La droite oubliée

lundi 6 août 2007
par  QD, Administrateur

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INÉGALITÉS


La droite oubliée


Au cours de la campagne de l’élection présidentielle, la volonté de Sarkozy d’attirer à lui les électeurs frontistes et l’émotion devant sa victoire annoncée ont parfois entraîné une assimilation abusive entre le candidat de droite et l’extrême droite. En particulier, celles et ceux qui ont été scandalisés, voire surpris, par les déclarations de Sarkozy sur le caractère génétique de la pédophilie ou du suicide commettent manifestement une erreur d’appréciation. La situation est pourtant suffisamment sérieuse pour que nous ne renoncions pas à une analyse claire.


Depuis un quart de siècle, nous avons été habitué-e-s à ne voir la droite que sous son aspect économique -le libéralisme- ou politique -la répression-, et à négliger ses aspects idéologiques : abusé-e-s par la prégnance, surtout dans nos milieux, d’une idéologie de gauche qu’on peut qualifier d’humaniste, nous avons été tenté-e-s de confiner à l’extrême droite tout ce que nous considérions comme "hors normes", de la théorie des dons au racisme en passant par l’élitisme.

C’est oublier ce qu’est et ce qu’a toujours été, au sein des droites, la pensée de la droite libérale. Si on examine ce qui se passait au moment où cette dernière s’exprimait le plus fort, à la fin des années soixante dix, pendant la présidence de Giscard d’Estaing, on ne sera plus surpris par le sarkozysme ambiant.

Les ressemblances, mutatis mutandis, sont frappantes.


Le retour de la droite idéologique
Si on les rapproche des lois Perben 1 et 2 ou de la loi Sarkozy sur la prévention de la délinquance, les mesures prises dans le domaine de la gestion de la société sont révélatrices : en 1980, la loi Peyrefitte intitulée "Sécurité et Liberté" introduisait ainsi les jugements d’urgence en correctionnelle et restreignait les circonstances atténuantes, et, dans un autre domaine, instituait la responsabilité collective des organisateurs de manifestations en cas d’incidents ; d’autres textes, dans la même période, organisaient un contrôle de toute la population par le recours au fichage, aux services sociaux et aux maires, et un dépistage dès l’enfance des "troubles de comportement" (projet GAMIN : Gestion automatisée de médecine infantile, projet AUDASS, etc.).

Et, surtout, les présupposés idéologiques sont les mêmes. Quelques exemples, là encore, sont révélateurs : le professeur Debray-Ritzen, professeur de pédo-psychiatrie à l’hôpital Necker et référence pour la droite giscardienne alors au pouvoir, théorisait l’inégalité d’intelligence des enfants et défendait notamment le caractère génétique de la dyslexie, en tirant comme conséquence, trente ans avant De Robien, la condamnation de la méthode globale de lecture au profit de la méthode syllabique, considérée comme "plus logique" (voir notamment sa Lettre ouverte aux parents des petits écoliers en 1977). Le Club de l’Horloge, regroupement d’intellectuels de droite, qui n’hésitera pas à attribuer en 1992 à Badinter le "prix Lyssenko de la désinformation", faisait l’éloge de Lombroso, ce savant du XIXe siècle qui prétendait définir les caractéristiques physiques des criminels.


La droite et l’antiégalitarisme
Même si on peut et doit voir dans ce regain d’innéisme une influence de la Nouvelle Droite, via notamment le ministre giscardien Poniatowski, il serait erroné de le référer à une contamination des idées d’extrême droite (n’oublions pas, même s’il faut faire la part de l’électoralisme, que Le Pen a traité d’ "un peu absurdes" les déclarations de Sarkozy sur les gènes) et d’en exonérer l’idéologie de droite. La notion d’hérédité ne joue pas le même rôle et, fondamentalement, n’est pas la même à droite et à l’extrême droite.

L’innéisme que défend l’extrême droite, ou du moins une partie de celle-ci, est lié à sa conception d’un ordre préexistant, "naturel" ou divin suivant les chapelles, et associé à la notion barrésienne de "génie des peuples" ou des "terroirs" : le "peuple français" ou les "européens" ont des qualités innées qui les distinguent des autres (c’est ce que dit Le Pen quand il compare les prétendues capacités sportives des "français de souche" et des "noirs") et qui ont amené des civilisations différentes et des niveaux de civilisation différents (d’où l’opposition lepéniste entre "civilisation", connotée positivement, et "culture", rejetée).

L’innéisme de la droite libérale a d’autres fondements : sa conception du monde reposant sur la liberté et la concurrence des individus, elle tient pour minime la part de la société dans l’évolution de ceux-ci. Chaque individu est seul responsable de son devenir. Farouchement opposée à l’égalitarisme considéré comme "niveleur" et nuisible à la libre compétition de tous avec tous, elle a donc besoin, pourrait-on dire, de considérer que les individus (et non les peuples) sont génétiquement inégaux. En effet, si les inégalités sont dues à la société, sont de l’ordre de la culture, le triomphe des "meilleurs" devient injuste ou en tout cas perd sa légitimité, puisque lié à une conjoncture qui pourrait être modifiée. Il faut donc que les inégalités soient de l’ordre de la nature pour légitimer les hiérarchies sociales.


La droite et la science
D’où l’intérêt de la droite libérale pour la sociobiologie dans les années quatre-vingts (l’œuvre de Wilson y est encore une référence malgré les études critiques qui l’ont mise à mal), pour les neurosciences aujourd’hui (c’est en s’appuyant notamment sur des chercheurs en neurosciences que De Robien condamne la méthode globale et prône le dressage par la méthode syllabique), pour la génétique, bref pour tout ce qui, science véritable ou pseudo-science, lui permet de légitimer son idéologie. Et l’ "égalité des chances" s’inscrit dans cette même démarche : la société libérale, n’interdisant rien, laisse au départ les mêmes "chances" à tous, ce sont, suivant les nuances de chaque courant idéologique, les "dons", les "capacités" ou les "efforts"de chacun qui feront la différence à l’arrivée.

Bref, Sarkozy énonce une pensée de droite, rien de plus. Et la gauche ayant largement abandonné, libéralisme oblige, ce terrain idéologique, et nous-mêmes l’ayant occulté ou oublié, il serait temps de nous remettre à la tâche de ce côté-là. Car ne nous y trompons pas : cette idéologie de droite, propulsée par une habile propagande au nom de la lutte contre le "politiquement correct", est très dominante actuellement dans la population. Nos victoires futures dépendent aussi de notre capacité de reconquête de ce terrain.

Alain Chevarin (Puy-de-Dôme)