A propos de Chirac : chronique de marigot

mardi 5 décembre 2006
par  QD, Administrateur

(article publié dans la revue "L’Emancipation syndicale et pédagogique", n°4 de décembre 2006)

(article téléchargeable en PDF avec le reste de la revue à cet endroit)

Documentaire

Chronique de Marigot

Nous avons eu droit pendant deux soirées à un défilé d’événements retraçant la "résistible ascension du leader maximo" parvenu au sommet de la pyramide qu’est la présidence de la République, fonction que la constitution gaulliste de 1958 a rendue omnipotente. Cela déclencha à l’époque les hurlements justifiés d’une gauche qui criait à la dictature. Au cours du temps les protestations se sont attiédies pour se muer en acquiescements. Il suffit de voir maintenant avec quelle précipitation on se dirige vers le portillon.

Le parcours présidentiel a été suivi et commenté par quelques-uns des artisans de ce succès. On a vu apparaître au cours des discussions des qualificatifs largement empruntés au règne animal : bête politique, tueur... C’est tout juste si la tauromachie n’a pas eu droit de cité. En filigrane en tout cas elle était présente dans l’arène télévisuelle. Ce machiavel longiligne plombé de glèbe par son ascendance est beaucoup plus porté vers l’affrontement que vers la souplesse féline des grands fauves de l’estrade, son vocabulaire fleurant le faubourg en est une des preuves.

Madame née Chaudron de Courcelle ne me démentira pas. Avant de se lancer plus avant dans le déroulement d’une carrière qui n’est fulgurante qu’en apparence, il faut se souvenir de sa première élection comme député de la circonscription d’Ussel (Corrèze) en 1967, jusque-là fief intouchable de la gauche. Au 1er tour le candidat communiste Emont, un cheminot, est arrivé devant le candidat socialiste, Mitterrand, un frère du futur président François Mitterrand. Figuraient aussi un candidat PSU, Michel Kelleman, ainsi que d’autres représentants de l’extrême gauche. Au second tour un appel fut lancé par Mitterrand pour que toutes les voix socialistes se portent sur le communiste. Malheureusement la consigne ne fut que partiellement suivie. La défection des voix n’a pu être compensée par les reports sans faille du PSU ou de l’extrême gauche. C’est donc par une petite majorité que Chirac l’emporta, l’anticommunisme étant responsable de l’échec d’Emont. Pour des raisons différentes mais avec un résultat identique, on a vu en 2002 se renouveler 1967. Alors ne crions pas au miracle mais plutôt à l’inconscience d’électeurs dont la politisation est plus que sommaire.

Favoritisme et subventions
Faire basculer durablement un département comme la Corrèze, cataloguée rouge, dans le clan gaulliste, nécessite que la manne soit abondante pour liquéfier les consciences, ce qui fut fait avec une minutie d’enarque. La haute Corrèze par transfusions successives apporta à Paris et à sa mairie nombre d’employés en recherche d’emplois, de chargés de missions, de porteurs de prébendes travaillant dans le virtuel et le fictif. Parallèlement le monde agricole inondé de subventions et de primes bascula dans l’orbite chiraquienne dont il fut un soutien fidèle. Le veau sous la mère fit la fortune du "père". Malgré cela un certain nombre de paysans, petits exploitants, conscients qu’ils allaient être marginalisés dans cette course effrénée au gonflement du cheptel, tentèrent de s’organiser pour protester contre cette vision à l’américaine. Ils avaient raison car l’effet de concentration a été catastrophique pour nos campagnes dont la substance vivante a disparu. II reste de ci de là quelques "gros", le terme est relatif car ils sont voués eux aussi à la disparition dans un avenir plus ou moins proche surtout si les subventions de l’Europe viennent à s’assécher. Cette industrialisation est une absurdité coûteuse qui n’a pas fini d’étendre ses ravages une fois le prophète de Bity mis hors jeu. Ce monde a été marqué par des grèves parfois encouragées par le pouvoir pour contrer les décisions de Bruxelles. On a vu qu’elles s’étaient soldées par des déprédations importantes, œuvre de casseurs connus, photographiés pendant l’action, dont l’impunité n’est due qu’à la volonté du prince.

