EDF-GDF : chronique d’une privatisation annoncée

mercredi 7 février 2007
par  QD, Administrateur

(article publié dans la revue "L’Emancipation syndicale et pédagogique", n°5 de janvier 2007)

(article téléchargeable en PDF avec le reste de la revue à cet endroit)

EDF-GDF

Chronique d’une privatisation annoncée

La loi autorisant la privatisation de Gaz De France et la fusion entre GDF et Suez a été promulguée le 7 décembre dans un silence assourdissant aussi bien de la part de ses soi-disant opposants politiques que des organisations syndicales et notamment de la CGT, de très loin l’organisation majoritaire du secteur de l’énergie. Pour échanger sur ce qui restera comme l’une des grandes confiscations du second quinquennat de Chirac avec la loi sur les retraites de 2003, nous avons rencontré Yann Cochin, membre du secrétariat Fédéral de Sud énergie.


L’Emancipation : Comment interpréter la décision du Conseil Constitutionnel de repousser à plus tard la fusion GDF-Suez ?

Yann Cochin : Certes, le Conseil Constitutionnel a rendu obligatoire d’attendre après juillet 2007 pour réaliser cette fusion, mais on voit que le gouvernement a agi rapidement pour éviter d’éventuelles mauvaises surprises. Il y a cependant un point sur lequel le gouvernement est plus que discret : l’article 17 de cette loi qui prévoyait le maintiendes tarifs régulés (c’est à dire fixés par l’Etat) qui apportait un peu, je dis bien un peu, de sécurité aux usagers quant à l’évolution des prix. La nouvelle rédaction de cet article est incroyable puisqu’au milieu de chacun des alinéas une parenthèse est ouverte qui dit : "Dispositions déclarées non conformes à la Constitution par la décision du Conseil constitutionnel n°2006-543 DC du 30 novembre 20063". Cela signifie que les dernières garanties qui avaient été données aux usagers sont en train de voler en éclat, cela signifie que le gouvernement est prêt à faire supporter d’importantes augmentations de tarifs aux usagers. C’est tout l’édifice argumentatif de justification de la privatisation qui s’écroule. On attend avec impatience la réaction des députés de la majorité qui avaient été "convaincus" de voter rapidement cette loi par l’argument du maintien des tarifs régulés.


L’Emancipation : Les enjeux sur ces augmentations des tarifs sont-ils bien compris dans l’opinion ?

YC : Nous devons continuer à alerter les salariés et l’ensemble des citoyens sur ce qui risque de les attendre en la matière. Nous devons de plus les alerter sur les pratiques commerciales des opérateurs historiques qui sont en train d’évoluer à grande vitesse : l’éthique du service public n’existe plus. lls auront affaire maintenant à une entreprise commerciale comme une autre aux méthodes de venteparfois peu reluisantes. En particulier ils devront se méfier lorsqu’ils seront en période de changement de situation, déménagement, évolution de la puissance des compteurs, etc. Ils devront lire plusieurs fois leur contrat avant de le signer.


L’Emancipation : Les tentatives de redémarrage de la lutte dans l’entreprise depuis septembre n’ont pas été à la hauteur de l’enjeu. Souvenons-nous que Bernard Thibault, au printemps 2004, parlait d’affrontement majeur en cas de privatisation. Ne pouvons-nous pas tenter un premier bilan syndical d’une lutte dans laquelle la stratégie de la CGT est en cause ?

YC : Tu as pu voir que les dernières mobilisations ont été faibles. Peu de participation aux manifs, des participations aux grèves de 24h des plus hétérogènes. Il y a probablement deux raisons à cela. La première est que nous sommes rentrés dans une période préélectorale ; l’affaire de la privatisation de Gaz de France et de l’avenir du secteur énergétique risque d’être un des points importants de cette campagne. Les agents observent et sont dans l’attente des résultats de ce débat.

Ils attendent d’autant plus qu’ils ont, en grande majorité, le sentiment que la stratégie d’action mise en oeuvre contre la dérégulation de notre secteur a été un échec. Qui peut croire qu’une grève de 24h le jour du vote à l’Assemblée Nationale ou au Sénat fera reculer la majorité ? Depuis fin 2003, nous en sommes à plus de 10 jours de grève de 24h. Si nous avions mis ces journées bout à bout, je pense et nous pensons à Sud énergie que nous aurions pu créer un tout autre rapport de force. Là encore, comme en 2003 sur les retraites, la CGT a refusé la reconduction de la grève.


