Refuser la liquidation de la formation professionnelle des enseignantEs (1)

samedi 23 août 2008
par  QD, Administrateur

La question de la formation des personnels est intimement liée au projet éducatif. Les récentes annonces de "réforme" ministérielle peuvent donc avoir des conséquences très importantes pour l’ensemble du système éducatif. Nous reproduisons ci-dessous le texte issu de la réflexion collective d’Émancipation lors de la Semaine de Marans (17).

Crise sociale, crise de l’école

- Dans le cadre d’une offensive sur tous les terrains visant au démantèlement de l’ensemble des acquis sociaux, le pouvoir a entrepris à marche forcée de réduire le coût de l’école, de changer le statut de ses personnels et de modifier la finalité de l’école. Il y a une volonté de marchandiser le système éducatif, et, plus largement, l’ensemble des services publics, en y introduisant concurrence et rentabilité.

- L’élite économique internationale n’a plus besoin d’investir
massivement dans l’éducation pour touTEs.

- La visibilité de la finalité sociale de l’école n’apparaît plus ; le mythe de l’ascenseur social s’est effondré, et l’école reproduit (voire aggrave) les stratifications de la société actuelle.

- Il y a une grande souffrance des élèves, des familles et des
enseignantEs devant cette absence de perspectives et devant la crise du sens de l’école et des savoirs.

- Pour une société refusant l’exclusion et les inégalités, il faut une autre école, et donc des enseignantEs ouverts à des pratiques coopératives, aptes à armer les élèves pour qu’ils/elles puissent critiquer la société dans laquelle ils/elles vivent, et résister aux oppressions.



Enseigner, ça s’apprend !

- Dans ce contexte, la volonté d’abaisser le coût de la formation professionnelle des enseignantEs s’accompagne d’une offensive idéologique s’appuyant sur les secteurs les plus réactionnaires (négation de toute recherche pédagogique, nouveaux programmes, retour de toutes les formes d’autoritarisme et de normalisation…).

- Faute de moyens et parfois de projet cohérent, les IUFM n’ont pas atteint certains des buts qu’ils s’étaient assignés :
- une formation commune des enseignantEs du 1er et 2nd degré, cassant le corporatisme et la hiérarchie des catégories ;
- une articulation entre savoirs disciplinaires et pratiques didactiques et professionnelles ;
- une véritable recherche associée à la formation

- D’autre part, la longue durée des études et l’absence de bourses et d’allocations ont profondément modifié la composition sociale du corps enseignant : les jeunes issus des milieux populaires y sont quasiment absents.

- Le retour programmé du compagnonnage procède de l’idée totalement absurde qu’enseigner s’apprend par mimétisme. Il s’accompagne de l’idée qu’il ne peut y avoir de savoirs rendant compte des pratiques d’enseignement, et qu’une certaine connaissance des savoirs disciplinaires universitaires suffit pour les transmettre.

- Dans un tel contexte, des professeurs désignés par les corps d’inspection (premier et second degré) pour "montrer" (formater ?) aux nouveaux enseignants les pratiques normatives attendues se substitueront à toute formation à contenus didactique et pédagogique. Les attaques actuelles contre les Maîtres Formateurs du premier degré témoignent de cette évolution.

- Une formation professionnelle doit permettre d’outiller les enseignantEs pour pouvoir analyser, réfléchir sur les pratiques et leurs effets en termes d’apprentissage, et construire des réponses appropriées.

Pour cela, il est indispensable d’articuler les passages en classe, les savoirs théoriques et ceux qui permettent d’analyser ces pratiques.

En aucun cas les stagiaires ne doivent servir à faire des économies de postes sur le dos de leur formation.

- Une formation professionnelle telle que nous la revendiquons doit permettre d’aboutir au Corps Unique. Elle doit se faire sans relation hiérarchique entre formateurs et personnels en formation. Cette formation doit permettre le développement d’un esprit critique dans le cadre de pratiques coopératives.


