Une insurrection en direct

La police mexicaine reprend Oaxaca
mardi 31 octobre 2006
par  Daniel Koechlin

Depuis deux mois, la station de radio de l’Assemblée Populaire des Peuples de Oaxaca (APPO) qui a pris le contrôle de la ville mexicaine d’Oaxaca (prononcez wahaka) émet depuis les bâtiments de l’université, afin d’informer la population sur les buts des rebelles et de coordonner leurs activités.

Et, nouveauté, le monde entier peut écouter cette radio en direct sur internet (http://radio.indymedia.org:8000/appo.mp3.m3u)

C’est ainsi que le week-end du 28-30 octobre, on pouvait suivre l’évolution de la situation alors que les troupes gouvernementales reprenaient le contrôle de la ville, rue par rue, barricade par barricade. Et ce jusqu’aux alentours de 19h00 heure mexicaine, lorsque la radio a cessé d’émettre après que le courant électrique ait été coupé dans l’université.

Petit rappel des faits : depuis fin juin, Oaxaca vit une situation qualifiée de “quasi-insurrectionnelle’. Ce qui avait commencé par une grève des enseignants pour exiger une augmentation de salaire, s’est transformé après une première intervention des forces de l’ordre en une révolte de l’ensemble de la population. Depuis 5 mois, les enseignants sont en grève et l’Assemblée Populaire des Peuples de Oaxaca, regroupement de nombreuses organisations syndicales, progressistes, indigènes et écologistes tient la ville et exige le départ du gouverneur Ulises Ruiz, accusé de despotisme, d’assassinats et de corruption. Les bâtiments publics sont occupés ou bloqués : mairie, palais de justice, stations de radio et de télévision ...

L’APPO a érigé des barricades pour protéger la population des provocations orchestrées par les sympathisants du PRI (le Parti Révolutionnaire Institutionnel, le parti du gouverneur Ruiz) et leur tristement célèbre “caravane de la mort’. Il s’agit de deux camionnettes blanches aux vitres teintées dans lesquelles circulent des PRIistas armés de fusils d’assaut AR-15 qui tirent sur les manifestants et enlèvent les sympathisants de l’APPO.

Une délégation de l’APPO s’est rendu à pied jusqu’à la capitale, Mexico pour demander au Sénat la destitution de Ruiz. Résultat : le Sénat a voté 74-31 contre une motion déclarant que le gouvernement d’Oaxaca avait de fait cessé de fonctionner, condition préalable à la destitution. Une quizaine de oaxacains se sont installés au pied du parlement et se sont mis en grève de la faim illimitée jusqu’au départ d’Ulises Ruiz.

Le vendredi 27 octobre, 4 personnes étaient abattues par des hommes de main du gouverneur. Parmi elles le correspondant d’indymedia amercain Brad Will et l’instituteur Emilio Alonso Fabián. Suivant les recommandations de l’APPO, de nombreuses personnes ont saisies leur telephone portable pour prendre des photos des tireurs.

Publiées par le grand quotidien mexicain, el universal (www.eluniversal.com.mx), elles montrent clairement le visage des assassins : Manuel Aguilar, chef du personnel municipal, Abel Santiago Zárate, directeur de la sécurité publique et Juan Carlos Soriano, policier. Tous sont en civil et tous sont membres du PRI.

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Les hommes de main du gouverneur

C’est suite à ces fusillades que le gouvernement de Vincente Fox s’est décidé à "rétablir l’état de droit" et à lancer un ultimatum à l’APPO pour qu’elle rende le contrôle de la ville aux forces de l’ordre. Après le refus de l’APPO de démenteler les barricades, des milliers de membres de la Police Préventive Fédérale (PPF) convergeaient samedi matin sur Oaxaca, accompagnés d’hélicoptères, de tanks, de canons à eau et de tireurs d’élite.

La radio de l’APPO exhortait en permanence les citoyens à sortir dans les rues et à s’opposer en masse “de manière pacifique mais organisée” à l’entrée de la PPF dans le centre ville. A chaque fois que des éléments de la police étaient aperçus dans une rue, un auditeur téléphonait à la station qui relayait l’information à l’antenne. Régulièrement revenait le rappel des points stratégiques à tenir coûte que coûte : le Zócalo (le centre ville historique) et la station de radio elle-même (“il faut défendre la seule voix libre”). Des messages de soutien téléphoniques du monde entier étaient retransmis, ainsi que les déclarations du recteur de l’université condamnant l’entrée des forces de l’ordre dans l’enceinte de la faculté.

La radio appelait les gens à ne pas céder aux provocations et à ne pas se faire justice eux-même contre les sympathisants du PRI. Suivaient des conseils pour résister aux gazs lacrymogènes (le Coca-Cola), pour construire des obstacles anti-chars, pour former des “chaînes humaines”, pour éblouir les policiers avec des miroirs, etc. L’APPO insistait surtout sur le fait que la résistance ne devait pas sombrer dans la violence. Les blessés apprenait-on devaient être transportés dans une église ou une dizaine de médecins et d’infirmiers se tenaient prêts. Les appels de manifestants par téléphone portable permettaient d’entendre, en arrière-plan, la foule qui entonnait l’hymne national et le crépitement des grenades lacrymogènes.

Les apparitions de la “caravane de la mort” ainsi que des détachements de policiers encagoulés qui tentaient de s’infiltrer pour arrêter les “meneurs” étaient périodiquement signalés à l’antenne. Par ailleurs, plusieurs de ces encagoulés furent capturés (puis relâchés) par des habitants d’un quartier populaire.

Finalement, les sympathisants de l’APPO ont abandonné le Zócalo vers 19h. Selon Daniel Reyes, l’un des principaux responsables du syndicat 22 des enseignants, “Il s’agit d’un repli stratégique. Ils ont des armes et pas nous. Ce n’est pas une défaite. C’est une nouvelle expérience sur la façon de résister à ce type d’attaque. [...] Demain lundi, de nouvelles manifestations convergeront vers le centre ville. Nous établirons des campements. La résistance contre les forces d’occupation ne fait que commencer. »

Un premier bilan fait état d’au moins un mort (atteint au visage par une grenade lacrymogène) au cours des affrontements et de très nombreux blessés. Une centaine de sympathisants de l’APPO ont été arrêtés.

En attendant, la radio de l’APPO qui avait cessé d’émettre est de nouveau sur les ondes. Lundi matin, elle diffusait surtout des messages de proches des personnes arrêtées et les noms des blessés. La population craint que certains fonctionnaires PRIistas soient tentés de se venger sur les prisonniers.

Au Mexique, on s’interroge : les événements d’Oaxaca ont déclenché un mouvement de protestation d’ampleur parmi l’ensemble de la gauche radicale mexicaine. Sont-ils les prémisses d’un grand mouvement "quasi-insurrectionnel” pour empêcher l’investiture du nouveau président Calderon (conservateur) prévue pour décembre ?

Le site officiel de l’APPO : http://asambleapopulardeoaxaca.com/

Le site de la section 22 du Syndicat National des Travailleurs de l’Enseignement : http://seccion22snte.org.mx/

Les numeros de telephone de radio APPO : Teléfono : (01 951) 5 13 96 48 *** Celulares : 01 951 1 25 3214 + 01 951 160 1091

Indymedia Oaxaca : http://mexico.indymedia.org/oaxaca


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