L’Emancipation : Comment cet échec est-il ressenti par les agents qui eux étaient prêts à "l’affrontement majeur" au printemps 2004 ?

YC : Ce qu’il y a d’étonnant c’est l’écart entre l’affirmation, portéepar la principale fédération syndicale,la CGT, selon laquelle nous aurions gagné des choses avec cette stratégie et ce que vivent les agentsdans la réalité du travail. Ils subissent une véritable transformation de leur quotidien de salarié qui n’a plus rien à voir avec une entreprise publique ainsi que des dégradations catastrophiques de leurs conditions de travail ! Aujourd’hui les mobilisations, quant elles existent, redémarrent plutôt sur les conséquences de la privatisation, les réorganisations, la dégradation des conditions de travail, les réductions d’effectifs, la destruction des métiers, et cela dans des conditions beaucoup plus difficiles. Tout simplement parce que nos reculs pèsent nécessairement sur nos mobilisations.


L’Emancipation : Les conséquences immédiates du processus de privatisation, c’est aussi une panne à l’échelle européenne le 6 novembre dernier ?

YC : Concernant cette panne il faut tenter d’être précis car il a été dit tout et n’importe quoi à son propos. De grandes pannes il y en a déjà eu, en Service Public ou hors Service Public. Jusqu’à maintenant elles se limitaient dans un pays ou dans deux pays particulièrement interconnectés, comme par exemple l’Italie et la Suisse.

Cependant des pannes de cette ampleur, touchant en domino une série de pays c’est une première. L’origine vient du grand opérateur Allemand EON qui a commis une énorme bévue, puisqu’ils ont coupé une ligne très haute tension une heure plus tôt que prévue, sans en avertir l’ensemble des gestionnaires de réseau et ce à un moment de très haute demande. Cela ne pardonne pas dans un système hautement complexe comme celui de la production et du transport de l’électricité où l’équilibre entre la demande et la production disponible doit être permanent. Ce qui apparaît aujourd’hui, c’est que l’Europe est de plus en plus interconnectée, quoiqu’en disent de nombreux libéraux qui aimeraient voir des autoroutes de l’électricité partout en Europe. Cette interconnexion qu’ils réclament n’a pas pour but la solidarité entre pays ou Régions qui, pour des raisons de grand froid par exemple, auraient besoin de davantage de Kwh, cette interconnexion, ils la veulent pour faire du business, pour avoir leur grand marché européen ! Ensuite on peut remarquer que EON et d’autres opérateurs ont voulu mettre cette panne sur le compte de l’éolien en Allemagne qui complexifie la gestion des réseaux de transport. Nous pouvons leur poser la question suivante : qu’en est-il des investissements en la matière, investissement de recherche et de modernisation du réseau pour une entreprise qui est des plus gourmandes dans le grand monopoly du secteur de l’énergie ouvert par la dérégulation ? EON est par exemple en conflit avec l’Etat espagnol quant au rachat du champion national ENDESA ; on ne peut, n’est-ce pas, tout faire en même temps ! Alors évidemment, 10 millions d’usagers européens privés d’électricité, cela devrait nécessairement interroger le libéralisme. Comment peut-on imaginer qu’un système régi par le marché, avec des acteurs en concurrence ayant des intérêts divergents- chacun essayant de faire le maximum de profits- peut fonctionner durablement de manière correcte ?


L’Emancipation : A plus long terme, cette panne soulève la question de l’adéquation du système de production actuel, en termes d’ajustement des capacités de production à la demande, et de la pertinence d’une production très centralisée. Cette question peut-elle être clairement posée en dehors d’un système piloté par l’intérêt général ?

YC : Assurément non. Les barrières qu’une partie des députés de la majorité pensaient pouvoir ériger ressemblent à un fétu faceà la folle logique ultra libérale. Ce sont des milliards d’euros qui sont aujourd’hui utilisés par les anciens opérateurs publics pour aller récupérer à l’extérieur de leurs frontières les parts de marché qu’ils ont été obligés de céder pour permettre la création d’une vraie concurrence.

Les usagers de leur côté sont à la merci de commerciaux eux-mêmes poussés par les directions leur enjoignant d’atteindredes résultats toujours "plus ambitieux". Tous ces effets et résultats étaient annoncés par tous ceux qui ont étudié objectivement les bilans de la dérégulation sur d’autres continents, dans d’autres pays. Le livre de François SOULT, EDF, chronique d’un désastre inéluctable , est à ce titre très convaincant. Cela prouve également que les arguments les plus justes ne seront jamais entendus par ceux qui défendent les intérêts des actionnaires dont on voit qu’ils sont totalement opposés à ceux de la majorité de la population. La question reste donc celle de la reconstruction du rapport de force, la puissance de l’intérêt général face à la force du Capital.