Nous avons vu voici quelques années des dégâts importants commis à la cité administrative de Tulle par des membres du syndicat agricole majoritaire la FNSEA. Aucune sanction n’a été appliquée, le contribuable a payé. Si le monde ouvrier en avait fait autant, ce sont des peines de prison ferme qui se seraient abattues sur les auteurs. Cette politique de favoritisme qui amène des fractures importantes dans une nation ne peut être l’œuvre d’un chef d’Etat mais celle d’un chef de clan. Pendant ce temps, des pans entiers de secteurs prioritaires : enseignement, recherche, poste, SNCF... ont été délaissés voir bradés au privé. Chercher du positif dans ce grand bond en arrière relève de l’acrobatie dialectique.

Les morsures du crocodile
Si ces aspects du pouvoir n’ont pas été spécialement abordés au cours des deux soirées nous avons vécu par contre quelques turpitudes dont les très proches ont été victimes, les fidélités pouvant être piétinées dès qu’elles sont devenues inutiles ou gênantes pour satisfaire les ambitions inextinguibles de pouvoir. C’est ainsi qu’a disparu de la scène politique Marie-France "Garrot" toute en aigreur et en superbe pour avoir trop serré la bride du poulain. I1 en a été de même du "Révérend père Juillet", éminence grise du plateau Limousin qui, après avoir jésuitement affûté les coups, est retourné à ses moutons creusois, son élève s’estimant à la hauteur pour les réaliser tout seul. Nous avons vu Pasqua tout en bajoues et en rondeurs, dont les propos, énoncés avec sa faconde méridionale, ont apporté suffisamment de poivre pour souligner les failles du personnage. Oublieux de son rôle de chef d’orchestre du Service d’Action Civique et des trafics financiers, il est sur ce sujet resté muet comme une carpe.

Nous savons bien que les fidélités succombent souvent sous la morsure des dents crocodiliennes, pas forcement rangées sur un même râtelier.

A en croire la présentation faite par le film, ce bilan serait imputable à un homme seul utilisant de façon brouillonne tous les leviers mis à sa disposition, ou à un népotisme généralisé, ou à un vide sanitaire pratique tous azimuts. C’est simplifier à l’extrême et fausser la réalité. A qui fera-t-on croire que cette arrivée au sommet suivie d’une cascade d’erreurs est due uniquement à un seul homme si doué soit-il ?

Nous assistons là à un exercice de poker menteur. En noircissant à souhait le personnage arrivé en fin de carrière c’est toute une classe politicienne qui cherche maintenant à s’exonérer de ses écrasantes responsabilités, à se dédouaner de ses tares. C’est bien elle qui lui a fourni les aides nécessaires pour le hisser sur le pavois. Sans appuis financiers, sans ouverture des verrouillages administratifs, il serait resté un provincial caressant dans les foires et les meetings les croupes de bovins, inaugurant à tour de bras, présidant banquets et festivités en grand maître de l’illusion qu’il est.

Emanations méphitiques
Ce petit fils d’un hussard noir connu pour sa rectitude et ses qualités de combattant laïque n’a pas hésité pour des raisons évidentes à franchir le rubicond. Ne l’a-t-on pas vu en 1984 en tête d’une manifestation organisée par les partisans de l’école privée à Paris ? II fallait à ce moment-là faire reculer la gauche issue des élections de 1981 qui avait pris timidement quelques mesures bénéfiques pour sauvegarder l’école publique. Lui le partisan de la paix, signataire de l’appel de Stockholm, a fait exploser pour la gloriole dans le Pacifique trois bombes nucléaires dès son accession à la République. Cette grandeur factice que revendiquent maintenant des dictateurs aux petits pieds s’est accompagnée d’un feu d’artifice meurtrier que les populations paient au prix fort comme nous avons payé les dépenses de l’autocrate prévaricateur Gaston Flosse. Il est bizarre que le film ait passé sous silence ces aspects du septennat sans doute plus importants que les "assassinats" politiques dignes d’une Cour médiévale. A y réfléchir de près c’est la légitimité d’un régime qui est remise en cause, la grande responsable étant la Constitution de 1958. Nous avons eu un abrégé visuel et auditif des émanations méphitiques d’une société en état de décomposition avancée. Les scandales de la mairie de Paris sont escamotés grâce à un jeu savant des ressources de la dialectique juridictionnelle, et réduites à un "pschitt". Tant pis si des juges intègres écœurés ont quitté leurs fonctions, paralysés dans leur action par toutes les complicités hiérarchiques. Cette justice à deux vitesses n’est sans doute pas pour rien dans la désaffection croissante des Français pour la chose publique et les valeurs républicaines. C’est à cette tâche longue mais nécessaire que devra s’atteler la gauche si elle parvient à éliminer de la compétition un évadé de la Puszta hongroise à l’appétit carnassier.

Daniel ESPINAT