogue dans les nouvelles formes de management importées de l’entreprise : la norme de qualité. Ce “processus de labellisation” a pour objectif d’obliger les structures et les acteurs à établir des conventions de partenariat et à adopter les mêmes références de “qualité”. Lorsque les “rapprochements” ainsi obtenus seront suffisants, alors il sera temps de procéder aux rapprochements physiques en un lieu unique à travers restructurations et fusions.

Émancipation  : Alors pourquoi ces fermetures de CIO prématurées ?

Une pression énorme aux économies budgétaires s’exerce sur les Rectorats. Percevant sans doute que les services d’orientation scolaire sont condamnés par la logique en cours, les gestionnaires ont peut-être tendance à anticiper. Ce faisant, ils contreviennent aux recommandations du DIO et en déclenchant la colère des personnels, ils risquent fort de mettre la puce à l’oreille et d’aboutir à une prise de conscience qui n’était pas prévue au programme.

Beaucoup de militantEs parmi les personnels des CIO sont décidéEs à exploiter cette erreur stratégique ; en espérant que la prise de conscience sera suffisamment rapide et mobilisera assez de collègues pour éviter que les services d’orientation scolaire ne se dissolvent dans la marmite de la labellisation, selon la métaphore de la grenouille qui se laisse engourdir puis cuire complètement.

Émancipation  : La mise en place du "Service Public d’Orientation Tout au Long de la Vie" est passée quasiment inaperçue en dehors des personnels concernés. Comment cette mise en place s’est-elle réalisée dans l’académie de Poitiers ?

Les dossiers de labellisation doivent obligatoirement intégrer plusieurs structures (CIO, mission locale, maison de l’emploi, cité des métiers, CARIF-OREF, etc.). Il est clair que si le Recteur devait en rédiger directement les conventions et les dossiers, la portée managériale du processus serait atténuée. Il s’agit donc d’imposer aux équipes de participer elles-mêmes aux transactions et à la rédaction des documents préparatoires. Une incidence symbolique très forte en terme de soumission et un cynisme absolu puisqu’on demande aux personnels d’établir les conditions de leur propre élimination ! À défaut le Rectorat s’appuie sur les seuls directeurs ou directrices de CIO sur qui s’exerce une pression énorme alors même que la loi ne contient aucune obligation en ce sens.

Un management de la peur tente d’instiller le chacun pour soi et le chacun contre tous, concurrence qui peut toucher les diverses familles de structures. Certaines ont d’ores et déjà préparé des argumentaires et envisagent les négociations pour établir les conventions de partenariat comme un combat où il faudra tuer ou être mangé.
Au sein même du réseau des CIO, certains succombent, on entends : “si nous sommes les premiers labellisés nous serons sauvés, dépêchons nous”. C’est un leurre bien sûr mais les ressentiments qui risquent d’en naître peuvent nuire gravement à la possibilité de construire une réaction solidaire collective. Ce management là – dont je ne développerai pas les liens avec d’autres évolutions en cours comme l’évaluation - ne sait que détruire et soumettre.

Émancipation  : Ce changement d’appellation recouvre certainement une redéfinition des missions des conseillerEs d’orientation et psychologues. En quoi consistent vos nouvelles missions ? Cela vient-il changer votre intervention dans les collèges et lycées ?

En supplément de la logique d’économie budgétaire il y a un glissement manifeste de ce que nous sommes supposéEs apporter à notre public élargi, puisqu’il ne s’agirait plus principalement des élèves du secondaires des étudiantEs et de leur famille. Jusqu’à présent nous étions au service de la personne avec toutes les garanties apportées par le titre de psychologue. Notre indépendance par rapport aux établissements et aux entreprises était une condition d’objectivité. Dans le nouveau SPO, il s’agira surtout de répondre aux besoins des entreprises. Nous passerions donc de l’accompagnement, au sens du développement de l’autonomie selon les demandes et les besoins des personnes, au développement de l’employabilité selon les demandes et les besoins des entreprises. L’utilitarisme économique submerge l’ensemble de l’Éducation Nationale et il s’agit d’une véritable entreprise de conquête idéologique du libéralisme.

Émancipation  : S’agissant des CIO, on parle maintenant dans les discours officiels de "réseaux" et de "territoires". Qu’est-ce que cela signifie concrètement dans l’académie de Poitiers ? Comment les conditions de travail et les statuts des personnels ont-elles évolué ?

Les mots semblent ne plus avoir aucun sens. La communication officielle prétend souvent le contraire de ce qu’elle vise réellement. Ainsi lorsque l’on ferme un CIO et que les familles doivent faire plusieurs dizaines de kilomètres supplémentaires, le discours officiel prétend réaliser un maillage fin du territoire ! Si on se laisse bercer par la petite musique managériale on pourrait croire que l’on va développer des coopérations et trouver des équilibres au bénéfice de touTEs. En fait, à l’heure des fusions et des restructurations toutes les structures entreront en concurrence. À l’arrivée touTEs auront perdu, il y aura des lieux uniques pour un service limité et un territoire toujours plus vaste.

