Mexique : La Commune de Oaxaca

dimanche 3 décembre 2006
par  Rédaction de la revue Émancipation

Depuis des mois, l’Etat mexicain d’Oaxaca connaît une situation quasi insurrectionnelle qui a de nombreuses ressemblances avec ce que connaît l’Etat voisin du Chiapas : expression politique des peuples indigènes (majoritaires dans l’Etat), présence d’un gouverneur du PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel) corrompu, brutal et sanguinaire, intervention armée de l’Etat fédéral. À l’origine de cette révolte, des syndicalistes enseignants qui ont su unifier la population autour de leurs revendications. Notre camarade Georges Lapierre qui est à Oaxaca nous explique dans cette première partie le processus qui a conduit à l’épreuve de force et à l’intervention fédérale.

Cet après-midi, nous sommes le mardi 7 novembre, il y a eu une manifestation des femmes d’Oaxaca toutes de noir vêtues. Plusieurs milliers de femmes ont ainsi défilé de la fontaine des sept régions jusqu’aux abords de la place centrale, le Zócalo, occupée par la police fédérale. Elles ont fait le tour de cette place sans intentions belliqueuses, ce qui n’a pas empêché les militaires de mettre en action leurs canons à eau, petite vengeance après la défaite humiliante qu’ils ont subie jeudi face à la cité universitaire, et la peur qu’ils ont eue dimanche quand l’énorme manifestation venant de loin a envahi les places et les rues de la ville. Cette fois ils n’ont pas mis, tout de même, des petites billes d’acier dans ces canons à eau, billes dont on se protège grâce au papier à bulles qui sert à emballer les objets fragiles. Les femmes ont manifesté à l’appel de la Como (Coordinadora de las mujeres de Oaxaca). La Como s’est formée à la suite de la manifestation des femmes le 1er août. Armées de casseroles, on les appelait alors "las cacerolas", elles avaient occupé la radio télévision, Canal 9. Pendant une vingtaine de jours, les habitants d’Oaxaca ont eu des programmes de télé passionnants au cours desquels les gens débattaient réellement sur des projets concernant leur vie, si captivants d’ailleurs que le gouvernement a dû envoyer un commando détruire les installations. Mais revenons au tout début.

Aux origines de l’Assemblée Populaire :

la lutte des enseignants

Tout a commencé par une grève des enseignants pour une revalorisation de leur salaire en fonction de l’augmentation des prix, un souci corporatif simple, que la section 22 du Syndicat national des travailleurs de l’éducation (SNTE) pensait résoudre sans rencontrer trop de difficultés. Ils se sont heurtés à un mur, aussi bien, semble-t-il, du côté du gouvernement de l’Etat que du côté du gouvernement fédéral. La section 22 du syndicat des enseignants correspond à l’Etat d’Oaxaca. Elle est connue pour sa radicalité et son fonctionnement démocratique, et elle s’est émancipée depuis quelques années déjà de la tutelle de l’Etat, qui pèse encore de tout son poids sur les syndicats au Mexique. La grève a commencé au mois de mai par l’occupation permanente de la place centrale d’Oaxaca et des rues avoisinantes. Le gouverneur de l’Etat, Ulises Ruiz Ortiz, n’a rien trouvé de mieux que d’envoyer la police déloger les maîtres et maîtresses d’école qui "encombraient" le centre ville. L’intervention eut lieu le 14 juin à 4h du matin. Elle fut d’une violence extrême : bâches de plastique jetées à terre, hommes, femmes et enfants réveillés à coups de bottes. C’était sans compter la combativité, pourtant légendaire, des enseignants de la section 22. Les forces déployées sur terre et dans les airs ne purent arriver à leur fin. Une fois la surprise passée, les instits, avec l’aide des habitants, ont pu se reprendre et ont repoussé les flics, leur infligeant une déroute dont ils se souviennent encore.

