A propos de l’ "Histoire du Premier Mai" (2)

dimanche 12 novembre 2006
par  QD, Administrateur

(article publié dans la revue "L’Emancipation syndicale et pédagogique", n°3 de novembre 2006)

(article téléchargeable en PDF avec le reste de la revue à cet endroit)

SYNDICALISME REVOLUTIONNAIRE

"Un souvenir qui brille à l’instant du péril"

Dans le précédent numéro de notre revue, nous avions publié en partie la préface du l’ouvrage, réédité récemment, Histoire du Premier Mai, de Maurice Dommanget, dirigeant de la Fédération Unitaire de l’Enseignement (FUE) dans l’entre-deux-guerres et historien du mouvement ouvrier. Dans cette deuxième partie de la préface, Charles Jacquier expose les récentes tentatives de renouvellement du 1er Mai.

Avant que le lecteur ne plonge dans ce livre, il faut le mettre en garde contre une approche erronée de cette histoire -ou plutôt des conséquences que l’on pourrait tirer pour aujourd’hui de cette plongée dans le passé des luttes ouvrières. En effet, cette longue mise en perspective historique du 1er Mai, aussi indispensable et nécessaire qu’elle soit, comporte toutefois un danger pour se confronter aux problèmes du présent, c’est la tentation récurrente du "c’était mieux avant !" qui magnifie le passé pour mieux souligner l’impuissance présente. En effet, l’histoire du mouvement ouvrier mythifie souvent ses victoires éphémères pour mieux ignorer les raisons de ses échecs. Or l’histoire réelle du mouvement ouvrier est faite d’une succession de crises, de scissions, d’échecs, de ruptures qui pèsent sur le long terme. Elle est tout sauf un long fleuve tranquille dont il ne s’agirait que de retrouver le cours pour avoir la solution-miracle de l’émancipation sociale. À quelle époque pensez-vous que l’on ait écrit : "Le 1er Mai, tel qu’on le fête aujourd’hui, ne dit plus rien, ne signifie rien. Cette manifestation [...] aujourd’hui amène un sourire sur les lèvres de nos éternels contempteurs. ... Hier on faisait des révolutions, aujourd’hui des processions. [...] À quoi bon manifester dans la rue si l’on doit en arriver à cette fin ?" Si l’on pense être en présence d’une réflexion désabusée sur un 1er Mai récent, ce n’est pas du tout le cas : ces remarques pessimistes rapportées par Dommanget datent de 1895 -les événements de Chicago sont de 1886- à propos d’une manifestation qui allait être durant plus d’un siècle l’un des deux principaux symboles, avec le drapeau rouge, du mouvement ouvrier international.

Plus généralement, il faudrait s’interroger sur la relation au passé du mouvement ouvrier qui, globalement, n’a pas su construire un rapport critique et vivant avec son expérience des décennies antérieures. Walter Benjamin n’écrivait-il pas au début de 1940, encore sous le coup du pacte germano-soviétique, dans ses célèbres Thèses sur la philosophie de l’histoire que, "à chaque époque, il faut tenter d’arracher derechef la tradition au conformisme qui veut s’emparer d’elle" (1). Mais cela va bien au-delà car, toujours selon Benjamin, "rien ne fut plus corrupteur pour le mouvement ouvrier allemand que la conviction de nager dans le sens du courant. Il tint le développement technique pour la pente du courant, le sens où il croyait nager" (2). En effet, "à la différence de Marx, qui définissait les révolutions comme les « locomotives de l’histoire », Benjamin les interprétait comme le « frein de secours » qui pouvait arrêter la course du train vers une catastrophe éternellement renouvelée et briser le continuum de l’histoire" (3). L’on touche ici à quelques-uns des impensés les plus caractéristiques des grandes organisations du mouvement ouvrier. Ainsi de la notion d’une mission historique du prolétariat impliquant un passage quasi-automatique à une forme de société post-capitaliste –on devrait, pourtant, de nos jours savoir à quoi s’en tenir de cet optimisme niais- ; ou encore celle de la neutralité de la technique. Toutes deux sont liées à une adhésion acritique à l’idée d’un progrès réduit à sa dimension économique, qui serait bon en lui-même alors qu’il n’est bien souvent que celui de la domination ; mais cela mériterait de plus amples développements qui n’ont pas leur place ici, mais qu’il convient de garder toujours à l’esprit quand on aborde l’histoire du mouvement ouvrier (4).

