Réédition : "Socialisme ou Barbarie" (1)

mardi 5 décembre 2006
par  QD, Administrateur

(article publié dans la revue "L’Emancipation syndicale et pédagogique", n°4 de décembre 2006)

(article téléchargeable en PDF avec le reste de la revue à cet endroit)

Réédition

Socialisme ou Barbarie

Les deux revues, "Socialisme ou Barbarie" et "Noir et Rouge", relativement confidentielles à leur parution, sont devenues, avec l’Internationale situationniste, après 1968, des références importantes de par le caractère précurseur et rénovateur de leurs analyses, qui annonçaient Mai 68. Dans la préface de la réédition de "Socialisme ou Barbarie", anthologie des grèves en France de 1953 à 1957, dont nous reproduisons ici la première partie avec l’aimable autorisation de son auteur, D.B. met cependant en garde le lectorat contre les dérives d’une histoire revisitée du groupe Socialisme ou Barbarie.

Pour qui a participé au groupe Socialisme ou Barbarie à un moment quelconque de son histoire longue de près de vingt ans (de 1949 à 1967), le voir aujourd’hui, ici ou là, qualifier de “légendaire”, de “fameux” ou de “mythique” suscite un sentiment d’ironique étrangeté. L’ironie tient à ce que tout au long de son existence, ce groupe – et la revue du même nom dont il a publié quarante numéros– sont demeurés invisibles ou quasiment ; et voilà qu’une fois mort il devient mythique. Ironie amère : invisible ou mythique, c’est la réalité qui lui est déniée – sa réalité, car mythique, il reste méconnu, pire : il devient méconnaissable. Aussi, à l’ironie s’associe une impression d’étrangeté : à travers cette aura de légende, celui qui a bien connu le défunt ne le reconnaît plus.

C’est que, presque inconnu de son vivant, le groupe S. ou B. a été reconstruit après sa disparition comme le point virtuel d’origine à partir duquel auraient divergé les trajectoires de Lefort, Castoriadis ou Lyotard, apparus au cours des années 70 dans le ciel de l’intellectualité parisienne. Mais, plutôt qu’apparus, il conviendrait de dire qu’ils sont alors devenus visibles, la configuration du ciel ayant changé du tout au tout. Invisibles, le groupe et ses astres le sont restés tant que la critique de gauche, marxiste ou anarchiste, de l’U.R.S.S., des P.C. et de leurs succursales se trouvait exposée dans la presse, dans l’édition ou dans l’Université à la même censure et aux mêmes intimidations que dans les usines. Seulement, au cours des années 50 et 60, peu à peu, se fait jour la vérité sur les régimes des pays de l’Est ; bientôt, elle s’impose au point de rendre insoutenable leur défense et vains l’intimidation et le chantage à la réaction. L’intelligentsia redécouvre la “démocratie” et les “droits de l’homme”, et les années 70 la voient saisie d’une nouvelle mission : la dénonciation du totalitarisme communiste. Alors, elle se reconnaît des précurseurs, et entre autres Lefort, Lyotard, Castoriadis… de surcroît – pour qui garde un tel scrupule – peu suspects de réaction. C’est ainsi que le groupe S. ou B. s’est trouvé, des années après sa dissolution, nimbé d’une gloire et d’une légende aussi aveuglantes sur sa réalité que les ténèbres dans lesquelles il avait été confiné de son vivant.

Cette légende est mensongère sur deux points essentiels. D’abord, le groupe n’avait pas pour préoccupation exclusive la critique des régimes dits communistes, mais tout autant celle des sociétés occidentales dites libérales et il n’a cessé de travailler à l’élaboration d’une critique unitaire des deux types de régimes. En second lieu, ce n’était pas un cénacle d’intellectuels mais un groupe de révolutionnaires pour qui le travail théorique n’a de sens qu’en vue de l’action sur le plan social et politique. Et c’est précisément parce qu’ils se considéraient comme des révolutionnaires qu’ils ne pouvaient se contenter de dénoncer ce qui se passait ailleurs mais se devaient de combattre ici même.