Précarité et mastérisation

- Donner la reconnaissance d’un diplôme universitaire aux étudiantEs s’engageant dans des études pour devenir enseignantEs dans le cadre où la grande majorité d’entre eux-elles finissent par avoir le concours serait un acte ayant du sens. S’engager dans cette voie quand il est annoncé qu’un fonctionnaire sur deux ne sera pas remplacéE, et que des dizaines de milliers de postes sont en train d’être supprimés, en prend un autre :
- une majorité des étudiantEs obtiendront un master "enseignement" (?) sans jamais devenir fonctionnaire ;
- par contre ils et elles fourniront une masse de précaires (CDI, CDD, vacataires…) à l’image de ce qui existe déjà dans plusieurs pays d’Europe (il ne faut pas oublier que cette réforme se fait dans une volonté d’alignement sur un cadre européen le plus libéral possible) ;
- ce qui veut dire qu’à terme l’objectif du pouvoir est l’extinction du corps des enseignants fonctionnaires. La disparition de certains concours (CAPES par exemple) est programmée ; elle ouvrira la porte à un recrutement local sur entretien et à un clientélisme comme cela se pratique ailleurs en Europe.

- Aucune réforme vers la mastérisation n’est donc tolérable sans une augmentation très conséquente du nombre de postes au concours ; aucune réforme n’est tolérable non plus si elle divise encore plus le corps enseignant entre catégories concurrentes : par exemple entre :
- master "professionnel" pour les uns et master "recherche" pour les autres (agrégés ?) ;
- master pro "disciplinaire" pour les certifiés et master pro "pluridisciplinaire" pour les professeurs des écoles.


Les directions syndicales se fourvoient
- Dès le départ, au nom d’une défense de la hiérarchie catégorielle portée par certains de ses syndicats, la FSU s’est trouvée dans l’incapacité d’avoir une position cohérente sur la formation professionnelle.

- L’intégration à l’Université se fait dans un contexte de destruction de la formation ; cette intégration s’est faite sans opposition. Là encore, il a manqué à l’ensemble des principaux syndicats une analyse de la cohérence des attaques du pouvoir et une volonté d’y riposter dans l’unité.

- La volonté du SNES de s’appuyer sur la mastérisation pour négocier une pseudo revalorisation des débuts de carrière annonce un refus de se battre sur les enjeux fondamentaux que sont la liquidation de la formation et celle du statut de fonctionnaire pour les enseignants. Tous les syndicats doivent s’engager dès maintenant sur un refus de toute discussion concernant la liquidation des IUFM.

- Une intégration des IUFM dans l’Université, conduisant à leur dissolution dans cette université, est un non-sens et un recul pour la formation et pour les étudiantEs ; les syndicats de l’enseignement supérieur, et le SNESUP en particulier doivent refuser clairement les velléités corporatistes de certains universitaires ravis de se partager le "fromage" de la formation.


Refuser la liquidation
Il y a une cohérence des attaques, il faut une cohérence de la riposte. Dès aujourd’hui, formateurEs, stagiaires et étudiantEs doivent s’unir pour défendre ensemble le service public d’éducation, le potentiel d’expériences en formation professionnelle accumulé par les IUFM, revendiquer du temps et des débats avec des spécialistes et chercheurEs afin de définir les grandes lignes d’une véritable formation démocratique et de qualité des enseignantEs, incluant de solides exigences universitaires et alternant des périodes de réflexion théorique et des périodes de prise en charge concrète d’élèves.

Il ne s’agit pas de demander un "moratoire" qui validerait la "réforme" un an avant sa mise en place ; il nous faut recréer un mouvement social pour défendre et transformer l’école pour touTEs. Dans ce cadre, il faut coordonner un mouvement unitaire de résistance et de reconstruction du système éducatif sur des bases démocratiques, prenant en compte les revendications exprimées ci-dessus.


Émancipation

Semaine de Marans – Juillet 2008

(1) Dans ce texte, le terme "enseignantE" désigne aussi bien les professeurs du primaire, du secondaire et du professionnel que les CPE, les conseillers d’orientation, les documentalistes,…