Cette année, le mouvement syndical français commémore une autre date fondamentale de son histoire avec le centenaire de la Charte d’Amiens (1906). Peut-être se souviendra-t-il aussi du 120e anniversaire des événements de Chicago. Pourtant il le fera dans une situation différente de celle qui était décrite par l’historien anglais Éric Hobsbawm en 1990 quand il s’interrogeait : "Le fait que [le centenaire du 1er Mai] soit aujourd’hui célébré surtout par des ouvrages savants doit-il nous faire conclure au dépérissement des espoirs qu’il symbolisait ?"(5) Pour éviter ce travers nostalgique, mieux vaut bien lire Dommanget qui terminait ainsi son livre : "Le passé enseigne l’avenir. Le 1er Mai qui a su résister à toutes les bourrasques et a su élargir considérablement le champ de son activité, saura se dépasser en se renouvelant." Certains ont vu "les sans-emploi, les sans-abri et les hip-hoppers de L. A. se mettr[e] à réinventer les traditions révolutionnaires du 1er Mai avec deux jours d’avance" lors des émeutes de Los Angeles (29 avril-3 mai 1992) (6). Plus près de nous, dans le temps et dans l’espace, l’EuroMayday tente de mobiliser les chômeurs et les nouvelles couches de salariés précaires laissés sur la touche par le syndicalisme institutionnel, tout en conservant la force symbolique de la journée du 1er mai, mais en marge des manifestations syndicales classiques. En Italie, à la suite des mobilisations consécutives aux manifestations contre le sommet du G8 à Gênes (19-20-21 juillet 2001), la journée du 1er Mai est choisie "pour mettre en avant et à l’ordre du jour les nouvelles réalités de travail et d’emploi constituées par la floraison de contrats précaires [...], emplois devenus fonctionnels dans l’économie d’aujourd’hui mais privés de toute protection et de représentation politique ou syndicale significative" (7). Le 1er mai 2002, une première parade organisée par les précaires réunit 5000 personnes dans les rues de Milan. Cette initiative reçoit le soutien des syndicats de base qui se sont organisés durant les années quatre-vingts et quatre-vingt-dix dans la grande industrie et les entreprises publiques contre le syndicalisme institutionnalisé de concertation des grandes confédérations, telles la CGIL ou l’UIL. En 2003, ce sont 50000 personnes qui défilent dans la même ville, et 80 000 l’année suivante alors que la manifestation commence à prendre une dimension européenne. (Barcelone, Helsinki, Dublin). Une jonction est établie avec les travailleurs migrants séjournant en Italie -ceux-ci cumulant tous les handicaps d’une absence de droits sociaux. En effet, ils sont confrontés à la loi Bossi-Fini de 2002 prévoyant que le droit au séjour soit subordonné au contrat de travail ainsi que la construction de nouveaux centres de rétention dans le cadre d’une politique européenne d’immigration. En Italie, la journée s’accompagne aussi de piquets de grève devant les grands magasins qui persistent à vouloir ouvrir un jour chômé. Devant le succès rencontré par l’EuroMayday, un réseau européen, l’EuroMayday Network, est fondé lors d’une assemblée qui réunit à Berlin une centaine de participants durant trois jours (14-16 janvier 2005) (8). Parmi les groupes et les pays représentés figurent : Nothern european anticapitalist Network (Suède, Norvège, Finlande), Global Roots (Danemark), Coordination des intermittents et précaires d’Île-de-France CIP-IDF (France, Paris), Droits devant (France), Samizdat.net (France), Indymedia Estrecho, The Wombles (Londres), Fels (Berlin), AC ! Agir contre le Chômage ! (France), Precair Forum (Amsterdam), Esc (Italie), Invisibili (Italie), Chainworkers (Italie) Rete per il reddito (Italie), Cobas (Italie), Women Forum Berlin, Frassanito Network, Tavolo migranti social forum italiani, ainsi que des groupes activistes de Malaga et Séville (Espagne), de Hambourg (Allemagne), de Liège (Belgique) et de Loubiana (Slovénie). Y sont abordées des discussions théoriques sur la nature du travail et de la précarité, mais surtout les questions pratiques liés à l’organisation de l’EuroMayday 2005 tenant compte des difficultés et des problèmes rencontrés l’année précédente à Barcelone et à Milan. L’ensemble des participants souhaite donner à l’événement une forte visibilité extérieure.