Il est vrai que la réalité de ce groupe, ses ambitions surtout, a de quoi susciter en retour chez le lecteur d’aujourd’hui qui en prendrait connaissance à travers les textes réunis ici, ce même sentiment d’étrangeté, et sans doute aussi d’ironie. C’est que cette réalité appartient à une période de l’histoire à la fois intellectuelle, politique et anthropologique du mouvement ouvrier qui semble bien révolue. Elle poursuit une tradition remontant au moins à Marx, qui lie, par une logique considérée comme absolument nécessaire, l’analyse théorique, l’activité militante et l’action proprement historique des masses. Et c’est cette tradition qui légitime, dans l’esprit de la vingtaine de personnes qui fonde le groupe en 1949, l’ambition, exorbitante et, vraisemblablement, odieuse ou ridicule aux yeux désenchantés d’aujourd’hui, d’œuvrer à la reconstruction d’une organisation dont le but serait rien de moins que la révolution prolétarienne mondiale.

En fait, l’origine du groupe remonte à 1946, quand se constitue, au sein de la IVe Internationale trotskiste, la “ tendance Chaulieu-Montal ” – de leurs vrais noms, Castoriadis et Lefort. Nous préciserons les circonstances de cette naissance du groupe dans l’introduction du chapitre I du présent recueil. Disons seulement ici qu’au sortir de la Seconde Guerre mondiale n’apparaît plus tenable la thèse trotskiste qui faisait de l’U.R.S.S. un “Etat ouvrier dégénéré”, c’est-à-dire le produit nécessairement éphémère d’un équilibre momentané entre les forces de la révolution prolétarienne et celles de la contre-révolution. Castoriadis, Lefort et leurs camarades constatent que le régime soviétique a survécu à l’épreuve d’une guerre terrible et que loin d’être sur le point de disparaître ou de se métamorphoser, il se renforce en Russie même et est en passe d’essaimer en Europe de l’Est et bientôt en Extrême-Orient. Il faut donc regarder la réalité en face et dénoncer la Russie stalinienne comme une société dans laquelle une nouvelle classe, la bureaucratie, s’est emparée collectivement des moyens de productions et impose au prolétariat et à la paysannerie une exploitation et une oppression pires que sous le capitalisme bourgeois. Il faut donc voir aussi dans les partis et les syndicats qui, en Occident, sont inféodés au P.C. soviétique, non pas des instruments d’émancipation ouvrière et populaire mais des organes d’engendrement de la classe bureaucratique et des instruments au service de ses intérêts.

Affirmer cela, l’étayer sur une analyse documentée et rigoureuse, et qui se veut encore strictement marxiste, dégager les implications que cette nouvelle appréciation de la réalité entraîne pour les luttes sociales et politiques à venir, telle est la tâche que se donne le groupe à sa fondation. Une tâche qui fait donc une large part à la théorie – et c’est pourquoi ce groupe choisit la revue comme instrument de diffusion de ses idées – mais dont la finalité est pratique, puisque ces idées doivent aider les militants ouvriers à orienter leur lutte contre leurs véritables adversaires, qui sont tout autant les appareils des organisations dites ouvrières que les capitalistes et leurs Etats. Cette démarche à la fois théorique et pratique, politique au sens que le mouvement ouvrier a donné à ce mot, a porté le groupe jusqu’à son auto-dissolution en 1967. Elle s’est traduite aussi par une exigence, que ne s’est pas toujours imposée le mouvement ouvrier, loin de là, de constant examen critique, et s’il le faut, de remise en cause des idées que l’on a soi-même formulées.

La rupture avec le trotskisme a été un geste inaugural d’émancipation. Elle a donné l’élan initial à un parcours qu’on pourrait qualifier d’exploration de la modernité et que ceux qui l’ont suivi ont vécu comme une aventure, intellectuelle, certes, mais aussi passionnelle. Quand on s’est donné le frisson de constater que “le roi est nu” et de le crier, lorsqu’on s’est désaffublé des idées reçues pour s’approcher de la réalité et essayer de la saisir et de la comprendre – et, certes, c’est à recommencer constamment – on ne peut plus se passer de ces âcres satisfactions-là.

