Répression tous azimuts dans les Bouches-du-Rhône

mardi 2 janvier 2007
par  Daniel Koechlin

Les affaires de répression frappant Florimond Guimard et Erwan Redon ne sont pas liées en apparence. En apparence seulement. En quelques jours, ce sont plusieurs militantEs particulièrement actifs/ves sur plusieurs terrains de luttes et en particulier sur le terrain de la défense des Sans PapierEs sur qui s’abat la répression.

Des succès notables

Revenons en arrière. Le Réseau Education Sans Frontière (RESF) s’est développé dans les Bouches-du-Rhône après l’évacuation musclée du squat de la rue Fiocca à Marseille. Depuis cette date, les luttes sont quotidiennes avec des échecs douloureux, des étrangerEs embarquéEs à la sauvette sur un ferry ou un avion, des moments tragiques comme le suicide d’un Turc de 22 ans au centre de rétention du Canet mais aussi de nombreux succès. Il y a eu les deux mois d’occupation de la Maison de l’Etranger. Il y a eu des régularisations. Il y a quotidiennement des pères dont on obtient la libération, voire la régularisation. Les ratés dans la machine à broyer se multiplient et beaucoup d’internéEs au centre du Canet ressortent libres.
Le RESF regroupe un très grand nombre de militantEs, il a un système d’alerte et de mobilisation très performant, y compris en période de vacances et il fédère toutes les associations engagées dans la défense des Sans PapierEs. Son audience est énorme dans le département. Les médias couvrent régulièrement ses actions et passent ses communiqués.

Le 11 novembre et ses suites

Le 11 novembre dernier, la police avait décidé l’expulsion par avion d’un père d’élèves scolarisées, Monsieur Douibi. Près de 200 militantEs ont investi l’aéroport de Marignane. Action exemplaire avec intervention sur le tarmac, médiatisation importante, solidarité des passagerEs. 8 manifestantEs sont arrêtéEs puis relâchéEs. Mais au bout du compte, une grande victoire : monsieur Douibi n’est pas embarqué dans l’avion, et comme sa durée de détention au Canet arrive à expiration, il est …libéré.
Du côté des autorités, la gifle est énorme et la riposte s’organise. Ce sont le préfet lui-même et le procureur d’Aix qui prennent l’initiative. Le 19 décembre deux des animateurs/trices de RESF sont convoqués à « l’hôtel de police ». Le même jour, l’expulsion par ferry de deux pères de famille échoue grâce à la solidarité des marins de la CGT. D’autres expulsés seront … refoulés d’Algérie et ramenés en France !
Il n’y a pas de « chef » au RESF et les prises de responsabilité sont réparties. Myriam Khelfi est étudiante. Elle milite aussi aux Femmes en Noir et est très active dans le soutien à la Palestine. C’est elle qui a été interviewée par la télévision à Marignane. Florimond Guimard, professeur des écoles qui est aussi militant syndical et politique [1], a joué dès les débuts du RESF 13 un très grand rôle d’organisation, de conciliation et de diffusion de l’information. Dès leur arrivée à « l’hôtel de police », ils sont misES en garde à vue. Toute la journée, les manifestantEs se relaient devant « l’Evêché » [2] aux cris de « libérez nos camarades » ou « police partout, justice nulle part ». Des Sans PapierEs aussi sont venuEs manifester.
La police a monté contre Myriam et Florimond le dossier fumeux habituel : il y aurait eu des « violences » à Marignane et une plainte a été déposée, seul moyen pour les keufs de se venger de leurs humiliations. Après plusieurs heures d’interrogatoire, Myriam et Florimond sont relâchéEs. Pour Myriam, il n’y aura probablement pas de suite. Mais Florimond est convoqué au tribunal de grande instance d’Aix le 20 avril avec diverses accusations pouvant « justifier » une sérieuse condamnation.

L’École de la Rue de la Paix

Les ennuis d’Erwan Redon (professeur des écoles, militant syndical [3] et animateur très actif du RESF) avec sa hiérarchie étaient déjà anciens, mais c’est le 19 décembre qu’ils ont pris un tour très grave.
Que reproche-t-on à Erwan ? Il travaille dans une école ZEP dans un milieu social très défavorisé. Bien que ne militant pas à l’ICEM [4], Erwan utilise des méthodes pédagogiques actives. Rapidement, la situation se tend avec la directrice de l’école. Erwan refuse l’inspection. Il est favorable à des actions syndicales demandant d’autres modalités d’inspection ou d’évaluation. Au mois de mai 2006, suite à une action collective menée sur l’école contre la nomination d’une personne de liste complémentaire sur une CLIS [5], Erwan est invité à venir consulter son dossier. Il constate qu’une mesure disciplinaire est envisagée à son encontre (sans aucun motif). Dans son dossier, il découvre des accusations incroyables : il mettrait en danger les enfants, il serait nul pédagogiquement et, cerise sur le gâteau, il aurait photocopié des tracts du RESF à l’école. L’été se passe sans nouvelles précisions. Dès le début de l’année scolaire, Erwan a monté un projet de classe de neige alors que la plupart des élèves de sa classe de CE2/CM1 n’ont jamais vu la neige. Tous les jours, les élèves travaillent sur le projet et un mode de financement s’organise. Et puis la réponse de l’inspection arrive. Le projet de classe de neige est refusé. L’Inspecteur de l’Education Nationale (IEN) « ne peut pas engager sa responsabilité pédagogique » car « il n’a pas pu voir l’enseignant dans sa classe ».
Pourtant, Erwan est soutenu par une grande majorité des parents d’élèves de la classe qui ont tous noté les progrès, l’épanouissement et l’intérêt de leurs enfants. Excepté une famille (pour des raisons familiales), toutes les autres ont donné leur accord pour cette classe de neige.