L’Emancipation : D’accord, et on fait comment ?

YC : Dans la situation qui est la nôtre aujourd’hui, il faut reprendre les choses du début, il faut revenir aux fondamentaux. Il faut extraire le secteur de l’énergie du mauvais jeu du capitalisme financier pour qui la responsabilité sociale ou environnementale n’a aucun sens. Accepter le marché, c’est se mettre à la merci des opérateurs qui n’investiront que lorsque cela en vaudra la peine, c’est à dire quand ils auront l’assurance de prix élevés. Accepter le marché, c’est aussi se préparer à de nouvelles coupures et c’est également tourner le dos à une politiqueindispensable de maîtrise de l’énergie. Bref il faut revenir à un monopole public qui donne les moyens aux citoyens d’agir sur les politiques énergétiques et de contrôler au plus près les décisions dès lors qu’elles ont été prises démocratiquement. Il s’agit bien de penser une réappropriation du secteur public.

Il faut défendre cette position partout où nous le pouvons dans une période où le débat politique est institutionnellement ouvert. Il est indispensable, avec les collectifs de défense des services publics, d’alerter les salariés que nous côtoyons et les citoyens sur les conséquences concrètes de la libéralisation du secteur de l’énergie. C’est ce que nous tentons de faire au sein de l’entreprise et également au sein de l’Union syndicale Solidaires avec les camarades de Sud énergie.

Propos recueillis par Didier PAGES



LIVRE

Un réquisitoire sans mesure...

Faut-il se taire devant la bureaucratisation accélérée de certains syndicats ?

Faut-il faire l’impasse sur certaines dérives et comportements syndicaux ? Poser la question c’est y répondre par un NON franc... Mais quand un journaliste consacre tout un livre à dénoncer des pratiques qui ne seraient pas marginales mais assez usuelles, le lecteur qui connaît le syndicalisme ne peut que se méfier. Evidemment les abus subsistent, ils sont inadmissibles et d’ailleurs, à l’intérieur même des confédérations et des fédérations, des militants et des militantes dénoncent, par exemple, les encarts publicitaires à tarifs exorbitants payés par de grands groupes...

Les contradictions existent entre les discours et la réalité. Et l’auteur ne déforme pas la vérité quand il fait la remarque suivante : "Que dire de l’attitude de « ces délégués qui rivalisent de motions contre l’ouverture du capital de France Télécom en 1997, et qui ont été les premiers à se constituer un joli portefeuille », dont parle Monique Desheraud, présidente de l’Association France Télécom des Actionnaires Salariés (AFTAS) ?". Ce livre est rempli d’exemples de combines ; tous les syndicats ou presque ont droit à un chapitre ou quelques pages. L’auteur raconte les compromissions qui peuvent exister entre certains "syndicalistes" et des patrons, en oubliant qu’encore aujourd’hui des milliers de syndicalistes de toutes tendances oeuvrent bénévolement, souvent sans heures de délégation pour défendre aux conseils des prud’hommes des salariés...

Un tel réquisitoire dans un document grand public ne peut que réconforter tous ceux qui aimeraient qu’il n’y ait plus de syndicats en France ou du moins qu’il ne reste que des grandes machines domestiquées. Oui, "le syndicalisme de terrain s’étiole d’année en année", mais la fonction des syndicats n’est-elle pas de défendre les salariés et de préserver les acquis salariaux et sociaux en utilisant toutes les méthodes disponibles : de la délégation, à la grève générale ? L’auteur de ce brûlot affirme regretter la faiblesse des syndicats, mais il précise sa pensée en souhaitant "des institutions solides pour canaliser les excités de tout bord" : la boucle est bouclée...

Aujourd’hui, pendant que des syndicalistes commémorent le centenaire de la Charte d’Amiens , des commentateurs "avisés" aimeraient, semble t-il, que cette charte pourtant peu appliquée soit abandonnée. Pour moi comme pour beaucoup la Charte d’Amiens qui repose sur deux principes inséparables : l’indépendance syndicale et l’affirmation de la permanence de la lutte de classes, est d’une actualité brûlante.

Jean-François CHALOT

Syndicats, grands discours et petites combines, Erwan Seznec, collection les Docs, Hachette, oct.2006, 18 €, 201 p.

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