C’est là un autre trait qui rend sans doute difficile aujourd’hui d’appréhender la réalité du groupe S. ou B. : bien qu’ancré dans la tradition des groupes politiques, son esprit aventureux le distingue de tant de groupuscules d’extrême ou d’ultra-gauche, qui s’acharnent à faire fructifier un petit capital, généralement hérité, d’idées arrêtées, voire fixes, pour se tailler une place dans un champ politique miniature et, en fait, fictif.

Cet esprit aventureux était porté par une sorte de vecteur profond de l’époque, que l’on pourrait caractériser du mot assez sot d’optimisme. Optimisme que nous aurions, alors, dénié avec indignation, comme la plupart de nos contemporains. Comment aurait pu se dire optimiste une époque sur laquelle pesait toujours la menace de la guerre atomique, durant laquelle toute initiative collective spontanée semblait vouée à être dénaturée, dévoyée pour être utilisée à son profit par l’un ou l’autre des deux blocs… Une époque de répressions sanglantes, de guerres coloniales féroces, de luttes sociales dures…

Mais, vu d’ici et maintenant, c’est-à-dire du début du XXIe siècle en Occident, où le sentiment dominant est celui d’une course à la catastrophe sans échappatoire possible, l’optimisme de ce temps révolu frappe - et étonne.

C’est d’abord, – l’a-t-on assez dit ! – une période de croissance économique, et surtout d’une croissance qui s’est traduite, à la différence de ce qui se passe aujourd’hui, par une élévation générale du “niveau de vie” dans les pays développés, c’est-à-dire, pour les classes populaires, par l’accès à une consommation de biens qui n’étaient pas que des gadgets et à une relative sécurité matérielle. Il est vrai que, s’il y avait là pour la plupart des gens la source d’un certain optimisme, le groupe, lui, analysait ce “progrès” comme une rationalisation du capitalisme, la moindre des conditions qu’il se devait de remplir pour durer, et non pas une menace sur sa survie.

Beaucoup plus significatives d’une possible remise en cause de l’ordre capitaliste, tant bureaucratique que bourgeois, nous apparaissaient les nouvelles formes de révolte qui ont surgi pendant ces mêmes années – elles aussi, à la fois signes et sources d’optimisme. Ce furent, au premier chef, les insurrections ouvrières qui éclatèrent dans les Démocraties Populaires au cours des années 50. Elles confirmaient avec éclat l’existence d’une lutte des classes sous les régimes bureaucratiques, comme le prévoyaient les analyses de S. ou B. Et, apport plus précieux encore, l’éphémère révolution hongroise ébauchait le projet d’une société entièrement autogérée, donnant ainsi un sens nouveau, profondément émancipateur, au mot socialisme.

Simultanément, dans l’immense Tiers-Monde, les soulèvements des peuples opprimés et exploités par les puissances occidentales, sur le mode colonial ou autrement, restauraient la dignité d’une énorme portion de l’humanité, inventaient de nouveaux modes de lutte, violente ou non violente, et semblaient entrouvrir, pour les simples gens de ces pays, la possibilité d’une certaine maîtrise sur leurs vies. Certes, S. ou B. n’a jamais cédé aux séductions du tiers-mondisme, mais le groupe s’est efforcé de comprendre et de mettre en lumière, dans leurs ambiguïtés mêmes, les potentialités de libération que recelaient ces mouvements multiformes.