En France, cette première de l’EuroMayday a lieu à Marseille et à Paris. L’appel pour la journée marseillaise en donne d’emblée une définition précise : "une initiative conçue par des collectifs de chômeurs et précaires, visant à se réapproprier le sens du 1er Mai pour en faire une journée d’action, de parade festive et de débat autour d’une question centrale : la généralisation de la précarité comme mode d’exploitation des travailleurs, au cœur du capitalisme mondialisé" (9). Celui de Paris insiste en préambule sur le renouvellement d’une journée ankylosée dans sa routine et son institutionnalisation : "Vous en avez marre des défilés du 1er Mai tristes et poussifs, emmenés par un cartel syndical confédéral et une nomenklatura politique concentrés sur ces sujets essentiels que sont : la recette de la vente du muguet, l’importance de chaque cortège, les équilibres en jeu, la taille du ballon gonflable de chaque organisation." Tous deux font référence à un passé de lutte où la journée n’était pas institutionnalisée, mais aussi, pour les Parisiens, à des pratiques nouvelles tels les "happenings subversifs et printaniers des anti-capitalistes anglais de Reclaims the Streets". Tous deux, enfin, s’inscrivent dans la revendication d’une conquête de droits nouveaux et l’invention de pratiques de lutte adaptées aux changements de fond du système capitaliste depuis trente ans, afin de "jeter les bases d’un contre-modèle à l’Europe des technocrates et du capital", comme le disent les Marseillais. Comme en Italie, le syndicalisme alternatif s’implique dans ce nouveau rendez-vous revendicatif, Solidaires apportant son soutien à ce premier EuroMayday français, sans toutefois parvenir à mobiliser de nombreux militants par rapport à la manifestation traditionnelle. Dans les autres pays, les villes concernées par cette initiative sont notamment Barcelone, Milan, Helsinki, Liège, Hambourg, Séville, Vienne, Stockholm, Maribor, Palerme, Genève et Copenhague.

S’il est encore trop tôt pour juger du devenir, de l’élargissement et de l’enracinement de cette initiative, elle illustre parfaitement la nécessité d’un renouvellement de la problématique du 1er Mai tenant compte des modifications de fond du salariat et du système capitaliste -certains s’interrogent sur la naissance d’un précariat en passe de le remplacer (10). Si d’autres journées de contestation tentent de s’imposer, comme, par exemple, la journée sans achat, au mois de novembre de chaque année, elles sont encore loin de pouvoir rivaliser avec le 1er Mai qui garde le bénéfice d’une existence séculaire et d’une symbolique forte. Pour revenir à ses origines subversives, il lui faudra avant tout adopter une revendication unifiante, telle celle des huit heures au XIXe siècle, autour de laquelle une classe salariale morcelée et précarisée pourrait se retrouver majoritairement afin d’imposer de nouveaux droits, indispensable premier pas non seulement pour arrêter les reculs sociaux enregistrés depuis une vingtaine d’années, mais aussi pour refonder en actes l’espoir d’une autre société enfin humaine et solidaire.

Alors que le capitalisme mondial pourra difficilement faire l’économie d’une crise majeure au cœur des métropoles impérialistes dans les années qui viennent, Walter Benjamin nous donne la clef d’une lecture actuelle de cette plongée dans la mémoire des luttes ouvrières : "Articuler historiquement le passé ne signifie pas le connaître « tel qu’il a été effectivement », mais bien plutôt devenir maître d’un souvenir tel qu’il brille à l’instant d’un péril" (11). L’histoire continue ; la lutte des classes aussi !

Charles JACQUIER
Marseille, janvier 2006

(1) Walter Benjamin, L’Homme, le langage et la culture , Denoël/Médiations, 1974, p.186.
(2) Ibid., p. 190.
(3) Enzo Traverso, Le Passé, modes d’emploi (histoire, mémoire, politique) , La Fabrique, 2005, p. 92.
(4) On trouvera des réflexions stimulantes dans les articles de Julien Coffinet qui, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, s’interrogeait sur la notion de "mission historique du prolétariat" et, durant la guerre, analysait la "technologie capitaliste" en se demandant le rapport qu’elle entretenait avec "l’asservissement de la révolte ouvrière". Lire Modestes contributions de Julien Coffinet à l’érosion de l’imaginaire fondateur du système capitaliste , Agone, n°33/2005, p. 205-231.
(5) Éric Hobsbawm, "Un anniversaire oublié" , Le Monde , 9 juin 1990.

(6) Groupe surréaliste de Chicago, La révolte de Los Angeles  : http://www.atelierdecreationlibertaire.com/article.php3?id_article=293. Sur ces événements, on lira aussi les analyses de Mike Davis (http://paris.indymedia.org/article.php3?id_article=46204) et de la revue Aufheben (http://paris.indymedia.org/article.php3?id_article=46202).
(7) http://listes.rezo.net/archives/pap-infos/2005-01/msg00005.html.
(8) On trouvera un compte rendu détaillé de ces trois jours de rencontres et de débats sur le site d’AC ! : http://www.ac.eu.org/article.php3?id_article=899.
(9)http://www.ac.eu.org/article.php3?id_article=1023.
(10) Lire, par exemple, Évelyne Perrin, "Du salariat au précariat ?" à l’adresse : http://liege.euromayday.org/article.php3?id_article=29.
(11) Walter Benjamin, op. cit., p. 186.