Non à l’armée « éducatrice », sécuritaire et discriminatoire

mardi 25 octobre 2011

Du 2 au 6 mai, des collégiens issus des Établissements de Réinsertion Scolaire de Nanterre ont subi un stage dans la caserne de Montlhéry du 121ème régiment (Essonne). Malgré les efforts des ministères de la Défense et de l’Éducation pour étouffer l’affaire, le scandale éclata.

Emprise Croissante de l’Armée sur l’École

Les premiers protocoles d’Armée-Éducation ont débuté en 1983 (1). Cette symbiose fut poursuivie par la Droite par des formations continues d’enseignants, des interventions de militaires dans les écoles, des visites d’installations militaires ...

En 2009, Xavier Darcos et Valérie Pécresse lancent un projet de révision de la formation des maîtres. Une décision non sans impacts, puisque, en plus de faire reculer l’école publique, elle bafoue la notion de laïcité (les Instituts Catholiques en ont profité pour s’engouffrer dans la brèche) et alimente ce nouveau lien école-armée, par la formation continue des enseignants par les colonels. Malmenés durant leur stage (mépris pour les salles de professeurs, illustrations scandaleuses des cours), les enseignants en formation ont fini par décider le boycott.

Armée et Éducation, deux termes opposés mais entremêlés

Le 31 janvier 2007, Michèle Alliot-Marie et Gilbert de Robien signent un « protocole d’accord entre le ministre de la défense et le ministre de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche » (2). Ce dernier stipule que l’école doit « former les jeunes citoyens aux principes de notre Défense », présentée comme « l’une des connaissances que tout élève doit avoir acquise à la fin de sa scolarité obligatoire  » (page 5). Cet enseignement ne vise pas que les élèves, comme on a pu le constater durant un stage à Bordeaux, mais également les enseignants.

Les E.R.S. ou l’Éducation Nationale en détresse

Crées en 2010, les Établissements de Réinsertion Scolaire sont une nouvelle forme de partenariat entre les ministères de la Défense et de l’Éducation. On confie à l’armée des jeunes en très grande difficulté, une soupape de ‘sécurité’ pour une institution démissionnaire. Lieux de relégation, ces E.R.S. sont les pendants des ‘internats d’excellence’, avec lesquels le ministère de l’Éducation Nationale entretient une vitrine aux dépens d’une éducation globalement sacrifiée.

Dans le cadre d’une prétendue promotion de l’égalité des chances, il est également prévu par le protocole des « actions concertées entre l’Éducation Nationale et la Défense au profit des jeunes les plus en difficulté » (page 11). A ce titre, la maîtrise de la lecture est perçue comme « une mission essentielle confiée conjointement à la Défense et à l’Éducation Nationale » (page 12).

Ce partenariat n’a rien de théorique. En effet, un personnel spécifique a été crée pour sa mise en place : des Délégués Militaires Départementaux sont désignés comme les interlocuteurs directs des inspecteurs d’académie. Dans chaque académie, ils sont aidés par un « référent éducation nationale », appartenant à l réserve militaire. Ce dernier se doit d’être, si possible, un personnel réserviste de l’Éducation Nationale (page 17). Pour prouver que leur rôle est loin d’être minime, le projet de stage de Montlhéry a été présenté à l’inspecteur d’académie des Hauts-de-Seine par un de ces référents.

Deux dispositifs pour le prix d’un

La même année de la naissance des E.R.S., le programme Clair (devenu entre temps Éclair), destiné à se substituer à l’éducation prioritaire, voit le jour. Ces deux dispositifs relèvent de la même logique gouvernementale. Le premier affecte les collégiens en décrochage scolaire pendant un an et, le second, propose la création d’établissements autonomes (recrutement des enseignants par le chef d’établissement, politique de projets pédagogiques et enseignements centrés sur les ‘fondamentaux ‘). Les E.R.S. sont donc la soupape de sécurité de la nouvelle politique éducative, visant à cibler puis isoler des établissements proposant un ‘smic de connaissances’ à des élèves considérés comme ‘peu performants’. Les plus ‘méritants’ d’entre eux se voient offrir des ‘internats d’excellence’. Il va de soi que ces innovations touchent particulièrement les quartiers populaires. Couplés à la disparition de la carte scolaire, elles ne font que renforcer la ‘ghettoïsation scolaire’ par la politique de sécurisation. Tout cela au nom d’une « égalité des chances  », qui ne relève plus d’une logique d’action publique territoriale mais d’une politique de l’injonction à la performance individuelle.

Par cette inflation méritocratique couplée à une politique sécuritaire, l’Éducation Nationale se fait complice de politiques discriminatoires, qui ne produisent que la confusion. Ces dispositifs posent, par ailleurs, avec acuité la question de la responsabilité des agents de ce service public. En effet, ces derniers voient leur éthique professionnelle en contradiction avec ces politiques publiques qu’ils doivent appliquer (3).

À quand les stages en immersion encadrés par l’armée, pour l’apprentissage de l’ « autorité » pour les enseignants ?