Dans les pays développés aussi se faisaient jour, bien que de façon moins spectaculaire, des manifestations de contestation de l’ordre bureaucratico-capitaliste, et S. ou B. s’est constamment attaché à les déceler et à expliciter leur sens. Dans les usines, la résistance quotidienne, sur le tas, à l’organisation du travail, aux normes, à la hiérarchie, prenait parfois, notamment en Angleterre, un tour aigu. Plus souvent que naguère, les mouvements sociaux mettaient en cause les conditions de travail et avançaient des revendications égalitaires. La jeunesse commençait à protester contre son assujettissement dans la famille, le travail, les études, et contre l’ennui et l’absurdité de l’existence à laquelle on la vouait. Enfin, cette jeunesse, étudiante surtout, se faisait de plus en plus souvent le fer de lance des mouvements d’opposition politique, en Angleterre (lors de la campagne contre la bombe atomique), aux Etats-Unis, au Japon…

En fait, plus que du Tiers-Monde, et plus peut-être même que des pays du bloc soviétique, c’est de l’Occident le plus moderne que le groupe s’attendait à voir surgir les prodromes d’un possible bouleversement social, et dans son effort pour mettre au jour les traits qui révélaient la nature profonde de notre monde et présageaient son avenir, un exemple nous inspirait : celui de Marx et d’Engels disséquant au milieu du XIXe siècle la société anglaise et y découvrant à l’œuvre la fabrique de toutes les sociétés modernes. Notre Angleterre, c’étaient les Etats-Unis. Nous suivions avec une curiosité ardente ce qui s’y passait, non seulement, aidés par nos camarades du groupe Correspondence de Detroit, les mouvements de contestation (grèves sauvages, mouvement noir, mouvement étudiant…) mais aussi les innovations du capitalisme et les idées qu’il élaborait pour se comprendre lui-même, notamment à travers la “sociologie industrielle”. L’Amérique était alors bien plus critique d’elle-même qu’elle ne l’est aujourd’hui. Dans le cinéma, la musique, la littérature s’ébauchaient bien des thèmes qui deviendraient bientôt ceux d’une critique radicale de la “vie quotidienne”. Nous n’avions assurément pas les œillères des militants communistes ou des intellectuels dits progressistes, qui rejetaient comme réactionnaire, voire fascisant, tout ce qui venait des Etats-Unis. Mais notre marxisme originel laissait hors de notre champ visuel bien des aspects de la réalité et l’Amérique nous a en quelque sorte déniaisés, cette Amérique qui exhibait crûment ses interrogations sur l’organisation concrète du temps et de l’espace, sur les rapports entre les hommes et les femmes, les jeunes et les adultes, sur les formes et les contenus de l’enseignement…

C’est là que réside l’originalité foncière du groupe S. ou B. : dans sa tentative pour fonder une perspective révolutionnaire sur le mouvement même de la modernité. Tentative consciemment assumée dès le départ, mais dont les exigences ne se sont imposées que peu à peu. Et cela aussi se déroule comme une aventure, une aventure, cependant, qui ne s’avance pas à l’aventure, mais selon une forte logique.

D.B.

Debat

La préhistoire du capital

A l’invitation du syndicat CNT interco 91, un débat sur le dernier livre d’Alain Bihr, La préhistoire du capital, s’est tenu le 8 décembre dernier à Paris.

Dans cet ouvrage, Alain Bihr cherche à comprendre pourquoi ce n’est qu’au sein du féodalisme, européen mais aussi japonais, que le capitalisme a pu voir le jour et entamer son développement, jusqu’à se mettre en état de partir à la conquête du restant du monde. Il souligne la part décisive qu’y ont pris les processus politiques, au premier rang desquels figurent évidemment les luttes de classes, mais aussi l’édification des embryons d’Etats modernes. A l’heure où le capitalisme semble triompher mondialement, ressaisir l’ensemble de sa trajectoire, réévaluer le prix payé par l’ensemble des sociétés humaines n’est pas un luxe inutile. C’est un détour nécessaire pour qui veut comprendre le monde actuel, ses fractures et ses contradictions, dans le but de le transformer dans le sens de l’émancipation de l’humanité.

Alain Bihr, La préhistoire du capital , éditions Pages deux, 2006.