La mise en place et le pouvoir de l’Assemblée Populaire

À la suite de cette réponse du gouvernement, avec un bilan de 92 blessés, a surgi un ample mouvement social représenté par l’Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca (l’APPO), qui a nommé une direction provisoire le 21 juin. L’Assemblée est hétéroclite : elle comprend les organisations les plus diverses, des organisations indigènes (les indigènes constituent 70% de la population de l’Etat d’Oaxaca), des organisations civiles, comme le Front populaire révolutionnaire (FPR), le comité de défense des droits du peuple (Codep)… des organisations de défense des droits de l’homme, comme la Ligue mexicaine des droits humains (Limedh), des autorités municipales, des délégués syndicaux, des étudiants, des partis politiques de gauche comme celui de Flavio Sosa (Nueva Alianza), ou d’extrême gauche, le Parti Ouvrier Socialiste (POS), le Parti communiste mexicain, les anars, etc. Il faut ajouter à ces groupes tous ceux et toutes celles qui ont pour seule qualité celle d’habiter la ville. Ce côté hétéroclite constitue à la fois la faiblesse et la force de l’APPO. Force, car il conduit pour l’instant l’Assemblée à chercher le consensus, les divergences idéologiques étant mises de côté dans la recherche d’un "dénominateur commun", représenté le plus souvent par la vox populi. Mais faiblesse aussi, car il laisse trop de marge de manœuvre à la direction, qui en profite parfois pour agir comme elle l’entend, en pensant faire pour le mieux. Des commissions ont été créées par l’Assemblée pour le fonctionnement minimal de la ville. J’en cite quelques-unes de mémoire : commission de la santé, de l’hygiène, des finances, de la logistique, de la presse, de la cuisine et de l’approvisionnement (pour les campements et pour ceux qui viennent de l’extérieur), commissions des brigades mobiles et de la surveillance, de la sécurité. Cette Assemblée ne reconnaît plus le gouverneur d’Oaxaca. Elle demande que soit reconnue par l’Etat du Mexique la disparition des pouvoirs et que le despote soit officiellement destitué. Cette disparition des pouvoirs est réelle : Ulises Ruiz n’a plus les moyens de gouverner. Les officines ont été fermées et les villes de l’Etat ont toutes refusé de recevoir son gouvernement. Il se limite, entouré d’une meute de policiers en civil à l’affût, d’inaugurer, sous l’œil des caméras complaisantes, des chrysanthèmes pour la propagande télévisuelle du jour, avant d’aller se réfugier à Mexico auprès du Ministre de l’Intérieur.

La confrontation avec le pouvoir en place :

terrorisme d’Etat et groupes paramilitaires

L’émergence de l’Assemblée populaire a été ressentie par le pouvoir en place comme un défi à son hégémonie et à ses intérêts. Dès le début, il y a eu connivence entre le gouverneur déchu et le pouvoir central pour entrer en guerre contre la commune d’Oaxaca. Cette guerre a vite pris la forme bien connue, comme au Chiapas, d’une "guerre de basse intensité", avec la constitution de groupes paramilitaires. Débordé par la résistance de l’Assemblée, l’Etat a mis en pratique une action occulte et violente qui peut être assimilé au terrorisme d’Etat. Des policiers en civil forment des escadrons de la mort qui, le soir venu, vont parcourir la ville en voiture et tirer sur les gens. Pour se protéger de ces incursions meurtrières, les habitants ont dressé des barricades dans leur quartier ou dans leur "colonie" (les "colonies" sont des quartiers créés à partir de la concession de terrains par les habitants eux-mêmes), c’est aussi une façon pour eux de marquer leur territoire. Ils y organisent leur défense et ils tiennent leurs propres assemblées (de quartier ou de colonie). Les barricades se répondent la nuit les unes aux autres en lançant des fusées (cohetes) : une fusée, mouvement suspect ; deux, alerte ; trois, tir des escadrons de la mort. Entre les francs-tireurs et les paramilitaires, la commune d’Oaxaca a payé un lourd tribut en vie humaine, nous en sommes à 16 morts, tous de l’APPO. Carlos Fazio, éditorialiste de la Jornada , peut écrire : "A partir de l’action répressive entreprise par les gouvernements, de la fédération et de l’Etat, Oaxaca comme le Chiapas, est aujourd’hui un Etat militarisé de type contre-insurrectionnel. Il y règne un Etat d’exception structuré sur une base publique à la fois clandestine et terroriste qui cherche, par l’exercice de la violence institutionnelle, la désarticulation d’un mouvement social et l’acceptation citoyenne d’un retour à « la loi et à l’ordre » du groupe dominant". Le 28 octobre, le gouvernement central a ordonné à la police fédérale préventive (comparable à nos compagnies de sécurité républicaines) d’intervenir et d’occuper la ville pour "rétablir la loi et l’ordre". Dans la nuit du dimanche 29 octobre, la troupe campait sur le Zócalo.