Les parents aussi, victimes de la répression

La FCPE de l’école et 3 parents de la classe demandent des explications. L’inspecteur exige qu’Erwan accepte sa venue. Erwan accepte. Le 19 décembre, n’ayant toujours pas de réponse sur le maintien ou non de la classe de neige, 5 parents d’élèves se présentent à l’école et, devant les atermoiements de la directrice, ils décident d’occuper la classe. Alors qu’Erwan fait cours normalement, l’inspecteur arrive et maintient son refus de la classe de neige, qualifiant Erwan « d’indigne de l’Education Nationale » et sa classe de « désert cognitif et pédagogique », ce que les parents contestent formellement, expliquant qu’ils ne sont pas dupes des véritables raisons de cette mesure. Les parents demandent un conseil d’école extraordinaire et décident de rester dans la classe. Arrive l’Inspecteur Pédagogique Régional (IPR-IA) qui adopte d’emblée un ton menaçant. Il essaie d’empêcher physiquement les parents de rejoindre la classe. Il coince le doigt d’un délégué de la FCPE et lui déchire sa chemise. Dans la bousculade qui suit, l’inspecteur tombe à terre, tout en continuant de donner des coups de pieds. Devant les enfants ! L’Inspecteur continue à « péter les plombs » en apostrophant la présidente de la FCPE de l’école : « vous n’êtes rien du tout ». Appelée par l’IPR-IA, la police (la BAC, brigade anti-criminalité) arrive pour emmener les parents. Il est 10 h 30. Les Inspecteurs portent plainte pour « entrée illégale dans l’école, outrage et violence volontaires sur agents du service public ». Un parent est mis en garde à vue … pour 24 heures. Les autres sont relâchéEs et convoquéEs comme témoins en l’absence de l’Inspecteur parti faire constater ses « bobos » à l’hôpital. Le père d’élève est finalement relâché le lendemain, mais il sera jugé en janvier.

Erwan suspendu

L’administration n’a pas perdu de temps. Alors qu’il n’était pas présent lors des incidents (il était de service dans une autre cour), Erwan est suspendu oralement à 13 h 30. Il en aura la notification écrite (sans motif) par fax à 16 h 30. Dans l’urgence et sous la pression de l’IEN revenu dans l’école à 18 h, il doit quitter sa classe et emmener ses affaires. Le 21 décembre, nous sommes nombreux à manifester devant l’école. Le remplaçant d’Erwan est déjà là et le projet de faire la classe de neige sans son concepteur est sur les rails. Une intersyndicale s’est constituée, très large. Elle a été reçue à l’Inspection d’Académie. Si oralement la hiérarchie semble renoncer à la révocation, elle évoque l’idée d’un licenciement pour « insuffisance pédagogique » (article 70 de la loi du 11 janvier 1984, non cité par l’Inspecteur d’Académie). Cet article est scélérat. Il est basé sur un ensemble de jugements ou d’appréciations que la hiérarchie peut émettre à sa guise. Il a été utilisé l’an dernier pour licencier une enseignante des Bouches-du-Rhône. Il est en cours d’utilisation dans l’Isère pour tenter de licencier une autre personne (dossier « cabale » suivi entre autres par FO).
Révoqué ou licencié, dans les faits cela revient au même. Pour l’administration, ce sera un « gêneur » de moins dans l’Education Nationale. Le cas d’Erwan figurera parmi les revendications de la grève prévue dans le primaire le 12 janvier. Statutairement aucune instance disciplinaire ne peut être réunie tant que la nouvelle commission paritaire (CAPD) ne sera pas réunie. Or, des nouvelles élections paritaires doivent avoir lieu en janvier (le vote a été annulé, l’écart des voix entre SUD et le SGEN étant très faible).

Élargir la riposte

Au-delà des coïncidences de dates, on assiste bien à une criminalisation des militantEs qui résistent ou qui refusent la « norme » sécuritaire. Tout doit être mis en place pour que la défense des militantEs poursuiviEs soit la plus large et la plus unitaire possible. De nombreuses associations, syndicats ou partis se sont déjà exprimés en soutien aux militantEs répriméEs. Il faut dorénavant élargir ce soutien au niveau national et aller jusqu’au bout, jusqu’au retrait de toutes les poursuites et au retour d’Erwan dans sa classe. Tous les jours, il faut se battre contre les pressions qui sont à l’œuvre vis-à-vis de toutes celles ou ceux qui dérangent par leur action syndicale ou pédagogique. N’attendons pas la prochaine victime de la répression sur la liste !

Pierre Stambul


[1Snuipp (EE) et LCR.

[2Siège central de la police marseillaise.

[3A l’UDAS, Union Des Alternatives Syndicales et aussi au groupe départemental d’Emancipation.

[4Institut Coopératif de l’Ecole Moderne, pédagogie Freinet.

[5Classe d’Intégration Scolaire. Dans l’enseignement primaire, les listes complémentaires sont composées de candidats ayant échoué au concours et qui sont affectés sans aucune formation dans une classe. À l’Ecole de la Paix, c’était dans une classe particulièrement difficile.