Le pire est déjà là

vendredi 14 octobre 2011

Les révélations de Médiapart le 22 septembre concernant le fichage des élèves au collège Lenain de Tillemont à Montreuil, largement médiatisées, ont légitiment soulevé l’indignation. Mais cette "affaire" fait surtout la démonstration pratique de ce que la logique du fichage est bien installée dans l’Éducation nationale.

Le 22 septembre Médiapart révélait en effet la présence sur un fichier informatique de commentaires et jugements de valeur concernant les enfants entrant en Sixième et leurs familles, du style "Elève fourbe, faiseur d’histoires", ou encore "gens du voyage sédentarisés", pour ne reprendre que quelques exemples parmi ceux cités dans le journal Libération du 24 septembre.

La responsabilité de l’institution

Avec le tollé général qui s’en est rapidement suivi, la montée au créneau de Dominique Voynet, Maire de Montreuil, le silence obstiné de l’Inspection Académique, les enseignantEs du collège se sont justifiéEs dans un communiqué où ils/elles pointent légitimement les responsabilités de l’institution. Dans cet établissement "ECLAIR" où les enseignantEs reçoivent donc une lettre de mission, il s’avère en effet que la professeure responsable de la liaison primaire-secondaire était chargée dans sa lettre de retranscrire les informations orales évoquées lors de commissions d’harmonisation. Et ils insistent avec juste raison en ajoutant : "La direction du collège et l’Education Nationale, en demandant ce type de travail à un personnel non tenu par le secret professionnel, sans l’entourer des garde-fous nécessaires, portent de notre point de vue l’entière responsabilité de cette dérive." (citation du communiqué des enseignantEs du collège, le 24 septembre).

Dénoncer la logique du fichage

Mais force est de constater que les enseignantEs de l’établissement, dans leur communiqué, ne dénoncent nullement le principe même du fichage. Ce qu’ils réclament, c’est de la formation et de l’information, des garde-fous, et ils assurent la communauté éducative de leur "vigilance accrue" et de leur volonté " de ne pas permettre ce type de dérive à l’avenir."

Sur le site www.neoprofs.org les commentaires autour du communiqué vont bon train. Si quelques rares internautes pointent la nécessité de refuser tout fichage informatique, la plupart des commentaires, signés d’enseignantEs, argumentent sur la nécessité d’échanger des informations à caractère personnel et confidentiel concernant les enfants et leurs familles, pour mieux connaître les élèves et faciliter la liaison CM2 – Sixième. Ce qui soulève inévitablement la question de la limite à poser à propos des éléments dont on garde la trace.

Derrière l’épisode lui-même, dont beaucoup veulent croire qu’il est isolé, se cachent à n’en pas douter des pratiques fort répandues. Le support informatique certes aggrave les risques de communication par rapport à un support papier, et cette affaire doit être l’occasion d’élargir encore la campagne de refus de Base Élèves et de Sconet. Mais le fichage dans un dossier papier ne vaut guère mieux.

Porter un regard neuf, échanger les informations

UnE enseignantE dûment forméE est parfaitement capable, au bout de quelques semaines, de se faire une idée sur le comportement de ses élèves. Il n’a donc aucun besoin des jugements moraux que les enseignantEs précédentEs ont pu porter. On doit aussi ajouter que chaque année en septembre unE enfant ou unE jeune a le droit de repartir à zéro, et qu’au lieu de le/la suivre d’année en année avec un véritable casier judiciaire, de le/la catégoriser et de le/la stigmatiser dès les premiers jours de l’année scolaire, il faut au contraire porter sur elle ou lui un regard neuf, donnant la possibilité de changer, plutôt que de l’enfermer dans un rôle écrit d’avance.

Et il faut aussi rappeler qu’il fut un temps, pas si lointain, où l’on organisait des réunions de synthèse, avec les spécialistes extérieurs à l’établissement, les éducateurs/trices, les assistantes sociales, les membres du RASED, quand il y avait réelle nécessité d’échanger des informations soumises au secret professionnel et au devoir de réserve.

Sébastien Cazals a partiellement gagné

Plus que jamais le refus de tout fichage par l’Éducation Nationale est d’actualité. Durement sanctionné en 2009 pour avoir justement refusé de renseigner Base Élèves, Sébastien Cazals vient d’obtenir satisfaction au Tribunal Administratif sur deux de ses recours. Son blâme doit être annulé et il doit retrouver sa direction d’école. La justice administrative a en effet considéré que les sanctions étaient insuffisamment motivées. C’est donc un désaveu clair de l’Inspection Académique de l’Hérault, et c’est un signe encourageant pour touTEs celles et ceux qui boycottent Base Élèves et ont été sanctionnéEs pour ce seul motif.

Même si tout n’est pas réglé pour Sébastien, en particulier la question des retraits de salaires qui lui ont été infligés, ces deux informations rapprochées nous renforcent dans cette conviction : il faut refuser toute forme de fichage à l’école.

Raymond Jousmet.