La labellisation devrait obliger chacun à s’aligner sur l’autre en terme d’horaires, de statut, etc. Il est clair que la convergence qui aura lieu se fera toujours sur le principe du moins disant et du moins favorable aux personnels.

Émancipation  : Comment la lutte s’est-elle organisée ? Quelles sont les positions syndicales sur ce mouvement ? Quelles actions avez-vous entreprises ?

Tout est parti d’une réunion de centre avec les collègues de Saintes et Saint Jean d’Y. On avait l’habitude de beaucoup échanger sur nos pratiques et les difficultés que l’on pouvait rencontrer les unEs et les autres. On essayait aussi de définir un cadre commun afin de pouvoir adopter des positions en se référant au collectif professionnel. La nouvelle directrice arrivée cette année a adopté un rôle d’animation et de coordination qui correspondait à notre fonctionnement. Elle s’est montrée d’une solidarité exemplaire avec nous et cela a compté. Ce jour là, nous avons appris la fermeture de 5 CIO et la suppression de 10 postes administratifs. L’indignation était si forte que nous avons senti qu’ensemble nous étions prêtEs à investir beaucoup dans la lutte. Alors on a lancé un appel et l’idée du collectif.

Les CIO de Jonzac et de Cognac puis d’autres nous ont rejoints très vite, le collectif avait une réalité palpable. Lors d’une réunion d’animation l’idée d’une journée d’échanges académiques de tous les personnels a été proposée. On s’est dit qu’il fallait un jour de grève académique pour que cela soit possible. Vu le succès des grèves nationales cela paraissait utopique, mais les 18 présentEs y ont cru. Cependant on ne voulait pas embarquer nos collègues dans un échec, alors on a demandé à tous les CIO de s’engager à participer à cette journée comme gréviste et si possible à venir à Niort (lieu central) le 8 décembre. La journée ne serait “déclenchée” que si 50% au moins des collègues s’engageaient. C’était impossible et pourtant nous avons atteint 60% d’engagements. CertainEs ont protesté : “comment peut-on demander aux gens d’annoncer qu’ils s’engagent“ ; “c’est aux syndicats de décider des jours de grève”, etc.

Parmi ceux-là, certainEs nous ont chaleureusement remerciés le 8 d’avoir fait cette journée.

La dynamique du collectif des personnels des CIO du Poitou-Charente semble porteuse au point de susciter l’espoir d’une diffusion dans d’autres académies. Cependant si l’adhésion de touTEs est possible lorsqu’il s’agit de protester contre les fermetures de CIO ou les suppressions de postes administratifs, le lien avec le processus de labellisation n’est pas accepté par tous, notamment par la CFDT qui y était favorable. Peut-être pourrons-nous au moins nous accorder sur la demande d’un moratoire pour avoir le temps de définir une position académique élaborée par l’ensemble des personnels.

Émancipation  : Il semble que certains aspects du conflit ne sont pas spécifiques à l’académie de Poitiers. Y a-t-il des possibilités d’extension dans d’autres académies, ou au niveau national ?

D’autres collectifs se forment et il semble que cette forme d’organisation permette de fédérer tous les personnels en mettant les divergences ou les luttes d’influences au second plan. Derrière la réussite du collectif des CIO de Poitiers se joue sans doute un peu de la réussite d’un mouvement national. De la même façon, on pourrait penser que si les personnels des CIO réussissaient une mobilisation nationale significative, cela permettrait à d’autres de croire à la possibilité d’une résistance.

Émancipation  : Les personnels des CIO sont peu nombreux. Quels axes revendicatifs permettraient une convergence avec les autres catégories de personnels de l’Éducation Nationale ?

Je ne pense pas que la diffusion ou l’élargissement que j’évoque comme une hypothèse (sans doute encore lointaine) se fera en premier lieu sur la convergence intellectualisée des revendications. Des liens peuvent très facilement être établis certes, mais d’autres éléments pourraient être plus déterminants. Le préalable c’est de restaurer la confiance dans notre capacité collective de résistance. Parfois quelques expériences concrètes suffisent à retrouver le goût de la dignité et à abandonner la soumission et les renoncements qui nous avilissent. Cela suppose obligatoirement de prendre son destin en main au niveau local.

Il faudra aussi comprendre ce qui a permis à un mouvement de réussir et notamment donner toute l’importance qui convient aux formes locales d’auto-organisation et d’auto-gestion. Le constat incontestable c’est que la délégation et la représentation ont montré leurs limites. Il ne s’agit pas de les délégitimer mais de les compléter. L’organisation démocratique et les formes de mobilisation sont à réinventer. Ce que nous vivons participe à cette expérimentation.

Propos recueillis par Raymond Jousmet


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