«  Le stage en immersion à la caserne de Monthléry s’est révélé une expérimentation hasardeuse et à l’idéologie dangereuse  » (4)

Du 2 au 6 mai, dix collégiens de l’E.R.S. de Nanterre ont été aux ordres de l’armée pendant une semaine. Ce stage en immersion était présenté par l’inspecteur d’académie des Hauts-de-Seine comme une «  expérimentation de coopération entre l’Éducation Nationale et la Défense  ». Il concernait les élèves exclus définitivement de leur établissement au moins une fois. Une expérience qui laisserait à penser que l’Éducation Nationale souhaite, pour ces ‘têtes dures’, une renaissance à l’image de nos braves soldats qui marchent en rang au rythme de La Marseillaise (5). Pour une fois, le principe d’immersion a été respecté à la lettre : réveil pour tous (personnel encadrant les enfants compris) à 5h30, garde à vous, hymne national, travaux d’intérêt général, apprentissage du code du soldat, parcours d’obstacles, marche à pieds ... même les sorties collent au mot d’ordre : visite du musée de l’Armée aux Invalides et ravivage de la flamme du soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe.

« C’était très difficilement gérable  », reconnaît un gradé dans Le Parisien. En effet, de nombreuses altercations ont eu lieu entre les élèves et les gradés, ou bien entre les collégiens eux-mêmes. Un coup dur pour le Gouvernement qui a essayé de cacher l’affaire en interdisant l’entrée à une journaliste, sur le terrain pour tourner un reportage vidéo. Un coup dur mais, surtout, inattendu puisque l’autorisation de filmer avait été acceptée, afin de mettre en avant ce « projet académique innovant » (Sébastien Ledoux , déjà cité). Histoire de ne pas déclencher de problème, la journaliste a tout de même pu filmer, mais uniquement à la fin de la semaine et les élèves étaient accompagnés durant la prise.

Une expérimentation qui en dit long

On peut dégager deux pistes de réflexion, à la suite de cet échec. Tout d’abord, l’absence de réflexion de certains responsables de l’Éducation Nationale sur le problème des élèves en voie de déscolarisation. Derrière cette apparente absence de politiques éducatives, cette expérience révèle un problème l’ordre idéologique. En effet, si l’on suit la logique gouvernementale, ces jeunes en échec scolaire seraient dépourvus de patriotisme. Les envoyer en stage militaire aurait, peut-être, du leur donner le ‘goût de la France’. Visiblement, c’est un échec. Ou une réussite, si les représentants de l’Éducation Nationale ont voulu montrer que ces enfants issus de l’immigration refusent de s’adapter aux lois et coutumes françaises. Ils se retrouvent pointés du doigt et définis comme des individus « pas comme nous », directement exclus de la société.

Un résultat de stage qui enchante le Front National qui peut, une fois de plus, se féliciter d’avoir vu clair en ce qui concerne les immigrés et « les jeunes de cité ».

Ce stage nous aura, également, permis de découvrir que cette idéologie d’extrême-droite, en particulier la question sur l’identité nationale, est omni-présente et rallie de plus en plus d’individus à sa cause. La preuve en est que ces agents de l’Éducation Nationale on accepté d’enfiler un uniforme une semaine durant face à leurs élèves. Vous trouvez ça normal ?

Le 21ème siècle, le renouveau du colonialisme ?

Tout pays est marqué par son histoire. Dès le 16ème siècle, la France a commencé à étendre son empire colonial. Aujourd’hui, le temps des colonies est révolu, mais pas forcément dans les mentalités. La sociologue Nacira Guénif-Souilamas explique que ce processus nait d’une volonté de domestiquer ces « corps-frontières ».

Pour aller jusqu’au bout de cette pensée, on peut émettre l’hypothèse suivante : que l’expérience ait réussit ou non, l’Éducation Nationale ne sera confrontée en aucun cas à un échec. Si l’objectif est atteint (à savoir, remettre les élèves indisciplinés dans le rang), elle pourra se targuer d’avoir triomphé mais, si on ne parvient pas au but désiré, elle pourra se cacher derrière un argument aussi stupide que raciste : ‘il n’y a rien à faire avec ces gens-là’.

Le programme de l’Éducation Nationale, plus nationaliste qu’éducateur

Durant ce stage, les collégiens n’ont pas été en contact avec l’école une seule fois, puisqu’ils vivent le quotidien d’un soldat. Retirer un enfant en difficulté de l’école, ne le fera pas plus aimer cette dernière. De plus, toujours mineurs, quelque soit la raison de leur exclusion, ils doivent toujours être, légalement, à la charge d’un établissement scolaire.

Ciotti veut supprimer les allocations familiales aux parents dont les enfants sèchent les cours (article L 222-4-1 du Code de l’action sociale et des familles ) ? Qu’on supprime toute subvention aux écoles qui décident d’abandonner leurs élèves aux mains des militaires !

Alice Patalacci

Henri Amadéi

(1) l’UPF N°486, février 2011, p.8+9+10, « Les protocoles d’accord Armée-Education sévissent toujours », « Militaires formateurs ou format…tueurs ?!! »

(2) Laurence De Cock et Sébastien Ledoux, "Non à l’école sécuritaire et discriminatoire", Médiapart, 30 mai 2011

(3) "NON à la politique « éducative » nationale-sécuritaire discriminatoire" - Pétition initiée par Laurence De Cock et Sébastien Ledoux : http://www.petitionpublique.fr/?pi=P2011N10350

(4) Sébastien Ledoux, "Des collégiens en stage dans l’armée : retour sur un fiasco", Rue89, 23 mai 2011

(5) allusion à « Petit Agité » des Béruriers Noirs, chanson qui parle des marginaux qu’on veut faire entrer dans le système