EN SOUVENIR DE NOS ANCIENS

Charte d’Amiens
lundi 6 novembre 2006
par  Rédaction de la revue Émancipation

EN SOUVENIR DE NOS ANCIENS DE 1906

Jean Maitron a dirigé la publication du monumental Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier (Editions Ouvrières). Il est aussi l’auteur de livres de référence comme Le Mouvement anarchiste en France (La Découverte), et Paul Delesalle (Fayard). Jean Maitron est le mieux placé pour rendre hommage aux militants du congrès d’Amiens de la CGT, en 1906. Nous reproduisons ici un article qu’il avait accepté d’écrire en souvenir des précurseurs du syndicalisme, en novembre 1986.

Les 80 ans de la Charte d’Amiens son commémorés en ordre dispersé alors que la motion fut votée à la quasi-unanimité des congressistes : 834 voix sur 843 votants. Convient-il de s’en attrister ? Peut-être mais, en ce qui me concerne, j’y vois avant tout l’occasion d’une réflexion.
Remarquons en premier lieu que l’unanimité de 1906 fut d’apparence plus que de réalité. Je viens de passer en revue la biographie de quelques-uns de ces hommes de 1906 qui se prononcèrent pour la Charte et je constate que leur unanimité d’alors est trompeuse puisqu’elle regroupait des syndicalistes révolutionnaires et des anarchistes, des partisans de la grève générale et des réformistes, des socialistes, adeptes variés de tous les " ismes ". Les hommes mêmes qui rédigèrent la Charte  : Victor Griffuelhes, Emile Pouget, Georges Yvetot, Paul Delesalle étaient des militants, mûris certes par l’action, mais jeunes encore, de 32 à 36 ans, Pouget, 46, unis un temps par une commune vision de l’histoire et de ses développements mais qu’opposaient de nombreux traits intellectuels et moraux que les ans allaient révéler, grossir, amplifier. Disons quelques mots, très simples, mais exacts je l’espère, de chacun d’eux.

Victor Griffuelhes, ouvrier cordonnier d’élite, militant des Cuirs et Peaux comme son frère mort quelques mois avant le congrès, était d’origine blanquiste et, comme tel, dressé contre le patronat et l’Etat. On ne peut mieux le comparer qu’à un stratège militaire sur un champ de bataille et s’y révélant brillant face à l’ennemi. Autoritaire bien sûr, il s’opposa parfois à ses camarades de la direction syndicale, notamment au trésorier Albert Lévy qui le contraignit moralement à démissionner du secrétariat général de la CGT après huit années de mandat.

Emile Pouget, l’homme qui tint la plume à Amiens. Vieil anarcho, animateur du Père Peinard , de la Sociale et, pour finir, de la Révolution , avait purgé trois années de prison au droit commun à Melun, secrétaire de la Fédération des bourses, exilé en 1894 en Angleterre où il trouve moyen de poursuivre la publication du Père Peinard , Pouget, dont le mérite premier fut d’avoir formé équipe avec Griffuelhes à la tête de la CGT. C’est vers 1906 qu’Emile perdit sa compagne, la " mère Peinard " qui l’avait secondé en toutes circonstances et il est juste de rappeler ici son souvenir.

Georges Yvetot, le bouledogue anti-autoritaire, orphelin de père et de mère, fut élevé par les Frères de la Doctrine chrétienne et l’oeuvre des orphelins-apprentis d’Auteuil. Devenu ouvrier typographe, disciple de Fernand Pelloutier, il fut le type du militant antimilitariste et antiparlementaire et il le paya de nombreuses condamnations. Tout en continuant à s’affirmer libertaire, il termina sa vie comme président du COSI (Comité Ouvrier de Secours Immédiats) durant la Seconde Guerre Mondiale. Ne lui jetons pas la pierre – Monatte me le demanda. Il était vieux, malade et dans la misère et c’est le manque de solidarité de ceux sa classe qu’il conviendrait en premier lieu de condamner.

Je ne dirai rien de Paul Delesalle, anar d’origine lui aussi, dont j’ai longuement retracé la vie à plusieurs reprises. Consacrons plutôt une ligne à Léona, sa compagne, qui le soutint tout au long de sa vie et fut bienfaitrice de l’Institut français d’Histoire sociale que j’ai fondé autrefois et qui démarra avec le don qu’elle fit de la bibliothèque et des archives de Paul et je rappellerai ici – c’est de circonstance – le document qu’elle nous remit, le rapport autographe d’Aristide Briand sur la grève générale présenté au congrès des syndicats tenu à Marseille en septembre 1892, pièce cotée 14 A S 53 bis.

Et les autres, tous ceux qui votèrent la Charte  ? ... Les Bourderon du Tonneau, pèlerin de Zimmerwald, Amédée Bousquet, le Mitron, qui, à huit reprises, comparut en cours d’assisses, Georges Dumoulin, mineur de fond, un vrai, orateur et écrivain de grande classe... qui fut enterré religieusement un jour de grève des fossoyeurs, et Garnery des Bijoutiers, Garno pour les intimes, qui savait placer un pétard pour relancer une grève qui s’essoufflait, et Alphonse Merrheim, connu pour ses études sur le Comité des forges et ses réflexions à la veille de 1914, sur les conséquences de la division du travail dans le fin de l’ouvrier qualifié... Et je ne dis rien de tous ceux qui étaient alors réformistes ou le devinrent mais furent des militants de classe. En toute objectivité, le monde ouvrier de l’époque constituait un réservoir d’hommes – je ne dis pas de surhommes – dont plus d’un montre d’ailleurs de réelles qualités et tenta d’apporter aux problèmes posés en son temps, des essais de solution. Aujourd’hui, le syndicalisme, qui eut sa raison d’être – nul ne le conteste plus – peut prétendre poursuivre son œuvre. Sans doute n’a-t-il pas été le messager de la solution sociale. Du moins a-t-il pu, grâce à ce travail quotidien des militants, obscur mais fécond, selon la formule de Fernand Pelloutier, contribuer au progrès – et à quel progrès – dans les rapports sociaux...

Merci à nos anciens d’avoir été des précurseurs !

Jean MAITRON

Cet article a été publié dans L’Ecole Emancipée n°5 de novembre 1986.