L’Assemblée Populaire sur la défensive

Quelques jours auparavant, le gouvernement avait remporté une victoire : les maîtres d’école avaient voté la reprise des classes. Ce n’était pas un résultat surprenant. Tout ce mois d’octobre avait été un mois d’usure et de tension continue, chaque semaine commençait par la menace, soit de la part du gouvernement fédéral, soit de la part d’Ulises Ruiz Ortiz, dit URO, de la reprise imminente de la ville par les forces armées. La mobilisation était importante, mais défensive, elle ne débouchait pas sur des initiatives qui auraient permis de donner de l’ampleur au mouvement. La marche sur Mexico fin septembre avait été une excellente idée car elle avait permis de faire connaître ce mouvement de protestation sociale. Pourtant, après un accueil chaleureux, elle s’était en quelque sorte éteinte devant le Sénat, qui a n’a pas voulu reconnaître la disparition des pouvoirs. Il faut ajouter que les maîtres d’école venaient d’obtenir des avantages considérables et qu’ils n’avaient rien touché depuis juin. Cette défection des instituteurs avait affaibli considérablement l’Assemblée. Le gouvernement entendait porter le coup de grâce en faisant intervenir les troupes qui attendaient aux portes de la ville.

Les affrontements et l’occupation d’Oaxaca

par l’armée fédérale

Le jour et la nuit qui ont précédé l’envoi des troupes d’occupation ont été particulièrement meurtriers, il fallait justifier l’ordre qu’on allait donner le lendemain. Ce sont les municipalités des environs, encore contrôlées par le PRI, le vieux et usé Parti révolutionnaire institutionnel, le parti du gouverneur, qui ont recruté et armé les tueurs : La municipalité de Santa Lucia del Camino, où un jeune journaliste Nord-américain, Bradley Roland Hill, d’Indymedia a trouvé la mort, et la municipalité de Santa Maria Coyotepec, où il y a eu deux morts et dix-huit blessés, ont joué un rôle déterminant dans cet affrontement contre les membres de l’Assemblée populaire. Cette journée fut très violente, les sicaires ont attaqué sans relâche les barricades : les familles ou les amis sont restés auprès des blessés et ont veillé à ce qu’ils soient soignés par des médecins et transportés par les ambulances rouges de l’APPO, les ambulances de la protection civile étant "fliquées" et l’hôpital n’étant pas sûr. Heureusement, la Radio Université fonctionne toujours, ce qui permet de coordonner les mouvements, de renforcer une barricade qui montre des signes de faiblesse par exemple, ou de prévenir de la venue des troupes de choc. Ainsi s’est organisé tout un réseau d’entraides, les habitants de Saachila, une commune en résistance, se sont regroupés pour envoyer des équipes afin de prêter main-forte aux habitants d’Oaxaca. L’ambassadeur des Etats-Unis a menti en parlant d’un échange de coups de feu. Rueda Pacheco, dirigeant du syndicat officiel enseignant, a menti en parlant de groupes violents et en se gardant bien de dire d’où venaient les tueurs. Le lendemain, l’Etat envoyait l’armée pour rétablir "l’ordre et l’Etat de droit".

(À suivre)

Georges LAPIERRE
Oaxaca, le 07 novembre 2006

COURRIER DE SOUTIEN DE LA FSU A LA SECTION D’OAXACA DU SNTE

Aux camarades enseignants de la section d’Oaxaca du SNTE (22ème section)
La Fédération syndicale Unitaire (FSU) apporte un message de soutien aux enseignants grévistes de Oaxaca qui ont subi et résisté ces derniers mois à l’emploi d’une répression de la part des forces de police comme de ses appuis paramilitaires. Nous voulons exprimer notre profonde indignation face à l’attitude du gouverneur Ulises Ruiz Ortiz et du gouvernement fédéral mexicain qui ont utilisés la répression, la force et les assassinats contre les syndicalistes et la population locale qui apporte son soutien à cette lutte.

La FSU demande que la police et ses commanditaires cessent toute exaction. Le dialogue et la négociation sont la seule issue à ces longs mois de conflit.

Les prisonniers doivent être libérés. Ainsi nous venons d’apprendre une nouvelle arrestation de Blanca Canseco Mendez, enseignante, membre de la section 22 appartenant à la délégation 197 de la municipalité de Tlacolua, sans d’ailleurs que son lieu de détention soit connu. La sécurité des enseignants qui se sentent aujourd’hui fortement menacés par la présence militaire et paramilitaires très impressionnante dans la région est une condition indispensable à la reprise des cours.

La FSU réitère son soutien aux enseignants et à la section d’Oaxaca du SNTE.

Le Secrétaire Général Gérard Aschiéri
Paris le 8 novembre 2006


Documents joints

Mexique : la Commune d'Oaxaca
Mexique : la Commune d'Oaxaca

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